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Une École de la sensation

Par Manon Soavi

De nos jours, certains d’entre nous ne veulent plus sentir. Ne plus sentir ni le chaud, ni le froid, ni la douleur, ni la fatigue. Au fur et à mesure que l’individu se plie aux impératifs sociaux, aux normes et aux conseils, en délaissant les besoins propres du corps, il s’insensibilise. Bien souvent on ne sent plus alors avec précision si on a faim ou non, si on a envie de fenouil, de fromage, ou de viande. Certains ne savent plus si leurs pieds sont chauds ou froids. Et finalement sentir fait peur.

De plus en plus, à cause des conditions dans lesquelles nous vivons, nous perdons notre faculté de sentir. De sentir l’environnement, les autres et surtout de nous sentir nous-même. Pourtant comment s’autodéterminer, s’orienter dans sa vie si on ne se sent pas ? Ou pas assez en finesse ? Dans l’enseignement de Tsuda Senseï cette question était primordiale et il utilisait les pratiques de l’Aïkido et du Seitaï comme des outils pour retrouver la sensibilité, cette capacité si décriée car confondue avec la sensiblerie. Le premier dojo de mon père, Régis Soavi, ouvert en 1984, s’appelait l’École de la Sensation, c’est dire à quel point c’est un axe important dans notre École.

Pour Tsuda Senseï un processus de sensibilisation s’enclenche grâce au fait de porter régulièrement son attention sur des phénomènes que nous négligeons la plupart du temps. Il l’écrivait avec son style inimitable « Il ne m’appartient pas de dire que tel système est meilleur que tel autre. C’est le domaine de la politique, ou celui du réformateur. Je me contente de flairer des bribes d’informations, par-ci par-là, et de me demander si telle odeur ne provient pas du vin de Bordeaux, de la bière belge, ou de la soupe à l’oignon. Et j’attends la confirmation.

Mes observations ne sont pas scientifiques, ce sont simplement des sensations. Mes sensations sont plus ou moins ternies comme celles de tous les civilisés qui sont formés à l’éducation moderne, c’est-à-dire, sous la pression de divers systèmes.
Cependant, j’essaye de ranimer mes sensations, de les purifier pour ne pas confondre le vin avec la bière. »(1)

Mais à quoi bon ranimer ses sensations se dira-t-on ? Pour beaucoup de personnes la sensation est plutôt encombrante. Ou alors il ne faudrait sentir que les bonnes choses, les choses amusantes et belles. Malheureusement (ou heureusement ?) la sensation est un tout, indissociable et nécessaire à l’être humain. « La sensation c’est une activité vitale qui assure la prise sur le monde réel »(2) disait Tsuda Senseï.

De par sa recherche philosophique et sa double formation (japonaise pour les pratiques du corps, occidentale pour l’anthropologie et la sociologie), Tsuda Itsuo a tenté de montrer ce qu’on perd à devenir insensible. Montrer que malgré les avantages apparents à court terme de ne plus sentir, nous en sortons diminués, affaiblis. Son parcours l’amena à comprendre que, plus nous nous entourons d’objets et de technologies qui nous aident, nous soutiennent, plus nous nous reposons dessus pour faire les choses, et plus nous perdons progressivement la faculté de faire nous-même. Cela n’est pas grave en soi et fait partie des capacités évolutives. Le paléoanthropologue Pascal Picq écrit à ce propos « Les innovations techniques et culturelles sont en réalité les causes de nos transformations biologiques. […] Depuis Erectus, les facteurs comportementaux et culturels deviennent eux-mêmes des moteurs de transformations évolutives : biologie et culture tissent des interactions de plus en plus complexes, jusque dans les aspects les plus fondamentaux de ce que sont les humains […]. »(3) Les problèmes surviennent quand nous sommes tellement soutenus de toute part, que nous en devenons incapables de faire les choses par nous-même. Il ne s’agit pas de rejeter toute évolution technologique mais de prendre en compte dans l’équation ce qu’on perd à chaque dépendance. Tsuda Senseï regrettait qu’on soit « inondé par ces camelotes scientifiques qui nous enlèvent toute chance d’exercer notre faculté de concentrer l’attention et de ressentir »(4)

"Sei" la vie, calligraphie de Itsuo Tsuda. La sensation de la vie
« Sei » la vie, calligraphie de Itsuo Tsuda.

Sentir la vie en toute chose

Tsuda Itsuo en tant que Japonais et avec son regard d’anthropologue faisait ressortir les différences d’approche entre Orient et Occident. Non pour les hiérarchiser ou les opposer, mais au contraire pour qu’elles puissent s’enrichir l’une de l’autre. Parmi les grands traits de la vision japonaise traditionnelle, Noguchi Hiroyuki (de la famille de Noguchi Haruchika, créateur du Seitaï) parle de la notion de Sentir la vie en toute chose comme d’un axe essentiel de la conception de la vie des Japonais. La reconnaissance de l’omniprésence de la vie était la clef de voûte de l’expérience humaine japonaise et amenait pour chacun la certitude d’une correspondance entre toutes choses. On peut dire que la société occidentale qui s’est construite depuis l’époque des lumières s’est fondée sur des repères extérieurs à l’homme, mouvement des planètes pour son calendrier, division du temps basée sur un calcul mathématique, mesure des températures par échelle centésimale, etc. Le caractère qui prédomine est de l’ordre de l’abstraction et de l’objectivité.
Pourtant nous savons tous qu’une heure en agréable compagnie passe plus vite qu’une heure dans le métro ou au bureau, si on s’y ennuie. Voire même, passe plus vite que quinze minutes d’attente d’un bus. C’est toute la question du référentiel : pour être organisés en société il nous faut un référentiel extérieur, mais la perception humaine est basée sur nos propres référentiels, que sont nos sensations, qui elles sont totalement subjectives, et dépendent de notre état, de la situation etc.

Au contraire, la société japonaise était, il y plus d’un siècle, entièrement fondée sur l’expérience directe et le rapport sensible de l’homme à son environnement et à lui-même. Le point de référence était la sensation. Par exemple le calendrier traditionnel était calculé selon le rythme des saisons et des cycles de vie des animaux. Ainsi, il changeait chaque année et accordait plus d’importance à la façon dont les hommes vivaient les saisons qu’aux dates. En musique, c’est le rythme de la marche qui donnait le tempo et non le métronome. De même dans tous les domaines de l’artisanat, les maîtres (teinturiers, potiers, forgerons, menuisiers…) considéraient les matériaux qu’ils utilisaient comme vivants. Ce qui comptait le plus était la sensibilité qui s’exerçait dans la relation entre l’homme et le matériau qu’il travaillait.

On peut aussi remarquer que toutes les cultures anciennes avaient ce type d’approche basée sur l’individu tant qu’elles n’étaient pas organisées de façon systématique par un savoir officiel, souvent décorrélé d’une réalité mouvante et de terrain. Ce savoir de terrain, en prise avec la réalité des gens s’appelle connaissances vernaculaires. L’anthropologue James Scott en donne un exemple « Les conseils prodigués par Squanto [un amérindien] aux colons blancs de la Nouvelle-Angleterre au sujet du moment où devait être semé le maïs, une culture qui leur était inconnue, illustrent bien ce propos. En effet, on raconte qu’il leur a dit de  »semer le maïs quand les feuilles de chêne ont la taille d’une oreille d’écureuil » »(5) James Scott fait remarquer qu’un almanach du paysan aurait indiqué une date, ou une période, mais qu’une date n’aurait pas pris en compte les différences entre chaque année, les différences entre un champs au nord ou un champs bénéficiant des rayons du soleil plus longtemps. La prescription unique s’adapte mal au contexte, alors qu’une indication vernaculaire est fondée sur la personne qui peut faire cette observation rigoureuse des événements printaniers, qui surviennent chaque année, mais différemment chaque fois, de façon plus précoce ou plus tardive. La connaissance vernaculaire n’est pas transposable ni universelle, mais elle est très vraie et réelle pour ceux qui la vivent directement.

Le Seitaï

La même question se retrouve dans le rapport au corps. La même inversion du référentiel aussi, car plutôt que de partir de connaissances médicales générales, qui ont une valeur indéniable mais qui s’adaptent difficilement à une réalité mouvante, unique à chaque individu, le Seitaï ne prend pas comme base des référents externes de poids, de température ou d’analyses, aussi perfectionnés et précis qu’ils soient, mais le terrain de l’individu, dans sa globalité. Ce sont les sensations internes qui seront les guides de l’équilibre et de la santé.

La notion de Seitaï créée par Noguchi Haruchika Senseï dans les année 50 se démarque ainsi très nettement des approches de soin habituelles. Sa façon de considérer l’activité du corps repose sur la constatation que le corps a une capacité naturelle à se rééquilibrer de façon à assurer son bon fonctionnement. Et que si on écoute son besoin d’équilibre, si on est assez sensible aux signaux, le corps maintient son équilibre de lui-même dans la plupart des cas.

La santé n’est pas considérée alors comme l’absence de maladie, la maladie n’étant que le symptôme d’un corps qui travaille à rétablir son équilibre. C’est au cours de ses années d’activité intense comme praticien que Noguchi Haruchika s’aperçoit qu’à force de chercher à se rendre la vie plus facile ou à se protéger pour rester en bonne santé, le corps s’affaiblit, entraînant le besoin d’un nouveau soutien etc. Et en même temps que, si le corps se durcit au point de devenir insensible, il est aussi faible car il lui manque la souplesse qui permet la réactivité : « Les gens impatients s’imaginent qu’ils sont en bonne santé parce qu’ils ne sont jamais malades. Pourtant si le corps est sensible à un stimulus néfaste, lui résiste, en vient à bout et se remet en ordre, c’est que la soupape de sécurité du corps fonctionne et vous traversez la maladie.[…] Si un lépreux est blessé, il ne ressent pas de douleur. Si le corps ne sent pas qu’il y a quelque chose qui ne va pas, ses capacités de rétablissement ne sont pas stimulées. Le corps ne réagit que s’il est capable de sentir qu’il y a quelque chose d’anormal.[…] Il est nécessaire de rendre le système extra-pyramidal sensible, de sorte que les capacités de récupération du corps surgissent naturellement pour corriger même des petites anomalies. C’est dans cette optique que j’initie à Katsugen undo. »(6) Le Katsugen undo – pratique du Seitaï – traduit par Mouvement régénérateur par Tsuda Senseï, à donc notamment cette fonction de sensibiliser le corps. On deviendra plus sensible, nos sensations s’affinent. Ce qui ne veut pas dire que nous n’aurons jamais besoin d’assistance, tout dépendra des capacités de notre corps, là encore pas de vérité absolue, seulement la sensation qui nous guide pour savoir si nous avons besoin d’aide ou si notre corps réagit à une perturbation de façon normale.

Avec le temps, la sensation de nos états physiques et psychiques s’affine, se précise. De même notre perception des états des autres devient beaucoup plus nette. Par la pratique à deux du Yuki dans le Katsugen undo on est amené non pas à intervenir sur les autres, mais simplement à fusionner à travers un toucher léger sur le dos et une attention à la respiration. Progressivement notre sensation des autres devient beaucoup plus pénétrante, on ne se contente pas des mots qu’ils nous disent, des masques sociaux qu’ils affichent. Il ne s’agit pas de tomber dans l’interprétation ou l’analyse. On reste simple devant ces sensations naturelles bien que souvent oubliées.

Exercice de sensation avec le contact de la main.
Exercice de sensibilité avec le contact de la main.

L’Aïkido

L’autre outil de sensibilisation du corps utilisé dans notre École c’est l’Aïkido. Les gens qui pratiquent le font pour diverses raisons bien sûr, mais une des conséquences de la pratique de l’Aïkido peut être une sensibilité accrue si on s’oriente dans une certaine direction. L’École de maître Sunadomari, par exemple, accorde beaucoup d’importance à trois principes : Ki no nagare (circulation/écoulement du ki), Kokyu Ryoku (respiration/rythme) et Sesshoken Ten (contact avec le partenaire à travers le ki). On peut dire que ces principes sont aussi les fondements de l’École Itsuo Tsuda et qu’ils demandent d’affiner nos sensations pour être découverts et mis en pratique. Il n’y a rien de surprenant à ce qu’une attention constante sur certaines sensations les développe. Les chercheurs qui étudient la proprioception sont impressionnés par les capacités de ce qui est pour eux un sens à part entière, et un sens qui peut s’entraîner. Ils font aujourd’hui des études pour voir comment, dans certains métiers par exemple, on développe un sens aigu de la proprioception qui englobe notre environnement et les autres. On le voit de façon spectaculaire avec les pilotes de la Patrouille acrobatique nationale qui pratiquent avant chaque vol un rituel de préparation. Ce rituel s’appelle « la musique ». Assis sur une chaise, chaque équipier mime les gestes de pilotage de l’enchaînement au gré des ordres du leader. C’est ainsi que le mental des pilotes répète la chorégraphie d’une présentation aérienne à couper le souffle. Une prestation pendant laquelle, ils le disent eux-même, ils n’auront pas le temps de penser, ils seront guidés par leurs sensations internes, qu’ils entraînent quotidiennement.

C’est dans le même état d’esprit que nous pratiquons tous le matin, assez lentement. Il y a des moments plus dynamiques dans une séance bien sûr, mais beaucoup de travail lent qui demande une certaine concentration et une attention à nos sensations. Une attention à ce que nous renvoie l’autre est aussi nécessaire, elle va nous confirmer ou non que nous sommes dans la bonne ligne, le bon angle. Ce ne sera pas l’affaire de mesures objectives, de millimètres ou autre, ce sera la sensation de l’autre, Uke ou Tori, qui déterminera si nous avons fait un Kuzushi correct, ou un Tenkan suffisant, à cet instant. Dans la dernière partie de la séance nous faisons toujours ce que nous appelons le mouvement libre, un travail libre où le/les partenaires attaquent comme bon leur semble un Tori. Chaque Tori doit gérer les attaques de son uke, en réagissant spontanément, car il est impossible de prévoir le mouvement, il n’y a aucune consigne. Comme nous faisons cet exercice à chaque séance quotidienne, tout le monde y participe sans distinction de niveau. Souvent les débutants se tendent, la peur monte, il faut alors que uke ralentisse, fasse des attaques plus prévisibles de manière à ce que Tori prenne le temps de sentir. Car le but n’est pas de passer sa technique coûte que coûte ou de bloquer Tori. Le but est encore d’exercer sa sensation, celle qui nous fait prendre l’attaque en route, la dévier et bouger en même temps sans calcul. Progressivement, à force de pratiquer lentement on peut accélérer de plus en plus, et la chose vient plus spontanément. Alors, la vitesse de l’attaque, son engagement, ou la rendre moins prévisible, ne sera plus un problème, car nous serons dans le tempo. Je me souviens très bien que mes maîtres de piano faisaient tous la différence entre, quand pour être au bon tempo je jouais vite, et que mécontents ils me disaient « c’est rapide, précipité, pressé », et quand à force de travail j’arrivais à jouer vite, mais que cela paraissait maîtrisé. Alors ce n’était plus vite. Là, c’était le bon tempo et pourtant c’était la même vitesse objective au métronome, voire plus vite, je m’en assurais avec rage ! La sensation de vitesse dépend de la maîtrise du musicien et de la perception de l’auditeur. Bref, du ressenti de l’instant unique.

Le grand chef d’orchestre Sergiu Celibidach refusa les enregistrements de concert car pour lui, cela saisissait un moment en pleine adéquation avec le réel, pour en faire un moment figé, reproductible, qui devenait faux une fois sorti de son contexte. Pour lui le tempo n’était pas de l’ordre du temps physique, ce n’était pas une donnée métronomique mais une condition pour que les manifestations musicales s’expriment.

Le toucher

Dans beaucoup d’arts martiaux l’obtention de capacités particulières pour sentir les attaques avant qu’elles n’arrivent a été l’objet de recherches et de fascination. Yomi, Hyōshi, Metsuke, Yi etc., tous ces  »concepts » parlent de cela, de sensibilités exacerbées, nécessaires au combat réel évidemment. Mais il est un sens encore plus banal que notre société oublie de plus en plus, atteignant un paroxysme aujourd’hui : le simple toucher. Or ce sens premier,  »tout bête » nous est vital.

Il est peut être triste que nous devions attendre que des chercheurs nous confirment ce que nous savons intuitivement, mais le toucher est littéralement un sens vital. C’est le premier sens à se développer chez le nourrisson et c’est le dernier à la fin de vie, alors que les autres sens déclinent, les fibres nerveuses cutanées qui réagissent au toucher restent vivaces la plupart du temps jusqu’à la fin. C’est le premier et le dernier mode de communication entre humains. Plus important encore, les contacts physiques représentent un besoin vital : être touché est indispensable à un bon développement physique, immunitaire et cérébral. En l’absence de contacts physiques réguliers dans l’enfance les troubles sont multiples et catastrophiques. Même pour un adulte, être privé de contacts physiques trop longtemps entraîne des problèmes physiques et psychiques. Pour Francis Mcglone, un des plus importants neuroscientifiques qui étudie le toucher, « Pour nous le toucher est tout aussi indispensable que l’air que nous respirons et la nourriture que nous mangeons. […] Le risque de mort prématurée dû à la consommation de tabac, au diabète, ou bien à la pollution est d’environ 40%. Celui du à la solitude est de 45%. Mais personne n’a encore vraiment réalisé que ce qui manque aux gens seuls c’est précisément les contacts physiques »(7).

