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Ukemi : l’écoulement du ki

par Régis Soavi.

Ukemi, la chute dans notre art est plus qu’une libération, simple conséquence d’un acte. Elle est le Yin ou le Yang d’un ensemble, le Tao. Dans la pratique Tori dégage, à la fin de sa technique, une énergie Yang : si il ne veut pas blesser son partenaire, il le laisse absorber cette énergie et la retransmettre dans sa chute.

La respiration pendant la chute

Aïkido est un art sans perdant, un art dédié aux êtres humains, à l’intuition des humains, à leur capacité d’adaptation, et le dépassement par la chute, de la contradiction qu’avait apportée une technique, n’est rien d’autre que la capacité de s’adapter à celle-ci.
Ne pas apprendre au débutant à chuter serait lui créer un handicap dès le départ et risquer le découragement, ou donner corps à un esprit de rancune, voire de vengeance.
Il y a différentes attitudes chez les débutants, ceux qui se jettent à corps perdu au risque de se faire mal et ceux qui, parce qu’ils ont peur, se contractent au moment de chuter et qui évidemment si on les force, tombent mal et en subissent les conséquences douloureuses. Ma réponse à ce problème est la douceur et le temps…
Lorsqu’on est surpris par un bruit, un acte, la première réaction est d’inspirer, et de bloquer la respiration, c’est un fonctionnement réflexe et vital qui prépare la réponse et donc l’action. La surprise déclenche une série de processus biomécaniques totalement involontaires, il est déjà trop tard pour raisonner. C’est par l’expiration que viendra la solution au problème. Si il n’y a finalement pas de risque ou si la réaction est exagérée, et le risque mineur, on lâche le blocage et le souffle s’échappe de façon naturelle (le fameux ouf…) Si nous sommes en danger, qu’il soit grand ou petit, nous sommes prêts à l’action, à agir grâce au souffle, grâce à l’expiration. Les problèmes surviennent quand par exemple nous ne savons pas comment faire, quand la solution ne surgit pas de façon immédiate, on reste bloqué dans l’inspiration, les poumons pleins d’air, et dans l’incapacité de bouger. C’est la catastrophe ! C’est à peu près le même scénario qui se produit quand on est débutant, notre partenaire fait une technique et la réponse logique qui nous permettra de nous dégager, et donc de régler ce problème conflictuel, est l’Ukemi. Mais si on a peur de la chute, si on n’y est pas préparé techniquement grâce à de nombreuses roulades en avant et en arrière lentement et tout en douceur, on reste avec les poumons gonflés comme un ballon de football, et si la technique va jusqu’au bout, on se retrouve par terre avec plus ou moins de dégâts.
Le moindre mal étant de rebondir douloureusement, comme le dit ballon, sur les tatamis. Apprendre à lâcher dès que c’est indispensable, ne pas chuter avant par précaution, car c’est ce qui entrave la sensation de Tori, lui donne une fausse idée de la valeur de la technique et souvent de lui-même. Comprendre le moment juste pour expirer et arriver en douceur sur les tatamis sans air dans les poumons. Puis dans le cas des chutes claquées, quand on est plus avancé, il suffira d’expirer plus vite et de se laisser aller pour que le corps trouve de lui-même la bonne position pour se recevoir.

Formation à l’ancienne !

Ma propre formation à travers le Judo au début des années soixante dans la banlieue de Paris fut très différente. Jeunes collégiens, le Judo était pour nous une manière de dépenser notre énergie et de canaliser ce qui autrement finissait mal, c’est à dire en bagarre et autres combats de rue. L’entraînement deux fois par semaine passait par deux choses essentielles : le respect absolu envers notre professeur et l’apprentissage des chutes. C’était encore une époque où notre professeur enseignait le Judo « japonnais » sans catégories de poids. Même si Anton Gessing venait de remporter les jeux olympiques, lui se voulait traditionaliste. Les chutes étaient une des bases des cours, roulades avant, arrière, sur le côté, on passait quelques vingt minutes à s’y entraîner avant de faire les techniques, et parfois lorsqu’il ne nous trouvait pas assez concentrés, trop dispersés, il nous disait : « Retournez vos kimonos pour ne pas les salir » et nous sortions pour une série de chutes avant, dans la petite impasse pavée devant le dojo. Après cela nous n’avions plus peur des chutes, enfin, c’est à dire, ceux qui, voulaient encore continuer !
Le monde a changé, la société a évolué, les parents d’aujourd’hui accepteraient-ils de confier leurs progénitures à un tel « barbare », et puis il y a les règlements, les lois protectrices, les assurances.
Bob, c’était son nom, se sentait une responsabilité dans notre formation, et nous apprendre à chuter en toutes circonstances et sur tous les terrains faisait partie de ses valeurs et son devoir était de nous les retransmettre.
Les corps ont changé, à travers la nutrition, le manque d’exercice, l’intellectualisation à outrance, comment faire passer le message de la nécessité de l’apprentissage physique des chutes, alors que l’on n’en constatera les résultats que plusieurs années après. Quel en sera le bénéfice, quelle est sa rentabilité, tout est comptabilisé aujourd’hui, il n’y a pas de temps à perdre.
C’est la philosophie de l’Aïkido qui attire les nouveaux pratiquants, c’est donc grâce à cela que l’on pourra faire passer le message de cette nécessité.

Le dualisme

L’Aïkido, de par sa nature et surtout de par l’orientation que lui a donnée O Senseï Morihei Ueshiba, a une toute autre vision de la chute que la Boxe ou le Judo par exemple, où tomber c’est perdre. Pour qui le voit de l’extérieur, et c’est ce qui donne à tort un certain caractère à notre art, on a l’impression que Tori a gagné quand Uke chute sur les tatamis. Il est difficile d’admettre psychologiquement qu’il ne s’agit pas du tout de cela. La société ne nous donne que rarement d’autres exemples de comportement que ce dualisme manichéen « Ou tu gagnes ou tu perds ». Et il est logique de prime abord de ne pas comprendre, et de n’y voir que cela. Pour comprendre la chose de manière différente il faut pratiquer, et encore faut-il pratiquer avec à l’esprit une autre conception, qui ne peut être donnée que par l’enseignant. Itsuo Tsuda senseï donne un exemple de sa pédagogie dans son livre La Voie du dépouillement :
« Dans l’Aïkido, lorsqu’il y a écoulement du ki, de l’exécutant A vers l’objet B, l’adversaire C qui le tient au poignet est projeté dans la même direction. C est entraîné et rejoint le courant principal qui va de A vers B.
J’ai souvent utilisé cette mise en scène psychologique. C’est par exemple la formule « Je suis déjà là ». Lorsque l’adversaire saisit vos poignets et bloque votre mouvement, comme dans l’exercice de kokyu assis, on est enclin à penser qu’il s’agit d’un exercice de poussée. Si l’on pousse l’adversaire, il se produit immédiatement une résistance de la part de ce dernier. La poussée contre la poussée, on lutte. Cela devient une espèce de sumo assis.
Dans la formule « Je suis déjà là », il n’y a pas de lutte. On se déplace tout simplement. On pivote sur un genou pour faire demi-tour, l’adversaire est entraîné par cet écoulement du ki et se renverse sur le côté. Il s’en faut de très peu pour que cet exercice devienne une lutte. Sitôt qu’on y mêle l’idée de vainqueur et de vaincu, on fait des efforts exagérés pour obtenir le résultat, tout cela au détriment de l’harmonie d’ensemble. L’un pousse, l’autre résiste, en se baissant démesurément, et serrant les poignets pour empêcher la poussée. Une telle pratique ne servira au bénéfice ni de l’un ni de l’autre. L’idée est trop mécanique.
[…] L’idée de projection provoque la résistance. […] Oublier l’adversaire tout en sachant qu’il est là, ce n’est quand même pas facile. Plus on essaye d’oublier, plus on y pense. C’est la joie dans l’écoulement du ki qui me fait oublier tout. »*

Le déséquilibre est au service de l’équilibre

ukemiL’équilibre n’est surtout pas la rigidité, c’est pourquoi le fait de chuter comme suite à une technique peut parfaitement nous permettre de nous rééquilibrer. Il est nécessaire d’apprendre à bien chuter, non seulement pour permettre à Tori de ne pas avoir de crainte pour son partenaire, car il le connaît et sait à l’avance que ses capacités vont lui permettre de sortir de la situation aussi bien qu’un chat le fait dans des conditions difficiles. Mais aussi et tout simplement car grâce à la chute on se débarrasse des peurs que parfois nos propres parents ou grands parents nous ont inculquées avec leur « précautionnisme » du genre « Fais attention, tu vas tomber. » que suivait invariablement le « Tu vas te faire mal. » Cette imprégnation pavlovienne nous à souvent amenés à la rigidité et dans tous les cas à une certaine appréhension par rapport au fait de chuter, de tomber.
En français le mot chuter a évidemment une connotation négative, alors qu’en japonais la traduction la plus couramment admise du terme Ukemi donne « recevoir avec le corps », et là on comprend qu’il y a un monde de différence. Une fois de plus la langue nous montre que les concepts, les réactions, sont profondément différents, et souligne l’importance du message à transmettre aux personnes qui débutent en Aïkido. Sans être spécialement linguiste, ni même traducteur du japonais, la compréhension de notre art passe aussi par l’étude des civilisations orientales, leurs philosophies, leurs goûts artistiques, leurs codes. Il n’est, à mon sens, pas possible d’extraire l’Aïkido de son contexte, malgré sa valeur d’universalité, il faut aller chercher du coté de ses racines, et donc des textes anciens.
Une des bases de l’Aïkido se trouve dans la Chine ancienne, plus précisément dans le Taoïsme. Dans un entretien avec G. Erard, Kono senseï révèle un des secrets de l’Aïkido qui me parait essentiel bien que passablement oublié aujourd’hui : il avait demandé à O Senseï Morihei Ueshiba « « O Senseï, comment cela se fait-il que nous ne faisons pas la même chose que vous ? » O Senseï avait répondu en souriant ; « Je comprends le Yin et le Yang. Vous non ! » ».**

Projeter pour harmoniser

Tori, et c’est quelque chose de particulier à notre art, peut conduire la chute de son partenaire de manière à ce que celui-ci puisse profiter de l’action. Itsuo Tsuda nous parle de ce qu’il sentait lorsqu’il était projeté par O Senseï « Ce que je peux dire de ma propre expérience, c’est qu’avec Me Ueshiba, mon plaisir était tellement grand que j’avais toujours envie de redemander. Je n’ai jamais senti aucun effort de sa part. C’était tellement naturel que, non seulement je ne sentais aucune contrainte, mais je chutais sans le savoir. Je connais le déferlement des grandes vagues sur la plage qui emporte et culbute. Il y a certes un plaisir, mais avec Me Ueshiba c’était encore autre chose. Il y avait sérénité grandeur, Amour ».*** Il y a là une volonté, consciente ou non, d’harmoniser le corps du partenaire. Dans ce cas on peut parler de projection. C’est le cas de dire que l’Aïkido n’est plus dans la martialité mais dans l’harmonisation de l’humanité. Pour réaliser cela il est nécessaire d’avoir abandonné toute idée de supériorité, de puissance sur l’autre, ou encore toute attitude vindicative, et d’avoir le désir de donner un coup de main au partenaire pour lui permettre de se réaliser, sans qu’il ait besoin de remercier qui que ce soit. La fusion de sensibilité avec le partenaire est indispensable pour cela, c’est cette fusion qui nous guide, qui nous permet de connaître le niveau de notre partenaire et de lâcher au bon moment si c’est un débutant, ou de soutenir son corps si le moment est adéquat pour un dépassement, de lui permettre de chuter plus loin, plus vite, ou plus haut. Dans tous les cas le plaisir est au rendez-vous.

