Archives de catégorie : Aikido-decouverte

Superficialité ou approfondissement

Dans cet article à partir d’un hexagramme du Yi Jing (Tsing : Le puits), Régis Soavi nous parle des pratiques de l’Aïkido et du Mouvement régénérateur comme des instruments de recherche et d’approfondissement de sois-même.

Le dojo est, par essence, le puits où viennent se nourrir les pratiquants d’arts martiaux à la recherche de la Voie, du Tao. À l’opposé du ring ou du gymnase, il offre un lieu de paix nécessaire, voire indispensable, pour l’approfondissement des valeurs humaines.dojo le puits Nous vivons aujourd’hui à la vitesse de la lumière. La communication n’a jamais été aussi rapide. Les ondes chargées de bits et micro-bits circulent en boucle autour de notre planète, porteuses de plus d’informations que notre cerveau n’en peut stocker. Les réseaux sociaux ont remplacé la connaissance par un vernis superficiel qui peut sembler suffisamment apte à satisfaire notre apparence sociétale. Si dans les années soixante les membres de l’Internationale situationniste fustigeaient les pseudo-intellectuels qui se nourrissaient auprès des revues comme Le Nouvel Observateur ou l’Express pour alimenter leurs conversations mondaines ou leurs écrits, que diraient-ils de la démocratisation proposée à tout un chacun pour devenir le nouveau Monsieur Jourdain du Bourgeois Gentilhomme de Molière ?
Mieux vaut connaître un peu de tout plutôt que d’approfondir quoi que ce soit, telle semble bien être la devise de notre époque.
Dans les arts martiaux la tendance semble aller dans la même direction. Nombreuses sont les personnes qui sont intéressées par les images spectaculaires retransmises par les médias où l’on présente les capacités fictives d’acteurs martiaux, au demeurant fort habiles dans leur métier, mais où la recherche est principalement le rendu superficiel ainsi que commercial.
L’image du puits dans l’ancienne Chine devrait nous faire nous interroger sur les tendances qui gouvernent notre vie de tous les jours. Si l’on tirait l’eau du puits à l’aide d’un seau et d’une perche, c’est bien la répétition d’un tel acte qui permettait la vie du village, et la nourriture prodiguée était considérée comme inépuisable. Et si nous prenions exemple sur cette image ancienne ?
Quand on pratique un Art comme l’Aïkido il ne s’agit pas d’accumuler des techniques sans cesse plus nombreuses, ni de répéter béatement l’enseignement prodigué, mais plutôt de commencer une recherche, de se réorienter vers quelque chose de plus profond afin d’abandonner le superficiel, le superflu, qui nous a tant déçus et que l’on ne supporte plus.

Régis Soavi Aikido

Bon nombre de personnes qui au départ sont extrêmement enthousiastes de commencer un vrai travail avec leur corps, se lassent de la répétition, bien trop souvent scolaire, ou encore se laissent fourvoyer par la dernière mode. On voit ainsi des gens qui collectionnent les méthodes et passent d’un art à l’autre, du Yoga au Taï-chi, du Karaté à la Capoeira, pensant parfois que l’un d’eux est supérieur à l’autre comme l’explique si bien un youtuber à la mode qui fait l’actualité comme ça lui chante.
Face à tous ces personnages qui ne vivent que pour influencer leurs followers et gagnent leur vie sur leurs dos grâce au nombre de « like » et à la publicité qu’ils engendrent, ne serait-il pas temps de chercher au fond de soi-même ? De prendre le temps de réfléchir plutôt que de consommer passivement la réflexion d’un autre ? De bouger son propre corps pour retrouver une harmonie perdue plutôt que de chercher dans le virtuel un complément à la routine issue de la pauvreté du quotidien ?
Le dojo en tant que lieu de recherche possède toutes les caractéristiques du puits : c’est à la fois un lieu pour l’entraînement, car on y puise chaque jour, et en même temps (et peut-être plus) c’est un lieu de convivialité où le social se débarrasse de ce qui l’empêche d’être vrai c’est-à-dire d’être le plus proche possible de la nature profonde des individus. Un lieu où la sociabilité échappe aux conventions, un lieu où l’on peut se parler, entrer physiquement en contact avec l’autre de façon simple, avec toutes les difficultés que cela peut représenter pour celui ou celle qui n’est pas prêt ou prête.
Toute l’arduité réside dans le fait de ne pas rester en superficie de la pratique, de ne pas se contenter de surfer sur un océan d’images devenues virtuelles ou de barboter sur le rivage et cela si possible sans se mouiller trop, mais de s’imprégner de ce que l’on y trouve, de lâcher ce qui nous encombre de manière à en explorer les profondeurs.
Mon Maître Itsuo Tsuda dans son livre Le Non-faire* nous donne avec simplicité, un aperçu de sa propre recherche et du travail qu’il avait engagé en Europe.

Itsuo Tsuda aikido

« Que suis-je à côté de la grandeur de l’Amour cosmique de Me Ueshiba, de la technique du Non-Faire de Me Noguchi, ou du raffinement insondable de Me Kanzé Kasetsu, acteur du théâtre Noh ? Je les ai connus tous les trois ; deux sont morts, seul Me Noguchi est en vie [Haruchika Noguchi meurt en 1976]. Leur influence continue de travailler en moi. Ce sont là des maîtres par nature. Moi, je suis simplement un être qui commence à se réveiller, qui cherche et évolue.
Une extraordinaire continuité d’efforts soutenus caractérise les œuvres de ces maîtres. J’ai l’impression de trouver dans un terrain aride, des puits d’une profondeur exceptionnelle. Là où s’arrête le travail de catégorisation n’est que leur point de départ. Ils y ont percé bien au-delà. Ils ont atteint les veines d’eau, la source de la vie.
Cependant, ces puits ne communiquent pas entre eux, bien que ce soit la même eau qu’on y trouve. La tâche qui m’incombe, est d’y dresser une carte géographique, d’y trouver un langage commun. »
Ce langage, Itsuo Tsuda le trouvera dans l’art de l’écriture (il se définissait lui-même comme écrivain-philosophe, comme en témoigne sa stèle funéraire au Père Lachaise), dans l’enseignement d’une certaine forme de l’Aïkido fondée sur la respiration et l’approfondissement de la sensation du Ki, enfin en faisant connaître le Katsugen undo (mouvement régénérateur). À travers son travail, son œuvre écrite, son enseignement, il réussira à créer un pont entre l’Orient et l’Occident.