De plus, d’après ces recherches, le corps se déshabitue et supporte donc de plus en plus mal d’être touché, bien que les dégâts causés par cette absence se fassent sentir. Il y a un processus de désensibilisation. Cela rejoint le point de vue de Tsuda Senseï pour qui « L’organisme se défend en se durcissant. On devient insensible aux sensations extérieures et intérieures. On ne s’enrhume même pas. On est robuste.[..]Le durcissement nous procure une apparence de santé qui fait envie aux gens qui souffrent sans arrêt de petits maux.[…]On perd petit à petit la finesse d’expression et l’on devient raide. La robustesse a son revers de médaille : la fragilité.[…] Mubyo-byo, la maladie sans maladie, c’est ainsi que Maître Noguchi appelle cet état de désensibilisation qui isole l’homme de son milieu ambiant »(8)

Heureusement ce processus n’est pas irréversible et on peut entamer le chemin inverse, pour resensibiliser le corps. Les arts martiaux avec contact font partie des derniers bastions, avec la danse probablement, où se toucher est encore possible, où ce sont les informations transmises par le toucher qui seront déterminantes pour notre réaction. Pour garder ou retrouver la sensibilité qui renoue avec nos capacités humaines.

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« une école de la sensation » un article de Manon Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°6 en juillet 2021.

Notes :
1) Itsuo Tsuda, La Voie des Dieux, Le Courrier du Livre, 1982, p. 12.
2) Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 1978, p. 33.
3) Pascal Picq, Et l’évolution créa la femme, Odile Jacob, 2020, p. 243.
4) Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 1978, pp. 107 et 108.
5) James C.Scott, Petit éloge de l’anarchisme, Lux, 2019, p.77.
6) Haruchika Noguchi, Order, Spontaneity and the Body, Zensei, 1984, traduction de l’École Itsuo Tsuda.
7) Francis Mcglone, dans Le pouvoir des caresses, documentaire de D.Kaden, Allemagne, 2020, production Arte.
8) Itsuo Tsuda, La Science du Particulier, Le Courrier du Livre, 1976, p. 22.

Harmonie ou Coercition et Échappatoire

Par Régis Soavi. 

Coercition : action de contraindre quelqu’un, pour le forcer à agir.
Échappatoire : moyen adroit et détourné de se tirer d’embarras.
Telles sont les définitions du dictionnaire Larousse. Dans les synonymes d’échappatoire on trouve : esquive, issue, évasion, et même, porte de sortie. Ne serait-ce pas plutôt le sens à donner aux ukemis qui, de fait, en Aïkido, ne sont que des réponses intelligentes aux projections.

Ukemis, une porte de sortie

Comme nous l’avons vu dans Dragon Magazine spécial Aïkido N°22 concernant les ukemis, la chute dans notre art n’est jamais considérée comme une défaite mais plutôt comme un dépassement. C’est aussi, parfois, tout simplement un moyen pour sortir d’une situation qui dans la réalité pourrait être dangereuse, voire mortelle si elle est accompagnée de certains Atemis, ou si elle risque de toucher un endroit vital en fin de course. Au même titre, la projection, si elle semble effectivement une contrainte pendant une séance, laisse toujours une porte de sortie pour Uke, un moyen pour lui de retrouver son intégrité, l’Ukemi est là pour cela. Pendant les années d’apprentissage, une des conditions incontournables pour chacun est de perfectionner ses chutes, vu qu’elles serviront à améliorer les réponses aux techniques de projection de la part de Tori. Il ne faut pas confondre l’entraînement et le combat ; sans des chutes contrôlées il est dangereux de projeter quelqu’un à moins de risquer un accident et ses éventuelles conséquences, ce qui n’est pas du tout le but de la pratique sur les tatamis. Que les projections soient courtes comme dans les Koshi-nage, ou plus longues comme dans les Kokyu-nage, elles laissent toujours la possibilité à Uke de sortir indemne de la technique. Seules les projections avec un contrôle sévère, par exemple jusqu’au sol, ne laissent aucune ambiguïté quand au fait de ne pas pouvoir y échapper, mais si on ne travaille que dans ce sens, autant pratiquer le Jiu-jitsu pour lequel c’est la règle, et qui, lui, est parfaitement adapté au combat guerrier. L’Aïkido à mon avis n’a pas vocation à la recherche de l’efficacité mais plutôt à l’approfondissement des compétences, tant physiques que psycho-sensorielles, humaines, pour ainsi retrouver la plénitude du corps et ses capacités entières.

Projeter c’est éloigner

Lorsqu’une personne a cette mauvaise habitude de « coller » les autres, d’être tellement proche lors d’une discussion, que l’on se sent oppressé, on n’a qu’une seule envie, c’est de l’éloigner par tous les moyens, seul notre côté social, voire la bienséance, nous empêchent parfois de le faire. Si on ne la repousse pas, on cherche à s’éloigner soi-même, on prend de la distance. De la même façon, projeter c’est éloigner l’autre, c’est se permettre de reconquérir l’espace qui a été envahi, et même volé ou a été détruit lors d’une incursion dans notre sphère vitale, à plus forte raison lors d’un affrontement. C’est retrouver le Ma-aï, cette perception de l’espace-temps dont la compréhension et surtout la sensation physique est à la base de notre enseignement, et qui est si indispensable à l’exercice de notre liberté de mouvement, à notre liberté d’être. C’est recouvrer un souffle, une respiration peut-être plus calme, retrouver éventuellement un mental réorganisé, une lucidité qui a pu être troublée par une agression qui a déclenché une technique de réponse devenue instinctive et intuitive en raison de l’entraînement. C’est aussi la possibilité bien sûr de faire prendre conscience à l’agresseur de l’inutilité, de la dangerosité de continuer dans la même direction.

nage waza

Soigner la maladie

L’Aïkido nous amène à avoir un rapport différent au combat, qui est plus de l’ordre de la lucidité sur la situation, que de la réponse violente et immédiate par action réflexe à une agression. C’est cette attitude que l’on peut qualifier de sagesse, acquise par les années de travail sur le corps, qui en est le résultat.
Celui qui agresse est en quelque sorte considéré comme un individu qui a perdu le contrôle de lui-même, souvent simplement pour des raisons sociales ou éducatives. Un déclassé, un désaxé, un malade au sens psychique du terme en quelque sorte, qui malheureusement peut s’avérer préjudiciable pour la société, pour son entourage, qui au mieux, ne fait que troubler l’harmonie relationnelle entre les personnes, et au pire, provoque des dégâts incommensurables sur autrui. Il ne s’agit pas de punir le « malade », ni d’excuser la maladie que l’on justifierait au nom du principe de la contamination sociétale, mais de trouver le moyen de sortir de la situation sans être contaminé soi-même. L’Aïkido est une formation pour tous, et son rôle est plus vaste que ne le pensent en général beaucoup de personnes. Souvent il apporte un soulagement, un apaisement même, à nos propres difficultés ou habitudes d’ordre psychologique, il permet par le moyen d’un apprentissage à la fois rigoureux et plaisant, de retrouver la force intérieure et la voie juste, de manière à faire face à ce genre de problème.
Lors de l’entraînement, si la projection arrive à la fin de la technique, elle n’est jamais une fin en soi. On pourrait la considérer parfois comme une signature, et comme une libération de Tori autant que de Uke.
Une bonne projection demande une très bonne technicité mais surtout une bonne coordination de la respiration entre les partenaires. Il est important de ne jamais forcer un pratiquant à chuter coûte que coûte. On doit être capable de sentir, même au dernier moment, si notre partenaire est dans la capacité d’effectuer une chute correcte ou non, sinon c’est l’accident et nous en serons responsables. Tout dépend du niveau du partenaire, de son état « ici et maintenant » ; si la moindre tension ou la moindre peur se manifeste au tout dernier moment, il est impératif de la sentir, de la ressentir, et de permettre à notre Uke de se relaxer pour pouvoir chuter sans danger. Parfois il vaudra mieux abandonner l’idée de projection et proposer un amené au sol efficace et pourtant tout en douceur, même si l’ego de certains restera toujours insatisfait de n’avoir pu se montrer aussi brillant qu’il l’aurait souhaité. Mais c’est en agissant ainsi qu’on aura permis à des débutants de continuer sans peur. C’est grâce à la confiance qu’ils auront acquise avec leurs partenaires qu’ils seront amenés à persévérer. Ils auront constaté qu’on les estime à leur juste valeur, que l’on respecte leurs difficultés, leur niveau, que la peur qu’ils ont eue n’est pas un handicap à la pratique, au contraire, elle permet un dépassement de ce qu’ils croyaient être leurs incapacités, leurs limites. Ils constatent avec plaisir qu’ils ne sont pas des cobayes au service des plus avancés, mais qu’avec quelques efforts, ils seront capables de les rejoindre ou même de les dépasser s’ils en ont le désir.
Les plus anciens doivent être là pour permettre aux plus nouveaux de constater que la chute est un plaisir lorsque la projection est faite par quelqu’un de techniquement capable de la conduire de manière qu’elle allie douceur et harmonie, et donc de façon sûre. Tsuda Senseï raconte comment agissait O Senseï Ueshiba Morihei pendant les séances qu’il conduisait :
« Si âgé de plus de quatre-vingts ans, petit de taille, il projetait une bande d’assaillants, jeunes et vigoureux, aussi facilement que comme si c’était des paquets de cigarettes, cette force extraordinaire n’était nullement la force, mais la respiration. Il demandait, tout en caressant sa barbe blanche, et se penchant soucieusement vers eux, s’il ne leur avait pas fait de mal. Les assaillants ne se rendaient pas compte de ce qu’il leur était arrivé. Tout à coup, ils étaient transportés par un coussin d’air, voyaient la terre en haut et le ciel en bas, avant d’atterrir. On avait une confiance absolue en lui sachant qu’il ne ferait jamais de mal à personne. »(1) Ce comportement de O Senseï vis-à-vis de ses élèves doit servir d’exemple à chacun en fonction de son niveau car il nous conduit non vers le renoncement ou l’effacement mais vers la sagesse telle que l’exprime Lao Tseu : « Le sage est droit sans être rigide, incisif sans déchirer, direct sans être arrogant, brillant sans éblouir »(2)

nage waza régis soavi ukemis

Projection ou brutalité

L’Aïkido d’aujourd’hui semble osciller entre deux tendances principales, l’une voudrait aller vers la compétition et une vision sportive, l’autre cherche le moyen de se renforcer, de puiser dans les anciennes techniques de combat telles que le Jiu-jitsu une efficacité qui ne lui est plus reconnue.
Et si l’Aïkido se suffisait à lui-même ! Rien n’empêche de pratiquer d’autres arts, de faire du Théâtre ou de la Danse, du Iaido ou de la Boxe, mais cela ne sera en rien complémentaire. Il s’agit plutôt d’un enrichissement pour l’individu lui même, pour son propre développement. Peut-être comprendra-t-on plus tard, à nouveau, ce qui fait la richesse de notre Art.
Pourquoi faire des dojos d’Aïkido des lieux d’entraînement au combat de rue où l’efficacité devient la référence ultime. Le dojo est un autre monde dans lequel on doit pénétrer comme s’il s’agissait d’une tout autre dimension, car c’est bien de cela qu’il s’agit, même si peu d’élèves en ont conscience. Si les projections ne sont devenues que des contraintes, où est le rapport d’harmonisation mis en exergue par le fondateur et ses plus proches élèves, et dont on se réclame encore maintenant ? J’ai trop souvent vu des pratiquants affirmant leur ego en écrasant Uke à la fin d’une technique, alors que leur partenaire n’avait opposé quasiment aucune résistance jusqu’alors. Ou d’autres, opposant une résistance ultime alors que la technique est déjà finie du point de vue tactique, positionnement et posture de l’un comme de l’autre, obligeant Tori à appliquer de façon sévère et inutile une projection qui, de ce fait, devient très risquée pour Uke s’il n’est pas d’un niveau suffisant.
Quid des démonstrations préparées sous les auspices de maîtres auto-proclamés dont l’internet nous gave avec son lot de contorsions et de sauts périlleux, le tout agrémenté par les commentaires des visionneurs.
Alors que le projet soutenu par la pratique de l’Aïkido est d’une tout autre nature, vivre dans la contrainte quotidienne exercée par les comportements qu’engendre le type de société dans laquelle nous vivons, et pratiquer les arts martiaux pour apprendre à les « subir sans broncher », ou apprendre soi-même à contraindre les autres pour récupérer les quelques miettes de pouvoir qui nous sont laissées, n’est ce pas une absurdité totale ?

nage waza régis soavi ukemis

Un bouchon de champagne

Comme il le fait souvent dans ses livres Tsuda Senseï nous raconte son expérience et sa pratique avec O Senseï Ueshiba Morihei, en voici de nouveau un passage : « Il y a un exercice qui consiste à se laisser prendre un poignet par son adversaire qui le saisit et bloque à deux mains. Et alors on le renverse en arrière avec la respiration venant du ventre. Quand le poignet est bloqué par quelqu’un de très fort, il est impossible de bouger. Cet exercice a pour but d’augmenter la puissance de la respiration.
Un jour Me Ueshiba souriant, m’a présenté deux doigts de sa main gauche pour faire cet exercice. Je n’avais jamais vu quelqu’un le faire avec deux doigts. Je les ai saisis avec toute ma capacité. Et alors, pof, j’ai été projeté en l’air comme un bouchon de champagne. Ce n’était pas la force, car je n’ai senti aucune résistance physique. J’ai été simplement emporté par une bouffée d’air. C’était vraiment agréable et n’avait rien de comparable avec ce que font les autres pratiquants. » « Une autre fois qu’il était debout il me fit signe de venir. Je me plaçai devant lui mais il continuait de parler à tous. Cela dura assez longtemps, je me demandais si je devais rester là ou me retirer, quand d’un coup, j’ai été emporté par un coussin d’air et me trouvai au sol en une belle chute. Tout ce que j’ai constaté, c’était son kiai puissant et sa main droite qui, après avoir décrit un cercle, se dirigeait vers mon visage. Je n’ai pas été touché. On pourrait donner à cela n’importe quelle explication psychologique ou parapsychologique, mais toutes seraient fausses. Avant que je n’aie eu le temps de réagir par un réflexe quelconque, j’étais déjà projeté. Ce fameux coussin d’air, c’est la seule explication. »(3)
« Parler de décontraction en parlant d’Aïkido semble dérouter nombre de gens. Ils sont suffisamment contractés au départ et ils ont besoin de se contracter davantage pour se sentir bien.
Ce qu’ils cherchent, c’est la dépense physique et rien d’autre. Mon Aïkido est qualifié d’Aïkido doux. Il y en a qui l’aiment. Il y en a qui préfèrent l’Aïkido dur. J’ai entendu des réflexions. Quelqu’un a dit : « Le vrai Aïkido, c’est l’Aïkido dur. » Celui-ci a eu un poignet cassé et bloqué par là même durant un mois. À chacun son goût. Moi, j’arrête le coup lorsque je sens que l’adversaire est trop raide pour pouvoir chuter convenablement. Je sais réparer les poignets cassés, et même les côtes cassées. Si je sais réparer, c’est que j’ai du respect pour l’organisme vivant. J’évite la casse. Si l’on préfère la casse, on trouvera facilement des professeurs. »(4)
La puissance de la respiration est-elle comparable avec la force de coercition ? Quelle doit être l’orientation qu’il faut prendre ? C’est à chacun de décider de la direction qu’il veut suivre, personne ne doit nous forcer quelles que soient les bonnes raisons invoquées.

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« Harmonie ou Coercition et Échappatoire » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°6 en juillet 2021.

Notes :
1) Tsuda Itsuo, Le Non Faire, Le courrier du Livre, 1977, p. 18.
2) Lao Tseu, Le classique du tao et de ses vertus, Moundarren, 1993, p. 77.
3) Tsuda Itsuo, La voie du dépouillement, Le courrier du Livre, 1975, p. 140.
4) Ibidem p.148

Une immobilisation libératrice

Par Régis Soavi. 

Une immobilisation qui a pour perspective de débloquer, d’assouplir, de désengorger une articulation, n’est-ce pas un paradoxe voire un contresens ? C’est pourtant l’optique que nous avons dans l’École Itsuo Tsuda, car il ne s’agit pas de contraindre notre partenaire grâce à la coercition ou à une technique devenue redoutable à force d’entraînement en vue d’une efficacité future, mais plutôt de profiter de ce moment pour affiner notre sensibilité.

