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Je vais redécouvrant la liberté

La recherche de la liberté intérieure dans la pratique de l’Aïkido et dans le Seitai.

Par Andrea Quartino

Les limitations de la liberté de mouvement sont en train de se relâcher, bien qu’avec des délais et des modalités encore incertains. Pour ceux qui pratiquent l’Aïkido dans un dojo de l’École Itsuo Tsuda le jour où l’on pourra recommencer à pratiquer semble lointain. Au-delà des avis différents sur les raisons de l’état d’urgence, les limitations décidées par les gouvernements ne devraient pas limiter la capacité de jugement. Et il est normal de maintenir un regard critique envers l’efficacité et les conséquences de telles mesures tout en les appliquant.
Haruchika Noguchi, fondateur du Seitai, pendant la seconde guerre mondiale du Japon, période durant laquelle les tendances plus fortement nationalistes et militaristes ont prévalu au point de bannir le mot “liberté”, ne se gênait pas pour en parler. Certes, il pouvait compter sur le fait d’avoir parmi ses clients plusieurs représentants de la classe dirigeante.
La fin de la guerre, pour l’Italie, le 25 avril 1945, fut un soulagement pour tous, autant que le fut la chute du fascisme, même pour ceux qui partageaient cette idéologie. Le même soulagement fut ressenti par beaucoup de japonais.2 Il ne s’agissait pas seulement du retour de la paix et de libertés plus ou moins formelles, mais aussi de la disparition d’un climat de tension continue, qui se respirait partout et auquel personne n’échappait. Toutes proportions gardées, et mis à part les perplexités suscitées par les métaphores guerrières utilisées par beaucoup pour parler de l’engagement dans la maitrise des contagions, les personnes ayant un minimum de sensibilité ne peuvent pas ne pas sentir à quel point tout et tout le monde est imprégné de méfiance et de peur, qu’elles soient provoquées par le virus ou par les sanctions prévues en cas de violation des règles. Une oppression très épaisse, nous serons nous aussi soulagés quand et si cela finira.

« Lorsque [Me Noguchi] entendit à la radio la cessation des hostilités, il se sentit tout d’un coup comme déchargé d’un lourd fardeau de ses épaules, et éprouva une détente insoupçonnée dans tout le corps.
Sa respiration s’approfondit, découvrant un fond de calme dans son esprit. Ce calme fit surgir en lui une énergie toute fraîche, et il sentit dans sa peau qu’un monde nouveau était en train de commencer.
– Pourquoi ai-je tellement parlé de la liberté pendant la guerre, se dit-il, ce n’était que des mots. Au contraire, j’ai été simplement figé dans mon attitude. Plus je m’efforçais de lutter contre la tendance, plus j’étais enfermé dans un cadre étroit de pensée, sans pouvoir respirer profondément. »3

Pourquoi cette liberté n’était-elle qu’un mot pour Noguchi? Avait-il changé d’avis sur la nature du régime durant la période de la guerre ? C’est peu probable, mais la question n’est pas là. Il s’agit de comprendre ce que nous voulons dire par liberté.

Itsuo Tsuda revient plusieurs fois dans ses livres sur l’idée de liberté

Pour Tsuda l’homme moderne « a livré de durs combats pour acquérir son droit d’Homme. Il a obtenu des libertés et continue de lutter pour en acquérir d’autres. Mais un jour il découvre que ces libertés ne couvrent que des conditions matérielles, extérieures à lui. »4 Donc souvent les êtres humains luttent pour des libertés au pluriel, qui sont conditionnelle « La fixation des idées qui nous oriente dans l’organisation de la vie, peut aussi se retourner contre nous en nous conduisant dans des contraintes imprévisibles. La liberté devient une fixation qui nous ligote. Plus on a la liberté, moins on se sent libre. La liberté est un mythe.
On lutte contre les contraintes pour acquérir la liberté. La liberté acquise ne reste pas sans provoquer d’autres contraintes. Il ne semble pas y avoir de solutions finales. Car la liberté que nous cherchons est avant tout une liberté conditionnelle. On n’a pas l’idée d’une liberté absolue, sans condition. »5
Liberté conditionnelle, serait presque un oxymore, si ce n’était que cette locution est utilisée dans le langage juridique. Nous sommes conditionnés par le temps linéaire des montres, par l’organisation sociale du travail et par le marché qui nous sollicite, à coups de techniques publicitaires toujours plus sophistiquées et envahissantes, à satisfaire des besoins, induits pour la plupart. Parmi les offres innombrables, qu’on peut trouver sur internet, ou ailleurs, « nous trouvons tout, sauf le désir. […] Nous avons la liberté de choisir, certes, mais il s’agit d’une liberté négative : celle d’accepter ou de rejeter l’offre. Quant à la liberté positive, celle de créer, nous n’avons ni l’intuition ni la continuité pour en jouir. »6

Maître Tsuda et Maître Noguchi
Maître Tsuda et Maître Noguchi

Tsuda nous indique la possibilité de “lâcher prise” sur tout ce qui est liberté apparente, choix qui nous est imposé par le marché, bien de consommation, commercialisable, même si cela est difficile pour l’homme civilisé, qui a peur de tout perdre si il renonce à sa possessivité. En lâchant prise, on peut « voir enfin que Tout est à nous ; le ciel, la terre, le soleil, les monts et rivières, sans qu’il y ait besoin de les mettre tous dans notre poche. » Il peut naître en nous « l’envie de connaître la vraie liberté.
Aucun apport extérieur, argent, honneur, pouvoir, ne peut nous procurer la vraie Liberté, car celle-ci est une sensation intérieure qui ne dépend d’aucune condition matérielle ou objective. On peut se sentir libre dans la pire des contraintes aussi bien que prisonnier au comble du bonheur. »7
Le désir profond d’une autre liberté s’éveille avec une conviction intérieure, qu’en réalité nous redécouvrons car elle est en tout être humain dès l’origine, dès la conception. Mais cette redécouverte est impossible tant qu’on reste dans la “voie de l’acquisition” qui est la norme dans notre société, dans laquelle « toutes ces accumulations pèsent lourd sur notre destin.
Dans la voie du dépouillement, on se dirige dans le sens diamétralement opposé. On se débarrasse petit à petit de tout ce qui est inutile à la vie. On se sent de plus en plus libre, car on ne s’impose plus d’interdits ou de règles pour bien vivre. On vit, simplement, sans être tiraillé par de fausses idées.
On n’a pas besoin d’être anti-social ou anarchiste pour se sentir libre. La libération ne nécessite point la destruction. La liberté ne dépend pas du conditionnement, de l’environnement ou de la situation. La liberté est une chose toute personnelle. Elle surgit de la conviction profonde de l’individu. Cette conviction est une chose naturelle qui existe chez tous les hommes à l’origine. Ce n’est pas un produit fabriqué de toutes pièces après coup. Mais elle restera voilée tant qu’on vit dans un climat de dépendance. Ce n’est pas la peine, dit Noguchi, d’aider les gens qui ne veulent pas se mettre debout eux-mêmes. Si on les lâche, ils retombent. »8

Ce fut la conscience de ce fait qui porta Noguchi, quand il trouva une autre liberté, une respiration et un calme plus profonds à la conclusion de la seconde guerre mondiale, à renoncer à la thérapeutique, pour se dédier au réveil des personnes qui permet à chacun de redécouvrir sa propre liberté intérieure à sa manière et dans les temps qui lui conviennent.

De quelle manière la pratique d’arts comme l’Aïkido et le Katsugen undo peuvent-ils nous guider dans la redécouverte de notre liberté individuelle?

Nous pouvons trouver une réponse dans les propos du Maître de Taichi Gu Meisheng:

«Le « vrai naturel » ne peut s’acquérir qu’au prix d’une longue pratique assidue…êtes-vous comme un enfant ? Car seul l’enfant est spontanément à la fois naturel et libre. Effectivement, si vous n’êtes pas redevenu comme un enfant, vous ne pouvez être ni libre ni naturel. […] Habituellement pour un homme ordinaire, le corps est une entrave et non une force motrice dans laquelle on peut puiser un élan spirituel. Pourtant grâce à un entraînement très long associé à une pratique assidue et rigoureuse, on arrive à libérer cet homme ordinaire pour le laisser agir selon une spontanéité merveilleuse et créatrice. Alors ni le corps, ni le monde extérieur, ni les multiples liens qui l’enchaînent au monde ne constituent plus pour lui un obstacle. Cette première sensation de liberté, je l’ai perçu en 1970 alors que j’étais en prison, et cette liberté grandissait progressivement au cours de ma captivité. »9

Les propos de Me Gu, qui fut incarcéré au cours de la révolution culturelle chinoise, sont valables pour le Taichi comme pour les pratiques de l’Aïkido et du Katsugen undo e rappellent ceux de Me Tsuda quand il dit que l’on peut être libres dans la plus grande contrainte possible. Et si la contrainte dans laquelle nous vivons aujourd’hui n’est pas celle d’une prison, c’est tout de même l’occasion de redécouvrir notre liberté intérieure, notamment en nous donnant la possibilité de pratiquer en solitaire, lorsqu’il n’y a pas de dojo à disposition. Une telle découverte n’est pas l’apanage exclusif de grands maîtres, comme Me Gu, Me Noguchi ou Me Tsuda, et pour autant que ce soit une recherche individuelle que l’on fait dans la continuité de la pratique, nous pouvons ici et maintenant commencer à être libres en tant qu’êtres humains, car “être libres rend les autres libres.” 10

Andrea Quartino

Notes

1. Le titre fait référence au passage de La divine comédie de Dante Alighieri « Il va cherchant la liberté », in originale « Libertà va cercando ».
2. Itsuo Tsuda, Coeur de ciel pur (oeuvre posthume à partir d’inédits), Le Courrier du Livre, 2014, p.169. Voir aussi Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p.399.
3. Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 2014, p.69. Dans les pages suivantes il est dit « un homme vraiment libre ne discute pas de liberté, un homme en bonne santé ne pense pas à la santé. » Les vers du poète chinois Bai Juyi semblent y résonner: « Ceux qui parlent ne savent pas. Ceux qui savent, ne parlent pas. » vers que Tsuda reprit aussi dans l’une de ses calligraphies. Voir Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p.284, et aussi Itsuo Tsuda, La voie des dieux, Le Courrier du Livre, 2014, p.51-52.
4. Itsuo Tsuda, Le Non-Faire, Le Courrier du Livre, 2016, p.15.
5. Itsuo Tsuda, Un, op. cit., pag. 24.
6. Itsuo Tsuda, La science du particulier, Le Courrier du Livre, 1976, p.72
7. Itsuo Tsuda, Le dialogue du silence, Le Courrier du Livre, 1979 p.73
8. Itsuo Tsuda, Un, op. cit., pag. 49.
9. La vision du Dao du professeur Gu Meisheng. Vidéo disponible : http://simoni.mic.fr/index.php/2016/11/18/la-vision-du-dao-du-professeur-gu-meisheng/
10. Manon Soavi, être libre rend les autres libre. Vidéo disponible sur: http://www.ecole-itsuo-tsuda.org/etre-libre-rend-autres-libre/

La force vitale

Par Régis Soavi

Pourquoi parler de la force vitale alors que le sujet semble démodé (il est aujourd’hui considéré comme une sorte de résidu idéologique des années soixante), ou reste apparemment le domaine privilégié d’une petite quantité de personnes à la recherche d’effets mystérieux ?

Si la force physique reste pour de nombreuses raisons et dans de nombreux cas un domaine important, elle n’est pas un état permanent et inaltérable. Il existe quantité de facteurs que nous devons prendre en considération : l’âge de l’individu, son état de santé, son mental, sa situation sociale, sa conception du monde, etc. Il en va de même avec la force dite mentale, ou plus communément parlant, la force de caractère.

Le spectaculaire

Avoir un corps de dieu ou de déesse a toujours fait rêver la jeunesse, il est clair que l’état du corps est censé être reflété par son apparence. La silhouette d’une personne était un des moyens pour juger de son état de santé, de sa force, de sa puissance. Les statues de la Grèce ou de la Rome antique servaient d’exemple. L’accent était mis sur l’esthétique des formes et des proportions. Il en va de même aujourd’hui, mais les modèles ont changé car ils appartiennent surtout aux milieux branchés de la « people society » : acteurs, sportifs de haut niveau, mannequins, etc. Les images que l’on nous en propose, même quand elles n’ont pas été retouchées, nous font miroiter un monde complètement irréel de jeunes gens innocents, pétillants de santé, sautillant, et réalisant des « exploits » avec la plus grande facilité. « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » (1) Dans ce monde en trompe-l’œil comment ne pas passer pour un trouble-fête lorsqu’on présente d’autres valeurs que celles qui sont actées par la publicité au service de l’Économie et de la volonté de puissance de quelques uns, tout cela au détriment de la majorité des individus ?

Tsuda Itsuo montrant les points du ventre pendant une conférence.
Tsuda Itsuo montrant les points du ventre pendant une conférence.

Un problème de société

La société de 2019 n’est pas la société du vingtième siècle et encore moins celle du dix-neuvième. À l’époque la force physique avait un coté naturel, oserai-je dire primitif, il n’en est plus de même aujourd’hui. Si, par exemple, en Occident les avancées de la médecine ont pu sauver des personnes et permettre un allongement de la durée de vie, elles ont, par contre-coup, rendu beaucoup de gens dépendants aux traitements et aux médicaments, créant par là même une société d’assistés dont la force vitale semble s’être cruellement affaiblie. Les laboratoires pharmaceutiques ne se gênent pas pour produire à profusion de plus en plus de substances, de nouvelles molécules, censées rendre la vie plus facile. Un des exemples qui fit scandale récemment est celui des drogués sur ordonnance. Les antidouleurs à base d’opiacés, par l’accoutumance qu’ils engendrent, ont déjà fait non seulement deux millions de personnes dépendantes de ces substances, mais aussi des centaines de milliers de drogués qui ne savent plus comment se procurer leur dose et même, dramatiquement, plus de quarante-huit mille morts au États-Unis en 2017. (2)
La médecine du sport dans certains pays, et cela depuis des dizaines d’années, n’hésite pas elle aussi à droguer les athlètes pour permettre à leur pays de remporter une course, un concours, ou une médaille aux Jeux olympiques.
Les records sont continuellement dépassés dans le domaine du sport, ainsi que partout où la compétition fait rage, mais il semble difficile de gagner, ni même seulement d’être sélectionné sans avoir des spécialistes du corps et de la médecine dans son staff technique.
La seule force physique naturelle ne suffit plus, il faut plus que cela aujourd’hui, beaucoup plus. On propose des compléments alimentaires, des cocktails de substances sans cesse plus sophistiqués pour dépasser les limites humaines naturelles et même parfois tout simplement pour être toujours en forme ou tout au moins le paraître, et quand les conséquences des traitements ou plutôt du mauvais traitement du corps surviennent il est déjà trop tard pour rebrousser chemin.

L’Écologie humaine

La prise de conscience de l’état de la planète par une partie de la nouvelle génération pourrait être le déclencheur d’une prise de conscience plus globale. La nécessité absolue de revoir non seulement la production de produits de consommation, mais également les schémas de cette même production si cette nécessité est poussée un peu plus loin, devrait amener la société à la compréhension de ce besoin impératif de changer d’orientation.
Si la technologie a des cotés pratiques, devons-nous renoncer à penser par nous-mêmes et suivre les traces pré-imprimées par les logiciels, les algorithmes, ou les moteurs de recherche ? La médecine occidentale, qui est un art et non une science, a fait de gros progrès du point de vue de la compréhension et du traitement de certaines maladies humaines, mais devons-nous pour cela abandonner notre libre arbitre et nous remettre entre ses mains sans chercher à comprendre ou à sentir ce qui nous convient le mieux ? La société nous gave de recommandations qui, si elles ne nous font plus rire, nous laissent souvent indifférents : « mangez bougez » « mangez cinq fruits et légumes par jour » « attention au taux de cholestérol, mangez des produits allégés » « respectez scrupuleusement le nombre d’heures de sommeil » etc. L’être humain moderne en vient à suivre les directives de personnes qui pensent pour lui en matière de santé, de travail, de rencontre, tout est préparé, pré-digéré, au nom de notre bien-être, pour réaliser ce que des écrivains comme Ievgueni Zamiatine, dès 1920, Aldous Huxley en 1932, ou George Orwell en 1949 avaient décrit dans leurs romans dits d’anticipation, c’est-à-dire « un monde idéal ». Sommes-nous déjà en train de vivre dans ce monde que prédisait Huxley dans une conférence en 1961 ?
« Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir. » (3)
Loin de moi l’idée de porter en avant les idéologies réactionnaires ou passéistes qui ont tendance à apporter leurs solutions à coup de « y a qu’à » ou de prôner la résurgence des valeurs patriarcales ou racistes qui fort heureusement sont, ou j’ose l’espérer, devraient être dépassées. Les pas à faire sont d’une toute autre dimension. Il ne s’agit rien de moins que de retrouver des valeurs humaines et c’est peut-être cela la vraie révolution. L’Aïkido est porteur de cet espoir, mais nous ne devons pas nous tromper de direction.