Ce qui guette le pratiquant d’arts martiaux et ce plus particulièrement en Aïkido est l’ennui dû à la répétition, à la recherche de l’efficacité, au fait de peaufiner la technique, et tout cela au détriment de la profondeur de l’art, ainsi que de la culture qui le sous-tend. De fait, notre époque n’est plus soumise aux mêmes impératifs que les siècles derniers, s’il est toujours utile de pouvoir réagir en cas d’agression ou de difficultés, ce qui sera déterminant est plus la force intérieure et le réveil de l’instinct, que la capacité de combat. L’Aïkido demeure une pratique du corps, où la rigueur, la dynamique, le savoir-faire, ont une importance capitale, mais son aspect philosophique est loin d’être négligeable. Cet aspect n’est en rien contradictoire, bien au contraire, un de mes anciens maîtres Masamichi Noro l’avait bien compris lui-même lorsqu’il créa cet art nouveau qu’est le Ki no Michi (la voie du Ki) à la fin des années soixante-dix. La recherche dans l’Aïkido est quelque chose de difficile et peut même être pernicieuse parfois, car s’il ne s’agit pas de s’affronter avec d’autres combattants, ce n’est pas non plus de la méditation ni de la danse, et je peux dire cela car j’ai un immense respect pour ces arts, là encore les puits sont différents, mais la recherche va dans la même direction. Aller chercher du côté du développement des capacités humaines, de la culture au-delà du connu, se remettre en question et questionner les idées du monde, avancer pour faire avancer notre société. Sortir peut-être enfin un jour de la barbarie et de l’obscurantisme. Il nous suffit de relire la conférence de Umberto Eco** sur comment l’être humain se construit des ennemis pour comprendre que nous avons plus que jamais besoin de connaître l’autre pour mieux le comprendre.
L’Aïkido en tant qu’Art du Non-faire est une porte vers ce que nombre de personnes recherchent : la réalisation de soi-même, sans un ego démesuré, mais dans la simplicité, et avec le plaisir d’un vécu authentique.

Régis Soavi

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Notes :
* Itsuo Tsuda Le Non-faire, Édition Le Courrier du Livre Paris 1973 p. 12
**Umberto Eco Costruire il nemico e altri scritti occasionali Bompiani Milano 2011

Is Aikido a martial art?

by Régis Soavi

This seems to be a recurring question in the dojos and one which divides practitioners, teachers, as well as commentators in more or less all schools. Since no definitive answer can be given, one turns to the story of martial arts, to social requirements, to the history of the origin of human beings, to the cognitive sciences, etc. entrusting them to provide an answer which, even if it does not solve the problem, will at least have the merit of justifying what is claimed.

Aikijutsu has become a dō

From the moment it has dropped the suffix jutsu to become a dō, Aikijutsu has acknowledged itself as an art of peace, a way of harmony on the same basis as Shodō (the way of calligraphy) or also Kadō (the way of flowers). By adopting the word that means the path, the way, has it become for this an easier path? Or in the contrary does it compel us to ask ourselves questions, to look again at our own course, to make an effort of introspection? Does an art of peace necessarily have a compliant side, is it a weak art, an art of acceptance, in which cheaters may gain a reputation at little expense?
It is certainly an art that has managed to adapt to the new realities of our time. But do we have to foster the illusion of an easy self-defence, within everyone’s reach, suiting any budget, with no need to get involved in the least bit? Can you really believe or make people believe that with one or two hours of practice a week, furthermore excluding holidays (clubs are often closed), one can become a great warrior or acquire wisdom and be able to solve any problem thanks to one’s calm, peace of mind or charisma?
Does the solution then lie in strength, muscular work and the violent arts? If a direction exists at all, it can be found in my opinion, and despite what I have just said, in Aikido.

A School without grades

Itsuo Tsuda never gave grades to any of his students and, when somebody had a question about that, he used to answer: “There is no such thing as a black belt in mental emptiness”. One might say that these words had ended all discussion. Having served as an interpreter between O Sensei Ueshiba Morihei and André Nocquet when the latter had come to Japan as a learner, Itsuo Tsuda later acted as an intermediary when French or American foreigners showed up at the Hombu Dojo to start learning Aikido. This allowed him, since he translated the students’ questions and the master’s answers, to have access to what was underlying the practice, to what made it something universal, to what made it an art beyond pure martiality. He talked to us about O Sensei’s posture, about his amazing spontaneity, about his deep gaze which seemed to pierce him to the very depths of his being. Itsuo Tsuda never tried to imitate his master whom considered inimitable. He was immediately interested in what inspired this incredible man capable of the greatest gentleness as well as of the greatest power. That is why, when he arrived in France, he tried to pass on to us what for him was the essential, the secret of Aikido, the concrete perception of ki. What he had discovered, and later summarized in the initial sentence of his first book: “Since the very day when I had the revelation of ‘ki’, of breath (I was over forty years old at the time), the desire to express the inexpressible, to communicate what cannot be communicated had kept growing in me.”*
For ten years he travelled Europe to make us Westerners, who very often had a Cartesian, dualistic frame of mind, discover that there is another dimension in life. That this dimension is not esoteric but exoteric as he liked to say.