Retrouver la souplesse

L’École Itsuo Tsuda a suivi un chemin particulier en ce qui concerne les immobilisations. Au lieu d’être considérée comme un blocage absolu auquel il faut répondre par la soumission, et le plus vite possible, sous peine d’une douleur qui peut être parfois intense, je la vois comme une occasion d’assouplir les articulations, de leur rendre une mobilité perdue. Il y a une manière de travailler les immobilisations avec la respiration qui est beaucoup plus un accompagnement qu’un blocage. Quand les pratiquants y sont habitués ils n’ont plus aucunes craintes de se faire maltraiter, bien au contraire, Uke participe avec Tori à l’immobilisation en évitant de se raidir, en respirant plus profondément, afin d’améliorer ses capacités.
C’est l’art de visualiser la respiration (le ki) à travers le bras du partenaire qui permet d’entrer en contact avec la respiration de l’autre. Si le point de départ est la coordination du souffle (on inspire et on expire au même rythme que notre partenaire), c’est un premier pas qu’il ne faut pas négliger car toute la suite en dépend. Au début, et même pendant de nombreuses années malheureusement, tout ce que l’on arrive à faire c’est de tordre le bras pour contrôler l’autre, au risque d’abîmer l’articulation. Mais petit à petit, si on est attentif, si on ne force pas, on peut commencer à sentir la circulation d’une énergie très concrète et en même temps très spéciale à travers le membre que l’on contrôle ainsi que dans tout notre corps. Certaines personnes en sont si étonnées qu’elles refusent d’y accorder l’importance nécessaire et risquent de passer à côté d’un événement majeur, de la possibilité d’approfondir ce que j’appelle leur respiration et donc de découvrir un des aspects primordiaux de notre art : l’harmonie. C’est précisément dans ces moments que je peux intervenir pour faire sentir aux personnes que leur sensation est bien réelle, que ce n’est pas une imagination,en les touchant elles-mêmes dans leur sensibilité grâce à une démonstration directe, sans discours théoriques. Je montre aussi parfois avec d’infinies précautions et la plus grande douceur comment il est possible, avec un partenaire déjà bien avancé, d’aller beaucoup plus loin, non seulement dans la visualisation mais aussi dans la sensation concrète que l’on peut lui communiquer en faisant sentir le chemin que prend cette énergie révélatrice de sensations. Lorsque l’on est attentif et sans idées préconçues, bien vide en quelque sorte, et bien concentré en même temps, on peut avoir la sensation de parcourir, comme sur un chemin, une grande partie du corps. On commence à partir de l’extrémité de la main, on suit jusqu’à l’épaule, on rejoint, toujours avec la sensation, la colonne vertébrale et on glisse tout doucement vers la troisième lombaire, qui est la source du mouvement, de l’activité, et est en relation avec le hara, la rizière de cinabre comme l’appellent les Chinois ou encore le troisième point du ventre dans le Seitai. Cela est possible grâce à une perception qui peut nous sembler toute nouvelle, alors qu’elle est simplement une capacité du corps que nous utilisons peu ou pas, oubliée qu’elle est, à cause du raidissement physique et mental, piètre voire dramatique résultat obtenu du fait de tant d’années où se sont exercés les contrôles du conscient, du volontaire, comme de la raison, sur notre involontaire, notre compréhension intuitive, sur les racines mêmes de notre vie.

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On rejoint la colonne vertébrale et on glisse tout doucement vers la troisième lombaire, qui est la source du mouvement en relation avec le hara.

Faire circuler le ki

Retrouver au plus profond de nous-mêmes comment faire circuler le ki, comment le pacifier, est une recherche qui a toujours été suscitée par les plus grands maîtres. Ce n’est surtout pas une démarche qui vise à enthousiasmer les personnes en quête de merveilleux, mais plutôt une approche orientée vers une réalité vérifiable que l’on a la possibilité de rejoindre pour peu que l’on s’y intéresse sans à priori. C’est la visualisation, l’attention, la souplesse dans l’exécution des techniques, ainsi que la sensibilité, qui permettent de travailler dans cette direction. Un grand nombre d’arts en Orient, utilisant parfois un nom différent pour citer cette quête, sont à même d’en démontrer la valeur : le Tai Chi, le Qi Gong entre autres pour la Chine, au même titre que le Kyudo, le Shiatsu ou le Seitai au Japon. Si par ailleurs on se renseigne, on trouvera nombre de civilisations de par le monde qui, sous différentes appellations, ont su conserver et mettre en avant cette dimension de grande valeur qu’est le ki.
Tout dépend de la direction que l’on prend dès le départ dans la pratique de l’Aïkido. Tsuda senseï nous le rappelait avec une certaine ironie lorsqu’il citait son maître : « Maître Ueshiba ne cessait de répéter que l’Aïkido n’est pas un sport, ni un art de combat. Mais aujourd’hui, il est partout considéré comme un sport de combat. D’où vient cette différence de conception aussi flagrante ? »(1). Tout en nous laissant réfléchir sur cette antinomie, ce paradoxe, il se gardait bien de nier l’efficacité de l’Aïkido lorsqu’il était pratiqué par O senseï lui-même. « Me Ueshiba immobilisait les jeunes pratiquants d’Aïkido par terre, uniquement en posant un doigt sur leur dos. Cela paraissait invraisemblable à première vue. Quelques années de pratique m’ont permis de comprendre que c’est bien possible. Il ne s’agit pas d’appuyer avec la force d’un doigt, mais d’y passer le kokyu, de diriger la respiration par le doigt. »(2)

L’esprit

Si l’on veut que l’immobilisation soit dans l’esprit dont parlait O senseï, celui qui consiste à nettoyer les articulations des scories qui les entravent, des tensions qui diminuent leurs capacités, alors la posture est de la première importance. O senseï considérait que la pratique de l’Aïkido était un Misogi c’est-à-dire qu’il s’agissait de se débarrasser des impuretés accumulées : «  La Terre a déjà été portée à la perfection… Seule l’humanité ne s’est pas encore pleinement accomplie. Et cela à cause des péchés et des impuretés qui ont pénétré en nous. La forme des techniques d’Aïkido est une préparation pour débloquer et assouplir toutes les articulations de notre corps. »(3) Pour contrôler les mouvements et réprimer un adversaire de manière à ce qu’il soit dans l’impossibilité de réagir, il suffit d’être solide, stable, d’avoir une bonne connaissance technique, et évidemment d’être déterminé. Par contre, pour qui veut agir de manière à rendre plus libre une articulation par exemple, c’est la sensibilité, la douceur, et une bonne connaissance des lignes qui relient le corps qui seront nécessaires. Rien ne pourra se faire sans l’accord et la compréhension de Uke, avec qui bien bien entendu il ne s’agit pas de jouer au guérisseur, au gourou qui sait tout, ou d’imposer subtilement « pour son bien » telle ou telle façon de faire. Il existe une autre connaissance que celle que nous délivre l’anatomie, celle-ci peut certes nous servir de base pour une compréhension minimale, mais en tant qu’amateurs, dans le meilleur sens du terme, c’est-à-dire passionnés par notre art, il est de première importance de ne pas se limiter à l’aspect proprement physique de la technique.

La posture

La posture de celui qui réalise une immobilisation de type Nikyo ou Sankyo, même si elle est par essence très concentrée, est encore plus exigeante si on veut aller plus loin. La démarche, l’attitude, la recherche changent notre corporalité et lui permettent d’acquérir une dimension différente, à la fois plus souple, plus fine, plus sensible. Il est indispensable de fusionner avec le partenaire, de s’adapter dans un premier temps à la posture de l’autre pour lui permettre de trouver sa place, de positionner son corps de manière à ce qu’il puisse recevoir le mieux possible le geste, l’acte qui permettra la détente, voire la libération attendue. Mais l’immobilisation ne commence pas au sol, déjà dans la saisie du poignet il doit y avoir une impossibilité de mouvement agressif de la part de Uke. Dans ce cas comme pour la plupart des techniques, la posture et le « Ma » (la distance) sont déterminants au même titre malgré tout que la douceur ferme de la prise.

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La posture et le « Ma » (la distance) sont déterminants.

Sentir l’autre

Si je parle de douceur c’est que nombre de débutants cherchent à travers la force ce qui est le résultat d’une longue pratique, d’une longue recherche. Bien souvent ils renforcent leur technique, à la poursuite de la puissance, en perfectionnant la précision, au détriment de la sensation que l’on peut avoir de l’ensemble du corps si, d’une part on a compris physiquement, au niveau du Hara, la circulation du Yin et du Yang, et si d’autre part, au lieu de profiter de l’aubaine pour satisfaire son ego, on s’est positionné dans une attitude, je dirai, de bienveillance envers son partenaire. Dire que l’Aïkido développe une meilleure compréhension de l’être humain est une banalité, dire que l’on perçoit mieux l’âme humaine nous fait entrer dans la sphère des mystiques, prétendre sentir ce qui se passe « dans le corps, dans l’esprit de l’autre » semble tout simplement délirant et hors de toute raison. Pourtant ce n’est pas si différent de ce que font des parents attentifs lorsqu’ils s’occupent de leur bébé nouveau-né. Tsuda Itsuo en donne un aperçu dans le chapitre 3 « Le bébé éducateur des parents », issu de son dernier livre Face à la science, dont voici un passage:
« Savoir bien traiter le bébé, c’est pour moi, le summum des arts martiaux.
En entendant ma réflexion, un Français a sursauté : « Comment est-il possible d’admettre une idée aussi saugrenue, bizarre et incompréhensible que d’associer le bébé avec les arts martiaux ? […]. » Évidemment, pour un esprit occidental, ce sont deux choses totalement différentes, sans aucun rapport. Les arts martiaux ne sont, au fond, que des arts de combat. Il s’agit d’écraser les adversaires, de se défendre contre les agressions. Si ton adversaire est là, tu fais un coup de pied de Karaté. S’il est plus près, tu appliqueras telle technique d’Aïkido. S’il t’empoigne par le vêtement, tu le projetteras avec une technique de Judo. Sinon, tu sors ton couteau et tu le plantes dans son ventre. Si tu peux sortir ton 6,35, c’est encore mieux. […] Il s’agit, en somme, d’accumuler les moyens et techniques variés et compliqués d’agressivité et de remplir l’arsenal. […] Cependant, au delà de ai uchi, il y a ai nuke, état d’esprit qui permet aux adversaires de passer à travers le danger de mort, sans se détruire mutuellement. Il n’y a que très peu de maîtres qui sont arrivés à cet état d’esprit dans l’histoire. L’Aïkido de Maître Ueshiba, d’après ce que j’ai senti, a été entièrement rempli de cet esprit de ai nuke, qu’il appelait de “non résistance”. Après sa mort, cet esprit a disparu, la technique seulement en est restée. L’Aïkido, à l’origine, voulait dire la voie de coordination du ki. Entendu en ce sens, ce n’est pas un art de combat. Lorsque la coordination est établie, l’adversaire cesse d’être adversaire. Il devient comme une planète qui tourne autour du Soleil selon son orbite naturelle. Il n’y a pas de combat entre le Soleil et la planète. Tous les deux sortent indemnes après la rencontre. La fusion est bénéfique et enrichissante aussi bien pour l’un que pour l’autre. […]
Si le bébé poussait des cris bien distincts, […] ce serait plus facile. Mais ce n’est pas le cas. Il n’y a que l’intuition des parents qui permet de distinguer ces nuances subtiles. C’est l’engagement total des parents qui sauve la situation. S’ils n’y attachent pas autant d’importance que s’ils étaient sous la pointe d’une arme blanche, s’ils sont distraits au point de ne penser qu’à sortir leur “poupée” pour la montrer aux autres : « Notre enfant est le plus beau bébé du département », personne d’autre ne peut les obliger.
Voilà des conditions qui associent le bébé aux arts martiaux. Ce n’est pas la peine d’énumérer bien d’autres conditions. Rien ne vaut l’expérience vécue. […] Un des rares domaines qui reste encore et qui exige ce total abandon du “moi intellectuel”, c’est le soin du bébé. Maintenir ce soin dans sa pureté, dans le sens de coordination du ki, c’est un travail colossal alors qu’il existe tellement de solutions de facilité qui sont monnaie courante. »(4)

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La douceur ferme de l’immobilisation permet d’assouplir les articulations.

Le Seitai

Sans ma rencontre avec le Seitai et surtout sans la pratique du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) je n’aurais jamais découvert des possibilités telles que celles que j’ai mentionnées. La pratique régulière du Mouvement régénérateur pendant des années est une des clés de l’approfondissement de ce que Tsuda Senseï appelait la respiration, cet art de sentir la circulation de l’énergie vitale qui n’est rien d’autre qu’une des formes que prend le Ki lorsqu’il se manifeste de manière concrète et sensible. Un des exercices que nous pratiquons lors des séances de Katsugen Undo se nomme Yuki et c’est une des pratiques du Non-Faire qui, bien conduite, permet de réaliser la fusion de sensibilité avec un partenaire. À charge pour chacun de l’utiliser dans la vie quotidienne et à fortiori dans l’Aïkido ou tout autre art martial. Si toutes les situations n’y semblent pas propices lorsqu’on débute, c’est à coup sûr une possibilité, un chemin à parcourir, qui me semble adéquat et que l’on peut découvrir, notamment dans les moments plus tranquilles comme pendant une immobilisation ou le zanshin qui la suit.
C’est le chemin que nous indiquait Tsuda senseï, le chemin que lui-même avait suivi sur les traces de ses maîtres Ueshiba Morihei pour l’Aïkido, Noguchi Haruchika pour le Seitai ou encore d’une autre manière ses maîtres occidentaux que furent Marcel Granet et Marcel Mauss – respectivement pour la sinologie et l’anthropologie – qu’il eut la chance là aussi de connaître personnellement.
Ce chemin, « le Non-Faire » ou « Wu wei » en chinois, n’a aucune limite ni profondeur définissable, chaque pratiquant doit faire sa propre expérience, vérifier où il en est, et accepter ses limites pour sans cesse approfondir au lieu d’accumuler.

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« Une immobilisation libératrice » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°5 en avril 2021.

Photos : Paul Bernas et Bas van Buuren

Notes
1) Tsuda Itsuo, La Voie des dieux, Le Courrier du Livre (1982), p. 58
2) Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre (1975), p. 106
3) Ellis Amdur, Hidden in Plain Sight: Tracing the Roots of Ueshiba Morihei’s Power, Freelance Academy Press (2018), p. 292, traduction École Itsuo Tsuda.
4) Tsuda Itsuo, Face à la science, Le Courrier du Livre (1983), p. 24 à 27

1 + 1 = 1 : La respiration

Par Régis Soavi. 

« « Qu’ils soient un ou plusieurs cela n’a aucune importance, je les mets tous dans mon ventre,» disait O senseï ». C’est avec cette phrase qu’Itsuo Tsuda senseï répondit un jour à une de mes nombreuses questions sur la pratique et notamment sur la manière de se défendre contre plusieurs partenaires.

Magie ou simplicité

Jeune aïkidoka je cherchais à m’abreuver à toutes les sources disponibles, et mes références je les trouvais chez Nocquet senseï, Tamura senseï, Noro senseï. Mais évidemment je les trouvais aussi chez celui dont je me sentais le plus proche : Tsuda senseï. En ce début des années soixante-dix, nous étions très friands d’anecdotes, sur les arts martiaux, sur les grands maîtres historiques, et sur O senseï Ueshiba Morihei en particulier. Nous allions d’ailleurs acheter les films en « super 8 » qui étaient disponibles, dans ce temple qu’était le magasin d’arts martiaux de la Montagne Sainte-Geneviève (à Paris), fascinés que nous étions par les prouesses de ce grand maître. Bien que profondément matérialiste, je n’étais pas loin de croire en quelque chose de magique, à des pouvoirs exceptionnels accordés à certains êtres plus qu’à d’autres. Tsuda Itsuo m’a fait redescendre sur terre, car ce qu’il nous montrait était très simple mais malgré tout, cela restait parfaitement incompréhensible. Les techniques qu’il nous montrait, je les connaissais bien déjà, mais il les faisait avec une telle simplicité, une telle facilité que j’en étais perturbé, et cela ne faisait que renforcer mon désir de continuer à pratiquer pour découvrir les « secrets » qui le lui permettaient.

Son leitmotiv : la respiration

Respiration, Non-Faire
Les entraînements à plusieurs ont pour objectif de nous porter dans la direction du Non-Faire.

Lorsqu’il parlait de respiration il fallait entendre le mot KI, c’était la traduction qu’il avait choisie pour exprimer ce « non-concept » qui est si commun, et si compréhensible de manière immédiate au Japon, mais si difficile à saisir en Occident. Il expliquait qu’on pouvait réaliser l’unité primordiale lorsqu’on unit sa respiration avec son ou ses partenaires. La respiration devient le support physique, l’acte concret qui permet de s’unifier avec les autres. Elle agit physiquement comme une sorte de contrainte douce sur le corps des partenaires. Nous connaissons tous ce dont je parle, ce n’est absolument pas mystérieux. Il y a des personnes qui sont capables de rendre les autres mal à l’aise, d’autres qui savent s’imposer, imposer leur respiration, laissant parfois leur correspondant dans l’incapacité de prononcer une parole. Dans les arts martiaux, et c’est particulièrement visible dans l’art du sabre, il s’agit de désynchroniser le souffle de manière à surprendre l’adversaire, à le déstabiliser. Le moment crucial dans bon nombre de cas étant celui où le début de l’inspiration de celui qui fait face correspond à la fin de l’inspiration de l’autre, autrement dit au début de son expiration. On frappe pendant cet intervalle entre expire et inspire. Ce moment que l’on appelle  »l’intermission respiratoire » est le moment idéal pour déployer sa force physique dans un combat, et vaincre l’adversaire. Il en va tout autrement en Aïkido où ce même instant permet d’entrer dans le souffle du partenaire, dans cette voie qu’est la voie de l’harmonie, où il s’agit d’unifier les souffles, d’arriver à un souffle commun.

