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Itsuo Tsuda à la Sorbonne

lecture sorbonne itsuo tsuda

80 ans après, Itsuo Tsuda revient à la Sorbonne

Un pont entre Orient et Occident, Lecture-Rencontre

Menant une réflexion profonde sur les grands développements de la pensée humaine, Itsuo Tsuda parcourt l’Orient et l’Occident et met le ki au centre de ses recherches

Itsuo Tsuda vint en France en 1934 et fit ses études à la Sorbonne avec le sinologue Marcel Granet et le sociologue Marcel Mauss. En 1940, de retour au Japon, il s’intéressa aux aspects culturels de son pays, comme la récitation du Nô, la technique Seitaï et l’Aïkido. Dans les années 70, il entreprend de propager ses idées sur le ki en Europe et publiera neuf livres en français.
Créant un pont entre Orient et Occident, il a su élaborer et présenter des connaissances qu’il avait reçues de ses maîtres. Il s’agit là d’un défi où l’être humain est considéré par-delà l’époque, le lieu et  la tradition. L’être humain en tant que tel. La vie dans ses multiples aspects. Itsuo Tsuda propose un chemin pour réveiller la sensibilité et pour retrouver la liberté intérieure.

Cette Rencontre-Lecture, animée par Régis Soavi, conférencier et enseignant d’Aïkido, élève direct d’Itsuo Tsuda et Yan Allegret, écrivain, comédien,  sera l’occasion de découvrir ce chemin.

Mardi 4 novembre 2014 à 19h30 à l’Amphithéâtre Guizot
17, rue de la Sorbonne 75005 Paris
Entrée gratuite, sur réservation auprès du service culturel : agenda-culturel@paris-sorbonne.fr

La détente

par Régis Soavi.

Pour la plupart des Occidentaux, pratiquer l’Aïkido tout en étant à genoux plutôt que debout, semble, à priori, une très grande difficulté. Bien que dans la vie quotidienne on soit très rarement dans cette position elle est utilisée depuis l’origine des temps comme une position de relaxation qui permet, malgré tout, la vigilance.

Se détendre

Se mettre dans la position Seiza (en japonais « position correcte pour s’asseoir ») permet un alignement de la colonne vertébrale, favorise la respiration ventrale et donc permet de mettre la force dans le Hara. Qui plus est, si la position, la posture est bien dans son axe tout en étant relaxée, c’est une chance extraordinaire pour détendre tout le corps.
Se reposer, se détendre sans avoir besoin de s’allonger a toujours été une recherche pour les personnes travaillant à l’extérieur qui sont à la merci d’ennemis, de prédateurs, voire très simplement soumises à des conditions climatiques défavorables. La position accroupie, encore utilisée dans la plupart des pays du continent africain, en Amérique du Sud, en Australie, et dans de nombreux autres pays, possède la même fonction. À ce sujet Tsuda Itsuo Senseï nous relate une anecdote dans son livre La Voie du dépouillement : « Dans un article probablement conçu avant 1934, Marcel Mauss relate ce fait sous le titre « Des techniques du corps »*
L’enfant s’accroupit normalement. Nous ne savons plus nous accroupir. Je considère que c’est une absurdité et une infériorité de nos races, civilisations, sociétés.
Et il cite une expérience vécue au front pendant la Première Guerre mondiale. Les Australiens (Blancs) avec qui il était, pouvaient se reposer sur leurs talons pendant les haltes, tandis que lui était obligé de rester debout.
La position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservée.
La position accroupie présuppose la souplesse des hanches. C’est en faisant l’Aïkido que je constate l’énorme différence entre le Japonais et l’Européen. Le Japonais intellectuellement et verbalement moins structuré, imite simplement ce qu’on lui montre. L’Européen observe, note, constitue un dossier et y colle une étiquette. Mais lorsqu’il se met à exécuter un mouvement, il arrive difficilement à coordonner le tout. S’il fait attention
à la main droite, il oublie la main gauche. Quant aux pieds, il ne sait pas où ils sont. Une telle habitude mentale ne facilite pas la pratique. Au lieu d’avoir deux éléments, A et B, B imitant tout simplement A, il fait intervenir un troisième élément, C, qu’il soit appelé intellect, dossier, ou structure, formant ainsi un circuit dévié qui complique la situation. »**sumariwaza

L’enfance, l’adolescence

Avant de marcher debout, nous nous sommes déplacés à quatre pattes, puis en voyant d’autres enfants plus grands ou des adultes autour de nous, par imitation, nous nous sommes dressés sur nos deux jambes. La position verticale a libéré les mains et les déplacements ont été au fur et à mesure plus rapides même avec les bras chargés de jouets. Pendant cette période de l’existence, notre terrain de jeu le plus coutumier, celui où nous sommes à l’aise, où nous pouvons être indépendant des adultes, est le sol. Et cela quelle que soit la région du globe où nous habitons. Puis viennent les grandes mutations, petit à petit, les corps se déploient, on abandonne le sol au profit de quelque chose de plus aérien, de plus mental aussi, car le cerveau est mieux irrigué par la position verticale, et donc plus on grandit plus on s’en éloigne. La société qui nous entoure met à notre disposition chaises hautes, divans, et autres canapés, sur lesquels on peut commodément s’asseoir pour se divertir ou travailler, se relaxer ou se concentrer. Cet éloignement du sol est quasiment définitif, on ne le retrouvera plus, si ce n’est à de rares moments de jeu avec un enfant ou à l’occasion d’un passage sur une plage ou sur du gazon.

Les Tatamis

Quand elles découvrent le dojo et cette immense surface mise à leur disposition, les personnes ressentent comme une sorte de joie enfantine qui les effraie, et en même temps les attire. Certains en ont conscience, d’autres sont simplement impressionnés. Alors que les enfants se mettent immédiatement à courir et se rouler par terre, les adultes restent réservés, conscients déjà peut-être, de la démarche qu’il faudra suivre.
Les premiers pas (si l’on peut dire) sur les Tatamis, commencent par la position assise. Bien souvent les débutants croisent les jambes, mais même s’ils arrivent à être dans la position Seiza dès le début, ce qui est extrêmement rare, il ne leur sera presque jamais proposé de tenir cette posture pour pratiquer. Après quelques secondes voire quelques minutes de méditation, souvent toute la séance se fera debout. Certes nous ne sommes pas au Japon, et un grand nombre de personnes ont perdu l’habitude de s’asseoir de cette manière, mais au lieu de voir cela comme une difficulté à surmonter, un but à atteindre, il me semble intéressant de le considérer comme un jeu. Un jeu qui demande que l’on s’y implique physiquement et mentalement, mais un jeu, donc un plaisir. Et même s’il y a des contraintes, elles sont une partie intégrante du jeu que l’on vient de commencer.

Se recentrer

La pratique à genoux est l’occasion de se recentrer tout en restant détendu. Je la fais toujours travailler lentement, surtout avec les débutants, mais c’est excellent même pour les anciens, car un travail lent effectué de manière très liée (j’utilise souvent le terme musical italien legato) permet un recentrage de tout le corps. Si on ne travaille pas avec la force musculaire dans les bras, comme on en a pris l’habitude, mais que l’on projette son énergie à partir du centre, du Hara, qu’on la fait couler le long des membres, on peut sentir de façon saisissante la circulation du Ki et en constater les effets. Les bras ne doivent être ni mous ni rigides mais souples et actifs, puissants, de cette puissance qu’ils ont lorsqu’ils sont pleins de Ki. Le travail lent dans la position à genoux, par exemple dans les formes de base que sont Ikkyo ou Yonkyo, permet, si on porte son attention dans cette direction, de découvrir comment le Yin et le Yang agissent, si l’on peut dire, se déploient, s’interpénètrent. Le recentrage se fait alors automatiquement par le simple besoin de rééquilibrage, les appuis sur les genoux deviennent plus légers car le corps répartit mieux le poids, les hanches à leur tour retrouvent la souplesse qu’elles avaient perdue en ne bougeant plus qu’en position debout.
Il y a deux moments qui me paraissent favorables à la pratique à genoux, le début de la séance, car comme c’est un travail lent c’est un peu comme une remise en forme, et la fin de la séance, le moment du Kokyu-ho qui se pratique à genoux et concentre de plus en quelques minutes un grand nombre de difficultés d’ordre physique et mental. C’est là aussi un travail de recentrage où on peut vérifier l’état du Koshi, sa souplesse, et donc la posture en général.sumariwaza stage été aikido

Une préparation ?

Se préparer avec le travail à genoux, permet aussi de ne pas être surpris lorsque se présente l’occasion d’un Shiho-nage avec un partenaire nettement plus petit que soi : le fait de pouvoir tourner tout en se mettant à genoux sans aucune difficulté et sans perte d’équilibre pour passer sous son bras, est un avantage indéniable.
Mais la palette des avantages à la pratique en Suwari waza (techniques à genoux) ne s’arrête pas là.
Si je prends comme exemple Irimi Nage en Hanmi Handachi Waza (technique réalisée avec un partenaire à genoux et l’autre debout), on peut sentir avec plus de précision le souffle de l’aspiration vers le bas, et on sent tout de suite si on est centré ou non, si on a réussi à créer un vide suffisant dans lequel s’est engouffré le partenaire, où il s’est déséquilibré alors que soi-même on est stable. Toujours en Hanmi Handachi Waza, cela est encore plus visible et concret avec deux partenaires : la saisie en Ryote Dori (saisie à deux mains d’un poignet) commence par une frappe qui se transforme en saisie, et c’est l’instant crucial pour un Kokyu nage. La projection ne peut se faire que si on a suffisamment travaillé au sol, si on est capable de devenir très lourd en concentrant le Ki dans le bas ventre, et de le faire passer au-delà de l’extrémité des doigts.
Bien sûr toutes les techniques peuvent se faire à partir de cette posture avec parfois quelques variantes, mais ce qui me paraît important c’est qu’après avoir travaillé à genoux, la pratique en Tachi Waza (pratique debout) devient beaucoup plus facile. Ce genre de travail peut avoir diverses conséquences, si on le fait en force, avec le désir de vaincre coûte que coûte, ou pour soutenir une réputation, un rôle. Sans avoir trouvé les lignes qui permettent la projection en souplesse, ni la respiration profonde et tranquille, on risque fort d’abîmer le corps, et au bout d’un certain temps d’avoir de gros problèmes aux genoux ou aux hanches et un réel handicap dans la vie quotidienne.

Marcher

Marcher, se déplacer à genoux, peut être un bon exercice, et pour cela il y a Shikko. Là encore il est important de ne pas forcer, de ne pas le montrer comme une compétition, un tour de force que certains réussiront avec plus ou moins de bonheur. Shikko est un excellent exercice mais à utiliser avec modération, au début surtout. Après quelques années de pratique, si on n’a pas forcé, alors c’est devenu un plaisir. On peut même faire cet entraînement avec un Bokken et en frappant bien droit, cette manière de faire permet de vérifier si ce sont bien les hanches qui bougent et si la rotation se fait bien au niveau du bas du corps et non du buste. Les épaules ne doivent absolument pas bouger mais par contre elles doivent rester exactement dans l’axe du déplacement. Lorsqu’on arrive à être à l’aise on peut commencer à faire des frappes lentes avec le Bokken tout en se déplaçant. Tous ces exercices permettent de retrouver de la mobilité au niveau des hanches. À mon avis ils n’ont pas de valeur martiale immédiate, simplement parce qu’ils sont exécutés sur des Tatamis, ce qui est normal, car qui voudrait s’entraîner sur du gravier par exemple, sans protection aux genoux ?

Des miracles ?

Des changements, qui pour la personne à qui cela arrive semblent s’apparenter à des miracles, sont possibles. Il y a quelques années une femme est arrivée avec des béquilles, elle se déplaçait avec d’énormes difficultés depuis plusieurs années. Très décidée elle est venue pratiquer tous les matins au dojo. Au début il n’était pas question pour elle de s’asseoir autrement qu’avec les deux jambes étendues, petit à petit pourtant, au bout de quelques semaines son état s’était amélioré. Après un mois elle réussit à se mettre sur les genoux, mais bien sûr, toute droite et raide comme un piquet. À partir de ce moment elle commença à descendre, centimètre par centimètre, pour finir après plusieurs mois par s’asseoir sur ses talons sans douleur et quelque temps après encore par y avoir du plaisir. Ce n’est pas un cas unique, il y a en ce moment au dojo Tenshin, à Paris, un monsieur à la retraite qui est arrivé avec de gros problèmes aux genoux et aux chevilles suite à diverses opérations chirurgicales datant de plusieurs années. En moins d’un an de pratique très régulière (il vient tous les jours) il a retrouvé une mobilité qu’il n’espérait plus, et il s’assoit maintenant sur ses talons. Ne pas forcer, prendre le temps, avoir de la continuité, si quelque chose est possible cela se fait naturellement. Pour être tout à fait honnête, je dois dire que dans ces deux cas les personnes concernées se sont mises aussi à pratiquer le Katsugen Undo (Mouvement Régénérateur) ce qui a facilité le travail de leur corps et sa remise en ordre.suwariwaza la detente

Indispensable, le travail au sol ?

Rien n’est jamais indispensable, mais est-ce nécessaire ? Il est certain que l’on peut s’en passer, il existe même quantité de bonnes ou de mauvaises raisons pour l’éviter, on peut argumenter dans ces termes : cela fait mal aux genoux, c’est dangereux pour les articulations, cela ne sert à rien puisque plus personne ne se déplace de cette manière, etc. Si on ne comprend pas son utilité, pourquoi se forcer ? Il y a tellement de rituels, d’exercices qui sont devenus incompréhensibles dans notre société moderne, que même le simple fait de se saluer en s’inclinant peut paraître désuet, voire ridicule pour nombre d’Occidentaux qui seraient tout prêts à le remplacer par le Shake-Hands. À force de s’adapter à la modernité ne risque-t-on pas de passer à côté de l’essentiel, de perdre l’esprit qui nous conduit en Aïkido, oserai-je dire son âme ?

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« La détente » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°25) en juillet 2019

Notes

* Mauss Marcel, Sociologie et Anthropologie, Presses Universitaires de France. 1950 p. 374.
** Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre, 1975, p. 151-152.

Superficialité ou approfondissement

Dans cet article à partir d’un hexagramme du Yi Jing (Tsing : Le puits), Régis Soavi nous parle des pratiques de l’Aïkido et du Mouvement régénérateur comme des instruments de recherche et d’approfondissement de sois-même.

Le dojo est, par essence, le puits où viennent se nourrir les pratiquants d’arts martiaux à la recherche de la Voie, du Tao. À l’opposé du ring ou du gymnase, il offre un lieu de paix nécessaire, voire indispensable, pour l’approfondissement des valeurs humaines.dojo le puits Nous vivons aujourd’hui à la vitesse de la lumière. La communication n’a jamais été aussi rapide. Les ondes chargées de bits et micro-bits circulent en boucle autour de notre planète, porteuses de plus d’informations que notre cerveau n’en peut stocker. Les réseaux sociaux ont remplacé la connaissance par un vernis superficiel qui peut sembler suffisamment apte à satisfaire notre apparence sociétale. Si dans les années soixante les membres de l’Internationale situationniste fustigeaient les pseudo-intellectuels qui se nourrissaient auprès des revues comme Le Nouvel Observateur ou l’Express pour alimenter leurs conversations mondaines ou leurs écrits, que diraient-ils de la démocratisation proposée à tout un chacun pour devenir le nouveau Monsieur Jourdain du Bourgeois Gentilhomme de Molière ?
Mieux vaut connaître un peu de tout plutôt que d’approfondir quoi que ce soit, telle semble bien être la devise de notre époque.
Dans les arts martiaux la tendance semble aller dans la même direction. Nombreuses sont les personnes qui sont intéressées par les images spectaculaires retransmises par les médias où l’on présente les capacités fictives d’acteurs martiaux, au demeurant fort habiles dans leur métier, mais où la recherche est principalement le rendu superficiel ainsi que commercial.
L’image du puits dans l’ancienne Chine devrait nous faire nous interroger sur les tendances qui gouvernent notre vie de tous les jours. Si l’on tirait l’eau du puits à l’aide d’un seau et d’une perche, c’est bien la répétition d’un tel acte qui permettait la vie du village, et la nourriture prodiguée était considérée comme inépuisable. Et si nous prenions exemple sur cette image ancienne ?
Quand on pratique un Art comme l’Aïkido il ne s’agit pas d’accumuler des techniques sans cesse plus nombreuses, ni de répéter béatement l’enseignement prodigué, mais plutôt de commencer une recherche, de se réorienter vers quelque chose de plus profond afin d’abandonner le superficiel, le superflu, qui nous a tant déçus et que l’on ne supporte plus.

Régis Soavi Aikido

Bon nombre de personnes qui au départ sont extrêmement enthousiastes de commencer un vrai travail avec leur corps, se lassent de la répétition, bien trop souvent scolaire, ou encore se laissent fourvoyer par la dernière mode. On voit ainsi des gens qui collectionnent les méthodes et passent d’un art à l’autre, du Yoga au Taï-chi, du Karaté à la Capoeira, pensant parfois que l’un d’eux est supérieur à l’autre comme l’explique si bien un youtuber à la mode qui fait l’actualité comme ça lui chante.
Face à tous ces personnages qui ne vivent que pour influencer leurs followers et gagnent leur vie sur leurs dos grâce au nombre de « like » et à la publicité qu’ils engendrent, ne serait-il pas temps de chercher au fond de soi-même ? De prendre le temps de réfléchir plutôt que de consommer passivement la réflexion d’un autre ? De bouger son propre corps pour retrouver une harmonie perdue plutôt que de chercher dans le virtuel un complément à la routine issue de la pauvreté du quotidien ?
Le dojo en tant que lieu de recherche possède toutes les caractéristiques du puits : c’est à la fois un lieu pour l’entraînement, car on y puise chaque jour, et en même temps (et peut-être plus) c’est un lieu de convivialité où le social se débarrasse de ce qui l’empêche d’être vrai c’est-à-dire d’être le plus proche possible de la nature profonde des individus. Un lieu où la sociabilité échappe aux conventions, un lieu où l’on peut se parler, entrer physiquement en contact avec l’autre de façon simple, avec toutes les difficultés que cela peut représenter pour celui ou celle qui n’est pas prêt ou prête.
Toute l’arduité réside dans le fait de ne pas rester en superficie de la pratique, de ne pas se contenter de surfer sur un océan d’images devenues virtuelles ou de barboter sur le rivage et cela si possible sans se mouiller trop, mais de s’imprégner de ce que l’on y trouve, de lâcher ce qui nous encombre de manière à en explorer les profondeurs.
Mon Maître Itsuo Tsuda dans son livre Le Non-faire* nous donne avec simplicité, un aperçu de sa propre recherche et du travail qu’il avait engagé en Europe.

Itsuo Tsuda aikido

« Que suis-je à côté de la grandeur de l’Amour cosmique de Me Ueshiba, de la technique du Non-Faire de Me Noguchi, ou du raffinement insondable de Me Kanzé Kasetsu, acteur du théâtre Noh ? Je les ai connus tous les trois ; deux sont morts, seul Me Noguchi est en vie [Haruchika Noguchi meurt en 1976]. Leur influence continue de travailler en moi. Ce sont là des maîtres par nature. Moi, je suis simplement un être qui commence à se réveiller, qui cherche et évolue.
Une extraordinaire continuité d’efforts soutenus caractérise les œuvres de ces maîtres. J’ai l’impression de trouver dans un terrain aride, des puits d’une profondeur exceptionnelle. Là où s’arrête le travail de catégorisation n’est que leur point de départ. Ils y ont percé bien au-delà. Ils ont atteint les veines d’eau, la source de la vie.
Cependant, ces puits ne communiquent pas entre eux, bien que ce soit la même eau qu’on y trouve. La tâche qui m’incombe, est d’y dresser une carte géographique, d’y trouver un langage commun. »
Ce langage, Itsuo Tsuda le trouvera dans l’art de l’écriture (il se définissait lui-même comme écrivain-philosophe, comme en témoigne sa stèle funéraire au Père Lachaise), dans l’enseignement d’une certaine forme de l’Aïkido fondée sur la respiration et l’approfondissement de la sensation du Ki, enfin en faisant connaître le Katsugen undo (mouvement régénérateur). À travers son travail, son œuvre écrite, son enseignement, il réussira à créer un pont entre l’Orient et l’Occident.

Ce qui guette le pratiquant d’arts martiaux et ce plus particulièrement en Aïkido est l’ennui dû à la répétition, à la recherche de l’efficacité, au fait de peaufiner la technique, et tout cela au détriment de la profondeur de l’art, ainsi que de la culture qui le sous-tend. De fait, notre époque n’est plus soumise aux mêmes impératifs que les siècles derniers, s’il est toujours utile de pouvoir réagir en cas d’agression ou de difficultés, ce qui sera déterminant est plus la force intérieure et le réveil de l’instinct, que la capacité de combat. L’Aïkido demeure une pratique du corps, où la rigueur, la dynamique, le savoir-faire, ont une importance capitale, mais son aspect philosophique est loin d’être négligeable. Cet aspect n’est en rien contradictoire, bien au contraire, un de mes anciens maîtres Masamichi Noro l’avait bien compris lui-même lorsqu’il créa cet art nouveau qu’est le Ki no Michi (la voie du Ki) à la fin des années soixante-dix. La recherche dans l’Aïkido est quelque chose de difficile et peut même être pernicieuse parfois, car s’il ne s’agit pas de s’affronter avec d’autres combattants, ce n’est pas non plus de la méditation ni de la danse, et je peux dire cela car j’ai un immense respect pour ces arts, là encore les puits sont différents, mais la recherche va dans la même direction. Aller chercher du côté du développement des capacités humaines, de la culture au-delà du connu, se remettre en question et questionner les idées du monde, avancer pour faire avancer notre société. Sortir peut-être enfin un jour de la barbarie et de l’obscurantisme. Il nous suffit de relire la conférence de Umberto Eco** sur comment l’être humain se construit des ennemis pour comprendre que nous avons plus que jamais besoin de connaître l’autre pour mieux le comprendre.
L’Aïkido en tant qu’Art du Non-faire est une porte vers ce que nombre de personnes recherchent : la réalisation de soi-même, sans un ego démesuré, mais dans la simplicité, et avec le plaisir d’un vécu authentique.