A School with its own specificity

There is obviously a variety of motivatons leading people to start this practice. If I think of the people who practice in our School (the Itsuo Tsuda School), apart from a few of them, there are not many who came for the martial aspect. On the other hand, many of them didn’t see anything martial about it at first sight, even though at each session I show how the techniques could be effective if performed with precision, and dangerous if used in a violent way. The martial aspect arises from the posture, the breathing, the ability to concentrate, the truthfulness of the act of attacking. Dealing with a learner, it is essential to respect the partner’s level, and to practice known forms.
But the discovery one can make by practicing known forms goes far beyond that. It is about making something else grow, revealing what lies deep within individuals, freeing oneself from the underpinning influence exerted by the past and sometimes even by the future, on our gestures, on the whole of our movements, physical as well as mental. Indeed in our dojo everybody realizes that.
The session starts at 6:45am. The fact of coming to practice so early in the morning (O Sensei and Tsuda Sensei always started their own sessions at 6.30) has neither to do with an ascesis nor with a discipline. Some practicioners arrive around 6 every morning, to share some coffee or tea, and to enjoy this moment before the session (a pre-session so to speak), sometimes so rich thanks to the exchanges that we can have between us. It’s a moment of pleasure, of conversation about the practice, as well as about everyday life sometimes, and we share it with the others in an extremely concrete way and not in the virtual way that society tends to suggest us.
Of course all this may appear regressive or useless, but it avoids the aspect of easy entertainment and does not encourage clientelism, which doesn’t mean that it doesn’t exist, but in that way there is less of it and with time it evolves.This is because people change, they are transformed, or more precisely they find themselves again, they retrieve unused capacities that they sometimes thought they had lost or often, more simply, had forgotten.

Yin the feminine: understanding

There are so many women in our School that equality is not respected, men are outnumbered, by a narrow margin of course, but that has always been the case. I wouldn’t want to speak on behalf of women but what can one do? As far as I know they do not form a separate world, unknown to men.
As a matter of fact, for many men, maybe it is so!…Nevertheless I think all a man has do is to take into account his yin side, without being afraid of it, to find and understand what brings men and women closer and what separates them. Is it a matter of personal affinity, is it a research due to my experience during the events of May ’68 and to this blossoming of feminism which revealed itself once again in those days, or maybe more simply is it the fact that I have three daughters, who, by the way, practice Aikido all three of them: the result, whatever the reasons, is that I have always encouraged women to take their legitimate place in the dojos of our School. They take the same responsibilities as men and there is of course no disparity in level, neither in studying nor in teaching. It is really a pity to have to clarify things like that, but unfortunately they cannot be taken for granted in this world.
Despite everything, women scarcely take the floor, or I should even say take up the pen in martial arts magazines. It would be interesting to read articles written by women, or to devote space in “Dragon magazine special Aikido” to the female perspective on martial arts and on our art in particular. Do they have nothing to say or does the male world take up all the space? Or else maybe these sectarian disputes on the efficiency of Aikido bore them, for women seek and often find, so it seems to me, another dimension, or in any case something else, thanks to this art? Itsuo Tsuda Sensei gives us an idea of this “something else”, which is perhaps closer to O Sensei’s search, in this passage of his book The Path of less: “Do people see Mr Ueshiba as a man completely made of steel? I had quite the opposite impression. He was a serene man, capable of extraordinary concentration, but very permeable in other ways, inclined to outbursts of ringing laughter, with an inimitable sense of humour. I had the opportunity of touching his biceps. I was amazed. The tenderness of a newborn. The opposite of hardness in every way one could imagine.
This may seem odd, but his ideal Aikido was that of girls. Due to the nature of their physique, girls are unable to contract their shoulders as hard as boys can. Therefore their Aikido is more flowing and natural.”**

Yang the masculine: fighting

art martial

We are educated to competition from early childhood ; under the pretext of emulation, school tends to go in the same direction, all this to prepare us for the world of work. They teach us that the world is tough, that we absolutely need to gain our place in the sun, to learn to defend ourselves against other people, but are we so sure about that? Wouldn’t our desire in fact tend to guide us in a different direction? And what do we do to achieve this goal? Could Aikido be one of the instruments for this revolution in social values, habits, should it and above all should we do the necessary effort so that the roots of this evil corroding our modern societies may regenerate and become healthy again? In the past there have been examples of societies in which competition didn’t exist, or hardly existed in the way it does today, societies in which sexism was absent too, even though you can’t present them as ideal societies. Reading the writings on matriarchy in the Trobriand islands by the great anthropologist Bronislaw Malinowsky, discovering his analysis, may help find new leads, and perhaps even remedies to these problems of civilization which have so often been denounced.

Tao, the union: a path for the fulfillment of the human being

The path, in essence, not that I am an idealist, justifies itself and takes all its value by the fact that it normalizes the terrain of individuals. For those who follow it, it adjusts their tensions, restores balance, and it is appeasing for it allows a different relationship to life. Isn’t that what so many “civilized” people are desperately seeking and what in the end is to be found deep inside the human being?
The path is not a religion, furthermore it is what separates it from religion that makes it a space of freedom, within the dominant ideologies. According to me the way of thinking that seems closest to this is agnosticism, a philosophical current which is little known, or rather known in a superficial way, but which allows to integrate all the different schools. In Aikido there is quite a number of rituals that are kept up even though their real origin (the source O Sensei drew from) is not understood or there are sometimes other rituals that other masters found through ancient practices as Tamura Sensei himself did. Those rituals have often been associated to religion whereas the fact could be checked that it is the religions which have taken over all these ancient rituals to use them as instruments serving their own power, and way too often they are used for the domination and the enslavement of people.

A means: the respiratory practice

The first part of the session in O Sensei Ueshiba Morihei’s Aikido, far from being a warming up, consisted of movements the depth of which it is primordial to retrieve. It is neither to get an intellectual satisfaction, nor out of some fundamentalist concern and even less to gain “higher powers” that we continue them, but in order to return to the path that O Sensei had taken. Some exercises, like Funakogi undo (the so-called rower’s movement) or Tama-no-hirebori (vibration of the soul), have a very great value, and if they are practiced with the necessary attention, they can allow us to feel beyond the physical body, beyond our sensation, limited as it is, to discover something greater, much greater than ourselves. It is an unlimited nature which we take part in, in which we are immersed, which is fundamentally and inextricably linked to us, and yet which we find it so hard to reach or even sometimes to feel. This notion that I made mine is not the result of a mystical relationship with the universe, but rather of a mental and physical opening which many modern physicists have reached through a theoretical approach and are trying to verify. It is something that you can neither learn by watching Youtube videos, nor by consulting books of ancient wisdom, despite their undeniable importance. It is something you discover in a purely corporal way, in an absolutely and fully physical way, even though this dimension is expanded to an unusual extent. Little by little all the practitioners who agree to look in this direction find it. It is not related to a physical condition, nor to age and obviously not to sex or nationality.