Pratiquer avec un partenaire comme s’ils étaient plusieurs

respiration, technique, calme
Le calme intérieur commence par le fait de bien connaître les techniques.

Pour commencer il est plus simple de pratiquer avec un seul partenaire, mais il est important de ne pas se fixer sur lui, de rester disponible à d’autres interventions. Cette disponibilité, on y parvient grâce au calme intérieur, et cela commence par le fait de bien connaître les techniques, et de ne pas s’affoler. Il faudra malgré tout quelques années pour être tranquille dans de telles circonstances, et c’est pourquoi il ne faut pas attendre pour commencer à travailler dans cette direction. Je dirais que, pratiquer avec plusieurs partenaires, plus qu’une performance à exécuter, représente pour moi une orientation pédagogique, l’Aïkido est un tout, on ne peut pas le découper en tranche. Il s’agit d’une pédagogie globale et non d’un enseignement de type scolaire sanctionné par des notations et des examens. Déjà, chaque fois que le groupe de pratiquants se retrouve en nombre impair, on peut en profiter pour travailler à trois, mais cela ne suffira pas pour acquérir les bons réflexes, la bonne attitude à adopter. Chaque fois que le groupe le permet, c’est-à-dire s’il n’y a pas trop de différences de niveaux, on peut faire pratiquer tout le monde par groupe de trois, voire quatre partenaires.
Si les deux partenaires saisissent Tori ensemble, et à deux mains, c’est la technique et la capacité de Tori à concentrer la puissance dans le hara grâce à la respiration qui sera déterminante, la souplesse des bras et des épaules permettra de faire circuler l’énergie, le ki, jusqu’au bout des doigts, et de le faire jaillir au-delà, entraînant la chute des partenaires sur les tatamis. Mais si on travaille avec des attaques en alternance, la difficulté la plus grande n’est pas dans le fait de faire les techniques, mais surtout dans le rôle de Uke.
En effet Uke, bien trop souvent, ne sait pas comment se comporter, et il attend son tour pour attaquer. Mon enseignement consiste donc aussi, à montrer comment se positionner, comment trouver l’angle d’attaque ; je joue dans ce cas le rôle de Uke, exactement comme dans les anciens koryu. Je montre comment tourner autour de Tori, comment sentir les failles dans sa respiration, dans sa posture, et comment Tori peut utiliser un partenaire contre l’autre, je le fais lentement de manière à ce que Tori ne se sente pas réellement agressé mais plutôt dérangé dans ses habitudes, dans sa mobilité ou son incapacité à bouger en harmonie. Les formes de l’attaque doivent être très claires, il ne s’agit pas de démontrer la faiblesse de l’autre mais de lui permettre de sentir ce qui se passe autour de lui sans avoir besoin de regarder ou de s’agiter, mais par contre, en développant sa capacité sensitive. Il ne doit pas s’attacher à la contrainte que lui impose chaque saisie mais au contraire, réaliser qu’elles peuvent être l’occasion d’un dépassement et même, une aubaine.

La valeur du déplacement

Les déplacements acquièrent une valeur toute spéciale lorsqu’il y a plusieurs personnes autour de nous. Si on regarde la circulation automobile sur une autoroute à une heure de pointe du haut d’un pont qui la surplombe on sera très étonné de voir à quel point les véhicules se frôlent, se dépassent, ralentissent, accélèrent, et même changent de file dans une sorte de ballet qui pourtant n’est régi par aucune instance supérieure, mais bien réellement par chaque conducteur. On pourrait s’attendre à une quantité énorme d’accidents, ou au moins de froissements de tôle en quelques minutes, et pourtant il n’en est rien, tout se passe bien. Il existe bien sûr des accidents, mais très peu, relativement à ce que l’on peut imaginer ou voir du haut de notre observatoire.
Si lorsqu’on pratique avec plusieurs partenaires on met autant de concentration, d’attention et de respect de l’autre que lorsque l’on conduit un véhicule quel qu’il soit, comme il s’agit de notre corps – et non d’une extension de la conscience de ce corps, comme cela peut l’être avec une voiture – cela devient beaucoup plus facile. Je le répète : il est nécessaire d’avoir une bonne technique, de ne pas être apeuré par ce qui se passe, mais tranquille et sûr de soi, tout en étant vigilant et conscient de ce qui se bouge tout autour de nous. La différence avec l’exemple que je viens de donner est que les partenaires cherchent à nous toucher, nous frapper, ou nous immobiliser, contrairement aux véhicules qui s’évitent les uns les autres. Or au même titre que la voiture par exemple – qui par anthropotechnie devient comme une extension de notre corps, dont nous connaissons, dont nous avons conscience des dimensions, au centimètre, voire au millimètre près –  il s’agit de saisir l’opportunité de sentir notre sphère, non plus comme un rêve, une idée, un fantasme, une imagination, ou un délire ésotérique inventé de toutes pièces par quelque mage ou charlatan, mais bien comme une réalité concrète accessible à tous, puisque nous en sommes déjà capables en voiture si nous sommes suffisamment attentifs. Il s’agit alors de jouer avec cette sensation, cette extension : à peine les sphères se frôlent-elles, que déjà, elles s’étendent, se rétractent, se déplacent sans cesse, répondant aux besoins sans qu’il y ait un recours au système volontaire. C’est le travail de l’involontaire, du spontané, comme si les déplacements se faisaient tout seuls de manière exacte et avec facilité. C’est alors que l’on est dans la pratique du Non-Faire, ce fameux non-agir, le wu-wei chinois, ce qui semblait mythique devient réalité. Les entraînements à plusieurs ont cet objectif, de nous porter dans la direction du Non-Faire. Cette pratique peut se faire au milieu d’une foule, dans un grand magasin un jour de soldes, ou de manière plus quotidienne dans le métro pour les citadins. Le jeu consiste à sentir comment bouger, comment se déplacer, comment réussir à passer dans les interstices laissés vides entre les personnes.
O senseï était là aussi un maître dans cet art du déplacement au milieu des foules. Ses Uchi deshi se plaignaient de ne pas réussir à le suivre au milieu de l’affluence, lorsqu’ils devaient prendre le métro pour l’accompagner à une démonstration ou lorsqu’ils devaient partir en train avec lui. Ils étaient pourtant jeunes et vigoureux mais avaient d’énormes difficultés à se déplacer dans l’encombrement de la gare alors que lui, très âgé et plutôt frêle à la fin de sa vie, se faufilait dans la multitude à une vitesse surprenante.

Unifier la respiration
Il s’agit d’unifier les souffles, d’arriver à un souffle commun.

Recréer un espace autour de soi

L’art de se fondre dans la foule, de passer inaperçu, peut être une disposition naturelle, ou une déformation – parfois due à un traumatisme – d’où résulte une souffrance : être la personne que l’on ne voit pas, celle que l’on ne remarque pas, qui devient invisible. Mais cela peut aussi être aussi un art, et il semble que là encore O senseï Ueshiba Morihei excellait. Parfois il est nécessaire de fondre, de se fondre dans une foule par exemple, de s’effacer pour passer inaperçu. Notre sphère devient comme transparente dans ce cas, mais elle reste à la fois très présente, cohérente, stable, et puissante. Il se crée autour de la personne un espace vide difficilement franchissable, il est donc délicat voire malaisé de l’attaquer et même simplement de s’en approcher. J’ai eu l’occasion de vivre cela pendant les démonstrations avec mon maître Tsuda senseï, mais je crois que c’était encore plus parlant après les séances, lorsque nous prenions un café ou un thé tous ensemble au dojo juste devant les vestiaires où on avait pu dégager un petit endroit. Il y avait une grande table basse et nous étions tous assis autour, plus ou moins collés les uns aux autres, sauf autour de senseï. Là il y avait toujours un espace de chaque coté qui semblait infranchissable, et ce n’était pas seulement le respect qui nous empêchait de nous y asseoir. Il y avait un vide très concret, très réel, solide comme un rocher. Tsuda senseï semblait ne jamais y prêter attention, il buvait son café, discutait, racontait des histoires puis au bout d’une petite demi-heure voire plus, il se levait et partait. Mais le vide restait : même si nous restions un peu plus longtemps parfois, personne n’occupait la place vacante, quelque chose persistait à cet endroit. C’est ce que j’appelle l’art de créer un espace infranchissable autour de soi, on peut difficilement travailler cet art, c’est plutôt une capacité qui émerge naturellement, qui survient lorsqu’on devient indépendant, autonome, lorsque on a dépassé le stade du premier apprentissage ou que le besoin s’en est fait sentir.

L’un et le multiple

Ce qui pose problème ce n’est pas la multiplicité des attaques, mais notre capacité à rester calme en toutes circonstances. Qui peut y prétendre, et n’est-ce pas un mythe ? Si les attaques sont conventionnelles, ou prévues à l’avance, comme une sorte de ballet, on sort du rôle pédagogique de l’Aïkido. Il ne s’agira que de la répétition de gestes, que l’on peut affiner ou rendre plus esthétique, certes, mais dépourvus de profondeur. Il s’agira d’un spectacle, aussi professionnel soit-il, aussi admirable soit-il, il ne concerne plus l’Aïkido, qui aura perdu je pense sa valeur de changement en profondeur de l’être humain.

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« 1+1= 1 : La respiration » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°4 en janvier 2021.

Photo : Paul Bernas, Jérémie Logeay

Reishiki : une partition de musique

Une fois n’est pas coutume, nous vous proposons aujourd’hui de découvrir un article de Régis Soavi dans un magazine payant. Cet article est paru dans la revue Yashima numéro 7 de mars 2020, que vous pouvez trouver encore en vente en version digitale à 6,90€ ou en version papier à 8,90€. Dans ce numéro très riche, vous trouverez un autre article de Régis Soavi sur l’étiquette Vivre Seitai

Régis Soavi : récitation du Norito, d’origine Shinto, Misogi No Harae qu’il récite quotidiennement lors des séances d’Aïkido. Calligraphie de Tsuda Itsuo Senseï 看脚下 (Regardez sous vos pieds).

Dans notre relation au dojo il est très souvent question de Reishiki (l’étiquette). Dès notre premier contact avec les arts martiaux, dès que nous pénétrons dans un dojo, nous voyons des personnes s’incliner de manière très respectueuse à l’entrée puis se saluer entre elles, ou parfois en direction du Kamiza après avoir pris une arme. Chaque école a ses règles de bonne conduite, comme elle a son savoir-faire. En Occident certaines de ces règles sont même parfois affichées à côté de la porte, ne demandant qu’à être respectées. Ce qui n’est pas toujours le cas, car nombre de personnes y répugnent sous prétexte de religiosité, de modernité ou même parfois parce qu’elles y voient un côté trop militaire ou sectaire. Pourtant notre société a ses protocoles, ses usages. Tout le monde se lève quand la Cour entre au sein du tribunal, les acteurs et musiciens s’inclinent devant leur public au même titre que l’on se lève lorsque est joué l’hymne national ou l’hymne européen.
Le respect qui est demandé dans un dojo est plus qu’une coutume d’origine orientale, qu’elle soit japonaise ou chinoise. Il ne s’agit pas de jouer un rôle, de  »faire comme au Japon », d’être strict et irréprochable, voire rigide dans le respect scrupuleux des règles de bienséance. Reishiki engage tout notre être. La plupart d’entre nous avons perdu l’habitude de nous incliner devant qui ou quoi que ce soit : le shake-hand, la bonne poignée de main, la bise, ou d’autre rituels plus modernes ont remplacé ce qui ressemblait trop souvent à un rapport de pouvoir sur des inférieurs, exigé de la part de supérieurs hiérarchiques.
Avant de comprendre, comme me l’avait enseigné mon maître Tsuda Itsuo Senseï, que le salut entre partenaires, que l’on soit debout ou à genoux, est à la fois une manière d’unifier, de coordonner le souffle et de saluer la vie dans l’autre, il m’a fallu du temps, beaucoup de temps même. Si nous l’acceptons comme une bonne pratique, nous sommes souvent loin de sa compréhension vécue par nos sens. Reishiki pourtant est la partition du merveilleux morceau de musique qu’est la pratique de l’Aïkido. La partition nous donne la mesure, le tempo, les notes sont écrites sur la portée et sont ainsi plus faciles à trouver, mais tout reste à jouer. Bien évidement il faut connaître la clef : sol ? ut ? ou fa ? Et dans quelle position ? De quel instrument joue-t-on ? Comment allons-nous le jouer ? Presque tout semble possible mais on ne peut quand même pas faire n’importe quoi. Un expert, un grand maître lui, est capable de jongler avec les notes, d’y ajouter des improvisations, d’accélérer un tempo dans telle partie, de ralentir dans une autre. D’insister sur une cadence, d’en supprimer une ou de la raccourcir. Comme un maître d’Aïkido improvise face à son partenaire, unifie son souffle avec lui et bouge de manière non conventionnelle, créant par là même comme un ballet à la fois esthétique et redoutable. Noro Masamichi Senseï nous en faisait la démonstration à chaque séance, dans les années soixante-dix, alors que j’étais encore un jeune instructeur très inexpérimenté.

Reishiki : simplement un rituel ?

Le côté cérémonial nous permet d’accéder au sacré sans nous condamner au religieux, de telle manière que le profane lui-même acquiert ses lettres de noblesse et devient sacré lui aussi.
Un musicien classique se prépare avant de commencer à jouer, il accomplit un certain nombre de fois des actes que l’on pourrait qualifier de rituels. Il accorde son instrument ou simplement en vérifie la justesse, exécute des exercices d’assouplissement, de mémorisation pour des passages difficiles, comme nous-mêmes prenons soin de notre posture, de notre corps, et vérifions notre tenue, keikogi, ceinture, hakama, toute cette attention fait partie intégrante du soin que nous apportons à la pratique de notre art.
Reishiki permet de structurer la pratique, à travers les différents rituels et leur répétition, on a ainsi la possibilité de concentrer l’attention grâce au soutien régulier qu’ils apportent. Ils sont aujourd’hui rares, tout au moins en Europe, les dojos où les pratiquants s’occupent du ménage quotidien, du nettoyage des sanitaires, du rangement des vestiaires, ou des keikogi de prêt pour les débutants, etc. En fait ils agissent comme des Uchi deshi d’une autre époque. Il est devenu difficile de faire passer ce message à de jeunes générations pour qui l’apprentissage est souvent devenu une corvée dont il faut se débarrasser le plus vite possible.

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Vivre Seitai

Une fois n’est pas coutume, nous vous proposons aujourd’hui de découvrir un article de Régis Soavi dans un magazine payant. Cet article est paru dans la revue Yashima numéro 7 de mars 2020, que vous pouvez trouver encore en vente en version digitale à 6,90€ ou en version papier à 8,90€. Dans ce numéro très riche, vous trouverez un autre article de Régis Soavi sur l’étiquette Reishiki : une partition de musique.

Seitai : philosophie ou thérapeutique ?

« Le Seitai a, avant tout, affaire à l’individu dans son individualité, et non à un homme moyen statistiquement établi. La vie elle-même est invisible, mais en se manifestant chez les individus, elle donne lieu à une infinité de formules différentes » (Tsuda Itsuo)

Seitai Kyokai Tokyo
Seitai Kyōkai de Tokyo 整体協会. Séance de Katsugen Undō vers 1980.

Le Seitai, et son corollaire le Katsugen undo, sont reconnus au Japon depuis les années 1960 par le Ministère de l’éducation (aujourd’hui Ministère de l’éducation, de la culture, des sports, de la science et de la technologie) comme un mouvement d’éducation. Ils n’y sont pas reconnus comme une thérapeutique – qui, elle, serait reconnue par le ministère de la santé. L’ambiguïté entre les deux reste pourtant entretenue par un grand nombre de ses divulgateurs.
Depuis la publication pendant les années soixante-dix de l’œuvre de Tsuda Itsuo, le Seitai fait rêver dans les rangs des nombreuses personnes qui s’intéressent aux techniques New-age, Orientalistes ou autres. Tantôt on s’improvise technicien, tantôt on rajoute des «ingrédients séducteurs» comme l’écrivait lui-même Tsuda senseï. Il est temps de mettre un peu d’ordre, de tenter de remettre tout cela au clair, et pour cela il suffit de se référer tant à l’enseignement de Tsuda Itsuo qu’aux textes originaux du créateur de cette enseignement, de cette science de l’humain, de cette philosophie.