L’involontaire

Il n’est pas possible de calculer la direction de la chute, sa vitesse, sa puissance, ni même son angle d’atterrissage. Tout se passe au niveau de l’involontaire ou de l’inconscient si on préfère, mais de quel inconscient parle-t-on ? Il s’agit d’un inconscient débarrassé de ce qui l’encombrait, de ce qui l’empêchait d’être libre, c’est pourquoi O Senseï rappelait si souvent que l’Aïkido est un Misogi, pratiquer l’Aïkido c’est réaliser ce nettoyage du corps et de l’esprit. Quand on pratique de cette manière il n’y a pas d’accident au dojo, c’est la voie qu’avait adoptée Itsuo Tsuda senseï et les indications qu’il donnait nous conduisaient dans cette direction. Cela fait de son École une École particulière. D’autres voies sont non seulement possibles, mais correspondent même certainement plus, ou mieux, aux attentes de nombreux pratiquants. Je lis beaucoup d’articles dans des revues ou sur des blogs qui s’enorgueillissent de la violence ou de la capacité à résoudre les conflits par la violence et l’endurcissement, ce ne me semble pas être le chemin qu’indiquait O Senseï Morihei Ueshiba, ni les Maîtres que j’ai eu la chance de connaître, et en particulier Tsuda senseï, Noro senseï, Tamura senseï, Nocquet senseï, ou d’autres encore dans leurs interviews, comme Kono senseï.
L’Ukemi nous permet de mieux comprendre physiquement les principes qui gouvernent notre art, qui nous guident vers un dépassement de notre petit être, de notre petit mental, pour entrevoir quelque chose de plus grand que nous, faire corps avec la nature dont nous sommes un des éléments.

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« Ukemi : l’écoulement du ki  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°22) en octobre 2018

NOTES

* Itsuo Tsuda La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre p.163

** Guillaume Erard, Entretien avec Henry Kono : Yin et Yang, moteur de l’Aikido du fondateur, 22 avril 2008, www.guillaumeerard.fr

*** Itsuo Tsuda La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre p. 172

L’Aïkido est-il un art martial ?

Par Régis Soavi

Il semble que cette question « L’Aïkido est-il un art martial ? » soit récurrente dans les dojos et divise les pratiquants, les enseignants, ainsi que les commentateurs dans à peu près toutes les écoles. Personne ne pouvant donner une réponse définitive, on a recours à l’histoire des arts martiaux, aux nécessités sociales, à l’histoire de l’origine des êtres humains, aux sciences cognitives, etc., en les chargeant d’apporter une réponse, qui, si elle ne résout pas le problème, aura au moins le mérite de justifier les propos tenus.

L’Aïkijutsu est devenu un dō

L’Aïkijutsu, depuis qu’il a abandonné le suffixe jutsu pour devenir un dō, s’est reconnu lui-même comme un art de la paix, une voie de l’harmonie au même titre que le Shodō (la voie de la calligraphie) ou encore le Kadō (la voie des fleurs). En adoptant le terme qui signifie le chemin, la voie, est-il devenu pour autant un chemin plus facile ? Ou au contraire nous oblige-t-il à nous poser des questions, à réexaminer notre propre parcours, à faire un effort d’introspection ? Un art de la paix est-il un art de l’accommodation, un art faible, un art de l’acceptation, un art où les filous peuvent jouir d’une réputation à peu de frais ?
Certes c’est un art qui a su s’adapter aux nouvelles réalités de notre époque. Mais doit-on entretenir l’illusion d’une self-défense facile, à la portée de tous, adaptée à tous les budgets et sans la nécessité de s’investir le moins du monde ? Peut-on réellement croire ou faire croire qu’à raison d’une ou deux heures par semaine, qui plus est hors vacances (les clubs sont souvent fermés), on peut devenir un foudre de guerre ou acquérir la sagesse et être capable de résoudre tous les problèmes par son calme, sa sérénité, ou son charisme ?
La solution alors se trouve-t-elle dans la force, le travail musculaire et les arts violents ?
S’il existe une direction, elle se trouve à mon avis, et malgré ce que je viens de dire, dans l’Aïkido.

Une École sans grade

Tsuda Itsuo ne donna jamais de grade à aucun de ses élèves et lorsque quelqu’un lui posait une question sur le sujet, il avait coutume de répondre « Il n’y a pas de ceinture noire de vide mental ». On peut dire que, avec cela, il avait clos toute discussion. Ayant été l’interprète, auprès de Ō Senseï Morihei Ueshiba, d’André Nocquet senseï lors de son apprentissage au Japon, il a par la suite servi d’intermédiaire lorsque des étrangers français ou américains se présentaient au Hombu Dojo pour s’initier à l’Aïkido. Cela lui permit, traduisant les questions des élèves et les réponses du maître, d’avoir accès à ce qui sous-tendait la pratique. Ce qui en faisait quelque chose d’universel. Ce qui en faisait un art au-delà de la pure martialité. Il nous parlait de la posture de Ō Senseï, de son incroyable spontanéité, de la profondeur de son regard qui semblait le percer jusqu’au plus profond de son être. Tsuda Itsuo n’a jamais cherché à imiter son maître qu’il considérait inimitable. Il s’est tout de suite intéressé à ce qui animait cet homme incroyable capable de la plus grande douceur comme de la plus grande puissance. C’est pourquoi, arrivé en France, il chercha à nous transmettre ce qui pour lui était l’essentiel, le secret de l’Aïkido, la perception concrète du ki. Ce qu’il avait découvert, et qu’il résumait dans cette phrase, la première de son premier livre : « Depuis le jour où j’ai eu la révélation du “ki”, du souffle (j’avais alors plus de quarante ans), le désir ne cessait de grandir en moi d’exprimer l’inexprimable, de communiquer l’incommunicable. »*

Pendant dix ans il parcourut l’Europe afin de nous faire découvrir, à nous, Occidentaux, bien trop souvent cartésiens, dualistes, qu’il existe une autre dimension à la vie. Que cette dimension n’est pas ésotérique mais exotérique comme il se plaisait à le dire.

Une École particulière

Les motivations qui amènent à commencer cette pratique sont de manière évidente très diverses. Si je pense aux personnes qui pratiquent dans notre École (l’École Itsuo Tsuda), à part quelques-unes, il y en a peu qui soient venues pour l’aspect martial. D’ailleurs bon nombre d’entre elles n’y ont rien vu de martial de prime abord, bien qu’à l’occasion de chaque séance je montre comment les techniques pourraient être efficaces si on les exécutait de façon précise, et dangereuses si on les utilisait de manière violente. Le coté martial découle de la posture, de la respiration, de la capacité de concentration, de la vérité de l’acte qu’est l’attaque. Pour l’apprentissage, il est indispensable de respecter le niveau de son partenaire, de s’exercer avec des formes connues.
Mais la découverte que l’on peut faire en travaillant les formes prédéfinies va bien au-delà. Il s’agit de faire fructifier autre chose, de révéler ce qui se trouve au fond des individus, de se libérer de l’emprise sous-jacente qu’exerce le passé et même parfois le futur, sur nos gestes, sur l’ensemble de nos mouvements, tant physiques que mentaux. Et d’ailleurs personne ne s’y trompe dans notre dojo.
La séance commence à 6h45. Le fait de venir pratiquer si tôt le matin (en fait Ō Senseï et Tsuda senseï avaient toujours commencé leurs propres séances à 6h30) n’est ni une ascèse ni même une discipline. Certains pratiquants arrivent vers 6h chaque matin, pour partager un café ou un thé, et profiter de ce moment d’avant la séance (de pré-séance), si riche parfois grâce aux échanges que l’on peut avoir entre nous. C’est un moment de plaisir, d’échange sur la pratique, comme parfois aussi sur la vie quotidienne, que l’on partage avec les autres de manière extrêmement concrète et non de façon virtuelle comme la société a tendance à nous le proposer.
Évidemment tout cela peu paraître rétrograde ou inutile, mais cela évite le coté loisir facile et ne favorise pas le clientélisme, sans pour autant dire qu’il n’existe pas, cela le réduit et avec le temps il évolue. Et cela parce que les êtres changent, se transforment, ou plus précisément se retrouvent eux-mêmes, retrouvent des capacités inexploitées, qu’ils pensaient parfois avoir perdu ou souvent, plus simplement, qu’ils avaient oubliées.

Yin le féminin : comprendre

Les femmes sont si nombreuses dans notre École que la parité n’y est pas respectée, les hommes sont minoritaires, de peu certes, mais ils l’ont toujours été. Je m’en voudrais de parler au nom des femmes et pourtant comment faire ? Elle ne forment pourtant pas un monde à part, inconnu des hommes.
En fait, pour beaucoup, peut-être que si ! … Cependant je pense qu’il suffit pour l’homme de se pencher sur son coté yin, sans en avoir peur, pour retrouver et comprendre ce qui nous rapproche et ce qui nous différencie. Est-ce par une affinité personnelle, une recherche due à mon propre vécu pendant les événements de mai 68 et à cette éclosion du féminisme qui se révéla une fois de plus à cette époque. Ou plus simplement peut-être parce que j’ai eu trois enfants et que ce sont trois filles, qui d’ailleurs pratiquent toutes les trois, le résultat quelles qu’en soient les raisons a fait que j’ai toujours accordé leur place légitime aux femmes dans les dojos de notre École. Elles y ont les mêmes responsabilités et il n’y a évidemment aucune différence de niveau, que ce soit pour l’étude comme pour l’enseignement. Il est vraiment dommage d’avoir à préciser ce genre de choses, mais malheureusement elles ne découlent pas d’elles-mêmes dans ce monde.
Malgré tout les femmes prennent peu la parole, ou même devrais-je dire la plume, dans les revues d’art martiaux. Il serait intéressant de lire des articles écrits par des femmes, voire de consacrer un espace dans « Dragon magazine spécial Aïkido » à la vision des femmes sur les arts martiaux et sur notre art en particulier. N’ont-elles rien à dire, ou le monde masculin accapare-t-il toute la place ? Ou peut-être encore ces débats de chapelles sur l’efficacité de l’Aïkido les ennuient, elles qui cherchent et souvent trouvent, me semble-t-il, une autre dimension, ou en tout cas autre chose, grâce à cet art  ? Cet « autre chose », qui est peut être plus près de la recherche de Ō Senseï, Tsuda Itsuo senseï nous en donne une idée dans ce passage de son livre La Voie du dépouillement :