Régis Soavi

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Notes :
* Itsuo Tsuda Le Non-faire, Édition Le Courrier du Livre Paris 1973 p. 12
**Umberto Eco Costruire il nemico e altri scritti occasionali Bompiani Milano 2011

Seitai l’unité du corps #5

Dans cette 5ème partie, Régis Soavi nous parle d’un principe central dans la philosophie Seitai : l’unité du corps.

Subtitles available in French, English, Italian and Spanish. To activate the subtitles, click on this icon. Then click on the icon to select the subtitle language.


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Quelques informations complémentaires :

Le Seitai a été mis au point par Haruchika Noguchi (1911-1976) au Japon. Le Katsugen Undo (ou Mouvement régénérateur) est un exercice du système moteur extrapyramidal faisant partie du SeitaiItsuo Tsuda (1914-1984) qui introduisit le Katsugen Undo en Europe dans les années 70 en disait «Le corps humain est doué d’une faculté naturelle qui réajuste sa condition. Cette faculté […] est du ressort du système moteur extra-pyramidal »

Extraits de la vidéo :

« La tendance actuelle c’est qu’il y a toutes sortes de programmes prévus où les personnes vous donnent des choses à faire, que ce soient des gymnastiques, que ce soient des nourritures, ou des jeûnes… toutes sortes de manipulations mentales, exercices mentaux ou autres pour que les personnes aillent bien.

Mais en fait, l’être humain est complètement différent. Parfois il suffit d’une toute petite chose pour que tout aille mieux ou que tout aille mal. Parfois rien qu’un chiffre, un chiffre peut déterminer complètement la qualité de votre vie. Si vous voyez par exemple -4000 euros sur votre compte en banque, d’un seul coup… « Ha ! », le cœur peut s’arrêter. C’est ridicule. Comment est-ce qu’un cœur peut s’arrêter parce qu’il a vu un chiffre ? C’est absurde. Et pourtant, c’est comme ça.

Donc ce qui compte, à mon avis, c’est l’harmonie du corps. C’est un équilibre qu’on va trouver, toujours pareil. Chaque fois qu’on va parler du Seitai, chaque fois qu’on va parler de ce qui se passe par rapport au mouvement régénérateur, etc., il faut penser en terme d’équilibre. L’être humain, c’est ça, c’est un équilibre. Il est pas séparé. Bien sûr, s’il y a un problème grave dans une partie du corps, l’être, l’individu est déséquilibré, mais il ne va pas seulement souffrir de cette partie du corps. Il souffre dans tout son corps. Donc là encore, c’est l’équilibre qui est déterminant. »

Dojo, un autre espace-temps

Par Manon Soavi

« […] Le chemin pour la découverte de soi en profondeur […] » disait Tsuda Senseï « n’est pas en ligne droite vers le paradis, il est tortueux. »(1) À l’instar des musiciens classiques qui passent leur vie dans une recherche infinie d’évolution, les pratiquants d’arts martiaux sont sur des chemins sans fins. Pour autant ces voies ne sont pas dépourvues de sens, de panneaux indicateurs et de vérifications. Un des panneaux indicateurs qu’a laissés Tsuda Senseï à ses élèves est « Dojo ».

Il écrivit lui-même sur le sujet : « Comme je l’ai déjà dit, le Dojo n’est pas un simple espace découpé et réservé à certains exercices. C’est un lieu où l’espace-temps est différent de celui d’un lieu profane. L’ambiance y est particulièrement intense. On y entre en saluant pour se sacraliser et on sort en saluant pour se désacraliser. […] On me dit qu’en France, on rencontre des Dojo qui sont simplement des gymnases ou des clubs sportifs. Soit. Mais quant à moi, je veux que mon Dojo soit un Dojo, et non un club avec un patron et ses habitués, afin de ne pas déranger la sincérité des pratiquants. Cela ne veut pas dire que ceux-ci doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »(2)

Mais pourquoi créer des Dojos ? C’est bien compliqué et demande beaucoup de travail !

dojo yuki ho toulouse
Construire un dojo, une aventure incertaine !

Pour répondre à cette question, il faut peut-être revenir au pourquoi nous pratiquons. Si chaque réponse est individuelle et complexe, personnellement je rejoins l’avis de ceux qui pensent que nous pratiquons avant tout pour « être ». Pour « être » véritablement, ne serait-ce que le temps d’une séance.

L’Aïkido est alors un outil pour nous retrouver nous-mêmes. Commencer à « être » sur des tatamis est un premier pas qui commence par un lâcher-prise : accepter de monter sur un tatami et d’entrer en contact avec les autres ! Mais un contact différent de celui régi par les conventions sociales. Je constate d’ailleurs parfois la réticence de certains débutants à passer un Keikogi, comme si garder leur jogging de sport leur permettait de garder une identité sociale. Le Keikogi nous met tous sur un plan d’égalité, hors des marqueurs sociaux, il gomme les formes de corps, les sexes, les âges, les salaires… Bien sûr quand on ne fait pas étalage de son grade, de son dan, pour en « remontrer » aux débutants. Si notre état d’esprit est de vivre avec l’autre une pratique, et non pas de montrer que nous sommes les plus forts, alors la peur de la rencontre avec l’autre peut diminuer. Dans l’École Itsuo Tsuda, il n’y a carrément pas de grade, cela règle la question une fois pour toutes.

L’aventure commence à l’aurore (3)

Le Dojo lui-même est un lieu hors du temps social, hors de l’époque, indifférent à la localisation géographique, et tout cela nous dépayse aussi complètement. De plus nous pratiquons tôt le matin (comme le faisait Ueshiba O Senseï). Les séances ont lieu tous les matins, toute l’année, à 6h45 en semaine et 8h le week-end. Qu’il neige, qu’il fasse soleil, que ce soit les vacances ou un jour férié, le Dojo est ouvert et les séances ont lieu. Au-delà du découpage arbitraire du temps de notre monde.

Le levé du jour est aussi un temps particulier. Entre le réveil et la pratique, il n’y a presque rien. L’auteur Yann Allegret l’avait exprimé ainsi, dans un article paru dans KarateBushido :« Cela se passe aux alentours de six heures du matin. Des gens sortent de chez eux et se dirigent vers un lieu. À pied. En voiture. En métro. Dehors, les rues de Paris sont encore ensommeillées, quasi-désertes. L’aube est proche. La séance d’Aïkido commence à 6H45. Le rythme de la ville est encore celui de la nuit. Ceux qui sont dehors n’ont pas revêtu les armures nécessaires à la journée de travail qui s’annonce. Quelque chose demeure en suspens. Avec la naissance du jour, on a l’impression de marcher dans un interstice. »(4)
Un interstice de temps et d’espace où peut commencer le travail sur nous-mêmes. Car il nous faut perdre, au moins un peu, nos repères habituels pour retrouver la sensation intérieure de nos propres repères. La sensation de notre vitesse biologique plutôt que le temps qui s’écoule au cadrant d’une montre. Pour s’écouter soi-même, il faut du silence autour. Et dans notre monde le silence n’est pas chose facile à trouver !

Un écrin

dojo tenshin paris
Mettre l’homme en harmonie avec lui-même

C’est pourquoi dans l’École Itsuo Tsuda nous attachons tant d’importance à créer des Dojo. Bien sûr il est possible de pratiquer n’importe où, de s’adapter en toutes circonstances. Mais, est-ce toujours souhaitable ? Pour reprendre le parallèle avec la musique (sujet que je connais bien, ayant exercé une quinzaine d’années le métier de pianiste et concertiste) on peut jouer en plein air, dans un gymnase, dans une école, une église, un hôpital, etc. Et d’ailleurs je n’ai rien contre la démocratisation de la musique classique, bien au contraire. Mais une bonne salle de concert, c’est autre chose. C’est un écrin où le musicien, au lieu de passer son temps à s’adapter à la situation, à compenser la mauvaise acoustique ou autre, peut s’immerger dans l’écoute, chercher dans la finesse et faire surgir la musique. Vivre les deux expériences est sûrement nécessaire pour un professionnel. Pour un débutant, trouver la concentration et le calme au milieu de l’agitation ou des courants d’air me semble franchement très difficile.
Dans le cas de l’Aïkido, le Dojo est l’écrin de cette recherche. Si on saisit cette chance d’avoir un Dojo c’est une autre perspective qui s’ouvre. Car si notre mental peut comprendre les concepts philosophiques qui sous-tendent les discours sur la Voie, l’état d’âme, etc, pour que le corps les vive réellement, c’est une autre affaire. Nous sommes souvent trop occupés, perturbés, et nous avons bien besoin d’un cadre qui favorise certaines dispositions d’esprit.

On peut constater au fur et à mesure de notre expérience qu’à la fois l’esprit de Dojo se cultive de façon assez précise et en même temps dans quelque chose de fluide et d’insaisissable. Il en va de même pour les lieux de cultes religieux. Parfois une petite église de campagne, une chapelle cachée au détour d’une ruelle respire plus le silence et le sacré qu’une immense cathédrale visitée par des millions de touristes. Il en est de même avec les Dojo. Ce n’est ni la taille, ni le respect absolu des règles qui rendent un lieu différent. Dojo « le lieu où l’on pratique la voie », c’est une alchimie entre le lieu, l’aménagement, l’ambiance qui y règne. Il ne suffit pas que le Dojo soit beau, bien qu’un tokonoma avec une calligraphie montée en kakejiku, un ikebana, créent une ambiance, mais il faut aussi qu’il soit plein et vivant de ses pratiquants !
L’architecte Charlotte Perriand a fait cette remarque à propos de la maison japonaise qui « n’essaie pas de paraître, mais de mettre l’homme en harmonie avec lui-même »(5). C’est une belle définition que l’on peut tout à fait appliquer à la notion de Dojo. Mettre l’être humain en harmonie avec lui-même et donc avec la nature dont nous faisons partie. Dès qu’on pénètre dans le Dojo on doit sentir cela. Les personnes, souvent, marquent un temps d’arrêt, même les simples visiteurs. C’est instinctif.

L’activité qui règne dans le Dojo en est aussi un aspect essentiel. On a la possibilité de prendre en charge la totalité des aspects de la vie. Les membres font la comptabilité, les travaux, le ménage… D’ailleurs Tamura Senseï disait du ménage du Dojo « Ce nettoyage ne concerne pas seulement le Dojo lui-même, mais aussi le pratiquant qui, par ce geste, procède à un nettoyage en profondeur de son être. Ce qui signifie que, même si le Dojo paraît propre, il faut pourtant le nettoyer encore et encore. »(6). Le sinologue J.-F. Billeter parle de « l’activité propre » quand l’activité humaine devient l’art de nourrir en soi la vie. Cela faisait partie des recherches des anciens Taoïstes chinois. Pour nous au 21e siècle il est encore question de se réapproprier un rapport à l’activité humaine, non comme chose séparée de notre vie, nous permettant de gagner de l’argent et d’attendre les vacances, mais comme activité totale. Une participation de tout l’être à une activité. Le travail des membres à une œuvre commune dans leur Dojo nous permet aussi de nous approprier ce Dojo, non pas comme une propriété, mais comme le vrai sens de bien commun : ce qui est à tout le monde est à moi, et non pas « c’est à tout le monde donc à personne et je m’en moque ». Cette inversion de perspective prend parfois du temps. On ne peut l’apprendre avec des mots ou avec des règles rigides. Cela se découvre et il faut le sentir par soi-même.
On me dit parfois « au Dojo c’est possible, mais au travail, à la maison, c’est impossible ». Je n’en suis pas si sûre. Si ce qu’on a approfondi au Dojo est suffisant alors on sera capable de le porter ailleurs. Ueshiba O Senseï disait « Dojo, c’est là où je suis ».
On ne va peut-être pas révolutionner le monde d’un seul coup, bien sûr, mais chaque fois que nous réagirons différemment le monde autour de nous changera. Chaque fois que nous serons capables de retrouver notre centre et de respirer profondément, les choses changeront. Tous nos problèmes ne seront pas résolus, mais nous les vivrons différemment, alors notre réalité sera aussi différente.dojo scuola della respirazione milano

Ne pas avoir d’argent est un avantage

Pour Musashi Miyamoto tout peut être un avantage. Lors d’un combat si vous avez le soleil dans votre dos c’est un avantage, si votre ennemi a le soleil dans le dos et pense avoir l’avantage, c’est un avantage. Car tout dépend de l’individu, de comment il s’oriente lui-même. Ainsi parfois ne pas avoir d’argent est un avantage, car nous n’avons alors pas d’autre solution que de créer, d’inventer des solutions. C’est ainsi qu’on peut créer des Dojo sans subventions, entièrement consacrés à une ou deux pratiques, ce qui était à priori impossible devient réalité.

Parfois la difficulté nous stimule pour créer ce qui nous est indispensable. En étant locataire, en étant bénévole, en faisant soi-même, en ne cherchant pas la perfection mais la satisfaction intérieure. En écoutant son exigence intérieure et non pas les oiseaux de mauvais augure qui vous disent que ça ne marchera pas, avant même d’avoir commencé.

Temporaire ? Comme tout ce qui vit sur terre, oui, mais du temporaire vécu pleinement dans l’instant. Vivre intensément, suivre son chemin, n’est pas chose « facile ». Mais les poètes nous ont déjà donné des conseils, comme R. M. Rilke : « Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter »(7)

Construire tout en acceptant l’instabilité, travailler pour être satisfait et non pour un salaire ou une renommée, voilà des valeurs qui vont assez à l’encontre de notre société du plaisir immédiat, de la consommation comme compensation à l’ennui. Si aujourd’hui il n’y a plus forcément dans nos sociétés de lutte pour la survie, il y a toujours une lutte pour avoir toujours plus. Un bonheur de façade, une vie mise en scène, qui s’affiche sur nos réseaux sociaux. Comme l’ont théorisé les situationnistes dès la fin des années soixante, ce qui est directement vécu s’éloigne dans une représentation, la vie devient alors une accumulation de spectacles, jusqu’à son paroxysme ou la réalité s’inverse : la représentation de notre vie devient plus importante que notre vécu réel. Comme le disait Guy Debord « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »(8)
Dans un Dojo on travaille à renouer avec le vrai qui persévère en nous.dojo yuki ho toulouse

C’est exactement dans le même sens que va la pratique du Katsugen Undo qui permet le réveil des capacités du corps. Le réveil du vivant, de notre nature profonde. Alors la réalité n’est plus une oppression qui nous empêche de faire ce que nous voulons de notre vie mais tout au contraire, c’est la perception fine de la réalité qui nous montre que tout dépend de nous, de notre orientation. Le fondateur du Katsugen Undo, Noguchi Haruchika Senseï, écrivit quelques réflexions à propos de l’œuvre de Tchouang tseu. Ces réflexions sont d’un grand intérêt et je ne résiste pas à terminer cet article par les voix entremêlées de ces deux penseurs :

« Tchouang-tseu voyait comme une totalité unique les contraires du bien et du mal, de la beauté et de la laideur, de l’utilité et de l’inutilité, et pour lui la vie et la mort étaient aussi un tout unique, où ce qui vient à l’existence est en train de la quitter et ce qui quitte l’existence est en train d’y entrer. « La vie naît de la mort et la mort de la vie » a-t-il écrit.

« Quand Tsu-yu contracta une maladie qui le rendait infirme, Tsu-szu alla le voir et lui demanda, « Trouves-tu ton sort déplaisant ? » La réponse de Tsu-yu fut stupéfiante : « Pourquoi devrais-je le trouver déplaisant ? Si des changements se produisent et que mon bras gauche se change en coq, je l’utiliserai pour annoncer l’aube. Si mon épaule droite se transforme en balle de fusil, je m’en servirai pour tirer un pigeon à faire rôtir. Si mes fesses deviennent des roues de voiture et mon esprit un cheval, je voyagerai grâce à eux. Dans ce cas je n’aurais plus besoin d’un autre véhicule que moi-même – ça serait merveilleux ! […]
Telle est la voie que prend Tchouang-tseu. Dans son attitude – à savoir que quoi qu’il arrive, c’est approprié, et que, quand il se passe quelque chose, on va de l’avant et on affirme la réalité – il n’y a pas la moindre trace de la résignation inhérente à la soumission au destin. Son affirmation de la réalité n’est rien d’autre que l’affirmation de la réalité. La dignité de cet homme, seuls l’expriment ces mots de Lin Tsi : « Où que vous soyez, soyez maître. »(9)

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« Dojo, un autre espace-temps  » un article de Manon Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°24) en avril 2019

Notes :

1) et 2) Itsuo Tsuda Cœur de Ciel Pur Éditions Le Courrier du Livre, 2014, p.86 et p.113
3) Jacques Brel, 1958
4) Yann Allegret À l’affût du moment juste KarateBushido 1402, février 2014, p.
5) Mona Chollet Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique Edition La découverte 2015 p.311
6) Noboyoshi Tamura Aikido Les presses de l’AGEP, 1986, p.19
7) Rainer-Maria Rilke Lettres à un jeune poète Éditions Grasset 1989 p.73
8) Guy Debord, La Société du Spectacle Éditions Gallimard 1992 p.12
9) Haruchika Noguchi sur Tchouang-Tseu edition Zensei, traduction École Itsuo Tsuda

Crédit photo

Jérémie Logeay, Paul Bernas, Anna Frigo

La saisie, un art du détachement

par Régis Soavi.

Aide-mémoire Itsuo Tsuda saisie
Aide-mémoire dessiné par Itsuo Tsuda, 1972 illustrant différents types de saisie

La saisie en tant que telle n’est pas la difficulté, c’est la coagulation du Ki dans le poignet, dans les bras ou autour du corps qui pose problème et qui nous bloque, et c’est par le détachement que l’on pourra s’en libérer. La visualisation est le moyen d’y parvenir. Tsuda Senseï nous en donne un exemple dans son deuxième livre La Voie du dépouillement.

« L’Aïkido pour moi, est un art de redevenir des enfants. […] Il faut un art pour redevenir enfant sans être puéril. […] Jean, par exemple, me saisit par derrière à bras-le-corps. Je veux me baisser pour m’asseoir mais il m’empêche de le faire. Il a des biceps deux fois plus gros que les miens et pèse près de 90 kilos. Je ne peux pas bouger tellement il me serre fort. Que faut-il faire ? Le projeter avant de m’asseoir ? J’essaye mais je n’y arrive pas, car il est trop lourd et trop fort.
Alors je deviens enfant. Je vois un coquillage merveilleux sur la plage et me baisse pour le prendre. J’oublie Jean qui continue à me serrer par derrière. (Techniquement il y a un détail important, c’est que j’avance un pied pour faire deux côtés d’un triangle avec l’autre, car c’est plus concentré.) Il y a l’écoulement du Ki, en partant de moi vers le coquillage, alors qu’avant le Ki était figé à la pensée de Jean. Jean avec ses 90 kilos devient très léger et chute par-dessus mes épaules, en avant. Comment se fait-il qu’avec des idées différentes, on obtient des résultats opposés, alors que la situation reste la même ?
L’idée de projection provoque la résistance. Dans le geste de l’enfant, il y a la joie de ramasser le coquillage qui fait oublier la présence de l’adversaire. »*

Prendre, s’approprier.

Il y a de nombreuses manières de saisir, et, ce qui est souvent déterminant, c’est l’intention qui y est mise. Certaines d’entre elles peuvent être considérées comme superficielles voire inoffensives, et d’autres plus dangereuses, comme par exemple celles qui présentent un caractère d’appropriation, ou d’autres qui peuvent parfois être insidieuses et insistantes.
La scénographie qui permet l’entraînement en Aïkido considère que la saisie est le résultat d’un acte qui se manifeste avec une certaine agressivité. Cet acte en lui-même est déjà une tentative de s’approprier l’autre, pour en faire quelque chose, le voler, le détruire, détruire sa personne, ou sa personnalité, mis à part les cas légitimes qui ne nous concernent pas dans cet exemple. Il s’agit de l’abus d’un pouvoir, réel ou irréel, connu ou désiré, sur l’autre, cet autre étant supposé ne pas pouvoir réagir devant une telle manifestation de puissance.

Une prise de pouvoir.

Dans le monde animal le pouvoir d’un individu ou d’un clan au sein d’un groupe plus nombreux de la même espèce, correspond à des critères bien précis, généralement liés à la reproduction, à la préservation, ou à la défense d’une espèce. En conséquence il est supporté et au bout du compte accepté par l’ensemble du groupe ; si tentative de contestation il y a, des rituels génétiques ou simplement ancestraux servent à clarifier la situation.
Dans la société humaine, et particulièrement la nôtre qui se voudrait plus moderne d’un certain point de vue, le besoin de prise de pouvoir sur l’autre me semble plus être un signe de dysfonctionnement, voire de maladie, créés de toute pièce par les comportements induits par la civilisation. L’incertitude de son propre pouvoir, le conditionnement exercé par tous ceux déjà mis en place au sein de la société, provoquent une frustration et poussent l’être humain à chercher à le reconquérir à travers des paroles ou même des actes, là où ce pouvoir n’est pas, là où il ne le trouvera pas, c’est-à-dire chez l’autre, qui de toute façon ne le détient pas. Mais par contre cela l’oblige mentalement à prendre tous les risques que comporte ce vain espoir. La naissance de ce type d’agressivité vient souvent d’un manque, d’un déficit avoué ou non, de son propre pouvoir que l’on cherche à combler. Les pressions subies et ressenties, donc vécues comme telles, depuis la plus petite enfance parfois, amènent certains individus à vouloir se réapproprier ce qu’ils ressentent dans leur intimité comme leur ayant été volé, spolié, ou même qu’ils ont simplement perdu. Cela fait d’eux des personnes dangereuses de par leur simple frustration. Chacun d’entre nous peut comprendre et ressentir ce genre de chose lorsqu’il se retrouve impuissant devant une administration, ou lors d’une prise de pouvoir sur lui de la part de quelqu’un contre lequel il ne peut apparemment rien. De là à devenir agressif, il n’y a qu’un pas que certains franchissent, alors que d’autres se raisonnent, se résignent car ils ont déjà accepté par habitude cet état de domination et le subissent au quotidien. Si quelques uns ne sont que très peu touchés c’est qu’ils ont déjà dépassé ces difficultés et ne sont pas entamés dans leur propre pouvoir, ne l’ayant jamais perdu ou l’ayant déjà retrouvé.