Noguchi Haruchika senseï

Ce Japonais, fondateur de l’Institut Seitai, est l’auteur d’une trentaine de livres dont trois ont été traduits en anglais. Il est aussi le découvreur des techniques qui permettent le déclenchement du Mouvement régénérateur en tant que gymnastique du système involontaire. Très jeune, il découvre qu’il a une capacité qu’il pense unique et « extra-ordinaire » : celle de «guérir les gens». Cette capacité, il la découvre lors du grand tremblement de terre de 1923 qui ravage la ville de Tokyo, en soulageant une voisine qui souffre de dysenterie, simplement en posant sa main sur son dos. Très vite la rumeur se répand, et les gens se précipitent à l’adresse de ses parents pour recevoir des soins. Lui, se contente de poser les mains sur les personnes qui repartent soulagées de leurs maux. Il commence alors une carrière de guérisseur, il n’a alors que douze ans, sa réputation prend une telle ampleur qu’à l’âge de quinze ans il ouvre son premier dojo à Tokyo même. Mais Noguchi senseï se pose des questions : quelle est la force qui agit lorsqu’il pose les mains et pourquoi lui seul détient ce pouvoir ? Au lieu de profiter de ce qu’il pense être un don et d’en encaisser les bénéfices, il cherche, s’interroge, commence à étudier comme autodidacte. Il va pendant des années chercher des solutions aux problèmes que lui posent ses clients à travers les techniques qui proviennent de l’acupuncture de l’ancienne médecine traditionnelle chinoise qu’il étudie avec son oncle, des médecines japonaises (kampo), les shiatsu, les kuatsu, et même l’anatomie à l’occidentale, etc. Sa renommée est telle qu’il est même connu et reconnu à l’international. Il rencontrera d’ailleurs par la suite nombre de thérapeutes dont certains sont déjà, ou deviendrons, célèbres, comme Masahiro Oki, le créateur de l’Oki-do Yoga, ou Akinobu Kishi senseï, créateur du shiatsu Sei-ki, ou encore, plus connu en France, Moshé Feldenkrais, avec qui il échangera de nombreuses fois. Mais déjà il a compris que cette force qu’il sent en lui ne lui appartient pas en tant qu’individu, et qu’elle existe en revanche chez tous les êtres humains et c’est ce qu’il appellera plus tard la force de cohésion de la vie.

Le Seitai : une vision global

C’est dans les années cinquante que Maître Noguchi change complètement d’orientation. À travers son expérience pratique et ses études personnelles, il arrive à la conclusion qu’aucune méthode de guérison ne peut sauver l’être humain. Il abandonne la thérapeutique, conçoit l’idée de Seitai et le Katsugen undo. Déjà à l’époque il déclare : «la santé est une chose naturelle qui ne requiert aucune intervention artificielle. La thérapeutique renforce les rapports de dépendance. Les maladies ne sont pas des choses à guérir, mais des occasions dont il faut profiter pour activer l’organisme et le rééquilibrer», tous thèmes qu’il reprendra plus tard dans ses livres. Il décide donc d’arrêter de guérir les personnes et de propager le Katsugen undo, ainsi que yuki, qui n’est pas la prérogative d’une minorité, mais un acte humain et instinctif.
L’aboutissement des recherches que fit Noguchi Haruchika senseï nous porte à voir le Seitai comme une philosophie – et donc non comme une thérapeutique– et c’est lui-même qui le définissait ainsi dans ses livres. Cela ne veut pas dire que ce qu’il faisait et enseignait n’avait pas de conséquences sur la santé, bien au contraire puisque son domaine de compétence était au service des personnes et consistait à permettre aux individus de vivre pleinement. Malgré cela un certain nombre de personnes, tant à son époque qu’aujourd’hui, ont été dérangées par une opinion aussi radicale et cela entraîna pour celles qui ne voulaient voir et comprendre que selon leur propre opinion une confusion entre les genres. Il en résulta qu’elles privilégièrent le soutien aux personnes au détriment du réveil de l’être.[…]

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Fudoshin : l’esprit immuable

Par Régis Soavi. 

Il y a plusieurs manières d’envisager le travail en Jiyuwaza et chaque École a sa manière de le voir, de le pratiquer. L’École Itsuo Tsuda, quant à elle, en a incontestablement fait une des bases de son enseignement, de sa pédagogie.

Jiyuwaza :  « Le mouvement libre »

Tsuda senseï, bien que japonais, n’utilisait que très rarement des termes techniques de sa langue natale. Intellectuel d’une grande finesse, écrivain et philosophe, conférencier et technicien Seitai, il accordait une très grande importance au fait d’être, si possible, toujours bien compris. Aussi, comme il maîtrisait parfaitement la langue française, il utilisait uniquement celle-ci pendant les séances d’Aïkido. Pour moi qui suivais à l’époque tous les senseï qui passaient en France c’était assez curieux de l’entendre expliquer une technique ou la montrer sans même en dire le nom en japonais. Certains élèves qui ne connaissaient que son Aïkido en avaient par contre l’habitude, et n’étaient aucunement choqués. J’ai personnellement gardé l’usage d’utiliser les noms japonais, comme moyen de communication dans mon enseignement, uniquement lorsque c’est indispensable, et c’est devenu une tradition dans nos dojos. C’est pourquoi dans notre École, ce que nous appelons le « mouvement libre » à la fin de chaque séance, juste avant de faire le kokyu ho, est un exercice que l’on pourrai appeler  » Jiyuwaza ». C’est une sorte de randori léger et c’est un moment très important, car les espaces entre les personnes sont réduits du fait que tout le monde bouge en même temps dans tous les sens, et que chacun agit comme il veut au gré de son inspiration, en fonction de son partenaire, ou de l’angle dans lequel il se trouve par rapport à l’autre. Parfois, sans transition, tout en continuant l’exercice et sans que personne ne retourne s’asseoir, je fais changer les partenaires. Puis, après quelques minutes, de nouveau, je dis « changer », puis enfin, j’annonce avec un sourire « bagarre générale ! » et là c’est la joyeuse mêlée, où tout un chacun est à la fois uke et tori, à tour de rôle et en même temps, cela tient du capharnaüm mais de façon légère, de manière que personne ne se blesse, et pourtant il est important que chacun donne son maximum en fonction de son niveau. C’est un exercice important que je fais souvent travailler à l’occasion des stages où il y a beaucoup de monde car il donne la mesure de ce que nous sommes capables de faire dans une situation embrouillée. Il est primordial que les attaques portées ne soit pas violentes, qu’elles ne provoquent pas la peur, mais qu’elles soient suffisamment appuyées de manière que l’on sente la continuité du ki dans le geste. Si elles sont superficielles ou hésitantes on perd son temps, ou on s’illusionne sur ses capacités. C’est un apprentissage difficile, qui lui aussi prend des années, mais il a une grande importance pédagogique, c’est pourquoi nous pratiquons « le mouvement libre » à deux quotidiennement à la fin de chaque séance.

Encore une fois la sphère

mormyridae
Mormyridés : en transformant les impulsions électriques en son, puis en tracés, on a une image de la sphère de ces poissons

C’est en regardant un documentaire sur l’évolution que m’avait envoyé un de mes élèves pendant le confinement que, comme lui, j’ai été stupéfait de découvrir la représentation imagée de la sphère qui entoure un poisson très spécial faisant partie du groupe des Mormyridés. Bien que connus depuis la plus haute Antiquité car, curieusement, ils ont souvent été représentés sur les fresques et bas-reliefs ornant les tombes des pharaons, on vient de leur découvrir des qualités remarquables. Ce sont des poissons ayant un squelette osseux, ce qui déjà est plutôt rare, qui en plus de cette particularité possèdent des facultés singulières. Ils chassent et communiquent grâce aux impulsions électriques, envoyant de légères décharges électriques (entre 5 et 20 V) extrêmement brèves, moins d’une milliseconde, qui sont répétées à un rythme variable et sans interruption de plus d’une seconde. Un organe particulier produit ce champ électrique qui entoure le poisson. En transformant les impulsions électriques en son, puis en tracés, on peut par la suite en avoir une image comme celle de la page ci-contre, et on peut ainsi visualiser la sphère de ces poissons, qu’ils peuvent aussi utiliser comme système de défense. Grâce à ce champ ils peuvent faire la différence entre un prédateur, une proie ou l’un de leurs semblables. Lorsqu’un prédateur pénètre dans ce champ il le déforme, et cette information est immédiatement communiquée au cervelet. Le cervelet chez eux est nettement plus volumineux que tout le reste du cerveau. Cette capacité de produire et analyser un courant électrique faible leur est utile pour s’orienter dans l’espace, et leur permet de localiser des obstacles, de détecter des proies, même dans une eau trouble ou en l’absence de lumière.

Une représentation mentale ou une fonction du cervelet

La sphère chez l’être humain n’est peut-être qu’une représentation mentale des capacités inconscientes qu’il possède – nous le saurons peut-être dans plusieurs années ou siècles – mais cela n’enlève rien à sa réalité, ressentie par le pratiquant d’arts martiaux, ni à son efficacité. Le ki, cette sensation énigmatique de notre propre énergie, de notre observation, de l’ambiance, que tous les peuples ont connu et transmis dans leurs cultures sans pouvoir lui donner une définition précise, pourrait bien être la réponse, certes considérée comme non scientifique, mais qui possède une réalité empirique attestée par l’expérience de nombreux maîtres, shamans, ou mystiques. Si nous cherchons des réponses du coté des sciences cognitives nous pouvons trouver des éléments qui, mis ensemble, donnent du corps à cette recherche.
Le cervelet joue un rôle important chez tous les vertébrés. Chez l’être humain son rôle est absolument primordial dans le contrôle moteur, qui est la capacité de faire des ajustements posturaux dynamiques et de diriger le corps et les membres dans le but de faire un mouvement précis. Il est déterminant aussi dans certaines fonctions cognitives et il est également impliqué dans l’attention et la régulation des réactions de peur et de plaisir. Il contribue à la coordination et la synchronisation des gestes, et à la précision des mouvements. Dans une attaque simultanée de plusieurs personnes, les arts martiaux – et l’Aïkido en particulier – doivent avoir préparé l’individu, grâce à la répétition et à la scénographie lors des kata ou dans les mouvements libres, à apporter les réponses nécessaires pour sortir de ce genre de situation. Lorsqu’il s’agit d’une question de survie, les « organes » que sont cervelet, thalamus, et système moteur extra-pyramidal doivent être prêts. L’apprentissage doit avoir été de qualité, incluant la surprise, l’attention et même une sorte d’appréhension, de manière que l’involontaire trouve où puiser dans ces expériences pour conduire les gestes justes.

Être comme un poisson dans l’eau

Jiyuwasa est comme une danse où l’involontaire est roi. Il ne s’agit pas d’être le chef tout puissant régissant des subalternes ou des faire-valoir, mais plutôt de pénétrer dans un monde subtil où la perception, la sensation nous conduisent. Comme le poisson cité plus haut il s’agit de sentir le mouvement de l’autre au moment où il se déploie et touche notre sphère, ne surtout pas partir avant, au risque que l’attaque change en cours de route, mais être dans une position, une posture, qui suscite un certain type de geste et donc de réponse. La technique ne doit pas être prévue ni prévisible, mais adaptable et adaptée à la forme qui tente de nous atteindre. Une relecture de Sun zi nous offre quelques citations de choix telle : « Si vous connaissez l’ennemi et vous vous connaissez, la victoire est assurée. Si vous connaissez le Ciel et la Terre, votre victoire sera totale. »1. Connaître, tout en ignorant ce qui va se passer : comment faire ? C’est par la fusion de sensibilité avec le partenaire que nous pouvons découvrir comment nous devons nous comporter, comment nous devons agir, réagir sans réflexion primaire, sans hésitation. Petit à petit une sorte de confiance naît de ce genre d’exercice où toutes les réponses sont possibles. C’est le moment d’aller plus loin, de demander à notre partenaire d’être plus subtil, plus opiniâtre aussi. Il doit chaque fois que cela est possible renverser les rôles et se présenter comme s’il était Tori plutôt que Uke.

regis soavi aikido fudoshin
Il s’agit de sentir le mouvement de l’autre au moment où il se déploie et touche notre sphère

Fudoshin

Lorsqu’on pratique avec plusieurs partenaires ou lorsqu’il s’agit de sortir du confort de la pratique quotidienne avec des personnes que l’on connaît, pour exprimer ce que certains appellent le potentiel, il se produit divers réactions de tension, le corps qui appréhende cette rencontre inhabituelle se raidit, et devient rigide. Tsuda Itsuo senseï nous apporte une réponse, ou plutôt effectue un décryptage de la situation à travers un texte de Takuan qu’il cite, tout en développant pour les Occidentaux que nous sommes, deux ou trois concepts qui nous éclairent sur le comportement et les ressources que nous devons trouver au plus profond de nous-mêmes.
« Comment sortir de cet état d’engourdissement, c’est le problème majeur de ceux qui sont dans le métier des armes. À ce propos, un texte, Fudôchi Shimmyô roku, la Sagesse Immobile, écrit par Takuan (1573-1645), un moine zen, donnant conseil à un des descendants de la famille Yagyû, chargée de l’enseignement du sabre auprès du shogounat Tokugawa, reste célèbre.
« Fudô veut dire immobile, dit-il, mais cette immobilité n’est pas celle qui consiste à être insensible comme de la pierre ou du bois. Il s’agit de ne pas fixer l’esprit, tout en allant en avant, à gauche et à droite, en bougeant librement, selon le désir, dans toutes les directions. » L’Immobilité, selon Takuan, est donc d’être imperturbable en esprit, il ne s’agit nullement de l’immobilité sans vie. Il s’agit de ne pas rester dans la stagnation, de pouvoir agir librement comme de l’eau qui coule. Lorsqu’on reste figé à cause de la fixation sur un objet, notre esprit, notre Kokoro est perturbé sous l’influence de cet objet. L’immobilité rigide est le terrain propice aux égarements. « Même si dix ennemis vous attaquent, chacun donnant un coup de sabre, » dit-il, « il suffit de les laisser passer, sans bloquer votre attention chaque fois. C’est ainsi que vous pouvez faire votre travail sans contrainte de un contre dix. » […] La formule de Takuan, c’est de vivre au présent, au maximum, sans être aucunement entravé par le passé qui fuit. »2
La maîtrise pour chacun d’entre nous, aussi relative soit elle, est toujours, quelles que soient nos capacités, nos difficultés, ou même parfois nos facilités, le résultat d’une vie de travail, et d’entraînement. Frédéric Chopin, alors qu’il venait de jouer par cœur quatorze préludes et fugues de Jean-Sébastien Bach, avait déclaré à une de ses élèves lors d’un cours particulier : « La dernière chose c’est la simplicité. Après avoir épuisé toutes les difficultés, après avoir joué une immense quantité de notes et de notes, c’est la simplicité qui sort avec son charme, comme le dernier sceau de l’art. Quiconque veut arriver d’emblée à cela n’y parviendra jamais ; on ne peut commencer par la fin. » 3
Que l’on soit Musicien, Artisan, Compagnon du devoir, Moine zen, ou Senseï d’arts martiaux, c’est la sincérité dans le travail et le plaisir partagé qui nous conduisent vers la simplicité, vers Fudōshin, l’esprit immuable.

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« Fudōshin : l’esprit immuable » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°3 en octobre 2020.

Notes :
1) Sun Zi, L’art de la guerre, Guy Trédaniel Éditeur, 2011, p. 69
2) Tsuda Itsuo, La Voie des dieux, Le Courrier du Livre, 1982, pp. 72-73
3) Guy de Pourtales, Chopin ou le poète, Gallimard, 1940, p. 145

Crédits Photos : Bas van Buuren et image extraite de « La fabuleuse histoire de l’évolution : le Rift Albertin » Arte France

 

Kakugo, sans rêve et sans peur

Par Régis Soavi. Cette article a été écrit fin mars 2020 pour la revue Aïkido Journal (No74)

Pour la première fois de son histoire, Tenshin, notre dojo à Paris, est fermé pour une durée indéterminée, comme tous les dojos de notre école (Milan, Rome, Turin, Ancone, Toulouse, Blois, Amsterdam, etc.). C’est d’autant plus exceptionnel que depuis son ouverture en 1985, le dojo ne s’était jamais arrêté. Il y a des séances tous les matins, toute l’année, sans distinction de vacances ou de jours fériés.

L’École Itsuo Tsuda est une école particulière puisque nous pratiquons l’Aïkido bien sûr, mais aussi le Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) qui peut se pratiquer tout seul, à la maison. Et puis pour un petit nombre d’élèves intéressés par le travail des anciennes koryu à l’origine de notre art, il y a aussi des séances consacrées aux armes de l’école Bushuden Kiraku Ryu. Cette école qui comprend de nombreux kata a dans son cursus d’enseignement la pratique du jujutsu à main nues, de la Naginata, du Kusarigama, du Bo, du Tessen, etc. Il y a aussi un travail sur d’autres techniques qui viennent des écoles de deux sabres, le Niten Ichi Ryu.

