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Retour sur le centenaire d’Itsuo Tsuda

Une rencontre exceptionnelle

centenaire itsuo tsudaDimanche 16 novembre 2014  s’est achevé ce qui restera un moment exceptionnel, à la fois hommage à un écrivain et fruit du travail de toute une école.

L’événement autour d’Itsuo Tsuda aura réuni durant un week-end plusieurs centaines de personnes dans un lieu spécialement préparé pour l’occasion. Le dojo Tenshin qui fêtera prochainement ses trente années d’existence s’est transformé durant ces derniers mois pour accueillir le centenaire de la naissance d’un homme dont l’œuvre résonne plus que jamais.

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Rencontre avec la respiration

itsuo tsuda respiration

Né en 1914 Itsuo Tsuda aurait eu cent ans cette année. Se reconnaissant avant tout philosophe ce personnage atypique, farouchement indépendant, est une figure incontournable de l’Aïkido en France. C’est lui qui introduisit le Katsugen undo* en Europe au début des années 1970.
Élève direct de O’Sensei Morihei Ueshiba pendant les dix dernières années de la vie de ce dernier, Itsuo Tsuda ne retenait dans l’Aïkido ni l’aspect sportif, ni le coté art martial, mais plutôt la possibilité de mener à travers cet art une recherche intérieure, personnelle. Il qualifia cette dimension de « pratique solitaire » et s’attacha à la transmettre dans ses livres et son enseignement.
Débutant l’Aïkido à quarante-cinq ans ce sont les notions de ki et de Non-Faire qui vont principalement l’attirer. Ces aspects sont particulièrement tangibles dans la série d’exercices qui précédait chez O’Sensei Ueshiba la technique et pour laquelle Itsuo Tsuda a inventé l’expression « Pratique respiratoire ».

O’Sensei Ueshiba accordait une très grande importance à ces exercices qui représentaient pour lui quelque chose de complètement différent d’un échauffement. Itsuo Tsuda en dira dans une interview sur France culture :
« Pour moi ce qui est important, c’est ce que je fais au début : je m’assois, je respire, je respire avec le ciel et la terre, c’est tout. Beaucoup de gens aiment l’Aïkido comme une technique, n’est-ce pas. Pour moi la technique c’est simplement le test pour savoir si j’ai évolué dans ma respiration. »
Dans la technique qui occupe la seconde partie de la séance il n’y a donc pas de combat, mais une possibilité de développer la sensibilité, la capacité de fusionner.
Décédé en 1984, la voix d’Itsuo Tsuda résonne encore aujourd’hui à travers les neuf livres qu’il publia en français* et à travers ses propres élèves. L’un d’eux, Régis Soavi se consacre depuis plus de trente ans à l’enseignement de l’Aïkido et du Katsugen undo. Il est le conseiller technique de l’École Itsuo Tsuda.

itsuo tsuda aikido

Bonjour Monsieur Soavi, lorsque vous avez rencontré Itsuo Tsuda dans les années 70 vous étiez déjà engagé dans la pratique des arts martiaux. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous consacrer à l’Aïkido d’Itsuo Tsuda ?

– Quand j’ai rencontré Itsuo Tsuda j’étais débutant en Aïkido, mon professeur était Roland Maroteaux. J’ai rencontré Tsuda lors d’un stage organisé par ce professeur. Ce qui m’a impressionné au départ c’est sa capacité à l’esquive. Lors de ce stage je voyais mon professeur, pourtant un Budoka, l’attaquer avec détermination et à chaque fois Tsuda n’était pas là, c’était une esquive, il présentait un vide devant lui. Cela m’avait choqué. J’avais pratiqué beaucoup de Judo, je faisait aussi des armes et du jujitsu et et puis à peu près à la même époque, au cours de ma formation en tant que professionnel d’Aïkido, j’ai travaillé aussi avec d’autres maîtres, Me Noro, Me Tamura, Me Noquet, puis lors de stages avec Me K.Ueshiba, Me Yamagushi, etc. À l’époque on était tous un peu des Ronins, on tournait d’un dojo à l’autre et on essayait de saisir les secrets des maîtres.  Au début j’allais un peu timidement chez Me Tsuda, mais la qualité de ce vide, ce vide qui se déplaçait, c’était très impressionnant. C’est cela qui m’a fait dire : il faut que j’aille voir ce maître.

– Que représente pour vous la première partie des séances d’Aïkido qu’Itsuo Tsuda a dénommé « Pratique respiratoire » ?

– Me Tsuda avait l’habitude de dire que c’était l’essentiel de l’Aïkido. Au début, quand j’avais vingt ans, je voyais moi-aussi cette partie comme une sorte d’échauffement respiratoire, pour ne pas dire d’échauffement musculaire. Et puis petit à petit j’ai découvert que c’était beaucoup plus profond que ça ! Et au bout de 7 ans, la Pratique respiratoire était devenue la partie la plus importante de l’Aïkido pour moi. Le reste, c’était, comme Tsuda le dit très bien, une façon de vérifier où j’en étais moi aussi dans ma respiration.

Vous parlez de l’Aïkido en proposant la traduction « voie de fusion de ki ». En quoi est-ce que cela est différent par rapport à la définition « voie de l’harmonie » que l’on a coutume d’entendre ?

regis soavi

« Dans l’aïkido on échappe complétement à l’idée de combat. Maître Ueshiba avait une telle capacité de fusion avec la personne qui l’attaquait qu’il devançait ses actes, ses gestes. »

– Vous savez, « Aïkido » ce sont des idéogrammes, ce ne sont donc pas des mots en soi. Ce que j’essaye de transmettre à travers « voie de fusion de ki », c’est la direction que nous prenons. Dans l’Aïkido cette fusion de sensibilité entre les personnes, permet de pratiquer d’une autre manière. On échappe complètement à l’idée de combat. C’est plutôt une complémentarité. Je pense que Me Ueshiba avait une telle capacité de fusion avec la personne qui l’attaquait qu’il devançait ses actes, ses gestes. Pour moi l’harmonie, c’est insuffisant comme traduction, cela peut être esthétique. La fusion fait appel à quelque chose de plus profond. Quand deux métaux entrent en fusion pour faire par exemple du bronze, ils deviennent du bronze, il ne s’agit pas seulement de les harmoniser, ils deviennent quelque chose de différent. Et c’est en ce sens aussi que j’ai envie de traduire cela par « voie de fusion de ki ». Mais c’est une vraie interprétation des idéogrammes.

Quel rôle joue selon vous la technique ?

– Elle est indispensable. C’est une base. Pour moi la technique doit être extrêmement précise. Elle est ce qui porte la respiration. La technique ça veut dire aussi le corps, la posture. Si la posture est juste, si le placement est juste, alors c’est facile, la respiration est meilleure. Si on est bloqué, encombré, fermé ou trop ouvert, trop mou ou trop dur, rien ne passera vraiment. La technique est là pour nous permettre à travers sa précision de retrouver les lignes qui nous aident à mieux respirer, à rentrer mieux en fusion. C’est pour cela aussi que je fais souvent travailler lentement. Cela ne sert à rien de faire quelque chose vite et mal.

regis soavi aikido

– La pratique du Katsugen undo, que vous avez découvert auprès de Me Tsuda, influe-t-elle votre approche de l’Aïkido ?

– Je pense que si je n’avais pas pratiqué le Katsugen undo je ne pratiquerais pas l’Aïkido comme je le fais aujourd’hui. N’oublions pas que le Katsugen undo c’est quelque chose qui normalise le terrain, le corps. Et aujourd’hui justement je vois l’Aïkido aussi comme un processus de normalisation du corps. La pratique du Katsugen undo permet de pratiquer l’Aïkido dans ce genre de voie, c’est pour moi une base, un minimum. Elle développe en nous la respiration, on respire mieux, on est plus tranquille. Les aspects agressifs, compétitifs disparaissent, ils tombent d’eux mêmes. Au lieu de pratiquer en faisant mal à l’autre on va vers la normalisation du corps, j’ai par exemple l’habitude de montrer comment lors des immobilisations au sol on tord le bras d’une certaine façon et on va faire passer le ki jusqu’à la troisième lombaire et que le corps de la personne va se tordre légèrement à cet endroit là. Et bien, c’est un processus de normalisation du corps à travers l’Aïkido, que j’ai découvert parce que je pratique le Katsugen undo. Cela concerne beaucoup d’autres techniques, la façon d’entrer, de rejoindre le centre, le hara, etc. Je ne dis pas qu’on ne peut pas le découvrir si on ne pratique que l’Aïkido, mais le Katsugen undo a été une porte ouverte, il m’a permis de mieux sentir, de mieux comprendre, d’être plus dans l’esprit… Je pense que cela a été très important aussi pour Tsuda. Il a pratiqué dix années avec Me Ueshiba. Mais quand il est arrivé à l’Aïkido il avait déjà pratiqué pendant plus de dix ans le Seïtaï, le Katsugen undo. Son terrain était donc dans un certain état, par exemple en ce qui concerne la souplesse – que l’on a bien souvent perdu à quarante cinq ans. Et puis au niveau de l’état d’esprit : pour Tsuda c’était clair qu’on n’est pas là pour s’abîmer, mais au contraire pour retrouver à la fois un certain tonus, mais en même temps un équilibre. Aïkido doit nous amener à l’équilibre. Et le travail de Katsugen Undo c’est équilibre.

Vous pratiquez tôt le matin, cela peut surprendre.

– Les séances ont lieu à 6h45 en semaine mais aussi à 8h le w-e. Je sais qu’on vit dans une regis soavi aikidosociété où on se couche soit disant très tard et on se lève très tard aussi. Moi j’aime bien le matin. Le soir on est fatigué, les gens sortent du boulot, ils sont stressés. Donc évidemment très facilement les séances d’arts martiaux vont devenir du défoulement, etc. Le matin déjà, la compétitivité ça n’a pas trop d’importance… On se lève, on vient au dojo, on peut respirer tranquillement, on démarre la journée. Et qui plus est, on a la chance d’être dans un dojo permanent. On vient et on est chez soi, dans une association, mais chez soi, ce sont des dojos qui ne servent qu’à cela. Ce ne sont pas des gymnases avec des vestiaires plus ou moins propres où on ne peut pas laisser sa montre parce que sinon on nous la pique, etc. Donc on arrive ici le matin, on se prend un petit café, un thé, puis on fait la séance. Et là, la journée commence et elle commence bien, c’est un vrai plaisir. Chaque matin j’ai beaucoup de plaisir à voir des gens arriver tranquillement en prenant le temps, on est dans un monde où on ne prend plus le temps…

Vos séances s’adressent à tous sans faire de distinction entre les ages et les niveaux, vous parlez d’une école sans grades.

– Me Tsuda disait : « Il n’y a pas de ceinture noire de vide mental. » Chez Me Ueshiba il n’y avait pas de programme national de ceinture noire. Lorsque Me Noguchi* enseignait il disait « Oubliez, oubliez, quand vous en aurez besoin cela viendra tout seul. » C’est un peu ça, la technique est importante, mais on ne va pas répéter dix mille fois comment se faire attaquer ou autre. Ça n’a aucun sens. Hiérarchie, grades, kyu, dan, etc. pour moi cela ne représente pas grand chose… Et puis du point de vue des âges, pourquoi est-ce qu’on ferait une différence ? C’est la société moderne qui a fait une différence, qui a crée les teenagers (qui maintenant sont encore teenagers jusqu’à quarante ans, d’ailleurs) le troisième age puis le quatrième age, etc. Toutes ces catégories ne correspondent à rien. Pour moi, au niveau de la vie qui nous habite on est tous égaux. Après, bien sûr, on fait une différence, si je travaille avec un enfant de six ans ce n’est pas comme quand je travaille avec une personne de soixante ans ou avec un jeune de vingt ans.

– Au delà de la transmission des bases, que peut-on à proprement parler enseigner à travers l’Aïkido ?

– Ah, pas grand chose, effectivement, il y a un moment donné où les personnes font leur propre recherche toutes seules. Alors comme je suis plus ancien, et ma recherche est plus ancienne aussi, je peux leur donner quelques indications, et puis je peux permettre aux gens de mieux comprendre à travers des visualisations. C’est ma manière à moi d’enseigner aux personnes aujourd’hui. Je propose des visualisations, par exemple tel mouvement c’est comme si vous posiez un bébé dans son lit. En même temps les personnes font une recherche, il y a un certain nombre de personnes que je considère comme des compagnons, ce ne sont plus des élèves. En tant que senseï, comme un bon artisan qui a plus d’ancienneté, je peux dire : « Regarde un peu plus loin là, voilà », regardant plus loin, le corps s’ouvre et la personne dit « Ah oui, d’accord ». C’est très fin. C’est une communication qui s’instaure avec mes élèves. Et les personnes après vont chercher dans cette direction. On ne va pas perfectionner la technique, ça n’existe pas. L’Aïkido ne deviendra pas plus efficace, plus esthétique etc, mais on va être plus proches de nous-mêmes, je pense que c’est cela qui est le plus important.