Prisonnier.

« Tel est pris qui croyait prendre » dit le proverbe et c’est bien ce renversement de perspective qui s’opère lors de la saisie. On oublie trop facilement que celui qui prend, devient prisonnier de ce qu’il a saisi. Il ne peut s’en défaire sans risquer de perdre quelque chose dans le processus qu’il a engagé. Sa liberté, si tant est qu’il en ait une, est maintenant aliénée à celui ou celle qu’il pensait pouvoir détenir ou retenir. Il devient le geôlier de cet autre qui ne pense plus qu’à se libérer, qui y mettra toute sa force, son intelligence, parfois sa sournoiserie, ou même sa perfidie, car il est parfaitement dans son bon droit, et personne ne peut le lui reprocher. Notre société génère ce type de comportements aliénants dans lequel l’un comme l’autre cherche à se libérer, l’un contre l’autre, au lieu de passer à une autre dimension plus humaine, plus intelligente, plus respectueuse de cet autre. Vouloir changer ces comportements peut sembler une utopie et pourtant si l’Aïkido existe, et continue d’être un art au service de l’humanité c’est peut-être pour dire et montrer que comme d’autres l’ont déjà énoncé, d’autre rapports sont possibles entre les personnes, et nous ne sommes pas les seuls, nous aïkidoka, à désirer vouloir continuer dans cette direction.

La respiration, une réponse dans une situation particulière.

C’est à travers la respiration ventrale et le calme qui en résulte que l’on peut trouver la solution immédiate à certaines situations difficiles. Pour s’y préparer il n’est pas absolument nécessaire d’être un technicien hors pair, un foudre de guerre, ou un analyste très compétant, mais par contre il y a nécessité de retrouver cette force qui s’est réfugiée au fin fond de notre corps, de notre Kokoro, ou qui parfois même s’est éparpillée dans de multiples systèmes de défense. Rechercher dans les arts martiaux violents une solution de défense face à la conscience de notre faiblesse, réelle ou supposée, n’est qu’un faux-fuyant, une alternative, ou pire une fuite en avant. L’Aïkido de par sa philosophie propose une autre direction qui, si elle n’est pas entendue, ni surtout comprise, risque de lui faire perdre sa raison d’être, sa particularité.
Les attaques en Aïkido ne sont qu’une mise en situation pour permettre aux pratiquants de résoudre un problème, voire un conflit, qui les oppose plus à eux-mêmes d’ailleurs, qu’à leurs partenaires. Les saisies par exemple, représentent souvent des tentatives d’immobilisation du corps, donc du mouvement de l’autre, à travers un emprisonnement des poignets, des bras, du tronc, du keikogi ou de toute autre partie le permettant. Parfois cependant elles peuvent être la continuité de frappes qui n’ont pas abouti. Elles sont rarement uniquement des blocages, si on les considère du point de vue d’un combat, elles devraient presque toujours être suivies d’un atemi ou d’une immobilisation définitive. Elles ne sont que le premier acte, la première scène d’une pièce, si l’on peut dire, beaucoup plus longue. C’est en travaillant sur les saisies que l’on découvrira, et cela peut sembler paradoxal, le détachement.

La sensibilité, l’instinct.

Bien avant que la saisie ou la frappe ne se concrétise notre sensibilité est touchée par quelque chose d’invisible mais cependant de très matériel. C’est peut-être inexplicable dans l’état actuel des connaissances scientifiques mais c’est quelque chose que nous connaissons bien, et même parfois très bien. C’est ce qui nous fait bouger, esquiver, alors que nous n’avons rien vu mais que nous avons simplement senti de manière indéfinissable. Pour donner un exemple plus parlant et que chacun a pu vérifier, d’une façon ou d’une autre, dans diverses situations, je voudrais parler du regard. Le regard est porteur d’une énergie, d’un Ki extrêmement concret que notre instinct peut percevoir. Ne vous est-il jamais arrivé alors que vous vous promeniez un soir ou une nuit de sentir quelque chose d’indescriptible derrière vous comme si quelqu’un vous regardait, vous observait, vous vous retournez, personne, et pourtant cette sensation persiste. Cette sensation, si vous n’êtes pas tranquille, peut se transformer en angoisse voire même déclencher une peur « irrationnelle puisqu’il n’y a personne », quand tout à coup vous découvrez à l’angle de la rue, derrière un rideau à demi entrouvert quelqu’un qui vous observe, ou sur un toit vous surplombant, un chat qui vous regarde. Le regard des chats, des animaux en général, au même titre que celui des humains lorsqu’ils observent quelque chose ou quelqu’un avec intensité, est porteur d’un Ki extrêmement puissant. Notre instinct est capable de le sentir, mais tout dépend de notre état d’esprit à ce moment-là. Si nous discutons avec un ami, si nous sommes perdus dans nos pensées après une rencontre amoureuse par exemple, notre instinct s’il est peu préparé aura du mal à sentir ce genre de chose. Il en va de même évidemment si nous sommes inquiets apeurés ou angoissés, tout notre être dans ce cas est en quelque sorte fragilisé, il perd ses capacités instinctives.

Découvrir la direction prise par le Ki.

L’Aïkido nous permet de redécouvrir et de conduire nos capacités instinctives. C’est grâce à un lent travail sur nous-mêmes et sur nos sensations que va réapparaître ce que nous avions souvent laissé s’endormir, bercés par le confort dû à la société moderne qui peut nous sembler si sécurisant.
Le travail à partir des saisies correspond, comme tout ce que nous faisons en Aïkido, à un réapprentissage et un entraînement du corps dans son ensemble de manière qu’il n’y ait plus de séparation entre le corps et l’esprit. Déjà quand notre partenaire s’approche il n’est pas question d’attendre bien gentiment qu’il fasse la saisie demandée, tout notre corps doit sentir les directions prises par les différentes parties de son corps : bras, jambes, ses points d’appui, tout cela sans regarder, sans observer, car ce serait déjà trop tard. Avec les débutants inexpérimentés, si l’exercice est suffisamment lent, ils pourront découvrir les chemins empruntés par le Ki de leurs partenaires, les lignes de force. Comme ils travaillent sans risque, ils recommencent à avoir confiance dans les réactions et dans les sensations de leur corps. Pendant les séances je ne montre pas seulement les techniques, je suis sans arrêt en mouvement, servant de Uke à l’un, de Tori à l’autre, sans les bloquer je fais sentir la direction que doit prendre leur corps en me mettant moi-même dans la situation, en donnant plus de matière au Ki, en matérialisant les lignes de force, en visualisant les ouvertures qu’ils peuvent utiliser, tout en leur laissant la capacité d’agir, de réagir à leur guise.

Les attaques en Aïkido ne sont qu’une mise en situation.
Les attaques en Aïkido ne sont qu’une mise en situation.

Découvrir le Non-faire.

La saisie peut être un premier pas dans le chemin qui conduit vers ce que Lao tseu ou Tchouang tseu désignaient sous le nom de Wu wei, le Non-agir, et ce fut la base de l’enseignement de mon maître Tsuda Itsuo. Comment enseigner ce qui n’est pas enseignable, comment montrer l’invisible, comment guider un débutant ou même un ancien vers ce qui est l’essence de la pratique dans notre École. Ce qui est difficile à expliquer avec des mots se comprend facilement lorsqu’on laisse la sensation nous guider. Il nous faut pour cela faire quelques pas en arrière. Accepter de lâcher nos habitudes d’acquisition, d’entassement, ces réflexes de consommateur toujours prêt à remplir notre chariot de produits divers, de techniques plus ou moins modernes, à la mode, ou à l’ancienne, miraculeuses, faciles et sans effort, ou encore dures mais efficaces. La publicité est aujourd’hui à la source de tant d’illusions, faisant miroiter à ses clients les merveilles colorées d’un monde devenu tellement virtuel. À quand la console Wii sur laquelle on pourra pratiquer l’Aïkido avec un casque de réalité augmentée et un partenaire dont on peut régler le potentiomètre en fonction de son niveau, de sa forme, ou de son humeur.
Mais peut-être suis-je en retard et existe-t-elle déjà.

Saisir avec le Ki.

Les petits enfants connaissent et utilisent naturellement un certain type de saisie extrêmement efficace, il s’agit d’une saisie vide de toute contraction inutile. Lorsqu’ils saisissent un jouet ils y mettent tout leur Ki et lorsqu’ils lâchent ce jouet c’est avec une complète indifférence, il n’y a plus aucun Ki dedans. Par contre ils ont une capacité incroyable lorsqu’ils ne veulent pas lâcher ce qu’ils ont pris et qu’ils tiennent dans leur petite main serrée. Si c’est quelque chose de dangereux, les parents doivent parfois déplier doigt après doigt leur main, pourtant si petite et dénuée de réelle force musculaire au sens où les adultes l’entendent. Ils savent de manière complètement inconsciente comment utiliser le Ki, ils n’ont pas besoin de l’apprendre, malheureusement ils perdent souvent cette faculté au profit du raisonnable et c’est l’éducation et la scolarisation qui en sont le plus souvent responsables.
Réapprendre à saisir comme un petit enfant, sans tension, et découvrir grâce à cela la préhension naturelle. Je donne souvent comme exemple la manière avec laquelle les oiseaux se posent sur une branche: ils ont des micro-capteurs sensoriels cutanés au milieu de leurs pattes qui informent des récepteurs qui, grâce à ces indications, animent des fonctions réflexes au niveau de l’involontaire, et donnent l’ordre à leurs doigts de se refermer dès qu’ils touchent la branche. Cette manière de saisir évite les crispations, les ratages, et permet une adéquation très subtile des membres à l’endroit que l’on a attrapé. Une saisie de qualité est une saisie qui utilise la paume de la main comme premier contact, puis les doigts se referment sur l’objet, le membre, le keikogi. Si on agit de cette façon les saisies sont plus rapides, sans tensions excessives et d’une remarquable efficacité, elles peuvent ainsi permettre un travail de bonne qualité avec un partenaire.

Les seules saisies de l’autre qui respectent sa liberté sont légères mais puissantes, comme celle par exemple d’un petit enfant qui veut entraîner un de ses parents vers une petite grenouille qu’il vient d’observer dans l’herbe haute et dont il est curieux, ou comme celle de deux êtres, amis ou amants, unis par la tendresse et respectueux l’un envers l’autre.

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« La saisie, un art du détachement  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°24) en avril 2019

* Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 167.

Crédit photo : Bas Van Buuren, Anna Frigo

Misogi

Dans cet article à partir d’un thème extrait du Yi Jing (K’an, les Abysses), Régis Soavi parle de l’Aïkido comme d’une pratique de Misogi.

Le Misogi 禊 est une pratique très présente chez les shintoïstes. Elle consiste en une ablution, parfois sous une cascade, dans un cours d’eau, ou encore dans la mer, et permet une purification à la fois physique et psychique de la personne. Dans un sens plus large, Misogi englobe tout un processus d’éveil spirituel. C’est aussi une action qui vise à soulager l’être de ce qui l’accable, pour lui permettre de se réveiller à la vie. L’eau en a toujours été considéré comme un des éléments essentiels.

Comme l’eau, l’Aïkido permet de réaliser le Misogi

O senseï Morihei Ueshiba le fondateur de l’Aïkido répétait sans cesse à ses élèves que la pratique de cet art était avant tout un Misogi.
L’Aïkido fait partie des arts martiaux japonais pour lesquels le caractère principal, la nature même, est, tout comme l’eau, la fluidité. L’enseignement qu’apporta Itsuo Tsuda senseï, qui fut pendant dix ans un des élèves directs du fondateur Moriheï Ueshiba n’a fait que le confirmer. Bien que ses paroles semblent avoir été en grande partie oubliées il s’acharnait à répéter « Dans l’Aïkido il n’y a pas de combat c’est l’art de s’unir et de se désunir ». Pourtant quand on regarde une séance on voit deux personnes qui semblent lutter l’une contre l’autre. Toute la différence vient du fait que si l’une d’entre elles joue le rôle de l’attaquant, en fait elle est un partenaire, en face on ne trouvera aucune agressivité, aucun geste mal intentionné, aucune violence, même si de l’attaque découle une réponse qui peut être impressionnante de par son efficacité.
Dans l’ensemble l’Aïkido qui est pratiqué dans l’École Itsuo Tsuda se présente comme un art d’une grande souplesse où la plus grande importance est accordée à la sensation, à l’attention vers l’autre, vers celui ou celle qui est le partenaire et c’est par la douceur d’une première partie pratiquée individuellement que débute la séance. Loin de commencer par un échauffement musculaire c’est par des exercices, lents, doux mais cependant toniques qu’elle s’initie. La coordination avec la respiration est indispensable car elle permet d’harmoniser le ki et par là même de faire un premier pas vers la découverte d’un monde qui possède une dimension supplémentaire, le « Monde du Ki ».
Ce monde n’est pas une révélation il est plutôt ce qui se dévoile, ce qui apparaît clairement quand on retrouve la sensibilité, quand la rigidité fond comme de la glace, et que transparaît le vivant. Ce sont souvent les femmes qui comprennent les premières l’importance d’une telle manière de pratiquer. C’est pourquoi notre école accueille tant de femmes comme pratiquantes, car elles, qui connaissent l’amertume de l’oppression exercée par le sexisme dans la société, trouvent dans cet art une voie, un chemin, qui va bien au-delà du simple art martial.

Le ki, un élément moteur.

Ai, 合 l’union, l’harmonie
Ki, 気 l’énergie vitale, la vie
Do, 道 la voie, le chemin, tao

Le ki n’est pas un concept, une énergie mystique, ou une sorte d’illusion mentale, le ki fait partie du domaine du senti, du ressenti. En réalité tout le monde sait de quoi il s’agit même si on ne lui donne pas de nom dans l’Occident d’aujourd’hui. Apprendre à le sentir, à le reconnaître, à l’utiliser, est nécessaire pour qui veut pratiquer un art martial, et il est d’autant plus indispensable dans le cas de la pratique de l’Aïkido. Dans l’Aïkido si on ne se concentre pas sur le ki il ne reste que la forme, vidée de son contenu, cette forme devient vite un combat, une lutte où le plus fort, voire le plus rusé, réussit à vaincre l’autre. On est vraiment loin de l’enseignement du fondateur pour qui c’était un art de la paix. Un art dans lequel il n’y a ni vainqueur ni vaincu. À chaque mouvement du partenaire il y a une complémentarité de l’autre, comme l’eau qui épouse chaque aspérité, chaque recoin, sans rien laisser en arrière ou séparé.

misogi
Le Dragon sort de l’étang où il demeurait endormi. Calligraphie de Itsuo Tsuda, réalisée avec la technique rōketsuzome. [Il est possible d’acquérir le livre “Itsuo Tsuda, Calligraphies de Printemps” sur le site de Yume Editions]

Si les débuts sont difficiles, c’est que très souvent on a perdu de la mobilité, et surtout, parce qu’on s’est endurci pour se protéger du monde qui nous entoure. On a construit une carapace, une armure, protectrice certes, mais qui est devenue une seconde nature et une prison invisible. Faire circuler de nouveau le ki dans notre corps de manière à retrouver la fluidité, suivre un enseignement fondé sur la sensibilité, permet de comprendre physiquement le Yin et le Yang.

Baigner dans une mer de ki

Les exercices, ainsi que toute les techniques proposées à la découverte ou à l’approfondissement sont non seulement liés par le souffle, qui n’est autre que la matérialisation, ou pour mieux dire une visualisation du KI, mais ils permettent de reprendre concrètement conscience de son corps tant physiquement qu’au niveau de la sphère de ki, que les Indiens appelle l’AURA,et que l’on a aujourd’hui pratiquement oubliée presque partout. Ce que les sciences modernes,et les neurosciences en particulier, découvrent depuis quelques années n’est qu’une petite partie de ce que tout un chacun peut découvrir et réaliser matériellement dans sa vie quotidienne simplement par la pratique de l’aïkido tel que l’enseignait Itsuo Tsuda senseï. Il ne cessait de répéter que l’ aïkido tel qu’en parlait son maître Morihei Ueshiba était l’union de Ka l’inspiration, la force ascendante, le carré, la trame et de MI l’expiration, la force descendante, le cercle, la chaîne. Ka étant en japonais une prononciation de 火le feu (qui apparaît par exemple en tant que radical dans kasai 火災 incendie) et Mi la syllabe initiale de Mizu 水 l’eau, l’ensemble formant la parole KAMI 神 qui signifie le divin au sens de la nature divine de toute chose. Itsuo Tsuda rajoutait à ce sujet « il ne faut pas voir dans cette glose une valeur analogue à celle d’une étymologie scientifique. C’est du calembour, dont l’usage est fréquent chez les mystiques ».[1]
Je n’ai jamais vu de gestes aussi fluides que lorsqu’il nous faisait sentir une technique, de plus il n’y avait jamais d’accident dans son dojo jamais de blessure tout baignait dans un KI à la fois respectueux et généreux mais en même temps ferme et rigoureux, que j’ai beaucoup de mal à retrouver aujourd’hui dans les gymnases qui servent à l’entraînement des aïkidoka.

Le dojo, un lieu indispensable

A-t-on vraiment besoin d’un endroit spécial pour pratiquer l’aïkido ? S’il ne s’agit que de la surface qui accueille les chutes on pourrait très bien poser les tatamis n’importe où, dès l’instant que l’on est à l’abri du mauvais temps.
Dans son livre Cœur de ciel pur Itsuo Tsuda nous donne de manière extrêmement claire sa vision d’un dojo, lui qui est japonais ne pouvait mieux trouver les mots qui convenaient, pour nous en donner un aperçu.

misogi eau
Régis Soavi

« L’École de la Respiration est matériellement un “dojo”, cet espace particulier en Orient, qui désigne moins le lieu matériel lui-même, que l’espace énergétique. Comme je l’ai déjà dit, le dojo n’est pas un simple espace découpé et réservé à certains exercices. C’est un lieu où l’espace‑temps est différent de celui d’un lieu profane. L’ambiance y est particulièrement intense. On y entre en saluant pour se sacraliser et on sort en saluant pour se désacraliser.
Les spectateurs y sont admis, à condition de respecter cette ambiance,[…]. Il ne faut pas qu’ils parodient la pratique gratuitement, avec parole et geste. On me dit qu’en France, [ou en Italie] on rencontre des dojos qui sont simplement des gymnases ou des clubs sportifs. Soit. Mais quant à moi, je veux que mon dojo soit un dojo, et non un club avec un patron et ses habitués, afin de ne pas déranger la sincérité des pratiquants. Cela ne veut pas dire que ceux-ci doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »[2]
Un espace sacré donc et pourtant fondamentalement non religieux, un espace laïc, un espace d’une grande simplicité où la liberté d’être ce que l’on est, existe, au-delà du social. Et non ce que l’on est devenu avec toutes les compromissions que nous avons du accepter pour pouvoir survivre dans la société. Cette liberté subsiste à l’intérieur, au plus profond de nous, dans notre cœur intime, notre Kokoro 心 comme l’exprime si bien la langue japonaise, et elle ne demande qu’à pouvoir se révéler.

Régis Soavi

Notes :

1 Itsuo Tsuda La science du particulier, édition Le Courrier du Livre 1976 p. 137
2 Itsuo Tsuda Cœur de ciel pur, édition Le Courrier du Livre 2014 p. 113

 

Taiheki, le révélateur

par Régis Soavi.

Noro Senseï, dans les années soixante-dix, nous racontait que O Senseï Morihei Ueshiba reprochait parfois à ses élèves leur manque d’attention lorsqu’ils téléphonaient d’une cabine publique, concentrés qu’ils étaient sur leur conversation : « Vous devez être prêts en toute circonstance, quoi que vous fassiez ! » disait-il. L’Aïkido opte pour une position naturelle, sans garde, dite Shizen Tai. Mais une posture naturelle n’est pas une posture relax comme on l’entend aujourd’hui, la concentration et l’attention ne doivent être relâchées en aucun cas. Si la garde la plus répandue en Aïkido reste Hammi no Kamae, comme toutes les autres elle dépend plus qu’on ne le croit de la polarisation de l’énergie dans le corps.

Kamae, l’instinct du corps

Je me souviens de ce que nous avait dit Maroteaux Senseï lors d’une de mes premières séances d’Aïkido au dojo de la montagne Sainte-Geneviève : « Vous ouvrez la porte, un chien vous saute à la gorge, que faites-vous ? » J’étais évidemment resté sans voix, mais cette question qu’il nous avait posée, alors que j’étais un jeune pratiquant d’arts martiaux assez sûr de lui à l’époque, m’avait ébranlé, elle fut à l’origine de mes recherches sur les Kamae.
Se mettre en garde est la réponse à un acte agressif ou à une sensation de danger. Pour qui ne connaît pas les arts martiaux cette réponse sera instinctive alors que, pour un pratiquant, elle sera le résultat de son apprentissage. Ses recherches personnelles peuvent l’amener à utiliser son corps d’une façon différente de ce qu’il avait appris et pour cela il trouvera un positionnement ou une garde qui lui convient, parfois plus pertinente, parfois de manière à tendre un piège en laissant croire à une ouverture ou à une faiblesse de sa part. Même s’il y a de nombreuses façons de se mettre en garde, donc de se protéger, on doit tenir compte de son propre corps, malgré tout ce que l’on a appris, malgré les années d’entraînement, en dernier recours c’est l’instinct qui nous guidera. Le travail dans les arts martiaux, loin d’être inutile, sera plutôt dans dans ce cas un support, un appui. Le risque de l’apprentissage est parfois de donner une assurance, une croyance dans des techniques, des postures qui, si elles sont magnifiques en photo ou sur les tatamis, ne correspondent à aucune réalité dans la vie courante. Trouver la posture juste dépend du corps de chacun. Beaucoup trop de pratiquants cherchent en travaillant d’arrache-pied à modeler leur corps pour le mettre en conformité avec l’idée qu’ils se font de leur art, ou plus simplement de l’efficacité qu’ils espèrent. On regarde l’esthétique de l’art mais du coup on en rate la profondeur. On voit le travail effectué mais on ne se rend pas compte des déformations acquises à cause de ce travail. Il y a tant d’élèves qui répètent des quantités incroyables de fois le même exercice, la même technique espérant ainsi, en imitant le maître ou simplement le professeur, arriver à la maîtrise de leur art, alors qu’ils suivent la voie de la déformation sans s’en rendre compte. Il ne faut pas s’étonner du nombre d’accidents ou des incapacités qui en découlent. Combien ne peuvent plus pratiquer à cause d’un genou, d’un coude, d’un poignet, ou de leur dos alors qu’ils sont encore jeunes et pleins d’énergie ?