Malgré la fermeture des dojos, la pratique, à ma connaissance, n’a cessé pour personne ou presque. Certains pratiquent les kata d’armes chez eux mais surtout nous avons la chance d’avoir une première partie dans les séances d’Aïkido (une sorte d’Aïki-Taïso) que mon maître, Tsuda senseï, avait pratiquée chez O senseï, et qu’il appelait déjà « la pratique solitaire ». Cette première partie dure environ une vingtaine de minutes et peut se faire dans un espace réduit (équivalent à un seul tatami). Ce qui la différencie d’une gymnastique est qu’il s’agit d’un travail sur la respiration et sur la circulation du ki dans le corps. Par certains côtés, cela ressemble aux exercices que font certains pratiquants de Taï-chi-chuan avec, bien sûr, sa spécificité. Cette pratique solitaire peut ainsi se faire chaque jour. Je sais que des pratiquants profitent aussi de cet arrêt pour lire ou relire les livres d’Itsuo Tsuda (neuf livres aux éditions Le courrier du Livre – Trédaniel) mais aussi, comme je l’ai souvent conseillé, les grands auteurs et philosophes comme Tchouang tseu, Li tseu, Sun tzu, ou encore Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu.

kakugo
« Même si l’étalon est enfermé dans l’écurie, il est encore capable de galoper des
milliers de miles »  Calligraphie de Itsuo Tsuda

Si aucune pratique n’est évidemment une solution toute faite à la situation que nous vivons, il est évident pour moi que le fait d’avoir une pratique quotidienne nous aide à garder un cap intérieur. Tatsuzawa Kunihiko senseï, 19e maître de Bushuden Kiraku Ryu, une école de plus de quatre cents ans parle de Kakugo 覚悟 qui se traduit habituellement par détermination ou lucidité face à une situation. Sa traduction personnelle m’est apparue intéressante au vu de la crise que nous vivons en ce moment. À la question « Pourquoi les personnes pratiquent encore un art aussi ancien ? » il répond : « C’est pour avoir la stabilité du cœur (Kokoro). C’est ce qu’on nomme Kakugo à l’origine. Kakugo est dur à traduire en français. C’est-à-dire qu’on se conçoit sans rêve et sans peur. Devenir, avoir la mentalité comme telle : « Nec spe nec metu » en latin. Sans espoir d’une récompense et sans crainte d’un châtiment »(1). La pratique, même solitaire, nous aide à retrouver une respiration et un calme intérieur.

De même le philosophe Hans Jonas, que j’ai parfois cité dans mes conférences, me semble à l’ordre du jour en ces temps incertains. À l’occasion du sommet de Rio de Janeiro sur l’environnement en 1992, fut publiée par le journal Der Spiegel une interview intitulée Au plus proche d’une issue fatale. Au journaliste qui lui demandait à propos du pillage de la planète s’il pensait qu’il soit possible de modifier notre mode de vie il répondit, malheureusement déjà visionnaire : « Paradoxalement, l’espoir réside à mes yeux dans l’éducation par l’intermédiaire des catastrophes »(2). Reste malgré tout cet impératif qui nous concerne tous, et qu’il énonce ainsi :

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. »(3)

Postface de janvier 2021

Dix mois ont passé, dix mois de contrainte, dix mois d’une nuit sans nom, dont nous ne pouvons même pas dire quand elle finira. La montée d’une forme insidieuse d’autoritarisme sur des bases sanitaires qui s’effectue en ce moment nous amène tous à une forme d’autocensure, afin de ne pas gêner les résistances qui ont été mises en place un peu partout dans ce « monde nouveau » qui est loin d’être un « nouveau monde ».

La stabilité du « Kokoro » c’est nos pratiques qui nous permettent de la maintenir, sans elles les tensions risqueraient de nous envahir et nous pourrions succomber à l’ambiance environnante.

Une autre ambiance
Tous nos dojos ont pu se maintenir et payer leurs loyers malgré la fermeture des locaux pendant tous ces mois, cela grâce à la forme associative très particulière qu’ils ont adopté depuis leur création, certains depuis les années 80. En effet les dojos appartiennent à tous leurs membres, qui en sont comme  »colocataires », c’est donc de leur propre volonté qu’ils s’associent pour maintenir ces lieux de pratique vivants. Les membres mettent en commun ce qui est nécessaire, sans dépendre d’aucune subvention, ni de salles municipales, ni même de clients… Ainsi ce fonctionnement qui paraît habituellement bien fragile, se montre en fait assez résilient dans la période que nous traversons.

La première partie de nos séances d’Aïkido  »la pratique respiratoire individuelle » s’est continuée partout, en fonction des semaines où la légalité le permettait, parfois dans des parcs comme à Milan pour recréer le lien qui manquait, sinon chez soi ou chez des amis déjà pratiquants.

Chacun a pu continuer la pratique du Katsugen undo (Mouvement Régénérateur) à la maison, seul ou en famille, comme à chaque fois qu’il nous est impossible, pour une raison ou une autre, de venir au dojo. Cette pratique, qui laisse le mouvement inné du corps s’exprimer, contribue à l’équilibre global de l’individu. Le système involontaire étant maintenu actif, cela favorise les réactions précoces, accélère et amplifie l’aspect régulateur du fonctionnement de l’organisme.

Même si certains jours, la durée nous y contraignant, il y eut des moments de découragement, la perspective de ré-ouvrir pour faire connaître notre pratique a limité, et fait fondre l’inquiétude qui pouvait en naître.

Les contacts et les échanges entre les membres, au niveau national comme international ont permis de faire circuler informations et références, textes et livres, mettant l’accent sur l’aspect culturel des dojos et l’activant ainsi une fois de plus .

Personne ne prévoyait ce que nous sommes en train de vivre, peut-être ce passage d’un texte d’Estelle Soavi saura tranquilliser la force de chacun et la guider vers le Non-faire, le Wu-wei :

Dans un monde en cours de destruction,
Bâtir des lieux où règne un autre espace-temps, où une autre relation au vivant se crée, où les êtres peuvent s’épanouir. […]
La seule façon de ne pas sombrer reste de toujours nager.

Demori (4)

Notes

(1) Tatsuzawa Kunihiko senseï, « Le sens de la beauté », interview par Yann Allegret, Karaté Bushido N°371 (octobre 2008)
(2) Hans Jonas, Une éthique pour la nature, éd. Flammarion, 2017, p. 39
(3) Hans Jonas, Le principe responsabilité (1979), éd. Flammarion, 1998
(4) « Demori » signifie « je reste » en cathare (occitan). Texte de Estelle Soavi, « Bâtir », Utomag N°4, juin 2020, en ligne : http://estellesoavi.fr/utomag/

Aïkido : une voie de normalisation du Terrain

Par Régis Soavi

Aïkido journal : « L’aïkido a-t-il encore une chance de survie après plus de trois mois d’interruption? »(1)

Régis Soavi : « Qui parle de plus trois mois d’interruption de la pratique ? D’après nos sources, qui en fait sont des contacts directs, à l’exception de trois ou quatre personnes qui venaient de commencer depuis moins d’un ou deux mois aucun des membres de notre dojo n’a cessé de pratiquer (chez lui). Et même, pour certains, le confinement leur a permis de faire ce que nous appelons la Pratique respiratoire (communément nommé Taïso dans les autres Écoles) tous les matins alors que d’habitude leur travail ne le leur permettait que trois ou quatre séances par semaine.
Le lieu, le dojo est certes resté fermé. Bien que, étant moi-même confiné à Paris par ordre de l’État, mais habitant à moins de vingt mètres du dojo, j’ai pu continuer de m’y rendre et d’y maintenir la Vie. Chaque matin avec ma compagne (confinée avec moi) nous avons pu, après le Norito Misogi no Harae que je récite avant les séances, faire la pratique respiratoire. La résonance créée par les « Hei Ho » lors de Funakogi undo ou par les claquements de mains qui ponctuent les exercice du début a permis je pense de maintenir cet espace « plein », au sens de la plénitude du Ki. Le dojo n’a jamais été vide. »

Aikido, voie de normalisation du terrain

A. J. : « La reprise de la pratique sous sa forme habituelle sera-t-elle possible à la rentrée ou devra-t-elle attendre le développent et la mise en place d’un vaccin efficace contre le SARS-CoV-2 ? »

R.S. : « Aïkido : La voie, est-ce une autoroute ? (2)
Il est plus que jamais nécessaire de normaliser notre terrain afin de permettre une réaction du corps qui soit à la fois saine et rapide. Si le Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) est une réponse spécifique pour permettre au corps de réagir, l’Aïkido quant à lui – s’il est pratiqué de manière régulière avec l’attention et la concentration indispensables – est une pratique qui va dans la même direction. À condition bien sûr d’oublier le coté « je veux une efficacité immédiate et facile ». Dans les statuts de notre dojo figure toujours cette recommandation de Tsuda Senseï sur l’esprit de la pratique : « sans connaissance, sans technique, sans but ». Ces indications – d’esprit très zen dira-t-on – font de notre École une École très particulière, ce n’est certes pas la seule, mais ce type d’Écoles est devenu rare et maintenant commence à être de nouveau recherché pour ses spécificités. C’est par la mobilisation de l’unité de l’Être que le corps physique retrouve des capacités trop souvent oubliées, sous-évaluées, surévaluées, ou bien encore méprisées, mais dans tous les cas trop souvent sous-utilisées. Pourquoi le Tai-chi-chuan et le Qi Gong, quelle que soit l’École, ont pu continuer, progresser et fleurir alors que beaucoup de clubs d’Aïkido ont régressé et parfois meurent à petit feu ? Ne serait-ce pas parce qu’ils ont su présenter le coté santé, développement personnel, ainsi que le coté détente de leur pratique, face au stress provoqué par les modes de vie modernes, plutôt que le coté martial qui pourtant existe dans de nombreuses Écoles et – j’oserais même dire – existe de manière sous-jacente dans toutes les Écoles ? Ils n’ont pas eu peur de mettre en avant des valeurs qui sont ou devraient être les nôtres, telles que la circulation du ki (le Chi ou Qi) et l’importance de l’unité du corps pour maintenir la santé psychique autant que physique.

Immunité croisée
Après nous avoir enfermés, confinés dans des villes et des villages, après avoir insufflé la peur à la majorité des peuples du monde, aujourd’hui on nous parle de l’immunité croisée comme si c’était une découverte. Mais ne se pose-t-on pas la question de la capacité de résistance, de résilience de l’être humain depuis des milliers d’années ? Si l’être humain existe encore, n’est-ce pas parce qu’il est fondamentalement ancré dans la Nature avec un grand N et non la nature au sens de son environnement – qu’au demeurant il traite si mal ? Nous sommes une partie non séparée de « La Nature », nous menons une vie en symbiose avec ce qui nous entoure, nous sommes fondamentalement des Symbiotes. Les bactéries, tant redoutées, n’exercent pas seulement un rôle pathogène, elles sont aussi par exemple à l’origine de notre capacité de respirer, grâce à leur mutation qui en fit des mitochondries(3). Sans leur travail nous serions incapable de digérer les aliments et donc de nous nourrir, de même qu’elles participent à nos systèmes de défense en faisant barrière contre des éléments dangereux. Les virus, les rétrovirus quant à eux ont un rôle dans notre capacité à vivre et à dépasser les difficultés et les obstacles : certains d’entre eux sont des bactériophages, d’autres souvent très anciens, coincés qu’ils sont dans des parties encore incomprises de l’ A. D. N. (parties si incomprises qu’elles étaient même appelées « Rubbish » ou « détritus »), servent de mine d’information – un peu comme une immense bibliothèque – pour le système immunitaire, à condition qu’on laisse celui-ci travailler à chaque fois qu’il y en a besoin. Qu’en est-il de l’équilibre en ces jours d’affolement ? La société nous propose, nous impose toujours plus de protection, et nous sommes de plus en plus désemparés devant la difficulté. Nous parlons d’entraînement en Aïkido, nous voulons un corps fort, il faudrait peut-être aussi penser à entraîner notre système immunitaire, et ne pas l’empêcher de faire son travail.

La peur, une banalité
La peur est la grande responsable, et elle nous est inculquée dès notre plus tendre enfance, avec gentillesse, avec bonne volonté, pour notre bien. Tout cela presque sans que personne ne s’en rende vraiment compte. Tout notre entourage y participe ; parents, famille, éducateurs, enseignants, médias. La peur de la douleur, la peur de la maladie, la peur de la mort. On doit faire attention, se méfier de tout, du moindre rhume, de la plus petite fièvre, d’un minuscule bouton, tout doit être traité, analysé, répertorié, il y a danger partout, l’individu en vient à revendiquer d’être enfermé dans un bunker, qu’il soit physique ou mental, censé contenir un doux cocon de protection sécurisant à souhait. Tout cela semble normal, pourquoi se priver de ce cocon, en priver les autres, nos amis, nos proches ? La société moderne a altéré le sens de la vie et l’a remplacée par sa consommation passive, les propagateurs de cette nouvelle idéologie en ont fait un objet de désir, parfois un objet de culte comme pendant le confinement, mais toujours un objet. Peut-on renverser la vapeur ? Faire marche arrière ? Cela aurait-il un sens ? On serait vite traité de fou, de groupe sectaire dangereux, à éliminer rapidement car « risque de contagion idéologique ». Si solution il y a, elle est individuelle, raisonnable et responsable, vis-à-vis de soi comme de ceux qui nous entourent.

A. J. : « Dans le contexte de la diminution du nombre de pratiquants et du vieillissement de ceux-ci, l’aïkido a-t-il encore une chance de survie après plus de trois mois d’interruption? »

R.S. : « Le mythe de la vieillesse »
On me dit : « Il n’y a plus de jeunes pratiquants dans les dojos d’Aïkido ! Ils vont tous pratiquer des Budo réputés plus efficaces, plus volontaires ! » Pourquoi un tel défaitisme ? Et si au lieu de faire « un peu plus de la même chose », comme l’énonce la théorie des chercheurs de Palo Alto, nous réfléchissions sur ce qui nous a fait venir, nous, dans un dojo d’Aïkido plutôt que de choisir un autre art ? Et si notre force était ailleurs, si la valeur de l’Aïkido n’était justement pas dans l’apprentissage du combat mais dans l’art de la fusion de la respiration, dans le développement de la sensibilité, en favorisant les recherches sur la sensation de la sphère, l’intuition, la libération de l’être humain véritable qui dort encore au fond de chacun d’entre nous ? Cela ne forme pas des personnes faibles – bien au contraire – mais plutôt des personnes capables d’aller chercher ce dont elles ont besoin au moment juste même dans un environnement difficile, voire dangereux. Et si notre force c’était l’involontaire, et son aboutissement le « Non-Faire » ? Mais comment parvenir à réveiller cette force ? À défaut de l’avoir conservée depuis l’enfance, peut-être a-t-on tout simplement besoin de la retrouver et pour cela besoin de mûrir, parfois même besoin d’éliminer les fausses bonnes solutions, les illusions, les stratagèmes. O Senseï Morihei Ueshiba a cherché toute sa vie dans la pratique des Budo comme à travers le Sacré, et cette recherche était la réalisation même de sa vie. Il n’a pas pris sa retraite à soixante ans pour devenir patron de club. Il a été un exemple pour ceux qui, comme Tsuda Senseï, l’ont connu personnellement. Un exemple et sûrement pas « une personne à risque » que l’on doit protéger. Comme on le fait aujourd’hui avec nos aînés dans des institutions spécialisées.
Je ne résiste pas à citer un petit passage d’un texte qu’Itsuo Tsuda avait publié sous forme de cahier au début des années soixante-dix et que j’ai conservé précieusement jusqu’à sa publication officielle dans un recueil posthume en 2014. Ce passage en dit long sur l’état d’esprit de ce maître hors du commun que j’ai eu la chance de suivre pendant plus de dix ans et qui a imprégné si fortement ma démarche dans la pratique de notre art.

Itsuo Tsuda parle :
« J’ai commencé l’Aïkido à l’âge de quarante-cinq ans, à l’âge auquel on renonce en général à tout mouvement qui risque d’être violent. Pendant plus de dix ans, tous les matins, j’allais à la séance qui commençait à 6h30, en me levant à 4h, sans relâche, même s’il m’arrivait de me mettre au lit à 2h du matin ou même si j’avais une fièvre de quarante degrés, et cela, pour le plaisir de voir ce maître octogénaire marcher sur les tatamis. Des camarades du dojo disaient de moi : « Vous avez une volonté de fer’. À quoi je répliquais : « Non. J’ai une volonté tellement faible que je n’arrive pas à m’arrêter de continuer ». Ce qui provoquait un éclat de rire joyeux chez eux, mais j’étais sincère. » (4)

Article de Régis Soavi, publié dans Aikido Journal no75, octobre 2020 sur le thème : la pratique et le confinement  ?

Notes

  1. Le premier confinement à cause de la covid-19 a commencé le 17 mars et c’est terminé le 11 mai 2020, mais il a été possible de reprendre les séance d’Aïkido le 12 juillet seulement.
  2. Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 1978, p. 27.

  3. Marc-André Selosse, Jamais seul, Ed. Actes Sud, 2017.

  4. Itsuo Tsuda, Cœur de ciel pur, Le Courrier du Livre, 2014, p. 110.

Le monde où nous vivons

Par Manon Soavi.