Respiration KA MI : activation de la force vitale
Respiration KA MI : activation de la force vitale

La force vitale

Les expressions populaires comme « avoir du cœur au ventre » ou « avoir des tripes » expriment bien l’importance que la majorité des gens d’il n’y a pas si longtemps accordaient à cette région du corps, le courage ne se trouvait pas dans la réflexion mais dans l’action du bas du corps.
La force vitale était un domaine bien connu des maîtres d’arts martiaux, et ils accordaient tous la plus grande attention à en faire un des sujets majeurs, sinon le centre, de leur enseignement. Tous ceux qui ont eu la chance de connaître les maîtres de la première génération après O Senseï savent que la valeur de Noquet Senseï, Tamura Senseï, Yamaguchi Senseï ou Noro Senseï, ainsi que de tant d’autres n’était pas dans la qualité, évidemment irréprochable, de leur technique mais dans leur présence, simple reflet de leur personnalité, de leur force vitale.
Tsuda Itsuo Senseï, maître d’Aïkido, faisait aussi partie de cette génération, mais il était aussi un des maîtres de la première génération après Noguchi Haruchika Senseï, dans l’art du Seitai, et il a beaucoup écrit sur ce domaine dès son premier livre Le Non-faire dont j’ai tiré quelques extraits.
« Du point de vue Seitai, le ventre n’est pas simplement un récipient de divers organes digestifs, comme l’enseigne l’anatomie. Le ventre, déjà connu en Europe sous le nom japonais de “hara”, est la source et le dépôt de la force vitale. » (4)
« La vie agit comme une force qui donne la cohésion aux éléments absorbés. […] C’est cette force de cohésion que nous appelons “ki”. […] Ce qui intéresse le Seitai, ce n’est pas les détails de la structure anatomique, mais le comportement de chaque individu qui révèle l’état de cette force de cohésion. Cette cohésion, en l’occurrence, est en quête spontanée d’un équilibre et se manifeste de deux façons diamétralement opposées : en excès et en déficit. Lorsque le ki, force de cohésion ou énergie vitale, se trouve en excès, l’organisme rejette automatiquement cet excès afin de rétablir l’équilibre. Ce qui déroute l’observateur, c’est que le rejet, loin d’être simple, s’effectue sous des formes diverses et complexes. Il se manifeste chez l’individu dans son comportement verbal, dans son geste, ou dans son acte. Par contre, lorsque le ki est en déficit, l’organisme réagit pour combler cette insuffisance, en attirant vers lui le ki des autres, c’est-à-dire, leur attention. » (5)
Dans le Seitai, il existe un moyen pour se rendre compte de l’état du koshi et de la force vitale, et cela simplement en vérifiant l’élasticité du troisième point du ventre qui se trouve environ deux doigts en dessous du nombril. Si le point est positif, c’est-à-dire si on sent qu’il rebondit lorsqu’on appuie dessus, alors tout va bien, on se remettra rapidement en cas de difficulté ou de maladie, si par contre les doigts s’enfoncent et ne reviennent qu’avec lenteur, si le ventre est mou, c’est que l’état du corps est en difficulté, ce manque de tonus est révélateur de l’état de la force vitale. Je préfère m’abstenir de donner plus de détails afin d’éviter que des bricoleurs présomptueux ou mal informés commencent à toucher à tout. En tout cas vous pouvez essayer sur vous-mêmes, mais pas sur les autres même s’ils sont d’accord, le risque de perturber leur rythme biologique et par contre-coup leur santé est trop grand, inutile de jouer les apprentis sorciers.
La force vitale est ce qui nous fait remonter la pente lorsqu’on a sombré. C’est ce qui nous permet de concrétiser des projets qui parfois semblent impossibles à réaliser.

Représentation du hara ; Basilique Saint-Sernin à Toulouse
Représentation du hara ; Basilique Saint-Sernin à Toulouse

La technique Seitai : une orientation

Le Seitai nous apporte dans le quotidien les instruments dont nous manquons pour entretenir notre force vitale. La pratique du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) ainsi que des Taïso adaptés en fonction des Taiheki (habitudes corporelles) ou des techniques de premier secours n’en sont que la partie visible, l’essentiel se trouve dans sa philosophie de la vie et dans sa compréhension de l’être humain. Toute l’attention apportée à l’éducation des jeunes parents, le soin au bébé, la manière de faire circuler le Ki, de respecter chaque personne dans son individualité, et non en faisant référence au général, en font une science du particulier comme aimait à le définir Tsuda Itsuo Senseï dans son livre du même nom.
Si à l’occasion des stages je donne des indications pratiques qui permettent aux personnes de retrouver un bon état de santé, de récupérer leur force vitale lorsqu’elle est affaiblie, je compte toujours sur la capacité des individus à réagir, à comprendre la nécessité de s’orienter différemment pour cela, plutôt que de se démettre de leur pouvoir au profit d’une technique, d’une idole, ou d’un gourou.
Sans la force vitale, la force physique a du mal à trouver des débouchés, elle tourne en rond et finit par perturber la personne elle-même qui ne sait plus comment faire pour retrouver son équilibre.
La force vitale n’a pas de morale, elle peut être utilisée à bon escient ou non certes, mais si elle n’est plus là, inutile de discuter sur la valeur des objectifs à atteindre ou sur les perspectives que nous propose la société.
On se pose beaucoup de questions sur sa nature, son origine, voire sa domestication. Certains aimeraient pouvoir la mesurer grâce à du matériel technologique très développé, comme par exemple, des électrodes sophistiquées capable d’enregistrer les réponses subtiles émises par le cerveau. Malheureusement, ou plutôt heureusement car les risques de manipulation sont grands, cela semble pour l’instant impossible. La force vitale est d’une toute autre nature, on la comprend quand on retrouve la sensation du ki dans son propre corps. Mais qu’est-ce que le ki ? Tsuda Senseï nous donne en quelque mots une piste pour sa redécouverte.
« Le ki est le moteur de toutes les manifestations instinctives et intuitives des êtres vivants. Les animaux n’essayent pas de justifier leur action mais arrivent à maintenir un équilibre biologique dans la nature. Chez l’homme, le développement extraordinaire de l’intelligence menace de détruire tout équilibre biologique, allant jusqu’à la destruction totale de tout être vivant » (6)

L’Aïkido : un art pour réveiller la force vitale

L’Aïkido est facilement au cœur de nombreuses polémiques, au sujet de son refus de la compétition, de son idéal de non-violence, de son manque de modernité, voire de sa prétendue inefficacité. Il me semble que, justement, il est temps d’affirmer les valeurs de notre art – et elles sont nombreuses. Dans la pratique de l’Aïkido ce n’est pas la force physique qui est déterminante, mais plutôt la capacité à l’utiliser, de même pour la technique c’est son adaptation à la situation concrète qui est la plus importante et cela ne peut se faire sans avoir réveillé notre force vitale. La mise en situation sur les tatamis jour après jour, séance après séance, si elle est faite sans concession et en même temps sans brutalité, nous ouvre les yeux et permet de développer, de retrouver ce qui anime l’être humain, une force, une vitalité que l’on a trop souvent laissé s’atrophier. La puissance que l’on peut développer, mais aussi la tranquillité, la quiétude intérieure que l’on peut retrouver en sont la manifestation visible, le reflet de ce que l’on appelle le Kokoro au Japon.
Il est inutile de comparer avec d’autres pratiques car, même si l’Aïkido, quelques soient les critiques qui lui sont faites, ne servait seulement qu’à permettre le réveil, l’entretien ou l’amélioration de la force vitale, n’aurait-il pas rempli son devoir vis à vis des pratiquants ? Ne pourrait-on le considérer comme un des arts martiaux majeurs ?
La force vitale est au cœur de toutes les disciplines et cela depuis l’origine des temps, si tous les arts martiaux évoluent, elle reste l’élément indispensable à leur pratique.

Régis Soavi

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« La force vitale » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°26) en octobre 2019

Notes :
1) Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet/Chastel 1969 p.9
2) Journal Le Monde, 16 octobre 2018
3) Aldous Huxley, discours prononcé en 1961 à la California Medical School de San Francisco
4) Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre 1977 p.185
5) Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre 1977 p.189, p. 194, p.195
6) Itsuo Tsuda, Le Dialogue du silence, Le Courrier du Livre 1979 p.87

Garder un cap

Si aucune pratique n’est évidemment une solution toute faite à la situation que nous vivons, le fait de continuer une pratique quotidienne nous aide souvent à garder un cap intérieur, à garder un équilibre dans une situation instable et pleine d’inconnues.

La philosophie pratique transmise par Itsuo Tsuda est aussi un chemin pour retrouver notre « liberté intérieure ». L’actualité nous impose une forte contrainte extérieure : il n’est plus possible de se retrouver pour pratiquer, ni même de circuler librement, certains sont aussi empêchés dans l’exercice de leur métier, préoccupés par des difficultés financières, leurs proches, leur santé… bref les motifs d’inquiétude et contraintes ne manquent pas. Nous sommes tous concernés d’une manière ou d’une autre, mais tout en reconnaissant ce fait nous pouvons chercher en nous et dans ce qui nous entoure des éléments qui nous aident à traverser cette période.

garder un cap - Quietude interieure calligraphie itsuo tsuda
Quiétude Intérieure, calligraphie de Itsuo Tsuda

Cela ne peut qu’être personnel ; certains auront besoin d’un programme, certains de pratiquer, même seul, certains de repos, il n’y a pas de réponse universelle. C’est l’occasion, malgré tout, de puiser dans le fond de nos capacités et il est possible de décider comment nous vivons le moment quel qu’il soit.
Pour cela, nous avons des outils à disposition : la Pratique Respiratoire, le Mouvement Régénérateur, les neuf livres d’Itsuo Tsuda, les articles de Régis Soavi, mais aussi ce que nous avons découvert à travers cela : le réveil de notre force intérieure.
Il ne s’agit pas de vaincre la peur ni de fuir la réalité mais de faire face à la situation, en gardant un calme intérieur, c’est bien un des sens du budo pour les pratiquants d’art martiaux, traverser les difficultés en conservant son intégrité.
Comme le rappelle Régis Soavi dans son dernier article, notre art enseigne « la liberté de l’esprit, l’intuition, la force vitale et tout ce qui l’accompagne – souplesse, mobilité, résistance, capacité de se recentrer afin de ne pas sombrer après être tombé ou devant la difficulté » [Régis Soavi Reishiki : une partition de musique Yashima #07 mars 2020].

Nous vous invitons à lire ces mots de maître Tsuda commentant une phrase de son propre Maître Haruchika Noguchi :

« Je suis libre et sans barrière. Je me détache de la vie et de la mort. Il en va de même de la vieillesse et de la maladie. [H.N]
La fixation des idées qui nous oriente dans l’organisation de la vie, peut aussi se retourner contre nous en nous conduisant dans des contraintes imprévisibles. La liberté devient une fixation qui nous ligote. Plus on a la liberté, moins on se sent libre. La liberté est un mythe.
On lutte contre les contraintes pour acquérir la liberté. La liberté acquise ne reste pas sans provoquer d’autres contraintes. Il ne semble pas y avoir de solutions finales. Car la liberté que nous cherchons est avant tout une liberté conditionnelle. On n’a pas l’idée d’une liberté absolue, sans condition.

Être libre et sans barrière, chez Noguchi, est inconditionnel. En fait, il a été loin d’être libre toute sa vie : travailler pendant cinquante ans sans un jour de répit, avec des programmes extrêmement chargés, sans pouvoir partir en vacances comme les employés de bureau, constamment dérangé à des heures impossibles par ses clients qui avaient besoin de son aide, s’occuper de l’éducation de ses disciples internes jusqu’à 4 heures du matin, avant de prendre un sommeil d’une courte durée, etc. C’est à l’opposé de l’idée qu’on se fait de la liberté en Occident. C’est purement et simplement de l’esclavage.
C’était un travail de 24 heures sur 24, sans discontinuité, pour Noguchi. Une lourde responsabilité impliquant une disponibilité à tout moment.
Quand on pense à l’organisation de la vie moderne qui décharge la responsabilité des individus de plus en plus, avec des limitations, des congés et vacances, des protections collectives, des camouflages verbaux, etc., une telle responsabilité continue est impensable.
De même avec Me Ueshiba, qui disait à ses disciples : vous pouvez m’attaquer n’importe quand, n’importe où, ce qui impliquait aussi les heures de sommeil. Une disponibilité de 24 heures sur 24.

Comment pouvaient-ils mener une vie aussi intense, comme des poissons de profondeur qui supportent une haute pression, et se sentir libres en plus ? Cette interrogation doit s’énoncer en
une proposition inversée : c’est parce qu’ils se sentaient libres qu’ils pouvaient jouir d’une telle intensité de vie.
C’étaient des êtres qui appartenaient à une dimension différente de la nôtre, dira-t-on. Quant à nous, nous sommes assaillis par toutes sortes de peurs : la peur de ne pas pouvoir nous conserver, la peur de manquer, la peur de souffrir, et pour couronner le tout, la peur de mourir.

Je me détache de la vie et de la mort, dit Noguchi. Je me détache des affaires humaines, dit Ueshiba.

La vie en Europe est dominée par l’Administration. On ne peut rien entreprendre sans que cela ne corresponde à une catégorie administrative quelconque. Toutes ces catégories sont déjà vieilles de cent ans. Il n’est pas étonnant que l’Aïkido soit classé comme un sport de combat, en dépit de l’esprit du fondateur. Il faut que tout soit rangé dans les tiroirs d’une vieille armoire, les chemises ici, les chaussettes là. Or, de quoi s’occupe l’Administration ? Des affaires humaines. Il n’y a pas
de tiroirs pour des choses qui ne la concernent pas. Il n’y a pas de place en Europe pour le Seitai ni pour l’Aïkido sans qu’ils ne se déguisent en quelque chose d’autre. Si l’Administration décide que l’Aïkido est un mouchoir, il faut le repasser au fer, le plier en quatre et le mettre dans le petit tiroir d’en haut à gauche. On n’y peut rien.

Vie, mort, vieillesse, maladie, autant de thèmes qui permettent d’animer la valse des structures et le fox-trot de l’argent. Donc, ils sont extrêmement importants. Mais lorsqu’on se détache de tout cela, quel soulagement ! On pourra parler alors de la vraie liberté sans barrière. »

Itsuo Tsuda, Un, p.20, Édition Le Courrier du livre, [1978] 2006

Misogi

Dans cet article à partir d’un thème extrait du Yi Jing (K’an, les Abysses), Régis Soavi parle de l’Aïkido comme d’une pratique de Misogi.

Le Misogi 禊 est une pratique très présente chez les shintoïstes. Elle consiste en une ablution, parfois sous une cascade, dans un cours d’eau, ou encore dans la mer, et permet une purification à la fois physique et psychique de la personne. Dans un sens plus large, Misogi englobe tout un processus d’éveil spirituel. C’est aussi une action qui vise à soulager l’être de ce qui l’accable, pour lui permettre de se réveiller à la vie. L’eau en a toujours été considéré comme un des éléments essentiels.

Comme l’eau, l’Aïkido permet de réaliser le Misogi

O senseï Morihei Ueshiba le fondateur de l’Aïkido répétait sans cesse à ses élèves que la pratique de cet art était avant tout un Misogi.
L’Aïkido fait partie des arts martiaux japonais pour lesquels le caractère principal, la nature même, est, tout comme l’eau, la fluidité. L’enseignement qu’apporta Itsuo Tsuda senseï, qui fut pendant dix ans un des élèves directs du fondateur Moriheï Ueshiba n’a fait que le confirmer. Bien que ses paroles semblent avoir été en grande partie oubliées il s’acharnait à répéter « Dans l’Aïkido il n’y a pas de combat c’est l’art de s’unir et de se désunir ». Pourtant quand on regarde une séance on voit deux personnes qui semblent lutter l’une contre l’autre. Toute la différence vient du fait que si l’une d’entre elles joue le rôle de l’attaquant, en fait elle est un partenaire, en face on ne trouvera aucune agressivité, aucun geste mal intentionné, aucune violence, même si de l’attaque découle une réponse qui peut être impressionnante de par son efficacité.
Dans l’ensemble l’Aïkido qui est pratiqué dans l’École Itsuo Tsuda se présente comme un art d’une grande souplesse où la plus grande importance est accordée à la sensation, à l’attention vers l’autre, vers celui ou celle qui est le partenaire et c’est par la douceur d’une première partie pratiquée individuellement que débute la séance. Loin de commencer par un échauffement musculaire c’est par des exercices, lents, doux mais cependant toniques qu’elle s’initie. La coordination avec la respiration est indispensable car elle permet d’harmoniser le ki et par là même de faire un premier pas vers la découverte d’un monde qui possède une dimension supplémentaire, le « Monde du Ki ».
Ce monde n’est pas une révélation il est plutôt ce qui se dévoile, ce qui apparaît clairement quand on retrouve la sensibilité, quand la rigidité fond comme de la glace, et que transparaît le vivant. Ce sont souvent les femmes qui comprennent les premières l’importance d’une telle manière de pratiquer. C’est pourquoi notre école accueille tant de femmes comme pratiquantes, car elles, qui connaissent l’amertume de l’oppression exercée par le sexisme dans la société, trouvent dans cet art une voie, un chemin, qui va bien au-delà du simple art martial.

Le ki, un élément moteur.

Ai, 合 l’union, l’harmonie
Ki, 気 l’énergie vitale, la vie
Do, 道 la voie, le chemin, tao

Le ki n’est pas un concept, une énergie mystique, ou une sorte d’illusion mentale, le ki fait partie du domaine du senti, du ressenti. En réalité tout le monde sait de quoi il s’agit même si on ne lui donne pas de nom dans l’Occident d’aujourd’hui. Apprendre à le sentir, à le reconnaître, à l’utiliser, est nécessaire pour qui veut pratiquer un art martial, et il est d’autant plus indispensable dans le cas de la pratique de l’Aïkido. Dans l’Aïkido si on ne se concentre pas sur le ki il ne reste que la forme, vidée de son contenu, cette forme devient vite un combat, une lutte où le plus fort, voire le plus rusé, réussit à vaincre l’autre. On est vraiment loin de l’enseignement du fondateur pour qui c’était un art de la paix. Un art dans lequel il n’y a ni vainqueur ni vaincu. À chaque mouvement du partenaire il y a une complémentarité de l’autre, comme l’eau qui épouse chaque aspérité, chaque recoin, sans rien laisser en arrière ou séparé.

misogi
Le Dragon sort de l’étang où il demeurait endormi. Calligraphie de Itsuo Tsuda, réalisée avec la technique rōketsuzome. [Il est possible d’acquérir le livre “Itsuo Tsuda, Calligraphies de Printemps” sur le site de Yume Editions]

Si les débuts sont difficiles, c’est que très souvent on a perdu de la mobilité, et surtout, parce qu’on s’est endurci pour se protéger du monde qui nous entoure. On a construit une carapace, une armure, protectrice certes, mais qui est devenue une seconde nature et une prison invisible. Faire circuler de nouveau le ki dans notre corps de manière à retrouver la fluidité, suivre un enseignement fondé sur la sensibilité, permet de comprendre physiquement le Yin et le Yang.