Cet article a été publié dans Dragon Magazine (Hors-Série Spécial Aïkido n°5)  de juillet 2014. Présentation d‘Itsuo Tsuda et rencontre avec Régis Soavi.

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Notes

* Katsugen undo traduit par Mouvement régénérateur, technique mise au point par Haruchika Noguchi, créateur du Seïtaï.

Norito, la résonance

Morihei Ueshiba O Senseï récitait dans son itsuo tsuda noritocours le norito, invocation aux dieux d’origine Shinto. Itsuo Tsuda dans les dernières années le récitait quotidiennement et la tradition s’est poursuivie au sein de l’École Itsuo Tsuda.

« Le norito n’appartient pas au monde de la religion mais certainement au monde du sacré au sens animiste. Les vibrations et la résonance conduites par la prononciation de ce texte nous apportent à chaque séance une sensation de calme, de plénitude et parfois quelque chose qui va au-delà et reste inexprimable .
Le norito est un Misogi*. Par essence il n’est jamais parfait, il change et évolue. Il est le reflet d’un moment de notre être. » (Régis Soavi)

Ce norito est très connu au japon, on l’appelle Misogi no harae. La version que récitait Maître Tsuda est en quelque sorte une version courte, Morihei Ueshiba  rajoutait les noms de quantités de Kamis.

norito

Itsuo Tsuda reçut ce norito des mains de Nakanishi Senseï qu’il rencontra lors d’un voyage au Japon. Elle lui transmit également la position des mains, qui, sans être figée, est d’une grande précision. C’est un nœud de ki ; tous les doigts doivent se toucher et la position des coudes a son importance aussi. Nakanishi Senseï fut le maître de Kotodama de Morihei Ueshiba. » Propos recueillis auprès de Régis Soavi

Itsuo Tsuda lui même écrira : « À un moment donné de sa vie, Maître Ueshiba se sentait bloqué dans la poursuite de la voie, devant une impasse. Il était extrê­mement fort physiquement, mais il sentait qu’il lui manquait quelque chose. C’est alors qu’il fit la connaissance des Nakanishi. Il était âgé de cinquante-six ou sept ans, et Mme Nakanishi, de vingt et quelques années.(…) »
Itsuo Tsuda, La Voie des Dieux

Dans son livre La Voie des Dieux (Le Courrier du Livre, 1982), Itsuo Tsuda tente de nous éclairer sur ces sujets assez difficiles d’accès, que sont le Shinto et le Kotodama. Nous en publions quelques extraits pour accompagner l’écoute de la récitation du norito par Itsuo Tsuda.

Guillemet« Il est bien difficile de définir ce qu’on appelle le « shintoïsme », mot à mot, la voie des dieux. C’est une appellation qu’on a forgée par nécessité de comparaison avec les autres formes de « croyances » qui ont été introduites au Japon, au cours des siècles.(…) »

« Si je dois dire en un mot ce qu’est le shinto, je citerai un proverbe français : Eau qui court ne porte point d’ordure (XVe siècle). Ce qui importe, ce n’est pas le dogme, mais la sensation immédiate de sérénité. Est-il possible de garder constamment la sensation de sérénité, dans n’importe quelle circonstance ? Si vous y arrivez, je n’ai rien à ajouter. Je suis plutôt d’avis que la plupart du temps, nous éprouvons une sérénité précaire sous certaines conditions particulières. Nous nous efforçons de garder cette sérénité en nous raidissant. C’est sauver les apparences. C’est être aveugle que de ne pas admettre que nous avons des faiblesses et des failles. Ce proverbe est aujourd’hui presque inconnu.(…) »

Kotodama (vibrations)

« Tout l’Univers est conçu comme rempli de sensations de vibrations. Ces vibrations préexistent avant d’être perceptibles. Ainsi, Maître Ueshiba parlait souvent du kotodama de la voyelle «u», par exemple, qui est une vibration qui jaillit du ventre. Il expliquait les fonctions de tout le vocalisme qui étaient au fond très simples mais il m’était très difficile de les comprendre car ce sont des choses qui n’étaient pas dans mes habitudes.(…) »

« D’après Mme Nakanishi, le propre du Budo, des arts mar­tiaux, réside dans la disposition à répondre aux résonances. C’est là que les arts martiaux se joignent au kototama. C’est là aussi qu’ils diffèrent des sports. En effet, les arts martiaux sont nés aux temps où on était exposé à la fatalité de tout moment, sans avertissement. Il ne s’agissait pas d’exhiber une technique corporelle devant les spectateurs qui vous admirent, comme dans un cirque. Il fallait pressentir l’approche d’un danger avant que des données de perception viennent le confirmer. Le moment de confirmation est déjà trop tard car il détermine, non des scores, mais la vie ou la mort.(…) »

« L’aikido, conçu comme mouvement sacralisé par Maître Ueshiba est en train de disparaître pour faire place à l’aïkido athlétique, sport de combat, plus conforme aux exigences des civilisés. « Le vrai budo doit être comme une sorte de mai, dit Mme Nakanishi, ce sont les autres qui tournoient autour de vous, mais le maître ne bouge pas. » Dans le shinto, il n’y a pas d’opposition entre Dieu et l’homme, comme dans le christianisme. Il s’agit de retrouver Dieu en vous-même. C’est ce qu’on appelle chinkon kishin, calmer l’âme et faire le retour à Dieu. En fait, on ne peut ni calmer ni agiter l’âme. On purifie le ki qui s’attache à notre personne pour nous maintenir en vie, mais qui en même temps nous expose à des agitations constantes. (…) «Des miracles, on n’en a pas besoin, dit-elle, le plus difficile, c’est d’être naturel, d’être normal.» La mer belle reflète la lune dans sa forme ronde. La mer agitée ne donne que des reflets éclatés.(…) »

« L’enseignement de Mme Nakanishi m’a révélé une nouvelle dimension de l’univers. L’univers du shinto ne correspond en rien à la conception géocentrique d’avant Copernic, ni à la conception héliocentrique, consolidée par Newton. L’univers dont elle parle n’est localisé nulle part. Il se crée à partir du Vide originel au moment et à l’endroit où il y a nécessité, et disparaît sitôt que l’affaire est terminée. À partir du Vide, se crée le Néant et le Néant crée l’Existence. Et l’Existence aboutit au Néant qui retourne au Vide. II n’y a donc pas de création qui se place au début du monde, une fois pour toutes. Chaque instant peut être le moment de la création. Quiconque essaye peut créer l’Univers là où il se trouve. On n’a donc pas à discuter avec Gagarine pour infirmer ou affirmer l’existence de Dieu dans l’espace. Le shinto est trop fluide pour se figer dans la sclérose.

Chaque jour est le premier jour de la création. Chaque jour est peut-être le dernier jour du retour au Vide.(…) »  Itsuo Tsuda, La Voie des dieux (Le Courrier du Livre, 1982)

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*Misogi, traduit par « purification »

Incontro con la respirazione.

itsuo tsuda respirationNato nel 1914 Itsuo Tsuda avrebbe avuto cent’anni.  Questo personaggio atipico, tenacemente indipendente, si considerava  prima di tutto un filosofo ed è una figura fondamentale dell’Aikido in Francia. È lui che introdusse il Katsugen Undo* in Europa all’inizio degli anni ’70.
Allievo diretto di O’Sensei Morihei Ueshiba per gli ultimi dieci anni della vita di quest’ultimo, Itsuo Tsuda non riteneva importante dell’Aikido né l’aspetto sportivo né quello di arte marziale, ma piuttosto la possibilità di fare attraverso quest’arte una ricerca interiore, personale. Qualificò questa dimensione come «pratica solitaria» e si dedicò a trasmetterla nei suoi libri e nel suo insegnamento.
Iniziando l’Aikido a quarantacinque anni sono le nozioni di ki e di Non Fare che l’attirano principalmente. Questi aspetti sono particolarmente tangibili in una serie di esercizi che precedeva, presso  O’Sensei Ueshiba, la tecnica e per la quale Itsuo Tsuda ha inventato l’espressione «Pratica respiratoria». Lire la suite

Letture italiane del Maestro Tsuda

“Non scrivere niente, non è certo difficile. Scrivere per non dire niente, è un’arte.
Ma scrivere sul Niente, non è una cosa agevole”.
Itsuo Tsuda

Anche in Italia, in occasione del centenario della nascita del Maestro Itsuo Tsuda e dell’uscita della nuova traduzione italiana del “Non-Fare”, a cura della Yume Editions, i dojo della Scuola Itsuo Tsuda organizzano presso alcune librerie a Roma, Torino e Milano una serie di incontri-lettura di brani estratti dai libri di Itsuo Tsuda.

Letture a Romadoozo-art-books-sushi_Roma

il dojo Bodai terrà una lettura di presentazione del “Non Fare”, Sabato 4 ottobre alle ore 17.00, presso “Doozo, Art, Books & Sushi”, in Via Palermo 51-53, Roma. http://www.doozo.it/

Letture a Torino

Libreria Psiche_Torinoil dojo Zensei propone Mercoledì 15 ottobre alle ore 21, un incontro di letture “Alla scoperta di Itsuo Tsuda” presso la Sala conferenze della Libreria Psiche, in Via Belfiore 61. http://www.psiche.info/index.htm

 

Letture a Milano

Infine il dojo Scuola della Respirazione, Venerdì 24 ottobre alle ore 20.30, leggerà brani tratti dall’opera di Itsuo Tsuda presso la libreria “Isola Libri” in Via Pollaiuolo, 5. La serata sarà introdotta da una proiezione-video sul centenario della nascita del Maestro Tsuda.

Isola Libri_Milano

Itsuo Tsuda à la Sorbonne

lecture sorbonne itsuo tsuda

80 ans après, Itsuo Tsuda revient à la Sorbonne

Un pont entre Orient et Occident, Lecture-Rencontre

Menant une réflexion profonde sur les grands développements de la pensée humaine, Itsuo Tsuda parcourt l’Orient et l’Occident et met le ki au centre de ses recherches

Itsuo Tsuda vint en France en 1934 et fit ses études à la Sorbonne avec le sinologue Marcel Granet et le sociologue Marcel Mauss. En 1940, de retour au Japon, il s’intéressa aux aspects culturels de son pays, comme la récitation du Nô, la technique Seitaï et l’Aïkido. Dans les années 70, il entreprend de propager ses idées sur le ki en Europe et publiera neuf livres en français.
Créant un pont entre Orient et Occident, il a su élaborer et présenter des connaissances qu’il avait reçues de ses maîtres. Il s’agit là d’un défi où l’être humain est considéré par-delà l’époque, le lieu et  la tradition. L’être humain en tant que tel. La vie dans ses multiples aspects. Itsuo Tsuda propose un chemin pour réveiller la sensibilité et pour retrouver la liberté intérieure.

Cette Rencontre-Lecture, animée par Régis Soavi, conférencier et enseignant d’Aïkido, élève direct d’Itsuo Tsuda et Yan Allegret, écrivain, comédien,  sera l’occasion de découvrir ce chemin.

Mardi 4 novembre 2014 à 19h30 à l’Amphithéâtre Guizot
17, rue de la Sorbonne 75005 Paris
Entrée gratuite, sur réservation auprès du service culturel : agenda-culturel@paris-sorbonne.fr

Ecoutez les livres de Itsuo Tsuda #2

Partie #2 : Katsugen Undolecture livres itsuo tsuda

Le comédien, écrivain, Yan Allegret lit ici des extraits des livres d’Itsuo Tsuda, captés en direct  le samedi 8 février 2014, dans un salon de thé-librairie de Blois, le Liberthé.

« Le Mouvement régénérateur ne constitue pas un apport extérieur. Il trace le chemin pour la découverte de soi en profondeur. Ce chemin n’est pas en ligne droite vers le paradis, il est tortueux. » Itsuo Tsuda

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Les calligraphies de Itsuo Tsuda #2

pratiquer devant une calligraphieSuite de l’entretien avec Régis Soavi qui nous raconte sa découverte des calligraphies de Itsuo Tsuda.

