Archives par mot-clé : tchouang-tseu

Noguchi sur Tchouang-Tseu #5

Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie » (V). Pour lire le début de ce texte cliquez ici

Aussi longtemps que les êtres humains vivront, à un moment donné ils mourront. Cette affirmation a été vérifiée pendant des milliers d’années, et donc ce n’est pas une idée fausse. En général les gens n’acceptent pas le fait irréfutable que les hommes meurent, et quand ils se rapprochent de la mort et la sentent dans leur cœur, ils s’inquiètent et agissent impatiemment, étant donné qu’ils ne veulent pas mourir. Mais les êtres humains sont des créatures qui meurent. Bach a composé les Variations Goldberg pour procurer à quelqu’un un sommeil profond, et cette œuvre dit et redit que les hommes sont mortels. Cette réitération est intéressante car elle rappelle tellement Bach lui-même, qui respirait calmement et avait la tranquillité d’esprit.Lire la suite

Noguchi sur Tchouang-Tseu #4

Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie »  (IV)

 

Quand Kung Wen Hsien vit le Général Commandant de l’Armée, il dit tout surpris, « Je me demandais qui c’était, et c’est vous. Ce pied unique – est-ce l’œuvre de l’homme ou celle du Ciel? »

Le Général répondit, « C’est l’œuvre du Ciel, et non celle de l’homme. Fondamentalement, la forme d’un homme est déterminée. Ce qui prouve bien qu’avoir un seul pied, cela aussi, est l’œuvre du ciel, et non celle de l’homme. »

Voici le passage qui suit les paroles du Général : « Un faisan qui vit dans un marais fait dix pas pour picorer une bouchée et cent pas pour boire une gorgée d’eau, mais il ne veut pas qu’on l’enferme dans une cage. Un oiseau a beau être plein de vitalité, en cage il ne peut pas jouir de sa vie. »Lire la suite

Noguchi sur Tchouang-Tseu #3

Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie »  (III). Pour lire le début de ce texte cliquez ici

Vivre est une affaire plus importante que de penser. Être vivant n’est pas un moyen, mais une fin. On devrait donc poursuivre sa vie naturellement avec le seul but de préserver la vie: une inspiration, une expiration, lever la main, faire un mouvement de la jambe – tout cela devrait aller dans le sens de cultiver la vie. Par conséquent, le simple fait de demeurer en bonne santé est une chose très précieuse. Zensei, c’est à dire, « une vie accomplie », n’est rien d’autre que le chemin que suivent les hommes, et c’est la voie de la nature. Accomplir la vie qui nous est donnée dans la paix de l’esprit ne vise pas à une satisfaction spirituelle, c’est plutôt ce qui aurait déjà du être entrepris avant toute autre chose. Il nous faut vivre pleinement la vie humaine, qui est la santé. Vivre toujours avec entrain et bonheur – c’est ce qui a toujours eu une vraie valeur pour les êtres humains.

Noguchi Tchouang tseu

Les êtres humains vivent parce qu’ils sont nés, et parce qu’ils sont vivants, ils mangent et ils dorment. Ils sont nés du fait d’une exigence naturelle, et ils vivent du fait de cette même exigence. Vivre est naturel. Et donc mourir aussi est naturel. Le fait pour les êtres humains d’accomplir la vie qui leur est donnée vient avant tout le reste. Mais cela ne veut pas dire du tout être attaché à la vie. Les désirs de telle ou telle chose en particulier déplaisaient à Tchouang-tseu. Pour lui, la naissance d’un attachement éloigne immédiatement de la voie. Il parle donc de cultiver la vie et d’entretenir le corps pour que le moment présent qui est donné, précisément parce que c’est le moment présent, puisse être utilisé pleinement, et certainement pas parce que ce qui est donné c’est la vie.

Tchouang-tseu voyait comme une totalité unique les contraires du bien et du mal, de la beauté et de la laideur, et de l’utilité et de l’inutilité, et pour lui la vie et la mort étaient aussi un tout unique, où ce qui vient à l’existence est en train de la quitter et ce qui quitte l’existence est en train d’y entrer. « La vie naît de la mort et la mort de la vie » a-t-il écrit.

