Mémoires d’un aïkidoka

Par Régis Soavi.

Parler à mes élèves des maîtres que j’ai connus fait évidemment partie de mon enseignement. Certains eurent une telle importance que je ne peux pas m’en débarrasser d’un coup du revers de la main et prétendre que je me suis fait tout seul. Les maîtres que j’ai connus ont laissé des traces qui m’ont formé et surtout ouvert à des domaines que j’ignorais, ou que parfois je soupçonnais sans pouvoir les atteindre.

Les Maîtres du passé : des maîtres de vie ?

Il m’a toujours semblé important de ne pas faire de ces maîtres des surhommes, des génies,  des dieux. J’ai toujours considéré que ces maîtres valaient beaucoup mieux que cela. Les idoles créent une illusion, nous endorment et appauvrissent les idolâtres, elles les empêchent de progresser, de prendre leur envol de leurs propres ailes. À cet égard Tsuda Senseï, lui qui est maintenant un maître du passé, écrivait dans son huitième livre La Voie des dieux :

« Maître Ueshiba a planté des poteaux indicateurs  »c’est par là », et je lui en suis très reconnaissant. Il a laissé d’excellentes carottes à manger que j’essaye d’assimiler, de digérer. Une fois digérées, ces carottes deviennent Tsuda qui est loin d’être excellent. Cela est inévitable. Mais il est nécessaire que les carottes ne restent pas carottes, sinon elles pourrissent toutes seules, sans utilité.
Il ne s’agit pas, pour moi, d’adorer, de déifier ou d’idolâtrer Maître Ueshiba. Comme tout le monde, il avait des qualités et des défauts. Il avait des capacités extraordinaires mais il avait des faiblesses, notamment vis-à-vis de ses élèves. Il se faisait avoir par eux à cause de considérations un peu trop humaines. »

Le ki est un guide

De la même façon que j’ai voulu conserver le caractère sacré de l’Aïkido sans jamais en faire une religion, un dogme, ni une idéologie, j’ai essayé de transmettre dans la plus grande simplicité ce que j’avais pu retenir des maîtres que j’avais croisés, rencontrés, suivis, qu’ils soient maîtres d’Aïkido, de Seitaï de Ju-jitsu, ou même de musique.
Mon guide fut toujours le ki à travers leurs enseignements.
Je suis un homme qui a eu de la chance : la chance d’être né à une époque où Ō Senseï Morihei Ueshiba étaient bien vivant et transmettait directement son art sur les tatamis. La chance de commencer l’Aïkido alors que les maîtres historiques vivaient encore, à époque où, encore jeunes et en bonne santé, ils étaient pleins de vigueur, et débarquant à peine en Europe ils avaient un désir très fort de nous faire connaître le meilleur de l’Aïkido. Ils étaient encore pleins de la présence de Ō Senseï et ils avaient à cœur de transmettre le message de paix du fondateur, sans verbiage mais de manière très directe.
De ces rencontres j’ai tellement appris, tellement découvert. Le contact avec eux était riche de leur présence et même, il me semblait indispensable de les rencontrer tous si c’était possible. Au moins de les approcher, de servir de uke chaque fois que je le pouvais.
Ma première rencontre avec celui qui devint par la suite mon maître, Tsuda Itsuo, eut lieu lors d’un stage organisé au Dojo Aïkido Zen par Maroteaux Senseï qui était mon professeur d’Aikido et de Ju-jutsu Hakko-ryu, à ce  moment là.  Celui-ci déjà nous parlait de ses voyages au Japon, plutôt empreints de réalité et sans exotisme, ainsi que des rencontres qu’il y avait faites. C’est grâce à lui que Tsuda Itsuo est devenu mon maître. Sa manière de nous en parler m’avait convaincu qu’il y avait là quelque chose que je cherchais. Je ne fus pas déçu, bien au contraire, mais commença pour moi cette période qui, bien qu’elle ne dura que dix années, construisit les bases de ce que je peux enseigner aujourd’hui. Ce fut un long et difficile parcours, qui fut aussi riche d’autres rencontres. Tout d’abord il y eu Nocquet Senseï, puis Noro Senseï, tous deux enseignaient à Paris comme Tsuda Senseï et cette proximité rendait facile pour moi le fait de suivre leurs enseignements.

