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Kokyu révélation de l’unité de l’être

Par Régis Soavi

Dans un des ses livres Itsuo Tsuda nous donne son point de vue sur Kokyu :

TSUDA_la_voie_du_depouillement«Dans l’apprentissage d’un art japonais il est toujours question de «kokyu», qui est l’équivalent proprement dit de la respiration. Mais ce mot signifie aussi le tour de main pour faire quelque chose, le truc. Quand on n’a pas de «kokyu», on ne peut pas exécuter la chose comme il faut. Un cuisinier a besoin du «kokyu» pour bien se servir de son couteau, et l’ouvrier pour ses outils. Le «kokyu» ne s’explique pas, il s’acquiert.
Quand j’étais jeune, j’ai vu un ouvrier travailler avec son tournevis sur des machines très rouillées. J’ai essayé de dévisser, en vain, tellement c’était rouillé. Pour lui, cela ne posait aucun problème, il dévissait facilement, non parce qu’il était plus fort, mais parce qu’il avait le «kokyu».
Quand on acquiert le «kokyu», on a l’impression que les outils, les machines, les matériaux, jusqu’alors « indomptables », deviennent tout à coup dociles et obéissent à notre commande sans opposer de résistance.
Le ki, le kokyu, respiration, intuition, voilà les thèmes autour desquels tournoient les arts et les métiers du Japon. Ils constituent le secret professionnel, non parce qu’on veut le garder comme brevet d’invention ou comme recette de gagne pain, mais parce que c’est intransmissible intellectuellement. La respiration, c’est le dernier mot. Le secret suprême de l’apprentissage.
Seuls les meilleurs disciples y accèdent, après des années d’efforts soutenus.
Un maître d’art martial après qui les chiens aboient n’est pas un bon maître, dit-on. Les Français savent les faire taire, en glissant un morceau de sucre dans leur gueule. C’est l’astuce, c’est le truc, mais ce n’est pas le kokyu, respiration, qui est tout autre chose. »

Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1975, p. 31-32.

 J’ai découvert le kokyu avec mon maître,aikido kokyu Itsuo Tsuda. Avant ce n’était pour moi que le nom d’une technique, avec Itsuo Tsuda cette notion devint beaucoup plus concrète, d’abord de par l’orientation de sa pratique. Il disait : « Pour moi la technique c’est simplement le test pour savoir si j’ai évolué dans ma respiration. » Ainsi notre attention était directement portée vers le kokyu. Il ne pouvait y avoir l’Aïkido ET la respiration. Aïkido est respiration. Et puis, dès ses premiers livres, Itsuo Tsuda nous éclaire en des termes que je ne connaissait pas ; presque trop simple et en même temps si difficile à atteindre.

Quand je l’attaquais c’était si évident, quelle que soit la force que je mettais, lui, restait à la fois détendu et puissant.
Il nous faisait utiliser la visualisation pour nous enseigner le kokyu. Par exemple pour le Kokyu Ho il disait : « C’est la fleur de lotus qui éclot ». Aujourd’hui peu de gens ont déjà vu les fleurs de lotus, alors je parle d’une marguerite. La visualisation doit nous parler, à nous. Pour qu’elle puisse agir elle doit être ancrée dans le concret de chaque personne. Alors parfois pour aider quelqu’un à aller au-delà de son partenaire qui lui tient les poignets et qui l’empêche de bouger, je dis : « Vous accueillez un ami qui sort du train, vous ne l’avez pas vu depuis des années ! Prenez le dans vos bras… » Alors la personne oublie l’autre, et le ki, au lieu de rester coagulé, s’écoule dans la direction donnée, la personne lève les bras sans efforts. La force de la visualisation est colossale.

Bien sûr la posture est essentielle, je dirais même qu’elle est primordiale. Si le corps se raidi pour avoir une posture impeccable : c’est foutu. S’il est trop mou : c’est foutu. Si la troisième lombaire est mal positionnée : c’est foutu. Avec la pratique de l’Aïkido et du Katsugen undo, petit à petit je vois que mes élèves se redressent, le ki recommence à circuler sans blocage, sans rupture, c’est la découverte de la respiration abdominale non forcée, mais claire et limpide, du kokyu. À mon avis, sans kokyu, tout travail en Aïkido ne vise qu’à renforcer le corps, c’est un travail de durcissement.kokyu ho régis soavi