Quand Tsu-yu contracta une maladie qui le rendait infirme, Tsu-szu alla le voir et lui demanda, « Trouves-tu ton sort déplaisant? » La réponse de Tsu-yu fut stupéfiante : « Pourquoi devrais-je le trouver déplaisant? Si des changements se produisent et que mon bras gauche se change en coq, je l’utiliserai pour annoncer l’aube. Si mon épaule droite se transforme en balle de fusil, je  m’en servirai pour tirer un pigeon à faire rôtir. Si mes fesses deviennent des roues de voiture et mon esprit un cheval, je voyagerai grâce à eux. Dans ce cas je n’aurais plus besoin d’un autre véhicule que moi-même – ça serait merveilleux!

Le temps ne s’arrête pas même pendant un instant, et si c’est le destin d’un être humain de naître, alors il est naturel que la forme vivante disparaisse. Si vous êtes satisfait de l’écoulement du temps et en accord avec l’ordre des choses, alors il n’y a pas particulièrement de joie ni de chagrin. C’est ce que les anciens appelaient « la délivrance de la servitude ». Vous mettez un nœud coulant autour de votre cou et vous ne pouvez pas l’enlever ; ceci parce que ce qui le tient attaché c’est l’esprit qui pense en termes de bien et de mal et de bon et de mauvais. Rien ne peut vaincre le ciel. La haine du ciel ne mène à rien.
Ce que dit Tchouang-tseu sur la façon de cultiver la vie apparait clairement dans les paroles prononcées dans le passage où Kung Wen Hsien parle au Commandant de l’Armée : « Le travail de l’homme est encore le travail de la nature. »  Telle est la voie que prend Tchouang-tseu. Dans son attitude –  à savoir que quoi qu’il arrive, c’est approprié, et que, quand il se passe quelque chose, on va de l’avant et on affirme la réalité – il n’y a pas la moindre trace de la résignation inhérente à la soumission au destin. Son affirmation de la réalité n’est rien d’autre que l’affirmation de la réalité. La dignité de cet homme, seuls l’expriment ces mots de Lin Tsi : « Où que vous soyez, soyez maître. »

Du point de vue de Tchouang-tseu, la sécurité de la cage à oiseau ne vaut pas mieux que d’être plongé dans un sommeil inconscient. Il ne sent la vie dans toute sa vitalité que tant que l’existence n’est pas entravée.

(A suivre)

Noguchi Haruchika. publié dans la revue Zensei. Traduction de l’École Itsuo Tsuda

image : Chuang Tzu. Lu Chih (1496–1576)

Noguchi sur Tchouang-Tseu #1

Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-Tseu « Principes pour nourrir sa vie »  (I)  Pour lire le début de ce texte cliquez ici

Le chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie » expose ce qu’est la manière de cultiver l’esprit de la vie, c’est à dire, de cultiver son être tout entier. Cependant, si – toujours en lisant les deux premiers caractères chinois de la façon habituelle – on considère que le titre signifie quelque chose comme « Les Règles pour maintenir sa santé », cela donne un résultat très intéressant. Jusqu’à présent, concernant les règles pour maintenir la santé ou les règles d’hygiène, les seules choses que l’on a prêchées c’est « Traitez la vie comme quelque chose de précieux » et « Faites attention » ; et on n’a pas pu sentir, ne serait-ce qu’un peu, dans ces prêches, l’activité vivante de la vie. C’est peut-être parce qu’il y manque une touche de Tchouang-tseu.
Je vais considérer les « Principes pour nourrir sa vie » non pas en tant que moyens de développement spirituel, mais comme étant une des sciences de la santé, et j’espère réussir à discerner ce qui s’y dissimule : les véritables linéaments de la vie, qui est exubérante et positive.

Tchouang-tseu commence son chapitre par ces mots :  « Notre vie est limitée, la connaissance est sans limites. Il est périlleux pour ce qui est limité de suivre ce qui est illimité. Il est encore plus périlleux d’appliquer la connaissance. »
Plutôt que d’utiliser la connaissance pour percer sept orifices à Chaos (comme dans la parabole qui conclut le chapitre sept*), Tchouang-tseu voulait demeurer dans le vide indifférencié, et il dit que les êtres humains devraient rester dans ce vide.
Notre vie est limitée, or il n’y a pas de limite aux « il faut » et « il ne faut pas », et si, avec nos limites, nous essayons de nous conformer aux « il faut » et « il ne faut pas » qui sont sans limites, tout ce qui va nous rester c’est l’angoisse d’être incapables de nous y conformer. Pourtant, les gens courent toujours après les « il faut » et « il ne faut pas ». Et leur anxiété augmente.
On suit la voie de l’hygiène avec comme seul résultat la multiplication des « il faut » et « il ne faut pas » ; les « il faut » et « il ne faut pas » auxquels les gens doivent faire attention se multiplient de plus en plus ; et alors l’angoisse d’avoir à observer ces règles conjuguée avec la peur de ne pas en être capable rend les gens toujours plus timorés et abattus, et l’envers de la médaille est que l’angoisse et la peur augmentent le pouvoir d’action des facteurs causes de maladies et de mauvaise santé.