Les années soixante-dix

Dans ces années soixante-dix nous avions soif de rencontre avec cette première génération qui avait connu Ō Senseï. Oserai-je le dire, nous étions un peu comme des rônins, ces  »samouraïs sans maître » courant d’un dojo à un autre, d’un club à un autre, d’un stage à l’autre. La palette d’enseignement de ces maîtres était à la fois fascinante et touchante. C’était un enrichissement permanent pour les jeunes aïkidokas que nous étions. Nous les écoutions avec un très grand intérêt lorsqu’ils racontaient leurs expériences, des anecdotes sur le Hombu Dojo, ou les traditions de ce Japon qui était si mystérieux à nos yeux. Tout cela se passait à la table d’un petit café parisien avec Tsuda Senseï, ou dans un bar à coté de la rue des Petits-Hôtels (où Noro Senseï avait son dojo),ou encore dans un restaurant après un stage avec Tamura Senseï ou Sugano Senseï. À l’époque, je n’étais pas encore allé au Japon, c’est le Japon qui était venu à moi, comme j’avais coutume de le dire. La France avait cette chance de voir passer tous ces maîtres prestigieux. On pouvais faire des stages avec Kobayashi Senseï, Yamaguchi Senseï, Ueshiba Kisshōmaru Senseï et même avec Shirata Senseï qui, bien que très âgé déjà, faisait des démonstrations qui nous laissaient tous pantois d’admiration, lui qui savait si bien allier douceur, gentillesse, fermeté, et sensation du sacré.
Tous ces maîtres m’ont permis de découvrir ce qu’il y avait de meilleur dans notre art.

Les maîtres du passé : des entraves ?

Les maîtres du passé peuvent nous empêcher de progresser :
si au lieu de nous servir de stimulant , de voir en eux les possibilités qui s’offrent à nous de nous dépasser nous-mêmes, nous les considérons seulement comme des personnes au-dessus de la moyenne, des êtres exceptionnels que l’on ne pourra jamais égaler, et encore moins dépasser ;
si au lieu de montrer que chacun en fonction de sa propre continuité et de son niveau peut profiter de cet art, nous sombrons dans le culte de la personnalité, et faisons de leur enseignement un enseignement pour l’élite ;
si au lieu de nous découvrir nous-mêmes, et de favoriser le développement individuel nous nous contentons de copier de façon répétitive et ennuyeuse des techniques qui ont perdu leur âme et qui sembleront par là même désuètes et inefficaces ;
si au lieu de favoriser la découverte, nous en faisons un culte et non plus un art, gardant pour nous des petits secrets, voire des amulettes porte-bonheur car elles appartenaient aux maîtres ;
si enfin, nous ne comprenons plus l’enseignement de Ō Senseï, cet enseignement qui s’adressait aussi bien aux hommes qu’aux femmes, qui suscitait la vie et la joie à l’opposé de la mort et de la résignation, alors nous aurons perdu notre temps, et ce qui est plus grave nous aurons perdu notre âme.

Nos maîtres ont évolué au fur et à mesure de leur pratique. Tous ont commencé par un premier pas, comme le plus simple de nos élèves, ce sont leurs efforts, parfois opiniâtres, qui les ont amenés là où ils sont arrivés.

La rencontre avec le Seitaï de Noguchi Senseï

Noguchi Hirochika, fils du fondateur du Seitai et Régis Soavi, Paris, 1980

Mon enseignement passe aussi par le Seitaï et la découverte du Katsugen undo.  Noguchi Haruchika est considéré à son époque, comme un des meilleurs techniciens de la normalisation du corps, un technicien hors pair, capable de prodige. Ce qu’il nous a transmis grâce à son élève Tsuda Senseï, a révolutionné mon Aïkido, pour en faire un instrument d’épanouissement pour les êtres humains. Ayant été son intime pendant plus de vingt-cinq ans, Tsuda Itsuo nous parlait de lui de manière très simple. Il n’en faisait pas un dieu et pourtant son admiration était immense. Il suscitait en nous, ses élèves, le désir d’en savoir plus, d’aller plus loin dans la découverte de l’être humain, de réveiller en nous la sensibilité, l’intuition.
Ma rencontre au fil du temps avec les trois fils de ce très grand maître a aussi été une source de connaissance et a permis un approfondissement de ma compréhension.
Chaque rencontre doit nous permettre d’aller plus loin.

Sergiu Celibidache : un chef d’orchestre, mais pas seulement

Le simple fait d’avoir pu assister à la Schola Cantorum de Paris à un Master Class de direction d’orchestre (en fait le dernier qu’il fit) de ce géant qu’était le chef Sergiu Celibidache m’a apporté beaucoup plus que je ne saurai le dire. Il m’arrive aussi d’en parler à mes élèves, d’évoquer sa manière de conduire l’orchestre, de parler de son sens du sacré dans la musique, de sa rigueur sans rigidité. Comme chez certains grands maîtres d’art martiaux, Sergiu Celibidache était arrivé à la fin de sa vie à une économie de moyens impressionnante, chaque geste était nécessaire. Il n’y avait plus rien de superflu, seul restait un geste pur faisant naître la musique. L’intensité de sa présence et sa manière de vivre la musique m’ont profondément marqué. Cet homme qui disait « Je m’intéresse plus aux défauts qui t’empêchent d’aller là où tu t’appartiens qu’à tes progrès », savait trouver et révéler chez les musiciens qu’il conduisait le meilleur d’eux-mêmes. Il avait cette faculté de découvrir les talents cachés ou latents chez les jeunes musiciens et par là même de favoriser leur épanouissement.

