Senpai-kohai : la hiérarchie de l’ombre

L’École Itsuo Tsuda est une école sans grade, où l’on peut redécouvrir la liberté de s’exprimer, d’intervenir, de réagir entre personnes, sans besoin d’en référer à nos « niveaux » respectifs pour déterminer qui a droit de parole sur qui. Néanmoins notre école n’est pas dépourvue d’une forme de hiérarchie – implicite, mouvante, vivante –, qu’il appartient à chacun de sentir et d’apprécier. Une recherche faisant partie intégrante de notre pratique. Dans un article publié en novembre 2019 sur son blog, Ellis Amdur, pratiquant et chercheur reconnu en arts martiaux japonais traditionnels1, nous conte au travers de la relation senpai2kōhai3 dans les koryū4 une histoire de cette hiérarchie de l’ombre.

Nous remercions Ellis Amdur de nous avoir permis de partager et de traduire cet article. [Traduction de Marc S.]

Il y a plusieurs dizaines d’années, mes amis Phil & Nobuko Relnick, haut gradés de la Shintō Musō-ryū5 et de la Tenshin Shōden Katori Shintō-ryū6, étaient en voyage au Portugal. Ils rendirent visite à une école de jogo do pau7. Voulant témoigner du respect qui était dû à l’école à laquelle ils rendaient visite, Phil et Nobuko demandèrent comme il se doit à la japonaise : « Qui est votre instructeur ? ». Perplexes, les plus anciens se consultèrent entre eux avant de désigner quelqu’un du doigt et de dire : « Sans doute lui. C’est le plus vieux. ».

Les arts martiaux implantés dans une localité, fût-elle un village, une bande de chasseurs-cueilleurs ou un faction dans une ville, n’avaient souvent pas de grades, dans le sens où nous l’imaginons. À la place, les gens les plus compétents (quel que soit leur âge) étaient chéris et respectés pour leur utilité tandis que les anciens étaient respectés pour leur connaissance, leur histoire et leur autorité en tant qu’anciens. C’était certainement le cas au Japon. Pendant des milliers d’années, les villages et les chasseurs-cueilleurs se sont protégés, s’organisant autour de systèmes hiérarchiques qui préservaient intact le reste de leur société. Les compétences et le courage conféraient les éloges, tandis que les années et l’expérience conféraient l’autorité. Même après que le gouvernement central de Yamato s’unifia en mettant sur un pied une force armée de conscription, il y avait dans les régions frontalières des bandes de guerriers qui finirent par devenir les bushi. Ils avaient des chefs, pour sûr, mais au sein de leurs bandes, l’ancienneté (que ce soit l’âge ou le moment d’arrivée dans le groupe) avait un poids considérable. Ceci s’applique encore de nos jours aux arts martiaux japonais. Les senpai ont de l’autorité simplement parce qu’ils étaient là les premiers.

Il me serait facile de m’étaler en longueur sur les problèmes pouvant émerger d’un tel système : les abus dans les lycées japonais ainsi que dans les clubs et fraternités à l’université sont légions, et le niveau terrifiant d’atrocités commises par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale, où certaines régions de la Chine furent transformées en des camps d’Auschwitz à ciel ouvert, fut en grande partie alimenté par l’impossibilité, l’inconcevabilité de braver les exigences de ses supérieurs. Mais remettons ces discussions à plus tard. Il est aisé de se concentrer sur le pire, particulièrement quand on parle de culture martiale où la violence est concernée en tout premier lieu. Or on peut trouver au sein de la même culture martiale certains des meilleurs aspects de l’humanité, ces derniers émergeant aussi – pour une part – d’un système hiérarchique naturel fonctionnant à l’ancienneté.

Abordons plus spécifiquement le rôle de l’ancienneté au sein du koryū bujustu8. On peut être plus ancien à deux abords : le plus évident est d’être le premier à avoir rejoint le ryūha9 ; le second est d’être le premier à avoir rejoint un certain dōjō, car les dōjōs, dirigés par divers shihan10, peuvent avoir des cultures et des hiérarchies différentes au sein desquelles un invité provenant d’un autre dōjō – un  »semi-étranger » – doit trouver sa place. Un parfait exemple de cette complexité est fourni par l’un de mes anciens élèves, G. M., qui a commencé à pratiquer la Toda-ha Bukō-ryū11 au Dojo Hokusei d’Athènes. Il partit au Japon, et quand cela s’avéra être pour du long terme, il rejoignit officiellement le Dojo Nakano de Kent Sorensen Sensei, sōke-dairi12 de l’école, devenant ainsi son élève. En termes d’années de pratique dans la Toda-ha Bukō-ryū, je dirais qu’il était quelque part entre les membres moyens et confirmés du Dojo Nakano, mais d’un autre côté il était le plus récent au moment de son arrivée. Il a dû donc trouver sa juste place.