Notre monde est malade de sa violence (qu’elle soit physique, verbale, psychologique, symbolique, sociale, économique…), malade d’un modèle dominant basé sur la compétition, l’appropriation et la peur depuis des siècles. De celle des puissants qui possèdent le monde à celle de nos divertissements et médias, la violence est partout. Le monde ne nous laisse souvent pas le choix : la violence on l’exerce ou on la subit, voire les deux. La plupart du temps, pour les femmes, la violence est déjà dans le fait même de naître femme. Toute notre vie, nous serons sous-estimées, maltraitées et jugées à l’aune du modèle masculin auquel on nous renvoie toujours. Les arts martiaux ne font pas exception à la règle : violence, condescendance et comparaisons sexistes existent bel et bien. Beaucoup plus qu’on ne veut l’admettre.

La violence est ainsi une plaie purulente qui nous concerne tous, les femmes en première ligne malheureusement. Si l’Aïkido n’est évidemment pas une réponse à tous les malheurs du monde, il me semble que cet art peut être un outil exceptionnel pour les femmes pour sortir du cadre qu’on leur a imposé. Une voie qui peut nous amener à dépasser la violence, pour sortir du dualisme : victime ou bourreau. Pour cela, je crois que le premier pas c’est de se réapproprier la question de la violence pour qu’elle ne soit plus une fatalité subie.

Fatalité ? Ou choix politiques ?

Pour faire ce travail, il nous faut sortir de certains schémas bien ancrés. La vision, historiquement étriquée, selon laquelle depuis la nuit des temps les femmes seraient soumises aux hommes, n’est plus d’actualité. Comme le montrent certains chercheurs(2), pendant les milliers d’années qu’a duré la préhistoire, à l’instar d’autres espèces du règne animal, femmes et hommes cueillent, chassent, soignent, se battent et manient les armes de jet. Au fur et à mesure de la sédentarisation, la condition des femmes se dégrade partout dans le monde, mais c’est en Europe, à la Renaissance, que la religion et le pouvoir politique vont faire prendre un tournant décisif à l’histoire qui nous a formés. Dans son livre Sorcières, la puissance invaincue des femmes, l’autrice Mona Chollet explore l’immense violence que furent les chasses aux sorcières en Europe aux 15ème et 16ème siècles. Ces crimes de masse, passés sous silence, tuèrent non seulement des milliers de femmes et d’enfants sous le prétexte de « sorcellerie », mais contribuèrent également à façonner le monde qui est le nôtre « en anéantissant parfois des familles entières, en faisant régner la terreur, en réprimant sans pitié certains comportements et certaines pratiques désormais considérés comme intolérables »(3). La condition des femmes était déjà difficile, mais cet épisode historique va marquer un basculement historique de notre monde. Notre culture européenne va s’imposer comme modèle dominant universel, conséquence entre autres de nos conquêtes. Mona Chollet analyse dans son livre le trauma profond qui restera sur les femmes et le message indélébile qui s’inscrira et se transmettra de générations en générations, de femmes en femmes : soumets-toi ! Ne te révolte pas, car celles qui l’ont fait l’ont payé très cher.

Femmes du 21ème siècle, nous sommes les héritières de ce passé ultra violent et la plaie suppure toujours, bien entretenue par l’accumulation des violences d’aujourd’hui. Dans un certain nombre de pays, nous ne risquons plus d’être brûlées et soumises à la torture, c’est vrai – mais c’est que ce n’est plus nécessaire, car nous avons intégré les règles du jeu, nous avons même tellement intériorisé la violence que nous ne la voyons plus, bien souvent ! Et en cas de doute, la violence sera toujours là pour nous le rappeler, au cas où nous oublierions notre place.

Maître Bow Sim Mark. Experte en Fu Style Wudangquan Shaolin (Tai chi, Bagua, boxe Tanglangquan) et mère de l'acteur Donnie Yen (star des films Ip man de Wilson Yip)
Maître Bow Sim Mark. Experte en Fu Style Wudangquan Shaolin (Tai chi, Bagua, boxe Tanglangquan) et mère de l’acteur Donnie Yen (star des films Ip man de Wilson Yip). Photo courtoisie de Bow Sim Mark Tai Chi Arts Association.

Les femmes et la violence

En tant que femme, pratiquante et enseignante d’arts martiaux (aïkido, jujutsu, kenjutsu), je ne peux que me sentir concernée par cette question et chercher des réponses. Si la société d’hier répondait aux femmes qu’elles ne devaient pas réagir, la société actuelle semble osciller entre perpétuer ce silence et cette immobilité et nous proposer de devenir aussi agressives que les hommes (au travail, en amour, au combat, etc.). Sommes-nous alors condamnées, pour nous libérer, à devenir aussi violentes que les hommes ? Est-ce souhaitable ? Et pouvons-nous rivaliser sur le même plan ?
Devons-nous faire, comme Hollywood, les mêmes films d’action mais en en rendant des femmes héroïnes pour coller au goût du jour ? Personnellement, si je ne doute pas un seul instant de la puissance des femmes, je doute que ce soit la bonne voie pour l’exprimer. Alors, comment trouver le point d’équilibre ?

En premier lieu, il faut remonter à la racine : l’éducation. C’est dès l’enfance que les garçons peuvent occuper l’espace, courir, grimper, taper dans un ballon, s’opposer les uns aux autres ; éprouver leur corps et ainsi prendre confiance dans ce corps qui se déploie. Au contraire, de l’espace, les filles en seront plus ou moins exclues. Elles seront cantonnées à des jeux plus statiques, à de petits jouets mignons et futiles. Sans parler des vêtements « si jolis » qui les entravent. Leurs corps n’auront ainsi pas l’expérience vécue de son déploiement, de sa puissance. Nous sommes formatées pour intérioriser toute expression de violence et chercher à plaire aux autres. Les modèles féminins de fiction achèveront d’ailleurs de nous montrer la voie.
Comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas allée à l’école et l’on ne m’a pas éduquée « comme une fille ». Je me rappelle donc de ma rage à l’adolescence devant le manque de réaction des personnages féminins des livres et films. Je ne comprenais pas pourquoi elles étaient si soumises, si passives, ou bien devenant des intrigantes œuvrant dans l’ombre, utilisant leurs charmes pour se venger. Résultat : je ne m’identifiais absolument pas aux personnages féminins mais toujours aux personnages masculins, agissant, combattant pour de grandes causes, libres de leurs faits et gestes.
Devenues adultes, les femmes ont toujours de grandes difficultés à s’autoriser à réagir face à la violence. Je ne dis pas que les victimes sont responsables de leurs agressions, absolument pas ! Mais nous avons ainsi la double peine, comme le dit Virginie Despentes : « Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d’habitude, double contrainte : nous faire savoir qu’il n’y a rien de plus grave [le viol], et en même temps, qu’on ne doit ni se défendre, ni se venger. »(4) Récemment je parlais avec une jeune femme (ingénieure, cheffe d’équipe dans son entreprise) de cette difficulté à sortir de ce schéma. Elle disait que bien souvent, elle avait peur de sa propre violence si elle réagissait, alors souvent elle laissait faire l’agresseur, attendant encore un peu (il peut s’agir « juste » de gestes déplacés, dragues lourdes ou autres violences ordinaires) plutôt que de réagir et que cette réaction soit jugée disproportionnée ou hystérique.
Pourquoi cet état des choses, est-ce fondamentalement féminin ? La philosophe Elsa Dorlin(5) nous apporte des éléments de réponse en parlant d’un processus qu’elle nomme « la fabrique des corps désarmés ». Cette philosophe étudie par quels biais les corps considérés comme subalternes (esclaves, colonisés, femmes, etc.) se trouvent restreints dans leur capacité à se défendre, au sens large du terme. Pour elle, si les femmes sont « sans défense » c’est par volonté sociale, depuis des siècles. Ainsi, on nous apprend que si on réagit ce sera pire, qu’il est inéluctable de se faire agresser un jour ou l’autre et que les hommes seront toujours plus forts. Une surpuissance masculine qui tient du fantasme bien souvent.

Naginat et kusarikama : Shimada Teruko. Article la violence
Naginat et kusarikama : Shimada Teruko senseï, experte de la Jikkishin-kage-ryu. Photos extraites du livre de Michel Random Les arts martiaux ou l’esprit des budô Nathan,1977

J’ai eu la « chance » de ne pas me faire agresser de façon très grave, je n’ai connu, jusqu’à maintenant « que » les « petites » agressions. Il m’est arrivé jeune fille, par exemple, de dormir dans une chambre partagée dans un bâtiment réservé pour une académie musicale d’été. En plein milieu de la nuit, un garçon entre dans la chambre, dont la porte n’avait pas de serrure (ce qui m’avait atterrée en arrivant). Il est soûl et entre en braillant qu’il veut nous embrasser. Mal réveillée, je l’entends se pencher sur le premier lit où dort une autre fille, qui proteste mais se fait quand même plus ou moins « peloter ». Je l’entends qui s’approche de mon lit, il se penche et reçoit mon bras dans la figure. Il est surpris, chancelle et quitte la chambre après quelques invectives. J’ai eu de la chance, oui, et je n’ai pas fait « de l’Aïkido » pour l’éloigner. Mais dans ma tête, il y avait la certitude que j’étais légitime de réagir tout de suite et cela fait toute la différence. Je ne prône pas la violence pour la violence, mais la capacité à exercer sa capacité de réaction, à utiliser la rage qui monte en nous lorsque nous sommes agressées.Mais ce n’est pas nous qui avons décidé d’être dans cette situation ! Tout l’enjeu sera alors d’avoir une réaction efficace et si possible proportionnée, mais dans cet ordre de priorité.

Mais la pratique d’un art comme l’Aïkido peut être, comme le Jujitsu des féministes anglaises au début du 20ème siècle, plus qu’un art de défense, un  »art total » « en raison de son aptitude à créer de nouvelles pratiques de soi qui sont autant de transformations politiques, corporelles, intimes. En libérant les corps des vêtements qui entravent les gestes, en déployant les mouvements […] en exerçant un corps qui habite, occupe la rue, se déplace, s’équilibre »(6) et qui ainsi instaure un autre rapport au monde, une autre façon d’être. Petit à petit notre posture change pour passer du « comment me défendre, sans faire de mal » à « être moi-même » et quels sont les moyens à ma disposition pour garder mon intégrité. Peut-être il y aura-t-il besoin de la rage comme force d’action, peut-être suffira-t-il de se lever et de dire « non ». C’est notre détermination qui changera tout.

Violence ou énergie coagulée

Quand nous parlons de violence, nous ne parlons pas, la plupart du temps, de la violence du vent ou de la violence des sentiments qui nous traversent. Et pourtant ce mot à l’origine parlait plutôt de la volonté, de la force (force du vent, ardeur du soleil, etc.) dérivant même du latin vis qui peut signifier force vitale ou vitalité ! Cette énergie, cette vitalité, pourquoi s’exprime-t-elle alors trop souvent par la destruction ?
Tsuda Itsuo Senseï expliquait que « Quand cette énergie invisible se déchaîne, elle donne lieu à des violences sans raison justifiable. On éprouve alors du plaisir à entendre des cris stridents, des fracas. Par contre, lorsque la raison met le frein à ce déchaînement, l’énergie non consommée se coagule et empêche l’équilibration normale. […] Il y a un grand nombre de personnes qui, uniquement dans le souci de composer avec la société, courent à droite et à gauche à la recherche d’une solution de facilité sans arriver à la solution radicale : le réveil de l’être. »(7)
À partir du moment où l’on découvre que bloquer notre énergie et nos réactions nous enferme dans ce rôle insupportable de « victime », et peut nous conduire à exprimer notre vitalité par la destruction des autres ou de nous-même, on peut alors faire le pas suivant : travailler à la maîtrise de la violence. Arrêter une main, une parole, regarder l’autre dans les yeux. Maîtriser ici ne veut pas forcement dire retenir la violence. Ce n’est pas simple, mais c’est aussi évaluer les situations pour savoir quelle sera l’étape suivante. On n’espère plus que l’autre ne s’approche pas, on sait que si on attend ce sera trop tard, qu’alors la violence sera là. Un des travails à faire est d’être plus sensible, de sentir notre état et celui des autres.

Dans notre école, les outils pour ce réveil, qui passe par le corps, sont l’Aïkido et le Katsugen Undo, qui fait partie du Seitai. « Le principe du Seitai est extrêmement simple : la vie cherche toujours à s’équilibrer, en dépit des idées structurées que nous faisons peser sur elle. La vie agit par nos instincts et non par la raison. »(8). Ainsi il ne s’agit pas d’une action extérieure ou d’un défoulement, mais plutôt d’une fine équilibration de notre propre énergie. À travers le mouvement involontaire qui permet son écoulement, cela nous pacifie de l’intérieur.

De son côté, la pratique de l’Aïkido nous confronte à l’énergie qui nous arrive des autres. Comment gérer cela, comment réagir ? Dans notre école la réponse est l’harmonisation. Même si l’autre est un danger, surtout si l’autre est un danger, s’harmoniser est nécessaire. Comme le dit Ellis Amdur « Il y a de fait une intimité de l’ordre de la nudité dans le combat à mains nues […]. L’expertise n’est pas simplement l’habileté au mouvement ou à la technique : la véritable expertise est la capacité à être aussi perméable qu’un bébé »(9). Évidement s’harmoniser ne veut pas dire s’abandonner. C’est un travail subtil qui amène à ne vraiment pas utiliser la force contre la force, mais à guider, à faire s’écouler cette force vers ailleurs. C’est à travers les axes de travail que sont la respiration, le développement de la sensation et le Non-faire que nous pratiquons. Il ne s’agit pas d’une non-violence de pacotille. Au contraire, nos dojos proposent une pratique quotidienne, et c’est progressivement que l’intensité va augmenter, toujours en fonction de la capacité de tori à garder ces axes de travail, même face à des attaques qui deviennent plus rapides et contraignantes. Les femmes trouvent une place de choix dans ce travail où leurs capacités peuvent s’exercer et progressivement découvrir qu’ « Il ne s’agit pas tant d’apprendre à se battre, que de désapprendre à ne pas se battre. »(10)

Ces deux pratiques permettent ainsi de retrouver une sensibilité plus fine. Souvent pour supporter les choses nous avons fini par ne plus sentir, ni la souffrance, ni la caresse du vent, ni le danger malheureusement. Ellis Amdur en dit ceci : « Pour véritablement survivre lors de rencontres à haut risque, il faut développer et raffiner à l’extrême une sensibilité aux autres, à nos alliés comme à nos ennemis. Développer son intuition kan (勘) est essentiel. »(11) Cette capacité à sentir l’autre et à écouter son intuition sont primordiales dans tous les aspects de notre vie.

L’Aïkido n’est pas une self-defense, c’est beaucoup mieux que cela, c’est la possibilité de rééquilibrer notre rapport au monde. Se réconcilier avec nous-même et le monde en retrouvant notre force intérieure. Cela peut paraître bien ambitieux, c’est pourtant une possibilité. Je connais une pratiquante qui durant des années, suite à des violences subies, a eu des cauchemars épouvantables. Elle se réveillait régulièrement la nuit en hurlant. Quand elle eut atteint un stade en Aïkido avec une intensité d’échanges augmentée, elle commença à réagir dans ses rêves. Elle faisait encore des cauchemars, mais elle n’était plus passive, elle réagissait dans ses rêves, pour ne plus être encore et toujours victime. Ce « simple » fait était d’une importance capitale pour elle, pour son parcours.

Naginat et kusarikama. Article la violence
Naginat et kusarikama : Shimada Teruko senseï, experte de la Jikkishin-kage-ryu. Photos extraites du livre de Michel Random Les arts martiaux ou l’esprit des budô Nathan,1977

Female gaze

C’est en 1975 que la critique de cinéma Laura Mulvey théorise le Male gaze au cinéma, qui se caractérise par le fait que la caméra a toujours un point de vue masculin avec un regard sur le corps des femmes comme objets. Depuis, certaines cinéastes parlent d’un Female gaze qui n’est pas l’inverse (regarder les corps des hommes comme des objets) mais qui cherche à se mettre au cœur de l’expérience vécue par les individus, femmes notamment. Ce monopole de représentation fondé sur le point de vue masculin, mis en évidence dans le cinéma, se retrouve dans à peu près tous les domaines.
Dans les arts martiaux d’autant plus, vus comme presque exclusivement masculins car guerriers. Mais l’histoire est écrite par les vainqueurs. Comme le dit l’autrice Chimamanda Ngozi Adichie, c’est le danger de l’histoire unique : « Commencez l’histoire par les flèches des Américains natifs, et non par l’arrivée des Anglais, et vous obtiendrez une histoire complètement différente. »(12) Parfois, raconter l’histoire de l’autre point de vue, c’est réparer des traumatismes sociétaux profonds.