Une rencontre avec Taïji Kase Senseï

Taiji Kaze, Itsuo Tsuda, 1971. Collection de Mme Noro

Les maîtres du passé sont là pour nous guider encore aujourd’hui à travers les expériences que nous pouvons retransmettre si nous savons les transmettre. Par exemple j’ai eu l’occasion de croiser Taïji Kase Senseï et d’assister à un de ses cours lors d’un stage au gymnase du Pré Saint-Gervais, dans la banlieue de Paris, c’est assez banal. Mais l’expérience que j’ai vécue à ce moment-là m’a marqué pour toute la vie. Jeune enseignant, j’arrivais un peu en avance pour donner mon cours d’Aïkido au gymnase, juste avant le tournant qui précède l’escalier qui monte aux vestiaires, je me suis retrouvé immobilisé, paralysé, incapable de bouger, comme transformé en statue. Je peinais à réaliser ce qui m’arrivait quand j’entendis un homme descendre, puis tourner au coin, là j’ai réalisé ce qui se passait : je ne le connaissais qu’à travers les photos des revues, mais j’avais devant moi Kase Senseï. Il passa tranquillement à coté de moi avec un sourire. Sa seule présence invisible, ce Ki qui le précédait fut pour moi une révélation et en même temps une confirmation de ce que j’avais pu déceler chez certains autres maîtres. Le ki n’est pas une illusion, ni une farce orientale, je pouvais moi aussi le sentir de manière concrète. Ce très grand senseï m’avait de façon involontaire donné une très grande leçon, que je me dois de faire passer à mes élèves, parfois simplement en leurs racontant ce genre d’anecdote que j’ai eu la chance de vivre.

La transmission de l’esprit qui suscite la continuité

Les maîtres du passé ne sont plus là pour dire s’ils sont d’accord avec l’enseignement qui est donné aujourd’hui. Ils servent malheureusement trop souvent d’alibi pour justifier un enseignement, ou deviennent des légendes. Il me semble important de comprendre, de ressentir ce qui les animait pour qu’à notre tour nous puissions utiliser ce qu’ils ont découvert. Les techniques peuvent être enseignées même avec un niveau moyen et un bon physique, mais est-ce là ce que nous recherchons ? En tout cas ce n’est pas ma recherche, ce n’est pas le but de mon enseignement. L’Aïkido est une école de vie, une école qui réveille la vie de ceux qui le pratiquent. Loin d’être une corde de plus à notre arc, il est là pour remettre en cause les fausses idées et les subterfuges que nous propose notre société. Chez les maîtres du passé nous devons comprendre ce qui les a guidés, car fondamentalement c’est cela qui nous a attirés lorsque nous avons découvert cet art. Cet art qui nous a semblé si étonnant et si beau. C’est ce que nous avons retenti lorsque nous étions projetés ou immobilisés qui a permis que nous continuions, cette bienveillance ferme, mais dénuée de toute violence et en même temps sans concessions.

Serons-nous des maîtres du passé pour les générations futures ?

Avons-nous le droit de seulement penser prétendre à ce titre ? N’est-ce pas se glorifier ? N’est-ce pas mettre en avant son ego ? Ou sommes-nous déjà dépassés et vieux jeu, incapables de transmettre ce que tous ces grands maîtres ont cherché à nous enseigner ? Je parle de ma génération, celle qui a eu la faveur de recevoir directement, et qui plus est de première main, ce que Ō Senseï avait transmis.
Et mes questions sont : avons-nous su faire passer l’essentiel ? Avons-nous su guider nos élèves de manière qu’ils trouvent en eux-mêmes les forces et le plaisir qui suscitent la continuité et le désir de chercher plus loin dans cette magnifique voie ?
Tous ces grands maîtres avaient un souffle différent, un souffle adapté à leur époque, mais ils ont su transcender cette époque pour nous apporter les instruments, parfois philosophiques, parfois physiques, qu’eux-mêmes avaient puisé à partir de connaissances plus anciennes et auprès d’autres grands maîtres ou de philosophes aujourd’hui disparus.
Tous ces grands maîtres ne sont en réalité pas morts, ils sont toujours vivants, ils continuent ou devraient continuer de vivre à travers nous de manière à préparer les grands maîtres du futur. Je me sens un maillon de cette chaîne qui saura, je l’espère de tout mon cœur, faire passer la société, de la barbarie préhistorique où nous sommes encore à une civilisation humaine au plein sens du terme.

Article de Régis Soavi  publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°19) en  janvier 2018

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