La situation est d’autant plus complexe qu’interviennent aussi les diplômes reçus : shoden, chūden, okuden, ou mokuroku, menkyō, inka, pour rappeler deux « séries » de grades. Comment alors « calibrer » son ancienneté au vu de ces différentes facettes qui se recoupent et entrent légèrement en conflit les unes avec les autres ? À l’aide de Kan (勘), l’« intuition », qui se fonde sur un savoir culturel, en observant la façon dont la personne à la tête du dōjō traite chaque individu et comment la personne concernée s’intègre dans la culture du dōjō. Et, si cela ne fonctionne pas, les plus ancien (et, rarement, le shihan) aident le nouveau venu à « re-calibrer » afin de s’intégrer convenablement.

Une question pourrait se poser : l’école ne devrait-elle avoir un livre de règles, un manuel pour savoir comment se comporter, qui serait remis à l’étudiant lors de son arrivée ? Eh bien, cela peut arriver, mais seules les grandes lignes sont alors esquissées. Dans beaucoup d’écoles, on fait un kishōmon (serment par le sang) qui donne accès à quelques conditions générales pour pouvoir entrer. (Voir le livre Old School13 pour une analyse au peigne fin de tels serments.) Le kishōmon ne donne toutefois que quelques conditions, tandis que nous sommes en train de parler d’un vaste complexe de valeurs et de comportements, somme totale de la culture martiale archaïque japonaise. Notez cette expression : « culture martiale ». Pour véritablement survivre lors de rencontres à haut risque, il faut développer et raffiner à l’extrême une sensibilité aux autres, à nos alliés comme à nos ennemis. Développer son intuition kan est essentiel. Mais comment développer notre capacité à sentir le niveau de confiance de nos proches, ou encore l’intention d’un de nos adversaires, si ce n’est en l’incorporant dans notre pratique ? Être sur le qui-vive, craindre d’offenser gravement son enseignant ou les anciens de son dōjō, tout cela requiert que l’on développe une sensibilité aigüe au moment présent. Paradoxalement, les élèves qui y parviennent apprennent à se détendre tout en étant sur le qui-vive, quelque chose auquel je me réfère ailleurs comme « l’étiquette de la meute ». Un ensemble de règles, apprises par cœur, tout d’abord seront appliquées de manière artificielle, et d’autre part priveront l’élève de l’opportunité de développer ce qui compte vraiment – reigi (attitude convenable) est en fin de compte la voie royale vers kan.

Quelles sont, pour rentrer plus en détail, les responsabilités des anciens (senpai) ? D’un point de vue général, l’ancien est responsable du maintien de la culture de l’école, et se prononce au nom de ce qu’il croit être les souhaits de l’enseignant. Une façon simple d’envisager le rôle de l’ancien est de penser à une sœur ou un frère aîné. Même si le petit frère a bien mieux réussi dans la vie, dans son travail, etc., les paroles du grand frère compteront toujours.

Donnons quelques exemples :