Baigner dans une mer de ki

Les exercices, ainsi que toute les techniques proposées à la découverte ou à l’approfondissement sont non seulement liés par le souffle, qui n’est autre que la matérialisation, ou pour mieux dire une visualisation du KI, mais ils permettent de reprendre concrètement conscience de son corps tant physiquement qu’au niveau de la sphère de ki, que les Indiens appelle l’AURA,et que l’on a aujourd’hui pratiquement oubliée presque partout. Ce que les sciences modernes,et les neurosciences en particulier, découvrent depuis quelques années n’est qu’une petite partie de ce que tout un chacun peut découvrir et réaliser matériellement dans sa vie quotidienne simplement par la pratique de l’aïkido tel que l’enseignait Itsuo Tsuda senseï. Il ne cessait de répéter que l’ aïkido tel qu’en parlait son maître Morihei Ueshiba était l’union de Ka l’inspiration, la force ascendante, le carré, la trame et de MI l’expiration, la force descendante, le cercle, la chaîne. Ka étant en japonais une prononciation de 火le feu (qui apparaît par exemple en tant que radical dans kasai 火災 incendie) et Mi la syllabe initiale de Mizu 水 l’eau, l’ensemble formant la parole KAMI 神 qui signifie le divin au sens de la nature divine de toute chose. Itsuo Tsuda rajoutait à ce sujet « il ne faut pas voir dans cette glose une valeur analogue à celle d’une étymologie scientifique. C’est du calembour, dont l’usage est fréquent chez les mystiques ».[1]
Je n’ai jamais vu de gestes aussi fluides que lorsqu’il nous faisait sentir une technique, de plus il n’y avait jamais d’accident dans son dojo jamais de blessure tout baignait dans un KI à la fois respectueux et généreux mais en même temps ferme et rigoureux, que j’ai beaucoup de mal à retrouver aujourd’hui dans les gymnases qui servent à l’entraînement des aïkidoka.

Le dojo, un lieu indispensable

A-t-on vraiment besoin d’un endroit spécial pour pratiquer l’aïkido ? S’il ne s’agit que de la surface qui accueille les chutes on pourrait très bien poser les tatamis n’importe où, dès l’instant que l’on est à l’abri du mauvais temps.
Dans son livre Cœur de ciel pur Itsuo Tsuda nous donne de manière extrêmement claire sa vision d’un dojo, lui qui est japonais ne pouvait mieux trouver les mots qui convenaient, pour nous en donner un aperçu.

misogi eau
Régis Soavi

« L’École de la Respiration est matériellement un “dojo”, cet espace particulier en Orient, qui désigne moins le lieu matériel lui-même, que l’espace énergétique. Comme je l’ai déjà dit, le dojo n’est pas un simple espace découpé et réservé à certains exercices. C’est un lieu où l’espace‑temps est différent de celui d’un lieu profane. L’ambiance y est particulièrement intense. On y entre en saluant pour se sacraliser et on sort en saluant pour se désacraliser.
Les spectateurs y sont admis, à condition de respecter cette ambiance,[…]. Il ne faut pas qu’ils parodient la pratique gratuitement, avec parole et geste. On me dit qu’en France, [ou en Italie] on rencontre des dojos qui sont simplement des gymnases ou des clubs sportifs. Soit. Mais quant à moi, je veux que mon dojo soit un dojo, et non un club avec un patron et ses habitués, afin de ne pas déranger la sincérité des pratiquants. Cela ne veut pas dire que ceux-ci doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »[2]
Un espace sacré donc et pourtant fondamentalement non religieux, un espace laïc, un espace d’une grande simplicité où la liberté d’être ce que l’on est, existe, au-delà du social. Et non ce que l’on est devenu avec toutes les compromissions que nous avons du accepter pour pouvoir survivre dans la société. Cette liberté subsiste à l’intérieur, au plus profond de nous, dans notre cœur intime, notre Kokoro 心 comme l’exprime si bien la langue japonaise, et elle ne demande qu’à pouvoir se révéler.

Régis Soavi

Notes :

1 Itsuo Tsuda La science du particulier, édition Le Courrier du Livre 1976 p. 137
2 Itsuo Tsuda Cœur de ciel pur, édition Le Courrier du Livre 2014 p. 113

 

Seitai

Les principes Seitai, qu’on peut même qualifier de « philosophie Seitai » ‒ manière de voir, de penser le monde ‒ furent élaborés par Haruchika Noguchi (1911-1976) dans la première moitié du vingtième siècle. Pour résumer brièvement (!) le Seitai est une « méthode » ou une « philosophie » qui englobe le Seitai soho, les Taiso, le Katsugen undo, le Katsugen soho, et le Yukiho. Des pratiques qui se complètent, s’interpénètrent, et constituent l’ampleur de la pensée Seitai de Haruchika Noguchi. On peut aussi citer l’étude des Taiheki (tendances posturales), l’utilisation du bain chaud, l’éducation du subconscient, l’importance de la naissance, de la maladie et de la mort…
Un art de vivre du début à la fin.

Aujourd’hui malheureusement le terme « Seitai » est galvaudé et désigne tout et n’importe quoi. Certains praticiens de thérapies manuelles se réclament trop facilement du Seitai (Itsuo Tsuda disait qu’il fallait vingt ans pour former un technicien au Seitai soho !). Quand aux charlatans qui proposent de vous transformer en quelques séances…, n’en parlons pas ! L’amplitude de l’art de vivre, la compréhension globale de l’Homme dans le Seitai semblent bien loin. Si il ne reste qu’une technique à appliquer sur des patients, l’essentiel est perdu. Si il ne reste du Katsugen undo qu’un moment pour se « ressourcer », l’essentiel est perdu.

Haruchika Noguchi et Itsuo Tsuda allèrent tout deux beaucoup plus loin que cela dans leur compréhension de l’Homme. Et les graines qu’ils ont semées, les indices qu’ils ont laissés pour que les êtres humains puissent évoluer sont importants. Peut-on alors parler d’une voie, du Seitai-dō (道 dō/tao) ? Car il s’agit d’un changement de point de vue radical, d’un bouleversement, d’un horizon totalement différent qui s’ouvre.

Reprenons le fil de l’histoire…

La rencontre avec Haruchika Noguchi : l’individu dans sa totalité

Itsuo Tsuda rencontra Haruchika Noguchi aux alentours de 1950. C’est l’approche de l’être humain telle que proposée dans le Seitai qui l’intéressa de suite. L’acuité de l’observation des individus pris dans leur globalité/complexité indivisible que Itsuo Tsuda découvrit chez Noguchi s’inscrivait dans le prolongement de ce qui avait retenu son intérêt lors de ses études en France auprès de Marcel Mauss (anthropologue) et Marcel Granet (sinologue). Itsuo Tsuda commença alors à suivre l’enseignement de Noguchi et ce pendant plus de vingt ans. Il eut le sixième dan de Seitai.

« Maître Noguchi, m’a permis de voir les choses d’une façon très concrète. À travers ces manifestations de chaque individu, il est possible de voir ce qui agit à l’intérieur. C’est une approche tout à fait différente de l’approche analytique : la tête, le cœur, les organes digestifs, chacun prend dans sa spécialité et puis, le corps d’un côté, le psychique de l’autre, n’est-ce pas. Eh bien, il a permis de voir l’homme, c’est-à-dire l’individu concret, dans sa totalité. »1

La maladie conçue comme un facteur d’équilibre

D’autant que c’est précisément dans les années cinquante que Haruchika Noguchi, qui avait découvert très tôt ses capacités de guérisseur, décidait de renoncer à la thérapeutique. Il créa alors la notion de Seitai, c’est-à-dire de « terrain normalisé ».

« Le mot « terrain » étant entendu comme l’ensemble qui constitue l’individu, le psychique et le physique, tandis qu’en Occident on divise toujours en psychique, et puis physique. »2

Le changement d’optique vis-à-vis de la maladie fût décisif dans cette réorientation de Noguchi.

« La maladie est une chose naturelle, c’est un effort de l’organisme qui tente de récupérer l’équilibre perdu. […] Il est bon que la maladie existe, mais il faut que les hommes se libèrent de son assujettissement, de son esclavage. C’est ainsi que Noguchi est arrivé à concevoir la notion de Seitai, la normalisation du terrain, si on veut. On ne s’occupe pas des maladies, il est inutile de guérir. Si on normalise le terrain, les maladies disparaissent d’elles-mêmes. Et de plus, on devient plus vigoureux qu’avant. Adieu la thérapeutique. Finie la lutte contre les maladies. »3

Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Yuki. Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Un chemin vers l’autonomie

L’abandon de la thérapeutique va aussi de pair avec le désir de sortir des rapports de dépendance qui lient le patient au thérapeute. Noguchi souhaitait permettre aux individus la prise de conscience de leurs capacités ignorées, les réveiller au plein épanouissement de leur être. Durant les vingt années où ils se côtoyèrent les deux hommes passèrent de longs moments à parler philosophie, art etc., et Noguchi trouva dans la vaste culture de l’intellectuel qu’était Tsuda de quoi nourrir et élargir ses observations et réflexions personnelles. Un rapport d’enrichissement mutuel se construisit ainsi entre eux.

Itsuo Tsuda fût rédacteur à la revue Zensei, publiée par l’Institut Seitai et il participa activement aux études menées par Noguchi sur les Taiheki « tendances posturales ». Comme le rapporte un texte de Haruchika Noguchi publié dans la revue Zensei de janvier 1978, c’est Itsuo Tsuda qui avança l’hypothèse ‒validée par Noguchi ‒ que le type neuf « bassin fermé », soit l’archétype de l’être primitif.4

La mise au point du Katsugen undo par Noguchi intéressa particulièrement Itsuo Tsuda, qui saisit d’emblée l’importance de cet outil, notamment en ce qui concerne la possibilité de permettre aux individus de retrouver leur autonomie, de ne plus avoir besoin de dépendre d’aucun spécialiste. Bien que conscient et admiratif de la précision et de la portée profonde de la technique du Seitai soho, Tsuda considéra que la diffusion du Katsugen undo était plus importante que l’enseignement de la technique. Aussi fut-il à l’initiative des groupes de Mouvement régénérateur (Katsugen kai) qui se constituaient un peu partout au Japon.

Conférence d'Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Conférence d’Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©

Itsuo Tsuda a privilégié la diffusion du Katsugen undo en Europe comme porte d’entrée vers le Seitai.

Aujourd’hui, même au Japon, le Seitai soho a pris une orientation qui le rapproche d’une thérapie. Un problème : une technique à appliquer. Le Katsugen undo devient une sorte de gymnastique « light » de bien-être, de détente. On est loin du réveil du vivant, de la capacité autonome du corps à réagir dont il est question dans le Seitai de Haruchika Noguchi.

L’exercice de yuki, qui est l’alpha et l’oméga du Seitai, se pratique à chaque séance de Katsugen undo. Ainsi, bien que Tsuda n’ait pas enseigné la technique du Seitai soho, il en a transmis l’essence, l’acte le plus simple, cette « non technique » qu’est yuki. Celle qui nous sert tous les jours, celle qui sensibilise progressivement les mains, le corps. Cette sensation physique, réelle, expérimentable par tous, est aujourd’hui trop souvent considérée comme une technique spéciale, réservée à une élite. On oublie que c’est un acte humain et instinctif. La pratique du Katsugen undo mutuel (avec un partenaire) se perd aussi, même dans les groupes ayant suivit l’enseignement de Tsuda. Quel dommage ! Car à travers le yuki et le Katsugen undo mutuel, le corps redécouvre les sensations, celles qui ne passent pas par l’analyse mentale. Ce dialogue dans le silence, qui nous fait découvrir l’autre de l’intérieur et qui nous ramène donc à nous même, à notre être intérieur. Yuki et le Katsugen undo sont pour nous des outils indispensables, préconisés par Haruchika Noguchi, pour cheminer vers un « terrain normal ».

Mais le temps passe et les choses se déforment, comme les paroles de sagesse de certains deviennent des oppressions religieuses… Petit à petit le Katsugen undo n’est plus qu’un moment pour se « ressourcer », se détendre et surtout ne rien changer à sa vie, à sa stabilité. Le Seitai, une méthode pour maigrir après l’accouchement… Alors qu’il s’agit d’une orientation de la vie, d’une pensée globale. Le pas immense que fit Haruchika Noguchi en sortant de l’idée de thérapeutique est une avancée majeure dans l’histoire de l’humanité. Sa compréhension globale de l’individu, la sensibilité au ki, retrouver suffisamment de sensibilité, de centre en soi-même pour écouter son propre corps et agir librement.

Il ne s’agit même pas d’opposition entre des méthodes, des théories, des civilisations. Il s’agit purement et simplement d’évolution de l’humanité.

Manon Soavi

Notes :

  1. Itsuo Tsuda, Interview sur France Culture, Maître Tsuda s’explique sur le Mouvement régénérateur, émission N° 3, début des années 1980.
  2. Itsuo Tsuda, Interview sur France Culture, op. cité, émission N° 4, début des années 1980.
  3. Itsuo Tsuda, Le Dialogue du Silence, Paris, Le Courrier du Livre, 2006 (1979), p.64-65
  4. Sur le sujet des Taiheki, consulter Itsuo Tsuda Le Non-Faire Le Courrier du Livre, (1973)

Ukemi : l’écoulement du ki

par Régis Soavi.

Ukemi, la chute dans notre art est plus qu’une libération, simple conséquence d’un acte. Elle est le Yin ou le Yang d’un ensemble, le Tao. Dans la pratique Tori dégage, à la fin de sa technique, une énergie Yang : si il ne veut pas blesser son partenaire, il le laisse absorber cette énergie et la retransmettre dans sa chute.

La respiration pendant la chute

Aïkido est un art sans perdant, un art dédié aux êtres humains, à l’intuition des humains, à leur capacité d’adaptation, et le dépassement par la chute, de la contradiction qu’avait apportée une technique, n’est rien d’autre que la capacité de s’adapter à celle-ci.
Ne pas apprendre au débutant à chuter serait lui créer un handicap dès le départ et risquer le découragement, ou donner corps à un esprit de rancune, voire de vengeance.
Il y a différentes attitudes chez les débutants, ceux qui se jettent à corps perdu au risque de se faire mal et ceux qui, parce qu’ils ont peur, se contractent au moment de chuter et qui évidemment si on les force, tombent mal et en subissent les conséquences douloureuses. Ma réponse à ce problème est la douceur et le temps…
Lorsqu’on est surpris par un bruit, un acte, la première réaction est d’inspirer, et de bloquer la respiration, c’est un fonctionnement réflexe et vital qui prépare la réponse et donc l’action. La surprise déclenche une série de processus biomécaniques totalement involontaires, il est déjà trop tard pour raisonner. C’est par l’expiration que viendra la solution au problème. Si il n’y a finalement pas de risque ou si la réaction est exagérée, et le risque mineur, on lâche le blocage et le souffle s’échappe de façon naturelle (le fameux ouf…) Si nous sommes en danger, qu’il soit grand ou petit, nous sommes prêts à l’action, à agir grâce au souffle, grâce à l’expiration. Les problèmes surviennent quand par exemple nous ne savons pas comment faire, quand la solution ne surgit pas de façon immédiate, on reste bloqué dans l’inspiration, les poumons pleins d’air, et dans l’incapacité de bouger. C’est la catastrophe ! C’est à peu près le même scénario qui se produit quand on est débutant, notre partenaire fait une technique et la réponse logique qui nous permettra de nous dégager, et donc de régler ce problème conflictuel, est l’Ukemi. Mais si on a peur de la chute, si on n’y est pas préparé techniquement grâce à de nombreuses roulades en avant et en arrière lentement et tout en douceur, on reste avec les poumons gonflés comme un ballon de football, et si la technique va jusqu’au bout, on se retrouve par terre avec plus ou moins de dégâts.
Le moindre mal étant de rebondir douloureusement, comme le dit ballon, sur les tatamis. Apprendre à lâcher dès que c’est indispensable, ne pas chuter avant par précaution, car c’est ce qui entrave la sensation de Tori, lui donne une fausse idée de la valeur de la technique et souvent de lui-même. Comprendre le moment juste pour expirer et arriver en douceur sur les tatamis sans air dans les poumons. Puis dans le cas des chutes claquées, quand on est plus avancé, il suffira d’expirer plus vite et de se laisser aller pour que le corps trouve de lui-même la bonne position pour se recevoir.

Formation à l’ancienne !

Ma propre formation à travers le Judo au début des années soixante dans la banlieue de Paris fut très différente. Jeunes collégiens, le Judo était pour nous une manière de dépenser notre énergie et de canaliser ce qui autrement finissait mal, c’est à dire en bagarre et autres combats de rue. L’entraînement deux fois par semaine passait par deux choses essentielles : le respect absolu envers notre professeur et l’apprentissage des chutes. C’était encore une époque où notre professeur enseignait le Judo « japonnais » sans catégories de poids. Même si Anton Gessing venait de remporter les jeux olympiques, lui se voulait traditionaliste. Les chutes étaient une des bases des cours, roulades avant, arrière, sur le côté, on passait quelques vingt minutes à s’y entraîner avant de faire les techniques, et parfois lorsqu’il ne nous trouvait pas assez concentrés, trop dispersés, il nous disait : « Retournez vos kimonos pour ne pas les salir » et nous sortions pour une série de chutes avant, dans la petite impasse pavée devant le dojo. Après cela nous n’avions plus peur des chutes, enfin, c’est à dire, ceux qui, voulaient encore continuer !
Le monde a changé, la société a évolué, les parents d’aujourd’hui accepteraient-ils de confier leurs progénitures à un tel « barbare », et puis il y a les règlements, les lois protectrices, les assurances.
Bob, c’était son nom, se sentait une responsabilité dans notre formation, et nous apprendre à chuter en toutes circonstances et sur tous les terrains faisait partie de ses valeurs et son devoir était de nous les retransmettre.
Les corps ont changé, à travers la nutrition, le manque d’exercice, l’intellectualisation à outrance, comment faire passer le message de la nécessité de l’apprentissage physique des chutes, alors que l’on n’en constatera les résultats que plusieurs années après. Quel en sera le bénéfice, quelle est sa rentabilité, tout est comptabilisé aujourd’hui, il n’y a pas de temps à perdre.
C’est la philosophie de l’Aïkido qui attire les nouveaux pratiquants, c’est donc grâce à cela que l’on pourra faire passer le message de cette nécessité.