« Se représente-t-on Me Ueshiba comme un homme fait entièrement en acier ? C’est pourtant l’impression bien contraire que j’ai eu de lui. C’était un homme serein, capable d’une concentration extraordinaire, mais très perméable par ailleurs, aux éclats de rire sonores, avec un sens de l’humour inimitable. J’ai eu l’occasion de toucher son biceps. J’en étais stupéfait. C’était la tendresse d’un nouveau-né. Tout ce qu’on pouvait imaginer de contraire à la dureté.
Cela peut paraître curieux, mais son Aïkido idéal était celui des jeunes filles. Les jeunes filles ne sont pas capables, de par leur nature physique, de contracter les épaules aussi durement que les garçons. Leur Aïkido, est de ce fait, plus coulant et plus naturel. »**

Yang le masculin : combattreart martial

Nous sommes éduqués à la compétition depuis notre plus tendre enfance, l’école, sous prétexte d’émulation, a tendance à aller dans la même direction, et tout cela pour nous préparer au monde du travail. Le monde est dur nous apprend-on, il faut absolument gagner sa place au soleil, apprendre à se défendre contre les autres, mais en est-on si sûr ? Notre désir n’aurait-il pas tendance, lui, à nous guider dans une autre direction ? Et que faisons-nous pour réaliser cet objectif ? L’Aïkido peut-il être l’un des instruments de cette révolution des mœurs, des habitudes, doit-il et surtout devons-nous faire l’effort nécessaire afin que les racines du mal qui ronge nos sociétés modernes se régénèrent et redeviennent saines ? Il y a eu par le passé des exemples de sociétés où la compétition n’existait pas, ou très peu de la manière dont elle existe aujourd’hui, des sociétés où le sexisme aussi était absent, même si on ne peut pas les présenter comme des sociétés idéales. En lisant les écrits sur le matriarcat dans les îles Trobriand de ce très grand anthropologue qu’était Bronislaw Malinowski on pourra découvrir son analyse, trouver des pistes, et peut-être même des remèdes à ces problèmes de civilisation qui ont été si souvent dénoncés.

Tao, l’union : une voie pour l’accomplissement de l’être humain

La voie, par essence, sans être un idéaliste, se justifie et prend toute sa valeur par le fait qu’elle normalise le terrain des individus. Pour qui la suit, elle régule ses tensions, elle est équilibrante, elle est tranquillisante en permettant un autre rapport à la vie. N’est-ce pas ce que tant de personnes « civilisées » recherchent désespérément et qui se trouve en fin de compte au fond de l’être humain ?

La voie n’est pas une religion, c’est même ce qui la différencie de la religion qui en fait un espace de liberté, au sein des idéologies dominantes. La pensée de laquelle on peut la rapprocher me semble plutôt être l’agnosticisme, courant philosophique peu connu, ou plutôt connu de manière superficielle mais qui permet d’intégrer toutes les différentes écoles. Il y a bon nombre de rituels dans l’Aïkido que l’on continue de suivre sans en comprendre la véritable origine (celle à laquelle puisa Ō Senseï) ou parfois d’autres rituels que divers maîtres trouvèrent grâce à d’anciennes pratiques comme le fit Tamura senseï lui-même. On les a souvent associés avec la religion alors que, comme on pourrait le vérifier, ce sont les religions qui ont utilisé tous ces anciens rituels, se les sont appropriés pour en faire des instruments au service de leur propre pouvoir, et même trop souvent ils servent à la domination et à l’asservissement des individus.

Un moyen : la pratique respiratoire

La première partie dans l’Aïkido de O Senseï Morihei Ueshiba, loin d’être un échauffement, consistait en mouvements dont il est primordial de retrouver la profondeur. Ce n’est pas pour une satisfaction intellectuelle, ni par soucis d’intégrisme et encore moins pour acquérir des « pouvoirs supérieurs », que nous les continuons, mais pour retrouver le chemin qu’avait emprunté Ō Senseï. Certains exercices, comme Funakogi undo (mouvement dit du rameur) ou Tama-no-hireburi (vibration de l’âme), ont une très grande valeur, et lorsqu’ils sont pratiqués avec l’attention nécessaire, ils peuvent nous permettre de sentir au-delà du corps physique, au-delà de notre sensation si limitée, pour découvrir quelque chose de plus grand, de beaucoup plus grand que nous. Il s’agit d’une nature illimitée à laquelle nous participons, dans laquelle nous baignons, qui est fondamentalement et inextricablement liée à nous, et que pourtant nous avons tant de mal à rejoindre ou même parfois à sentir. Cette conception que j’ai fait mienne, n’est pas due à un rapport mystique à l’univers, mais plutôt à une ouverture psychophysique que de nombreux physiciens modernes ont approché grâce à la théorie et qu’ils cherchent à vérifier. Ce n’est pas une chose que l’on peut apprendre en regardant des vidéos sur YouTube, ni en consultant des livres de sagesse du passé malgré leur indéniable importance. C’est quelque chose que l’on découvre de manière purement corporelle, de manière absolument et intégralement physique, même si c’est un physique élargi à une dimension inhabituelle. Petit à petit tous les pratiquants qui acceptent de chercher dans cette direction le découvrent. Ce n’est pas lié à une condition physique ni à un âge ni évidemment à un sexe ou un peuple.

L’éducation

Presque tous les psychologues considèrent que l’essentiel de ce qui nous guidera à l’âge adulte se passe pendant notre enfance et plus précisément notre petite enfance.

Aussi bien les bonnes expériences que les mauvaises. Il y a donc un soin particulier à apporter à l’éducation de manière à conserver le plus possible la nature innée de l’enfant. Il ne s’agit en aucun cas de laisser l’enfant faire tout ce qu’il veut, d’en faire un enfant roi, de devenir son esclave, le monde est là qui l’entoure et il a besoin de points de repère. Mais c’est très vite, souvent peu de temps après la naissance, parfois après quelques mois, que le bébé est confié à des personnes étrangères à la famille. Que sont devenus ses parents ? Il ne reconnaît plus la voix de sa mère, son odeur, son mouvement. C’est le premier traumatisme et on nous dit : « Il s’en remettra ». Certes, malheureusement ce n’est pas le dernier, loin de là. Puis vient la crèche qui s’emboîte avec la maternelle, l’école primaire, le collège puis enfin le Bac avant peut-être l’université, pour au moins trois voire quatre, cinq, six ans ou plus encore.
Mais que peut-on y faire ? « C’est la vie » me dit-on. Chacune de ces boîtes dans lesquelles l’enfant va passer son temps au nom de l’éducation, de l’apprentissage est une prison mentale. De socle commun en culture de masse, quand sera-t-il respecté en tant qu’individu plein de cette imagination qui caractérise l’enfance ? On lui apprendra à obéir, il apprendra à tricher. On lui apprendra à être avec les autres, il apprendra la compétition. Il sera noté, on appellera cela émulation, et ce désastre psychologique sera vécu par les premiers comme par les derniers des élèves.
Au nom de quelle idéologie totalitariste forme-t-on les enfants et toute la jeunesse à la peur de la répression, à la soumission, au désengagement et à la désillusion ? La société d’aujourd’hui dans les pays riches ne nous propose rien de bien nouveau : travail et loisirs ne sont que des synonymes de l’idéal romain du pain et des jeux, l’esclavage antique n’est que le salariat de maintenant. Un esclavage amélioré ? Peut-être… avec une lobotomisation spectaculaire, garantie sans facture, grâce à la publicité pour la marchandise dont on nous abreuve, et son corollaire : l’hyper-consommation de biens tant inutile que néfaste.
La pratique de l’Aïkido pour les enfants et les adolescents est l’occasion de sortir des schémas que propose le monde qui les entoure. C’est grâce à la concentration exigée par la technique, une respiration calme et sereine, l’aspect non compétitif, le respect de la différence, qu’ils peuvent conserver, ou si besoin retrouver leur force intérieure. Une force tranquille, non agressive, mais pleine et riche de l’imagination et du désir de rendre le monde meilleur.

Une philosophie pratique ou, mieux dit, une pratique philosophique.

La particularité de l’École Itsuo Tsuda vient du fait qu’elle s’intéresse plus à l’individualité qu’à la diffusion d’un art ou d’une suite de techniques. Il ne s’agit pas de créer un individu idéal, ni de guider quiconque vers quelque chose, vers un modèle de vie, avec tel taux de gentillesse, tel taux d’amabilité ou de sagesse, de pondération ou d’exaltation, etc. Mais de réveiller l’être humain et de lui permettre de vivre pleinement dans l’acceptation de ce qu’il est au sein du monde qui l’entoure sans le détruire. Cet esprit d’ouverture ne peut que réveiller la force qui préexiste en chacun de nous. Cette philosophie nous porte à l’indépendance, à l’autonomie, mais non à l’isolement, au contraire, par la découverte de l’Autre, par la compréhension de ce qu’il est, et au-delà de ce qu’il est peut-être devenu. Tout cet apprentissage, ou plutôt cette réappropriation de soi, demande du temps, de la continuité, de la sincérité afin de réaliser de manière plus claire la direction vers laquelle on désire se rendre.

Le dépassement, ce qu’il y a derrière.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, est ce qu’il y a derrière ou plus exactement ce qu’il y a au fond de l’Aïkido. Lorsqu’on prend un train on a un objectif, une destination, avec l’Aïkido c’est un peu comme si au fur et à mesure que l’on avance le train changeait d’objectif, comme si la direction devenait à la fois différente, et plus précise. Quand à l’objectif, il s’éloigne malgré le fait que l’on pense s’en être rapproché. Et c’est là qu’il faut prendre conscience que l’objet de notre voyage est dans le voyage lui-même, dans les paysages que l’on découvre, qui s’affinent, et se révèlent à nous.

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« L’Aïkido est-il un art martial ? » un article de Régis Soavi  publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°21) en juillet 2018

Notes

* Tsuda Itsuo, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1973, p.7.
** Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp.148-149.

Dojo Yuki Ho, Toulouse

10, rue Dalmatie – 31500 Toulouse
Métro Marengo
05 61 48 75 80 – Email

Dojo Yuki Ho toulouse aikido katsugen undo mouvement régénérateurYuki Ho est un dojo reconnu de l’École Itsuo Tsuda, réservé à la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo. Il fonctionne sur une base associative, de façon indépendante et autogérée, préservant ainsi un esprit proche des dojos traditionnels japonnais.

Les séances sont conduites par les pratiquants plus avancés, et sont accessibles à toute personne, quel que soit l’âge ou le “niveau”. Tels qu’abordés dans notre École, l’Aïkido et le Katsugen Undo n’ont pas de finalité sportive ou thérapeutique. Ce sont avant tout des pratiques du Non-faire.

Régis Soavi Senseï, fondateur de ce dojo et conseiller technique de l’École Itsuo Tsuda, anime régulièrement des stages qui sont l’occasion de découvrir ou d’approfondir ces pratiques. Il poursuit ainsi le travail initié par Maître Itsuo Tsuda, dont il a suivi l’enseignement pendant dix ans.