« Mettre une calligraphie plutôt qu’une photo d’un Maître, ça a un autre intérêt, que j’ai compris par la suite : ça évite un certain « culte de la personnalité ». Au lieu de mettre une photo de Maître Ueshiba, j’aurais pu en mettre une de mon maître, Itsuo Tsuda… mais alors, ça induit quelque chose vers « Un Grând Maîîître » qui EST, et ça va aussi dans le sens des religions où il y a des saints, des peintures de saints, des statues de saints… dans le Bouddhisme on a cela, dans le Christianisme aussi, évidemment…
Mais ainsi, on n’a plus la même résonance, parce que ce sont des photos de personnes, de « personnages ».

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Calligraphie « Les poissons dans l’eau »

calligraphie itsuo tsuda les poissons dans l'eauChaque année, à l’occasion du stage d’été, l’École Itsuo Tsuda présente une calligraphie d’Itsuo Tsuda montée en kakemono (encadrement Japonais).

C’est une occasion de (re)découvrir ces traces, cet enseignement qu’il nous a laissé.

Lors du stage d’été qui vient de s’achever, nous avons pu profiter de la calligraphie « Les poissons dans l’eau », qui a été inspirée à Itsuo Tsuda par cette histoire de Tchouang-tseu :
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Ecoutez les livres de Itsuo Tsuda #1

livres d'Itsuo TsudaLe comédien, écrivain,  Yan Allegret lit ici des extraits  des livres d‘Itsuo Tsuda, captés en direct le samedi 8 février 2014,  dans un salon de thé-librairie de Blois, le Liberthé.

Partie #1 : Aïkido

« Lorsque vous êtes saisi par derrière à bras le corps par une personne plus forte que vous qui vous empêche de vous asseoir…
que faire ?
Le projeter pour se dégager ?
Devenir un enfant. Je vois un coquillage merveilleux sur la plage et je me baisse
pour le prendre. J’oublie celui qui continue à me serrer par derrière. Il y a l’écoulement du ki qui part de moi vers le coquillage alors qu’avant le ki était figé à la pensée de celui qui me serre avec tant de force. Il devient alors léger et chute par dessus mes épaules » Itsuo Tsuda

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Lectures publiques autour de l’oeuvre de Tsuda

lectures Tout au long de l’année 2014, consacrée au centenaire d’Itsuo Tsuda, assistez dans toute la France à des lectures publiques pour découvrir son œuvre. Après Blois en février voici les prochaines étapes:

Le 12 juin à 18h – Albi
Lectures d’extraits d’Itsuo Tsuda, philosophe du Non-Faire
Librairie Guillot, 21 Lices Georges Pompidou, 81000 Albi. Tél: 05 63 54 18 49.
évènement Facebook

Le 12 juin à 19h – Saint Mandé
Lectures d’extraits de l’œuvre du philosophe Itsuo Tsuda.
« Marcher en avant d’un pas assuré et silencieux, afin de donner le maximum de la vie qu’on a reçue, voilà ce que fera l’homme indépendant et libre. » I.T
Librairie Mots & Motions, 74 avenue du Général de Gaulle Saint Mandé 94160.
évènement Facebook

Pour la suite, rendez vous dès septembre !

Lettres inédites #2

Suite de la  correspondance d’Itsuo Tsuda dont nous publions quelques lettres, avec l’aimable autorisation de Bernard et Andréine  Bel. Le lien pour lire la  première lettre.

Itsuo Tsuda au dojo, ParisIl s’agit ici des réponses apportées par Itsuo Tsuda, entre 1972 et 1979,  à un jeune couple qui commence à pratiquer le mouvement régénérateur. On suivra ainsi dans ces lettres leur désir de faire connaître autour d’eux, dans leur ville, cette découverte.

Cette lettre faisait suite à un courrier dans lequel nous faisions part à Itsuo Tsuda de notre séjour à Saanen au mois de juillet, au cours duquel nous avions fait pratiquer le mouvement régénérateur à un groupe de personnes – dont un grand nombre d’élèves d’Yvon Achard, professeur de yoga à Grenoble. La réaction du groupe avait été enthousiaste. La réflexion d’Itsuo Tsuda sur la tendance des occidentaux à tout amalgamer nous a incités à une très grande prudence. Nous avons eu soin de ne jamais emprunter ce terme alors même que nos séances étaient en tout point identiques à celles organisées par Katsugen-kai. C’est aussi à cette époque que nous avons pris la décision de ne jamais accepter d’argent des participants : « en famille et entre amis »… Andréine Bel
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Lettres inédites #1

mouvement régénérateur
Itsuo Tsuda à Genève, séance de mouvement régénérateur

La Correspondance d’un auteur, d’un philosophe, révèle souvent au-delà du particulier des vues d’ordre général. C’est le cas avec cette correspondance d’Itsuo Tsuda dont nous publions quelques lettres, avec l’aimable autorisation d‘Andréine et Bernard Bel.
Il s’agit ici des réponses apportées par Itsuo Tsuda, entre 1972 et 1979, à ce jeune couple alors qu’il commence à pratiquer le mouvement régénérateur. On suivra aussi, dans ces lettres leur désir de faire connaître autour d’eux, dans leur ville, cette découverte.
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Genève, Katsugen Kai

Cet article raconte l’histoire du dojo de Genève (Katsugen Kai, groupe de mouvement régénérateur), on y retrouve en filigrane le parcours d’Itsuo Tsuda depuis ses premières années en Europe. Il a été UNE_ItsuoTsuda_geneve_groupepublié en avril 1987 dans le « journal du dojo ». Écrit par un des co-responsables du dojo, Sven Kunz, il est reproduit ici avec l’aimable autorisation de son auteur. L’article est précédé d’un extrait de lettres d’Itsuo Tsuda envoyées à Genève en 1975.

GuillemetLe travail, c’est ce qui nous permet d’avoir deux pieds sur terre.
Je ne prêche pas l’évasion, la démission. L’utopie n’existe nulle part, sauf là où l’on est.
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Inclassable !

Les fleurs de cerisiers

cerisiersAu détour d’un film documentaire datant de 1970 de Daniel Costelle sur la seconde guerre mondiale, on découvre quelques images d’Itsuo Tsuda. Il parle du Japon en guerre et de l’emblème de la fleur de cerisier choisi par les Kamikaze.

Ce n’est que deux minutes d’archives, inclassable ! Une petite curiosité !

#1 La respiration, philosophie vivante

respiration philosophie vivanteSix Interviews de Itsuo Tsuda « La respiration philosophie vivante » par André Libioulle diffusées sur France Culture dans les années 1980.

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Chez le philosophe du ki #2

Suite et fin du reportage publié dans la revue Question de en 1975, réalisé par Claudine Brelet (anthropologue, experte internationale et femme de lettres française) auprès d’Itsuo Tsuda.

Partie #2Itsuo tsuda Katsugen undo philosophe du ki
Pourrait-on « fusionner » respiration et visualisation ?
– Effectivement, visualiser constitue l’un des aspects du Ki. La visualisation joue un rôle fondamental, primordial dans l’Aïkido. C’est un acte mental qui produit des effets physiques. La visualisation fait partie de l’aspect « attention » du Ki. Lorsque l’attention est localisée, arrêtée au poignet, par exemple, la respiration devient superficielle, perturbée… on oublie tout le reste du corps.Lire la suite

Chez le philosophe du Ki #1

Ce reportage a été publié dans la revue Question de en 1975. Claudine Brelet (anthropologue, experte internationale et femme de lettres française), qui a réalisé ce reportage et cet entretien, a été l’une des premières élèves d’Itsuo Tsuda.

Partie #1
itsuo tsudaÀ la lisière du bois de Vincennes, tout au fond d’un jardin de la banlieue parisienne, il existe un dojo bien particulier. Un dojo, c’est-à-dire un lieu où se pratiquent l’Art de la respiration et les Arts martiaux. Ce n’est pas un gymnase. C’est plutôt un lieu sacré où « l’espace-temps » est différent de celui d’un lieu profane. On salue en y entrant pour se sacraliser et en sortant pour se désacraliser. Lire la suite

Trailer…

C’est avec plaisir que nous vous présentons un programme encore en cours d’élaboration, mais qui prend forme… une année comme une mosaïque, un puzzle qui s’assemble… en attendant voici la « bande annonce » !

CENTENAIRE D’ITSUO TSUDA

Portrait d’un homme foncièrement libre

Événement hommage les 15 et 16 novembre 2014

De 10h à 18h, entrée libre. Dojo Tenshin 120 rue des grand-champs 75020 Paris

Programme

Les témoignages de :

Jean-Marc Arnauve, karateka, aikidoka, technicien seïtaï

Kika Juan, Artisan restauratrice d’art

Régis Soavi, aikidoka, conférencier

Bruno Vienne, réalisateur, cinéaste

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Sur les Traces d’Itsuo Tsuda…

Exposition de calligraphies originales

Avec l’aimable autorisation des propriétaires

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De la liberté de penser, à la liberté intérieure

Récit biographique

par Yan ALLEGRET, écrivain, metteur en scène

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Itsuo Tsuda, un homme ordinaire

Exposition photo(dont des inédits)

présenté par Jérémie LOGEAY, photographe

Tirage selon le procédé de la Piezographie, aux pigments de charbon d’une intensité et d’une densité exceptionnelles

A la recherche du moment juste

L’écrivain et metteur en scène Yan Allegret s’intéresse depuis vingt ans à l’Aïkido et à la culture japonaise traditionnelle. Il a pratiqué dans différents clubs et dojos en France et au Japon, en s’intéressant à la notion de dojo : ce qui fait qu’un espace devient, à un moment «le lieu où l’on pratique la voie». Après sept années, il découvre un endroit particulier, niché au cœur du vingtième arrondissement parisien. À la découverte d’un dojo traditionnel à Paris : le dojo Tenshin de l’Ecole Itsuo Tsuda.

Cela se passe aux alentours de 6 heures du matin. Des gens sortent de chez eux et se dirigent vers un lieu. À pied. En voiture. En métro. Dehors, les rues de Paris sont encore ensommeillées, quasi-désertes. L’aube est proche. La séance d’Aïkido commence à 6H45. Le rythme de la ville est encore celui de la nuit. Ceux qui sont dehors n’ont pas revêtu les armures nécessaires à la journée de travail qui s’annonce. Quelque chose demeure en suspens. Avec la naissance du jour, on a l’impression de marcher dans un interstice.

C’est dans cet interstice qu’on trouve le dojo Tenshin de l’école Itsuo Tsuda. Dans ce lieu dédié à l’Aïkido et au Katsugen Undo, les séances sont quotidiennes. Tous les matins, la séance a lieu, quels que soient le temps, les week-end ou vacances, à l’exception du premier janvier, jour de la cérémonie de purification du dojo. L’aube influence la pratique. Cette porosité a été de tous temps prise en compte dans la tradition japonaise. Il suffit de relire le «Fushi Kaden» de Zeami*, créateur du théâtre Nô, pour comprendre à quel point les arts traditionnels ont été à l’affût du «moment juste» (prenant en compte l’heure, le temps, la température, la qualité du silence, etc.) pour parfaire leur art. En marchant vers le dojo à 6H30, on s’en rend compte. Pratiquer le matin crée un relief. L’esprit n’est pas encore assailli par les préoccupations de la vie sociale, familiale. Le mental n’a pas encore pris les commandes. On arrive comme une feuille blanche au 120 rue des Grands Champs.

L’association Tenshin existe depuis 1985 et s’est implantée ici depuis 1992. Elle fut fondée par un groupe de personnes désireuses de suivre l’enseignement d’Itsuo Tsuda, transmis par Régis Soavi. Itsuo Tsuda fut élève de Morihei Ueshiba et de Haruchika Noguchi (fondateurs de l’Aïkido et du Kastugen Undo). Le sensei actuel, Régis Soavi, fut quant à lui l’élève direct de Maître Tsuda. Le dojo n’est affilié à aucune fédération. Il suit son chemin associatif, indépendant et autonome, avec continuité et patience.

Lorsqu’on passe le pas de la porte, on sent qu’on entre «quelque part». Une forme de densité et de simplicité mêlées se dégage de l’endroit. En japonais, on dirait que le «ki » du lieu est palpable. L’espace est silencieux. Les gens sont réunis autour d’un café, dans une pièce vaste aux grandes fenêtres. À côté, l’espace des tatamis sommeille encore. Les gens arrivent, entre 6H20 et 6H45 : des hommes et des femmes de tous âges, de tous horizons et de tous niveaux. Le sensei, Régis Soavi, est là aussi, à prendre le café avec les autres. Lorsqu’il s’absente pour aller donner des stages dans les autres dojos de l’école, les séances sont assurées par d’autres. La constance de la pratique est protégée.