Le dualisme

L’Aïkido, de par sa nature et surtout de par l’orientation que lui a donnée O Senseï Morihei Ueshiba, a une toute autre vision de la chute que la Boxe ou le Judo par exemple, où tomber c’est perdre. Pour qui le voit de l’extérieur, et c’est ce qui donne à tort un certain caractère à notre art, on a l’impression que Tori a gagné quand Uke chute sur les tatamis. Il est difficile d’admettre psychologiquement qu’il ne s’agit pas du tout de cela. La société ne nous donne que rarement d’autres exemples de comportement que ce dualisme manichéen « Ou tu gagnes ou tu perds ». Et il est logique de prime abord de ne pas comprendre, et de n’y voir que cela. Pour comprendre la chose de manière différente il faut pratiquer, et encore faut-il pratiquer avec à l’esprit une autre conception, qui ne peut être donnée que par l’enseignant. Itsuo Tsuda senseï donne un exemple de sa pédagogie dans son livre La Voie du dépouillement :
« Dans l’Aïkido, lorsqu’il y a écoulement du ki, de l’exécutant A vers l’objet B, l’adversaire C qui le tient au poignet est projeté dans la même direction. C est entraîné et rejoint le courant principal qui va de A vers B.
J’ai souvent utilisé cette mise en scène psychologique. C’est par exemple la formule « Je suis déjà là ». Lorsque l’adversaire saisit vos poignets et bloque votre mouvement, comme dans l’exercice de kokyu assis, on est enclin à penser qu’il s’agit d’un exercice de poussée. Si l’on pousse l’adversaire, il se produit immédiatement une résistance de la part de ce dernier. La poussée contre la poussée, on lutte. Cela devient une espèce de sumo assis.
Dans la formule « Je suis déjà là », il n’y a pas de lutte. On se déplace tout simplement. On pivote sur un genou pour faire demi-tour, l’adversaire est entraîné par cet écoulement du ki et se renverse sur le côté. Il s’en faut de très peu pour que cet exercice devienne une lutte. Sitôt qu’on y mêle l’idée de vainqueur et de vaincu, on fait des efforts exagérés pour obtenir le résultat, tout cela au détriment de l’harmonie d’ensemble. L’un pousse, l’autre résiste, en se baissant démesurément, et serrant les poignets pour empêcher la poussée. Une telle pratique ne servira au bénéfice ni de l’un ni de l’autre. L’idée est trop mécanique.
[…] L’idée de projection provoque la résistance. […] Oublier l’adversaire tout en sachant qu’il est là, ce n’est quand même pas facile. Plus on essaye d’oublier, plus on y pense. C’est la joie dans l’écoulement du ki qui me fait oublier tout. »*

Le déséquilibre est au service de l’équilibre

ukemiL’équilibre n’est surtout pas la rigidité, c’est pourquoi le fait de chuter comme suite à une technique peut parfaitement nous permettre de nous rééquilibrer. Il est nécessaire d’apprendre à bien chuter, non seulement pour permettre à Tori de ne pas avoir de crainte pour son partenaire, car il le connaît et sait à l’avance que ses capacités vont lui permettre de sortir de la situation aussi bien qu’un chat le fait dans des conditions difficiles. Mais aussi et tout simplement car grâce à la chute on se débarrasse des peurs que parfois nos propres parents ou grands parents nous ont inculquées avec leur « précautionnisme » du genre « Fais attention, tu vas tomber. » que suivait invariablement le « Tu vas te faire mal. » Cette imprégnation pavlovienne nous à souvent amenés à la rigidité et dans tous les cas à une certaine appréhension par rapport au fait de chuter, de tomber.
En français le mot chuter a évidemment une connotation négative, alors qu’en japonais la traduction la plus couramment admise du terme Ukemi donne « recevoir avec le corps », et là on comprend qu’il y a un monde de différence. Une fois de plus la langue nous montre que les concepts, les réactions, sont profondément différents, et souligne l’importance du message à transmettre aux personnes qui débutent en Aïkido. Sans être spécialement linguiste, ni même traducteur du japonais, la compréhension de notre art passe aussi par l’étude des civilisations orientales, leurs philosophies, leurs goûts artistiques, leurs codes. Il n’est, à mon sens, pas possible d’extraire l’Aïkido de son contexte, malgré sa valeur d’universalité, il faut aller chercher du coté de ses racines, et donc des textes anciens.
Une des bases de l’Aïkido se trouve dans la Chine ancienne, plus précisément dans le Taoïsme. Dans un entretien avec G. Erard, Kono senseï révèle un des secrets de l’Aïkido qui me parait essentiel bien que passablement oublié aujourd’hui : il avait demandé à O Senseï Morihei Ueshiba « « O Senseï, comment cela se fait-il que nous ne faisons pas la même chose que vous ? » O Senseï avait répondu en souriant ; « Je comprends le Yin et le Yang. Vous non ! » ».**

Projeter pour harmoniser

Tori, et c’est quelque chose de particulier à notre art, peut conduire la chute de son partenaire de manière à ce que celui-ci puisse profiter de l’action. Itsuo Tsuda nous parle de ce qu’il sentait lorsqu’il était projeté par O Senseï « Ce que je peux dire de ma propre expérience, c’est qu’avec Me Ueshiba, mon plaisir était tellement grand que j’avais toujours envie de redemander. Je n’ai jamais senti aucun effort de sa part. C’était tellement naturel que, non seulement je ne sentais aucune contrainte, mais je chutais sans le savoir. Je connais le déferlement des grandes vagues sur la plage qui emporte et culbute. Il y a certes un plaisir, mais avec Me Ueshiba c’était encore autre chose. Il y avait sérénité grandeur, Amour ».*** Il y a là une volonté, consciente ou non, d’harmoniser le corps du partenaire. Dans ce cas on peut parler de projection. C’est le cas de dire que l’Aïkido n’est plus dans la martialité mais dans l’harmonisation de l’humanité. Pour réaliser cela il est nécessaire d’avoir abandonné toute idée de supériorité, de puissance sur l’autre, ou encore toute attitude vindicative, et d’avoir le désir de donner un coup de main au partenaire pour lui permettre de se réaliser, sans qu’il ait besoin de remercier qui que ce soit. La fusion de sensibilité avec le partenaire est indispensable pour cela, c’est cette fusion qui nous guide, qui nous permet de connaître le niveau de notre partenaire et de lâcher au bon moment si c’est un débutant, ou de soutenir son corps si le moment est adéquat pour un dépassement, de lui permettre de chuter plus loin, plus vite, ou plus haut. Dans tous les cas le plaisir est au rendez-vous.

L’involontaire

Il n’est pas possible de calculer la direction de la chute, sa vitesse, sa puissance, ni même son angle d’atterrissage. Tout se passe au niveau de l’involontaire ou de l’inconscient si on préfère, mais de quel inconscient parle-t-on ? Il s’agit d’un inconscient débarrassé de ce qui l’encombrait, de ce qui l’empêchait d’être libre, c’est pourquoi O Senseï rappelait si souvent que l’Aïkido est un Misogi, pratiquer l’Aïkido c’est réaliser ce nettoyage du corps et de l’esprit. Quand on pratique de cette manière il n’y a pas d’accident au dojo, c’est la voie qu’avait adoptée Itsuo Tsuda senseï et les indications qu’il donnait nous conduisaient dans cette direction. Cela fait de son École une École particulière. D’autres voies sont non seulement possibles, mais correspondent même certainement plus, ou mieux, aux attentes de nombreux pratiquants. Je lis beaucoup d’articles dans des revues ou sur des blogs qui s’enorgueillissent de la violence ou de la capacité à résoudre les conflits par la violence et l’endurcissement, ce ne me semble pas être le chemin qu’indiquait O Senseï Morihei Ueshiba, ni les Maîtres que j’ai eu la chance de connaître, et en particulier Tsuda senseï, Noro senseï, Tamura senseï, Nocquet senseï, ou d’autres encore dans leurs interviews, comme Kono senseï.
L’Ukemi nous permet de mieux comprendre physiquement les principes qui gouvernent notre art, qui nous guident vers un dépassement de notre petit être, de notre petit mental, pour entrevoir quelque chose de plus grand que nous, faire corps avec la nature dont nous sommes un des éléments.

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« Ukemi : l’écoulement du ki  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°22) en octobre 2018

NOTES

* Itsuo Tsuda La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre p.163

** Guillaume Erard, Entretien avec Henry Kono : Yin et Yang, moteur de l’Aikido du fondateur, 22 avril 2008, www.guillaumeerard.fr

*** Itsuo Tsuda La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre p. 172

L’Aïkido est-il un art martial ?

Par Régis Soavi

Il semble que cette question « L’Aïkido est-il un art martial ? » soit récurrente dans les dojos et divise les pratiquants, les enseignants, ainsi que les commentateurs dans à peu près toutes les écoles. Personne ne pouvant donner une réponse définitive, on a recours à l’histoire des arts martiaux, aux nécessités sociales, à l’histoire de l’origine des êtres humains, aux sciences cognitives, etc., en les chargeant d’apporter une réponse, qui, si elle ne résout pas le problème, aura au moins le mérite de justifier les propos tenus.

L’Aïkijutsu est devenu un dō

L’Aïkijutsu, depuis qu’il a abandonné le suffixe jutsu pour devenir un dō, s’est reconnu lui-même comme un art de la paix, une voie de l’harmonie au même titre que le Shodō (la voie de la calligraphie) ou encore le Kadō (la voie des fleurs). En adoptant le terme qui signifie le chemin, la voie, est-il devenu pour autant un chemin plus facile ? Ou au contraire nous oblige-t-il à nous poser des questions, à réexaminer notre propre parcours, à faire un effort d’introspection ? Un art de la paix est-il un art de l’accommodation, un art faible, un art de l’acceptation, un art où les filous peuvent jouir d’une réputation à peu de frais ?
Certes c’est un art qui a su s’adapter aux nouvelles réalités de notre époque. Mais doit-on entretenir l’illusion d’une self-défense facile, à la portée de tous, adaptée à tous les budgets et sans la nécessité de s’investir le moins du monde ? Peut-on réellement croire ou faire croire qu’à raison d’une ou deux heures par semaine, qui plus est hors vacances (les clubs sont souvent fermés), on peut devenir un foudre de guerre ou acquérir la sagesse et être capable de résoudre tous les problèmes par son calme, sa sérénité, ou son charisme ?
La solution alors se trouve-t-elle dans la force, le travail musculaire et les arts violents ?
S’il existe une direction, elle se trouve à mon avis, et malgré ce que je viens de dire, dans l’Aïkido.

Une École sans grade

Tsuda Itsuo ne donna jamais de grade à aucun de ses élèves et lorsque quelqu’un lui posait une question sur le sujet, il avait coutume de répondre « Il n’y a pas de ceinture noire de vide mental ». On peut dire que, avec cela, il avait clos toute discussion. Ayant été l’interprète, auprès de Ō Senseï Morihei Ueshiba, d’André Nocquet senseï lors de son apprentissage au Japon, il a par la suite servi d’intermédiaire lorsque des étrangers français ou américains se présentaient au Hombu Dojo pour s’initier à l’Aïkido. Cela lui permit, traduisant les questions des élèves et les réponses du maître, d’avoir accès à ce qui sous-tendait la pratique. Ce qui en faisait quelque chose d’universel. Ce qui en faisait un art au-delà de la pure martialité. Il nous parlait de la posture de Ō Senseï, de son incroyable spontanéité, de la profondeur de son regard qui semblait le percer jusqu’au plus profond de son être. Tsuda Itsuo n’a jamais cherché à imiter son maître qu’il considérait inimitable. Il s’est tout de suite intéressé à ce qui animait cet homme incroyable capable de la plus grande douceur comme de la plus grande puissance. C’est pourquoi, arrivé en France, il chercha à nous transmettre ce qui pour lui était l’essentiel, le secret de l’Aïkido, la perception concrète du ki. Ce qu’il avait découvert, et qu’il résumait dans cette phrase, la première de son premier livre : « Depuis le jour où j’ai eu la révélation du “ki”, du souffle (j’avais alors plus de quarante ans), le désir ne cessait de grandir en moi d’exprimer l’inexprimable, de communiquer l’incommunicable. »*

Pendant dix ans il parcourut l’Europe afin de nous faire découvrir, à nous, Occidentaux, bien trop souvent cartésiens, dualistes, qu’il existe une autre dimension à la vie. Que cette dimension n’est pas ésotérique mais exotérique comme il se plaisait à le dire.

Une École particulière

Les motivations qui amènent à commencer cette pratique sont de manière évidente très diverses. Si je pense aux personnes qui pratiquent dans notre École (l’École Itsuo Tsuda), à part quelques-unes, il y en a peu qui soient venues pour l’aspect martial. D’ailleurs bon nombre d’entre elles n’y ont rien vu de martial de prime abord, bien qu’à l’occasion de chaque séance je montre comment les techniques pourraient être efficaces si on les exécutait de façon précise, et dangereuses si on les utilisait de manière violente. Le coté martial découle de la posture, de la respiration, de la capacité de concentration, de la vérité de l’acte qu’est l’attaque. Pour l’apprentissage, il est indispensable de respecter le niveau de son partenaire, de s’exercer avec des formes connues.
Mais la découverte que l’on peut faire en travaillant les formes prédéfinies va bien au-delà. Il s’agit de faire fructifier autre chose, de révéler ce qui se trouve au fond des individus, de se libérer de l’emprise sous-jacente qu’exerce le passé et même parfois le futur, sur nos gestes, sur l’ensemble de nos mouvements, tant physiques que mentaux. Et d’ailleurs personne ne s’y trompe dans notre dojo.
La séance commence à 6h45. Le fait de venir pratiquer si tôt le matin (en fait Ō Senseï et Tsuda senseï avaient toujours commencé leurs propres séances à 6h30) n’est ni une ascèse ni même une discipline. Certains pratiquants arrivent vers 6h chaque matin, pour partager un café ou un thé, et profiter de ce moment d’avant la séance (de pré-séance), si riche parfois grâce aux échanges que l’on peut avoir entre nous. C’est un moment de plaisir, d’échange sur la pratique, comme parfois aussi sur la vie quotidienne, que l’on partage avec les autres de manière extrêmement concrète et non de façon virtuelle comme la société a tendance à nous le proposer.
Évidemment tout cela peu paraître rétrograde ou inutile, mais cela évite le coté loisir facile et ne favorise pas le clientélisme, sans pour autant dire qu’il n’existe pas, cela le réduit et avec le temps il évolue. Et cela parce que les êtres changent, se transforment, ou plus précisément se retrouvent eux-mêmes, retrouvent des capacités inexploitées, qu’ils pensaient parfois avoir perdu ou souvent, plus simplement, qu’ils avaient oubliées.

Yin le féminin : comprendre

Les femmes sont si nombreuses dans notre École que la parité n’y est pas respectée, les hommes sont minoritaires, de peu certes, mais ils l’ont toujours été. Je m’en voudrais de parler au nom des femmes et pourtant comment faire ? Elle ne forment pourtant pas un monde à part, inconnu des hommes.
En fait, pour beaucoup, peut-être que si ! … Cependant je pense qu’il suffit pour l’homme de se pencher sur son coté yin, sans en avoir peur, pour retrouver et comprendre ce qui nous rapproche et ce qui nous différencie. Est-ce par une affinité personnelle, une recherche due à mon propre vécu pendant les événements de mai 68 et à cette éclosion du féminisme qui se révéla une fois de plus à cette époque. Ou plus simplement peut-être parce que j’ai eu trois enfants et que ce sont trois filles, qui d’ailleurs pratiquent toutes les trois, le résultat quelles qu’en soient les raisons a fait que j’ai toujours accordé leur place légitime aux femmes dans les dojos de notre École. Elles y ont les mêmes responsabilités et il n’y a évidemment aucune différence de niveau, que ce soit pour l’étude comme pour l’enseignement. Il est vraiment dommage d’avoir à préciser ce genre de choses, mais malheureusement elles ne découlent pas d’elles-mêmes dans ce monde.
Malgré tout les femmes prennent peu la parole, ou même devrais-je dire la plume, dans les revues d’art martiaux. Il serait intéressant de lire des articles écrits par des femmes, voire de consacrer un espace dans « Dragon magazine spécial Aïkido » à la vision des femmes sur les arts martiaux et sur notre art en particulier. N’ont-elles rien à dire, ou le monde masculin accapare-t-il toute la place ? Ou peut-être encore ces débats de chapelles sur l’efficacité de l’Aïkido les ennuient, elles qui cherchent et souvent trouvent, me semble-t-il, une autre dimension, ou en tout cas autre chose, grâce à cet art  ? Cet « autre chose », qui est peut être plus près de la recherche de Ō Senseï, Tsuda Itsuo senseï nous en donne une idée dans ce passage de son livre La Voie du dépouillement :

« Se représente-t-on Me Ueshiba comme un homme fait entièrement en acier ? C’est pourtant l’impression bien contraire que j’ai eu de lui. C’était un homme serein, capable d’une concentration extraordinaire, mais très perméable par ailleurs, aux éclats de rire sonores, avec un sens de l’humour inimitable. J’ai eu l’occasion de toucher son biceps. J’en étais stupéfait. C’était la tendresse d’un nouveau-né. Tout ce qu’on pouvait imaginer de contraire à la dureté.
Cela peut paraître curieux, mais son Aïkido idéal était celui des jeunes filles. Les jeunes filles ne sont pas capables, de par leur nature physique, de contracter les épaules aussi durement que les garçons. Leur Aïkido, est de ce fait, plus coulant et plus naturel. »**

Yang le masculin : combattreart martial

Nous sommes éduqués à la compétition depuis notre plus tendre enfance, l’école, sous prétexte d’émulation, a tendance à aller dans la même direction, et tout cela pour nous préparer au monde du travail. Le monde est dur nous apprend-on, il faut absolument gagner sa place au soleil, apprendre à se défendre contre les autres, mais en est-on si sûr ? Notre désir n’aurait-il pas tendance, lui, à nous guider dans une autre direction ? Et que faisons-nous pour réaliser cet objectif ? L’Aïkido peut-il être l’un des instruments de cette révolution des mœurs, des habitudes, doit-il et surtout devons-nous faire l’effort nécessaire afin que les racines du mal qui ronge nos sociétés modernes se régénèrent et redeviennent saines ? Il y a eu par le passé des exemples de sociétés où la compétition n’existait pas, ou très peu de la manière dont elle existe aujourd’hui, des sociétés où le sexisme aussi était absent, même si on ne peut pas les présenter comme des sociétés idéales. En lisant les écrits sur le matriarcat dans les îles Trobriand de ce très grand anthropologue qu’était Bronislaw Malinowski on pourra découvrir son analyse, trouver des pistes, et peut-être même des remèdes à ces problèmes de civilisation qui ont été si souvent dénoncés.

