Noguchi sur Tchouang-Tseu #1

Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-Tseu « Principes pour nourrir sa vie »  (I)  Pour lire le début de ce texte cliquez ici

Le chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie » expose ce qu’est la manière de cultiver l’esprit de la vie, c’est à dire, de cultiver son être tout entier. Cependant, si – toujours en lisant les deux premiers caractères chinois de la façon habituelle – on considère que le titre signifie quelque chose comme « Les Règles pour maintenir sa santé », cela donne un résultat très intéressant. Jusqu’à présent, concernant les règles pour maintenir la santé ou les règles d’hygiène, les seules choses que l’on a prêchées c’est « Traitez la vie comme quelque chose de précieux » et « Faites attention » ; et on n’a pas pu sentir, ne serait-ce qu’un peu, dans ces prêches, l’activité vivante de la vie. C’est peut-être parce qu’il y manque une touche de Tchouang-tseu.
Je vais considérer les « Principes pour nourrir sa vie » non pas en tant que moyens de développement spirituel, mais comme étant une des sciences de la santé, et j’espère réussir à discerner ce qui s’y dissimule : les véritables linéaments de la vie, qui est exubérante et positive.

Tchouang-tseu commence son chapitre par ces mots :  « Notre vie est limitée, la connaissance est sans limites. Il est périlleux pour ce qui est limité de suivre ce qui est illimité. Il est encore plus périlleux d’appliquer la connaissance. »
Plutôt que d’utiliser la connaissance pour percer sept orifices à Chaos (comme dans la parabole qui conclut le chapitre sept*), Tchouang-tseu voulait demeurer dans le vide indifférencié, et il dit que les êtres humains devraient rester dans ce vide.
Notre vie est limitée, or il n’y a pas de limite aux « il faut » et « il ne faut pas », et si, avec nos limites, nous essayons de nous conformer aux « il faut » et « il ne faut pas » qui sont sans limites, tout ce qui va nous rester c’est l’angoisse d’être incapables de nous y conformer. Pourtant, les gens courent toujours après les « il faut » et « il ne faut pas ». Et leur anxiété augmente.
On suit la voie de l’hygiène avec comme seul résultat la multiplication des « il faut » et « il ne faut pas » ; les « il faut » et « il ne faut pas » auxquels les gens doivent faire attention se multiplient de plus en plus ; et alors l’angoisse d’avoir à observer ces règles conjuguée avec la peur de ne pas en être capable rend les gens toujours plus timorés et abattus, et l’envers de la médaille est que l’angoisse et la peur augmentent le pouvoir d’action des facteurs causes de maladies et de mauvaise santé.

Noguchi Haruchika. Photo issu de http://noguchi-haruchika.com
Noguchi Haruchika. Photo de http://noguchi-haruchika.com

Déconnectée de la question fondamentale qui est de mettre en valeur la vie, l’hygiène s’efforce seulement d’éviter la mauvaise santé, de se  garder de ce qui est nocif, d’échapper aux choses qui font peur ; et comme cela il devient difficile pour les gens d’être pleinement vivants. Manger autant qu’on peut, dormir autant qu’on veut, s’épargner la peine dans toute la mesure du possible, se reposer autant que l’on peut, prendre un tas de médicaments, éviter la chaleur et ne pas aimer le froid, se couvrir plus que nécessaire, et vivre dans la sécurité par ces moyens – est-ce qu’on peut appeler ça la santé? Peut-on appeler hygiène ces méthodes, pour l’élaboration desquelles les êtres humains ont utilisé chaque bribe de connaissance qu’ils possèdent?
Quelle force y a-t-il dans une énumération de formes? Cela ne fait que vicier l’esprit humain. Est-ce que cela ne fait pas dépérir la vie?
Vivre de façon saine et pleinement vivante veut dire ne pas se laisser décourager par le froid, la chaleur, le vent ou l’humidité, travailler sans se fatiguer, dormir d’un sommeil sans rêves, trouver délicieux tout ce que l’on mange, et avoir toujours du plaisir à vivre ; cela ne signifie pas ne pas tomber malade. Ne pas tomber malade ne devrait pas être un but, mais un résultat. Les gens sains ne sont pas intimidés par la maladie, et ils traversent la maladie, quand ils en ont une, de façon splendide, n’en devenant que plus énergiques et pleins de vie ; et vous n’avez pas besoin de lire des choses sur l’expérience de Nietzsche pour comprendre cela. Quand les « il faut » et « il ne faut pas » contrôlent l’activité humaine, alors les êtres humains ont déjà forgé des chaînes pour eux-mêmes. La connaissance est une arme pour les êtres humains, et un pouvoir pour l’accomplissement de leurs intentions. Mais quand on accumule les connaissances et que la liberté des êtres humains est restreinte, les gens deviennent incapables de vivre avec vivacité à cause des « il faut » et « il ne faut pas », un peu comme les bois d’un cerf deviennent pour lui une gêne. Et alors il n’y a rien de mieux à faire que de se libérer en tranchant cette connaissance et en la jetant.
Quand vous voulez manger, mangez ; quand vous voulez dormir, dormez ; quand vous voulez travailler, travaillez. Ce n’est pas qu’on doit manger, ce n’est pas qu’on doit dormir, il ne s’agit pas de travailler parce qu’on doit le faire. Il s’agit encore moins de manger, de dormir ou de travailler en fonction de ce que dit la pendule. Il ne s’agit pas de vivre la vie de demain en conformité avec la connaissance d’hier. Demain est fait pour ouvrir un nouveau chapitre sur la base de l’expérience de demain. La connaissance venant du passé, les chaînes de l’habitude – séparez-vous de ces choses et vivez pleinement la vie. L’activité vitale d’une vie toujours renouvelée appartient à ceux qui vivent sans jamais avoir de chaînes.

(A suivre)

publié dans la revue Zensei. Traduction de l’École Itsuo Tsuda

Note :

  • Illustration :  Tchouang-Tseu et une grenouille. Auteur inconnu
  • « L’empereur de la mer du Sud était Illico, l’empereur de la mer du Nord était Presto, l’empereur du milieu était Chaos. Comme chaque fois qu’ils s’étaient retrouvés chez Chaos celui-ci les avait reçus avec la plus grande aménité, Illico et Presto se concertèrent sur la meilleure façon de le remercier de ses bontés : »Les hommes, déclarèrent-ils, ont sept ouvertures pour voir, entendre, manger, respirer. Lui seul n’en a aucune. Et si on les lui perçait? » Chaque jour ils lui ouvrirent un orifice. Au septième jour Chaos avait rendu l’âme. »
    Les Œuvres de Maître Tchouang, traduction Jean Levi, chapitre sept.