Education

Almost all psychologists consider that the essential part of what will guide us in our adult life takes place during our childhood and more precisely in our early childhood. The good as well as the bad experiences. Therefore particular care should be taken in education to preserve the innate nature of the child as much as possible. In no way does this mean letting the child do whatever he wants, making him a king or becoming his slave; the world is there and surrounds him, so he needs reference points. But very quickly, often shortly after birth, sometimes after a few months, the baby is put in the care of persons outside the family. What happened to his parents? He no longer recognizes his mother’s voice, her smell, her movement. It is the first trauma and we are told : “He will get over it”. Sure, unfortunately it is not the last trauma, far from it. Then comes the day care center, followed by kindergarten, primary school, junior high, and finally the baccalaureate before perhaps university for at least three, four, five, six years or even more.
But what can you do ? “That’s life.” I am told. Each of these places in which the child will be spending his time in the name of education and learning is a mental prison. From basic knowledge to mass culture, when will he be respected as an individual full of the imagination that characterizes childhood? He will be taught to obey, he will learn to cheat. He will be taught to be with the others, he will learn competition. He will receive grades, this will be called emulation, and this psychological disaster will be experienced by top as well as by bottom of the class students.
In the name of what totalitarian ideology are all children and young people given an education that breeds fear of repression, submission, decommitment and disillusionment? Today’s society in wealthy countries does not propose anything really new: work and free time are only synonyms of the roman ideal of bread and circus games, the slavery of the ancient times is only turned into our modern wage employment. A somewhat improved state of slavery ? Perhaps… with spectacular brain washing, guaranteed without invoice, thanks to the advertising for products that is pushed on us, with its corollary: the hyper-consumption of goods both useless and detrimental.
The practice of Aikido for children and teenagers is the opportunity to go off the grids proposed by the world around them. It is thanks to the concentration required by the technique, a calm and quiet breathing, the non-competitive aspect, the respect for differences, that they can keep or, if necessary, retrieve their inner strength. A peaceful strength, not aggressive, but full and rich of the imagination and the desire to make the world better.

A practical philosophy, or rather, a philosophical practice

The particular character of the Itsuo Tsuda School derives from the fact that we are more interested in individuality than in the dissemination of an art or a series of techniques. It is neither about creating an ideal person, nor about guiding anyone towards something, towards a lifestyle, with a certain amount of gentleness, a certain amount of kindness or wisdom, of balancing ability or exaltation, etc. It is about awakening the human being and allowing him to live fully in the acceptance of what he is in the world surrounding him, without destroying him. This spirit of openness can do nothing other than waking up the strength pre-existing in each of us. This philosophy leads us to independence, to autonomy, but not to isolation, on the contrary: through the discovery of the Other, it brings us to the understanding of what this person is, also perhaps beyond what the person has become. This whole process of learning, or rather this reappropriation of oneself, takes time, continuity, sincerity, in order to realize more clearly the direction in which one wishes to go.

What lies beyond, what lies behind

What I am interested in today is what lies behind or more precisely what lies deep inside Aikido. When you take a train you have an objective, a destination, with Aikido it is a little bit as if the train changed objective as you moved further, as if the direction became at the same time different, and more precise. As for the objective, it pulls away despite the fact that you think you have come closer. And this is where you have to recognize that the object of our journey is the journey itself, the landscapes we discover, which become more refined and reveal themselves to us.

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Notes
* Itsuo Tsuda, The Non-doing, Yume Editions, 2013, p.9
** Itsuo Tsuda, The Path of less, Yume Editions, 2014, p.157

The spirit of Aïkido lies in the practice

by Régis Soavi

« One often tends to consider the spirit of an art as a mental process, a path that should be consciously taken, or rules to observe. All this because in the West we live in a world of separation, division. On one side there is spirit, on the other side body, on one side the conscious, on the other the uncouscious, this is what is supposed to make us civilized beings while this separation actually generates inner conflicts. Conflicts which are strengthened by the systems of prohibition set up in order to protect society, to protect ourselves against ourselves.

regis soavi meditation
The practice of Aïkido leads us to the reunification of the human being.

Towards the reunification of human being, this is the Path we head for through practicing Aïkido. This reunification is necessary in a world where the human being is objectified, where the human being becomes both a consumer and a commodity. Without realizing the way taken, the civilized person executes life instead of living it. This society that leads us to consumption leaves little room for inner work, it leads us to search outside for what lies inside. To buy what we already have, to search for solutions to all our problems outside ourselves, as if other people had better solutions. This leads to the individual being cared for and supported by the different protection systems, which are at the same time social, ideological or health care, thus increasing supply and creating an ideal market for dream-sellers of any kind, charlatans, gurus and co.
Today I’ve heard that a new practice has just been created : « Respirology », and as usual, customers abused by the power of words will certainly flock. Should we, in the name of body and mind normalization, of people getting back into shape, change the name of our art into : « Aïkido therapy » ? The spirit of Aïkido can’t be taught.

I don’t believe it can be told that there is a specific spirit of Aïkido but rather that Aïkido must be the reflection of something much greater that we, little human beings, have difficulties to realize during our life.
The spirit of an art can’t be taught, it’s rather a transmission, but an Aïkido without a spirit, what would it be : a struggle, a fight, a kind of brawl without head nor tail. Teaching the technique without transmitting anything of the spirit is quite possible, but then, it happens to be a totally different thing. It may be self-defence or a wellness technique.
Like in any martial art, we have the Rei, the salute, which is obviously the most immediately visible expression of it, but what’s most important will be transmitted through the teacher’s posture. By posture I mean an extremely complex set of signs that students will find recognizable : of course the physical aspect, dynamics, precision, etc., but also the way of conveying a message, the attention given to each practitioner according to thousands of factors that the teacher must perceive. It is through developing intuition that one can get the greatest and finest pedagogy, and so provide the elements needed by practitioners to deepen their art, to better understand its roots.

The spirit of Aïkido can’t be learnt

The spirit of Aïkido can’t be learnt, it is discovered, it doesn’t change us, it enables us to recover our human roots, to join what’s best in human being.
« Aïkido is the art of learning in depth, the art of knowing oneself ».