La pratique régulière

 AïkidoKatsugen Undo
Lundi6h45
Mardi6h45
Mercredi18h3020h15
Jeudi6h45
Vendredi6h45 et 18h30
Samedi8h
Dimanche8h10h15

La pratique du Mouvement régénérateur doit commencer par un stage.
Tenue pour l’Aïkido: kimono.

Tenue pour le Mouvement régénérateur: vêtements souples.

Séance d’essai gratuite.
Le 1er mois au tarif découverte vous permettra de découvrir la pratique et notre Ecole.

 AikidoKatsugen Undoles 2 activités
Tarif mensuel55€50€90€
Mois découverte40€30€60€
Etudiants40€30€60€
Moins de 18 ans25€

La cotisation est annuelle et payable par mois.
Adhésion annuelle à l’École Itsuo Tsuda: 15€.

Stages

Pour s’inscrire à un stage se déroulant au dojo Yuki Ho, nous vous remercions de compléter ce formulaire.

Pour connaître le déroulement des stages de Régis Soavi Sensei et voir le calendrier: voir la page stages.

 

Aïkido : une évolution de l’être

Par Régis Soavi.

« L’Aïkido est un instrument de mon évolution, c’est lui qui m’a fait évoluer, je n’ai eu qu’à suivre avec opiniâtreté ce chemin qui s’ouvrait devant moi, qui s’ouvrait à l’intérieur de moi.

Comme de nombreuses personnes je suis venu à cette pratique pour sa martialité. Mais sa beauté, ainsi que l’esthétique de ses mouvements m’ont très vite fasciné, et cela déjà avec mon premier professeur Maroteaux Senseï. Puis, quand j’ai eu l’occasion de voir Noro Masamichi Senseï ainsi que Tamura Nobuyoshi Senseï, j’ai eu la confirmation de ce que j’avais pressenti : l’Aïkido c’était tout autre chose que ce que je connaissais.
J’arrivais du monde du Judo, avec les images qui nous avaient été transmises, comme par exemple celle de la branche de cerisier qui se couvre de neige et qui subitement la laisse s’écouler et se redresse. J’avais déjà traversé les idées qu’avait véhiculées le début du siècle et les années cinquante d’un « Jiu jitsu japonais qui transforme un petit homme malingre en monstre d’efficacité ».

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Transcender l’espace et le temps

Par Régis Soavi.

Tous les aïkidoka ont déjà entendu parler de Ma aï car c’est une des bases de notre pratique. Mais en parler et la vivre sont malheureusement des choses très différentes. Comme elle est connue dans tous les arts martiaux, il est facile d’en trouver quantités de références.
On peut concevoir intellectuellement cette notion, on peut écrire sur elle et développer tout un discours, mais « Rien ne vaut le vécu » comme nous le répétait si souvent mon maître Tsuda Itsuo.
Je vais donc essayer d’expliquer l’inexplicable à travers des exemples ou des situations concrètes.Lire la suite

Kokyu révélation de l’unité de l’être

Par Régis Soavi

Dans un des ses livres Itsuo Tsuda nous donne son point de vue sur Kokyu :

TSUDA_la_voie_du_depouillement«Dans l’apprentissage d’un art japonais il est toujours question de «kokyu», qui est l’équivalent proprement dit de la respiration. Mais ce mot signifie aussi le tour de main pour faire quelque chose, le truc. Quand on n’a pas de «kokyu», on ne peut pas exécuter la chose comme il faut. Un cuisinier a besoin du «kokyu» pour bien se servir de son couteau, et l’ouvrier pour ses outils. Le «kokyu» ne s’explique pas, il s’acquiert.
Quand j’étais jeune, j’ai vu un ouvrier travailler avec son tournevis sur des machines très rouillées. J’ai essayé de dévisser, en vain, tellement c’était rouillé. Pour lui, cela ne posait aucun problème, il dévissait facilement, non parce qu’il était plus fort, mais parce qu’il avait le «kokyu».
Quand on acquiert le «kokyu», on a l’impression que les outils, les machines, les matériaux, jusqu’alors « indomptables », deviennent tout à coup dociles et obéissent à notre commande sans opposer de résistance.
Le ki, le kokyu, respiration, intuition, voilà les thèmes autour desquels tournoient les arts et les métiers du Japon. Ils constituent le secret professionnel, non parce qu’on veut le garder comme brevet d’invention ou comme recette de gagne pain, mais parce que c’est intransmissible intellectuellement. La respiration, c’est le dernier mot. Le secret suprême de l’apprentissage.
Seuls les meilleurs disciples y accèdent, après des années d’efforts soutenus.
Un maître d’art martial après qui les chiens aboient n’est pas un bon maître, dit-on. Les Français savent les faire taire, en glissant un morceau de sucre dans leur gueule. C’est l’astuce, c’est le truc, mais ce n’est pas le kokyu, respiration, qui est tout autre chose. »

Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1975, p. 31-32.

 J’ai découvert le kokyu avec mon maître,aikido kokyu Itsuo Tsuda. Avant ce n’était pour moi que le nom d’une technique, avec Itsuo Tsuda cette notion devint beaucoup plus concrète, d’abord de par l’orientation de sa pratique. Il disait : « Pour moi la technique c’est simplement le test pour savoir si j’ai évolué dans ma respiration. » Ainsi notre attention était directement portée vers le kokyu. Il ne pouvait y avoir l’Aïkido ET la respiration. Aïkido est respiration. Et puis, dès ses premiers livres, Itsuo Tsuda nous éclaire en des termes que je ne connaissait pas ; presque trop simple et en même temps si difficile à atteindre.

Quand je l’attaquais c’était si évident, quelle que soit la force que je mettais, lui, restait à la fois détendu et puissant.
Il nous faisait utiliser la visualisation pour nous enseigner le kokyu. Par exemple pour le Kokyu Ho il disait : « C’est la fleur de lotus qui éclot ». Aujourd’hui peu de gens ont déjà vu les fleurs de lotus, alors je parle d’une marguerite. La visualisation doit nous parler, à nous. Pour qu’elle puisse agir elle doit être ancrée dans le concret de chaque personne. Alors parfois pour aider quelqu’un à aller au-delà de son partenaire qui lui tient les poignets et qui l’empêche de bouger, je dis : « Vous accueillez un ami qui sort du train, vous ne l’avez pas vu depuis des années ! Prenez le dans vos bras… » Alors la personne oublie l’autre, et le ki, au lieu de rester coagulé, s’écoule dans la direction donnée, la personne lève les bras sans efforts. La force de la visualisation est colossale.

Bien sûr la posture est essentielle, je dirais même qu’elle est primordiale. Si le corps se raidi pour avoir une posture impeccable : c’est foutu. S’il est trop mou : c’est foutu. Si la troisième lombaire est mal positionnée : c’est foutu. Avec la pratique de l’Aïkido et du Katsugen undo, petit à petit je vois que mes élèves se redressent, le ki recommence à circuler sans blocage, sans rupture, c’est la découverte de la respiration abdominale non forcée, mais claire et limpide, du kokyu. À mon avis, sans kokyu, tout travail en Aïkido ne vise qu’à renforcer le corps, c’est un travail de durcissement.kokyu ho régis soavi

Avec l’approfondissement de la respiration ce qui est inutile disparaît petit à petit, on n’a pas besoin de travailler la souplesse ou la puissance, c’est la raideur et nos idées sur la force et la faiblesse qui s’en vont. Et donc le ki circule mieux.
La Pratique respiratoire que nous faisons au début des séances est importante dans cette orientation.
On ne peut pas enseigner le kokyu, mais on peut guider les personnes pour qu’elles le découvrent.
Si nous faisons Kokyu Ho chaque matin à la fin de chaque séance, c’est justement pour sensibiliser les personnes et aussi améliorer notre posture. À mesure que notre posture et notre manière de faire s’affinent et s’améliorent on peut aider à la normalisation du terrain de notre partenaire. Si on respire profondément à partir du hara vers le hara du partenaire, on revitalise les circuits par lesquels circule le ki, on permet que ces circuits fonctionnent mieux, ainsi l’autre comprend (sent) avec tout son corps de quoi il est question.
Il ne s’agit pas de regarder la démonstration et de travailler de plus en plus dur, mais plutôt de s’imprégner de cette sensation du kokyu de l’autre. Je dis souvent : pour travailler le kokyu il faut commencer par écouter. On écoute l’autre, non avec ses oreilles, mais avec tout son corps, on sent la respiration, le ki, de l’autre. C’est comme un parfum. On écoute son mouvement intérieur, alors la sensation devient plus précise et on peut le guider vers une meilleure posture, vers une libération des tensions.

C’est aussi le travail des pratiquants plus anciens de favoriser cette découverte. En faisant baigner l’autre dans la respiration, ils l’aident à la sentir, à force de s’imprégner de ce « quelque chose ».

Dans la pratique de Katsugen undo que Tsuda Senseï a introduit en Europe la sensibilisation à la respiration, à la circulation du ki est au premier plan. Tsuda écrivait : « Dans le Mouvement régénérateur [Katsugen undo], nous faisons l’inverse de la tradition : nous commençons par le secret suprême, sans préambule1. »

Le kokyu n’est pas plus magique que le ki n’est une énergie. Dés qu’on se lance dans une explication, même si l’on prévient qu’elle sera parcellaire, on risque fort de tomber à côté.
Les contes anciens, comme ceux rapportés par les frères Grimm, peuvent nous montrer un aspect des pouvoirs du kokyu. Comme dans les contes, il peut transformer les crapauds en prince ou princesse et embellir les personnes par le simple fait de transformer leur posture. Cette posture, résultat de tant d’années de contractions, de mollesse, ou de tentatives de correction. Quand la posture retrouve quelque chose de naturel, c’est le retour à la source, aux origines de l’être.regis soavi aikido

Le kokyu, sa découverte, nous amène à des comportements différents dans la vie de tous les jours.  Cette respiration, loin d’être vécue comme New Age, dans sa quotidienneté, réveille en l’individu des qualités oubliées, une simplicité perdue, une intuition enfin retrouvée. Elle est ce qui peut rendre admirable le geste d’un artisan, d’un artiste, mais elle est aussi ce qui étonne ceux qui ne la connaissent pas. Parce qu’on n’a pas compris, ni senti ce qu’il y a derrière cette entièreté dans l’acte accompli : kokyu est une révélation de l’unité de l’être.

Itsuo Tsuda nous a guidé dans cette direction, en nous laissant libre d’aller plus loin ou de rester sur place. Cette liberté était fondamentale dans son enseignement.

On raconte que parfois, lorsque la posture, la respiration, la coordination étaient parfaites, O Senseï Ueshiba s’écriait « Kami Wasa« . Technique dieu ? Réalisation suprême ? Ne peut-on pas parler de kokyu ou de Non-Faire dans la plus grande simplicité ? Comme un enfant qui lâche un jouet pour en saisir un autre, de la même façon qu’il nous aspire pour le prendre dans nos bras pour le protéger.
Lorsque l’enfant est petit il a le kokyu : « Le bébé est grand comme l’univers, mais si on le traite mal il se fane bien vite »,  écrivait Tsuda Senseï dans son dernier livre2. Notre devoir n’est-il pas de lui permettre de le conserver ? Et à nous adultes de le retrouver ?