Noguchi haruchika. Taiheki
Noguchi Haruchika Sensei, fondateur du Seitai

Les Kamae dépendent du Taiheki

Le Seitai nous a apporté un instrument remarquable, l’étude des tendances corporelles que Noguchi Haruchika Senseï appelait Taiheki (体癖). C’est Tsuda Senseï qui en donne une première description, bien que sommaire, mais déjà c’était une révélation, lors de la parution de son livre Le Non-faire* au début des années soixante-dix. Il compléta ensuite cet enseignement dans les livres qui suivirent au cours des années, ne cessant de donner des exemples qui nous permettaient de mieux comprendre les Taiheki. La lecture des textes de Noguchi Senseï nous a permis elle aussi d’approfondir la connaissance des comportements humains et surtout de leurs relations au corps. La compréhension des mouvements du corps des individus permet de guider les débutants vers une meilleure posture, sans qu’ils se déforment. Comme il faudrait un livre entier pour expliquer cet enseignement pour qui n’est pas informé, je suis obligé de ne donner que quelques indications, sans entrer dans le détail.
La classification des Taiheki mise au point par Noguchi Senseï s’appuie sur le mouvement involontaire humain. Il ne s’agit pas d’une typologie qui permet de faire entrer les individus dans des petites cases, mais de dégager les tendances comportementales habituelles tout en tenant compte des interpénétrations qui peuvent exister entre celles-ci.
Ce classement comporte six groupes : chacun des cinq premiers est en relation avec une vertèbre lombaire, le dernier groupe étant plus en relation non avec la colonne vertébrale, mais avec un état général du corps. Chaque groupe est divisé selon l’aspect Yang ou Yin en deux sous-groupes ou types, dits « actif » et « passif ». Pour bien comprendre l’intérêt d’une telle étude, j’ai choisi quelques exemples qui à la lueur des Taiheki me semblent plus parlants que d’autres.

La posture taiheki
Régis Soavi. Trouver la posture juste dépend du corps de chacun.

Taiheki, le révélateur

Dans la classification, le premier groupe est aussi appelé « groupe vertical » et il est en relation avec la première lombaire. Son énergie a tendance à se polariser au cerveau.
Le type 1, par exemple, est extrêmement sûr de lui par rapport aux Kamae, il a une position très définitive, il est capable de l’expliquer à tout le monde, avec beaucoup de logique. Même si son expérience est mineure il a tout de suite une idée sur la chose et n’en démord pas. Ses talons ayant tendance à se décoller du sol du fait de la tension qu’il a aux cervicales, il développera par exemple une théorie comme quoi cela permet de sauter plus vite et plus loin en cas d’attaque et réfutera toute contradiction, jusqu’au moment où une autre idée surgira qui lui semblera plus brillante et plus judicieuse.
Le type 2 sait tout sur les Kamae de presque tous les arts martiaux, les origines historiques, la valeur de chacune et ses défauts majeurs, l’apport de chaque maître. Il connaît même des historiettes illustrant ses dires, c’est un puits de connaissance qui n’hésite pas à les compléter dès qu’il sent un manque quelque part dans son argumentation ou ses références.

Le deuxième groupe est appelé « groupe latéral » et il est en relation avec la deuxième lombaire. Son énergie a tendance à se polariser sur le système digestif.
Le type 3 est un bon vivant, lorsqu’il pratique les arts martiaux il choisit son club plus en fonction de l’ambiance que de l’efficacité de l’art enseigné, ou de la renommée du maître. Toutes ces histoires de postures, de gardes, ne l’intéressent que très peu, il a sa petite opinion là-dessus comme d’habitude, et il aime ou il n’aime pas, c’est-à-dire c’est commode ou non.
Le type 4 lui par contre est toujours très réservé, il est difficile de savoir ce qu’il pense. Affable, il donne rarement son opinion, même si un débat s’installe sur la valeur de différentes Kamae, il n’a pas d’opinion véritable, tout lui semble possible en fonction des circonstances. Il est plutôt dans le genre diplomate sans excès.

Le troisième groupe est appelé « groupe pulmonaire » ou « groupe avant-arrière » et il est en relation avec la cinquième lombaire. Son énergie a tendance à se polariser sur le système respiratoire.
Le type 5 n’aime pas discuter pour rien, une garde cela doit avoir un sens pratique, ou c’est efficace, ou ça ne l’est pas. Il faut vérifier, et si ça marche, aller de l’avant… L’esquive n’est pas vraiment son fort, il préfère les techniques en Omote plutôt que en Ura. De par sa tendance à s’appuyer sur la cinquième lombaire ses épaules se portent en avant et l’incitent à agir. Il est facilement combatif mais sait se préserver des issues de secours en cas de besoin.
Le type 6 a trop de tension aux épaules pour pouvoir agir de manière simple. Quand cette tension se relâche elle libère une énorme quantité d’énergie qui part dans tous les sens et que lui-même n’arrive pas à gérer. Face à lui aucune garde n’est possible, il est complètement ingérable et imprévisible au risque de se mettre lui-même en danger.

Le quatrième groupe est appelé « groupe torsion » et il est en relation avec la troisième lombaire. Son énergie a tendance à se polariser sur le système urinaire.
Certains Taiheki peuvent a priori sembler favorables à une bonne garde, comme c’est le cas du « groupe torsion » (type 7 ou 8) car pour se défendre ils adoptent instinctivement un genre de posture, plutôt de profil, les lombaires cambrées, un pied en avant etc. La posture peut sembler idéale, pour la pose ou sur une photo. Mais mis à part la précision du positionnement et les points d’appui, la capacité à se déplacer dépend évidemment et peut-être principalement du mental. Il y a une énorme différence, qui va changer toute la donne, entre une torsion de type 7 et celle de type 8. Pour simplifier je dirai que le type 7 veut gagner alors que le type 8 ne veut pas perdre. Toute la posture change, l’un s’apprête à bondir, l’autre à tenter d’esquiver. Qui plus est, les personnes du groupe torsion ont une agitation permanente qui dans ce cas se révèle néfaste. Agités, ils n’attendent qu’une seule chose : passer à l’action. L’attente leur est insupportable, n’y tenant plus, tout à coup ils se lancent, tant pis si ce n’est pas le bon moment.

Le cinquième groupe est appelé « groupe pelvien » ou « groupe bassin » et il est en relation avec la quatrième lombaire. Son énergie n’est pas polarisée vers une région du corps, c’est tout le corps qui à partir des hanches se tend et se relâche d’un seul coup.
Le type 9 est un exemple de la continuité, lorsqu’il pratique les arts martiaux, il tend à en faire son unique raison de vivre, la tendance de son bassin à la fermeture donne une grande force à son koshi qui lui facilite la tâche dans l’apprentissage, mais il a une prédisposition au perfectionnement qui peut parfois aller jusqu’à l’absurde. Il a un soucis du détail, et perfectionnera les Kamae jusqu’au plus petit élément, tant que la posture n’est pas parfaite de son point de vue, il est insatisfait, mais c’est justement cette insatisfaction qui, loin de le décourager, le pousse en avant. Rien ne lui est opposable, seule la satisfaction intérieure est sa référence. Il peut, comme O Senseï Morihei Ueshiba, ainsi que d’autres très grands maîtres, arriver à la conclusion que la position naturelle est la Kamae idéale car elle représente le dépassement de toutes les autres. Mais cette position naturelle est le fruit de ses nombreuses années de travail et d’entraînement et non une facilité théorique ou un relâchement.
Le type 10 quant à lui considère qu’une bonne garde est indispensable, que c’est une garantie de stabilité et que si on respectait les autres il n’y aurait pas de conflits. Son bassin ouvert en fait généralement quelqu’un de très accueillant, il possède une grande sensibilité et son intuition est redoutable. Sa posture ouverte l’empêche d’être agressif, il aura tendance à faire des techniques Ura qu’il réussit mieux et sa garde ira beaucoup plus dans le sens d’absorber l’attaque plutôt que de la repousser.

Les deux derniers types formant le dernier groupe sont en fait des états du corps, appelés « hypersensible et apathique ».
Le type 11 n’arrive pas à avoir une garde précise et définie, son hypersensibilité en fait un être perturbé qui ne parvient pas à avoir des points de repère. Sa garde est imprécise, voire brouillée ou brouillonne et presque toujours totalement inefficace. La peur a tendance à lui liquéfier les jambes. L’Aïkido peut être une excellente activité dans son cas, à condition que l’enseignant comprenne bien ses difficultés, et ne le brusque pas, afin de l’amener à une sensibilité normale.
Le type 12 lui, par contre, est un exemple de rigidité, il a une garde très physique souvent peu souple, il est capable d’encaisser tous les coups sans broncher. Son corps peut parfois présenter une laxité musculaire au niveau des articulations sans que sa rigidité n’en soit diminuée.

C’est en fonction des Taiheki que l’on peut comprendre l’inutilité de telle ou telle posture et donc de telle ou telle Kamae. Les points d’appui étant différents d’un individu à l’autre, les ressorts pour se déplacer ou simplement se mouvoir sont fondamentalement différents eux aussi. Il est donc inutile de proposer un exercice qui, s’il améliore la posture apparente, détruit la personne dans ses fondements, ou a minima risque de provoquer des déformations tant physiques que mentales.

Kamae et rigidification

Tsuda Senseï considérait que la rigidification et le relâchement des individus faisaient partie des grands travers induits par nos sociétés modernes, mais il n’ignorait pas que ces problèmes existaient bien avant, qu’ils sont inhérents à la société humaine. Dans son livre La Voie des dieux** il relate une anecdote sur les Kamae que j’ai trouvée une fois de plus très parlante. Elle est significative des risques que l’imagination peut faire encourir, même à des personnes dont c’était le métier comme les Samouraï  :

« La contraction involontaire se renforce à mesure que l’imagination se remplit de peur. La peur ne reste pas seulement dans la tête. Elle paralyse tout le corps. Surtout les poignets perdent de la souplesse, et les bras se désensibilisent. C’est ce qui est arrivé à deux samouraïs qui se battaient en duel, dont j’ai lu le récit quelque part. Ils tenaient le sabre à deux mains et se faisaient face, à plusieurs mètres de distance l’un de l’autre. À cette distance, ils étaient encore hors de danger, quoi qu’ils fassent, mais déjà leur visage était pâle. Probablement ils étaient trempés d’une sueur froide. Ils sont restés là, à la même distance, pour un certain temps. Finalement ils se sont rapprochés, il y en avait un qui gisait par terre et l’autre était debout. Le combat avait pris fin. Mais le vainqueur restait là, incapable de lâcher son sabre, car les doigts étaient crispés à la poignée. La contraction était telle qu’il lui était difficile de les assouplir. »

La concentration et l’attention ne doivent être relâchées en aucun cas.

Si l’on veut échapper à la rigidification que peuvent provoquer les gardes lorsqu’elles ne nous correspondent pas, ou que les contraintes qu’elles exigent nous déforment, il n’y a que le bon sens, et la recherche personnelle vers l’équilibre qui peuvent nous le permettre. Il n’y a pas de solution définitive pour tous les problèmes et pour toujours.

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« Taïheki, le révélateur  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°23) en janvier 2019

Notes :

* Itsuo Tsuda Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1973.
** Itsuo Tsuda La Voie des dieux, Le Courrier du Livre, 1982, p. 60.

Crédit photos
Régis Sirvent
Sara Rossetti

Seitai

Les principes Seitai, qu’on peut même qualifier de « philosophie Seitai » ‒ manière de voir, de penser le monde ‒ furent élaborés par Haruchika Noguchi (1911-1976) dans la première moitié du vingtième siècle. Pour résumer brièvement (!) le Seitai est une « méthode » ou une « philosophie » qui englobe le Seitai soho, les Taiso, le Katsugen undo, le Katsugen soho, et le Yukiho. Des pratiques qui se complètent, s’interpénètrent, et constituent l’ampleur de la pensée Seitai de Haruchika Noguchi. On peut aussi citer l’étude des Taiheki (tendances posturales), l’utilisation du bain chaud, l’éducation du subconscient, l’importance de la naissance, de la maladie et de la mort…
Un art de vivre du début à la fin.

Aujourd’hui malheureusement le terme « Seitai » est galvaudé et désigne tout et n’importe quoi. Certains praticiens de thérapies manuelles se réclament trop facilement du Seitai (Itsuo Tsuda disait qu’il fallait vingt ans pour former un technicien au Seitai soho !). Quand aux charlatans qui proposent de vous transformer en quelques séances…, n’en parlons pas ! L’amplitude de l’art de vivre, la compréhension globale de l’Homme dans le Seitai semblent bien loin. Si il ne reste qu’une technique à appliquer sur des patients, l’essentiel est perdu. Si il ne reste du Katsugen undo qu’un moment pour se « ressourcer », l’essentiel est perdu.

Haruchika Noguchi et Itsuo Tsuda allèrent tout deux beaucoup plus loin que cela dans leur compréhension de l’Homme. Et les graines qu’ils ont semées, les indices qu’ils ont laissés pour que les êtres humains puissent évoluer sont importants. Peut-on alors parler d’une voie, du Seitai-dō (道 dō/tao) ? Car il s’agit d’un changement de point de vue radical, d’un bouleversement, d’un horizon totalement différent qui s’ouvre.

Reprenons le fil de l’histoire…

La rencontre avec Haruchika Noguchi : l’individu dans sa totalité

Itsuo Tsuda rencontra Haruchika Noguchi aux alentours de 1950. C’est l’approche de l’être humain telle que proposée dans le Seitai qui l’intéressa de suite. L’acuité de l’observation des individus pris dans leur globalité/complexité indivisible que Itsuo Tsuda découvrit chez Noguchi s’inscrivait dans le prolongement de ce qui avait retenu son intérêt lors de ses études en France auprès de Marcel Mauss (anthropologue) et Marcel Granet (sinologue). Itsuo Tsuda commença alors à suivre l’enseignement de Noguchi et ce pendant plus de vingt ans. Il eut le sixième dan de Seitai.

« Maître Noguchi, m’a permis de voir les choses d’une façon très concrète. À travers ces manifestations de chaque individu, il est possible de voir ce qui agit à l’intérieur. C’est une approche tout à fait différente de l’approche analytique : la tête, le cœur, les organes digestifs, chacun prend dans sa spécialité et puis, le corps d’un côté, le psychique de l’autre, n’est-ce pas. Eh bien, il a permis de voir l’homme, c’est-à-dire l’individu concret, dans sa totalité. »1

La maladie conçue comme un facteur d’équilibre

D’autant que c’est précisément dans les années cinquante que Haruchika Noguchi, qui avait découvert très tôt ses capacités de guérisseur, décidait de renoncer à la thérapeutique. Il créa alors la notion de Seitai, c’est-à-dire de « terrain normalisé ».

« Le mot « terrain » étant entendu comme l’ensemble qui constitue l’individu, le psychique et le physique, tandis qu’en Occident on divise toujours en psychique, et puis physique. »2

Le changement d’optique vis-à-vis de la maladie fût décisif dans cette réorientation de Noguchi.

« La maladie est une chose naturelle, c’est un effort de l’organisme qui tente de récupérer l’équilibre perdu. […] Il est bon que la maladie existe, mais il faut que les hommes se libèrent de son assujettissement, de son esclavage. C’est ainsi que Noguchi est arrivé à concevoir la notion de Seitai, la normalisation du terrain, si on veut. On ne s’occupe pas des maladies, il est inutile de guérir. Si on normalise le terrain, les maladies disparaissent d’elles-mêmes. Et de plus, on devient plus vigoureux qu’avant. Adieu la thérapeutique. Finie la lutte contre les maladies. »3

Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Yuki. Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Un chemin vers l’autonomie

L’abandon de la thérapeutique va aussi de pair avec le désir de sortir des rapports de dépendance qui lient le patient au thérapeute. Noguchi souhaitait permettre aux individus la prise de conscience de leurs capacités ignorées, les réveiller au plein épanouissement de leur être. Durant les vingt années où ils se côtoyèrent les deux hommes passèrent de longs moments à parler philosophie, art etc., et Noguchi trouva dans la vaste culture de l’intellectuel qu’était Tsuda de quoi nourrir et élargir ses observations et réflexions personnelles. Un rapport d’enrichissement mutuel se construisit ainsi entre eux.

Itsuo Tsuda fût rédacteur à la revue Zensei, publiée par l’Institut Seitai et il participa activement aux études menées par Noguchi sur les Taiheki « tendances posturales ». Comme le rapporte un texte de Haruchika Noguchi publié dans la revue Zensei de janvier 1978, c’est Itsuo Tsuda qui avança l’hypothèse ‒validée par Noguchi ‒ que le type neuf « bassin fermé », soit l’archétype de l’être primitif.4

La mise au point du Katsugen undo par Noguchi intéressa particulièrement Itsuo Tsuda, qui saisit d’emblée l’importance de cet outil, notamment en ce qui concerne la possibilité de permettre aux individus de retrouver leur autonomie, de ne plus avoir besoin de dépendre d’aucun spécialiste. Bien que conscient et admiratif de la précision et de la portée profonde de la technique du Seitai soho, Tsuda considéra que la diffusion du Katsugen undo était plus importante que l’enseignement de la technique. Aussi fut-il à l’initiative des groupes de Mouvement régénérateur (Katsugen kai) qui se constituaient un peu partout au Japon.

Conférence d'Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Conférence d’Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©

Itsuo Tsuda a privilégié la diffusion du Katsugen undo en Europe comme porte d’entrée vers le Seitai.

Aujourd’hui, même au Japon, le Seitai soho a pris une orientation qui le rapproche d’une thérapie. Un problème : une technique à appliquer. Le Katsugen undo devient une sorte de gymnastique « light » de bien-être, de détente. On est loin du réveil du vivant, de la capacité autonome du corps à réagir dont il est question dans le Seitai de Haruchika Noguchi.

L’exercice de yuki, qui est l’alpha et l’oméga du Seitai, se pratique à chaque séance de Katsugen undo. Ainsi, bien que Tsuda n’ait pas enseigné la technique du Seitai soho, il en a transmis l’essence, l’acte le plus simple, cette « non technique » qu’est yuki. Celle qui nous sert tous les jours, celle qui sensibilise progressivement les mains, le corps. Cette sensation physique, réelle, expérimentable par tous, est aujourd’hui trop souvent considérée comme une technique spéciale, réservée à une élite. On oublie que c’est un acte humain et instinctif. La pratique du Katsugen undo mutuel (avec un partenaire) se perd aussi, même dans les groupes ayant suivit l’enseignement de Tsuda. Quel dommage ! Car à travers le yuki et le Katsugen undo mutuel, le corps redécouvre les sensations, celles qui ne passent pas par l’analyse mentale. Ce dialogue dans le silence, qui nous fait découvrir l’autre de l’intérieur et qui nous ramène donc à nous même, à notre être intérieur. Yuki et le Katsugen undo sont pour nous des outils indispensables, préconisés par Haruchika Noguchi, pour cheminer vers un « terrain normal ».

Mais le temps passe et les choses se déforment, comme les paroles de sagesse de certains deviennent des oppressions religieuses… Petit à petit le Katsugen undo n’est plus qu’un moment pour se « ressourcer », se détendre et surtout ne rien changer à sa vie, à sa stabilité. Le Seitai, une méthode pour maigrir après l’accouchement… Alors qu’il s’agit d’une orientation de la vie, d’une pensée globale. Le pas immense que fit Haruchika Noguchi en sortant de l’idée de thérapeutique est une avancée majeure dans l’histoire de l’humanité. Sa compréhension globale de l’individu, la sensibilité au ki, retrouver suffisamment de sensibilité, de centre en soi-même pour écouter son propre corps et agir librement.

Il ne s’agit même pas d’opposition entre des méthodes, des théories, des civilisations. Il s’agit purement et simplement d’évolution de l’humanité.

Manon Soavi

Notes :

  1. Itsuo Tsuda, Interview sur France Culture, Maître Tsuda s’explique sur le Mouvement régénérateur, émission N° 3, début des années 1980.
  2. Itsuo Tsuda, Interview sur France Culture, op. cité, émission N° 4, début des années 1980.
  3. Itsuo Tsuda, Le Dialogue du Silence, Paris, Le Courrier du Livre, 2006 (1979), p.64-65
  4. Sur le sujet des Taiheki, consulter Itsuo Tsuda Le Non-Faire Le Courrier du Livre, (1973)

Ukemi : l’écoulement du ki

par Régis Soavi.

Ukemi, la chute dans notre art est plus qu’une libération, simple conséquence d’un acte. Elle est le Yin ou le Yang d’un ensemble, le Tao. Dans la pratique Tori dégage, à la fin de sa technique, une énergie Yang : si il ne veut pas blesser son partenaire, il le laisse absorber cette énergie et la retransmettre dans sa chute.