The Aïkido founder’s desire was to bring human beings closer, to him the world was like a big family : « In Aïkido, training is not meant to become stronger or beat the opponent. No. It helps to get the spirit of placing oneself at the centre of the Universe and contribute to world peace, bring all human beings to form a big family. »

A hymn to joy

Osenseï used to say :  « Always practice Aïkido in a vibrant and joyful manner ». We don’t talk about joy often enough, our world incites us to sadness, to react violently to events, to criticize the systems’ failures, to see other people’s flaws, to be competitive. But all this eventually makes us grumpy, harsh and spoils our pleasure of living, quite simply.
Joy is a sensation that I consider sacred. The joy of living, of feeling fully alive in everything we do, or don’t do. Joy enables us to experience in a totally different way what many people consider as constraints, to consider them as opportunities allowing us to go further, to deepen what my master used to call respiration.

Aïkido is the art of learning in depth, the art of knowing oneself

Joy leads us little by little to inner freedom, which is the only freedom that is worth discovering, as so well told by the Taji Quan master Gu Meisheng (1926-2003) who discovered it in Chinese prisons during Mao’s era.

It enables us to get out of the conventions that different systems impose on us.
The spirit of Aïkido is to be found in nature, not in a nature external to the human being but rather in the human being as a part of nature, as nature.
« The practice of Aïkido is an act of faith, a belief in the power of non-violence. It is not a type of rigid discipline or empty asceticism. It is a path that follows the principles of nature, principles which must be applied to daily life. Aïkido must be practiced from the moment you get up to welcome the day until the moment you withdraw for the night. »
To start every morning in the dojo’s quiet with a two or three minute meditation in order to refocus, to concentrate. Then switch to the Respiratory Practice, as Tsuda senseï named it, and which Osenseï Ueshiba Moriheï used to do at every session. It is then possible to turn to the second part, the practice with a partner, the pleasure of communication through technique, the Ka Mi respiration and all of this very early in the morning while many people outside have just emerged from sleep.
When nothing is planned, when we are devoid of any thought, in these sublime moments when fusion with the partner takes place, then we are in the spirit of Aïki.
Like in Zen, it is suggested to us to live here and now, to be no different from what we are, but to look with lucidity at what we have become.

The transmission of the spirit.

In order to understand the spirit of Aïkido, one must, in my opinion, dive into the past, not only that of Japan but also, and maybe even mostly, that of ancient China. Go and search for the thinkers, philosophers, poets who enriched reflexion and gave weight to the Oriental way of thinking.
It is thanks to my master Tsuda Itsuo that I digged in this direction : not that he gave lectures on philosophy or held seminars on the matter, he who only spoke with parsimony, but on the other hand he bequeathed to us through his books a reflexion on the East and the West, bridging the gap between these two worlds which seemed antinomic.
The immense culture of this master whom I was fortunate enough to know had flabbergasted me at the time but little by little I was able to enter the understanding of his message and philosophical work which had nourished me. But this man I had admired had also left traces I could see without understanding them, other signs in the way Zen masters did : he left calligraphies. As in this art nowadays called Zenga he transmitted a teaching to us through ideograms, maxims by Zhuangzi, Laozi, Bai Juyi, or folk proverbs. Each of these calligraphies introduces us to a story, a text, an art which actually enables us to go further in the understanding of this spirit which underlies our practice.

Awakening the inner force.

« There are forces in us but they remain latent, dormant. They must be awakened, activated », wrote Nocquet senseï in an article published in 1987. To me this sentence echoes Tsuda senseï’s calligraphy « the dragon gets out of the pond where it remained asleep, talent shows through ». In both cases, these masters were refering to ki and they incite us to search in this direction.
Without the concrete sensation of ki we miss the point. How can we talk about the spirit of Aïkido without making it a sequence of rules to observe, other than by following, rediscovering the foundations of the human being. Our modern, industrial society makes life so easy for us that we move no more, we get around too easily, in the cities we just have to cover a few meters to find food instead of running, hunting or cultivating. Aïkido enables us to spend this excessive energy which otherwise would make us sick. But this is not only about the physical, motor aspect, it’s our whole body which needs to recover, normalize itself. Our mind, overloaded with useless information, also needs to rest, to find peace in the middle of the surrounding agitation.

The spirit of Aïkido is Aïkido.

The spirit of Aïkido just lies in practice and little by little it comes to be discovered. And this discovery is real enjoyment. Beginners, when becoming aware of its importance, get fully involved in this art of ours. That is often the moment when difficulties to explain what we do begin. We feel like talking about it, inviting friends to participate at least to a session. We try to make what we feel understood. Other people witness our enthusiasm but don’t come to understand what it is about. And the answers we get to our explanations, to what we try to hand down are often rather disappointing. They may vary from : « Ah yes, me too, I practiced Yoga last year during my holiday at Club Med. But I don’t have time to do a stuff like this, you see, I really don’t have time. » to « Yes, your stuff is nice but it racks brains, I practice Californo-Australian self-defence, you know, and it’s really efficient ». To move from a world to another requires to be ready, ready to just discover what you don’t know yet but have sensed. We start practicing because we have read a book, an article, and we have been shocked, we said to ourselves : « Strange guy but I like what he tells, I like this spirit, it’s close to me, to what I think ».

An art to normalize the individual.

It is the spirit of the practice, quite often, that makes us go on for many years, and seldom physical or technical achievements which anyway will be limited by aging. The only ageless thing is ki, attention, respiration as Tsuda senseï used to call it. This can be deepened without any limit and that’s why there have been great masters. If you awaken your sensibility, if you have persistence, and if you are well guided ; if the teaching is not limited to surface but enables us to dig deeper, to open by ourselves doors that we didn’t suspect, then everything is possible. When I say everything is possible I mean that everyone becomes responsible for oneself, for one’s life, for the quality of one’s life.
As Yamaoka Tesshu says : « Unity of body and mind can do everything. If a snail wants to ascend mount Fuji then it will succeed ».
No seeking for reputation, no attempting to become something but rather seeking to be, thanks to self fulfillment. Pacifying internal tensions, unifying body and mind which quite often work in the wrong way if not one against the other. Here’s the deep meaning of the research we can do in the practice of martial arts. »

Régis Soavi Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°18)  octobre 2017

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Quotations from Osenseï Moriheï Ueshiba’s collected talks, some through the book : «The Art of Peace, teachings of the Founder of Aïkido, compiled and translated by John Stevens », Shambhala.