Aïkido n’est pas fait pour combattre, mais pour permettre une meilleure harmonie entre les personnes.
Je respire profondément, j’écoute le corps de l’autre, je visualise la circulation de ki dans son corps, je l’entend clairement, alors je fais passer le ki dans le corps de l’autre. Cette circulation nous apporte la plénitude, la sensation d’être pleinement vivants, tout s’efface, il n’y a plus que l’instant présent avec ses sensations, ses couleurs, sa musique.

Article de Régis Soavi sur le thème de kokyu, publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°10)  d’octobre 2015.

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1. Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1975, p. 32.

2. Itsuo Tsuda, Face à la science, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1983, p. 152.

Rencontre avec la respiration

itsuo tsuda respiration

Né en 1914 Itsuo Tsuda aurait eu cent ans cette année. Se reconnaissant avant tout philosophe ce personnage atypique, farouchement indépendant, est une figure incontournable de l’Aïkido en France. C’est lui qui introduisit le Katsugen undo* en Europe au début des années 1970.
Élève direct de O’Sensei Morihei Ueshiba pendant les dix dernières années de la vie de ce dernier, Itsuo Tsuda ne retenait dans l’Aïkido ni l’aspect sportif, ni le coté art martial, mais plutôt la possibilité de mener à travers cet art une recherche intérieure, personnelle. Il qualifia cette dimension de « pratique solitaire » et s’attacha à la transmettre dans ses livres et son enseignement.
Débutant l’Aïkido à quarante-cinq ans ce sont les notions de ki et de Non-Faire qui vont principalement l’attirer. Ces aspects sont particulièrement tangibles dans la série d’exercices qui précédait chez O’Sensei Ueshiba la technique et pour laquelle Itsuo Tsuda a inventé l’expression « Pratique respiratoire ».

O’Sensei Ueshiba accordait une très grande importance à ces exercices qui représentaient pour lui quelque chose de complètement différent d’un échauffement. Itsuo Tsuda en dira dans une interview sur France culture :
« Pour moi ce qui est important, c’est ce que je fais au début : je m’assois, je respire, je respire avec le ciel et la terre, c’est tout. Beaucoup de gens aiment l’Aïkido comme une technique, n’est-ce pas. Pour moi la technique c’est simplement le test pour savoir si j’ai évolué dans ma respiration. »
Dans la technique qui occupe la seconde partie de la séance il n’y a donc pas de combat, mais une possibilité de développer la sensibilité, la capacité de fusionner.
Décédé en 1984, la voix d’Itsuo Tsuda résonne encore aujourd’hui à travers les neuf livres qu’il publia en français* et à travers ses propres élèves. L’un d’eux, Régis Soavi se consacre depuis plus de trente ans à l’enseignement de l’Aïkido et du Katsugen undo. Il est le conseiller technique de l’École Itsuo Tsuda.

itsuo tsuda aikido

Bonjour Monsieur Soavi, lorsque vous avez rencontré Itsuo Tsuda dans les années 70 vous étiez déjà engagé dans la pratique des arts martiaux. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous consacrer à l’Aïkido d’Itsuo Tsuda ?

– Quand j’ai rencontré Itsuo Tsuda j’étais débutant en Aïkido, mon professeur était Roland Maroteaux. J’ai rencontré Tsuda lors d’un stage organisé par ce professeur. Ce qui m’a impressionné au départ c’est sa capacité à l’esquive. Lors de ce stage je voyais mon professeur, pourtant un Budoka, l’attaquer avec détermination et à chaque fois Tsuda n’était pas là, c’était une esquive, il présentait un vide devant lui. Cela m’avait choqué. J’avais pratiqué beaucoup de Judo, je faisait aussi des armes et du jujitsu et et puis à peu près à la même époque, au cours de ma formation en tant que professionnel d’Aïkido, j’ai travaillé aussi avec d’autres maîtres, Me Noro, Me Tamura, Me Noquet, puis lors de stages avec Me K.Ueshiba, Me Yamagushi, etc. À l’époque on était tous un peu des Ronins, on tournait d’un dojo à l’autre et on essayait de saisir les secrets des maîtres.  Au début j’allais un peu timidement chez Me Tsuda, mais la qualité de ce vide, ce vide qui se déplaçait, c’était très impressionnant. C’est cela qui m’a fait dire : il faut que j’aille voir ce maître.

– Que représente pour vous la première partie des séances d’Aïkido qu’Itsuo Tsuda a dénommé « Pratique respiratoire » ?

– Me Tsuda avait l’habitude de dire que c’était l’essentiel de l’Aïkido. Au début, quand j’avais vingt ans, je voyais moi-aussi cette partie comme une sorte d’échauffement respiratoire, pour ne pas dire d’échauffement musculaire. Et puis petit à petit j’ai découvert que c’était beaucoup plus profond que ça ! Et au bout de 7 ans, la Pratique respiratoire était devenue la partie la plus importante de l’Aïkido pour moi. Le reste, c’était, comme Tsuda le dit très bien, une façon de vérifier où j’en étais moi aussi dans ma respiration.

Vous parlez de l’Aïkido en proposant la traduction « voie de fusion de ki ». En quoi est-ce que cela est différent par rapport à la définition « voie de l’harmonie » que l’on a coutume d’entendre ?

regis soavi

« Dans l’aïkido on échappe complétement à l’idée de combat. Maître Ueshiba avait une telle capacité de fusion avec la personne qui l’attaquait qu’il devançait ses actes, ses gestes. »

– Vous savez, « Aïkido » ce sont des idéogrammes, ce ne sont donc pas des mots en soi. Ce que j’essaye de transmettre à travers « voie de fusion de ki », c’est la direction que nous prenons. Dans l’Aïkido cette fusion de sensibilité entre les personnes, permet de pratiquer d’une autre manière. On échappe complètement à l’idée de combat. C’est plutôt une complémentarité. Je pense que Me Ueshiba avait une telle capacité de fusion avec la personne qui l’attaquait qu’il devançait ses actes, ses gestes. Pour moi l’harmonie, c’est insuffisant comme traduction, cela peut être esthétique. La fusion fait appel à quelque chose de plus profond. Quand deux métaux entrent en fusion pour faire par exemple du bronze, ils deviennent du bronze, il ne s’agit pas seulement de les harmoniser, ils deviennent quelque chose de différent. Et c’est en ce sens aussi que j’ai envie de traduire cela par « voie de fusion de ki ». Mais c’est une vraie interprétation des idéogrammes.

Quel rôle joue selon vous la technique ?

– Elle est indispensable. C’est une base. Pour moi la technique doit être extrêmement précise. Elle est ce qui porte la respiration. La technique ça veut dire aussi le corps, la posture. Si la posture est juste, si le placement est juste, alors c’est facile, la respiration est meilleure. Si on est bloqué, encombré, fermé ou trop ouvert, trop mou ou trop dur, rien ne passera vraiment. La technique est là pour nous permettre à travers sa précision de retrouver les lignes qui nous aident à mieux respirer, à rentrer mieux en fusion. C’est pour cela aussi que je fais souvent travailler lentement. Cela ne sert à rien de faire quelque chose vite et mal.

regis soavi aikido

– La pratique du Katsugen undo, que vous avez découvert auprès de Me Tsuda, influe-t-elle votre approche de l’Aïkido ?

– Je pense que si je n’avais pas pratiqué le Katsugen undo je ne pratiquerais pas l’Aïkido comme je le fais aujourd’hui. N’oublions pas que le Katsugen undo c’est quelque chose qui normalise le terrain, le corps. Et aujourd’hui justement je vois l’Aïkido aussi comme un processus de normalisation du corps. La pratique du Katsugen undo permet de pratiquer l’Aïkido dans ce genre de voie, c’est pour moi une base, un minimum. Elle développe en nous la respiration, on respire mieux, on est plus tranquille. Les aspects agressifs, compétitifs disparaissent, ils tombent d’eux mêmes. Au lieu de pratiquer en faisant mal à l’autre on va vers la normalisation du corps, j’ai par exemple l’habitude de montrer comment lors des immobilisations au sol on tord le bras d’une certaine façon et on va faire passer le ki jusqu’à la troisième lombaire et que le corps de la personne va se tordre légèrement à cet endroit là. Et bien, c’est un processus de normalisation du corps à travers l’Aïkido, que j’ai découvert parce que je pratique le Katsugen undo. Cela concerne beaucoup d’autres techniques, la façon d’entrer, de rejoindre le centre, le hara, etc. Je ne dis pas qu’on ne peut pas le découvrir si on ne pratique que l’Aïkido, mais le Katsugen undo a été une porte ouverte, il m’a permis de mieux sentir, de mieux comprendre, d’être plus dans l’esprit… Je pense que cela a été très important aussi pour Tsuda. Il a pratiqué dix années avec Me Ueshiba. Mais quand il est arrivé à l’Aïkido il avait déjà pratiqué pendant plus de dix ans le Seïtaï, le Katsugen undo. Son terrain était donc dans un certain état, par exemple en ce qui concerne la souplesse – que l’on a bien souvent perdu à quarante cinq ans. Et puis au niveau de l’état d’esprit : pour Tsuda c’était clair qu’on n’est pas là pour s’abîmer, mais au contraire pour retrouver à la fois un certain tonus, mais en même temps un équilibre. Aïkido doit nous amener à l’équilibre. Et le travail de Katsugen Undo c’est équilibre.

Vous pratiquez tôt le matin, cela peut surprendre.

– Les séances ont lieu à 6h45 en semaine mais aussi à 8h le w-e. Je sais qu’on vit dans une regis soavi aikidosociété où on se couche soit disant très tard et on se lève très tard aussi. Moi j’aime bien le matin. Le soir on est fatigué, les gens sortent du boulot, ils sont stressés. Donc évidemment très facilement les séances d’arts martiaux vont devenir du défoulement, etc. Le matin déjà, la compétitivité ça n’a pas trop d’importance… On se lève, on vient au dojo, on peut respirer tranquillement, on démarre la journée. Et qui plus est, on a la chance d’être dans un dojo permanent. On vient et on est chez soi, dans une association, mais chez soi, ce sont des dojos qui ne servent qu’à cela. Ce ne sont pas des gymnases avec des vestiaires plus ou moins propres où on ne peut pas laisser sa montre parce que sinon on nous la pique, etc. Donc on arrive ici le matin, on se prend un petit café, un thé, puis on fait la séance. Et là, la journée commence et elle commence bien, c’est un vrai plaisir. Chaque matin j’ai beaucoup de plaisir à voir des gens arriver tranquillement en prenant le temps, on est dans un monde où on ne prend plus le temps…

Vos séances s’adressent à tous sans faire de distinction entre les ages et les niveaux, vous parlez d’une école sans grades.