Tenshin Paris

Le dojo est vaste. L’espace des tatamis est recouvert d’une grande bâche beige. Tous les murs sont blancs. Le tokonoma central comporte une calligraphie de Maître Tsuda. Les portraits des fondateurs (Ueshiba pour l’Aïkido, Noguchi pour le Katsugen Undo et Tsuda pour le dojo) sont situés sur le mur opposé. Il est 6H45 environ. Les pratiquants se dirigent vers les vestiaires. La séance va commencer. Les tatamis ont été laissés au repos depuis la veille. En dehors des séances, l’endroit n’est pas loué, rentabilisé, utilisé pour d’autres cours. On commence alors à comprendre d’où vient ce «quelque chose» qu’on a senti en entrant. Un vide est au travail. Autre élément capital dans la tradition japonaise : l’importance d’un vide qui relie.

Entre les séances, on laisse l’espace se recharger, se reposer, à l’instar d’un corps humain. Il faut avoir vu l’endroit nu et silencieux, comme une bête au repos, pour comprendre la réalité de ce fait. Les pratiquants s’assoient en seiza, le silence se fait et la séance commence. Celui qui conduit fait face à la calligraphie, un bokken à la main, puis s’assoit. On salue une première fois. Ensuite vient la récitation du norito, une invocation shintoïste, par celui qui conduit. Maître Ueshiba commençait chaque séance ainsi. Maître Tsuda, coutumier de la mentalité occidentale, n’avait pas jugé nécessaire de traduire cette invocation. Il avait insisté seulement sur la vibration qui s’en dégage, le travail de la respiration. Bien sûr, la dimension sacrée est présente. Mais pour autant, pas de religiosité, pas de mystique «japonisante» dont les Occidentaux sont parfois friands. Non. Ici, c’est beaucoup plus simple. En entendant le norito, on sent résonner quelque chose dans l’espace qui favorise la concentration, le retour en soi. Comme on peut être touché par un chant sans avoir besoin d’en comprendre les paroles.

S’ensuit la «pratique respiratoire», une série de mouvements que l’on fait seul. Maître Tsuda a gardé cette partie du travail que faisait Maître Ueshiba et qui a pu être abusivement considérée comme un échauffement. Le terme d’échauffement est restrictif. Il n’engage que le corps et suppose que la pratique, la vraie, commencera après. Dans les deux cas, c’est faux. Un seul mouvement peut être approfondi à l’infini et implique, si on travaille dans ce sens, la totalité de notre être.

Vient ensuite le travail à deux. On choisit un partenaire. Aucune forme de hiérarchie ne prédomine. On pourra un jour pratiquer avec un débutant, le lendemain avec une ceinture noire. On travaille quatre à cinq techniques d’Aïkido par séance. Le Sensei fait la démonstration d’une technique, puis chacun s’y essaye à tour de rôle avec son partenaire. Ce qui se dégage de la pratique, c’est l’importance de la respiration et l’attention à ce qui circule entre le partenaire et soi. Une circulation qui, en prenant le postulat du combat comme point de départ, aboutit au-delà. Un au-delà du combat.

Ce n’est sans doute pas par hasard que Régis Soavi utilise le terme de «fusion de sensibilité» pour parler de l’Aïkido. «La voie de fusion de ki». Sur les tatamis, pas de confrontation brutale. Mais pas de condescendance molle non plus. L’Aïkido pratiqué ici est souple, clair, fluide. On voit les hakamas décrire des arabesques dans l’air, on entend des rires, des bruits de chutes, on voit des mouvements très lents puis, soudain, sans un mot, les partenaires accélèrent et paraissent entrainés dans une danse, jusqu’à ce que la chute les libère.

On repense à la phrase de Morihei Ueshiba : «L’Aïkido est l’art de s’unir et de se séparer».

Il n’y a pas de passage de grade. Pas d’examen. Pas de dan ni de kyu. À la place, le port du hakama et la ceinture noire. Les débutants quant à eux sont en kimonos blancs et ceinture blanche. Le moment juste pour porter le hakama est décidé par le pratiquant lui-même, après en avoir parlé avec des anciens ou le sensei. Choisir de porter le hakama implique d’assumer une liberté, mais aussi une responsabilité. Car l’on sait que les débutants prendront plus facilement pour modèles ceux qui portent la jupe noire traditionnelle. La question du grade est retournée comme un gant. La clé n’est pas à l’extérieur. C’est sa propre sensation que l’on doit affûter, pour reconnaître le moment juste. Bien sûr, on peut se tromper, on met le hakama trop tôt, ou trop tard. Mais le travail est enclenché. C’est en soi que l’on doit chercher. Quant à la ceinture noire, le sensei un jour la remet au pratiquant qu’il estime apte à la porter, ce dernier n’étant d’ailleurs jamais au courant de cette décision. Et c’est tout. La personne portera la ceinture noire. Pas de blabla. Le symbole est pris pour ce qu’il est: un symbole et rien de plus. Le chemin n’a pas de fin.

En voyant le sensei faire la démonstration du mouvement libre, dans lequel les techniques s’enchaînent spontanément, on repense au terme qui revient souvent dans les ouvrages et l’enseignement d’Itsuo Tsuda : « Le non-faire ». Et c’est probablement cela qui donne cette atmosphère si particulière au dojo, avec l’aube, l’odeur des fleurs devant le tokonoma et le vide. Une voie du non-faire. La séance s’achève. Le silence revient. On salue la calligraphie, le sensei. Ce dernier sort. Ensuite, les pratiquants quittent l’espace ou plient leur hakamas sur les tatamis.

Plus tard, après s’être changé, on se retrouve autour d’un petit déjeuner, vers 8H30, dans la salle qui jouxte les tatamis. On cherche à en savoir plus sur le fonctionnement du dojo. Pour que cet endroit vive, qu’il soit à la fois vivant et autonome financièrement, une énergie considérable est investie par les pratiquants. Certains ont fait le choix d’y consacrer une grande partie de leur vie. Ils sont un peu comme des uchi deshi japonais, des élèves internes. En plus de la pratique, ils gèrent la colonne vertébrale du dojo, relayés ensuite par les autres pratiquants qu’on pourrait associer à des élèves externes. Tout le monde participe, est encouragé à prendre des initiatives et à se responsabiliser. Un ancien résume l’enseignement reçu : « L’Aïkido. Le Katsugen Undo. Et le dojo. » La vie d’un dojo est ici un travail à part entière, une occasion unique de mettre en pratique en dehors des tatamis ce que l’on apprend sur les tatamis. Plutôt qu’un refuge, une serre, l’image serait plutôt celle d’un terrain à ciel ouvert au milieu de la ville, dans lequel on se met en jachère à l’aube, où l’on défriche ses mauvaises herbes pour laisser place, peu à peu, à d’autres floraisons. On regarde l’espace vide des tatamis une dernière fois avant de partir. Il paraît respirer. Le jour s’est levé et la ville à présent est dans un rythme rapide et bruyant. Elle nous attend. On quitte le dojo et l’on marche au dehors, avec un très léger sourire.

Dans un monde d’accumulation et de remplissage effrénés, il existe des endroits où l’on peut travailler par le moins. Celui-là en fait partie.»

Article de Yan Allegret paru dans Karaté Bushido de février 2014.

* Zeami. La tradition secrète du Nô. Traduction René Sieffert. Gallimard/Unesco.

Vers le mouvement du Non Faire

 

Bruno Vienne est cinéaste, réalisateur animalier et aventure humaine, membre de l’expédition TARA ARCTIC aubruno_vienne Pôle Nord, et également un ancien élève d’Itsuo Tsuda.

Au bout d’une trentaine d’années de pratique, il sent que c’est le moment de partager ce qu’il a compris et ressenti dans l’approche du Mouvement Régénérateur et de la pratique respiratoire de Maître Ueshiba (fondateur de l’Aïkido). Il nous invite à une plongée dans notre infini potentiel intérieur.

« Serons-nous capables de passer le cap pour une nouvelle humanité ?

Tout est là, c’est l’enjeu des prochaines années…

Les clignotants rouges sont allumés depuis déjà longtemps en ce qui concerne notre façon d’utiliser l’énergie et l’eau sur terre.
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Les calligraphies de M.Tsuda #1

Régis Soavi nous raconte sa découverte des calligraphies de Maître Itsuo Tsuda.

itsuo tsuda calligraphie« Quand j’ai commencé à enseigner l’Aïkido, comme beaucoup, j’avais une photo de Maître Ueshiba au Tokonoma. C’est comme ça que j’avais appris, on saluait en direction du maître. Quand je suis allé au dojo de Maître Tsuda pour la première fois, il y avait une calligraphie, imprimée par un de ses amis qui était artiste, à partir d’une gravure sur pierre très ancienne. C’était « Bodaï ». Cette calligraphie était là alors que je m’attendais à voir une photo de Maître Ueshiba… En plus son trait était gros… – un trait qui fait huit centimètres de large, c’est très large ! – et ça donnait une résonance différente, ça respirait autrement…
C’est une autre dimension.. Et le fait de voir la calligraphie à chaque séance… ça change tout.Lire la suite

Quand Me Tsuda récitait le Nô #2

tsuda_no_couleur_bordure2baniere-600x355Nous avons le plaisir de vous présenter une version restaurée de la vidéo de Maître Tsuda récitant le Nô.
Maître Tsuda, lors du stage d’été de 1981 à Coulonges-sur-l’Autize, récite un extrait de théâtre Nô. Avant de commencer, Maître Tsuda présente l’histoire.Lire la suite

Pour une écologie du corps humain

Décembre 2013, paru dans le quotidien italien « Il Manifesto ». Entretien avec Régis Soavi.

regis soavi aikidoAujourd’hui de nombreuses personnes avec toutes sortes d’idées politiques et d’autres sans idées politiques précises, se préoccupent de la façon dont leurs comportements individuels peuvent influer sur l’environnement : acheter des produits biologiques, de la production locale, mieux recycler les déchets, choisir des prestataires de services plus respectueux de l’environnement, réduire la consommation énergétique etc.

Au niveau du débat politique, malgré tout, la rhétorique écologiste fonctionne toujours, même en temps de crise.
En tous cas, l’attention portée collectivement aux conditions et à la qualité de la terre, de l’air et de l’eau est grande, pour diverses raisons, que ce soit par sens des responsabilités ou simplement par sens des affaires.

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Quand Me Tsuda récitait le Nô #1

Pour nous aider à découvrir ce que pouvait représenter le Nô pour Maître Itsuo Tsuda, et aussi pour ses élèves, ces moments de récitation qui avaient lieu certains soirs de stage, nous avons demandé à Régis Soavi (élève de maître Tsuda et enseignant d’aïkido depuis plus de trente ans) de raconter…

Maître Tsuda récitait le Nô à l’occasion des stages et si je me souviens bien, il le faisait deux fois pendant le stage – parfois Itsuo tsuda Nôune fois, parfois deux – après la séance de mouvement le soir. Il y avait des gens qui partaient, et puis comme on savait qu’il y avait un Nô, parce que quelqu’un le disait, on commençait à installer : on mettait la corde – une corde tressée blanche – qui délimitait la scène. Pendant ce temps là, Tsuda était dans sa pièce, et on s’installait sur les tatamis à un mètre de la corde à peu près, et on attendait que tout le monde soit parti – enfin tous les gens que le Nô n’intéressait pas ou qui trouvaient ça long ; il y avait un petit groupe qui restait. En général il y avait beaucoup de gens qui partaient. Parce que c’était en japonais ; Tsuda ne racontait pas systématiquement les histoires, parfois il disait jusque quelques mots : Lire la suite

Amateur ?