Aikido: an evolution of the inner being

By Régis Soavi

Itsuo Tsuda in front of the tokonoma
Itsuo Tsuda in front of the tokonoma

Aikido is an instrument of my evolution, it made me evolve, I just had to follow with perseverance and obstinacy the road that was opening in front of me, that was opening inside me.  Like many other people, I came to this practice for its martial aspect. However, its beauty, as well as the aesthetic of its movements, quickly fascinated me, and this with my first teacher Maroteaux Sensei already. Then, when I saw Noro Masamichi Sensei, and Tamura Nobuyoshi Sensei, I had confirmation of what I had sensed: Aikido was a wholly different thing from what I knew.

I came from the world of Judo, with the images transmitted to us, for example, that of the cherry tree branch covered with snow which all of a sudden lets the snow slide down and the branch straightens up. I had already gone beyond the ideas that had been conveyed by the beginning of the century and the fifties, of a « Japanese Jiu Jitsu which turns a small thin man into a monster of efficacy ».Lire la suite

Le ki, une dimension à part entière

Par Régis Soavi

« Le Ki appartient au domaine du sentir et non à celui du savoir ». Itsuo Tsuda

Dès qu’on parle du ki on passe pour un mystique, une espèce d’hurluberlu : « Ce n’est pas scientifique, aucun instrument, aucune machine n’est capable de prouver, de démontrer que le ki existe ». Je suis parfaitement d’accord. Effectivement si on considère le ki comme une énergie surpuissante, une sorte de magie capable de projeter des personnes à distance ou de tuer seulement grâce à un cri, comme on le croyait avec le kiai, on risque de s’attendre à des miracles et d’être très vite déçu.Ki une dimension a part entiere

Le ki une philosophie orientale ?

Quelle est cette philosophie « orientale » à laquelle nous n’aurions pas accès ? Existe-t-il un domaine spécifique réservé à quelques adeptes, à quelques disciples triés sur le volet, ou bien cette connaissance est-elle à la portée de tous, et qui plus est, sans se compliquer la vie. Je veux dire en menant une vie normale, sans faire partie d’une élite ayant eu accès à des connaissances secrètes, sans avoir des pratiques spéciales, cachées et distribuées au compte gouttes, mais plus simplement en ayant un travail, des enfants etc. Quand on pratique l’Aïkido, évidemment on est dans une recherche tant philosophique que pratique, mais c’est une recherche « exotérique » et non « ésotérique ».
Itsuo Tsuda a écrit neuf livres, créant ainsi un pont entre l’Orient et l’Occident pour nous permettre de mieux comprendre l’enseignement des maîtres japonais et chinois, pour le rendre plus concret, plus simple et accessible à tous. Il n’est pas nécessaire d’être oriental pour comprendre, sentir de quoi il s’agit. Mais il est vrai que dans le monde où nous vivons il va falloir faire un petit effort. Sortir de nos habitudes de comportement, de nos références. Avoir un autre type d’attention, un autre type de concentration. Il ne s’agit pas de repartir de zéro mais de s’orienter différemment, de conduire notre attention (notre ki) d’une autre manière.
Déjà nous devons nous débarrasser de l’idée, très cartésienne, selon laquelle le ki serait une seule et même chose, alors qu’il est multiple. Admettre aussi que notre corps est capable de sentir des choses que l’on aurait du mal à expliquer rationnellement, mais qui font partie de notre vie quotidienne, comme la sympathie, l’antipathie, l’empathie. Les sciences cognitives tentent à coup de neurones miroirs et autres procédés de décortiquer tout ça, mais cela n’explique pas tout, et même parfois ça complique les choses.
De toute façon à chaque situation il y a une réponse, mais on ne peux pas analyser tout ce que l’on fait à chaque instant en fonction du passé, du présent, du futur, de la politique ou de la météo. Les réponses surgissent indépendamment de la réflexion, elles surgissent spontanément de notre involontaire, que ces réponses soient bonnes ou mauvaises, l’analyse nous le dira après coup.

Le ki en Occident

L’Occident connaissait le ki par le passé, on l’appelait pneuma, spiritus, prana, ou tout simplement souffle vital. Aujourd’hui cela semble bien désuet. Le Japon a gardé un usage très simple de ce mot que l’on peut retrouver dans une multitude d’expressions, que je cite plus loin, en reprenant un passage d’un livre de mon Maître.
Mais dans l’Aïkido qu’est-ce que le ki ?
Si une École peut et doit parler du ki, c’est bien l’École Itsuo Tsuda, et cela évidemment sans prétendre à l’exclusivité, mais simplement peut-être parce que mon Maître avait basé tout son enseignement sur le ki, qu’il avait traduit par respiration. C’est pourquoi il parlait d’une « École de la respiration » : « Par le mot respiration, je ne parle pas d’une simple opération bio-chimique de combinaison oxygène-hémoglobine. La respiration, c’est à la fois vitalité, action, amour, esprit de communion, intuition, prémonition, mouvement. »*
L’Aïkido n’est pas un art de combat, ni même de self défense. Ce que j’ai découvert avec mon Maître, c’est l’importance de la coordination de la respiration avec mon partenaire, comme moyen de réaliser la fusion de sensibilité quelle que soit la situation. Itsuo Tsuda nous expliquait à travers ses textes ce que lui avait transmis son Maître Morihei Ueshiba. Pour nous le transmettre de manière plus concrète, pendant ce qu’il appelait « la première partie » – la pratique solitaire, qu’on appellerait aujourd’hui Taizo – au moment de l’inspiration, il prononçait KA, et à l’expiration MI. Certaines fois il nous expliquait : « KA est le radical de Feu Kasai en japonais, et MI le radical de l’Eau Mizu ». L’alternance de l’inspire et de l’expire, leur union, crée Kami que l’on peut traduire par le divin.  « Mais attention, nous disait-il, il ne s’agit pas du dieu des chrétiens ni même de celui d’une quelconque religion mais, si vous avez besoin de références, on peut dire que c’est dieu l’univers, dieu la nature, ou tout simplement la vie ».
Il y avait au dojo un dessin exécuté à l’encre de chine et tracé par Maître Ueshiba comportant quatorze formes très simples que nous appelions Futomani car O Senseï avait dit qu’il lui avait été dicté par Ame-no-Minaka-nushi : le Centre céleste. Itsuo Tsuda en donne l’explication dans son livre Le dialogue du silence*. Grâce à cela j’ai mieux compris les directions que prenait le ki lorsqu’il avait une forme.