– Me Tsuda disait : « Il n’y a pas de ceinture noire de vide mental. » Chez Me Ueshiba il n’y avait pas de programme national de ceinture noire. Lorsque Me Noguchi* enseignait il disait « Oubliez, oubliez, quand vous en aurez besoin cela viendra tout seul. » C’est un peu ça, la technique est importante, mais on ne va pas répéter dix mille fois comment se faire attaquer ou autre. Ça n’a aucun sens. Hiérarchie, grades, kyu, dan, etc. pour moi cela ne représente pas grand chose… Et puis du point de vue des âges, pourquoi est-ce qu’on ferait une différence ? C’est la société moderne qui a fait une différence, qui a crée les teenagers (qui maintenant sont encore teenagers jusqu’à quarante ans, d’ailleurs) le troisième age puis le quatrième age, etc. Toutes ces catégories ne correspondent à rien. Pour moi, au niveau de la vie qui nous habite on est tous égaux. Après, bien sûr, on fait une différence, si je travaille avec un enfant de six ans ce n’est pas comme quand je travaille avec une personne de soixante ans ou avec un jeune de vingt ans.

– Au delà de la transmission des bases, que peut-on à proprement parler enseigner à travers l’Aïkido ?

– Ah, pas grand chose, effectivement, il y a un moment donné où les personnes font leur propre recherche toutes seules. Alors comme je suis plus ancien, et ma recherche est plus ancienne aussi, je peux leur donner quelques indications, et puis je peux permettre aux gens de mieux comprendre à travers des visualisations. C’est ma manière à moi d’enseigner aux personnes aujourd’hui. Je propose des visualisations, par exemple tel mouvement c’est comme si vous posiez un bébé dans son lit. En même temps les personnes font une recherche, il y a un certain nombre de personnes que je considère comme des compagnons, ce ne sont plus des élèves. En tant que senseï, comme un bon artisan qui a plus d’ancienneté, je peux dire : « Regarde un peu plus loin là, voilà », regardant plus loin, le corps s’ouvre et la personne dit « Ah oui, d’accord ». C’est très fin. C’est une communication qui s’instaure avec mes élèves. Et les personnes après vont chercher dans cette direction. On ne va pas perfectionner la technique, ça n’existe pas. L’Aïkido ne deviendra pas plus efficace, plus esthétique etc, mais on va être plus proches de nous-mêmes, je pense que c’est cela qui est le plus important.

Cet article a été publié dans Dragon Magazine (Hors-Série Spécial Aïkido n°5)  de juillet 2014. Présentation d‘Itsuo Tsuda et rencontre avec Régis Soavi.

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Notes

* Katsugen undo traduit par Mouvement régénérateur, technique mise au point par Haruchika Noguchi, créateur du Seïtaï.

#1 La respiration, philosophie vivante

respiration philosophie vivanteSix Interviews de Itsuo Tsuda « La respiration philosophie vivante » par André Libioulle diffusées sur France Culture dans les années 1980.

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Chez le philosophe du ki #2

Suite et fin du reportage publié dans la revue Question de en 1975, réalisé par Claudine Brelet (anthropologue, experte internationale et femme de lettres française) auprès d’Itsuo Tsuda.

Partie #2Itsuo tsuda Katsugen undo philosophe du ki
Pourrait-on « fusionner » respiration et visualisation ?
– Effectivement, visualiser constitue l’un des aspects du Ki. La visualisation joue un rôle fondamental, primordial dans l’Aïkido. C’est un acte mental qui produit des effets physiques. La visualisation fait partie de l’aspect « attention » du Ki. Lorsque l’attention est localisée, arrêtée au poignet, par exemple, la respiration devient superficielle, perturbée… on oublie tout le reste du corps.Lire la suite

Chez le philosophe du Ki #1

Ce reportage a été publié dans la revue Question de en 1975. Claudine Brelet (anthropologue, experte internationale et femme de lettres française), qui a réalisé ce reportage et cet entretien, a été l’une des premières élèves d’Itsuo Tsuda.

Partie #1
itsuo tsudaÀ la lisière du bois de Vincennes, tout au fond d’un jardin de la banlieue parisienne, il existe un dojo bien particulier. Un dojo, c’est-à-dire un lieu où se pratiquent l’Art de la respiration et les Arts martiaux. Ce n’est pas un gymnase. C’est plutôt un lieu sacré où « l’espace-temps » est différent de celui d’un lieu profane. On salue en y entrant pour se sacraliser et en sortant pour se désacraliser. Lire la suite

Simple comme respirer

Rencontre avec Régis Soavi

Le rendez-vous est à sept heures moins le quart du matin, dans le quartier chinois de Milan. Le lieu est un ancien garage transformé en un dojo traditionnel et « spartiate », dans lequel, à peine entré, on se voit indiquer, gentiment mais avec fermeté, d’ôter ses chaussures. Les pratiquants arrivent peu à peu, les visages ensommeillés ; ils se disent bonjour en murmurant, comme pour éviter de rompre l’atmosphère blafarde d’un Milan auquel il reste à se secouer de la torpeur de l’aube.
J’avais été invitée à une séance d’aïkido à Milan par Régis Soavi, un Français, pour un des stages qu’il conduit périodiquement en Italie. Régis Soavi enseigne et transmet le message d’Itsuo Tsuda (1914 – 1984) qui fut élève direct de Morihei Ueshiba. J’avais lu quelques livres de Tsuda, un Japonais installé en France. Étranges livres que les siens, qui n’appartiennent ni au genre « arts martiaux », ni au genre « essais », ni au genre « récits ». Dans l’école de Tsuda convergent deux expériences fondamentales, l’aïkido et le mouvement régénérateur. J’ai cherché à approfondir le sujet avec Régis Soavi.

Qui était Itsuo Tsuda

Vous avez été élève direct de Me Tsuda. Parlez-moi un peu de lui.

C’était un homme simple. Nous l’appelions simplement monsieur Tsuda. Moi-même, je n’ai commencé à l’appeler maître que dans les dernières années. Il tenait beaucoup à être considéré avant tout comme un philosophe et un écrivain. Sa recherche était personnelle. Quand on le rencontrait, on se rendait immédiatement compte de sa forte personnalité, mais, en même temps, il était un asiatique comme un autre. Si on le croisait dans la rue, on ne se rendait pas compte qu’il était un expert en arts martiaux, il semblait un Japonais comme tant d’autres. Quoi qu’il en soit, sur les tatamis, c’était une découverte. Tsuda s’adressait à chaque personne directement, il ne parlait jamais en général. Le matin après l’aïkido nous prenions le café ensemble et, là, il nous racontait des histoires en s’adressant à tous ; mais chaque fois, nous comprenions qu’il voulait atteindre certaines personnes en particulier. Ce qui le caractérisait était surtout la simplicité.

Je lis la biographie de Tsuda : « A seize ans il se révolta contre la volonté paternelle qui le destinait à devenir l’héritier de ses biens ; il quitta sa famille et se mit à errer à la recherche de la liberté de pensée. Après s’être réconcilié avec son père, il se rendit en France en 1934, où il étudia sous la direction de Marcel Granet et Marcel Mauss jusqu’en 1940, année de son retour au Japon. Après 1950, il s’intéressa aux aspects culturels du Japon, étudia la récitation du nô avec maître Hosada, le seïtai avec maître Haruchika Noguchi, et l’aïkido avec maître Morihei Ueshiba. Itsuo Tsuda revint en Europe en 1970 pour diffuser le mouvement régénérateur et ses idées sur le ki. » Qu’a fait Tsuda pendant la Seconde Guerre mondiale ?

En 1940 il fut mobilisé et dut rentrer au Japon avec le dernier bateau qui traversa le canal de Suez. Puis le canal fut fermé. Il fut enrôlé et exerça une fonction administrative dans l’armée. Il n’a jamais combattu. Aussitôt après la guerre, il a travaillé pour la compagnie Air France comme interprète. Et c’est ainsi qu’il a rencontré maître Ueshiba. André Nocquet, un judoka français, était venu au Japon pour découvrir l’aïkido, et, comme il ne parlait pas japonais, il a cherché un interprète; cet interprète était Tsuda, qui, jusqu’à ce moment-là, ne savait rien de l’aïkido; mais cela le passionna aussitôt.

Tsuda a-t-il connu d’abord Ueshiba ou Noguchi ?

Noguchi. Il avait environ trente ans quand il l’a connu, alors qu’il en avait quarante-cinq quand il a rencontré Ueshiba.

Que signifie le fait qu’il n’ait pas voulu accepter l’héritage familial ?

Son père faisait partie d’une famille de samouraïs qui, avec la modernisation Meiji, étaient devenus des industriels et des chefs d’entreprise. Tsuda ne voulait pas travailler dans l’entreprise familiale. Il voulait mener sa propre vie. Au début cela n’a pas été sans difficulté; il a même travaillé dans une usine chimique. Puis il s’est réconcilié avec son père, et c’est alors qu’il a décidé de poursuivre ses études en France. Tsuda aimait beaucoup la France.

L’aïkido, respirer

Dans la pratique respiratoire, le battement de mains (1) précède et suit la récitation du Norito (2).

Le norito est un texte shintoiste récité en japonais. Cette récitation permet de créer une résonance chez les pratiquants.

Selon vous l’aïkido est-il un art martial?

Non, vous connaissez déjà la réponse. L’aïkido est un non-art martial : c’est la pratique du « non-faire ». Maître Ueshiba, à une autre époque, aurait pu répondre que l’aïkido est un art martial. Cependant, si je dis qu’il n’en est pas un, on me rétorque : « mais alors c’est une danse ». Voilà pourquoi je définis donc l’aïkido comme un « non-art martial ». C’est de toute façon quelque chose de différent ; de fait, maître Ueshiba l’a appelé aï-ki-do. On l’a souvent traduit par « voie de l’harmonie », mais la définition la plus appropriée est « voie de fusion du ki ». Deux personnes peuvent fusionner. Elles font beaucoup plus que s’harmoniser. De deux elles font Un, puis elles redeviennent deux. Dans les arts martiaux, habituellement, deux adversaires s’affrontent puis il n’en reste plus qu’un ; par contre, dans l’aïkido, il y a la fusion de sensibilité. Dans notre école, celui qui attaque, attaque ; l’autre se fond ; il prend, absorbe, et de deux fait un. Il agit de telle sorte que l’autre commence à faire un peu partie de lui. De cette façon, il désarme. L’attaque ne fonctionne plus.

Par conséquent, on apprend à prendre la responsabilité aussi pour l’autre ? Autrement dit, dans un rapport entre deux personnes, la volonté de l’une d’elles suffit pour modifier la qualité de cette relation?

On apprend à prendre sa propre responsabilité. Dans notre école, l’attaquant aide l’autre qui n’arrive pas encore à « créer la fusion », et la favorise. S’il attaquait brutalement, le débutant ne réussirait pas à réaliser cette fusion ; mais, en le guidant, il lui fait redécouvrir sa capacité de mouvement. Cette capacité, il la possède déjà. Si, alors qu’on traverse la rue, une voiture arrive à l’improviste, on fait un saut de côté. C’est l’art de l’esquive. Ces capacités émergent spontanément dans des circonstances exceptionnelles. Ici, nous les réintroduisons, de manière à ce qu’elles deviennent plus naturelles, qu’elles agissent à chaque instant de notre vie.