La respiration pendant la chute

Aïkido est un art sans perdant, un art dédié aux êtres humains, à l’intuition des humains, à leur capacité d’adaptation, et le dépassement par la chute, de la contradiction qu’avait apportée une technique, n’est rien d’autre que la capacité de s’adapter à celle-ci.
Ne pas apprendre au débutant à chuter serait lui créer un handicap dès le départ et risquer le découragement, ou donner corps à un esprit de rancune, voire de vengeance.
Il y a différentes attitudes chez les débutants, ceux qui se jettent à corps perdu au risque de se faire mal et ceux qui, parce qu’ils ont peur, se contractent au moment de chuter et qui évidemment si on les force, tombent mal et en subissent les conséquences douloureuses. Ma réponse à ce problème est la douceur et le temps…
Lorsqu’on est surpris par un bruit, un acte, la première réaction est d’inspirer, et de bloquer la respiration, c’est un fonctionnement réflexe et vital qui prépare la réponse et donc l’action. La surprise déclenche une série de processus biomécaniques totalement involontaires, il est déjà trop tard pour raisonner. C’est par l’expiration que viendra la solution au problème. Si il n’y a finalement pas de risque ou si la réaction est exagérée, et le risque mineur, on lâche le blocage et le souffle s’échappe de façon naturelle (le fameux ouf…) Si nous sommes en danger, qu’il soit grand ou petit, nous sommes prêts à l’action, à agir grâce au souffle, grâce à l’expiration. Les problèmes surviennent quand par exemple nous ne savons pas comment faire, quand la solution ne surgit pas de façon immédiate, on reste bloqué dans l’inspiration, les poumons pleins d’air, et dans l’incapacité de bouger. C’est la catastrophe ! C’est à peu près le même scénario qui se produit quand on est débutant, notre partenaire fait une technique et la réponse logique qui nous permettra de nous dégager, et donc de régler ce problème conflictuel, est l’Ukemi. Mais si on a peur de la chute, si on n’y est pas préparé techniquement grâce à de nombreuses roulades en avant et en arrière lentement et tout en douceur, on reste avec les poumons gonflés comme un ballon de football, et si la technique va jusqu’au bout, on se retrouve par terre avec plus ou moins de dégâts.
Le moindre mal étant de rebondir douloureusement, comme le dit ballon, sur les tatamis. Apprendre à lâcher dès que c’est indispensable, ne pas chuter avant par précaution, car c’est ce qui entrave la sensation de Tori, lui donne une fausse idée de la valeur de la technique et souvent de lui-même. Comprendre le moment juste pour expirer et arriver en douceur sur les tatamis sans air dans les poumons. Puis dans le cas des chutes claquées, quand on est plus avancé, il suffira d’expirer plus vite et de se laisser aller pour que le corps trouve de lui-même la bonne position pour se recevoir.

Formation à l’ancienne !

Ma propre formation à travers le Judo au début des années soixante dans la banlieue de Paris fut très différente. Jeunes collégiens, le Judo était pour nous une manière de dépenser notre énergie et de canaliser ce qui autrement finissait mal, c’est à dire en bagarre et autres combats de rue. L’entraînement deux fois par semaine passait par deux choses essentielles : le respect absolu envers notre professeur et l’apprentissage des chutes. C’était encore une époque où notre professeur enseignait le Judo « japonnais » sans catégories de poids. Même si Anton Gessing venait de remporter les jeux olympiques, lui se voulait traditionaliste. Les chutes étaient une des bases des cours, roulades avant, arrière, sur le côté, on passait quelques vingt minutes à s’y entraîner avant de faire les techniques, et parfois lorsqu’il ne nous trouvait pas assez concentrés, trop dispersés, il nous disait : « Retournez vos kimonos pour ne pas les salir » et nous sortions pour une série de chutes avant, dans la petite impasse pavée devant le dojo. Après cela nous n’avions plus peur des chutes, enfin, c’est à dire, ceux qui, voulaient encore continuer !
Le monde a changé, la société a évolué, les parents d’aujourd’hui accepteraient-ils de confier leurs progénitures à un tel « barbare », et puis il y a les règlements, les lois protectrices, les assurances.
Bob, c’était son nom, se sentait une responsabilité dans notre formation, et nous apprendre à chuter en toutes circonstances et sur tous les terrains faisait partie de ses valeurs et son devoir était de nous les retransmettre.
Les corps ont changé, à travers la nutrition, le manque d’exercice, l’intellectualisation à outrance, comment faire passer le message de la nécessité de l’apprentissage physique des chutes, alors que l’on n’en constatera les résultats que plusieurs années après. Quel en sera le bénéfice, quelle est sa rentabilité, tout est comptabilisé aujourd’hui, il n’y a pas de temps à perdre.
C’est la philosophie de l’Aïkido qui attire les nouveaux pratiquants, c’est donc grâce à cela que l’on pourra faire passer le message de cette nécessité.

Le dualisme

L’Aïkido, de par sa nature et surtout de par l’orientation que lui a donnée O Senseï Morihei Ueshiba, a une toute autre vision de la chute que la Boxe ou le Judo par exemple, où tomber c’est perdre. Pour qui le voit de l’extérieur, et c’est ce qui donne à tort un certain caractère à notre art, on a l’impression que Tori a gagné quand Uke chute sur les tatamis. Il est difficile d’admettre psychologiquement qu’il ne s’agit pas du tout de cela. La société ne nous donne que rarement d’autres exemples de comportement que ce dualisme manichéen « Ou tu gagnes ou tu perds ». Et il est logique de prime abord de ne pas comprendre, et de n’y voir que cela. Pour comprendre la chose de manière différente il faut pratiquer, et encore faut-il pratiquer avec à l’esprit une autre conception, qui ne peut être donnée que par l’enseignant. Itsuo Tsuda senseï donne un exemple de sa pédagogie dans son livre La Voie du dépouillement :
« Dans l’Aïkido, lorsqu’il y a écoulement du ki, de l’exécutant A vers l’objet B, l’adversaire C qui le tient au poignet est projeté dans la même direction. C est entraîné et rejoint le courant principal qui va de A vers B.
J’ai souvent utilisé cette mise en scène psychologique. C’est par exemple la formule « Je suis déjà là ». Lorsque l’adversaire saisit vos poignets et bloque votre mouvement, comme dans l’exercice de kokyu assis, on est enclin à penser qu’il s’agit d’un exercice de poussée. Si l’on pousse l’adversaire, il se produit immédiatement une résistance de la part de ce dernier. La poussée contre la poussée, on lutte. Cela devient une espèce de sumo assis.
Dans la formule « Je suis déjà là », il n’y a pas de lutte. On se déplace tout simplement. On pivote sur un genou pour faire demi-tour, l’adversaire est entraîné par cet écoulement du ki et se renverse sur le côté. Il s’en faut de très peu pour que cet exercice devienne une lutte. Sitôt qu’on y mêle l’idée de vainqueur et de vaincu, on fait des efforts exagérés pour obtenir le résultat, tout cela au détriment de l’harmonie d’ensemble. L’un pousse, l’autre résiste, en se baissant démesurément, et serrant les poignets pour empêcher la poussée. Une telle pratique ne servira au bénéfice ni de l’un ni de l’autre. L’idée est trop mécanique.
[…] L’idée de projection provoque la résistance. […] Oublier l’adversaire tout en sachant qu’il est là, ce n’est quand même pas facile. Plus on essaye d’oublier, plus on y pense. C’est la joie dans l’écoulement du ki qui me fait oublier tout. »*

Le déséquilibre est au service de l’équilibre

ukemiL’équilibre n’est surtout pas la rigidité, c’est pourquoi le fait de chuter comme suite à une technique peut parfaitement nous permettre de nous rééquilibrer. Il est nécessaire d’apprendre à bien chuter, non seulement pour permettre à Tori de ne pas avoir de crainte pour son partenaire, car il le connaît et sait à l’avance que ses capacités vont lui permettre de sortir de la situation aussi bien qu’un chat le fait dans des conditions difficiles. Mais aussi et tout simplement car grâce à la chute on se débarrasse des peurs que parfois nos propres parents ou grands parents nous ont inculquées avec leur « précautionnisme » du genre « Fais attention, tu vas tomber. » que suivait invariablement le « Tu vas te faire mal. » Cette imprégnation pavlovienne nous à souvent amenés à la rigidité et dans tous les cas à une certaine appréhension par rapport au fait de chuter, de tomber.
En français le mot chuter a évidemment une connotation négative, alors qu’en japonais la traduction la plus couramment admise du terme Ukemi donne « recevoir avec le corps », et là on comprend qu’il y a un monde de différence. Une fois de plus la langue nous montre que les concepts, les réactions, sont profondément différents, et souligne l’importance du message à transmettre aux personnes qui débutent en Aïkido. Sans être spécialement linguiste, ni même traducteur du japonais, la compréhension de notre art passe aussi par l’étude des civilisations orientales, leurs philosophies, leurs goûts artistiques, leurs codes. Il n’est, à mon sens, pas possible d’extraire l’Aïkido de son contexte, malgré sa valeur d’universalité, il faut aller chercher du coté de ses racines, et donc des textes anciens.
Une des bases de l’Aïkido se trouve dans la Chine ancienne, plus précisément dans le Taoïsme. Dans un entretien avec G. Erard, Kono senseï révèle un des secrets de l’Aïkido qui me parait essentiel bien que passablement oublié aujourd’hui : il avait demandé à O Senseï Morihei Ueshiba « « O Senseï, comment cela se fait-il que nous ne faisons pas la même chose que vous ? » O Senseï avait répondu en souriant ; « Je comprends le Yin et le Yang. Vous non ! » ».**

Projeter pour harmoniser

Tori, et c’est quelque chose de particulier à notre art, peut conduire la chute de son partenaire de manière à ce que celui-ci puisse profiter de l’action. Itsuo Tsuda nous parle de ce qu’il sentait lorsqu’il était projeté par O Senseï « Ce que je peux dire de ma propre expérience, c’est qu’avec Me Ueshiba, mon plaisir était tellement grand que j’avais toujours envie de redemander. Je n’ai jamais senti aucun effort de sa part. C’était tellement naturel que, non seulement je ne sentais aucune contrainte, mais je chutais sans le savoir. Je connais le déferlement des grandes vagues sur la plage qui emporte et culbute. Il y a certes un plaisir, mais avec Me Ueshiba c’était encore autre chose. Il y avait sérénité grandeur, Amour ».*** Il y a là une volonté, consciente ou non, d’harmoniser le corps du partenaire. Dans ce cas on peut parler de projection. C’est le cas de dire que l’Aïkido n’est plus dans la martialité mais dans l’harmonisation de l’humanité. Pour réaliser cela il est nécessaire d’avoir abandonné toute idée de supériorité, de puissance sur l’autre, ou encore toute attitude vindicative, et d’avoir le désir de donner un coup de main au partenaire pour lui permettre de se réaliser, sans qu’il ait besoin de remercier qui que ce soit. La fusion de sensibilité avec le partenaire est indispensable pour cela, c’est cette fusion qui nous guide, qui nous permet de connaître le niveau de notre partenaire et de lâcher au bon moment si c’est un débutant, ou de soutenir son corps si le moment est adéquat pour un dépassement, de lui permettre de chuter plus loin, plus vite, ou plus haut. Dans tous les cas le plaisir est au rendez-vous.

L’involontaire

Il n’est pas possible de calculer la direction de la chute, sa vitesse, sa puissance, ni même son angle d’atterrissage. Tout se passe au niveau de l’involontaire ou de l’inconscient si on préfère, mais de quel inconscient parle-t-on ? Il s’agit d’un inconscient débarrassé de ce qui l’encombrait, de ce qui l’empêchait d’être libre, c’est pourquoi O Senseï rappelait si souvent que l’Aïkido est un Misogi, pratiquer l’Aïkido c’est réaliser ce nettoyage du corps et de l’esprit. Quand on pratique de cette manière il n’y a pas d’accident au dojo, c’est la voie qu’avait adoptée Itsuo Tsuda senseï et les indications qu’il donnait nous conduisaient dans cette direction. Cela fait de son École une École particulière. D’autres voies sont non seulement possibles, mais correspondent même certainement plus, ou mieux, aux attentes de nombreux pratiquants. Je lis beaucoup d’articles dans des revues ou sur des blogs qui s’enorgueillissent de la violence ou de la capacité à résoudre les conflits par la violence et l’endurcissement, ce ne me semble pas être le chemin qu’indiquait O Senseï Morihei Ueshiba, ni les Maîtres que j’ai eu la chance de connaître, et en particulier Tsuda senseï, Noro senseï, Tamura senseï, Nocquet senseï, ou d’autres encore dans leurs interviews, comme Kono senseï.
L’Ukemi nous permet de mieux comprendre physiquement les principes qui gouvernent notre art, qui nous guident vers un dépassement de notre petit être, de notre petit mental, pour entrevoir quelque chose de plus grand que nous, faire corps avec la nature dont nous sommes un des éléments.

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« Ukemi : l’écoulement du ki  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°22) en octobre 2018

NOTES

* Itsuo Tsuda La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre p.163

** Guillaume Erard, Entretien avec Henry Kono : Yin et Yang, moteur de l’Aikido du fondateur, 22 avril 2008, www.guillaumeerard.fr

*** Itsuo Tsuda La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre p. 172

Seitai et Vie quotidienne #4

En quoi la pratique du katsugen undo a-t-elle de l’importance dans notre vie ? Régis Soavi répond brièvement et donne un aperçu de l’impact que peut avoir l’orientation Seitai sur la vie quotidienne de l’individu.

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Quelques informations complémentaires :

Le Seitai a été mis au point par Haruchika Noguchi (1911-1976) au Japon. Le Katsugen Undo (ou Mouvement régénérateur) est un exercice du système moteur extrapyramidal faisant partie du SeitaiItsuo Tsuda (1914-1984) qui introduisit le Katsugen Undo en Europe dans les années 70 en disait «Le corps humain est doué d’une faculté naturelle qui réajuste sa condition. Cette faculté […] est du ressort du système moteur extra-pyramidal »

Extraits de la vidéo :

« On ne voit plus les choses de la même façon. Évidement, le rapport à la maladie change complètement. Quand on a compris que la maladie est une réponse du corps, la maladie en tant que symptôme est une réponse du corps, eh bien on accepte les symptômes et on traverse la maladie. Ça change tout. On n’est plus dépendant du docteur, du thérapeute, on n’a plus besoin de ça. On s’aperçoit qu’il y a plein de choses qui se normalisent. Avant on avait toujours mal ici, toujours mal là, on avait du mal à digérer, on n’arrivait pas à dormir – et là voilà, petit à petit, ça disparaît.
Ça ne veut pas dire qu’après on est une élite… une élite super… non, pas du tout ! Mais quand on a de petits problèmes qui surviennent, ils sont évacués plus vite. Donc au niveau de la santé, on réagit plus vite. Notre système immunitaire travaille plus vite. Les réactions cutanées sont plus rapides. Les réactions digestives sont plus rapides. Notre esprit aussi, il s’ouvre. On ne voit plus les choses de la même façon. Et il y a des choses qui ne nous paraissent plus acceptables. On ne peut plus accepter qu’on traite les enfants comme de petits animaux, ou les femmes, ou les étrangers, … Il y a quelque chose en nous qui…change. On n’est plus le même. Notre conception de la vie change. C’est pour ça que les personnes, au bout d’un certain temps, qui nous ont connu avant, nous regardent, nous disent « tiens c’est marrant, t’as changé… » Ils ne savent pas dire, vraiment…  Eh bien oui, on a changé. On n’a pas changé. On s’est retrouvé, c’est tout. On s’est retrouvé à l’intérieur. »

Sortir de l’ombre

Par Manon Soavi

J’ai découvert tardivement que j’étais « une fille ». Bien sûr je le savais, mais cela n’avait aucune importance, aucune incidence sur ma vie, sur mes relations et sur ma pratique de l’Aïkido. Je n’avais pas conscience, contrairement à la plupart des mes concitoyennes, d’être « une fille » avant d’être un « individu ». Ce qui explique en partie que j’ai grandi hors de ces schémas si omniprésents, c’est que je ne suis jamais allée à l’école.

Mes parents avaient choisi une voie différente, c’était une décision révolutionnaire, il s’agissait d’une insoumission à l’école « obligatoire » comme le relate Catherine Baker dans son livre(1)…Bien entendu ce formatage des femmes ne se fait pas qu’en milieu scolaire, mais aussi avec la famille, l’entourage, les médias et la culture en général. Dans la famille c’est toujours à une petite fille qu’on dit qu’elle est « si jolie, si mignonne ». Qu’il s’agisse d’un Keikogi de judo ou d’un tutu rose on l’habille comme une petite poupée. C’est tellement présent que, comme le nez au milieu de la figure, nous ne le voyons plus comme un problème. Quel mal y a-t-il à complimenter une petite fille, un bébé, sur ses habits, ses boucles ou son sourire ? Et bien parce que justement l’importance actuelle de la beauté et des apparences s’apprend dans la plus tendre enfance, et que cela va s’imprimer au fer rouge. C’est avec toutes ces remarques, ces jouets roses et ces sourires, qu’on apprend aux femmes futures leur rôle traditionnel : plaire, et prendre du plaisir à plaire. L’auteure Mona Chollet le décrit ainsi : « Les conséquences de cette aliénation [pour les femmes] sont loin de se limiter à une perte de temps, d’argent et d’énergie. La peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux attentes, la soumission aux jugements extérieurs, la certitude de ne jamais être assez bien pour mériter l’amour et l’attention des autres traduisent et amplifient tout à la fois une insécurité psychique et une auto-dévalorisation qui étendent leurs effets à tous les domaines de la vie des femmes. »(2)

Pour ma part, ayant échappé à cette situation dans ma petite enfance, je ne l’ai découverte qu’à l’adolescence, en prenant conscience avec effarement qu’on me voyait et me parlait avant tout comme à « une fille » ! Évidement cela a été insupportable et je me suis révoltée, comme bien d’autres femmes, contre ce traitement. Mais malheureusement personne n’échappe totalement à une culture, à une société, j’en fais partie et cela me touchait aussi. Bien entendu la situation des femmes occidentales ne peut pas se comparer avec celle d’autres pays où les femmes n’ont aucun droit. Néanmoins est-ce une raison pour ne pas évoluer encore ? Car si les femmes souffrent de cette situation, qu’elles-mêmes font perdurer en éduquant inlassablement leurs filles et fils à reproduire les mêmes schémas, c’est l’humanité dans son ensemble qui est perdante à ce déséquilibre. Si les hommes peuvent être perçus comme des « oppresseurs » je pense que ce sont les femmes qui ont les clefs pour sortir notre société de cette impasse. Cette phrase de Kobayashi Senseï(3) « La liberté s’exprime en bougeant là où c’est possible. » me soutient dans la pensée que c’est aux femmes d’exercer leur liberté. C’est à nous de ne pas reproduire éternellement cette histoire. Et c’est là, là précisément que, pour moi, le sujet rejoint celui de l’Aïkido.

Aïkido, une troisième voie

L’Aïkido peut être une réponse à cette impasse du « combattre ou se soumettre » que rencontrent les femmes. Car l’Aïkido est un art martial où il ne s’agit pas de combat. Peut-on oser le terme de Non-Art Martial ? Nombreux sont les maîtres et les grands experts qui le répètent (encore récemment Steve Magson, élève de Chiba Kazuo Senseï dans Aïkido Journal) : il est ridicule de poser la question de « l’efficacité » de l’aïkido en « combat réel ». Ça ne veut rien dire (ce qui ne veut pas dire qu’il faille faire n’importe quoi, bien sûr). Mais si un expert d’un haut niveau martial peut écrire cela sans qu’on mette en doute la valeur de ce qu’il fait en Aïkido, une femme qui dit la même chose sera immédiatement soupçonnée de ne pas être au niveau, de ne pas être assez capable. Pourtant le sujet concerne bien les femmes, car nous sommes confrontées de façon très aiguë à la question du combat en tant que situation dualiste. Même s’il s’agit non pas de se battre avec ses poings mais d’un combat social et culturel. De plus nous sommes dès notre naissance des potentielles victimes de violence. Peut-être y échapperons-nous, mais ce sera alors l’exception. Toutes les femmes vivent en se sachant victime un jour ou l’autre. Et quand nous voulons nous exprimer, exercer un métier, nous sommes encore obligées de prouver notre valeur, notre droit à être là où nous sommes, tout au long de notre vie. Et justement l’Aïkido sort complètement du cadre ! Il n’y aura ni vainqueur, ni vaincu. L’Aïkido c’est comme une autre dimension où nos valeurs n’ont plus cours. S’il est pratiqué d’une certaine façon cela peut être un outil pour pratiquer, d’être humain à être humain, sans distinction. Régis Soavi Senseï dit de l’Aïkido que « c’est une école de vie, une école qui éveille la vie de ceux qui le pratiquent. Loin d’être une corde de plus à notre arc, il est là pour remettre en cause les fausses idées et les subterfuges que nous propose notre société. »(4). Il me semble aussi que Cognard Senseï va dans le même sens quand il parle d’un rituel Aïki qui pourrait nous changer au point de dépasser l’histoire qui légitime la violence depuis des siècles. Il est dommage que les femmes ne s’emparent pas plus de cet outil, de cet art, pour sortir de leur soumission, sans singer les hommes de pouvoir, mais en prenant une troisième voie. Là où personne ne les attend.