Tao, l’union : une voie pour l’accomplissement de l’être humain

La voie, par essence, sans être un idéaliste, se justifie et prend toute sa valeur par le fait qu’elle normalise le terrain des individus. Pour qui la suit, elle régule ses tensions, elle est équilibrante, elle est tranquillisante en permettant un autre rapport à la vie. N’est-ce pas ce que tant de personnes « civilisées » recherchent désespérément et qui se trouve en fin de compte au fond de l’être humain ?

La voie n’est pas une religion, c’est même ce qui la différencie de la religion qui en fait un espace de liberté, au sein des idéologies dominantes. La pensée de laquelle on peut la rapprocher me semble plutôt être l’agnosticisme, courant philosophique peu connu, ou plutôt connu de manière superficielle mais qui permet d’intégrer toutes les différentes écoles. Il y a bon nombre de rituels dans l’Aïkido que l’on continue de suivre sans en comprendre la véritable origine (celle à laquelle puisa Ō Senseï) ou parfois d’autres rituels que divers maîtres trouvèrent grâce à d’anciennes pratiques comme le fit Tamura senseï lui-même. On les a souvent associés avec la religion alors que, comme on pourrait le vérifier, ce sont les religions qui ont utilisé tous ces anciens rituels, se les sont appropriés pour en faire des instruments au service de leur propre pouvoir, et même trop souvent ils servent à la domination et à l’asservissement des individus.

Un moyen : la pratique respiratoire

La première partie dans l’Aïkido de O Senseï Morihei Ueshiba, loin d’être un échauffement, consistait en mouvements dont il est primordial de retrouver la profondeur. Ce n’est pas pour une satisfaction intellectuelle, ni par soucis d’intégrisme et encore moins pour acquérir des « pouvoirs supérieurs », que nous les continuons, mais pour retrouver le chemin qu’avait emprunté Ō Senseï. Certains exercices, comme Funakogi undo (mouvement dit du rameur) ou Tama-no-hireburi (vibration de l’âme), ont une très grande valeur, et lorsqu’ils sont pratiqués avec l’attention nécessaire, ils peuvent nous permettre de sentir au-delà du corps physique, au-delà de notre sensation si limitée, pour découvrir quelque chose de plus grand, de beaucoup plus grand que nous. Il s’agit d’une nature illimitée à laquelle nous participons, dans laquelle nous baignons, qui est fondamentalement et inextricablement liée à nous, et que pourtant nous avons tant de mal à rejoindre ou même parfois à sentir. Cette conception que j’ai fait mienne, n’est pas due à un rapport mystique à l’univers, mais plutôt à une ouverture psychophysique que de nombreux physiciens modernes ont approché grâce à la théorie et qu’ils cherchent à vérifier. Ce n’est pas une chose que l’on peut apprendre en regardant des vidéos sur YouTube, ni en consultant des livres de sagesse du passé malgré leur indéniable importance. C’est quelque chose que l’on découvre de manière purement corporelle, de manière absolument et intégralement physique, même si c’est un physique élargi à une dimension inhabituelle. Petit à petit tous les pratiquants qui acceptent de chercher dans cette direction le découvrent. Ce n’est pas lié à une condition physique ni à un âge ni évidemment à un sexe ou un peuple.

L’éducation

Presque tous les psychologues considèrent que l’essentiel de ce qui nous guidera à l’âge adulte se passe pendant notre enfance et plus précisément notre petite enfance.

Aussi bien les bonnes expériences que les mauvaises. Il y a donc un soin particulier à apporter à l’éducation de manière à conserver le plus possible la nature innée de l’enfant. Il ne s’agit en aucun cas de laisser l’enfant faire tout ce qu’il veut, d’en faire un enfant roi, de devenir son esclave, le monde est là qui l’entoure et il a besoin de points de repère. Mais c’est très vite, souvent peu de temps après la naissance, parfois après quelques mois, que le bébé est confié à des personnes étrangères à la famille. Que sont devenus ses parents ? Il ne reconnaît plus la voix de sa mère, son odeur, son mouvement. C’est le premier traumatisme et on nous dit : « Il s’en remettra ». Certes, malheureusement ce n’est pas le dernier, loin de là. Puis vient la crèche qui s’emboîte avec la maternelle, l’école primaire, le collège puis enfin le Bac avant peut-être l’université, pour au moins trois voire quatre, cinq, six ans ou plus encore.
Mais que peut-on y faire ? « C’est la vie » me dit-on. Chacune de ces boîtes dans lesquelles l’enfant va passer son temps au nom de l’éducation, de l’apprentissage est une prison mentale. De socle commun en culture de masse, quand sera-t-il respecté en tant qu’individu plein de cette imagination qui caractérise l’enfance ? On lui apprendra à obéir, il apprendra à tricher. On lui apprendra à être avec les autres, il apprendra la compétition. Il sera noté, on appellera cela émulation, et ce désastre psychologique sera vécu par les premiers comme par les derniers des élèves.
Au nom de quelle idéologie totalitariste forme-t-on les enfants et toute la jeunesse à la peur de la répression, à la soumission, au désengagement et à la désillusion ? La société d’aujourd’hui dans les pays riches ne nous propose rien de bien nouveau : travail et loisirs ne sont que des synonymes de l’idéal romain du pain et des jeux, l’esclavage antique n’est que le salariat de maintenant. Un esclavage amélioré ? Peut-être… avec une lobotomisation spectaculaire, garantie sans facture, grâce à la publicité pour la marchandise dont on nous abreuve, et son corollaire : l’hyper-consommation de biens tant inutile que néfaste.
La pratique de l’Aïkido pour les enfants et les adolescents est l’occasion de sortir des schémas que propose le monde qui les entoure. C’est grâce à la concentration exigée par la technique, une respiration calme et sereine, l’aspect non compétitif, le respect de la différence, qu’ils peuvent conserver, ou si besoin retrouver leur force intérieure. Une force tranquille, non agressive, mais pleine et riche de l’imagination et du désir de rendre le monde meilleur.

Une philosophie pratique ou, mieux dit, une pratique philosophique.

La particularité de l’École Itsuo Tsuda vient du fait qu’elle s’intéresse plus à l’individualité qu’à la diffusion d’un art ou d’une suite de techniques. Il ne s’agit pas de créer un individu idéal, ni de guider quiconque vers quelque chose, vers un modèle de vie, avec tel taux de gentillesse, tel taux d’amabilité ou de sagesse, de pondération ou d’exaltation, etc. Mais de réveiller l’être humain et de lui permettre de vivre pleinement dans l’acceptation de ce qu’il est au sein du monde qui l’entoure sans le détruire. Cet esprit d’ouverture ne peut que réveiller la force qui préexiste en chacun de nous. Cette philosophie nous porte à l’indépendance, à l’autonomie, mais non à l’isolement, au contraire, par la découverte de l’Autre, par la compréhension de ce qu’il est, et au-delà de ce qu’il est peut-être devenu. Tout cet apprentissage, ou plutôt cette réappropriation de soi, demande du temps, de la continuité, de la sincérité afin de réaliser de manière plus claire la direction vers laquelle on désire se rendre.

Le dépassement, ce qu’il y a derrière.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, est ce qu’il y a derrière ou plus exactement ce qu’il y a au fond de l’Aïkido. Lorsqu’on prend un train on a un objectif, une destination, avec l’Aïkido c’est un peu comme si au fur et à mesure que l’on avance le train changeait d’objectif, comme si la direction devenait à la fois différente, et plus précise. Quand à l’objectif, il s’éloigne malgré le fait que l’on pense s’en être rapproché. Et c’est là qu’il faut prendre conscience que l’objet de notre voyage est dans le voyage lui-même, dans les paysages que l’on découvre, qui s’affinent, et se révèlent à nous.

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« L’Aïkido est-il un art martial ? » un article de Régis Soavi  publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°21) en juillet 2018

Notes

* Tsuda Itsuo, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1973, p.7.
** Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp.148-149.

Evento calligrafie a Roma

Il 12 e il 13 ottobre 2018, il dojo Bodai di Roma recentemente rinnovato, funge da cornice per l’evento “Un libro – un’esposizione” con una buona affluenza di pubblico, interesse e apprezzamenti favorevoli.
La sera del 12 ottobre, di fronte a un nutrito gruppo di visitatori, nell’atmosfera avvolgente dell’esposizione di 87 calligrafie in riproduzione fotografica, ha avuto luogo la presentazione del libro “Itsuo Tsuda, Calligrafie di Primavera” (ed. Yume 2017). Per l’occasione é stata esposta anche la calligrafia originale  » La Tigre « .

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Durante la giornata di sabato abbiamo ricevuto diverse visite: fra gli amici, conoscitori ed esperti di cultura giapponese, ci è gradito segnalare la visita di Paolo Bottoni, aikidoka, giornalista e blogger, che ha scritto un articolo sul suo blog www.musubi.it a proposito delle calligrafie del Maestro Tsuda.
L’evento ha registrato complessivamente il passaggio al Dojo Bodai di un’ottantina di persone.
Per tutti, compresi noi organizzatori, è stata l’occasione di entrare in contatto in modo diretto e contemporaneamente con la quasi totalità delle calligrafie del Maestro Tsuda : un momento indimenticabile e ricco di sensazioni !
Per chi non ha avuto la possibilità di scoprire questo libro e tutta l’opera del Maestro Tsuda, potete trovarli a Roma al dojo Bodai, e anche sul sito di Yume Editions

Au cœur du déplacement, l’involontaire

Par Régis Soavi 

« Si je dois donner un but à mon Aïkido, ce sera d’apprendre à nous asseoir,  à nous lever, à avancer et à reculer. » I.Tsuda

Déplacements : la coordination, la posture

Pour se déplacer correctement il est nécessaire d’être stable, et on ne résout pas des problèmes de stabilité par l’apprentissage. La stabilité doit naître de l’équilibre, qui lui-même naît du système involontaire. L’être humain a cette particularité de se tenir debout avec comme seuls points d’appui cette toute petite surface que sont ses deux pieds. Et s’il s’agissait seulement de se tenir immobile, encore passe, mais nous nous déplaçons, et qui plus est, nous sommes capables en même temps de parler, de réfléchir, de bouger les bras dans tous les sens ainsi que la tête ou les doigts, tout cela en étant parfaitement stables. La coordination musculaire involontaire s’occupe de tout. Si nous perdons l’équilibre sans pouvoir nous rattraper à quoi que ce soit, notre corps cherche par tous les moyens à récupérer l’équilibre perdu, et souvent il y parvient grâce au mouvement de la répartition du poids d’une jambe sur l’autre, en trouvant des points d’appui extrêmement précis, que nous aurions eu du mal à trouver à l’aide de notre seul système volontaire. Tsuda Itsuo raconte une anecdote personnelle sur son apprentissage de l’Aïkido qui me semble édifiante, dans son livre La Science du particulier.*Lire la suite

Calligrafie di Primavera a Roma

L’esposizione “Calligrafie di Primavera” approda a Roma in ottobre !
In programma presso il Dojo Bodai di Roma, nelle giornate di venerdì 12 e sabato 13 ottobre 2018, l’evento Un libro – Un’esposizione.
Sulla scia delle precedenti anteprime di Parigi e Milano, l’evento ripropone, per il pubblico romano, la presentazione del libro “Calligrafie di Primavera” (ed. Yume 2018) e la ricca mostra fotografica dedicata alle calligrafie di Itsuo Tsuda, che al libro hanno dato origine.

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Mémoires d’un aïkidoka

Par Régis Soavi.

Parler à mes élèves des maîtres que j’ai connus fait évidemment partie de mon enseignement. Certains eurent une telle importance que je ne peux pas m’en débarrasser d’un coup du revers de la main et prétendre que je me suis fait tout seul. Les maîtres que j’ai connus ont laissé des traces qui m’ont formé et surtout ouvert à des domaines que j’ignorais, ou que parfois je soupçonnais sans pouvoir les atteindre.

Les Maîtres du passé : des maîtres de vie ?

Il m’a toujours semblé important de ne pas faire de ces maîtres des surhommes, des génies,  des dieux. J’ai toujours considéré que ces maîtres valaient beaucoup mieux que cela. Les idoles créent une illusion, nous endorment et appauvrissent les idolâtres, elles les empêchent de progresser, de prendre leur envol de leurs propres ailes. À cet égard Tsuda Senseï, lui qui est maintenant un maître du passé, écrivait dans son huitième livre La Voie des dieux :

« Maître Ueshiba a planté des poteaux indicateurs  »c’est par là », et je lui en suis très reconnaissant. Il a laissé d’excellentes carottes à manger que j’essaye d’assimiler, de digérer. Une fois digérées, ces carottes deviennent Tsuda qui est loin d’être excellent. Cela est inévitable. Mais il est nécessaire que les carottes ne restent pas carottes, sinon elles pourrissent toutes seules, sans utilité.
Il ne s’agit pas, pour moi, d’adorer, de déifier ou d’idolâtrer Maître Ueshiba. Comme tout le monde, il avait des qualités et des défauts. Il avait des capacités extraordinaires mais il avait des faiblesses, notamment vis-à-vis de ses élèves. Il se faisait avoir par eux à cause de considérations un peu trop humaines. »Lire la suite

Un désir devenu réalité : Calligraphies de printemps.

Les 18 et 19 mai 2018 nous avons présenté dans notre dojo à Milan le livre intitulé Itsuo Tsuda, Calligrafie di primavera. Nous avons exposé plus de 80 reproductions photographiques d’excellente qualité des calligraphies de Maître Itsuo Tsuda (choisies parmi les 116 présentées dans le livre) ainsi que trois calligraphies originales.

Un article, des photos et deux vidéos pour revivre l’événement !

L’événement au Dojo Scuola della Respirazione Présentation du livre à la RAI

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Itsuo Tsuda en anglais

Deux très bonnes nouvelles à vous annoncer aujourd’hui :

Nous tenons vivement à féliciter Alison Strayer, la traductrice des livres de Itsuo Tsuda en anglais pour le prix de traduction qui vient de lui être décerné par la French-American Foundation. Auteure de romans, histoires et essais, et traductrice, Alison a déjà vu à plusieurs reprises son œuvre sélectionnée pour des prix littéraires.
La 31ème édition de l’Annual Translation Prize Awards, qui s’est tenue à New York en mai 2018, l’a récompensée dans la catégorie « non-fiction », pour sa traduction de Les Années de Annie Ernaux (The Years, Seven Stories Press). Ce prestigieux prix, qui depuis 1986 est dirigé par la French American Foundation, promeut les échanges entre la France et les États-Unis. Il met en avant, chaque année, les meilleures traductions de livres français en langue anglaise, dans les catégories fiction et non-fiction.

Nous avons l’honneur de travailler avec cette excellente traductrice pour porter l’œuvre d’Itsuo Tsuda vers le monde anglophone et nous en sommes très heureux.

D’autre part les livres de Itsuo Tsuda en anglais sont maintenant disponibles en plein cœur  de Londres, dans la plus ancienne librairie ésotérique de Londres, chez Watkins au 19-21 Cecil Court. Là aussi nous remercions vivement la librairie Watkins d’offrir au public londonien l’opportunité de découvrir cette philosophie pratique.

La Trace Vide

Par Manon Soavi

« Tchouang-Tseu, grand philosophe chinois, a dit, il y a deux mille cinq cents ans : le Vrai homme respire de ses talons alors que les gens du commun respirent de leur gorge.
Qui respire aujourd’hui de ses talons ? On respire de la poitrine, de ses épaules ou de sa gorge. Le monde est rempli de ces invalides qui s’ignorent. »*  Ainsi commence Tsuda senseï dans son premier livre, publié en 1973, donnant le ton en citant le philosophe qui l’a le plus accompagné dans son parcours.
Tsuda senseï était un chercheur acharné et un homme d’une grande culture. Toute sa vie il ne cessa de travailler pour permettre à l’être humain de se dégager de ce qui l’encombre et l’entrave. Parti de sa recherche personnelle de la liberté de pensée, c’est finalement une compréhension philosophique de l’être humain qui se révéla au fur et à mesure de ses pratiques : Aïkido, Seitai, Nô… Et cette philosophie de l’être humain, cette voie, Tsuda senseï va la diffuser avant tout par ses livres* et son enseignement dans les dojos durant une dizaine d’années. Mais il est un média plus secret qu’il emprunta les dernières années de sa vie : la calligraphie.