Vous pratiquez tous les jours tôt le matin ? Pourquoi ?

Maître Ueshiba pratiquait le matin, maître Tsuda aussi, j’ai continué à pratiquer le matin. C’est une première raison. La seconde, c’est que seules viennent les personnes décidées et motivées, car pour venir à cette heure-là il faut se lever vers cinq heures et demie. Le matin, nous sommes plus frais qu’en fin de journée et il est plus facile de pratiquer le « non-faire », tout du moins pour les débutants ; nous sommes plus « involontaires », ainsi à moitié endormis, et nous ne sommes pas encore tout à fait dans notre « être social » qui nous sert pendant la journée pour rencontrer des gens et exercer notre travail : sourire quand il le faut, ou ne pas sourire, remercier, etc. Le matin on arrive au dojo encore propre, peu structuré, et par conséquent il y a quelque chose de plus vrai.

En quoi votre aïkido se différencie-t-il des autres écoles ?

Il n’y a pas de différences, c’est l’aïkido. Je ne sais pas ce qui se fait aujourd’hui dans les autres organisations, par exemple à l’Aïkikaï que j’ai quitté il y a vingt ans. Je crois cependant que certaines choses ont été oubliées. Par exemple, la première partie de la « pratique respiratoire » que maître Ueshiba faisait tous les matins et que nous avons conservée. De celle-ci, dans d’autres écoles, quelques formes ont été maintenues, mais une grande part a été perdue. Je pense que ces écoles se sont adaptées davantage aux Occidentaux et à notre époque, quant à moi je préfère rester plus traditionnel.Dans nos séances d’aïkido, il y a une première partie, où l’on pratique seul pendant environ vingt minutes, et une seconde, où l’on pratique à deux : un des partenaires attaque et l’autre exécute la technique ; il s’agit alors des mêmes techniques que celles pratiquées à l’Aïkikaï ou chez maître Kobayashi, ou chez tout autre maître. La différence réside dans la façon de le faire, une façon qui donne beaucoup plus d’importance au partenaire ; on tient complètement compte de lui, et, en cela, je crois que ce qui a joué un rôle fondamental, c’est notre pratique du katsugen undo.

Le mouvement régénérateur

Qu’est-ce que le katsugen undo ?

itsuo tsuda

Il y a dans notre école deux pratiques unies par un esprit commun : l’aïkido, dont nous venons de parler, et le mouvement régénérateur, que Tsuda avait appris de maître Noguchi : un « mouvement qui permet le retour à la source ». C’est celui-ci qui a permis de mieux comprendre l’aspect « non-faire » de l’aïkido. Souvent, quand des personnes arrivent d’autres dojos, je vois qu’elles « ont » une technique : elles répondent aux attaques d’une certaine façon, mais il n’y a plus rien de spontané, tout est calculé, enregistré, appris, ordonné.

Et le mouvement régénérateur serait censé ramener l’individu à la spontanéité ?

Oui, c’est l’art de la spontanéité par excellence.

Il dérive du seïtai de Noguchi, si j’ai bien compris ?

Oui.

Que veut dire seïtai ?

Cela veut dire « terrain normal » ; le seïtai soho, par exemple, est une technique pour « seïtaiser » les individus, c’est-à-dire leur donner la possibilité de retrouver le terrain normal ; le katsugen undo, lui, est le mouvement du système moteur extrapyramidal, le mouvement involontaire qui se déclenche tout seul et « seïtaise » l’individu. Il ne s’agit pas d’une méthode d’acquisition, au contraire, c’est une voie de dépouillement ; on n’acquiert pas une plus grande souplesse, on se libère plutôt de la rigidité. On n’acquiert rien, on perd des choses, on se libère de ce qui nous gêne. C’est important dans l’aïkido également. L’aïkido n’est pas une voie pour « acquérir » des techniques, ou pour « obtenir » des résultats, mais plutôt pour retrouver des choses très simples. A ce sujet maître Tsuda parlait de « redevenir un enfant sans être puéril ».

Ueshiba connaissait-il le seïtai ? Comment le seïtai et l’aïkido se sont-ils rejoints ?

C’est Tsuda qui a réalisé cette union. Je ne crois pas que Ueshiba connaissait le seïtai. Par contre, Maître Noguchi était allé voir une démonstration de Ueshiba, à propos de laquelle il avait dit : « C’est bien. » Et au Japon, cela suffit.

Le ki

Noguchi a-t-il fondé le seïtai, ou bien existait-il déjà une tradition du seïtai qu’il aurait perpétuée ?

Non, c’est lui qui l’a créé. Au début, Noguchi était un guérisseur, jusqu’à ce qu’il « découvre » le mouvement involontaire. Un jour, il a pris conscience que les gens tombaient malades, venaient le voir ; il faisait passer le ki, ils guérissaient et s’en allaient ; puis ils retombaient malades et revenaient le voir· Ce constat aurait fait le bonheur de n’importe quel autre thérapeute qui se serait fait ainsi une clientèle fixe. Mais Noguchi partait d’un point de vue différent : « A quoi sert-il que je les guérisse vu qu’ils retombent malades ? Et chaque fois qu’ils tombent malades, ils sont dépendants de moi. » Pour lui c’était absurde. Il a découvert qu’avec le katsugen undo, on n’a pas besoin de quelqu’un qui nous guérisse, le corps n’a besoin de personne, il fait tout, tout seul.

Peut-on donc dire que notre ki nous guérit ?

Non, le ki ne guérit pas. Le ki active la capacité vitale de l’individu, mais nous sommes déjà pleins de ki ! Si notre corps travaille normalement, nous n’avons besoin de rien d’autre. Si j’ai des microbes dans le corps, celui-ci fait monter la fièvre et produit des antibiotiques « home made », des anticorps, etc. Noguchi ne faisait rien d’autre que d’activer la vie quand les individus étaient trop faibles. Ce qui est encore plus intéressant, c’est que les individus eux-mêmes peuvent activer la vie tout seuls, sans avoir besoin de personne, sans avoir à demander que quelqu’un le fasse pour eux.

Est-ce que cette méthode fonctionne pour guérir ?

On ne guérit pas. Si on se casse un bras, une fois que l’os est remis en place, qu’est-ce qui fait qu’il se ressoude ? Ce ne sont pas les médicaments, ce ne sont pas les médecins, et ce n’est pas non plus le ki. Même si on ne fait rien du tout, les os se ressoudent, simplement parce qu’on est vivant ! Si on retrouve cette capacité, tout le corps fonctionnera de cette manière.

Et en ce qui concerne le cancer, que se passe-t-il ? C’est plus difficile de faire fonctionner des cellules qui sont devenues folles ?

Dans le cas du cancer, il s’agit d’une paresse du corps ; celui-ci est tellement abîmé qu’il est sur le point de mourir. Mais il y a des gens qui survivent au cancer. Comment cela advient-il ? Cela ne me regarde pas, car je ne m’occupe pas de thérapie, je ne me soucie pas de guérir les gens. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a des personnes qui n’ont pas laissé travailler leur corps; à chaque petit problème, elles ont pris des médicaments. Aujourd’hui les choses se passent de cette façon également en ce qui concerne la naissance, la grossesse ; dès le commencement même de la vie, on est médicalisé, hospitalisé, bien qu’il s’agisse d’évènements naturels, où la vie travaille.

Peut-on dire alors que ce sont les idées qui sont malades?

Pas seulement. C’est un ensemble. Cependant, ce que Noguchi a apporté de nouveau, c’est la possibilité pour qui le veut de se réveiller. Il ne s’agit pas de réveiller les individus à tout prix, ni de proposer une méthode géniale qui guérira tout le monde. Cela peut servir seulement aux personnes qui ont le désir d’aller dans une certaine direction. Les autres, les paresseux, n’ont rien à faire ici. Dans cette société, il y a déjà un nombre infini de spécialistes qui s’occupent d’eux : les médecins, les prêtres, les psychanalystes, les gourous, etc.Quant à moi, je préfère vivre ma vie totalement, je préfère qu’on n’ait pas besoin de s’occuper de moi.

Dans notre journal, nous avons entamé une discussion sur le ki, sur la façon dont chaque discipline orientale l’interprète et l’utilise. Il serait intéressant d’entendre également votre point de vue.

Le « ki » est un mot intraduisible aujourd’hui. Le ki a mille formes : le bon ki, le mauvais ki· il s’agit de quelque chose d’indéfinissable. Quand on entre dans un lieu, dans une ambiance, on peut dire qu’on sent un certain ki. Mais ce qui semble un ki agréable pour certains peut paraître tout à fait désagréable pour d’autres. Dans l’aïkido, il y a effectivement le ki de l’attaque qui arrive. Quelquefois, en marchant dans la rue, on sent quelque chose sur la nuque. On se tourne et l’on ne voit personne, puis on s’aperçoit que, sur un toit, un chat nous regarde. On a senti le ki du regard du chat. Comment expliquer cela ? On le constate, mais quant à pouvoir l’expliquer· être en harmonie avec le ki. Mais quel ki ? Ce n’est pas simple.

Je me souviens d’une de vos conférences où vous disiez que, quand on souffre, il est naturel de poser la main sur l’endroit douloureux. Par exemple, si on a mal à la tête, on pose naturellement la main sur la tête, et c’est déjà une façon d’utiliser le ki.

Oui, « poser la main » c’est yuki. Quand on a mal à la tête, on y met la main et le ki passe. De cette manière, le ki se concentre. Le ki est déjà là, il circule, mais on le concentre. Quand on a mal quelque part, on pose les mains à cet endroit-là, sans même y penser, cela se fait spontanément. Au contraire, quand on fait yuki à quelqu’un, il y a en plus la concentration, la direction.

Donc dans votre école, vous vous faites yuki les uns les autres ?

Quand nous pratiquons le mouvement régénérateur nous faisons aussi l’exercice de yuki. Néanmoins, plus que « faire » yuki, on le redécouvre. On retrouve quelque chose que tout le monde connaît déjà, une connaissance qui remonte à quand nous étions enfants.

La traduction de yuki ?

Ki joyeux

La perception du sacré

Le seïtai se réfère-t-il, de près ou de loin, à une tradition religieuse, comme l’aïkido ?

Ni l’un ni l’autre ne suivent un credo religieux.

Mais Ueshiba était tellement influencé par la secte Omoto-kyo (une secte shintoïste) que dans sa pensée l’aïkido et la pratique religiregis soavi aikidoeuse ne sont pas toujours bien faciles à distinguer.

Mais l’aïkido en lui-même n’est pas du tout religieux. Il s’inscrit dans une tradition du sacré, cela oui. Ueshiba avait sans aucun doute un rapport très fort au sacré. Maître Tsuda aussi considérait le dojo comme un espace sacré. Du reste, qu’est-ce que le dojo ? C’est un espace où nous pratiquons la Voie. Et la Voie est représentée en japonais par l’idéogramme du tao. On ne pratique pas la Voie n’importe où. Il faut un espace consacré à cet effet.