Cette direction m’accompagne depuis mon enfance, évidemment en marchant hors du système scolaire mais aussi en pratiquant l’Aïkido depuis mes six ans. Je ne dis pas que j’arrive toujours à trouver le chemin, mais j’y travaille. Remettre quotidiennement sur le tapis l’entraînement à prendre une autre voie, à sortir des situations autrement. Je pratique donc avec comme maître mon propre père. C’est à la fois une chance et à la fois ce n’est pas facile. Je l’ai toujours vu devant moi, sur ce chemin. Cela fait longtemps qu’il marche, avant ma naissance déjà, j’ai parfois eu l’impression qu’il était un horizon indépassable en Aïkido. Avec bienveillance, mais avec une fermeté incroyable, il m’a guidée, m’a tenu la main, ne laissant rien passer mais laissant le temps travailler. Aujourd’hui je marche à coté de lui, j’enseigne moi aussi l’Aïkido…. et je mesure mieux ma chance. J’aimerais inciter d’autres femmes (sans exclure les hommes bien entendu) à pratiquer cet art dans l’état d’esprit que je connais, celui de l’École Itsuo Tsuda. Et à le pratiquer assez longtemps, car il faut du temps, on ne peut pas changer une culture en quelques années. On peut acquérir quelques techniques, un peu de confiance en soi peut-être. Mais pour vraiment s’orienter différemment il en faudra plus. Le premier pas est la pratique quotidienne, du moins régulière, qui nous ramène à nous-mêmes. Écrivant sur un sujet apparemment tout autre (la calligraphie), le sinologue J.-F. Billeter nous livre un témoignage d’une admirable clarté dont les propos s’éprouvent de la même manière avec la pratique de l’Aïkido :

« Dans le monde actuel, l’exercice nous ramène aussi à nous-mêmes en nous rendant le goût du geste gratuit. Dictée par des machines, notre activité quotidienne se réduit de plus en plus à des mouvements programmés, domestiqués, accomplis dans l’indifférence, sans participation de l’imagination, ni de la sensibilité. La pratique remédie à cette atrophie du geste en réveillant nos faculté engourdies. Elle nous rend le goût du jeu, elle rappelle à la vie des aptitudes qui, pour n’être pas immédiatement « utiles », n’en sont pas moins essentielles. Parce qu’il est le plus évolué des animaux, l’homme a besoin de plus de jeu que toute autre espèce pour assurer son équilibre. L’exercice modifie aussi notre perception du temps. Dans la vie de tous les jours, nous sommes sans cesse en train de remonter dans le passé et de nous projeter dans l’avenir, de sauter de l’un à l’autre sans pouvoir nous arrêter au moment présent. À cause de cela, nous sommes hantés par le sentiment que le temps nous échappe. En nous faisant coïncider avec nous-mêmes, l’exercice suspend au contraire la fuite du temps. Lorsque nous manions le pinceau, le moment présent semble se détacher de la chaîne qui le liait au passé et à l’avenir. Il absorbe en lui toute la durée. Il s’amplifie et se mue en un vaste espace de tranquillité. Il n’est plus soumis à l’écoulement du temps, mais entre en résonance avec les moments de même nature dont nous avons fait l’expérience hier, avant-hier et les jours précédents. Ces moments se mettent en enfilade, ils créent une autre continuité, une sorte de majestueuse avenue qui traverse le temps désordonné de nos occupations quotidiennes. Notre vie tend à se réorganiser autour de ce nouvel axe et l’incohérence de nos activités extérieures cesse de nous gêner. L’exercice quotidien remplit la fonction d’un rite. »(5)Manon Soavi Jo stage été femmes aikido

Retrouver la sensation

Mais pourquoi en sommes-nous là ? D’après Tsuda Senseï c’est la tendance du monde d’aujourd’hui qui tend à privilégier l’hypertrophie cérébrale et le volontarisme au mépris du vivant, il en disait : « Je ne refuse pas de comprendre le caractère essentiel de la civilisation occidentale : c’est un défi du cerveau humain à l’ordre du monde, un effort de volonté pour reculer les limites du possible. Qu’il s’agisse du développement industriel, de la médecine ou des Jeux olympiques, ce caractère prédomine. C’est une agression contre la nature. Homme superbe, il agit, pourtant sans le savoir, contre nature. La vie pâtit, en dépit de nos savoir et avoir accrus. »
C’est bien là aussi le problème. Nous nous coupons de nos sensations, de la sensation du vivant en nous. Et c’est aussi parce que les femmes ne sentent plus leurs besoins, leurs natures profondes, qu’elles se laissent embarquer dans des situations qui ne leur conviennent pas. Trop occupées à acquérir et à combattre, leur instinct qui devrait veiller à leur vie ne réagit plus. Il s’est atrophié. Même avec leurs bébés les femmes d’aujourd’hui peinent à sentir, à savoir quoi faire et font appel à la science et aux livres pour leurs dicter comment faire. Écouter son bébé et écouter son intuition, c’est dépassé, c’est archaïque ! Et puis après des siècles où être mère était le seul horizon des femmes respectables, aujourd’hui nous avons réussi le coup de force d’inverser l’injonction. Maintenant si on est « seulement » mère au foyer c’est minable ! Quel progrès !

Là aussi l’Aïkido nous remet en présence de nos sensations. On ne peut pas calculer un mouvement intellectuellement. Quand une attaque arrive il faut bouger, il est trop tard pour penser. Il faut sentir son partenaire pour pouvoir bouger de façon juste, adéquate. Bien souvent nous sommes (homme ou femme) comme la fameuse tasse trop pleine dont parle le Zen, qui déborde si on rajoute du thé. Nous sommes trop agités et trop plein de nous-mêmes pour percevoir l’autre. Ne parlons même pas de le comprendre ! C’est aussi le sens de Non-faire dont parlait Tsuda Senseï. Il faut du vide, il faut commencer par écouter. Les femmes les premières devraient commencer par s’écouter elle-mêmes. Écouter leur corps en Aïkido tous les jours est une réécriture de leur vécu. Réapprendre à se faire confiance, retrouver la confiance dans ce que leur dit leur corps. Hino Senseï fait le même constat, il parle d’humain devenu « insensible et incapable »(6). Il déplore le manque flagrant de perception de ce qui se passe chez l’autre. Qu’on lui saisisse le poignet ou qu’on discute avec lui, la sensation est coupée. L’intuition ne fonctionne plus. On se contente d’un « Salut, ça va ? – Oui, et toi ? », quelle superficialité ! Si on est sensible il suffit parfois d’un regard, d’une respiration pour sentir l’autre, savoir s’il est content ou triste, s’il est mal réveillé ou en pleine forme. Mais à force de rapports stéréotypés nous perdons de vue les vrais rapports humains. La encore des maîtres nous ont laissé des « poteaux indicateurs » pour renouer avec nous-mêmes. Tsuda Senseï parlait de l’intuition et de la véracité des rapports avec son enfant. Car si dans la recherche de sensations et d’expériences intenses certains pratiquants d’arts martiaux fantasment sur les Uchideshi des maîtres du passé, sur les expériences que l’on peut vivre sous une cascade glacée, sur la disponibilité totale pour le maître etc. il est une expérience extrême que peut traverser une femme, expérience de vie assez similaire à ce que raconte Noro Senseï qui fut Otomo auprès de Ueshiba Moriheï. Je peux en témoigner, cela ressemble tout à fait à ça : « S’il dort, il faut veiller sur son sommeil. S’il se réveille dans la nuit, il faut être prêt à répondre à ses besoins. S’il s’ennuie, vous devez le distraire. S’il tombe malade, il faut prendre soin de lui. Il est nécessaire de préparer son bain, ses repas et de tout débarrasser dès qu’il change d’activité. […] Il est question évidemment de s’adapter et même de devenir capable d’anticiper les désirs très précis afin de pouvoir demeurer nuit et jour, éveillé ou non, en harmonie totale. »(7) En harmonie totale avec qui ? Avec son nouveau-né bien sûr s’il s’agit d’une mère ou d’un père ! Mais pourquoi faire le choix d’un tel traitement ? Alors qu’il existe tellement de solutions pour nous soulager de la charge d’avoir un enfant. Cela ressemble à de l’esclavage ! Pourtant, pour ceux qui vivent cette expérience d’une communication sans parole, unique, avec un être humain, c’est un enseignement inestimable. C’est probablement la réalisation de cette état de fusion avec l’autre qui permettait la transmission véritable d’un maître, la transmission de l’esprit d’un art. Cette intensité de vie est recherchées par les pratiquants d’art martiaux ! Malheureusement quand c’est une femme qui le vit avec son bébé cela est relayé au rang de tâche domestique, faisable par n’importe quelle nounou mal payée. Tsuda Senseï parlait de l’enfance comme du seul domaine où l’on pouvaient encore faire une expérience aussi impossible. Il disait même que « savoir s’occuper du bébé [était] le summum des arts martiaux » ! Là encore, si les femmes en prenaient conscience, réaliseraient elles le potentiel de puissance cachée qu’elles ont ?. Cesserions-nous alors de chercher à égaler les hommes comme seule voie de réalisation ?Manon Soavi Iai - femmes aikido

Vivre dans ce monde, tout en étant dans un autre

Si le rôle de notre pratique est l’évolution humaine, je crois que le Dojo en est l’écrin. Un Dojo peut être un microcosme où l’on abandonne nos conventions sociales, même temporairement. Tsuda Senseï à travers ses livres et ses calligraphies nous incite à remettre en cause l’ordre établi, à creuser au-delà de l’organisation sociale. Si nous pratiquons dans une certaine direction, nous pouvons oublier avec qui nous pratiquons. Si, et seulement si, on laisse à la porte nos réflexes sociaux. C’est évidement très difficile au début de ne pas apporter tout son bagage. C’est tout autant difficile pour les hommes que pour les femmes d’oublier qui ils sont devenus dans ce monde pour se concentrer sur ce qu’ils sont à l’intérieur. Avant toutes les distinctions de sexe, de couleur, d’âge, de fortune, de culture etc. Chercher en nous cette humanité commune nous demande de passer par un acte volontaire de sortir des codes. Le Dojo, l’ambiance de sérénité et de concentration qui y règne (qui ne peut se retrouver dans un gymnase), le sentiment d’un dojo intangible, tout cela nous met dans un certain état. Le déroulé de la séance avec cette première partie de mouvements individuels qui ramène la respiration au centre, puis le travail avec un partenaire, l’harmonisation des respirations, l’attention à la sensation. Un ensemble qui permet que le dojo soit un peu « hors » du monde, qui nous incite à lâcher pour passer dans un autre état durant la pratique. Ivan Illich parle de cet état de conscience en disant : « Je ne veux rien entre toi et moi. [J’ai] peur des choses qui pourraient m’empêcher d’être en contact avec toi. »(8) Dans un dojo, on balaie ces choses, les conventions, les peurs, qui se mettent entre nous et l’autre. Il ne s’agit pas d’abandonner notre culture, non, simplement d’abandonner les manifestations de l’être social afin de nous retrouver les uns et les autres pour cheminer ensemble.

Pour cela, nous avons besoin que les femmes se réveillent et sortent de l’ombre.

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Un article de Manon Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°22) en octobre 2018

Notes :
1) C.Baker Les cahiers au feu Éd.Barrault, 1988
2) M.Chollet Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine Éd. La Découverte, p.8
3) A.Cognard Rituel et Symbole Dragon Magazine Spécial Aïkido n°19, janv. 2018, p. 22
4) R.Soavi Mémoire d’un Aïkidoka Dragon Magazine Spécial Aïkido n°19, janv. 2018, p. 60
5) J.F.Billeter Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements Éd.Allia, 2010, p. 164
6) H.Akira Don’t think, listen to the body! 2017, p. 226
7) P.Fissier Chroniques de Noro Masamichi Dragon Magazine Spécial Aïkido n°12 p.77
8) I.Illich Mythologie occidentale et critique du « capitalisme des biens non tangibles » Entretien avec Jean-Marie Domenach dans la série « Un certain regard » – 19/03/1972.

Yuki – Entretiens avec Régis Soavi #3

Suite des entretiens ou Régis Soavi, qui enseigne et initie les personnes au Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) depuis quarante ans, revient à l’essentiel des thématiques autour du Seitai et du Katsugen Undo. Pour cette troisième vidéo, c’est la notion Yuki qui est abordée

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Quelques informations complémentaires :

Le Seitai a été mis au point par Haruchika Noguchi (1911-1976) au Japon. Le Katsugen Undo (ou Mouvement régénérateur) est un exercice du système moteur extrapyramidal faisant partie du SeitaiItsuo Tsuda (1914-1984) qui introduisit le Katsugen Undo en Europe dans les années 70 en disait «Le corps humain est doué d’une faculté naturelle qui réajuste sa condition. Cette faculté […] est du ressort du système moteur extra-pyramidal »

Extraits de la vidéo sur Yuki

« Il y a le Yuki naturel. Le Yuki que les mamans font naturellement sur leur ventre. Il y a le Yuki naturel, très simple, quand on a un ami, une amie qui a une peine, on pose la main sur le dos, et ça c’est le Yuki naturel. Parfois on rajoute quelques mots.
Il y a le Yuki naturel, quand on a mal à la tête, on met la main. Si on a très mal à la tête, on met deux mains. Mais tout le monde ne met pas les mains là, justement. Il y a des gens qui mettent les mains comme ceci, il y en a qui les mettent comme ça, et ça c’est le Yuki naturel. C’est justement pour ça qu’on ne peut pas enseigner le Yuki, on ne peut pas dire « Si vous avez mal à la tête, mettez vos mains comme ça et faites Yuki, faites circuler le ki – Ah oui mais moi ça ne me convient pas. – Ah mais si, si, c’est la technique. – Moi quand j’ai mal à la tête je fais comme ça – Et moi je fais comme ça – Et moi je fais comme ça, voilà, là ça fait du bien »

Et puis il y a l’exercice de Yuki.
Alors l’exercice de Yuki, c’est un moment spécifique. On le fait à l’occasion des séances de Katsugen Undo. A un moment donné pendant cette séance il y a Yuki. Alors on se salue d’abord. Le salut entre deux personnes c’est la coordination de la respiration. Ensuite, un des deux se met le côté gauche tourné vers l’autre. Une main derrière, voyez, à hauteur des yeux, et une main devant. Alors la personne s’allonge, on met les mains sur son dos et on fait circuler le ki. Dans ce cas-là, c’est l’exercice pour retrouver Yuki. Pendant les séances de mouvement, ça dure 5 minutes, jusqu’à peut-être 8 minutes. On le fait tous ensemble. C’est à la fois un exercice qui permet de se sensibiliser soi-même, de sensibiliser l’autre. Ce n’est pas un apprentissage, c’est une découverte. On découvre et on approfondit.

Yuki c’est faire circuler le ki. Mais le ki n’a pas de forme. Eh ben là il prend une forme. Le ki n’a pas de forme, le ki c’est ambiance… c’est très vague la notion de ki. Mais là, parce qu’il y a un acte, il a une forme. Des gens veulent l’associer avec une énergie, on parle d’énergie vitale. Ça me plaît pas trop. Je n’aime pas trop ce terme. « Energie » on pense tout de suite à l’électricité, etc. Ou alors une énergie psychique qui jaillirait, etc. Et là il ne s’agit pas de ça.

Le Yuki c’est une expérience. C’est d’abord une expérience.

La première fois que j’ai rencontré Yuki, c’est parce que – je m’en souviens on était au bistro avec mon maître Itsuo Tsuda. C’était dans le début des années 70 et à l’occasion d’une discussion il a simplement posé sa main sur mon dos en disant « Yuki c’est ça ». Ça a tout changé. »

 

 

 

L’Aïkido est-il un art martial ?

Par Régis Soavi

Il semble que cette question « L’Aïkido est-il un art martial ? » soit récurrente dans les dojos et divise les pratiquants, les enseignants, ainsi que les commentateurs dans à peu près toutes les écoles. Personne ne pouvant donner une réponse définitive, on a recours à l’histoire des arts martiaux, aux nécessités sociales, à l’histoire de l’origine des êtres humains, aux sciences cognitives, etc., en les chargeant d’apporter une réponse, qui, si elle ne résout pas le problème, aura au moins le mérite de justifier les propos tenus.

L’Aïkijutsu est devenu un dō

L’Aïkijutsu, depuis qu’il a abandonné le suffixe jutsu pour devenir un dō, s’est reconnu lui-même comme un art de la paix, une voie de l’harmonie au même titre que le Shodō (la voie de la calligraphie) ou encore le Kadō (la voie des fleurs). En adoptant le terme qui signifie le chemin, la voie, est-il devenu pour autant un chemin plus facile ? Ou au contraire nous oblige-t-il à nous poser des questions, à réexaminer notre propre parcours, à faire un effort d’introspection ? Un art de la paix est-il un art de l’accommodation, un art faible, un art de l’acceptation, un art où les filous peuvent jouir d’une réputation à peu de frais ?
Certes c’est un art qui a su s’adapter aux nouvelles réalités de notre époque. Mais doit-on entretenir l’illusion d’une self-défense facile, à la portée de tous, adaptée à tous les budgets et sans la nécessité de s’investir le moins du monde ? Peut-on réellement croire ou faire croire qu’à raison d’une ou deux heures par semaine, qui plus est hors vacances (les clubs sont souvent fermés), on peut devenir un foudre de guerre ou acquérir la sagesse et être capable de résoudre tous les problèmes par son calme, sa sérénité, ou son charisme ?
La solution alors se trouve-t-elle dans la force, le travail musculaire et les arts violents ?
S’il existe une direction, elle se trouve à mon avis, et malgré ce que je viens de dire, dans l’Aïkido.

Une École sans grade

Tsuda Itsuo ne donna jamais de grade à aucun de ses élèves et lorsque quelqu’un lui posait une question sur le sujet, il avait coutume de répondre « Il n’y a pas de ceinture noire de vide mental ». On peut dire que, avec cela, il avait clos toute discussion. Ayant été l’interprète, auprès de Ō Senseï Morihei Ueshiba, d’André Nocquet senseï lors de son apprentissage au Japon, il a par la suite servi d’intermédiaire lorsque des étrangers français ou américains se présentaient au Hombu Dojo pour s’initier à l’Aïkido. Cela lui permit, traduisant les questions des élèves et les réponses du maître, d’avoir accès à ce qui sous-tendait la pratique. Ce qui en faisait quelque chose d’universel. Ce qui en faisait un art au-delà de la pure martialité. Il nous parlait de la posture de Ō Senseï, de son incroyable spontanéité, de la profondeur de son regard qui semblait le percer jusqu’au plus profond de son être. Tsuda Itsuo n’a jamais cherché à imiter son maître qu’il considérait inimitable. Il s’est tout de suite intéressé à ce qui animait cet homme incroyable capable de la plus grande douceur comme de la plus grande puissance. C’est pourquoi, arrivé en France, il chercha à nous transmettre ce qui pour lui était l’essentiel, le secret de l’Aïkido, la perception concrète du ki. Ce qu’il avait découvert, et qu’il résumait dans cette phrase, la première de son premier livre : « Depuis le jour où j’ai eu la révélation du “ki”, du souffle (j’avais alors plus de quarante ans), le désir ne cessait de grandir en moi d’exprimer l’inexprimable, de communiquer l’incommunicable. »*

Pendant dix ans il parcourut l’Europe afin de nous faire découvrir, à nous, Occidentaux, bien trop souvent cartésiens, dualistes, qu’il existe une autre dimension à la vie. Que cette dimension n’est pas ésotérique mais exotérique comme il se plaisait à le dire.

Une École particulière

Les motivations qui amènent à commencer cette pratique sont de manière évidente très diverses. Si je pense aux personnes qui pratiquent dans notre École (l’École Itsuo Tsuda), à part quelques-unes, il y en a peu qui soient venues pour l’aspect martial. D’ailleurs bon nombre d’entre elles n’y ont rien vu de martial de prime abord, bien qu’à l’occasion de chaque séance je montre comment les techniques pourraient être efficaces si on les exécutait de façon précise, et dangereuses si on les utilisait de manière violente. Le coté martial découle de la posture, de la respiration, de la capacité de concentration, de la vérité de l’acte qu’est l’attaque. Pour l’apprentissage, il est indispensable de respecter le niveau de son partenaire, de s’exercer avec des formes connues.
Mais la découverte que l’on peut faire en travaillant les formes prédéfinies va bien au-delà. Il s’agit de faire fructifier autre chose, de révéler ce qui se trouve au fond des individus, de se libérer de l’emprise sous-jacente qu’exerce le passé et même parfois le futur, sur nos gestes, sur l’ensemble de nos mouvements, tant physiques que mentaux. Et d’ailleurs personne ne s’y trompe dans notre dojo.
La séance commence à 6h45. Le fait de venir pratiquer si tôt le matin (en fait Ō Senseï et Tsuda senseï avaient toujours commencé leurs propres séances à 6h30) n’est ni une ascèse ni même une discipline. Certains pratiquants arrivent vers 6h chaque matin, pour partager un café ou un thé, et profiter de ce moment d’avant la séance (de pré-séance), si riche parfois grâce aux échanges que l’on peut avoir entre nous. C’est un moment de plaisir, d’échange sur la pratique, comme parfois aussi sur la vie quotidienne, que l’on partage avec les autres de manière extrêmement concrète et non de façon virtuelle comme la société a tendance à nous le proposer.
Évidemment tout cela peu paraître rétrograde ou inutile, mais cela évite le coté loisir facile et ne favorise pas le clientélisme, sans pour autant dire qu’il n’existe pas, cela le réduit et avec le temps il évolue. Et cela parce que les êtres changent, se transforment, ou plus précisément se retrouvent eux-mêmes, retrouvent des capacités inexploitées, qu’ils pensaient parfois avoir perdu ou souvent, plus simplement, qu’ils avaient oubliées.

Yin le féminin : comprendre

Les femmes sont si nombreuses dans notre École que la parité n’y est pas respectée, les hommes sont minoritaires, de peu certes, mais ils l’ont toujours été. Je m’en voudrais de parler au nom des femmes et pourtant comment faire ? Elle ne forment pourtant pas un monde à part, inconnu des hommes.
En fait, pour beaucoup, peut-être que si ! … Cependant je pense qu’il suffit pour l’homme de se pencher sur son coté yin, sans en avoir peur, pour retrouver et comprendre ce qui nous rapproche et ce qui nous différencie. Est-ce par une affinité personnelle, une recherche due à mon propre vécu pendant les événements de mai 68 et à cette éclosion du féminisme qui se révéla une fois de plus à cette époque. Ou plus simplement peut-être parce que j’ai eu trois enfants et que ce sont trois filles, qui d’ailleurs pratiquent toutes les trois, le résultat quelles qu’en soient les raisons a fait que j’ai toujours accordé leur place légitime aux femmes dans les dojos de notre École. Elles y ont les mêmes responsabilités et il n’y a évidemment aucune différence de niveau, que ce soit pour l’étude comme pour l’enseignement. Il est vraiment dommage d’avoir à préciser ce genre de choses, mais malheureusement elles ne découlent pas d’elles-mêmes dans ce monde.
Malgré tout les femmes prennent peu la parole, ou même devrais-je dire la plume, dans les revues d’art martiaux. Il serait intéressant de lire des articles écrits par des femmes, voire de consacrer un espace dans « Dragon magazine spécial Aïkido » à la vision des femmes sur les arts martiaux et sur notre art en particulier. N’ont-elles rien à dire, ou le monde masculin accapare-t-il toute la place ? Ou peut-être encore ces débats de chapelles sur l’efficacité de l’Aïkido les ennuient, elles qui cherchent et souvent trouvent, me semble-t-il, une autre dimension, ou en tout cas autre chose, grâce à cet art  ? Cet « autre chose », qui est peut être plus près de la recherche de Ō Senseï, Tsuda Itsuo senseï nous en donne une idée dans ce passage de son livre La Voie du dépouillement :

« Se représente-t-on Me Ueshiba comme un homme fait entièrement en acier ? C’est pourtant l’impression bien contraire que j’ai eu de lui. C’était un homme serein, capable d’une concentration extraordinaire, mais très perméable par ailleurs, aux éclats de rire sonores, avec un sens de l’humour inimitable. J’ai eu l’occasion de toucher son biceps. J’en étais stupéfait. C’était la tendresse d’un nouveau-né. Tout ce qu’on pouvait imaginer de contraire à la dureté.
Cela peut paraître curieux, mais son Aïkido idéal était celui des jeunes filles. Les jeunes filles ne sont pas capables, de par leur nature physique, de contracter les épaules aussi durement que les garçons. Leur Aïkido, est de ce fait, plus coulant et plus naturel. »**

Yang le masculin : combattreart martial

Nous sommes éduqués à la compétition depuis notre plus tendre enfance, l’école, sous prétexte d’émulation, a tendance à aller dans la même direction, et tout cela pour nous préparer au monde du travail. Le monde est dur nous apprend-on, il faut absolument gagner sa place au soleil, apprendre à se défendre contre les autres, mais en est-on si sûr ? Notre désir n’aurait-il pas tendance, lui, à nous guider dans une autre direction ? Et que faisons-nous pour réaliser cet objectif ? L’Aïkido peut-il être l’un des instruments de cette révolution des mœurs, des habitudes, doit-il et surtout devons-nous faire l’effort nécessaire afin que les racines du mal qui ronge nos sociétés modernes se régénèrent et redeviennent saines ? Il y a eu par le passé des exemples de sociétés où la compétition n’existait pas, ou très peu de la manière dont elle existe aujourd’hui, des sociétés où le sexisme aussi était absent, même si on ne peut pas les présenter comme des sociétés idéales. En lisant les écrits sur le matriarcat dans les îles Trobriand de ce très grand anthropologue qu’était Bronislaw Malinowski on pourra découvrir son analyse, trouver des pistes, et peut-être même des remèdes à ces problèmes de civilisation qui ont été si souvent dénoncés.