Itsuo Tsuda se considérait comme un écrivain, un philosophe. Et comme un amateur en Aïkido, pour le Nô et la calligraphie…

Et voici un extrait de Maître Tsuda qui nous éclaire à ce propos :

« Un mot sur l’enseignement ésotérique qui avait été pratiqué à l’époque féodale et conservé jusqu’avant la Deuxième Guerre itsuo tsuda seizaMondiale au Japon.
L’enseignement, qu’il s’agisse d’un art martial ou d’un métier traditionnel, était de deux sortes : l’une s’adressait aux amateurs, et l’autre à ceux qui voulaient en faire leur carrière.
Chose vraiment curieuse qui choquerait bien notre conception basée sur les principes de l’éducation moderne, c’est que l’enseignement complet n’était réservé qu’aux amateurs.
Que faisaient-ils, les vrais apprentis professionnels alors ? Ceux-ci vaquaient, du matin au soir, sans une minute de répit, aux travaux de ménage, au nettoyage de la maison et du jardin, aux soins à porter aux vêtements du maître, à la préparation de sa nourriture et de son bain, enfin à tout, et tous en parfaits esclaves. S’il y avait le moindre défaut dans ces travaux, le maître les réprimandait sévèrement. Et avec tout cela, ils n’avaient pas accès aux leçons dont jouissaient les amateurs.
Combien n’était-ce pas irrationnel ? C’était diamétralement opposé à l’enseignement moderne.
Irrationnelle, certes, dans un sens, cette méthode ne l’était pas dans un autre.
C’est que ces esclaves-apprentis brûlaient du désir de connaître l’enseignement du maître, d’autant plus qu’ils en étaient privés. Tout ce qu’ils pouvaient en obtenir était quelques paroles entendues au hasard du vent, des réprimandes, des gestes et des manières du maître, des bribes de démonstrations accordées aux amateurs, entrevues par la fissure d’une porte, etc.
Le désir étant intensifié par la privation, ils devenaient des espions, des voleurs de l’enseignement. Assoiffés, ils ne laissaient échapper aucun des détails qui leur parvenaient.
Le diamant est précieux parce qu’il est rare. S’il y en avait en abondance, on en aurait brûlé dans le poêle pour se chauffer.
Entre maître et amateurs, il y avait communication. Entre maître et apprentis, il y avait transmission inconsciente, d’âme à âme. Il y avait un travail intense de visualisation qui façonnait les derniers. Tout était axé sur la préparation du terrain chez les aspirants dont le succès ou l’insuccès dans leur carrière était une question de vie ou de mort, ce qui n’existait pas chez les amateurs.
Dans certains métiers, le maître choisissait un apprenti le moment venu, organisait une réception en son honneur, s’inclinait devant ce dernier, en s’excusant de sa dureté des années passées et déclarait qu’à partir de ce moment il n’était plus apprenti mais maître au même titre que lui. L’apprenti pouvait très bien en rester stupéfait, car durant ces années il n’avait peut-être rien appris de substantiel du tout.
Aujourd’hui, tout a changé. Partout dans le monde, l’éducation est standardisée. L’amateur viendra prendre des leçons pour son plaisir. L’apprenti professionnel aura un entraînement plus intense. Mais le problème du terrain reste.
L’homme est devenu, aujourd’hui, une sorte d’encyclopédie. Il connaît un peu de tout. Il est bien informé, non pour faire quelque chose, mais pour communiquer et pour faire un rapport. Il pourra étudier la natation, discuter sur son utilité, relater son histoire, sans bouger de son fauteuil, sans jamais se mettre dans l’eau. »

A la decouverte de l’Aïkido et du Mouvement Régénérateur, l’Art du Non-Faire

Que sont l’Aïkido et le Mouvement régénérateur ? Comment en faire des moyens pour vivre le quotidien ? C’est de cela dont nous parle Régis Soavi, disciple direct de Me Itsuo Tsuda, qui fut lui-même l’élève de Maître Ueshiba et de Maître Noguchi.  Article de  Francesca Giomo

De l’Aïkido je ne connaissais que le nom, avant d’être invitée à participer à quatre séances pour pratiquer ce « non-art martial » à la Scuola della Respirazione, rue Fioravanti à Milan.
Les séances d’initiation avaient lieu les lundis soirs à 7 heures, aucune partie théorique, seulement la pratique. On regardait d’abord la démonstration de la technique par les élèves plus anciens, ensuite, on l' »exécutait » directement.
L’Aïkido dont nous allons parler et que j’ai commencé à connaître est celui de Maître Itsuo Tsuda, élève du fondateur de la pratique , Morihei Ueshiba. Maintenant Régis Soavi poursuit la recherche commencée par Me Tsuda, en enseignant dans différents dojos en Europe, comme la Scuola della Respirazione à Milan. Tsuda de son vivant s’occupait aussi du Mouvement Régénérateur (Katsugen Undo), mis au point par Haruchika Noguchi, et qui est aussi pratiqué, en plus de l’Aïkido, au dojo de Milan. C’est de ces deux pratiques dont nous parle directement Régis Soavi, dans l’interview qui suit.

– Qu’est-ce que c’est l’Aïkido ? Peut-il être défini comme un art martial ?

L’Aïkido est un non-art martial. En fait l’origine de l’Aïkido, c’est un art martial qui s’appelle le Ju Jitsu. La vision de Maître Ueshiba a transformé cet art martial en un art d’harmonie et de fusion entre les personnes. C’est pour cela qu’il ne s’agit plus d’un art martial comme aux origines, mais d’un non-art martial.

– C’est donc Maître Ueshiba qui a inventé l’Aïkido ?

Oui, c’est Ueshiba, qui est mort en 1969. Mais le fait qu’à la base de l’Aïkido il y ait le Ju Jitsu, c’est important d’en avoir conscience parce qu’ainsi on comprend comment Ueshiba avec l’Aïkido en a changé l’esprit. Aï-Ki-Do signifie voie (do) de l’harmonie (aï) du Ki, voie de fusion du Ki. Sa ligne d’orientation a de fait transformé un art martial en quelque chose d’autre. Dans l’Aïkido on ne peut pas, par exemple, parler de se défendre, mais plutôt de se fondre.

– Ueshiba est le fondateur de l’Aïkido, mais l’enseignement de la Scuola della Respirazione se réfère, par contre, à Maître Itsuo Tsuda.

Oui, Tsuda est mort en 1984. A travers ses livres il a fait passer le message de Ueshiba, dont il fut l’élève pendant dix ans, comme moi j’ai été le sien. Après la mort de Ueshiba se sont formées différentes écoles d’Aïkido. Certaines ont préféré retourner à un art martial type Ju Jitsu, d’autres ont fait de l’Aïkido un sport. Nous cherchons à comprendre ce qu’a dit Maître Ueshiba en réalité.

– Maître tsuda a connu Maître Ueshiba assez tard dans la vie ? Pratiquait-il des arts martiaux auparavant ?

Tsuda était un intellectuel. Il n’avait jamais pratiqué d’arts martiaux. Il avait étudié en France avec Marcel Granet et Marcel Mauss, il était intéressé par le Ki . Il a commencé ses recherches dans cette direction et il a découvert d’abord Katsugen Undo, et ensuite l’Aïkido . Tsuda, grâce à Ueshiba a vu comment on pouvait utiliser le Ki dans l’art martial. Il avait 45 ans quand il a commencé, sans avoir jamais pratiqué avant ni karaté, ni Judo ni aucun autre art martial.

– Ce n’est pas facile pour un occidental de comprendre ce qu’est que le Ki.

Tout le monde en parle à présent. Il suffit de penser au Taï Chi Chuan, au Qi Qong… Tout le monde le connait du point de vue mental, cependant très peu en font l’expérience du point de vue physique. Mais cela, on ne peut pas l’expliquer. Chacun doit le sentir, il n’existe pas d’explication. Ca ne nous intéresse pas, l’explication de ce qu’est le Ki, ce qui nous intéresse c’est seulement comment l’utiliser. C’est un peu comme expliquer ce qu’est l’amour. Aujourd’hui on peut faire des analyses de l’odeur des femmes, de celle des hommes, etc… Mais ça ne suffit pas, sinon nous ne sommes que des animaux… On n’explique pas l’amour, l’amour est une rencontre entre deux êtres et n’arrive pas parce que lui a la barbe, etc, etc… Il en est ainsi aussi pour le Ki.

– En parlant de la pratique de l’Aïkido, comment s’articule une séance ?

Une séance d’Aïkido est un moment spécial de la journée. Je pratique chaque jour, on peut y retrouver un certain aspect sacré. Au début de la pratique, il y a des gestes rituels dont il n’est pas important de connaître le sens, mais c’est fondamental de les faire, cela procure quelque chose. Il y a aussi la récitation du norito (un texte d’origine shintoïste récité en japonais), qui est une récitation de purifcation. Personne ne sait ce que veulent dire ces paroles entonnées, mais quand la récitation est bonne, il y a une vibration interne qui agit. Cela peut sembler très mystique. Mais si quelqu’un écoute des lieders de Schubert, par exemple, exécutés par un bon chanteur, s’il ne connaît pas l’allemand il ne comprend rien, mais quand il écoute le chant, il se passe quelque chose soit de triste, soit de joyeux, il y a un effet généré. Comme quand on regarde une représentation du théâtre Nô, on ne comprend rien, c’est en japonais, mais les gestes et les mouvements créent des effets. Et ce n’est pas mystique, mais réel.

– Quand nous avons assisté à une des dernières parties de la séance, la partie du mouvement libre, grâce à la succession des attaques et des « fusions », il nous semblait assister à une improvisation…

RS – Oui, en fait, il s’agissait d’une improvisation.

– Il faut une technique spéciale pour faire le mouvement libre ?

Même s’il s’agit d’une improvisation, il y a des gestes un peu rituels. On ne peut pas attaquer au hasard, mais d’une certaine façon, ça dépend de la posture de celui qui est attaqué, disons comme ça. Les gestes de l' »attaquant » correspondent à la posture de celui qui est « attaqué ». Mais dans le cas d’une improvisation, comme quand des musiciens improvisent ensemble, il y a toujours harmonie, autrement cela engendre le chaos. Donc on dépasse la technique et on crée l’harmonie. Tout le monde peut le faire. Chacun le fait à son niveau. Au début on le fait plus lentement, avec une technique que l’on connait. On n’invente pas quelque chose de vraiment nouveau.

– Quelle importance a la respiration dans l’Aïkido ?

Quand on parle de respiration dans un tel contexte, on parle du ki. Il ne faut pas penser en termes de respiration au niveau des poumons. C’est une respiration du corps qui permet d’être plus en harmonie. Quand on agit c’est expiration, quand on reçoit c’est inspiration.
La respiration pulmonaire, quand on commence à pratiquer, devient plus ample. Tout le corps respire et devient plus élastique et souple, le Ki s’écoule mieux. En ce sens la respiration sert à assouplir les personnes, à trouver un rythme dans la pratique, car si quelqu’un ne respire pas correctement, au bout de cinq minutes il n’a plus de forces. Pour cette raison, au début des séances on pratique lentement, parce que l’on harmonise les gestes à travers la respiration. Les gestes, donc, sont harmonisés par la respiration.

– Au début de la séance, il y a le maître qui fait une respiration très particulière, très forte, mais en fonction de quoi exactement ?

Cette respiration sert pour expirer à fond, pour vider. Il y a une déformation habituelle commune à beaucoup de personnes par rapport à la respiration. Aujourd’hui, en fait, les personnes ont tendance à retenir toujours un peu d’air, ils ne respirent pas à fond. Ils retiennent la respiration pour être toujours prêts à se défendre, à donner des réponses. A la fin la respiration, n’étant jamais réellement vide, ne peut être profonde et le souffle manque. Donc, la séance commence en faisant sortir tout l’air, comme ça avec lui sortent aussi les pensées. Elles deviennent vides, nouvelles.

– Où est-ce que l’Aïkido agit au niveau physique ? Quel type de réponse musculaire cela exige-t-il du corps ?

C’est comme dans la vie quotidienne, normalement on utilise tous les muscles, dans l’Aïkido aussi. C’est vrai, par contre, que certaines écoles d’Aïkido ont cherché à faire devenir le corps plus fort. Notre Ecole ne veut pas cela. On ne veut pas être plus fort, juste moins faible. Les muscles ne doivent pas être plus forts pour faire quelque chose de spécial. Avec l’Aïkido on bouge normalement et on fait des gestes quotidiens… comme courir, tourner, gestes normaux que par contre on fait avec une attention spéciale.

– Est-il possible de reporter cette « attention spéciale » dans sa propre vie quotidienne ?

Bien sûr, sinon l’Aïkido ne sert à rien. Certains viennent ici pour devenir plus forts, pour se défendre, mais non. L’Aïkido sert à sensibiliser, à devenir plus sensible et donc sert dans la vie quotidienne. On retrouve une certaine souplesse. Si avant la respiration était trop courte et haute, petit à petit, elle devient plus calme. Cela pour interagir avec les enfants, dans les relations de travail… C’est la vraie utilité de l’Aïkido, servir dans la vie quotidienne.