L'ermite véritable, calligraphie de Itsuo Tsuda
L’ermite véritable, calligraphie de Itsuo Tsuda

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Bonjour Maladie #1

Interview de Régis Soavi sur le Katsugen Undo (ou Mouvement Régénérateur) et sur la notion de maladie dans le Seitai.

« Après avoir lu les livres d’Itsuo Tsuda (1914-1984), fascinée par ses arguments qui abordent librement tout aussi bien l’aïkido que les enfants et la façon dont ils naissent, les maladies ou les souvenirs de Ueshiba Morihei et Noguchi Haruchika, je voulais en savoir plus: la sensation de quelque chose qui m’échappait était restée en moi.

Ainsi ai-je commencé ma recherche pour savoir en quoi consiste effectivement ce mouvement régénérateur (katsugen undo) dont parle Tsuda, un mouvement spontané du corps qui semblerait pouvoir le rééquilibrer sans qu’il soit nécessaire de l’intoxiquer avec des médicaments; concept ancien mais encore révolutionnaire, surtout dans notre société. Je n’ai pas pu obtenir de réponses satisfaisantes à mes questions: ceux qui avaient pratiqué le mouvement régénérateur n’arrivaient pas à me décrire de quoi il s’agissait; la réponse était toujours: « Vous devez essayer vous-même pour comprendre; la première fois, ça va certainement vous bouleverser un peu ». Ainsi je me suis décidée. L’école qui, à Milan fait référence aux enseignements d’Itsuo Tsuda est la « Scuola della Respirazione ». On y pratique l’aikido et le mouvement régénérateur (en séances séparées). Mais pour pouvoir fréquenter les séances de mouvement il faut d’abord participer, pendant un week-end, à un stage conduit par Régis Soavi, qui a continué le travail de Tsuda en Europe.

Regis Soavi en conférence
Regis Soavi en conférence, Paris.

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L’esprit de l’Aïkido est dans la pratique

Par Régis Soavi.

« On a souvent tendance à considérer l’esprit d’un art comme un processus mental, une direction à prendre de manière consciente ou encore des règles à respecter. Tout cela parce qu’en Occident nous vivons dans un monde de séparation, de division. D’un côté il y a l’esprit, de l’autre le corps, d’un côté le conscient, de l’autre l’inconscient, c’est ce qui est censé faire de nous des êtres civilisés alors même que cette séparation engendre des conflits en nous. Des conflits qui sont renforcés par les systèmes d’interdiction mis en place pour protéger la société, pour nous protéger nous-mêmes contre nous-mêmes.

regis soavi meditation
La pratique de l’Aïkido nous entraîne vers la réunification de l’être humain.

Vers la réunification de l’être humain, voilà la Voie dans laquelle nous nous dirigeons par la pratique de l’Aïkido. Cette réunification est nécessaire dans un monde où l’humain est chosifié, où il devient à la fois un consommateur et une marchandise. Sans se rendre compte du chemin qu’il prend, le civilisé exécute la vie au lieu de la vivre. Cette société qui nous pousse à la consommation laisse peu de place au travail intérieur, elle nous pousse à chercher au- dehors ce qui se trouve au-dedans. À acheter ce que nous possédons déjà, à chercher des solutions à tous nos problèmes à l’extérieur de nous-mêmes, comme si d’autres avaient de meilleures solutions. Cela amène à une prise en charge de l’individu par les différents systèmes de protection à la fois sociaux, idéologiques, ou de santé, multipliant ainsi l’offre et créant un marché idéal pour les vendeurs de rêves de tout poil, charlatans, gourous et compagnie.
J’apprends aujourd’hui que l’on vient de créer une nouvelle pratique : « la Respirologie », et comme d’habitude abusée par le pouvoir des mots la clientèle va certainement affluer. Est-ce qu’au nom de la normalisation du corps et de l’esprit, de la remise en forme des personnes, nous devrions changer le nom de notre art par : « Aïkido Thérapie » ?

L’esprit de l’Aïkido ne peut s’enseigner

Je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il y a un esprit spécifique de l’Aïkido, mais plutôt que l’Aïkido doit être le reflet de quelque chose de beaucoup plus grand que nous petits êtres humains avons du mal à réaliser durant notre vie.
L’esprit d’un art ne peut s’enseigner, il s’agit plutôt d’une transmission, mais que serait un Aïkido sans esprit : une lutte, un combat, une sorte de bagarre sans queue ni tête. Il est tout à fait possible d’enseigner la technique sans rien transmettre de l’esprit, mais du coup, il s’agit de tout autre chose. Peut-être de la self-defense ou bien une technique de bien-être.
Comme dans tous les arts martiaux nous avons le Rei, le salut, qui évidemment en est l’expression la plus immédiatement visible, mais c’est dans la posture de l’enseignant que va se transmettre le plus important. Par posture j’entends un ensemble extrêmement complexe de signes qui seront repérables par les élèves : bien sûr l’aspect physique, la dynamique, la précision etc., mais aussi la manière de faire passer un message, l’attention accordée à chacun des pratiquants en fonction de milliers de facteurs que l’enseignant doit percevoir. C’est en développant son intuition que l’on peut avoir la plus grande et la plus fine des pédagogies, et ainsi apporter les éléments dont a besoin le pratiquant pour approfondir son art, pour mieux en comprendre les racines.

L’esprit de l’Aïkido ne s’apprend pas

L’esprit de l’Aïkido ne s’apprend pas, on le découvre, il ne nous change pas, il nous permet de retrouver nos racines humaines, de rejoindre ce qu’il y a de meilleur dans l’être humain.
« L’Aïkido est l’art d’apprendre profondément, l’art de se connaître soi-même. »*
Le désir du fondateur de l’Aïkido était de rapprocher les êtres humains, pour lui le monde était comme une grande famille : « En Aïkido, l’entraînement n’est pas fait pour devenir plus fort ou vaincre l’adversaire. Non. Il aide à avoir l’esprit de se mettre au centre de l’Univers et de contribuer à la paix mondiale, de faire que tous les êtres humains forment une grande famille. »*

Un hymne à la joie

O Senseï disait : « Toujours pratiquer l’Aïkido d’une manière vibrante et joyeuse. »*
On ne parle pas assez souvent de la joie, notre monde nous incite à la tristesse, à réagir avec violence aux événements, à critiquer les défaillances des systèmes, à voir les défauts des autres, à être compétitif. Mais tout cela finit par nous rendre grincheux, acerbe et gâche notre plaisir de vivre tout simplement.
La joie est une sensation que je considère comme sacrée. La joie de vivre, de se sentir pleinement vivant dans tout ce que l’on fait, ou ce que l’on ne fait pas. La joie nous permet de vivre ce que beaucoup considèrent comme des contraintes de manière complètement différente, de les considérer comme des opportunités qui nous permettent d’aller plus loin, d’approfondir ce que mon maître appelait la respiration.
La joie nous amène petit à petit vers la liberté intérieure, qui est la seule liberté qu’il vaille vraiment la peine de découvrir comme le raconte si bien le maître de Taï-chi-chuan Gu Meisheng (1926 – 2003) qui la découvrit dans les prisons chinoises à l’époque de Mao.
Elle nous permet de sortir des conventions que les différents systèmes nous imposent.

L’Aïkido est l’art d’apprendre profondément, l’art de se connaitre soi-même.

L’esprit de l’Aïkido, on le trouve dans la nature, non pas une nature extérieure à l’être humain mais l’humain faisant partie de la nature, étant lui-même nature.
« La pratique de l’Aïkido est un acte de foi, une croyance dans le pouvoir de la non-violence. Ce n’est pas un type de discipline rigide ou d’ascétisme vide. C’est une voie qui suit les principes de la nature, des principes qui doivent être appliqués à la vie quotidienne. L’Aïkido doit être pratiqué du moment où vous vous levez pour accueillir le jour jusqu’au moment où vous vous retirez pour la nuit. »*
Chaque matin commencer dans le calme du dojo par une méditation de quelque deux ou trois minutes afin de se recentrer, de se concentrer. Puis passer à la Pratique respiratoire, comme l’a appelée Tsuda Senseï, et que O Senseï Morihei Ueshiba faisait à chaque séance. On peut alors aborder la deuxième partie, la pratique avec un partenaire, le plaisir de la communication à travers la technique, la respiration Ka Mi et tout cela de très bonne heure alors que beaucoup de personnes au-dehors ont à peine émergé du sommeil.
Quand rien n’est programmé, quand on est vide de toute pensée, dans ces moments sublimes où la fusion se réalise avec le partenaire, alors on est dans l’esprit de l’Aïki.
Comme dans le Zen, il nous est proposé de vivre ici et maintenant, de ne pas être différents de ce que nous sommes, mais de regarder avec lucidité ce que nous sommes devenus.

La transmission de l’esprit

Pour comprendre l’esprit de l’Aïkido il faut, à mon avis, plonger dans le passé, non seulement du Japon mais aussi, et peut-être même surtout, de la Chine ancienne. Aller y chercher les penseurs, les philosophes, les poètes qui alimentèrent la réflexion et donnèrent du poids à la pensée orientale. C’est grâce à mon maître Tsuda Itsuo que j’ai creusé dans cette direction : non pas qu’il ait fait des cours de philosophie ou tenu des séminaires sur le sujet, lui qui ne parlait qu’avec parcimonie, mais par contre il nous a légué avec ses livres une réflexion sur l’Orient et l’Occident, créant un pont entre ces deux mondes qui semblaient antinomiques.
L’immense culture de ce maître, que j’ai eu la chance de connaître, m’avait à l’époque laissé pantois, mais petit à petit j’ai pu pénétrer dans la compréhension de son message, de son œuvre philosophique qui m’avaient nourri. Mais cet homme, que j’avais admiré, avait laissé aussi des traces que je voyais sans les comprendre, d’autres signes, comme les maîtres du Zen : il a laissé des calligraphies. Comme dans cet art que l’on appelle aujourd’hui le Zenga il nous a transmis un enseignement à travers les idéogrammes, les sentences de Tchouang-tseu, Lao-tseu, Lin-tsi, Bai Juyi ou des proverbes populaires. Chacune de ces calligraphies nous fait découvrir une histoire, un texte, un art, qui justement nous permet d’aller plus loin dans la compréhension de cet esprit qui sous-tend notre pratique.

Réveiller la force intérieure

« Il y a des forces en nous, mais elles restent latentes, en sommeil. Il faut les éveiller, les activer. » écrivait Nocquet Senseï dans un article paru en 1987. Cette phrase fait écho pour moi à la calligraphie de Tsuda Senseï « le dragon sort de l’étang où il demeurait endormi, le talent transparaît ». Dans les deux cas ces maîtres parlaient du ki et nous incitent à chercher dans cette direction.
Sans la sensation concrète du ki nous passons à coté de l’essentiel. Comment parler de l’esprit de l’Aïkido sans en faire une suite de règles à observer sinon en suivant, en retrouvant les fondements de l’être humain. Notre société moderne industrielle nous facilite tellement la vie que nous ne bougeons plus, nous nous déplaçons trop facilement, nous n’avons dans les villes qu’à faire quelques mètres pour nous nourrir au lieu de courir, de chasser ou de cultiver. L’Aïkido permet de dépenser cette énergie en excès qui sinon nous rend malade. Mais il ne s’agit pas seulement de l’aspect physique, moteur, c’est tout notre corps qui a besoin de se retrouver, de se normaliser. Notre esprit surchargé d’informations inutiles a lui aussi besoin de se reposer, de trouver la paix au milieu de l’agitation qui nous entoure.

L’esprit de l’Aïkido est l’Aïkido

L’esprit de l’Aïkido se trouve tout simplement dans la pratique et petit à petit on le découvre. Et c’est une réelle jouissance que cette découverte. Les personnes qui débutent, quand elles prennent conscience de son importance, entrent pleinement dans cet art qui est le nôtre. Souvent c’est à ce moment que commencent les difficultés pour expliquer ce que nous faisons. On a envie d’en parler, d’inviter des amis à venir participer au moins à une séance.
On essaye de faire comprendre ce que l’on ressent. Les autres constatent notre enthousiasme mais n’arrivent pas à comprendre de quoi il s’agit. Et les réponses que l’on reçoit à nos explications, à ce que nous essayons de faire passer sont souvent plutôt décevantes. Elles peuvent aller de : « Ah oui moi aussi j’ai fait du Yoga l’année dernière pendant mes vacances au club Med. Mais j’ai pas le temps de faire un truc comme ça tu comprends, j’ai vraiment pas le temps. » Jusqu’à : « Oui ton truc c’est sympa mais ça prend la tête, moi tu sais, je fais de la self-defense, californo-australienne, et c’est vraiment efficace… ». Passer d’un monde à un autre demande d’être prêt, d’être prêt à découvrir tout simplement ce que l’on ne connaît pas encore, mais que l’on pressent. On commence à pratiquer parce qu’on a lu un livre, un article, et qu’on a été choqué, on s’est dit : « Bizarre ce type, mais j’aime bien ce qu’il raconte, j’aime bien cet esprit, il est proche de moi, proche de ce que je pense ».

Un art pour la normalisation de l’individu

C’est bien souvent l’esprit de la pratique qui nous fait continuer pendant de nombreuses années, et rarement les prouesses physiques ou techniques, qui de toute façon seront limitées par l’âge. La seule chose qui n’ait pas d’âge c’est le ki, l’attention, la respiration comme l’appelait Tsuda Senseï. Celle-ci peut s’approfondir sans limite aucune, et c’est pour cela qu’il y a eu des grands maîtres.
Si on éveille sa sensibilité, si la continuité est là, et si on est bien conduit ; si l’enseignement ne se limite pas à la surface mais nous permet de creuser, d’ouvrir par nous-mêmes des portes que nous ne soupçonnions pas, alors tout est possible. Quand je dis tout est possible, je veux dire que chacun devient responsable de lui-même, de sa vie, de la qualité de sa vie.
Comme le dit Yamaoka Tesshū : « L’unité du corps avec l’esprit peut tout faire. Si un escargot veut faire l’ascension du mont Fuji, alors il réussira. »
Ne pas chercher la réputation, ne pas chercher à devenir mais plutôt à être grâce à la réalisation personnelle. Apaiser les tensions internes, unifier le corps et l’esprit, qui bien souvent travaillent à contre-sens, quand ils ne travaillent pas l’un contre l’autre. Voilà le sens profond de la recherche que nous pouvons faire dans la pratique des arts martiaux. »

Article de Régis Soavi sur l’esprit de l’aïkido publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°18)  octobre 2017

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Notes

* Citations extraites du livre L’art de la paix : Enseignements du fondateur de l’Aïkido Entretiens et écrits de Morihei Ueshiba regroupés par John Stevens, Guy Trédaniel Éditeur, 2000 https://www.decitre.fr/livres/l-art-de-la-paix-9782844451675.html

Aïkido : une évolution de l’être

Par Régis Soavi.

« L’Aïkido est un instrument de mon évolution, c’est lui qui m’a fait évoluer, je n’ai eu qu’à suivre avec opiniâtreté ce chemin qui s’ouvrait devant moi, qui s’ouvrait à l’intérieur de moi.

Comme de nombreuses personnes je suis venu à cette pratique pour sa martialité. Mais sa beauté, ainsi que l’esthétique de ses mouvements m’ont très vite fasciné, et cela déjà avec mon premier professeur Maroteaux Senseï. Puis, quand j’ai eu l’occasion de voir Noro Masamichi Senseï ainsi que Tamura Nobuyoshi Senseï, j’ai eu la confirmation de ce que j’avais pressenti : l’Aïkido c’était tout autre chose que ce que je connaissais.
J’arrivais du monde du Judo, avec les images qui nous avaient été transmises, comme par exemple celle de la branche de cerisier qui se couvre de neige et qui subitement la laisse s’écouler et se redresse. J’avais déjà traversé les idées qu’avait véhiculées le début du siècle et les années cinquante d’un « Jiu jitsu japonais qui transforme un petit homme malingre en monstre d’efficacité ».

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Le Fonds Itsuo Tsuda

fonds_itsuo_tsuda.pngNotre but : soutenir et conduire, sans but lucratif, toute activité d’intérêt général à caractère culturel destinée à conserver et diffuser l’œuvre philosophique d’Itsuo Tsuda.  Ce but s’articule autour de trois axes :

  • l’acquisition, la conservation et la diffusion de l’œuvre calligraphique ;
  • la diffusion de l’œuvre littéraire ;
  • la conservation et la diffusion des archives photographiques et vidéos.

Le fonds de dotation est un outil de financement du mécénat, une sorte de fondation qui répond à la quasi-totalité des droits et devoirs des fondations reconnues d’utilité publique.

Les donateurs peuvent bénéficier d’une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66% du montant de leurs don.  Par exemple un don de 300€ ne coûtera que 100€ après déduction d’impôt. reduction_dimpot_don_mecenat Plus d’information sur la structure des fonds de dotation ici

L’œuvre calligraphique :

L’œuvre calligraphique d’Itsuo Tsuda étant dispersée aux quatre coins du monde, nous avons souhaité la réunir et la rendre accessible à toutes les personnes intéressées. C’est chose faite en 2017, avec la publication du livre « Itsuo Tsuda, Calligraphies de Printemps ».  Ce  formidable ouvrage n’aurait pas vu le jour sans un immense travail bénévole : le prix de vente ne servant qu’à couvrir les frais d’impression et d’expédition.

La diffusion de l’œuvre littéraire :

Yume Editions, est la marque éditoriale du fonds de dotation Itsuo Tsuda, avec laquelle l’œuvre d’Itsuo Tsuda est diffusée en anglais et italien.