Tao, l’union : une voie pour l’accomplissement de l’être humain

La voie, par essence, sans être un idéaliste, se justifie et prend toute sa valeur par le fait qu’elle normalise le terrain des individus. Pour qui la suit, elle régule ses tensions, elle est équilibrante, elle est tranquillisante en permettant un autre rapport à la vie. N’est-ce pas ce que tant de personnes « civilisées » recherchent désespérément et qui se trouve en fin de compte au fond de l’être humain ?

La voie n’est pas une religion, c’est même ce qui la différencie de la religion qui en fait un espace de liberté, au sein des idéologies dominantes. La pensée de laquelle on peut la rapprocher me semble plutôt être l’agnosticisme, courant philosophique peu connu, ou plutôt connu de manière superficielle mais qui permet d’intégrer toutes les différentes écoles. Il y a bon nombre de rituels dans l’Aïkido que l’on continue de suivre sans en comprendre la véritable origine (celle à laquelle puisa Ō Senseï) ou parfois d’autres rituels que divers maîtres trouvèrent grâce à d’anciennes pratiques comme le fit Tamura senseï lui-même. On les a souvent associés avec la religion alors que, comme on pourrait le vérifier, ce sont les religions qui ont utilisé tous ces anciens rituels, se les sont appropriés pour en faire des instruments au service de leur propre pouvoir, et même trop souvent ils servent à la domination et à l’asservissement des individus.

Un moyen : la pratique respiratoire

La première partie dans l’Aïkido de O Senseï Morihei Ueshiba, loin d’être un échauffement, consistait en mouvements dont il est primordial de retrouver la profondeur. Ce n’est pas pour une satisfaction intellectuelle, ni par soucis d’intégrisme et encore moins pour acquérir des « pouvoirs supérieurs », que nous les continuons, mais pour retrouver le chemin qu’avait emprunté Ō Senseï. Certains exercices, comme Funakogi undo (mouvement dit du rameur) ou Tama-no-hireburi (vibration de l’âme), ont une très grande valeur, et lorsqu’ils sont pratiqués avec l’attention nécessaire, ils peuvent nous permettre de sentir au-delà du corps physique, au-delà de notre sensation si limitée, pour découvrir quelque chose de plus grand, de beaucoup plus grand que nous. Il s’agit d’une nature illimitée à laquelle nous participons, dans laquelle nous baignons, qui est fondamentalement et inextricablement liée à nous, et que pourtant nous avons tant de mal à rejoindre ou même parfois à sentir. Cette conception que j’ai fait mienne, n’est pas due à un rapport mystique à l’univers, mais plutôt à une ouverture psychophysique que de nombreux physiciens modernes ont approché grâce à la théorie et qu’ils cherchent à vérifier. Ce n’est pas une chose que l’on peut apprendre en regardant des vidéos sur YouTube, ni en consultant des livres de sagesse du passé malgré leur indéniable importance. C’est quelque chose que l’on découvre de manière purement corporelle, de manière absolument et intégralement physique, même si c’est un physique élargi à une dimension inhabituelle. Petit à petit tous les pratiquants qui acceptent de chercher dans cette direction le découvrent. Ce n’est pas lié à une condition physique ni à un âge ni évidemment à un sexe ou un peuple.

L’éducation

Presque tous les psychologues considèrent que l’essentiel de ce qui nous guidera à l’âge adulte se passe pendant notre enfance et plus précisément notre petite enfance.

Aussi bien les bonnes expériences que les mauvaises. Il y a donc un soin particulier à apporter à l’éducation de manière à conserver le plus possible la nature innée de l’enfant. Il ne s’agit en aucun cas de laisser l’enfant faire tout ce qu’il veut, d’en faire un enfant roi, de devenir son esclave, le monde est là qui l’entoure et il a besoin de points de repère. Mais c’est très vite, souvent peu de temps après la naissance, parfois après quelques mois, que le bébé est confié à des personnes étrangères à la famille. Que sont devenus ses parents ? Il ne reconnaît plus la voix de sa mère, son odeur, son mouvement. C’est le premier traumatisme et on nous dit : « Il s’en remettra ». Certes, malheureusement ce n’est pas le dernier, loin de là. Puis vient la crèche qui s’emboîte avec la maternelle, l’école primaire, le collège puis enfin le Bac avant peut-être l’université, pour au moins trois voire quatre, cinq, six ans ou plus encore.
Mais que peut-on y faire ? « C’est la vie » me dit-on. Chacune de ces boîtes dans lesquelles l’enfant va passer son temps au nom de l’éducation, de l’apprentissage est une prison mentale. De socle commun en culture de masse, quand sera-t-il respecté en tant qu’individu plein de cette imagination qui caractérise l’enfance ? On lui apprendra à obéir, il apprendra à tricher. On lui apprendra à être avec les autres, il apprendra la compétition. Il sera noté, on appellera cela émulation, et ce désastre psychologique sera vécu par les premiers comme par les derniers des élèves.
Au nom de quelle idéologie totalitariste forme-t-on les enfants et toute la jeunesse à la peur de la répression, à la soumission, au désengagement et à la désillusion ? La société d’aujourd’hui dans les pays riches ne nous propose rien de bien nouveau : travail et loisirs ne sont que des synonymes de l’idéal romain du pain et des jeux, l’esclavage antique n’est que le salariat de maintenant. Un esclavage amélioré ? Peut-être… avec une lobotomisation spectaculaire, garantie sans facture, grâce à la publicité pour la marchandise dont on nous abreuve, et son corollaire : l’hyper-consommation de biens tant inutile que néfaste.
La pratique de l’Aïkido pour les enfants et les adolescents est l’occasion de sortir des schémas que propose le monde qui les entoure. C’est grâce à la concentration exigée par la technique, une respiration calme et sereine, l’aspect non compétitif, le respect de la différence, qu’ils peuvent conserver, ou si besoin retrouver leur force intérieure. Une force tranquille, non agressive, mais pleine et riche de l’imagination et du désir de rendre le monde meilleur.

Une philosophie pratique ou, mieux dit, une pratique philosophique.

La particularité de l’École Itsuo Tsuda vient du fait qu’elle s’intéresse plus à l’individualité qu’à la diffusion d’un art ou d’une suite de techniques. Il ne s’agit pas de créer un individu idéal, ni de guider quiconque vers quelque chose, vers un modèle de vie, avec tel taux de gentillesse, tel taux d’amabilité ou de sagesse, de pondération ou d’exaltation, etc. Mais de réveiller l’être humain et de lui permettre de vivre pleinement dans l’acceptation de ce qu’il est au sein du monde qui l’entoure sans le détruire. Cet esprit d’ouverture ne peut que réveiller la force qui préexiste en chacun de nous. Cette philosophie nous porte à l’indépendance, à l’autonomie, mais non à l’isolement, au contraire, par la découverte de l’Autre, par la compréhension de ce qu’il est, et au-delà de ce qu’il est peut-être devenu. Tout cet apprentissage, ou plutôt cette réappropriation de soi, demande du temps, de la continuité, de la sincérité afin de réaliser de manière plus claire la direction vers laquelle on désire se rendre.

Le dépassement, ce qu’il y a derrière.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, est ce qu’il y a derrière ou plus exactement ce qu’il y a au fond de l’Aïkido. Lorsqu’on prend un train on a un objectif, une destination, avec l’Aïkido c’est un peu comme si au fur et à mesure que l’on avance le train changeait d’objectif, comme si la direction devenait à la fois différente, et plus précise. Quand à l’objectif, il s’éloigne malgré le fait que l’on pense s’en être rapproché. Et c’est là qu’il faut prendre conscience que l’objet de notre voyage est dans le voyage lui-même, dans les paysages que l’on découvre, qui s’affinent, et se révèlent à nous.

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« L’Aïkido est-il un art martial ? » un article de Régis Soavi  publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°21) en juillet 2018

Notes

* Tsuda Itsuo, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1973, p.7.
** Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp.148-149.

Evento calligrafie a Roma

Il 12 e il 13 ottobre 2018, il dojo Bodai di Roma recentemente rinnovato, funge da cornice per l’evento “Un libro – un’esposizione” con una buona affluenza di pubblico, interesse e apprezzamenti favorevoli.
La sera del 12 ottobre, di fronte a un nutrito gruppo di visitatori, nell’atmosfera avvolgente dell’esposizione di 87 calligrafie in riproduzione fotografica, ha avuto luogo la presentazione del libro “Itsuo Tsuda, Calligrafie di Primavera” (ed. Yume 2017). Per l’occasione é stata esposta anche la calligrafia originale  » La Tigre « .

Durante la giornata di sabato abbiamo ricevuto diverse visite: fra gli amici, conoscitori ed esperti di cultura giapponese, ci è gradito segnalare la visita di Paolo Bottoni, aikidoka, giornalista e blogger, che ha scritto un articolo sul suo blog www.musubi.it a proposito delle calligrafie del Maestro Tsuda.
L’evento ha registrato complessivamente il passaggio al Dojo Bodai di un’ottantina di persone.
Per tutti, compresi noi organizzatori, è stata l’occasione di entrare in contatto in modo diretto e contemporaneamente con la quasi totalità delle calligrafie del Maestro Tsuda : un momento indimenticabile e ricco di sensazioni !
Per chi non ha avuto la possibilità di scoprire questo libro e tutta l’opera del Maestro Tsuda, potete trovarli a Roma al dojo Bodai, e anche sul sito di Yume Editions

Au cœur du déplacement, l’involontaire

Par Régis Soavi 

« Si je dois donner un but à mon Aïkido, ce sera d’apprendre à nous asseoir,  à nous lever, à avancer et à reculer. » I.Tsuda

Déplacements : la coordination, la posture

Pour se déplacer correctement il est nécessaire d’être stable, et on ne résout pas des problèmes de stabilité par l’apprentissage. La stabilité doit naître de l’équilibre, qui lui-même naît du système involontaire. L’être humain a cette particularité de se tenir debout avec comme seuls points d’appui cette toute petite surface que sont ses deux pieds. Et s’il s’agissait seulement de se tenir immobile, encore passe, mais nous nous déplaçons, et qui plus est, nous sommes capables en même temps de parler, de réfléchir, de bouger les bras dans tous les sens ainsi que la tête ou les doigts, tout cela en étant parfaitement stables. La coordination musculaire involontaire s’occupe de tout. Si nous perdons l’équilibre sans pouvoir nous rattraper à quoi que ce soit, notre corps cherche par tous les moyens à récupérer l’équilibre perdu, et souvent il y parvient grâce au mouvement de la répartition du poids d’une jambe sur l’autre, en trouvant des points d’appui extrêmement précis, que nous aurions eu du mal à trouver à l’aide de notre seul système volontaire. Tsuda Itsuo raconte une anecdote personnelle sur son apprentissage de l’Aïkido qui me semble édifiante, dans son livre La Science du particulier.*Lire la suite

L’état de santé selon le Seitai #2

Suite des entretiens ou Régis Soavi, qui enseigne et initie les personnes au Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) depuis quarante ans, revient  à l’essentiel des thématiques autour du Seitai et du Katsugen Undo. Pour cette deuxième vidéo, c’est la notion de santé selon le Seitai qui est abordée.

Subtitles available in French, English, Italian and Spanish. To activate the subtitles, click on this icon. Then click on the icon to select the subtitle language.

Quelques informations complémentaires :

Le Seitai a été mis au point par Haruchika Noguchi (1911-1976) au Japon. Le Katsugen Undo (ou Mouvement régénérateur) est un exercice du système moteur extrapyramidal faisant partie du SeitaiItsuo Tsuda (1914-1984) qui introduisit le Katsugen Undo en Europe dans les années 70 en disait «Le corps humain est doué d’une faculté naturelle qui réajuste sa condition. Cette faculté […] est du ressort du système moteur extra-pyramidal »

Régis Soavi débute la pratique martiale par le Judo à l’âge de douze ans. Il étudie ensuite l’Aïkido, notamment auprès des maîtres Tamura, Nocquet et Noro. Il rencontre Tsuda Itsuo senseï en 1973 et le suivra jusqu’à son décès en 1984. Régis Soavi devient enseignant professionnel avec l’accord de ce dernier, et diffuse son Aïkido et le Katsugen Undo à travers l’Europe.

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Stage l’Art des Deux Sabres

Tatsushi Saï sera de retour à Paris les 5 et 6 janvier 2019

Depuis 2005 nous travaillons avec Tatsushi Saï le Bushuden Kiraku Ryu et le Niten ichi ryu.  Cette année il a accepté de venir du Japon pour enseigner l’art des deux sabres à Paris pour un stage. Lors de ce week-end exceptionnel nous travaillerons le Sakon Den Niten Ichi Ryu, l’art des deux sabres du célèbre escrimeur Miyamoto Musashi. Ne manquez pas cette occasion unique de pratiquer avec ce maître et découvrir cet art.

Tatsushi Saï est Menkyo Kaiden de Bushuden Kiraku Ryu, il enseigne à Tokyo cette école traditionnelle qui comporte du Tai-jutsu et de nombreuses armes (Bo, Naginata, Chigiriki, Kusarigama, Kusarifundo, Tessen, Iaï, etc). Il enseigne également plusieurs branches de Niten ichi ryu.

Infos pratiques

Lieu :

Dojo Tenshin, 120 rue des Grands-Champs, 75020 Paris. Métro ligne 9, station Maraîchers.

Dates et Horaires :

5 et 6 janvier 2019

Samedi 10h-12h et 14h-16h | Dimanche 10h-12h et 14h-16h

Tarifs :

100€ pour le stage complet | 80€ pour les membres de l’association École Itsuo Tsuda.

Inscription à l’avance indispensable. Contacter le Dojo Tenshin

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Calligrafie di Primavera a Roma

L’esposizione “Calligrafie di Primavera” approda a Roma in ottobre !
In programma presso il Dojo Bodai di Roma, nelle giornate di venerdì 12 e sabato 13 ottobre 2018, l’evento Un libro – Un’esposizione.
Sulla scia delle precedenti anteprime di Parigi e Milano, l’evento ripropone, per il pubblico romano, la presentazione del libro “Calligrafie di Primavera” (ed. Yume 2018) e la ricca mostra fotografica dedicata alle calligrafie di Itsuo Tsuda, che al libro hanno dato origine.

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Seitai et Katsugen Undo #1

Beaucoup de choses sont dites et circulent sur le web à propos du Seitai et du Katsugen Undo (ou Mouvement régénérateur). Dans cette série d’entretiens, Régis Soavi, qui enseigne et initie les personnes au Katsugen Undo depuis quarante ans, revient  à l’essentiel pour répondre à cette question « Qu’est-ce que le Seitai et le Katsugen Undo ? ».

Subtitles available in French, English, Italian and Spanish. To activate the subtitles, click on this icon. Then click on the icon to select the subtitle language.

Quelques informations complémentaires :

Le Seitai a été mis au point par Haruchika Noguchi (1911-1976) au Japon. Le Katsugen Undo (ou Mouvement régénérateur) est un exercice du système moteur extrapyramidal faisant partie du Seitai.  Itsuo Tsuda (1914-1984) qui introduisit le Katsugen Undo en Europe dans les années 70 en disait «Le corps humain est doué d’une faculté naturelle qui réajuste sa condition. Cette faculté […] est du ressort du système moteur extra-pyramidal »

Régis Soavi débute la pratique martiale par le Judo à l’âge de douze ans. Il étudie ensuite l’Aïkido, notamment auprès des maîtres Tamura, Nocquet et Noro. Il rencontre Tsuda Itsuo senseï en 1973 et le suivra jusqu’à son décès en 1984. Régis Soavi devient enseignant professionnel avec l’accord de ce dernier, et diffuse son Aïkido et le Katsugen Undo à travers l’Europe.

Mémoires d’un aïkidoka

Par Régis Soavi.

Parler à mes élèves des maîtres que j’ai connus fait évidemment partie de mon enseignement. Certains eurent une telle importance que je ne peux pas m’en débarrasser d’un coup du revers de la main et prétendre que je me suis fait tout seul. Les maîtres que j’ai connus ont laissé des traces qui m’ont formé et surtout ouvert à des domaines que j’ignorais, ou que parfois je soupçonnais sans pouvoir les atteindre.

Les Maîtres du passé : des maîtres de vie ?

Il m’a toujours semblé important de ne pas faire de ces maîtres des surhommes, des génies,  des dieux. J’ai toujours considéré que ces maîtres valaient beaucoup mieux que cela. Les idoles créent une illusion, nous endorment et appauvrissent les idolâtres, elles les empêchent de progresser, de prendre leur envol de leurs propres ailes. À cet égard Tsuda Senseï, lui qui est maintenant un maître du passé, écrivait dans son huitième livre La Voie des dieux :

« Maître Ueshiba a planté des poteaux indicateurs  »c’est par là », et je lui en suis très reconnaissant. Il a laissé d’excellentes carottes à manger que j’essaye d’assimiler, de digérer. Une fois digérées, ces carottes deviennent Tsuda qui est loin d’être excellent. Cela est inévitable. Mais il est nécessaire que les carottes ne restent pas carottes, sinon elles pourrissent toutes seules, sans utilité.
Il ne s’agit pas, pour moi, d’adorer, de déifier ou d’idolâtrer Maître Ueshiba. Comme tout le monde, il avait des qualités et des défauts. Il avait des capacités extraordinaires mais il avait des faiblesses, notamment vis-à-vis de ses élèves. Il se faisait avoir par eux à cause de considérations un peu trop humaines. »Lire la suite

Un désir devenu réalité : Calligraphies de printemps.

Les 18 et 19 mai 2018 nous avons présenté dans notre dojo à Milan le livre intitulé Itsuo Tsuda, Calligrafie di primavera. Nous avons exposé plus de 80 reproductions photographiques d’excellente qualité des calligraphies de Maître Itsuo Tsuda (choisies parmi les 116 présentées dans le livre) ainsi que trois calligraphies originales.

Un article, des photos et deux vidéos pour revivre l’événement !

L’événement au Dojo Scuola della Respirazione Présentation du livre à la RAI

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Itsuo Tsuda en anglais

Deux très bonnes nouvelles à vous annoncer aujourd’hui :

Nous tenons vivement à féliciter Alison Strayer, la traductrice des livres de Itsuo Tsuda en anglais pour le prix de traduction qui vient de lui être décerné par la French-American Foundation. Auteure de romans, histoires et essais, et traductrice, Alison a déjà vu à plusieurs reprises son œuvre sélectionnée pour des prix littéraires.
La 31ème édition de l’Annual Translation Prize Awards, qui s’est tenue à New York en mai 2018, l’a récompensée dans la catégorie « non-fiction », pour sa traduction de Les Années de Annie Ernaux (The Years, Seven Stories Press). Ce prestigieux prix, qui depuis 1986 est dirigé par la French American Foundation, promeut les échanges entre la France et les États-Unis. Il met en avant, chaque année, les meilleures traductions de livres français en langue anglaise, dans les catégories fiction et non-fiction.

Nous avons l’honneur de travailler avec cette excellente traductrice pour porter l’œuvre d’Itsuo Tsuda vers le monde anglophone et nous en sommes très heureux.

D’autre part les livres de Itsuo Tsuda en anglais sont maintenant disponibles en plein cœur  de Londres, dans la plus ancienne librairie ésotérique de Londres, chez Watkins au 19-21 Cecil Court. Là aussi nous remercions vivement la librairie Watkins d’offrir au public londonien l’opportunité de découvrir cette philosophie pratique.

La Trace Vide

Par Manon Soavi

« Tchouang-Tseu, grand philosophe chinois, a dit, il y a deux mille cinq cents ans : le Vrai homme respire de ses talons alors que les gens du commun respirent de leur gorge.
Qui respire aujourd’hui de ses talons ? On respire de la poitrine, de ses épaules ou de sa gorge. Le monde est rempli de ces invalides qui s’ignorent. »*  Ainsi commence Tsuda senseï dans son premier livre, publié en 1973, donnant le ton en citant le philosophe qui l’a le plus accompagné dans son parcours.
Tsuda senseï était un chercheur acharné et un homme d’une grande culture. Toute sa vie il ne cessa de travailler pour permettre à l’être humain de se dégager de ce qui l’encombre et l’entrave. Parti de sa recherche personnelle de la liberté de pensée, c’est finalement une compréhension philosophique de l’être humain qui se révéla au fur et à mesure de ses pratiques : Aïkido, Seitai, Nô… Et cette philosophie de l’être humain, cette voie, Tsuda senseï va la diffuser avant tout par ses livres* et son enseignement dans les dojos durant une dizaine d’années. Mais il est un média plus secret qu’il emprunta les dernières années de sa vie : la calligraphie.

L'ermite véritable, calligraphie de Itsuo Tsuda
L’ermite véritable, calligraphie de Itsuo Tsuda

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Bonjour Maladie #2

Régis Soavi parle dans cette deuxième partie de la pratique de yuki, ou il est important de se vider la tête, de se débarrasser de l’idée de guérir les autres. Se vider de toutes intention.