– Vous pratiquez toujours le matin très tôt ? Pourquoi ?

Moi oui, dans l’Ecole Itsuo Tsuda je pratique ainsi, mais tous ceux qui font l’Aïkido ne pratiqunt pas le matin tôt. Je préfère le matin parce que l’on est plus dans la dimension de l’involontaire, c’est une condition qui permet au corps de se réveiller et de se préparer à la journée.

– A la Scuola della Respirazione on pratique aussi Katsugen Undo, c’est à dire le Mouvement Régénérateur. Quelles sont ses origines ?

C’est une découverte de Maître Noguchi. Au début Noguchi était un guérisseur. Il faisait passer le ki aux personnes pour qu’elles aillent mieux. Mais à un moment donné, il a découvert que la capacité humaine à se guérir tout seul était innée, mais ne fonctionnait plus, ou moins bien. C’est lui qui a découvert qu’en faisant Yuki, c’est-à-dire en faisant passer le ki avec les mains, les corps bougent tous seuls et que cela permet une rééquilibration du corps. Noguchi, donc, a trouvé que certains mouvements permettent au corps de réveiller sa capacité à s’auto-guérir. C’est pour cela qu’est né le Mouvement Régénérateur ou Katsugen Undo, exercice qui permet au corps de réveiller des capacités qu’il ignore détenir.
Tsuda a introduit le Mouvement Régénérateur en France et moi je m’y suis intéressé car j’ai trouvé le lien qu’il y avait entre l’Aïkido et le Mouvement Régénérateur. J’ai réalisé l’existence de tels liens par le fait que quand un corps est sain et retrouve ses capacités, l’Aïkido ne peut plus aller dans le sens de la lutte contre les autres, mais au contraire la volonté d’agir ainsi disparaît. Donc le mouvement régénérateur est très important, à mon avis il est difficile de pratiquer l’Aïkido dans notre école sans le connaître.

– On ne peut s’initier au Mouvement Régénérateur qu’en participant aux stages que vous faites tous les deux mois ?

Pendant le stage je fais des conférences, j’explique et je montre les « techniques » qui permettent de se mettre dans l’état où le mouvement peut se déclencher. Je reviens tous les deux mois pour permettre aux personnes qui pratiquent régulièrement de continuer dans « le bon chemin ». Beaucoup peuvent dévier, peut-être justement parce que dans le Mouvement Régénérateur, il n’y a rien à faire, en réalité, seulement être présent, fermer les yeux, vider la tête. Certains par contre pensent que c’est mieux de faire des séances accompagnées de musique etc, etc….Mais le chemin est ce qui est le plus simple.

– Le Mouvement Régénérateur est-il une chose que nous avons déjà, mais que nous avons oubliée ?

Pas vraiment. Le Mouvement Régénérateur, c’est une activité humaine normale, ce que nous avons oublié c’est de laisser notre corps vivre tout seul. Nous avons perdu la foi en notre corps, en nos capacités, c’est comme si on était traumatisé. Le Mouvement Régénérateur permet de retrouver cela : si avant je ne pouvais pas faire certaines choses, ensuite je peux les faire. J’ai seulement entraîné ma capacité àagir, je ne fais rien d’autre. Cette capacité se trouve dans le système moteur extrapyramidal, le système involontaire. Quand il est entraîné, on retrouve la capacité à se rééquilibrer tout seul. C’est cela la capacité que nous avons déjà. Même les personnes qui ne font pas le Mouvement Régénérateur savent se rééquilibrer toutes seules : quand quelqu’un est fatigué il va au lit, dort et pendant le sommeil le corps bouge,ceci est la capacité du corps à se rééquilibrer. Le Mouvement Régénérateur est une chose que tout le monde a encore un peu, mais la capacité de faire se déclencher le mouvement s’amoindrit, à travers l’entraînement de l’extrapyramidal, on la retrouve.

– Qu’est-ce que le système moteur extrapyramidal ?

C’est le système involontaire, qui permet au corps de se rééquilibrer. Mais le Mouvement Régénérateur agit aussi sur le système immunitaire, qui ne dépend pas du système extrapyramidal, tout en étant aussi une capacité involontaire.
Le mouvement de notre corps n’est pas quelque chose que l’on peut apprendre, mais seulement découvrir, accepter. Le Mouvement Régénérateur agit sur beaucoup de choses, par exemple sur la capacité à maintenir la température du corps, mais pour chaque personne c’est différent, il n’y a pas de mouvement identique ni de réaction identique parce que chaque personne est différente.

– Le maître, face à des personnes qu’il ne connaît pas, doit avoir une sensibilité particulière pour comprendre de quel mouvement chaque participant a besoin ?

Non, car le maître ne peut pas faire le mouvement pour l' »élève », parce que le mouvement est spontané, donc chacun doit trouver le sien. Un entraînement du système involontaire doit commencer par le fait de laisser la carte blanche à l’involontaire. Donc pendant le stage j’explique, je fais faire des exercices, je fais seulement « yuki ». Quelques fois je peux aider la personne à se vider la tête avec quelques techniques mais ensuite le mouvement se déclenche tout seul. C’est comme lorsqu’une personne se gratte, elle sait où et comment le faire, sans que personne ne lui dise rien.

– Qu’est-ce que signifie yuki et faire yuki ?

Yuki signifie ki joyeux et faire yuki  » faire passer le ki joyeux », mais c’est une interprétation…On le fait en posant les mains sur le corps de l’autre.

– On parle de rééquilibre du corps, mais le Mouvement Régénérateur n’est pas une thérapie, mais des exercices qui permettent le réveil de quelque chose…

Oui, parce que la thérapie veut dire que l’on s’occupe du symptôme de la maladie et qu’on prend une responsabilité par rapport à cela. Pas ici. Ici on laisse seulement le corps faire son travail. Si les personnes ont des problèmes et ont besoin de quelque chose, on peut faire yuki et comme ça on active la capacité du reste du corps. Donc ce n’est pas une thérapie. Il y a des conséquences thérapeutiques, cela on peut le dire.

– Tout le monde peut pratiquer le Mouvement Régénérateur ?

Non. C’est déconseillé aux personnes qui ont subi des greffes, parce que si une personne a subi des greffes elle a dans son corps une partie d’une autre personne. Avec le Mouvement Régénérateur, son corps va avoir tendance a expulser la partie qui lui est étrangère. En fait, celui qui subit une greffe doit prendre des médicaments qui lui permettent de faire accepter à son corps l’élément étranger. Le Mouvement Régénérateur active les capacités du corps à se rééquilibrer, donc agit dans le sens de l’expulsion de ce qui est étranger à lui-même. Ca peut bien se passer, par contre, si c’est une greffe avec une autre partie du propre corps de la personne, comme de la peau prise à un endroit et qui est mise à un autre. On n’accepte pas non plus des personnes prenant des médicaments forts, comme la cortisone etc… car ces médicaments vont dans le sens de la « désensibilisation » des personnes, au contraire le Mouvement Régénérateur leur fait retrouver une sensibilité plus vive.

– Combien d’années faut-il pratiquer pour conduire une séance de mouvement Régénérateur ?

Ca n’a pas de sens de parler d’années. Ce sont les pratiquants eux- mêmes qui font les séances. Une année de pratique, cela suffit. Bien sûr pour conduire une séance la personne doit avoir une respiration suffisamment calme et une attitude juste, cordiale, simple, ne pas déranger les autres. En fait, c’est seulement l’involontaire des pratiquants qui agit.

– Pendant la séance, ne peut-il pas arriver des choses sur le plan émotif de la part des personnes les plus fragiles ?

Il n’arrive rien de tout ça, car on découvre que le Mouvement Régénérateur est vraiment naturel. C’est comme si je disais qu’en se grattant quelqu’un se fait saigner. Les personnes ont des tensions dans l’intérieur d’elles-mêmes, mais le Mouvement Régénérateur ne les fait pas sortir , il les fait fondre . S’il y a quelque chose qui n’a plus raison d’être, cela fond.

– Pour permettre au Mouvement Régénérateur de se déclencher, il faut d’abord libérer la tête des pensées, faire « le vide mental », mais comment cela vient-il ?

Pour faire le vide mental, il faut commencer par laisser tomber les pensées qui arrivent. Le vide signifie que s’il y a des pensées, elles passent. Le mental a de toute façon besoin d’agir, mais les pensées n’ont pas d’importance. Au début c’est un peu difficile, mais après on ne s’en préoccupe plus et petit à petit tout va de soi…

Article de  Francesca Giomo  publié sur la web revue  « Terranauta » le 04/01/2006.

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Simple comme respirer

Rencontre avec Régis Soavi

Le rendez-vous est à sept heures moins le quart du matin, dans le quartier chinois de Milan. Le lieu est un ancien garage transformé en un dojo traditionnel et « spartiate », dans lequel, à peine entré, on se voit indiquer, gentiment mais avec fermeté, d’ôter ses chaussures. Les pratiquants arrivent peu à peu, les visages ensommeillés ; ils se disent bonjour en murmurant, comme pour éviter de rompre l’atmosphère blafarde d’un Milan auquel il reste à se secouer de la torpeur de l’aube.
J’avais été invitée à une séance d’aïkido à Milan par Régis Soavi, un Français, pour un des stages qu’il conduit périodiquement en Italie. Régis Soavi enseigne et transmet le message d’Itsuo Tsuda (1914 – 1984) qui fut élève direct de Morihei Ueshiba. J’avais lu quelques livres de Tsuda, un Japonais installé en France. Étranges livres que les siens, qui n’appartiennent ni au genre « arts martiaux », ni au genre « essais », ni au genre « récits ». Dans l’école de Tsuda convergent deux expériences fondamentales, l’aïkido et le mouvement régénérateur. J’ai cherché à approfondir le sujet avec Régis Soavi.

Qui était Itsuo Tsuda

Vous avez été élève direct de Me Tsuda. Parlez-moi un peu de lui.

C’était un homme simple. Nous l’appelions simplement monsieur Tsuda. Moi-même, je n’ai commencé à l’appeler maître que dans les dernières années. Il tenait beaucoup à être considéré avant tout comme un philosophe et un écrivain. Sa recherche était personnelle. Quand on le rencontrait, on se rendait immédiatement compte de sa forte personnalité, mais, en même temps, il était un asiatique comme un autre. Si on le croisait dans la rue, on ne se rendait pas compte qu’il était un expert en arts martiaux, il semblait un Japonais comme tant d’autres. Quoi qu’il en soit, sur les tatamis, c’était une découverte. Tsuda s’adressait à chaque personne directement, il ne parlait jamais en général. Le matin après l’aïkido nous prenions le café ensemble et, là, il nous racontait des histoires en s’adressant à tous ; mais chaque fois, nous comprenions qu’il voulait atteindre certaines personnes en particulier. Ce qui le caractérisait était surtout la simplicité.

Je lis la biographie de Tsuda : « A seize ans il se révolta contre la volonté paternelle qui le destinait à devenir l’héritier de ses biens ; il quitta sa famille et se mit à errer à la recherche de la liberté de pensée. Après s’être réconcilié avec son père, il se rendit en France en 1934, où il étudia sous la direction de Marcel Granet et Marcel Mauss jusqu’en 1940, année de son retour au Japon. Après 1950, il s’intéressa aux aspects culturels du Japon, étudia la récitation du nô avec maître Hosada, le seïtai avec maître Haruchika Noguchi, et l’aïkido avec maître Morihei Ueshiba. Itsuo Tsuda revint en Europe en 1970 pour diffuser le mouvement régénérateur et ses idées sur le ki. » Qu’a fait Tsuda pendant la Seconde Guerre mondiale ?

En 1940 il fut mobilisé et dut rentrer au Japon avec le dernier bateau qui traversa le canal de Suez. Puis le canal fut fermé. Il fut enrôlé et exerça une fonction administrative dans l’armée. Il n’a jamais combattu. Aussitôt après la guerre, il a travaillé pour la compagnie Air France comme interprète. Et c’est ainsi qu’il a rencontré maître Ueshiba. André Nocquet, un judoka français, était venu au Japon pour découvrir l’aïkido, et, comme il ne parlait pas japonais, il a cherché un interprète; cet interprète était Tsuda, qui, jusqu’à ce moment-là, ne savait rien de l’aïkido; mais cela le passionna aussitôt.

Tsuda a-t-il connu d’abord Ueshiba ou Noguchi ?