Noguchi Haruchika. Photo issu de http://noguchi-haruchika.com
Noguchi Haruchika. Photo de http://noguchi-haruchika.com

Déconnectée de la question fondamentale qui est de mettre en valeur la vie, l’hygiène s’efforce seulement d’éviter la mauvaise santé, de se  garder de ce qui est nocif, d’échapper aux choses qui font peur ; et comme cela il devient difficile pour les gens d’être pleinement vivants. Manger autant qu’on peut, dormir autant qu’on veut, s’épargner la peine dans toute la mesure du possible, se reposer autant que l’on peut, prendre un tas de médicaments, éviter la chaleur et ne pas aimer le froid, se couvrir plus que nécessaire, et vivre dans la sécurité par ces moyens – est-ce qu’on peut appeler ça la santé? Peut-on appeler hygiène ces méthodes, pour l’élaboration desquelles les êtres humains ont utilisé chaque bribe de connaissance qu’ils possèdent?
Quelle force y a-t-il dans une énumération de formes? Cela ne fait que vicier l’esprit humain. Est-ce que cela ne fait pas dépérir la vie?
Vivre de façon saine et pleinement vivante veut dire ne pas se laisser décourager par le froid, la chaleur, le vent ou l’humidité, travailler sans se fatiguer, dormir d’un sommeil sans rêves, trouver délicieux tout ce que l’on mange, et avoir toujours du plaisir à vivre ; cela ne signifie pas ne pas tomber malade. Ne pas tomber malade ne devrait pas être un but, mais un résultat. Les gens sains ne sont pas intimidés par la maladie, et ils traversent la maladie, quand ils en ont une, de façon splendide, n’en devenant que plus énergiques et pleins de vie ; et vous n’avez pas besoin de lire des choses sur l’expérience de Nietzsche pour comprendre cela. Quand les « il faut » et « il ne faut pas » contrôlent l’activité humaine, alors les êtres humains ont déjà forgé des chaînes pour eux-mêmes. La connaissance est une arme pour les êtres humains, et un pouvoir pour l’accomplissement de leurs intentions. Mais quand on accumule les connaissances et que la liberté des êtres humains est restreinte, les gens deviennent incapables de vivre avec vivacité à cause des « il faut » et « il ne faut pas », un peu comme les bois d’un cerf deviennent pour lui une gêne. Et alors il n’y a rien de mieux à faire que de se libérer en tranchant cette connaissance et en la jetant.
Quand vous voulez manger, mangez ; quand vous voulez dormir, dormez ; quand vous voulez travailler, travaillez. Ce n’est pas qu’on doit manger, ce n’est pas qu’on doit dormir, il ne s’agit pas de travailler parce qu’on doit le faire. Il s’agit encore moins de manger, de dormir ou de travailler en fonction de ce que dit la pendule. Il ne s’agit pas de vivre la vie de demain en conformité avec la connaissance d’hier. Demain est fait pour ouvrir un nouveau chapitre sur la base de l’expérience de demain. La connaissance venant du passé, les chaînes de l’habitude – séparez-vous de ces choses et vivez pleinement la vie. L’activité vitale d’une vie toujours renouvelée appartient à ceux qui vivent sans jamais avoir de chaînes.

(A suivre)

publié dans la revue Zensei. Traduction de l’École Itsuo Tsuda

Note :

  • Illustration :  Tchouang-Tseu et une grenouille. Auteur inconnu
  • « L’empereur de la mer du Sud était Illico, l’empereur de la mer du Nord était Presto, l’empereur du milieu était Chaos. Comme chaque fois qu’ils s’étaient retrouvés chez Chaos celui-ci les avait reçus avec la plus grande aménité, Illico et Presto se concertèrent sur la meilleure façon de le remercier de ses bontés : »Les hommes, déclarèrent-ils, ont sept ouvertures pour voir, entendre, manger, respirer. Lui seul n’en a aucune. Et si on les lui perçait? » Chaque jour ils lui ouvrirent un orifice. Au septième jour Chaos avait rendu l’âme. »
    Les Œuvres de Maître Tchouang, traduction Jean Levi, chapitre sept.