Dessin exécuté par Maître Ueshiba
Dessin exécuté par Maître Ueshiba

Renouer, retrouver les liens avec ce qui préexiste au plus profond de nous

Le fondateur parlait de Haku no budo et de Kon no budo : kon étant l’âme essentielle qui ne doit pas être étouffée, mais disait-il, on ne doit pas négliger l’âme haku qui assure l’unité de l’être physique.
Une fois encore on parle de l’unité.
Si notre pratique s’intitule Aï ki do : « voie d’unification du ki », c’est bien que ce mot ki a un sens.
La pratique concrète nous permettra de le comprendre, mieux que les longs discours. Et pourtant il faut tenter d’expliquer, tenter de faire passer ce message si important, car sans cela notre art risque fort de devenir un combat « Que le plus fort, le plus habile ou encore le plus malin gagne », ou bien une danse ésotérique, mystique, élitiste, voire sectaire.
Et pourtant nous connaissons bien le ki, nous le sentons à distance. Par exemple quand on se promène dans une petite rue la nuit, et que tout à coup on sent une présence, on sent un regard dans notre dos et pourtant il n’y a personne ! Quant soudain on remarque, sur un toit avoisinant, un chat qui nous regarde. Un chat tout simplement, ou un rideau qui se rabat subrepticement. Le regard est porteur d’un ki très fort que tout le monde peut sentir, même de dos.

Une des pratiques de Seitai do appelée Yuki consiste à poser les mains sur le dos d’un partenaire et à faire circuler le ki. Il ne s’agit aucunement de faire l’imposition des mains pour guérir quelqu’un qui à priori n’est pas malade, mais d’accepter de visualiser la circulation du ki, cette fois comme un fluide, comme de l’eau qui coule. Au début on ne sent rien ou peu de chose de la part de l’un comme de l’autre. Mais là encore, petit à petit on découvre le monde de la sensation. On peut dire que c’est une dimension à part entière dans la plus grande simplicité. C’est simple, c’est gratuit, ce n’est lié à aucune religion, on peut le faire à tout âge et quant on commence à sentir cette circulation du ki, la pratique de l’Aïkido devient tellement plus facile. L’exercice de kokyu ho par exemple, ne peux pas se faire sans le kokyu, donc sans le ki, à moins de devenir un exercice de force musculaire, une façon de vaincre un adversaire.
Je n’aurais jamais pu découvrir l’Aïkido que mon Maître enseignait si je n’avais pas volontairement et avec opiniâtreté cherché dans cette direction. Dans la recherche sensitive, à travers tous les aspects de la vie quotidienne pour comprendre, sentir, et étendre cette compréhension sans jamais abandonner.

Ambiance

Le ki est aussi ambiance, par conséquent, pour pratiquer il y a besoin d’un lieu qui permette la circulation du ki entre les personnes. Ce lieu, le dojo, doit à mon avis, chaque fois que cela est possible, être « dédié » à une pratique, une École. Itsuo Tsuda considérait que en entrant dans le dojo on se sacralisait, et c’est pourquoi on saluait en montant sur les tatamis. Ce n’est pas un lieu triste où les gens « doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »* L’ambiance du dojo n’a rien à voir avec celle d’un club ou avec celle d’une salle multi-sports qu’on loue quelques heures par semaine et qui est utilisée, pour cause de rentabilité, par différents groupes n’ayant rien à voir entre eux. Le genre de local, de gymnase où l’on passe, on s’entraîne, puis une douche et ciao ; au mieux une bière au bistrot du coin histoire d’échanger un peu les uns avec les autres. Quand on connaît le ki, quand on commence à le sentir et surtout quand on veut découvrir ce qui se cache derrière ce mot, un lieu comme le dojo c’est vraiment tout autre chose. Imaginez un endroit calme dans un petit passage parisien au fond du vingtième arrondissement. Vous traversez un petit jardin et au premier étage d’un bâtiment très simple s’ouvre « Le Dojo ».

Dojo
Dojo

Vous y venez tous les jours si vous voulez, car chaque matin il y a une séance à sept heure moins le quart : vous êtes chez vous. Vous avez votre kimono sur un cintre dans les vestiaires, la séance dure à peu près une heure, puis vous prenez un petit déjeuner avec vos partenaires dans l’espace attenant, ou vous partez précipitamment au travail. Le samedi et le dimanche grasse matinée, séances à huit heure.
Expliquer le ki est une chose difficile c’est pourquoi seule l’expérience nous le fait découvrir. Et pour cela il faut y mettre les conditions qui permettent cette découverte. Le dojo fait partie des éléments qui facilitent grandement la recherche dans cette direction. Renouer des circuits, mais aussi dénouer ces liens qui nous enserrent et obscurcissent notre vision du monde

Petit à petit le travail va se faire, les nœuds vont se dénouer, et si nous acceptons qu’ils se dénouent on peut dire que le ki recommence à circuler plus librement. Il circule à ce moment là en tant qu’énergie vitale, il est possible de le sentir, de le visualiser, de le rendre en quelque sorte conscient. Car des tensions inutiles, qui n’arrivent pas à se libérer, rigidifient notre corps. Pour rendre la chose la plus claire possible, on pourrait dire que c’est à peu près comme si un tuyau d’arrosage était bouché. Il risque d’éclater en amont. La rigidification du corps oblige celui-ci à réagir pour sa propre survie. Il se produit alors des réactions inconscientes qui agissent au niveau du système involontaire. Pour éviter ces blocages, surviennent de micro fuites de cette énergie vitale et même parfois des fuites plus importantes, par exemple dans les bras, au niveau du koshi et principalement aux articulations. La conséquence immédiate est que les personnes n’arrivent plus à pratiquer avec fluidité et c’est la force qui compense le manque, on raidit des parties du corps qui se mettent à réagir comme autant de pansements ou de plâtres pour empêcher ces déperditions de la force vitale. C’est pourquoi il est si important de travailler sur le fait de sentir le ki, de le faire circuler. Au début c’est la visualisation qui nous le permet, mais au fur et à mesure qu’on approfondit la respiration (la sensation, la sensibilité au ki), si on reste concentré sur une pratique souple, si on se vide l’esprit, on peut découvrir, voir, sentir la direction du ki, sa circulation. Cette connaissance nous permet de l’utiliser et la pratique de l’Aïkido devient facile. On peut commencer à pratiquer la non résistance : Le non faire.