Noguchi. Il avait environ trente ans quand il l’a connu, alors qu’il en avait quarante-cinq quand il a rencontré Ueshiba.

Que signifie le fait qu’il n’ait pas voulu accepter l’héritage familial ?

Son père faisait partie d’une famille de samouraïs qui, avec la modernisation Meiji, étaient devenus des industriels et des chefs d’entreprise. Tsuda ne voulait pas travailler dans l’entreprise familiale. Il voulait mener sa propre vie. Au début cela n’a pas été sans difficulté; il a même travaillé dans une usine chimique. Puis il s’est réconcilié avec son père, et c’est alors qu’il a décidé de poursuivre ses études en France. Tsuda aimait beaucoup la France.

L’aïkido, respirer

Dans la pratique respiratoire, le battement de mains (1) précède et suit la récitation du Norito (2).

Le norito est un texte shintoiste récité en japonais. Cette récitation permet de créer une résonance chez les pratiquants.

Selon vous l’aïkido est-il un art martial?

Non, vous connaissez déjà la réponse. L’aïkido est un non-art martial : c’est la pratique du « non-faire ». Maître Ueshiba, à une autre époque, aurait pu répondre que l’aïkido est un art martial. Cependant, si je dis qu’il n’en est pas un, on me rétorque : « mais alors c’est une danse ». Voilà pourquoi je définis donc l’aïkido comme un « non-art martial ». C’est de toute façon quelque chose de différent ; de fait, maître Ueshiba l’a appelé aï-ki-do. On l’a souvent traduit par « voie de l’harmonie », mais la définition la plus appropriée est « voie de fusion du ki ». Deux personnes peuvent fusionner. Elles font beaucoup plus que s’harmoniser. De deux elles font Un, puis elles redeviennent deux. Dans les arts martiaux, habituellement, deux adversaires s’affrontent puis il n’en reste plus qu’un ; par contre, dans l’aïkido, il y a la fusion de sensibilité. Dans notre école, celui qui attaque, attaque ; l’autre se fond ; il prend, absorbe, et de deux fait un. Il agit de telle sorte que l’autre commence à faire un peu partie de lui. De cette façon, il désarme. L’attaque ne fonctionne plus.

Par conséquent, on apprend à prendre la responsabilité aussi pour l’autre ? Autrement dit, dans un rapport entre deux personnes, la volonté de l’une d’elles suffit pour modifier la qualité de cette relation?

On apprend à prendre sa propre responsabilité. Dans notre école, l’attaquant aide l’autre qui n’arrive pas encore à « créer la fusion », et la favorise. S’il attaquait brutalement, le débutant ne réussirait pas à réaliser cette fusion ; mais, en le guidant, il lui fait redécouvrir sa capacité de mouvement. Cette capacité, il la possède déjà. Si, alors qu’on traverse la rue, une voiture arrive à l’improviste, on fait un saut de côté. C’est l’art de l’esquive. Ces capacités émergent spontanément dans des circonstances exceptionnelles. Ici, nous les réintroduisons, de manière à ce qu’elles deviennent plus naturelles, qu’elles agissent à chaque instant de notre vie.

Vous pratiquez tous les jours tôt le matin ? Pourquoi ?

Maître Ueshiba pratiquait le matin, maître Tsuda aussi, j’ai continué à pratiquer le matin. C’est une première raison. La seconde, c’est que seules viennent les personnes décidées et motivées, car pour venir à cette heure-là il faut se lever vers cinq heures et demie. Le matin, nous sommes plus frais qu’en fin de journée et il est plus facile de pratiquer le « non-faire », tout du moins pour les débutants ; nous sommes plus « involontaires », ainsi à moitié endormis, et nous ne sommes pas encore tout à fait dans notre « être social » qui nous sert pendant la journée pour rencontrer des gens et exercer notre travail : sourire quand il le faut, ou ne pas sourire, remercier, etc. Le matin on arrive au dojo encore propre, peu structuré, et par conséquent il y a quelque chose de plus vrai.

En quoi votre aïkido se différencie-t-il des autres écoles ?

Il n’y a pas de différences, c’est l’aïkido. Je ne sais pas ce qui se fait aujourd’hui dans les autres organisations, par exemple à l’Aïkikaï que j’ai quitté il y a vingt ans. Je crois cependant que certaines choses ont été oubliées. Par exemple, la première partie de la « pratique respiratoire » que maître Ueshiba faisait tous les matins et que nous avons conservée. De celle-ci, dans d’autres écoles, quelques formes ont été maintenues, mais une grande part a été perdue. Je pense que ces écoles se sont adaptées davantage aux Occidentaux et à notre époque, quant à moi je préfère rester plus traditionnel.Dans nos séances d’aïkido, il y a une première partie, où l’on pratique seul pendant environ vingt minutes, et une seconde, où l’on pratique à deux : un des partenaires attaque et l’autre exécute la technique ; il s’agit alors des mêmes techniques que celles pratiquées à l’Aïkikaï ou chez maître Kobayashi, ou chez tout autre maître. La différence réside dans la façon de le faire, une façon qui donne beaucoup plus d’importance au partenaire ; on tient complètement compte de lui, et, en cela, je crois que ce qui a joué un rôle fondamental, c’est notre pratique du katsugen undo.

Le mouvement régénérateur

Qu’est-ce que le katsugen undo ?

itsuo tsuda

Il y a dans notre école deux pratiques unies par un esprit commun : l’aïkido, dont nous venons de parler, et le mouvement régénérateur, que Tsuda avait appris de maître Noguchi : un « mouvement qui permet le retour à la source ». C’est celui-ci qui a permis de mieux comprendre l’aspect « non-faire » de l’aïkido. Souvent, quand des personnes arrivent d’autres dojos, je vois qu’elles « ont » une technique : elles répondent aux attaques d’une certaine façon, mais il n’y a plus rien de spontané, tout est calculé, enregistré, appris, ordonné.

Et le mouvement régénérateur serait censé ramener l’individu à la spontanéité ?

Oui, c’est l’art de la spontanéité par excellence.

Il dérive du seïtai de Noguchi, si j’ai bien compris ?

Oui.

Que veut dire seïtai ?

Cela veut dire « terrain normal » ; le seïtai soho, par exemple, est une technique pour « seïtaiser » les individus, c’est-à-dire leur donner la possibilité de retrouver le terrain normal ; le katsugen undo, lui, est le mouvement du système moteur extrapyramidal, le mouvement involontaire qui se déclenche tout seul et « seïtaise » l’individu. Il ne s’agit pas d’une méthode d’acquisition, au contraire, c’est une voie de dépouillement ; on n’acquiert pas une plus grande souplesse, on se libère plutôt de la rigidité. On n’acquiert rien, on perd des choses, on se libère de ce qui nous gêne. C’est important dans l’aïkido également. L’aïkido n’est pas une voie pour « acquérir » des techniques, ou pour « obtenir » des résultats, mais plutôt pour retrouver des choses très simples. A ce sujet maître Tsuda parlait de « redevenir un enfant sans être puéril ».

Ueshiba connaissait-il le seïtai ? Comment le seïtai et l’aïkido se sont-ils rejoints ?

C’est Tsuda qui a réalisé cette union. Je ne crois pas que Ueshiba connaissait le seïtai. Par contre, Maître Noguchi était allé voir une démonstration de Ueshiba, à propos de laquelle il avait dit : « C’est bien. » Et au Japon, cela suffit.

Le ki

Noguchi a-t-il fondé le seïtai, ou bien existait-il déjà une tradition du seïtai qu’il aurait perpétuée ?

Non, c’est lui qui l’a créé. Au début, Noguchi était un guérisseur, jusqu’à ce qu’il « découvre » le mouvement involontaire. Un jour, il a pris conscience que les gens tombaient malades, venaient le voir ; il faisait passer le ki, ils guérissaient et s’en allaient ; puis ils retombaient malades et revenaient le voir· Ce constat aurait fait le bonheur de n’importe quel autre thérapeute qui se serait fait ainsi une clientèle fixe. Mais Noguchi partait d’un point de vue différent : « A quoi sert-il que je les guérisse vu qu’ils retombent malades ? Et chaque fois qu’ils tombent malades, ils sont dépendants de moi. » Pour lui c’était absurde. Il a découvert qu’avec le katsugen undo, on n’a pas besoin de quelqu’un qui nous guérisse, le corps n’a besoin de personne, il fait tout, tout seul.

Peut-on donc dire que notre ki nous guérit ?

Non, le ki ne guérit pas. Le ki active la capacité vitale de l’individu, mais nous sommes déjà pleins de ki ! Si notre corps travaille normalement, nous n’avons besoin de rien d’autre. Si j’ai des microbes dans le corps, celui-ci fait monter la fièvre et produit des antibiotiques « home made », des anticorps, etc. Noguchi ne faisait rien d’autre que d’activer la vie quand les individus étaient trop faibles. Ce qui est encore plus intéressant, c’est que les individus eux-mêmes peuvent activer la vie tout seuls, sans avoir besoin de personne, sans avoir à demander que quelqu’un le fasse pour eux.

Est-ce que cette méthode fonctionne pour guérir ?

On ne guérit pas. Si on se casse un bras, une fois que l’os est remis en place, qu’est-ce qui fait qu’il se ressoude ? Ce ne sont pas les médicaments, ce ne sont pas les médecins, et ce n’est pas non plus le ki. Même si on ne fait rien du tout, les os se ressoudent, simplement parce qu’on est vivant ! Si on retrouve cette capacité, tout le corps fonctionnera de cette manière.

Et en ce qui concerne le cancer, que se passe-t-il ? C’est plus difficile de faire fonctionner des cellules qui sont devenues folles ?

Dans le cas du cancer, il s’agit d’une paresse du corps ; celui-ci est tellement abîmé qu’il est sur le point de mourir. Mais il y a des gens qui survivent au cancer. Comment cela advient-il ? Cela ne me regarde pas, car je ne m’occupe pas de thérapie, je ne me soucie pas de guérir les gens. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a des personnes qui n’ont pas laissé travailler leur corps; à chaque petit problème, elles ont pris des médicaments. Aujourd’hui les choses se passent de cette façon également en ce qui concerne la naissance, la grossesse ; dès le commencement même de la vie, on est médicalisé, hospitalisé, bien qu’il s’agisse d’évènements naturels, où la vie travaille.

Peut-on dire alors que ce sont les idées qui sont malades?

Pas seulement. C’est un ensemble. Cependant, ce que Noguchi a apporté de nouveau, c’est la possibilité pour qui le veut de se réveiller. Il ne s’agit pas de réveiller les individus à tout prix, ni de proposer une méthode géniale qui guérira tout le monde. Cela peut servir seulement aux personnes qui ont le désir d’aller dans une certaine direction. Les autres, les paresseux, n’ont rien à faire ici. Dans cette société, il y a déjà un nombre infini de spécialistes qui s’occupent d’eux : les médecins, les prêtres, les psychanalystes, les gourous, etc.Quant à moi, je préfère vivre ma vie totalement, je préfère qu’on n’ait pas besoin de s’occuper de moi.

Dans notre journal, nous avons entamé une discussion sur le ki, sur la façon dont chaque discipline orientale l’interprète et l’utilise. Il serait intéressant d’entendre également votre point de vue.

Le « ki » est un mot intraduisible aujourd’hui. Le ki a mille formes : le bon ki, le mauvais ki· il s’agit de quelque chose d’indéfinissable. Quand on entre dans un lieu, dans une ambiance, on peut dire qu’on sent un certain ki. Mais ce qui semble un ki agréable pour certains peut paraître tout à fait désagréable pour d’autres. Dans l’aïkido, il y a effectivement le ki de l’attaque qui arrive. Quelquefois, en marchant dans la rue, on sent quelque chose sur la nuque. On se tourne et l’on ne voit personne, puis on s’aperçoit que, sur un toit, un chat nous regarde. On a senti le ki du regard du chat. Comment expliquer cela ? On le constate, mais quant à pouvoir l’expliquer· être en harmonie avec le ki. Mais quel ki ? Ce n’est pas simple.

Je me souviens d’une de vos conférences où vous disiez que, quand on souffre, il est naturel de poser la main sur l’endroit douloureux. Par exemple, si on a mal à la tête, on pose naturellement la main sur la tête, et c’est déjà une façon d’utiliser le ki.

Oui, « poser la main » c’est yuki. Quand on a mal à la tête, on y met la main et le ki passe. De cette manière, le ki se concentre. Le ki est déjà là, il circule, mais on le concentre. Quand on a mal quelque part, on pose les mains à cet endroit-là, sans même y penser, cela se fait spontanément. Au contraire, quand on fait yuki à quelqu’un, il y a en plus la concentration, la direction.