Pour lire la partie 1  –> http://www.ecole-itsuo-tsuda.org/bonjour-maladie/

Partie #2 yuki

– Comment peut-on définir Yuki?

– Faire passer le ki.

– Comment yuki peut-il aider le déclenchement du mouvement?

– Cela aide dans la mesure où l’on a fait les trois exercices, ou bien les exercices pour le mouvement mutuel (l’activation par les deuxièmes points de la tête ; c’est une autre façon de déclencher le mouvement). Yuki aide parce qu’il active; c’est très important pour moi de dire que yuki est fondamentalement différent de ce dont généralement on entend parler parce que quand on fait yuki, on a la tête vide, on ne guérit personne, on ne cherche pas. On est seulement concentré dans cet acte. Il n’y a pas d’intention et cela est primordial. Dans les statuts du dojo, d’ailleurs, il est souligné que nous pratiquons « sans but ».

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Bonjour Maladie #1

Interview de Régis Soavi sur le Katsugen Undo (ou Mouvement Régénérateur) et sur la notion de maladie dans le Seitai.

« Après avoir lu les livres d’Itsuo Tsuda (1914-1984), fascinée par ses arguments qui abordent librement tout aussi bien l’aïkido que les enfants et la façon dont ils naissent, les maladies ou les souvenirs de Ueshiba Morihei et Noguchi Haruchika, je voulais en savoir plus: la sensation de quelque chose qui m’échappait était restée en moi.

Ainsi ai-je commencé ma recherche pour savoir en quoi consiste effectivement ce mouvement régénérateur (katsugen undo) dont parle Tsuda, un mouvement spontané du corps qui semblerait pouvoir le rééquilibrer sans qu’il soit nécessaire de l’intoxiquer avec des médicaments; concept ancien mais encore révolutionnaire, surtout dans notre société. Je n’ai pas pu obtenir de réponses satisfaisantes à mes questions: ceux qui avaient pratiqué le mouvement régénérateur n’arrivaient pas à me décrire de quoi il s’agissait; la réponse était toujours: « Vous devez essayer vous-même pour comprendre; la première fois, ça va certainement vous bouleverser un peu ». Ainsi je me suis décidée. L’école qui, à Milan fait référence aux enseignements d’Itsuo Tsuda est la « Scuola della Respirazione ». On y pratique l’aikido et le mouvement régénérateur (en séances séparées). Mais pour pouvoir fréquenter les séances de mouvement il faut d’abord participer, pendant un week-end, à un stage conduit par Régis Soavi, qui a continué le travail de Tsuda en Europe.

Regis Soavi en conférence
Regis Soavi en conférence, Paris.

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L’esprit de l’Aïkido est dans la pratique

Par Régis Soavi.

« On a souvent tendance à considérer l’esprit d’un art comme un processus mental, une direction à prendre de manière consciente ou encore des règles à respecter. Tout cela parce qu’en Occident nous vivons dans un monde de séparation, de division. D’un côté il y a l’esprit, de l’autre le corps, d’un côté le conscient, de l’autre l’inconscient, c’est ce qui est censé faire de nous des êtres civilisés alors même que cette séparation engendre des conflits en nous. Des conflits qui sont renforcés par les systèmes d’interdiction mis en place pour protéger la société, pour nous protéger nous-mêmes contre nous-mêmes.

regis soavi meditation
La pratique de l’Aïkido nous entraîne vers la réunification de l’être humain.

Vers la réunification de l’être humain, voilà la Voie dans laquelle nous nous dirigeons par la pratique de l’Aïkido. Cette réunification est nécessaire dans un monde où l’humain est chosifié, où il devient à la fois un consommateur et une marchandise. Sans se rendre compte du chemin qu’il prend, le civilisé exécute la vie au lieu de la vivre. Cette société qui nous pousse à la consommation laisse peu de place au travail intérieur, elle nous pousse à chercher au- dehors ce qui se trouve au-dedans. À acheter ce que nous possédons déjà, à chercher des solutions à tous nos problèmes à l’extérieur de nous-mêmes, comme si d’autres avaient de meilleures solutions. Cela amène à une prise en charge de l’individu par les différents systèmes de protection à la fois sociaux, idéologiques, ou de santé, multipliant ainsi l’offre et créant un marché idéal pour les vendeurs de rêves de tout poil, charlatans, gourous et compagnie.
J’apprends aujourd’hui que l’on vient de créer une nouvelle pratique : « la Respirologie », et comme d’habitude abusée par le pouvoir des mots la clientèle va certainement affluer. Est-ce qu’au nom de la normalisation du corps et de l’esprit, de la remise en forme des personnes, nous devrions changer le nom de notre art par : « Aïkido Thérapie » ?

L’esprit de l’Aïkido ne peut s’enseigner

Je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il y a un esprit spécifique de l’Aïkido, mais plutôt que l’Aïkido doit être le reflet de quelque chose de beaucoup plus grand que nous petits êtres humains avons du mal à réaliser durant notre vie.
L’esprit d’un art ne peut s’enseigner, il s’agit plutôt d’une transmission, mais que serait un Aïkido sans esprit : une lutte, un combat, une sorte de bagarre sans queue ni tête. Il est tout à fait possible d’enseigner la technique sans rien transmettre de l’esprit, mais du coup, il s’agit de tout autre chose. Peut-être de la self-defense ou bien une technique de bien-être.
Comme dans tous les arts martiaux nous avons le Rei, le salut, qui évidemment en est l’expression la plus immédiatement visible, mais c’est dans la posture de l’enseignant que va se transmettre le plus important. Par posture j’entends un ensemble extrêmement complexe de signes qui seront repérables par les élèves : bien sûr l’aspect physique, la dynamique, la précision etc., mais aussi la manière de faire passer un message, l’attention accordée à chacun des pratiquants en fonction de milliers de facteurs que l’enseignant doit percevoir. C’est en développant son intuition que l’on peut avoir la plus grande et la plus fine des pédagogies, et ainsi apporter les éléments dont a besoin le pratiquant pour approfondir son art, pour mieux en comprendre les racines.

L’esprit de l’Aïkido ne s’apprend pas

L’esprit de l’Aïkido ne s’apprend pas, on le découvre, il ne nous change pas, il nous permet de retrouver nos racines humaines, de rejoindre ce qu’il y a de meilleur dans l’être humain.
« L’Aïkido est l’art d’apprendre profondément, l’art de se connaître soi-même. »*
Le désir du fondateur de l’Aïkido était de rapprocher les êtres humains, pour lui le monde était comme une grande famille : « En Aïkido, l’entraînement n’est pas fait pour devenir plus fort ou vaincre l’adversaire. Non. Il aide à avoir l’esprit de se mettre au centre de l’Univers et de contribuer à la paix mondiale, de faire que tous les êtres humains forment une grande famille. »*

Un hymne à la joie

O Senseï disait : « Toujours pratiquer l’Aïkido d’une manière vibrante et joyeuse. »*
On ne parle pas assez souvent de la joie, notre monde nous incite à la tristesse, à réagir avec violence aux événements, à critiquer les défaillances des systèmes, à voir les défauts des autres, à être compétitif. Mais tout cela finit par nous rendre grincheux, acerbe et gâche notre plaisir de vivre tout simplement.
La joie est une sensation que je considère comme sacrée. La joie de vivre, de se sentir pleinement vivant dans tout ce que l’on fait, ou ce que l’on ne fait pas. La joie nous permet de vivre ce que beaucoup considèrent comme des contraintes de manière complètement différente, de les considérer comme des opportunités qui nous permettent d’aller plus loin, d’approfondir ce que mon maître appelait la respiration.
La joie nous amène petit à petit vers la liberté intérieure, qui est la seule liberté qu’il vaille vraiment la peine de découvrir comme le raconte si bien le maître de Taï-chi-chuan Gu Meisheng (1926 – 2003) qui la découvrit dans les prisons chinoises à l’époque de Mao.
Elle nous permet de sortir des conventions que les différents systèmes nous imposent.

L’Aïkido est l’art d’apprendre profondément, l’art de se connaitre soi-même.

L’esprit de l’Aïkido, on le trouve dans la nature, non pas une nature extérieure à l’être humain mais l’humain faisant partie de la nature, étant lui-même nature.
« La pratique de l’Aïkido est un acte de foi, une croyance dans le pouvoir de la non-violence. Ce n’est pas un type de discipline rigide ou d’ascétisme vide. C’est une voie qui suit les principes de la nature, des principes qui doivent être appliqués à la vie quotidienne. L’Aïkido doit être pratiqué du moment où vous vous levez pour accueillir le jour jusqu’au moment où vous vous retirez pour la nuit. »*
Chaque matin commencer dans le calme du dojo par une méditation de quelque deux ou trois minutes afin de se recentrer, de se concentrer. Puis passer à la Pratique respiratoire, comme l’a appelée Tsuda Senseï, et que O Senseï Morihei Ueshiba faisait à chaque séance. On peut alors aborder la deuxième partie, la pratique avec un partenaire, le plaisir de la communication à travers la technique, la respiration Ka Mi et tout cela de très bonne heure alors que beaucoup de personnes au-dehors ont à peine émergé du sommeil.
Quand rien n’est programmé, quand on est vide de toute pensée, dans ces moments sublimes où la fusion se réalise avec le partenaire, alors on est dans l’esprit de l’Aïki.
Comme dans le Zen, il nous est proposé de vivre ici et maintenant, de ne pas être différents de ce que nous sommes, mais de regarder avec lucidité ce que nous sommes devenus.

La transmission de l’esprit

Pour comprendre l’esprit de l’Aïkido il faut, à mon avis, plonger dans le passé, non seulement du Japon mais aussi, et peut-être même surtout, de la Chine ancienne. Aller y chercher les penseurs, les philosophes, les poètes qui alimentèrent la réflexion et donnèrent du poids à la pensée orientale. C’est grâce à mon maître Tsuda Itsuo que j’ai creusé dans cette direction : non pas qu’il ait fait des cours de philosophie ou tenu des séminaires sur le sujet, lui qui ne parlait qu’avec parcimonie, mais par contre il nous a légué avec ses livres une réflexion sur l’Orient et l’Occident, créant un pont entre ces deux mondes qui semblaient antinomiques.
L’immense culture de ce maître, que j’ai eu la chance de connaître, m’avait à l’époque laissé pantois, mais petit à petit j’ai pu pénétrer dans la compréhension de son message, de son œuvre philosophique qui m’avaient nourri. Mais cet homme, que j’avais admiré, avait laissé aussi des traces que je voyais sans les comprendre, d’autres signes, comme les maîtres du Zen : il a laissé des calligraphies. Comme dans cet art que l’on appelle aujourd’hui le Zenga il nous a transmis un enseignement à travers les idéogrammes, les sentences de Tchouang-tseu, Lao-tseu, Lin-tsi, Bai Juyi ou des proverbes populaires. Chacune de ces calligraphies nous fait découvrir une histoire, un texte, un art, qui justement nous permet d’aller plus loin dans la compréhension de cet esprit qui sous-tend notre pratique.

Réveiller la force intérieure

« Il y a des forces en nous, mais elles restent latentes, en sommeil. Il faut les éveiller, les activer. » écrivait Nocquet Senseï dans un article paru en 1987. Cette phrase fait écho pour moi à la calligraphie de Tsuda Senseï « le dragon sort de l’étang où il demeurait endormi, le talent transparaît ». Dans les deux cas ces maîtres parlaient du ki et nous incitent à chercher dans cette direction.
Sans la sensation concrète du ki nous passons à coté de l’essentiel. Comment parler de l’esprit de l’Aïkido sans en faire une suite de règles à observer sinon en suivant, en retrouvant les fondements de l’être humain. Notre société moderne industrielle nous facilite tellement la vie que nous ne bougeons plus, nous nous déplaçons trop facilement, nous n’avons dans les villes qu’à faire quelques mètres pour nous nourrir au lieu de courir, de chasser ou de cultiver. L’Aïkido permet de dépenser cette énergie en excès qui sinon nous rend malade. Mais il ne s’agit pas seulement de l’aspect physique, moteur, c’est tout notre corps qui a besoin de se retrouver, de se normaliser. Notre esprit surchargé d’informations inutiles a lui aussi besoin de se reposer, de trouver la paix au milieu de l’agitation qui nous entoure.

L’esprit de l’Aïkido est l’Aïkido

L’esprit de l’Aïkido se trouve tout simplement dans la pratique et petit à petit on le découvre. Et c’est une réelle jouissance que cette découverte. Les personnes qui débutent, quand elles prennent conscience de son importance, entrent pleinement dans cet art qui est le nôtre. Souvent c’est à ce moment que commencent les difficultés pour expliquer ce que nous faisons. On a envie d’en parler, d’inviter des amis à venir participer au moins à une séance.
On essaye de faire comprendre ce que l’on ressent. Les autres constatent notre enthousiasme mais n’arrivent pas à comprendre de quoi il s’agit. Et les réponses que l’on reçoit à nos explications, à ce que nous essayons de faire passer sont souvent plutôt décevantes. Elles peuvent aller de : « Ah oui moi aussi j’ai fait du Yoga l’année dernière pendant mes vacances au club Med. Mais j’ai pas le temps de faire un truc comme ça tu comprends, j’ai vraiment pas le temps. » Jusqu’à : « Oui ton truc c’est sympa mais ça prend la tête, moi tu sais, je fais de la self-defense, californo-australienne, et c’est vraiment efficace… ». Passer d’un monde à un autre demande d’être prêt, d’être prêt à découvrir tout simplement ce que l’on ne connaît pas encore, mais que l’on pressent. On commence à pratiquer parce qu’on a lu un livre, un article, et qu’on a été choqué, on s’est dit : « Bizarre ce type, mais j’aime bien ce qu’il raconte, j’aime bien cet esprit, il est proche de moi, proche de ce que je pense ».

Un art pour la normalisation de l’individu

C’est bien souvent l’esprit de la pratique qui nous fait continuer pendant de nombreuses années, et rarement les prouesses physiques ou techniques, qui de toute façon seront limitées par l’âge. La seule chose qui n’ait pas d’âge c’est le ki, l’attention, la respiration comme l’appelait Tsuda Senseï. Celle-ci peut s’approfondir sans limite aucune, et c’est pour cela qu’il y a eu des grands maîtres.
Si on éveille sa sensibilité, si la continuité est là, et si on est bien conduit ; si l’enseignement ne se limite pas à la surface mais nous permet de creuser, d’ouvrir par nous-mêmes des portes que nous ne soupçonnions pas, alors tout est possible. Quand je dis tout est possible, je veux dire que chacun devient responsable de lui-même, de sa vie, de la qualité de sa vie.
Comme le dit Yamaoka Tesshū : « L’unité du corps avec l’esprit peut tout faire. Si un escargot veut faire l’ascension du mont Fuji, alors il réussira. »
Ne pas chercher la réputation, ne pas chercher à devenir mais plutôt à être grâce à la réalisation personnelle. Apaiser les tensions internes, unifier le corps et l’esprit, qui bien souvent travaillent à contre-sens, quand ils ne travaillent pas l’un contre l’autre. Voilà le sens profond de la recherche que nous pouvons faire dans la pratique des arts martiaux. »

Article de Régis Soavi sur l’esprit de l’aïkido publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°18)  octobre 2017

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Notes

* Citations extraites du livre L’art de la paix : Enseignements du fondateur de l’Aïkido Entretiens et écrits de Morihei Ueshiba regroupés par John Stevens, Guy Trédaniel Éditeur, 2000 https://www.decitre.fr/livres/l-art-de-la-paix-9782844451675.html

Le dojo Yuki Ho

Fin décembre 2018, le dojo Yuki Ho à Toulouse a pu garder l’usage des locaux qu’il loue depuis 35 ans en participant à leur achat grâce à un projet collectif avec d’autres associations. C’est pourquoi nous souhaitons ici partager un texte de Lucie R., prononcé lors du Misogi du 1er janvier 2018. Si vous souhaitez en savoir plus, l’article L’aventure commence à l’aurore  (lien en fin de page) retrace l’histoire de ce lieu très particulier et présente les projets en cours !

Le pin au milieu de la cours du 10 rue Dalmatie
Le pin au milieu de la cours du 10 rue Dalmatie

« Une nouvelle année commence.
Bienvenue à ceux qui ont souhaité participer avec nous à ce moment particulier de notre dojo.

Notre dojo.

L'espace de pratique
L’espace de pratique

Ces mots résonnent aujourd’hui d’une façon différente, puisqu’après une trentaine d’années à habiter, remplir ce lieu, le faire vivre, l’association en est devenue propriétaire, il y a dix jours.

Qu’est-ce-que cela va changer ?

Cet endroit, dont la découverte a tant compté pour chacun d’entre nous, et qui n’est riche que de ce que nous y mettons nous-mêmes, va pouvoir continuer à être notre terrain de pratique, et à nous apporter ce que nous venons y chercher chaque matin, pour nous-mêmes, et avec les autres.

De nouvelles perspectives s’ouvrent aussi pour le 10 rue Dalmatie puisque nous allons désormais partager la cour avec deux associations amies, dont les finalités sont proches de celles du dojo dans le sens de permettre de retrouver et préserver ce qui au fond de chaque individu nous anime.

Il ne reste plus qu’à souhaiter que de nouvelles personnes encore viennent goûter à cette ambiance.  »

Pour en savoir plus, cliquez sur l’article : L’aventure commence à l’aurore !

Toulousaine-côté jardin
La Toulousaine

Aïkido : une évolution de l’être

Par Régis Soavi.

« L’Aïkido est un instrument de mon évolution, c’est lui qui m’a fait évoluer, je n’ai eu qu’à suivre avec opiniâtreté ce chemin qui s’ouvrait devant moi, qui s’ouvrait à l’intérieur de moi.

Comme de nombreuses personnes je suis venu à cette pratique pour sa martialité. Mais sa beauté, ainsi que l’esthétique de ses mouvements m’ont très vite fasciné, et cela déjà avec mon premier professeur Maroteaux Senseï. Puis, quand j’ai eu l’occasion de voir Noro Masamichi Senseï ainsi que Tamura Nobuyoshi Senseï, j’ai eu la confirmation de ce que j’avais pressenti : l’Aïkido c’était tout autre chose que ce que je connaissais.
J’arrivais du monde du Judo, avec les images qui nous avaient été transmises, comme par exemple celle de la branche de cerisier qui se couvre de neige et qui subitement la laisse s’écouler et se redresse. J’avais déjà traversé les idées qu’avait véhiculées le début du siècle et les années cinquante d’un « Jiu jitsu japonais qui transforme un petit homme malingre en monstre d’efficacité ».

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Le Fonds Itsuo Tsuda

fonds_itsuo_tsuda.pngNotre but : soutenir et conduire, sans but lucratif, toute activité d’intérêt général à caractère culturel destinée à conserver et diffuser l’œuvre philosophique d’Itsuo Tsuda.  Ce but s’articule autour de trois axes :

  • l’acquisition, la conservation et la diffusion de l’œuvre calligraphique ;
  • la diffusion de l’œuvre littéraire ;
  • la conservation et la diffusion des archives photographiques et vidéos.

Le fonds de dotation est un outil de financement du mécénat, une sorte de fondation qui répond à la quasi-totalité des droits et devoirs des fondations reconnues d’utilité publique.

Les donateurs peuvent bénéficier d’une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66% du montant de leurs don.  Par exemple un don de 300€ ne coûtera que 100€ après déduction d’impôt. reduction_dimpot_don_mecenat Plus d’information sur la structure des fonds de dotation ici

L’œuvre calligraphique :

L’œuvre calligraphique d’Itsuo Tsuda étant dispersée aux quatre coins du monde, nous avons souhaité la réunir et la rendre accessible à toutes les personnes intéressées. C’est chose faite en 2017, avec la publication du livre « Itsuo Tsuda, Calligraphies de Printemps ».  Ce  formidable ouvrage n’aurait pas vu le jour sans un immense travail bénévole : le prix de vente ne servant qu’à couvrir les frais d’impression et d’expédition.

La diffusion de l’œuvre littéraire :

Yume Editions, est la marque éditoriale du fonds de dotation Itsuo Tsuda, avec laquelle l’œuvre d’Itsuo Tsuda est diffusée en anglais et italien.

CouvTsuda_PathOfLess_MiniGrâce aux dons des particuliers et au travail bénévole, nous pouvons proposer aujourd’hui des traductions de qualité professionnelle.  Sont déjà disponibles :

  • The Non Doing
  • The Path of Less
  • The Science of the Particular
  • One
  • The Dialogue of Silence, sera très bientôt disponible et The Unsteady Triangle est déjà en cours de traduction

En vente ici : http://yumeshop.fonds-itsuo-tsuda.org/fr/

C’est aussi ainsi que nous avons pu publier en 2014 le livre Cœur de ciel pur, œuvre posthume réalisée à partir d’inédits d’Itsuo Tsuda, éditée au Courrier du Livre – éditions Trédaniel (disponible en librairie)

La conservation et la diffusion des archives photographiques et vidéos :

La numérisation des documents pour un archivage qui puisse traverser le temps est aussi un des objectifs du fonds Itsuo Tsuda. Il nous tient à cœur de regrouper ces documents en un fonds d’archives accessible au public comme aux pratiquants et aux dojos. Ce sont des archives que nous considérons comme un patrimoine de l’humanité qui doivent donc être conservées et appartenir à tous.

Nous renouvelons ici nos remerciements à ceux qui nous soutiennent et nous rappelons que tout le travail est fait par des bénévoles. Alors si vous souhaitez soutenir l’action du fonds de dotation, contactez-nous  :  contact@fonds-itsuo-tsuda.org

Fonds Itsuo Tsuda,
50 rue du Volga 75020 Paris
Siret 538 200 254 00018

Itsuo Tsuda Calligraphies de Printemps

L’événement autour de la publication du livre Itsuo Tsuda, Calligraphie de Printemps s’est tenu les 18 et 19 novembre 2017 au Dojo Tenshin à Paris. Le public présent a pu apprécier près de 100 reproductions de calligraphies  d’Itsuo Tsuda et découvrir un livre de 468 pages.

Retour en vidéo, en images… et en texte !!

Présentation par Régis Soavi

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