CouvTsuda_PathOfLess_MiniGrâce aux dons des particuliers et au travail bénévole, nous pouvons proposer aujourd’hui des traductions de qualité professionnelle.  Sont déjà disponibles :

  • The Non Doing
  • The Path of Less
  • The Science of the Particular
  • One
  • The Dialogue of Silence, sera très bientôt disponible et The Unsteady Triangle est déjà en cours de traduction

En vente ici : http://yumeshop.fonds-itsuo-tsuda.org/fr/

C’est aussi ainsi que nous avons pu publier en 2014 le livre Cœur de ciel pur, œuvre posthume réalisée à partir d’inédits d’Itsuo Tsuda, éditée au Courrier du Livre – éditions Trédaniel (disponible en librairie)

La conservation et la diffusion des archives photographiques et vidéos :

La numérisation des documents pour un archivage qui puisse traverser le temps est aussi un des objectifs du fonds Itsuo Tsuda. Il nous tient à cœur de regrouper ces documents en un fonds d’archives accessible au public comme aux pratiquants et aux dojos. Ce sont des archives que nous considérons comme un patrimoine de l’humanité qui doivent donc être conservées et appartenir à tous.

Nous renouvelons ici nos remerciements à ceux qui nous soutiennent et nous rappelons que tout le travail est fait par des bénévoles. Alors si vous souhaitez soutenir l’action du fonds de dotation, contactez-nous  :  contact@fonds-itsuo-tsuda.org

Fonds Itsuo Tsuda,
50 rue du Volga 75020 Paris
Siret 538 200 254 00018

Itsuo Tsuda Calligraphies de Printemps

L’événement autour de la publication du livre Itsuo Tsuda, Calligraphie de Printemps s’est tenu les 18 et 19 novembre 2017 au Dojo Tenshin à Paris. Le public présent a pu apprécier près de 100 reproductions de calligraphies  d’Itsuo Tsuda et découvrir un livre de 468 pages.

Retour en vidéo, en images… et en texte !!

Présentation par Régis Soavi

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Calligraphies de Printemps, trente ans d’histoire

Calligraphies de Printemps est la première monographie consacrée à l’œuvre calligraphique du philosophe-écrivain Itsuo Tsuda qui regroupe cent treize calligraphies et les recherches que nous avons pu mener jusqu’à aujourd’hui.

À l’occasion de sa publication, les 18 et 19 novembre 2017 aura lieu au Dojo Tenshin à Paris une exposition conçue à partir des photos du livre. Un vernissage inaugural se tiendra le 18 novembre à 18h30. Toute personne souhaitant découvrir l’œuvre d’Itsuo Tsuda y est cordialement invitée.

Le dojo est ouvert et l’entrée est libre. Welcome !

En attendant nous avions envie de partager avec vous quelques lignes sur la genèse et les coulisses de cette aventure qui a commencé il y a plus de trente-trois ans.Lire la suite

Le ki, une dimension à part entière

Par Régis Soavi

« Le Ki appartient au domaine du sentir et non à celui du savoir ». Itsuo Tsuda

Dès qu’on parle du ki on passe pour un mystique, une espèce d’hurluberlu : « Ce n’est pas scientifique, aucun instrument, aucune machine n’est capable de prouver, de démontrer que le ki existe ». Je suis parfaitement d’accord. Effectivement si on considère le ki comme une énergie surpuissante, une sorte de magie capable de projeter des personnes à distance ou de tuer seulement grâce à un cri, comme on le croyait avec le kiai, on risque de s’attendre à des miracles et d’être très vite déçu.Ki une dimension a part entiere

Le ki une philosophie orientale ?

Quelle est cette philosophie « orientale » à laquelle nous n’aurions pas accès ? Existe-t-il un domaine spécifique réservé à quelques adeptes, à quelques disciples triés sur le volet, ou bien cette connaissance est-elle à la portée de tous, et qui plus est, sans se compliquer la vie. Je veux dire en menant une vie normale, sans faire partie d’une élite ayant eu accès à des connaissances secrètes, sans avoir des pratiques spéciales, cachées et distribuées au compte gouttes, mais plus simplement en ayant un travail, des enfants etc. Quand on pratique l’Aïkido, évidemment on est dans une recherche tant philosophique que pratique, mais c’est une recherche « exotérique » et non « ésotérique ».
Itsuo Tsuda a écrit neuf livres, créant ainsi un pont entre l’Orient et l’Occident pour nous permettre de mieux comprendre l’enseignement des maîtres japonais et chinois, pour le rendre plus concret, plus simple et accessible à tous. Il n’est pas nécessaire d’être oriental pour comprendre, sentir de quoi il s’agit. Mais il est vrai que dans le monde où nous vivons il va falloir faire un petit effort. Sortir de nos habitudes de comportement, de nos références. Avoir un autre type d’attention, un autre type de concentration. Il ne s’agit pas de repartir de zéro mais de s’orienter différemment, de conduire notre attention (notre ki) d’une autre manière.
Déjà nous devons nous débarrasser de l’idée, très cartésienne, selon laquelle le ki serait une seule et même chose, alors qu’il est multiple. Admettre aussi que notre corps est capable de sentir des choses que l’on aurait du mal à expliquer rationnellement, mais qui font partie de notre vie quotidienne, comme la sympathie, l’antipathie, l’empathie. Les sciences cognitives tentent à coup de neurones miroirs et autres procédés de décortiquer tout ça, mais cela n’explique pas tout, et même parfois ça complique les choses.
De toute façon à chaque situation il y a une réponse, mais on ne peux pas analyser tout ce que l’on fait à chaque instant en fonction du passé, du présent, du futur, de la politique ou de la météo. Les réponses surgissent indépendamment de la réflexion, elles surgissent spontanément de notre involontaire, que ces réponses soient bonnes ou mauvaises, l’analyse nous le dira après coup.

Le ki en Occident

L’Occident connaissait le ki par le passé, on l’appelait pneuma, spiritus, prana, ou tout simplement souffle vital. Aujourd’hui cela semble bien désuet. Le Japon a gardé un usage très simple de ce mot que l’on peut retrouver dans une multitude d’expressions, que je cite plus loin, en reprenant un passage d’un livre de mon Maître.
Mais dans l’Aïkido qu’est-ce que le ki ?
Si une École peut et doit parler du ki, c’est bien l’École Itsuo Tsuda, et cela évidemment sans prétendre à l’exclusivité, mais simplement peut-être parce que mon Maître avait basé tout son enseignement sur le ki, qu’il avait traduit par respiration. C’est pourquoi il parlait d’une « École de la respiration » : « Par le mot respiration, je ne parle pas d’une simple opération bio-chimique de combinaison oxygène-hémoglobine. La respiration, c’est à la fois vitalité, action, amour, esprit de communion, intuition, prémonition, mouvement. »*
L’Aïkido n’est pas un art de combat, ni même de self défense. Ce que j’ai découvert avec mon Maître, c’est l’importance de la coordination de la respiration avec mon partenaire, comme moyen de réaliser la fusion de sensibilité quelle que soit la situation. Itsuo Tsuda nous expliquait à travers ses textes ce que lui avait transmis son Maître Morihei Ueshiba. Pour nous le transmettre de manière plus concrète, pendant ce qu’il appelait « la première partie » – la pratique solitaire, qu’on appellerait aujourd’hui Taizo – au moment de l’inspiration, il prononçait KA, et à l’expiration MI. Certaines fois il nous expliquait : « KA est le radical de Feu Kasai en japonais, et MI le radical de l’Eau Mizu ». L’alternance de l’inspire et de l’expire, leur union, crée Kami que l’on peut traduire par le divin.  « Mais attention, nous disait-il, il ne s’agit pas du dieu des chrétiens ni même de celui d’une quelconque religion mais, si vous avez besoin de références, on peut dire que c’est dieu l’univers, dieu la nature, ou tout simplement la vie ».
Il y avait au dojo un dessin exécuté à l’encre de chine et tracé par Maître Ueshiba comportant quatorze formes très simples que nous appelions Futomani car O Senseï avait dit qu’il lui avait été dicté par Ame-no-Minaka-nushi : le Centre céleste. Itsuo Tsuda en donne l’explication dans son livre Le dialogue du silence*. Grâce à cela j’ai mieux compris les directions que prenait le ki lorsqu’il avait une forme.

Dessin exécuté par Maître Ueshiba
Dessin exécuté par Maître Ueshiba

Renouer, retrouver les liens avec ce qui préexiste au plus profond de nous

Le fondateur parlait de Haku no budo et de Kon no budo : kon étant l’âme essentielle qui ne doit pas être étouffée, mais disait-il, on ne doit pas négliger l’âme haku qui assure l’unité de l’être physique.
Une fois encore on parle de l’unité.
Si notre pratique s’intitule Aï ki do : « voie d’unification du ki », c’est bien que ce mot ki a un sens.
La pratique concrète nous permettra de le comprendre, mieux que les longs discours. Et pourtant il faut tenter d’expliquer, tenter de faire passer ce message si important, car sans cela notre art risque fort de devenir un combat « Que le plus fort, le plus habile ou encore le plus malin gagne », ou bien une danse ésotérique, mystique, élitiste, voire sectaire.
Et pourtant nous connaissons bien le ki, nous le sentons à distance. Par exemple quand on se promène dans une petite rue la nuit, et que tout à coup on sent une présence, on sent un regard dans notre dos et pourtant il n’y a personne ! Quant soudain on remarque, sur un toit avoisinant, un chat qui nous regarde. Un chat tout simplement, ou un rideau qui se rabat subrepticement. Le regard est porteur d’un ki très fort que tout le monde peut sentir, même de dos.

Une des pratiques de Seitai do appelée Yuki consiste à poser les mains sur le dos d’un partenaire et à faire circuler le ki. Il ne s’agit aucunement de faire l’imposition des mains pour guérir quelqu’un qui à priori n’est pas malade, mais d’accepter de visualiser la circulation du ki, cette fois comme un fluide, comme de l’eau qui coule. Au début on ne sent rien ou peu de chose de la part de l’un comme de l’autre. Mais là encore, petit à petit on découvre le monde de la sensation. On peut dire que c’est une dimension à part entière dans la plus grande simplicité. C’est simple, c’est gratuit, ce n’est lié à aucune religion, on peut le faire à tout âge et quant on commence à sentir cette circulation du ki, la pratique de l’Aïkido devient tellement plus facile. L’exercice de kokyu ho par exemple, ne peux pas se faire sans le kokyu, donc sans le ki, à moins de devenir un exercice de force musculaire, une façon de vaincre un adversaire.
Je n’aurais jamais pu découvrir l’Aïkido que mon Maître enseignait si je n’avais pas volontairement et avec opiniâtreté cherché dans cette direction. Dans la recherche sensitive, à travers tous les aspects de la vie quotidienne pour comprendre, sentir, et étendre cette compréhension sans jamais abandonner.

Ambiance

Le ki est aussi ambiance, par conséquent, pour pratiquer il y a besoin d’un lieu qui permette la circulation du ki entre les personnes. Ce lieu, le dojo, doit à mon avis, chaque fois que cela est possible, être « dédié » à une pratique, une École. Itsuo Tsuda considérait que en entrant dans le dojo on se sacralisait, et c’est pourquoi on saluait en montant sur les tatamis. Ce n’est pas un lieu triste où les gens « doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »* L’ambiance du dojo n’a rien à voir avec celle d’un club ou avec celle d’une salle multi-sports qu’on loue quelques heures par semaine et qui est utilisée, pour cause de rentabilité, par différents groupes n’ayant rien à voir entre eux. Le genre de local, de gymnase où l’on passe, on s’entraîne, puis une douche et ciao ; au mieux une bière au bistrot du coin histoire d’échanger un peu les uns avec les autres. Quand on connaît le ki, quand on commence à le sentir et surtout quand on veut découvrir ce qui se cache derrière ce mot, un lieu comme le dojo c’est vraiment tout autre chose. Imaginez un endroit calme dans un petit passage parisien au fond du vingtième arrondissement. Vous traversez un petit jardin et au premier étage d’un bâtiment très simple s’ouvre « Le Dojo ».

Dojo
Dojo

Vous y venez tous les jours si vous voulez, car chaque matin il y a une séance à sept heure moins le quart : vous êtes chez vous. Vous avez votre kimono sur un cintre dans les vestiaires, la séance dure à peu près une heure, puis vous prenez un petit déjeuner avec vos partenaires dans l’espace attenant, ou vous partez précipitamment au travail. Le samedi et le dimanche grasse matinée, séances à huit heure.
Expliquer le ki est une chose difficile c’est pourquoi seule l’expérience nous le fait découvrir. Et pour cela il faut y mettre les conditions qui permettent cette découverte. Le dojo fait partie des éléments qui facilitent grandement la recherche dans cette direction. Renouer des circuits, mais aussi dénouer ces liens qui nous enserrent et obscurcissent notre vision du monde

Petit à petit le travail va se faire, les nœuds vont se dénouer, et si nous acceptons qu’ils se dénouent on peut dire que le ki recommence à circuler plus librement. Il circule à ce moment là en tant qu’énergie vitale, il est possible de le sentir, de le visualiser, de le rendre en quelque sorte conscient. Car des tensions inutiles, qui n’arrivent pas à se libérer, rigidifient notre corps. Pour rendre la chose la plus claire possible, on pourrait dire que c’est à peu près comme si un tuyau d’arrosage était bouché. Il risque d’éclater en amont. La rigidification du corps oblige celui-ci à réagir pour sa propre survie. Il se produit alors des réactions inconscientes qui agissent au niveau du système involontaire. Pour éviter ces blocages, surviennent de micro fuites de cette énergie vitale et même parfois des fuites plus importantes, par exemple dans les bras, au niveau du koshi et principalement aux articulations. La conséquence immédiate est que les personnes n’arrivent plus à pratiquer avec fluidité et c’est la force qui compense le manque, on raidit des parties du corps qui se mettent à réagir comme autant de pansements ou de plâtres pour empêcher ces déperditions de la force vitale. C’est pourquoi il est si important de travailler sur le fait de sentir le ki, de le faire circuler. Au début c’est la visualisation qui nous le permet, mais au fur et à mesure qu’on approfondit la respiration (la sensation, la sensibilité au ki), si on reste concentré sur une pratique souple, si on se vide l’esprit, on peut découvrir, voir, sentir la direction du ki, sa circulation. Cette connaissance nous permet de l’utiliser et la pratique de l’Aïkido devient facile. On peut commencer à pratiquer la non résistance : Le non faire.

La sensibilité naturelle des femmes au ki

Les femmes ont généralement plus de sensibilité par rapport au ki ou, plus exactement, elles la conservent plus, si elles ne se déforment pas trop pour se défendre dans ce monde d’hommes où tout est régi suivant les critères et les besoins de la masculinité, de l’image de la femme qui est transmise et de l’économie. Leur sensibilité vient du besoin de conserver à leur corps la souplesse pour pouvoir accoucher de façon naturelle et s’occuper des nouveaux-nés. C’est une souplesse qui ne s’acquière pas dans les salles de sport, de musculation ou de fitness, c’est plutôt une tendresse, une douceur qui saura au besoin être ferme et sans aucune mollesse quand ce sera nécessaire. Le nouveau-né a besoin de toute notre attention mais il ne parle pas encore. Il ne peut pas dire : « j’ai faim, j’ai soif ou je suis fatigué », ou encore « maman tu est trop nerveuse, calme toi, et dis à papa de parler moins fort, cela me fait peur ».2011-07-20 at 08-21-28

Grâce à leur sensibilité naturelle, elles sentent les besoins de l’enfant, elles ont l’intuition de ce qu’il faut faire et le ki passe entre la mère et l’enfant. Quant le père, toujours très rationnel, ne comprend pas, la mère sent et du coup elle sait. Même si elle n’est pas mère, même si elle est une jeune femme sans aucune expérience, c’est le corps qui réagit, c’est lui qui a cette sensibilité naturelle au ki et c’est pourquoi, je pense, il y a tant de femmes dans notre École. C’est parce que le ki est au centre de notre pratique, que rien ne saurait se faire sans lui. Nous mettons notre sensibilité dans cette direction et ainsi on peut voir le monde et les personnes non plus seulement au niveau des apparences mais bien plus loin, dans leur profondeur, ce qu’il y a derrière la forme, ce qui la structure, ou ce qui la conduit.

Voici quelques exemples que donnait Itsuo Tsuda, extraits du livre Le Non-faire :

« La chose la plus difficile à comprendre dans la langue japonaise, c’est le mot « ki ».  En effet, si les Japonais l’utilisent des centaines et des centaines de fois par jour, sans y réfléchir, il est pratiquement, et je dirais aussi théoriquement, impossible d’en trouver un équivalent dans les langues européennes.
Si le mot, pris isolément, reste intraduisible en français, il n’est toutefois pas impossible de traduire les expressions courantes dans lesquelles il se trouve incorporé. Je vais citer quelques exemples :
ki ga chiisai : mot à mot, son ki est petit. Il se fait trop de souci pour rien.
ki ga ôkii : son ki est grand. Il ne se fait pas de souci pour des petites choses.
… ki ga shinai : je n’ai pas de ki pour… Je n’en ai pas envie. Ou, cela me dépasse.
… ki ga suru : il fait du ki pour… J’ai le flair, le pressentiment, je sens intuitivement…
waru-gi wa nai : il n’a pas de mauvais ki, il n’est pas méchant, n’a pas de mauvaises intentions.
ki-mochi ga ii : l’état du ki est bon ; je me sens bien.
ki ni naru : cela attire mon ki, je n’arrive pas à dégager mon esprit de cette idée. Quelque chose de bizarre, d’anormal arrête mon attention, malgré moi.
ki ga au : notre ki coïncide, nous sommes sur la même longueur d’ondes.
ki o komeru : concentrer le ki. Pour la question de concentration, je n’ai vu nulle part ailleurs d’exemple aussi hautement porté qu’au Japon.
ki-mochi no mondai : c’est conditionné par l’état du ki. Ce n’est pas l’objet, le résultat tangible, mais c’est le geste, c’est l’intention qui compte.
On pourrait encore citer plusieurs centaines d’expressions avec le mot ki.
Si les Japonais sont pour la plupart incapables de dire ce qu’est le ki, il n’empêche qu’ils savent instinctivement à quel moment il faut le dire ou ne pas le dire. ».