Mais qu’est-ce que le sacré pour vous ?

Je n’arrive pas à en donner une définition précise. Reste le fait que les gens disent : « le sacré oui, la religion non ! » Une particularité de notre école est que l’on ne pratique pas devant une photo de Ueshiba ou de Tsuda, mais devant une calligraphie ; la calligraphie accrochée dans ce dojo, par exemple, est « Mu », le vide.

Est-ce la même dans chaque dojo ?

Non. À Toulouse, il y a une calligraphie qui signifie « le dragon sort de l’étang où il demeurait endormi ». A Avezzano, la calligraphie signifie Bodaï, c’est-à-dire l’état d’éveil, de l’illumination.

Quelle est la signification de cette habitude ?

Pratiquer devant une calligraphie crée une ambiance différente que si l’on pratique devant une photo. Me mettre devant une calligraphie qui signifie « le vide », personnellement, me remplit. Pratiquer devant la photo de quelqu’un, quand bien même il s’agirait du fondateur de l’école, me paraîtrait témoigner d’un attachement religieux, dévot. Ueshiba ne pratiquait pas devant une photo. Une calligraphie est « vide ». Et puis je tiens beaucoup à ce que les personnes qui viennent dans un dojo comprennent le sens du sacré mais aussi qu’il n’y a pas de dieux à vénérer ici.Nous ne nous occupons pas des croyances religieuses ou politiques des personnes. En même temps ce lieu n’est pas seulement physique. Ce n’est pas un gymnase, où l’on s’entraîne, on sue et on se douche. C’est un dojo permanent, où ne se pratiquent que l’aïkido et le mouvement régénérateur.

Je pense que les gens sont aussi intéressés par l’origine culturelle, philosophique ou religieuse des disciplines qu’ils pratiquent. Dans la tradition chinoise par exemple, les arts martiaux classiques sont nés, ou tout au moins ont connu un grand développement, à l’intérieur des monastères bouddhistes et taoïstes.

Tout a commencé avec la religion. L’art en Europe a commencé aussi avec la religion. Maintenant, c’est la publicité qui donne son impulsion à l’art. La publicité est la nouvelle religion. Ueshiba lui-même disait que l’aïkido n’est pas une religion, mais qu’il éclaire les religions, en en permettant une meilleure compréhension. Du reste, lui-même récitait le norito devant un petit autel bouddhiste ou shintoïste, ou même devant une image de Jésus.

Pourquoi récitez-vous le norito, cette invocation shintoïste, avant la pratique ?

Elle n’est pas shintoïste. Je ne sais pas ce qu’elle est. Je dis qu’elle n’est pas shintoïste parce que c’est quelque chose de plus ancien, quelque chose qui a été par la suite adopté par le shintoïsme. Maître Ueshiba parlait dans ce cas de kotodama. Qu’est-ce que le kotodama ? C’est la résonance.

Comme un mantra ?

Si on veut. Le shinto puise à des origines plus anciennes ; de la même manière que le christianisme a intégré les traditions plus anciennes de la Pâque (qui est à l’origine une fête hébraïque) et du Noël (les saturnales romaines, le « yule » celtique et nordique).

En quoi consiste le norito ?

C’est un petit texte. Il faut quelques minutes pour le réciter.

Vous apprenez aux pratiquants le sens de ces mots ?

Non. Ce qui compte le plus c’est la vibration, la résonance.

Ainsi les gens acceptent de participer à quelque chose qu’ils ne comprennent pas ?

Oui.

Mais vous, comprenez-vous le sens de ce texte ?

Non. C’est la sensation intérieure qui m’importe le plus. Nous faisons tant de choses que nous ne comprenons pas, mais que nous sentons.

Chacun sait déjà ce dont il a besoin

A qui aborde un art martial, on demande toujours une grande confiance envers le maître. Le pratiquant suppose qu’un jour il arrivera à comprendre, qu’il obtiendra des résultats. Il espère obtenir des effets visibles, la preuve que ce qu’il fait fonctionne, même si ce n’est peut-être pas à brève échéance.

On se comporte toujours en fonction du raisonnement. On fait quelque chose, ensuite on comprend, puis on change, etc. Or avec maître Tsuda on découvrait quelque chose d’autre. J’ai pratiqué l’aïkido avec d’autres maîtres avant lui, j’ai connu différentes écoles et formes, mais avec Tsuda, j’ai découvert la non-forme: en fait la forme existe mais elle est très vague.

Avec Tsuda on change d’orientation. Dans la pratique, telle que lui l’enseignait, on se retrouvait. Cette sensation de me retrouver, c’est ce qui m’a amené à laisser tout ce que je faisais d’autre : l’aïkido des fédérations, le jiu-jitsu, etc. On n’a plus besoin d’explications. Je crois que les personnes qui viennent ici sentent cela. Elles redécouvrent la sensation, et n’ont pas besoin qu’on leur explique qu’on fait ceci pour telle raison, cela pour telle autre· Elles sentent, elles voient, elles comprennent intérieurement, elles découvrent ; c’est ce qui compte le plus pour elles.De toute manière, à l’heure actuelle les conséquences de la connaissance sont néfastes. Plus on découvre de choses, plus on se pose de problèmes. Je ne veux pas dire qu’on ne doit rien connaître, ni rien apprendre, mais il faut avoir confiance dans ce qu’il y a d’instinctif chez les êtres humains ; dans l’intuition des femmes quand elles s’occupent de leurs enfants qui viennent de naître, par exemple. Quand une femme prend dans ses bras un nouveau-né, elle ne se demande pas : « Est-ce qu’il a faim, est-ce qu’il a fait pipi, est-ce qu’il a sommeil, est-ce qu’il a soif ? » Elle sait déjà ce dont a besoin le bébé, intuitivement. Elle l’a toujours su. Quand elle-même était une enfant, elle n’avait pas besoin d’utiliser cette connaissance, mais quand elle devient mère, elle l’utilise, et voilà.Les gens sentent, mais généralement ce type de perception s’arrête à l’inconscient, il n’émerge pas. Et donc, officiellement, on dit « je ne sais pas », mais au fond, nous savons déjà tout.

La responsabilité individuelle

Qu’est-ce que propose, en définitive, l’école de maître Tsuda ?

Simplement donner aux individus un lieu où ils peuvent se découvrir autonomes, regis soavi stage étéresponsables. Par exemple, ici, à Milan, le dojo s’appelle Scuola della respirazione et ce sont les membres mêmes de l’école qui le gèrent et en partagent toutes les responsabilités. Il y a naturellement des personnes qui viennent aux stages pour avoir des solutions à leurs problèmes, mais ce n’est pas cela que nous proposons. De même que nous ne proposons pas un modèle idéal qu’il suffit de copier pour régler sa vie. C’est pourquoi l’aïkido que nous pratiquons s’adresse à des individus très différents entre eux ; ce n’est pas du tout « un style, une école ». Nous sommes des individus différents qui pratiquons ensemble, pour retrouver ce que nous avons de plus profond en nous ; qui vient ici ne vient pas pour être pris en charge par les autres. Il vient pour découvrir quelque chose qui doit lui servir dans la vie quotidienne, et qui, autrement, n’a pas de valeur.

Des exemples concrets de la façon dont votre pratique peut servir dans la vie quotidienne ?

Les individus sont moins stressés, ils prennent plus de temps pour eux-mêmes, ils sont plus concentrés. Attention, ce n’est pas une méthode « miraculeuse » qui rend tout le monde beau, intelligent, riche, et généreux. Cela peut servir dans le travail, dans les rapports avec les autres, dans la relation avec ses propres enfants, mais ce n’est pas une panacée.

Il y a des gens qui commencent à pratiquer les arts martiaux pour être plus forts, mais par la suite ils découvrent autre chose, d’autres valeurs. On peut par exemple apprendre à céder au lieu d’agresser, comme l’enseigne le taïchi. Pour reprendre l’exemple du taïchi-chuan, on fait « entrer » l’adversaire, au lieu de lui opposer un bloc, et puis on va dans la même direction que lui, on profite de son mouvement. C’est une attitude qui peut s’appliquer aussi aux rapports humains à l’extérieur du gymnase.

Tout à fait, au lieu d’avoir des relations agressives avec les autres, on peut entrer en harmonie et trouver quelque chose de plus vrai. Aujourd’hui, les relations entre les êtres humains sont trop superficielles. On ne s’occupe plus des enfants : ils sont mis à la crèche, puis à l’école, puis ils font le service militaire· Retrouver le contact est important. Ou retrouver le plaisir de travailler et de faire un travail parce qu’il nous intéresse. Cela ne veut pas dire que nous devons nous comporter tous de la même manière. Pour chacun d’entre nous sont importantes des choses différentes. On respecte le rythme de chacun. Certains mettent cent ans à découvrir les choses les plus simples, et d’autres les découvrent tout de suite, sans pour autant les utiliser; ils découvrent à la hâte un tas de choses et puis ils disparaissent.

L’important c’est que ça leur ait servi.

L’important c’est qu’il existe des lieux comme celui-ci, où les personnes qui cherchent puissent venir trouver.

Mais peut-être que ce qui est encore plus important c’est que, une fois qu’on a trouvé, on commence à donner. Le fait d’avoir trouvé peut servir à quelqu’un d’autre.

Je suis d’accord, mais il y a tant de gens qui existent seulement pour donner : ils donnent, et ils donnent. A la fin, les autres n’en peuvent plus de recevoir. C’est comme quand on donne à manger à son bébé : « une cuillerée pour maman, une cuillerée pour papa, une cuillerée pour la petite sœur » ; le bébé à la fin éclate, il n’en peut plus. Les parents font cela « pour notre bien ». Mais les dictateurs aussi font des choses « pour le bien de la nation ». Qu’est-ce qu’on peut faire pour le bien des autres ? Un tas de choses.

C’est une expression de l’égocentrisme.

Certainement. Il y a aussi des gens qui donnent aux autres pour ne pas faire par eux-mêmes, ou pour eux-mêmes. Je suis plutôt méfiant par rapport à cela. Mais c’est vrai que si l’on donne de manière juste, équilibrée, cela se sent et c’est quelque chose de vrai.

C’est pour cela que dans certains arts martiaux influencés par le zen, on cherche à éliminer l’ego.

Mais il n’est pas possible d’éliminer l’ego. On peut dire qu’il ne faut pas être égoïste ou égocentrique. Le petit moi représente l’unité de notre personnalité, l’important c’est qu’il ne devienne pas le « patron ».

Une fois la séance terminée, les pratiquants de la Scuola della respirazione installent une grande table basse autour de laquelle ils prennent ensemble le petit-déjeuner, assis par terre sur les tatamis. Bien qu’il soit maintenant huit heures passé et que tous soient bien éveillés, les voix restent ténues, comme si l’on voulait retarder encore un peu l’entrée dans le rythme quotidien et vociférant de la ville, retenir en soi le plus possible cet autre rythme, plus intérieur et pacifique.

un article de Monica Rossi publié dans la revue Arti d’Oriente (n° 2 / février 1999).