Donc dans votre école, vous vous faites yuki les uns les autres ?

Quand nous pratiquons le mouvement régénérateur nous faisons aussi l’exercice de yuki. Néanmoins, plus que « faire » yuki, on le redécouvre. On retrouve quelque chose que tout le monde connaît déjà, une connaissance qui remonte à quand nous étions enfants.

La traduction de yuki ?

Ki joyeux

La perception du sacré

Le seïtai se réfère-t-il, de près ou de loin, à une tradition religieuse, comme l’aïkido ?

Ni l’un ni l’autre ne suivent un credo religieux.

Mais Ueshiba était tellement influencé par la secte Omoto-kyo (une secte shintoïste) que dans sa pensée l’aïkido et la pratique religiregis soavi aikidoeuse ne sont pas toujours bien faciles à distinguer.

Mais l’aïkido en lui-même n’est pas du tout religieux. Il s’inscrit dans une tradition du sacré, cela oui. Ueshiba avait sans aucun doute un rapport très fort au sacré. Maître Tsuda aussi considérait le dojo comme un espace sacré. Du reste, qu’est-ce que le dojo ? C’est un espace où nous pratiquons la Voie. Et la Voie est représentée en japonais par l’idéogramme du tao. On ne pratique pas la Voie n’importe où. Il faut un espace consacré à cet effet.

Mais qu’est-ce que le sacré pour vous ?

Je n’arrive pas à en donner une définition précise. Reste le fait que les gens disent : « le sacré oui, la religion non ! » Une particularité de notre école est que l’on ne pratique pas devant une photo de Ueshiba ou de Tsuda, mais devant une calligraphie ; la calligraphie accrochée dans ce dojo, par exemple, est « Mu », le vide.

Est-ce la même dans chaque dojo ?

Non. À Toulouse, il y a une calligraphie qui signifie « le dragon sort de l’étang où il demeurait endormi ». A Avezzano, la calligraphie signifie Bodaï, c’est-à-dire l’état d’éveil, de l’illumination.

Quelle est la signification de cette habitude ?

Pratiquer devant une calligraphie crée une ambiance différente que si l’on pratique devant une photo. Me mettre devant une calligraphie qui signifie « le vide », personnellement, me remplit. Pratiquer devant la photo de quelqu’un, quand bien même il s’agirait du fondateur de l’école, me paraîtrait témoigner d’un attachement religieux, dévot. Ueshiba ne pratiquait pas devant une photo. Une calligraphie est « vide ». Et puis je tiens beaucoup à ce que les personnes qui viennent dans un dojo comprennent le sens du sacré mais aussi qu’il n’y a pas de dieux à vénérer ici.Nous ne nous occupons pas des croyances religieuses ou politiques des personnes. En même temps ce lieu n’est pas seulement physique. Ce n’est pas un gymnase, où l’on s’entraîne, on sue et on se douche. C’est un dojo permanent, où ne se pratiquent que l’aïkido et le mouvement régénérateur.

Je pense que les gens sont aussi intéressés par l’origine culturelle, philosophique ou religieuse des disciplines qu’ils pratiquent. Dans la tradition chinoise par exemple, les arts martiaux classiques sont nés, ou tout au moins ont connu un grand développement, à l’intérieur des monastères bouddhistes et taoïstes.

Tout a commencé avec la religion. L’art en Europe a commencé aussi avec la religion. Maintenant, c’est la publicité qui donne son impulsion à l’art. La publicité est la nouvelle religion. Ueshiba lui-même disait que l’aïkido n’est pas une religion, mais qu’il éclaire les religions, en en permettant une meilleure compréhension. Du reste, lui-même récitait le norito devant un petit autel bouddhiste ou shintoïste, ou même devant une image de Jésus.

Pourquoi récitez-vous le norito, cette invocation shintoïste, avant la pratique ?

Elle n’est pas shintoïste. Je ne sais pas ce qu’elle est. Je dis qu’elle n’est pas shintoïste parce que c’est quelque chose de plus ancien, quelque chose qui a été par la suite adopté par le shintoïsme. Maître Ueshiba parlait dans ce cas de kotodama. Qu’est-ce que le kotodama ? C’est la résonance.

Comme un mantra ?

Si on veut. Le shinto puise à des origines plus anciennes ; de la même manière que le christianisme a intégré les traditions plus anciennes de la Pâque (qui est à l’origine une fête hébraïque) et du Noël (les saturnales romaines, le « yule » celtique et nordique).

En quoi consiste le norito ?

C’est un petit texte. Il faut quelques minutes pour le réciter.

Vous apprenez aux pratiquants le sens de ces mots ?

Non. Ce qui compte le plus c’est la vibration, la résonance.

Ainsi les gens acceptent de participer à quelque chose qu’ils ne comprennent pas ?

Oui.

Mais vous, comprenez-vous le sens de ce texte ?

Non. C’est la sensation intérieure qui m’importe le plus. Nous faisons tant de choses que nous ne comprenons pas, mais que nous sentons.

Chacun sait déjà ce dont il a besoin

A qui aborde un art martial, on demande toujours une grande confiance envers le maître. Le pratiquant suppose qu’un jour il arrivera à comprendre, qu’il obtiendra des résultats. Il espère obtenir des effets visibles, la preuve que ce qu’il fait fonctionne, même si ce n’est peut-être pas à brève échéance.

On se comporte toujours en fonction du raisonnement. On fait quelque chose, ensuite on comprend, puis on change, etc. Or avec maître Tsuda on découvrait quelque chose d’autre. J’ai pratiqué l’aïkido avec d’autres maîtres avant lui, j’ai connu différentes écoles et formes, mais avec Tsuda, j’ai découvert la non-forme: en fait la forme existe mais elle est très vague.

Avec Tsuda on change d’orientation. Dans la pratique, telle que lui l’enseignait, on se retrouvait. Cette sensation de me retrouver, c’est ce qui m’a amené à laisser tout ce que je faisais d’autre : l’aïkido des fédérations, le jiu-jitsu, etc. On n’a plus besoin d’explications. Je crois que les personnes qui viennent ici sentent cela. Elles redécouvrent la sensation, et n’ont pas besoin qu’on leur explique qu’on fait ceci pour telle raison, cela pour telle autre· Elles sentent, elles voient, elles comprennent intérieurement, elles découvrent ; c’est ce qui compte le plus pour elles.De toute manière, à l’heure actuelle les conséquences de la connaissance sont néfastes. Plus on découvre de choses, plus on se pose de problèmes. Je ne veux pas dire qu’on ne doit rien connaître, ni rien apprendre, mais il faut avoir confiance dans ce qu’il y a d’instinctif chez les êtres humains ; dans l’intuition des femmes quand elles s’occupent de leurs enfants qui viennent de naître, par exemple. Quand une femme prend dans ses bras un nouveau-né, elle ne se demande pas : « Est-ce qu’il a faim, est-ce qu’il a fait pipi, est-ce qu’il a sommeil, est-ce qu’il a soif ? » Elle sait déjà ce dont a besoin le bébé, intuitivement. Elle l’a toujours su. Quand elle-même était une enfant, elle n’avait pas besoin d’utiliser cette connaissance, mais quand elle devient mère, elle l’utilise, et voilà.Les gens sentent, mais généralement ce type de perception s’arrête à l’inconscient, il n’émerge pas. Et donc, officiellement, on dit « je ne sais pas », mais au fond, nous savons déjà tout.

La responsabilité individuelle

Qu’est-ce que propose, en définitive, l’école de maître Tsuda ?

Simplement donner aux individus un lieu où ils peuvent se découvrir autonomes, regis soavi stage étéresponsables. Par exemple, ici, à Milan, le dojo s’appelle Scuola della respirazione et ce sont les membres mêmes de l’école qui le gèrent et en partagent toutes les responsabilités. Il y a naturellement des personnes qui viennent aux stages pour avoir des solutions à leurs problèmes, mais ce n’est pas cela que nous proposons. De même que nous ne proposons pas un modèle idéal qu’il suffit de copier pour régler sa vie. C’est pourquoi l’aïkido que nous pratiquons s’adresse à des individus très différents entre eux ; ce n’est pas du tout « un style, une école ». Nous sommes des individus différents qui pratiquons ensemble, pour retrouver ce que nous avons de plus profond en nous ; qui vient ici ne vient pas pour être pris en charge par les autres. Il vient pour découvrir quelque chose qui doit lui servir dans la vie quotidienne, et qui, autrement, n’a pas de valeur.

Des exemples concrets de la façon dont votre pratique peut servir dans la vie quotidienne ?

Les individus sont moins stressés, ils prennent plus de temps pour eux-mêmes, ils sont plus concentrés. Attention, ce n’est pas une méthode « miraculeuse » qui rend tout le monde beau, intelligent, riche, et généreux. Cela peut servir dans le travail, dans les rapports avec les autres, dans la relation avec ses propres enfants, mais ce n’est pas une panacée.

Il y a des gens qui commencent à pratiquer les arts martiaux pour être plus forts, mais par la suite ils découvrent autre chose, d’autres valeurs. On peut par exemple apprendre à céder au lieu d’agresser, comme l’enseigne le taïchi. Pour reprendre l’exemple du taïchi-chuan, on fait « entrer » l’adversaire, au lieu de lui opposer un bloc, et puis on va dans la même direction que lui, on profite de son mouvement. C’est une attitude qui peut s’appliquer aussi aux rapports humains à l’extérieur du gymnase.

Tout à fait, au lieu d’avoir des relations agressives avec les autres, on peut entrer en harmonie et trouver quelque chose de plus vrai. Aujourd’hui, les relations entre les êtres humains sont trop superficielles. On ne s’occupe plus des enfants : ils sont mis à la crèche, puis à l’école, puis ils font le service militaire· Retrouver le contact est important. Ou retrouver le plaisir de travailler et de faire un travail parce qu’il nous intéresse. Cela ne veut pas dire que nous devons nous comporter tous de la même manière. Pour chacun d’entre nous sont importantes des choses différentes. On respecte le rythme de chacun. Certains mettent cent ans à découvrir les choses les plus simples, et d’autres les découvrent tout de suite, sans pour autant les utiliser; ils découvrent à la hâte un tas de choses et puis ils disparaissent.

L’important c’est que ça leur ait servi.

L’important c’est qu’il existe des lieux comme celui-ci, où les personnes qui cherchent puissent venir trouver.

Mais peut-être que ce qui est encore plus important c’est que, une fois qu’on a trouvé, on commence à donner. Le fait d’avoir trouvé peut servir à quelqu’un d’autre.

Je suis d’accord, mais il y a tant de gens qui existent seulement pour donner : ils donnent, et ils donnent. A la fin, les autres n’en peuvent plus de recevoir. C’est comme quand on donne à manger à son bébé : « une cuillerée pour maman, une cuillerée pour papa, une cuillerée pour la petite sœur » ; le bébé à la fin éclate, il n’en peut plus. Les parents font cela « pour notre bien ». Mais les dictateurs aussi font des choses « pour le bien de la nation ». Qu’est-ce qu’on peut faire pour le bien des autres ? Un tas de choses.

C’est une expression de l’égocentrisme.

Certainement. Il y a aussi des gens qui donnent aux autres pour ne pas faire par eux-mêmes, ou pour eux-mêmes. Je suis plutôt méfiant par rapport à cela. Mais c’est vrai que si l’on donne de manière juste, équilibrée, cela se sent et c’est quelque chose de vrai.

C’est pour cela que dans certains arts martiaux influencés par le zen, on cherche à éliminer l’ego.

Mais il n’est pas possible d’éliminer l’ego. On peut dire qu’il ne faut pas être égoïste ou égocentrique. Le petit moi représente l’unité de notre personnalité, l’important c’est qu’il ne devienne pas le « patron ».

Une fois la séance terminée, les pratiquants de la Scuola della respirazione installent une grande table basse autour de laquelle ils prennent ensemble le petit-déjeuner, assis par terre sur les tatamis. Bien qu’il soit maintenant huit heures passé et que tous soient bien éveillés, les voix restent ténues, comme si l’on voulait retarder encore un peu l’entrée dans le rythme quotidien et vociférant de la ville, retenir en soi le plus possible cet autre rythme, plus intérieur et pacifique.

un article de Monica Rossi publié dans la revue Arti d’Oriente (n° 2 / février 1999).