Avec l’approfondissement de la respiration ce qui est inutile disparaît petit à petit, on n’a pas besoin de travailler la souplesse ou la puissance, c’est la raideur et nos idées sur la force et la faiblesse qui s’en vont. Et donc le ki circule mieux.
La Pratique respiratoire que nous faisons au début des séances est importante dans cette orientation.
On ne peut pas enseigner le kokyu, mais on peut guider les personnes pour qu’elles le découvrent.
Si nous faisons Kokyu Ho chaque matin à la fin de chaque séance, c’est justement pour sensibiliser les personnes et aussi améliorer notre posture. À mesure que notre posture et notre manière de faire s’affinent et s’améliorent on peut aider à la normalisation du terrain de notre partenaire. Si on respire profondément à partir du hara vers le hara du partenaire, on revitalise les circuits par lesquels circule le ki, on permet que ces circuits fonctionnent mieux, ainsi l’autre comprend (sent) avec tout son corps de quoi il est question.
Il ne s’agit pas de regarder la démonstration et de travailler de plus en plus dur, mais plutôt de s’imprégner de cette sensation du kokyu de l’autre. Je dis souvent : pour travailler le kokyu il faut commencer par écouter. On écoute l’autre, non avec ses oreilles, mais avec tout son corps, on sent la respiration, le ki, de l’autre. C’est comme un parfum. On écoute son mouvement intérieur, alors la sensation devient plus précise et on peut le guider vers une meilleure posture, vers une libération des tensions.

C’est aussi le travail des pratiquants plus anciens de favoriser cette découverte. En faisant baigner l’autre dans la respiration, ils l’aident à la sentir, à force de s’imprégner de ce « quelque chose ».

Dans la pratique de Katsugen undo que Tsuda Senseï a introduit en Europe la sensibilisation à la respiration, à la circulation du ki est au premier plan. Tsuda écrivait : « Dans le Mouvement régénérateur [Katsugen undo], nous faisons l’inverse de la tradition : nous commençons par le secret suprême, sans préambule1. »

Le kokyu n’est pas plus magique que le ki n’est une énergie. Dés qu’on se lance dans une explication, même si l’on prévient qu’elle sera parcellaire, on risque fort de tomber à côté.
Les contes anciens, comme ceux rapportés par les frères Grimm, peuvent nous montrer un aspect des pouvoirs du kokyu. Comme dans les contes, il peut transformer les crapauds en prince ou princesse et embellir les personnes par le simple fait de transformer leur posture. Cette posture, résultat de tant d’années de contractions, de mollesse, ou de tentatives de correction. Quand la posture retrouve quelque chose de naturel, c’est le retour à la source, aux origines de l’être.regis soavi aikido

Le kokyu, sa découverte, nous amène à des comportements différents dans la vie de tous les jours.  Cette respiration, loin d’être vécue comme New Age, dans sa quotidienneté, réveille en l’individu des qualités oubliées, une simplicité perdue, une intuition enfin retrouvée. Elle est ce qui peut rendre admirable le geste d’un artisan, d’un artiste, mais elle est aussi ce qui étonne ceux qui ne la connaissent pas. Parce qu’on n’a pas compris, ni senti ce qu’il y a derrière cette entièreté dans l’acte accompli : kokyu est une révélation de l’unité de l’être.

Itsuo Tsuda nous a guidé dans cette direction, en nous laissant libre d’aller plus loin ou de rester sur place. Cette liberté était fondamentale dans son enseignement.

On raconte que parfois, lorsque la posture, la respiration, la coordination étaient parfaites, O Senseï Ueshiba s’écriait « Kami Wasa« . Technique dieu ? Réalisation suprême ? Ne peut-on pas parler de kokyu ou de Non-Faire dans la plus grande simplicité ? Comme un enfant qui lâche un jouet pour en saisir un autre, de la même façon qu’il nous aspire pour le prendre dans nos bras pour le protéger.
Lorsque l’enfant est petit il a le kokyu : « Le bébé est grand comme l’univers, mais si on le traite mal il se fane bien vite »,  écrivait Tsuda Senseï dans son dernier livre2. Notre devoir n’est-il pas de lui permettre de le conserver ? Et à nous adultes de le retrouver ?

Aïkido n’est pas fait pour combattre, mais pour permettre une meilleure harmonie entre les personnes.
Je respire profondément, j’écoute le corps de l’autre, je visualise la circulation de ki dans son corps, je l’entend clairement, alors je fais passer le ki dans le corps de l’autre. Cette circulation nous apporte la plénitude, la sensation d’être pleinement vivants, tout s’efface, il n’y a plus que l’instant présent avec ses sensations, ses couleurs, sa musique.

Article de Régis Soavi sur le thème de kokyu, publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°10)  d’octobre 2015.

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1. Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1975, p. 32.

2. Itsuo Tsuda, Face à la science, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1983, p. 152.