La sensibilité naturelle des femmes au ki

Les femmes ont généralement plus de sensibilité par rapport au ki ou, plus exactement, elles la conservent plus, si elles ne se déforment pas trop pour se défendre dans ce monde d’hommes où tout est régi suivant les critères et les besoins de la masculinité, de l’image de la femme qui est transmise et de l’économie. Leur sensibilité vient du besoin de conserver à leur corps la souplesse pour pouvoir accoucher de façon naturelle et s’occuper des nouveaux-nés. C’est une souplesse qui ne s’acquière pas dans les salles de sport, de musculation ou de fitness, c’est plutôt une tendresse, une douceur qui saura au besoin être ferme et sans aucune mollesse quand ce sera nécessaire. Le nouveau-né a besoin de toute notre attention mais il ne parle pas encore. Il ne peut pas dire : « j’ai faim, j’ai soif ou je suis fatigué », ou encore « maman tu est trop nerveuse, calme toi, et dis à papa de parler moins fort, cela me fait peur ».2011-07-20 at 08-21-28

Grâce à leur sensibilité naturelle, elles sentent les besoins de l’enfant, elles ont l’intuition de ce qu’il faut faire et le ki passe entre la mère et l’enfant. Quant le père, toujours très rationnel, ne comprend pas, la mère sent et du coup elle sait. Même si elle n’est pas mère, même si elle est une jeune femme sans aucune expérience, c’est le corps qui réagit, c’est lui qui a cette sensibilité naturelle au ki et c’est pourquoi, je pense, il y a tant de femmes dans notre École. C’est parce que le ki est au centre de notre pratique, que rien ne saurait se faire sans lui. Nous mettons notre sensibilité dans cette direction et ainsi on peut voir le monde et les personnes non plus seulement au niveau des apparences mais bien plus loin, dans leur profondeur, ce qu’il y a derrière la forme, ce qui la structure, ou ce qui la conduit.

Voici quelques exemples que donnait Itsuo Tsuda, extraits du livre Le Non-faire :

« La chose la plus difficile à comprendre dans la langue japonaise, c’est le mot « ki ».  En effet, si les Japonais l’utilisent des centaines et des centaines de fois par jour, sans y réfléchir, il est pratiquement, et je dirais aussi théoriquement, impossible d’en trouver un équivalent dans les langues européennes.
Si le mot, pris isolément, reste intraduisible en français, il n’est toutefois pas impossible de traduire les expressions courantes dans lesquelles il se trouve incorporé. Je vais citer quelques exemples :
ki ga chiisai : mot à mot, son ki est petit. Il se fait trop de souci pour rien.
ki ga ôkii : son ki est grand. Il ne se fait pas de souci pour des petites choses.
… ki ga shinai : je n’ai pas de ki pour… Je n’en ai pas envie. Ou, cela me dépasse.
… ki ga suru : il fait du ki pour… J’ai le flair, le pressentiment, je sens intuitivement…
waru-gi wa nai : il n’a pas de mauvais ki, il n’est pas méchant, n’a pas de mauvaises intentions.
ki-mochi ga ii : l’état du ki est bon ; je me sens bien.
ki ni naru : cela attire mon ki, je n’arrive pas à dégager mon esprit de cette idée. Quelque chose de bizarre, d’anormal arrête mon attention, malgré moi.
ki ga au : notre ki coïncide, nous sommes sur la même longueur d’ondes.
ki o komeru : concentrer le ki. Pour la question de concentration, je n’ai vu nulle part ailleurs d’exemple aussi hautement porté qu’au Japon.
ki-mochi no mondai : c’est conditionné par l’état du ki. Ce n’est pas l’objet, le résultat tangible, mais c’est le geste, c’est l’intention qui compte.
On pourrait encore citer plusieurs centaines d’expressions avec le mot ki.
Si les Japonais sont pour la plupart incapables de dire ce qu’est le ki, il n’empêche qu’ils savent instinctivement à quel moment il faut le dire ou ne pas le dire. ».

Itsuo Tsuda avait commencé l’Aïkido à l’âge de quarante cinq ans, il n’avait rien d’un sportif mais sa seule présence transformait toute l’ambiance du dojo. J’aimerais vous raconter une anecdote concernant un des exercices que je faisais dans les années soixante-dix, alors que mon Maître avait déjà plus de soixante ans. Lorsque je passais le portail de la cour au fond de laquelle se trouvait le dojo, je m’arrêtais un instant, je fermais les yeux et cherchais à sentir si « il » était là. Les premiers temps cela ne marchait pas trop, c’était des coups au hasard, des coups de chance. Petit à petit j’ai compris : je ne devais pas chercher à savoir. Alors j’ai commencé à me « vider », à cesser de penser et c’est venu. Je savais chaque matin si il était arrivé ou non. Je sentais sa présence dès que je m’approchais du dojo.
A partir de ce moment quelque chose s’est transformé en moi. J’avais enfin compris un petit bout de son enseignement, et surtout, j’avais vérifié que le ki ne faisait pas partie de l’irrationnel, que c’était concret, et que sa perception était accessible à tous puisqu’elle m’avait été accessible.

Article de Régis Soavi sur le thème du ki ( ) publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°15)  janvier 2017.

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Notes :
* Itsuo Tsuda, Le Non-faire – Ed. Le Courrier du livre, 1973, p. 25.
* Itsuo Tsuda, Le Non-faire – Ed. Le Courrier du livre, 1973, p. 14.
* Itsuo Tsuda, Le dialogue du silence – Ed. Le Courrier du livre, 1979, p. 89 et 90.
* Itsuo Tsuda, Cœur de ciel pur – Ed. Le Courrier du livre, 2014, p. 117.
* Itsuo Tsuda, Le Non-faire – Ed. Le Courrier du livre, 1973, p. 23 et 24.