  • Un élève plus récent a une mauvaise hygiène – son keikogi sent mauvais, son haleine est horrible, ou bien les vêtements qu’il porte pour pratiquer sont sales ou mis n’importe comment. Le shihan de l’école ne devrait JAMAIS être mis dans l’obligation de dire à l’élève de se nettoyer. Les anciens du dōjō parlent à cette personne, lui disent de s’occuper du problème – avec tact et politesse. Si elle continue, ils deviennent fermes. Enfin, si le problème venait à perdurer, il est concevable qu’ils lui disent de ne pas revenir avant d’avoir réglé le problème.
  • Une personne commence à rentrer dans des discussions ou bien à apprendre aux autres, devant l’instructeur, sans être autorisée par l’enseignant à tenir ce rôle. Même en étant moins gradé que la personne bavarde, un ancien peut et devrait se plaindre auprès de l’autre, rappelant qu’il vient au dōjō pour étudier auprès du shihan et lui disant « Comme tu causes, là, tu nous prives de l’enseignement de Sensei en prenant toute la place.  ».
  • Un jeune élève plein de vitalité pratique trop vigoureusement – voire dangereusement – avec d’autres élèves. Il est de la responsabilité des anciens de l’informer qu’il doit se calmer et prendre la mesure de son comportement. Idéalement, l’ancien peut si besoin contrôler physiquement la personne vigoureuse mais, même si cela n’est pas possible, l’ancien doit quand même intervenir pour remettre les choses dans l’ordre. Et uniquement en cas d’échec de la part d’un ou plusieurs anciens pourrait-on alors faire appel au shihan.

Quelles sont les responsabilités de l’élève moins avancé (kōhai) ? En tant que « petit frère », sa responsabilité est d’écouter ses grands frères & sœurs pour avoir des repères quant à la culture du dōjō et à l’attitude convenable à avoir, aussi bien pendant la pratique que dans les interactions sociales hors du dōjō. Une objection pourrait pourtant être levée, vu ma brève allusion plus haut aux abus potentiels du système senpai-kōhai. A-t-on encore besoin de ce système ? Absolument. C’est à travers lui qu’a été préservé le koryū bujustsu au fil des générations. Sans lui, nous aurions changé d’une façon qui menacerait le futur d’une tradition martiale telle qu’une authentique koryū.

Toutefois, il n’est pas inconcevable qu’un tel système se corrompe. Nous, les Japonais comme les non-Japonais, sommes aussi des êtres humains autonomes du 21e siècle et ne devrions jamais accepter quoi que ce soit d’abusif ou d’immoral au prétexte de suivre ce système archaïque. Si cela devrait arriver, il incombe au kōhai (ou senpai) de faire face et protester, idéalement en le faisant d’abord auprès de ses ancien.nes proches : et de le faire avec force et dignité. En espérant qu’une telle objection change quelque chose qui était toxique dans la culture du dōjō. Seulement en cas d’échec le shihan devrait-il rentrer en jeu (voire, dans certains cas, être informé du problème – idéalement le shihan n’aurait peut-être même pas entendu parler de l’incident). Si vous échouez à ce niveau, vous voici à un carrefour : peut-être resterez-vous, en acceptant la situation (et parfois vous rendrez-vous compte que ce que vous trouviez répréhensible il y fut un temps est quelque chose que vous voyez différemment au fil des années) ; peut-être ne le supporterez-vous pas et devrez-vous partir (ou être renvoyé). Soit. Dans un cas aussi extrême et hypothétique, vous perdriez certes votre appartenance à un groupe, mais conserveriez votre intégrité. Cela dit, ce scénario catastrophe décrit la pire des situations et n’a quasiment jamais lieu dans quelque école que ce soit.

Si l’on veut bien laisser de côté ce cas extrême et revenir à ce que nous vivons au quotidien, un ryūha est comme une famille : nos aînés nous guident du mieux qu’ils peuvent tandis que nos cadets se donnent à fond pour nous dépasser, tout en nous témoignant du respect.

Ellis Amdur

Notes :

1. Ses travaux écrits peuvent être consultés sur la page https://edgeworkbooks.com
2. Litt. avantcompagnon : aîné (comme dans sensei, litt. avant-naître : maître)
3. Litt. après-compagnon : cadet
4. Litt. ancienne-tradition : école ancienne traditionnelle
5. Une koryū de jōdō (voie du ) dont une des branches actuelles est dirigée par Pascal Krieger Sensei
6. Une des plus anciennes koryūs japonaises (remontant au XVe siècle) dont le shihan actuel est Risuke Otake Sensei
7. Litt. jeu de bâton : art martial portugais se pratiquant avec un bâton
8. Tradition martiale des koryū
9. Synonyme de ryū
10. Pratiquant enseignant modèle
11. Une koryū remontant au XVIe siècle dont Ellis Amdur, feu Pierre Simon et Claire Seika sont shihan
12. Instructeur principal remplaçant
13. Ellis Amdur, Old School: Essays on Japanese Martial Traditions, fév. 2015