Itsuo Tsuda avait commencé l’Aïkido à l’âge de quarante cinq ans, il n’avait rien d’un sportif mais sa seule présence transformait toute l’ambiance du dojo. J’aimerais vous raconter une anecdote concernant un des exercices que je faisais dans les années soixante-dix, alors que mon Maître avait déjà plus de soixante ans. Lorsque je passais le portail de la cour au fond de laquelle se trouvait le dojo, je m’arrêtais un instant, je fermais les yeux et cherchais à sentir si « il » était là. Les premiers temps cela ne marchait pas trop, c’était des coups au hasard, des coups de chance. Petit à petit j’ai compris : je ne devais pas chercher à savoir. Alors j’ai commencé à me « vider », à cesser de penser et c’est venu. Je savais chaque matin si il était arrivé ou non. Je sentais sa présence dès que je m’approchais du dojo.
A partir de ce moment quelque chose s’est transformé en moi. J’avais enfin compris un petit bout de son enseignement, et surtout, j’avais vérifié que le ki ne faisait pas partie de l’irrationnel, que c’était concret, et que sa perception était accessible à tous puisqu’elle m’avait été accessible.

Article de Régis Soavi sur le thème du ki ( ) publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°15)  janvier 2017.

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Notes :
* Itsuo Tsuda, Le Non-faire – Ed. Le Courrier du livre, 1973, p. 25.
* Itsuo Tsuda, Le Non-faire – Ed. Le Courrier du livre, 1973, p. 14.
* Itsuo Tsuda, Le dialogue du silence – Ed. Le Courrier du livre, 1979, p. 89 et 90.
* Itsuo Tsuda, Cœur de ciel pur – Ed. Le Courrier du livre, 2014, p. 117.
* Itsuo Tsuda, Le Non-faire – Ed. Le Courrier du livre, 1973, p. 23 et 24.

Souscription livre calligraphies

livres calligraphies

SOUSCRIPTION pour la publication de :

Itsuo Tsuda, Calligraphies de Printemps

Une plongée au cœur de l’œuvre calligraphique d’Itsuo Tsuda

Tirage limité, version « de luxe » réservées aux souscripteurs. En prévente jusqu’au 31 mai 2017.

Livre disponible en novembre 2017 à Paris au Dojo Tenshin (lors du vernissage ou sur RDV) ou bien expédié à vos frais. Version italienne disponible en mai 2018

Le prix de prévente de 75 € correspond aux frais de production. Aucun bénéfice ne sera fait sur ces ventes. Pour commander : pour les membres de l’association École Itsuo Tsuda, adressez vous directement à votre dojo sinon rendez-vous sur cette page

Présentation générale

Monographie consacrée à l´œuvre calligraphique du philosophe-écrivain Itsuo Tsuda (1914-1984). Édition « de luxe », réservée aux souscripteurs, volume relié au fil, couverture toile avec marquage à chaud, et jaquette. Format 30x24cm. Environ 380 pages dont 100 reproductions couleurs pleine page.Lire la suite

Presentazione de La Via della Spoliazione

Presentazione de La Via della Spoliazione

[VIDEO] La splendida Sala del Grechetto di Palazzo Sormani, a Milano, ha ospitato, Venerdì 12 Febbraio alle ore 18, la presentazione del libro La via della Spoliazione di Itsuo Tsuda, edito dalla Yume Editions.
L’evento, organizzato dalla Scuola della Respirazione in Cover_ItsuoTsuda_LaViaDellaSpoliazione_WEBcollaborazione con la Biblioteca Comunale Centrale di Milano, si è svolto davanti a un pubblico attento e numeroso. Dopo un breve video di presentazione sulla filosofia e il pensiero del Maestro Tsuda, alcuni praticanti della Scuola della Respirazione hanno letto una selezione di brani tratti da La via della Spoliazione.
In seguito, Régis Soavi, ospite della serata, rispondendo alle domande interessate del pubblico, ha rilasciato una testimonianza sull’importanza che la filosofia pratica e i libri di Itsuo Tsuda possono avere nella vita quotidiana.
L’organizzazione della serata ha coinvolto molti di noi ed è stato interessante anche lo scambio con il personale della biblioteca, che ha contribuito allo svolgersi della serata con attenzione e sensibilità.

Clicca sulle foto per ingrandirle

 

Hanami à Paris

Nous avons eu le plaisir de participer à Hanami au jardin d’acclimatation de Paris les 23 et 24 avril. Le Hanami est une coutume japonaise qui consiste à contempler les fleurs, en particulier celles des cerisiers, dans la période où elles entrent en pleine floraison. Cet événement Parisien où plus de dix mille personnes ont parcouru ce jardin, était organisé en collaboration avec la Japan Expo.

Film de la démonstrations d’Aïkido, Pratique respiratoire

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Kokyu révélation de l’unité de l’être

Par Régis Soavi

Dans un des ses livres Itsuo Tsuda nous donne son point de vue sur Kokyu :

TSUDA_la_voie_du_depouillement«Dans l’apprentissage d’un art japonais il est toujours question de «kokyu», qui est l’équivalent proprement dit de la respiration. Mais ce mot signifie aussi le tour de main pour faire quelque chose, le truc. Quand on n’a pas de «kokyu», on ne peut pas exécuter la chose comme il faut. Un cuisinier a besoin du «kokyu» pour bien se servir de son couteau, et l’ouvrier pour ses outils. Le «kokyu» ne s’explique pas, il s’acquiert.
Quand j’étais jeune, j’ai vu un ouvrier travailler avec son tournevis sur des machines très rouillées. J’ai essayé de dévisser, en vain, tellement c’était rouillé. Pour lui, cela ne posait aucun problème, il dévissait facilement, non parce qu’il était plus fort, mais parce qu’il avait le «kokyu».
Quand on acquiert le «kokyu», on a l’impression que les outils, les machines, les matériaux, jusqu’alors « indomptables », deviennent tout à coup dociles et obéissent à notre commande sans opposer de résistance.
Le ki, le kokyu, respiration, intuition, voilà les thèmes autour desquels tournoient les arts et les métiers du Japon. Ils constituent le secret professionnel, non parce qu’on veut le garder comme brevet d’invention ou comme recette de gagne pain, mais parce que c’est intransmissible intellectuellement. La respiration, c’est le dernier mot. Le secret suprême de l’apprentissage.
Seuls les meilleurs disciples y accèdent, après des années d’efforts soutenus.
Un maître d’art martial après qui les chiens aboient n’est pas un bon maître, dit-on. Les Français savent les faire taire, en glissant un morceau de sucre dans leur gueule. C’est l’astuce, c’est le truc, mais ce n’est pas le kokyu, respiration, qui est tout autre chose. »

Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1975, p. 31-32.

 J’ai découvert le kokyu avec mon maître,aikido kokyu Itsuo Tsuda. Avant ce n’était pour moi que le nom d’une technique, avec Itsuo Tsuda cette notion devint beaucoup plus concrète, d’abord de par l’orientation de sa pratique. Il disait : « Pour moi la technique c’est simplement le test pour savoir si j’ai évolué dans ma respiration. » Ainsi notre attention était directement portée vers le kokyu. Il ne pouvait y avoir l’Aïkido ET la respiration. Aïkido est respiration. Et puis, dès ses premiers livres, Itsuo Tsuda nous éclaire en des termes que je ne connaissait pas ; presque trop simple et en même temps si difficile à atteindre.

Quand je l’attaquais c’était si évident, quelle que soit la force que je mettais, lui, restait à la fois détendu et puissant.
Il nous faisait utiliser la visualisation pour nous enseigner le kokyu. Par exemple pour le Kokyu Ho il disait : « C’est la fleur de lotus qui éclot ». Aujourd’hui peu de gens ont déjà vu les fleurs de lotus, alors je parle d’une marguerite. La visualisation doit nous parler, à nous. Pour qu’elle puisse agir elle doit être ancrée dans le concret de chaque personne. Alors parfois pour aider quelqu’un à aller au-delà de son partenaire qui lui tient les poignets et qui l’empêche de bouger, je dis : « Vous accueillez un ami qui sort du train, vous ne l’avez pas vu depuis des années ! Prenez le dans vos bras… » Alors la personne oublie l’autre, et le ki, au lieu de rester coagulé, s’écoule dans la direction donnée, la personne lève les bras sans efforts. La force de la visualisation est colossale.

Bien sûr la posture est essentielle, je dirais même qu’elle est primordiale. Si le corps se raidi pour avoir une posture impeccable : c’est foutu. S’il est trop mou : c’est foutu. Si la troisième lombaire est mal positionnée : c’est foutu. Avec la pratique de l’Aïkido et du Katsugen undo, petit à petit je vois que mes élèves se redressent, le ki recommence à circuler sans blocage, sans rupture, c’est la découverte de la respiration abdominale non forcée, mais claire et limpide, du kokyu. À mon avis, sans kokyu, tout travail en Aïkido ne vise qu’à renforcer le corps, c’est un travail de durcissement.kokyu ho régis soavi

Avec l’approfondissement de la respiration ce qui est inutile disparaît petit à petit, on n’a pas besoin de travailler la souplesse ou la puissance, c’est la raideur et nos idées sur la force et la faiblesse qui s’en vont. Et donc le ki circule mieux.
La Pratique respiratoire que nous faisons au début des séances est importante dans cette orientation.
On ne peut pas enseigner le kokyu, mais on peut guider les personnes pour qu’elles le découvrent.
Si nous faisons Kokyu Ho chaque matin à la fin de chaque séance, c’est justement pour sensibiliser les personnes et aussi améliorer notre posture. À mesure que notre posture et notre manière de faire s’affinent et s’améliorent on peut aider à la normalisation du terrain de notre partenaire. Si on respire profondément à partir du hara vers le hara du partenaire, on revitalise les circuits par lesquels circule le ki, on permet que ces circuits fonctionnent mieux, ainsi l’autre comprend (sent) avec tout son corps de quoi il est question.
Il ne s’agit pas de regarder la démonstration et de travailler de plus en plus dur, mais plutôt de s’imprégner de cette sensation du kokyu de l’autre. Je dis souvent : pour travailler le kokyu il faut commencer par écouter. On écoute l’autre, non avec ses oreilles, mais avec tout son corps, on sent la respiration, le ki, de l’autre. C’est comme un parfum. On écoute son mouvement intérieur, alors la sensation devient plus précise et on peut le guider vers une meilleure posture, vers une libération des tensions.

C’est aussi le travail des pratiquants plus anciens de favoriser cette découverte. En faisant baigner l’autre dans la respiration, ils l’aident à la sentir, à force de s’imprégner de ce « quelque chose ».

Dans la pratique de Katsugen undo que Tsuda Senseï a introduit en Europe la sensibilisation à la respiration, à la circulation du ki est au premier plan. Tsuda écrivait : « Dans le Mouvement régénérateur [Katsugen undo], nous faisons l’inverse de la tradition : nous commençons par le secret suprême, sans préambule1. »

Le kokyu n’est pas plus magique que le ki n’est une énergie. Dés qu’on se lance dans une explication, même si l’on prévient qu’elle sera parcellaire, on risque fort de tomber à côté.
Les contes anciens, comme ceux rapportés par les frères Grimm, peuvent nous montrer un aspect des pouvoirs du kokyu. Comme dans les contes, il peut transformer les crapauds en prince ou princesse et embellir les personnes par le simple fait de transformer leur posture. Cette posture, résultat de tant d’années de contractions, de mollesse, ou de tentatives de correction. Quand la posture retrouve quelque chose de naturel, c’est le retour à la source, aux origines de l’être.regis soavi aikido

Le kokyu, sa découverte, nous amène à des comportements différents dans la vie de tous les jours.  Cette respiration, loin d’être vécue comme New Age, dans sa quotidienneté, réveille en l’individu des qualités oubliées, une simplicité perdue, une intuition enfin retrouvée. Elle est ce qui peut rendre admirable le geste d’un artisan, d’un artiste, mais elle est aussi ce qui étonne ceux qui ne la connaissent pas. Parce qu’on n’a pas compris, ni senti ce qu’il y a derrière cette entièreté dans l’acte accompli : kokyu est une révélation de l’unité de l’être.

Itsuo Tsuda nous a guidé dans cette direction, en nous laissant libre d’aller plus loin ou de rester sur place. Cette liberté était fondamentale dans son enseignement.

On raconte que parfois, lorsque la posture, la respiration, la coordination étaient parfaites, O Senseï Ueshiba s’écriait « Kami Wasa« . Technique dieu ? Réalisation suprême ? Ne peut-on pas parler de kokyu ou de Non-Faire dans la plus grande simplicité ? Comme un enfant qui lâche un jouet pour en saisir un autre, de la même façon qu’il nous aspire pour le prendre dans nos bras pour le protéger.
Lorsque l’enfant est petit il a le kokyu : « Le bébé est grand comme l’univers, mais si on le traite mal il se fane bien vite »,  écrivait Tsuda Senseï dans son dernier livre2. Notre devoir n’est-il pas de lui permettre de le conserver ? Et à nous adultes de le retrouver ?

Aïkido n’est pas fait pour combattre, mais pour permettre une meilleure harmonie entre les personnes.
Je respire profondément, j’écoute le corps de l’autre, je visualise la circulation de ki dans son corps, je l’entend clairement, alors je fais passer le ki dans le corps de l’autre. Cette circulation nous apporte la plénitude, la sensation d’être pleinement vivants, tout s’efface, il n’y a plus que l’instant présent avec ses sensations, ses couleurs, sa musique.

Article de Régis Soavi sur le thème de kokyu, publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°10)  d’octobre 2015.

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1. Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1975, p. 32.

2. Itsuo Tsuda, Face à la science, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1983, p. 152.

Misogi du premier janvier

Les notes qui suivent ont pour fonction de retracer les origines et les moments importants de la préparation et du déroulement du Misogi du premier janvier tel qu’il se pratique dans les dojo de l’École Itsuo Tsuda. Elles ne peuvent remplacer la transmission orale et le vécu de la cérémonie, ce sont des indications, pas une marche à suivre imposée. Pour aider à pénétrer dans l’ambiance de ces moments, il a semblé utile de présenter ce texte en s’appuyant sur les trois rythmes de la tradition japonaise : jo – ha – kyu.
Voici sur ce sujet, quelques extraits du livre d’Itsuo Tsuda, La Science du particulier : « En étudiant le théâtre Noh, j’ai connu les trois rythmes : jo – lent, ha – normal, et kyu – rapide […] Jo signifie introduction, ha rupture, changement, et kyu rapide […] Les fruits poussent graduellement (jo), mûrissent à vue d’œil (ha), et tout à coup se détachent des branches (kyu). »

Origine et préparatifs (jo)

La vie des dojo de notre École est rythmée par plusieurs cycles temporels. Entre celui qui débute à la création du dojo et celui, quotidien, des séances d’Aïkido, on trouve le cycle pluri-hebdomadaire des séances de Katsugen Undo, le cycle saisonnier des stages et celui annuel du Misogi du premier janvier.

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Portes ouvertes au Dojo Yuki Ho

Une philosophie pratique à découvrir

Le dojo Yuki Ho, présent à Toulouse depuis plus de trente ans et dédié à la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo,  vous invite du 7 au 10 janvier 2016 pour un événement qui réunira lecture-rencontre, exposition de calligraphies, démonstrations et séances page1d’Aïkido, diffusion de films et interviews sur le Katsugen Undo.

« J’écris dans une langue qui n’est pas ma langue maternelle, mais celle d’un peuple qui passe pour être l’un des plus exigeants en matière littéraire. (…) Je m’aventure dans le domaine de l’inconnaissable, où la connaissance la plus parfaite de la langue, des mots dans leur coloration, leur saveur, et leur maniement n’arrivera pas à remplacer l’expérience. (…) Rien, en effet, n’est évident en ce qui concerne les aspects du ki. Lorsqu’ils deviennent évidents, ils cessent d’être le ki et entrent dans les catégories. L’intellectualisation commence. On peut toutefois faire le chemin inverse. On peut remonter, à partir des formes connue, à cette source insondable qui détermine le comportement chez l’individu. » Itsuo TsudaLire la suite

Une forme d’enseignement méconnu : les calligraphies d’Itsuo Tsuda

Maître Tsuda a enseigné à travers diverses voies, l’une d’elles, probablement la moins connue, est la calligraphie. Il n’était pas un maître de calligraphie mais il a su utiliser cette dernière pour laisser un message philosophique qui aujourd’hui fait partie de l’héritage de ses élèves.
Le projet de réunir l’intégralité de l’œuvre calligraphique de Maître Tsuda est né quand il était encore en vie et, déjà à l’époque, avec son approbation, quelques élèves ont cherché à regrouper ses calligraphies dans un même recueil. Après son décès, d’autres ont continué ce travail dans cette direction. Aujourd’hui encore nous continuons avec cette intention, trente ans après, mais non sans difficulté, car il s’agit de redonner sa juste place à cette forme d’enseignement et de la faire connaître. Nous nous sommes donné comme objectif de créer un livre qui avant toute chose respecte l’auteur et son œuvre autant du point de vue du message qu’il voulait transmettre que du point de vue artistique.
Mission impossible ? Presque…Lire la suite

seitai tour {suite}

Le caractère du voyage

Après avoir évoqué le tourisme moderne qui s’est développé aux États-Unis et ensuite propagé dans le monde entier, Itsuo Tsuda insiste pour les voyages qu’il organisa entre 1977 et 1982 sur l’importance de la sensibilité :
«  Ce qui importe avant tout c’est la sensibilité des touristes vis-à-vis de l’expérience au contact d’un monde nouveau. Si la sensibilité est mal préparée, on ne voit rien d’autre que le reflet du passé dont on est chargé. »
Nous poursuivons donc ici la publication du bulletin dans lequel Itsuo Tsuda présenta le caractère des « Seitai Tours », seitai tour139publication illustrée par des photos prises par Bruno Vienne.

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