Je le disais plus haut : l’industrie du cinéma nous montre aujourd’hui de plus en plus de femmes héroïnes qui combattent. Bien que j’aie pu y reconnaître une certaine satisfaction de ma frustration d’adolescente, je m’en suis assez vite lassée. Ces femmes combattent « comme des hommes » et n’ont rien de réaliste. Elles ne sont donc toujours pas réellement des modèles de femmes comme je l’aurais voulu à mes seize ans. En Aïkido, comme dans la majorité des domaines, la surreprésentation des hommes nous donne comme horizon, comme modèle de pratique, un univers masculin avec ses caractéristiques physiques et mentales. Les femmes souhaitant persévérer doivent bien souvent alors prouver qu’elles peuvent jouer sur le même plan que les modèles masculins.
Je ne prône pas une façon féminine de faire de l’Aïkido mais la possibilité qu’il existe d’autres façons de faire qui soient aussi respectables et respectées. D’ailleurs, si l’idée d’une façon de faire de l’Aïkido féminin nous paraît à nous, femmes, si insupportable, c’est bien que nous valorisons toujours un certain regard, une certaine façon de faire. Cela depuis tellement longtemps, que nous avons intégré la supériorité d’un modèle qui n’est même plus masculin, qui est juste LE modèle. Pour reconnaître notre excellence il nous faut rivaliser avec ce modèle, de la même façon, sur le même terrain, sinon ce sera une sous-discipline méprisée. Nous oublions de nous interroger sur le fond : en quoi ce modèle masculin serait-il plus justifié, plus universel ? Il s’agit d’ailleurs d’un modèle masculin occidental contemporain, car d’autres cultures ont eu d’autres modèles.
Ce phénomène se retrouve dans tous les domaines, par exemple l’écrivain Junichirō Tanizaki développait cette question du monopole du regard occidental dans le domaine des sciences :
« Je ne peux m’empêcher de penser que si l’Orient avait développé une civilisation scientifique qui lui fût propre, indépendamment de l’Occident, nous vivrions aujourd’hui dans une forme de société bien différente. Par exemple si nous possédions une science physique ou une science chimique à nous, et que sur elles nous ayons développé des technologies et une industrie spécifiques qui auraient par conséquent évolué selon des voies différentes, ne serait-il pas apparu des artefacts, des machines de toutes sortes, des médicaments et des objets manufacturés plus compatibles avec notre identité ? Voire, me demandé-je, les principes mêmes de cette physique et de cette chimie ne se seraient-ils pas montrés différents de ce que les Occidentaux y voient ? »(13)

Le courant des « savoirs situés » dans les sciences va dans le même sens. Initié par des femmes justement, le courant repose sur des travaux qui décrivent et analysent en quoi tout savoir scientifique est « situé », teinté de la culture, du contexte historique, de la position (sociale, de genre, etc.) des chercheuses et chercheurs. Selon ce courant, tout savoir, même scientifique, est partiel, et prétendre à un savoir neutre et objectif est une illusion. C’est en multipliant les points de vue, les positions, et en explicitant et assumant notre caractère situé que l’on qu’on tend vers un savoir plus solide, plus fiable.

Autre exemple, les Amérindiens peuvent nous enseigner une autre façon de vivre l’adaptation à l’environnement que la nôtre :
« Contrairement aux paysans européens ployant sous le joug des travaux agricoles et remplissant anxieusement leur grenier en prévision de futures disettes, l’indien semblait libre, sûr de sa capacité à surmonter toutes les épreuves […] fruit de sa ténacité »(14) plutôt que de sa prévoyance. Serait-il possible de vivre sans s’inquiéter pour l’avenir ?

De la même façon, est-il possible qu’il existe une autre façon de se battre ? Si les femmes préhistoriques étaient capables de se battre, il y eut aussi les Celtes, les amazones d’Amazonie, plusieurs traditions de femmes-guerrières en Afrique (les amazones du Dahomey, les Linguères du Sénégal, ou chez les Zoulous), il y en eut aussi en Chine et au Japon. Ou bien encore les Amérindiennes(15) qui pouvaient être chef, chamane, guérisseuse, ou guerrière. Et puis les femmes de la Révolution française, les anarchistes, ou les suffragettes anglaises. Et sûrement encore d’autres cultures oubliées où des femmes étaient détentrices de traditions martiales spécifiques et il n’y a aucune raison de penser que dans ce domaine elles ne pouvaient pas être efficaces, selon les buts recherchés. Je donnerais cher pour voir comment elles se battaient, comment elles tiraient profit de leurs spécificités physiques et psychiques.
Hino Akira senseï raconte sa rencontre avec le Taï Chi Chuan et le Kung-fu de Shaolin : « Le professeur était une femme, une grand-mère à la pratique très souple. J’étais perplexe et je me demandais s’il s’agissait d’une gymnastique de santé ou d’une technique martiale. Je lui ai posé la question et elle m’a répondu que c’était un art martial. Je lui ai alors dit: « Excusez-moi mais si c’est un art martial auriez-vous la gentillesse de me montrer ce que vous faites contre un chudan tsuki par exemple? ». Elle m’a dit qu’il n’y avait aucun problème et je l’ai attaquée. Avant que je comprenne ce qui m’arrivait j’étais projeté !
Je me suis dit « Ça existe ! ». Bien que je ne sois pas grand, j’étais encore un jeune homme plein de vigueur et une grand-mère venait de surpasser mon attaque grâce à la souplesse. Je venais de découvrir qu’il existait réellement des principes permettant de surpasser la force par la douceur. J’étais sidéré mais je venais de découvrir une des clefs qui me permettrait de continuer ma recherche. »(16)

Pourquoi, en Aïkido, ne pourrions-nous pas nous aussi développer notre façon de faire ? Si l’Aïkido est unique, c’est dans sa multiplicité, tout à la fois Yin et Yang, masculin et féminin. Peu importe que face à une saisie ryotedori d’un homme de 70kg une femme de 45kg soit incapable de faire kokyu ho, nous sommes compétentes justement si nous ne nous retrouvons pas saisies ainsi ! Si nous bougeons bien avant, ou si en dernier recours nous donnons un coup de tête, ou un coup de pied vous savez où… Alors pourquoi comparer ? Imaginons une arène avec comme règle stricte que tori doit attendre passivement que uke arrive et lui saisisse les poignets d’une façon bloquante vers le bas. Le maître Ueshiba de 70 ans dans cette situation aurait-il pu battre le maître Ueshiba de 40 ans lui saisissant les poignets ainsi ? Probablement pas si il avait essayé de faire comme l’homme de 40 ans. C’est bien parce qu’il avait un corps différent, une sensation de l’attaque bien différente, qu’il était capable d’autre chose.
C’est la même absurdité de la comparaison dans un cadre défini qui permit en 1961 à Anton Geesink, hollandais 1,98 m et 115 kg de remporter la victoire contre les japonais en Judo. Mais n’était-il pas absurde d’en arriver là ?
La puissance des femmes c’est d’être des femmes. Comme le dit Toyoko Abe Senseï, enseignante émérite de 70 ans de la Tendo-ryu :

« Le premier tournoi [de naginata] dans lequel j’ai vu combattre ma professeur était incroyable. Elle avait, grâce à sa présence et sa force mentale, fait reculer son adversaire d’un bout à l’autre de la surface de combat sans même utiliser une seule technique. Tous, même les vieux maîtres, étaient captivés. Puis, elle s’est approchée et n’a exécuté qu’une seule coupe. Elle avait gagné. […] Être féminine ne veut pas nécessairement dire être douce. La féminité veut autant dire la douceur que la force selon la circonstance. Agir de façon juste et intègre. C’est ça, le budō. »(17)

Paradoxalement c’est en développant notre spécificité que nous pouvons créer une idée complètement différente d’un art, d’une science universelle. Un universel multiple plein d’une diversité de couleurs et de formes. Un Aïkido porteur de la diversité des êtres humains en général.

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« Le monde où nous vivons  » un article de Manon Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°2 en juillet 2020.

Notes :

1) « Le monde où nous vivons » Ce titre est une référence à The World We Live In: Self-Defence de Edit Garrud, 1910.
2) Marylène Patou-Mathis Neandertal une autre humanité Perrin Tempus 2006 et Alison Macintosh Science Advances 2017 no. 11
3) Mona Chollet Sorcières, la puissance invaincue des femmes p.13 La découverte 2018
4) Virginie Despentes King Kong théorie p.46 Grasset 2017
5, 6, 9 et 10) Elsa Dorlin Se défendre : une philosophie de la violence p.21 et p.66 La Découverte 2017
7) et 8) Itsuo Tsuda Le dialogue du silence p.58 et p. 59 Le Courrier du Livre 1979
11) Ellis Amdur Senpai-Kohai: The Shadow Ranking System consulté sur kogenbudo.org
12) Chimanda Ngozi Adichie: Le danger d’une histoire unique TEDGlobal 2009
13) Junichirō Tanizaki Louange de l’ombre, p.30-31 Éditions Picquier, 2017
14) Matthieu B.Crawford Contact p.30 Édition La découverte 2016
15) Patrick Deval Squaws, la mémoire oubliée, éditions Hoëbeke 2014
16) Léo Tamaki – Frédérick Carnet Budoka no Kokoro, p.101. 2013
17) Ellis Amdur Traditions Martiales p.179 Budo Éditions 2006

La violence, un « Fait Social »

Par Régis Soavi. 

La violence est un sujet si vaste et d’une telle densité qu’il me semble impossible d’en traiter correctement tous les aspects dans un article. C’est pourtant toujours un thème important quand on aborde la question de l’être humain.

Émile Durkheim : définition du « fait social »

Avant de parler de la violence, de ses conséquences et de prendre position vis à vis d’elle, il me semble utile de la situer sociologiquement, et je pense que la définition de « fait social » émise par Durkheim peut lui être appliquée, car non seulement elle nous donne le cadre qui permet de l’analyser, mais aussi elle contient en elle-même, grâce à sa rigueur et à sa simplicité, les clés pour trouver le fondement du problème.
« Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles. »(1) Il est légitime à ce niveau de se poser une question. La violence est-elle un phénomène assez fréquent pour qu’on le considère régulier et assez ample pour être qualifié de collectif ? Peut-on dire qu’il est au-dessus des consciences individuelles et qu’il les contraint par sa prédominance ? Même sans être calé en sociologie on ne peut que répondre que cela est évident. Pour étayer cette théorie j’ai pu recueillir dans un article récent à propos de la guerre d’Algérie cette constatation d’une sociologue qui propose une autre vision de ces événements qui confirme – si besoin était – ce positionnement.
« La violence est extérieure aux individus, elle s’impose à eux mais existe bien à travers eux, à la fois. C’est bien la ségrégation spatiale à la fois raciale, sociale, et genrée, […] qui contribue au passage à la violence. »(2)
La violence en tant qu’acte, qu’il soit physique ou psychique, verbal ou gestuel, symbolique ou réel, ne se justifie jamais. Cependant en tant que « fait social » il est absurde de la nier. Sommes-nous capables, tout simplement capables, de réagir autrement, ou sommes-nous dépassés et entraînés par des événements qui finissent par nous diriger dans une direction que théoriquement nous aurions refusée de prime abord, tout au moins consciemment ?

régis soavi article violence

La situation crée les conditions, les conditions créent la situation

« L’enfer c’est les autres » écrivait Jean-Paul Sartre dans sa pièce de théâtre Huis clos. Peut-être, mais nous ne devons pas oublier la « situation » qui a permis que cet enfer existe. Qui en est responsable et même coupable, si ce n’est le type de société qui l’a engendrée ?
Si nous créons les conditions dans nos dojos pour que la situation ne permette pas, ne suscite pas la violence malgré les habitudes, malgré l’éducation et les réactions dites instinctives, pourquoi les choses se passeraient-elles autrement que cordialement ? L’Aïkido est-il un cas particulier dans les arts martiaux ? Certes non car une grande majorité d’arts martiaux se présentent à tort ou à raison comme non violents. Mais justifier une réponse violente à un ou des actes violents ne nous engage-t-il pas dans la voie de la violence ?
Les juges et les jurés des tribunaux se trouvent souvent confrontés à des cas où ils doivent « en leur âme et conscience » décider de qui a eu raison d’utiliser la violence, et si elle est justifiée. La loi leur donne un cadre auquel ils peuvent se référer mais qui ne leur apporte pas des réponses toutes faites pour chaque cas. Il leur faut souvent cependant faire une différence entre la violence subie et la violence exercée. De même la « légitime défense » est extrêmement encadrée, et peut évoluer en fonction des questions de société, de l’histoire, ou de la politique.
Nier la violence qu’exerce la société sur les individus ne consiste qu’à se mettre la tête dans le sable comme une autruche, ou à se cacher les yeux comme les petits enfants qui jouent à cache-cache. Mais de prime abord il ne faut pas confondre lutte et violence, et toutes les réponses à la violence n’engendrent pas systématiquement d’autres réponses violentes. La valeur de l’Aïkido est dans son positionnement consistant non pas à nier la violence, mais plutôt à rééduquer, à rediriger l’énergie destructrice dans une autre direction plus profitable pour tous.

Je

Face à toute cette problématique me voilà forcé de parler de moi.
Si j’ai commencé à pratiquer les arts martiaux il y a maintenant presque soixante ans, et l’Aïkido en particulier il y a une cinquantaine d’années, c’est justement à cause de son esprit de justice, de sa beauté, de son efficacité non violente, de son idéal, à la fois généreux, pacifique, et doux.
Tout a commencé lorsqu’à douze ans, sans être réellement lucide sur ce que j’étais en train de faire, je pris une décision qui bouleversa ma vie : ne plus jamais subir. Cela s’est passé alors que j’étais en dessous d’un garçon plus grand que moi qui me tapait la tête contre le trottoir en me disant « Tu vas crever » ! Cette prise de conscience qu’un autre pouvait exercer sur moi une telle violence n’a pas déclenché un désir de vengeance, mais à contrario, un dégoût de la violence en même temps que naissait un désir d’être fort et un désir de justice que je dois qualifier d’immédiat, d’instantané. Être fort était la solution, mais pas seulement, il y avait aussi et en même temps, ce refus de la violence comme réponse, non seulement à mes problèmes personnels, mais, après y avoir réfléchi, cela pouvait s’étendre aussi aux problèmes du monde me semblait-il. Un désir de justice, pour moi comme pour tous les autres qui subissent, venait de se manifester, mais surtout il devait s’exercer sans avoir recours à la brutalité ou à la barbarie, sans avoir à justifier ni pousser à commettre des actes que je refusais d’instinct. Je n’ai pas toujours réussi à tenir cette position à l’époque, les tensions sociales, la jeunesse, me poussaient souvent – trop souvent – dans d’autres directions, mais toujours afin de défendre une cause, une injustice. Cependant, le désir intérieur de sortir des schémas violents que je constatais autour de moi s’est maintenu et l’Aïkido que j’ai rencontré plus tard avec Itsuo Tsuda senseï  fut une révélation.

La Voie, calligraphie de Itsuo Tsuda

Dans l’Aïkido il y a d’abord Reishiki (l’étiquette) et une mise en forme technique du corps qui, appuyée par une forte résolution, nous donne une occasion de réveiller nos meilleurs instincts. C’est par un refus de la contamination idéologique des pouvoirs dominants que nous pouvons retrouver notre intégrité, notre entièreté. Toutes les théories qui justifient la violence cherchent à nous pousser sur un chemin qui permet d’exercer un pouvoir et donc une violence sur autrui, ce qui un jour ou l’autre se retourne contre nous quel que soit le rôle qu’on ait pris ou cru pouvoir prendre

Un préalable, la normalisation du terrain

Lorsque Tsuda senseï arrive en France au début des années soixante-dix(3) son projet est de propager le Mouvement Régénérateur, (ainsi traduit du japonais katsugen undo par Tsuda Itsuo) et ses idées sur le « ki ». Ayant été un intime de ces deux grands maîtres japonais que furent Ueshiba Morihei pour l’Aïkido et Noguchi Haruchika pour le Seitaï(4), il va inlassablement, à travers de très nombreux stages d’initiation au Mouvement Régénérateur, comme grâce à un enseignement quotidien de l’Aïkido, ainsi qu’à la publication de neuf livres, guider ses élèves vers la découverte de ce qui semble encore mystérieux pour de nombreuses personnes aujourd’hui : le Non-Faire, Yuki(5), et le Seitaï, entre autres.
Cette alliance de deux pratiques (Aïkido et Mouvement Régénérateur) impossible à concevoir dans le Japon de l’époque, et même apparemment encore aujourd’hui, va lui permettre de faire connaître en Occident une conception de la vie et de l’activité humaine qui va bien au-delà d’un modèle oriental ou passéiste.
La visionu préalable, est que l’énergie vitale coagulée, quelles qu’en soient les raisons, est une des principales origines des errements et des difficultés de l’humanité, que sa normalisation est à la source de la résolution de la plupart des problèmes de santé, comme de ceux de la violence. En cela il rejoint les travaux des chercheurs tels que le psychanalyste Wilhelm Reich qui fit un énorme travail sur l’énergie vitale qu’il appelait « Orgone », Carl Gustav Jung, psychanalyste lui aussi, et sa recherche sur les symboles et sa théorie des archétypes, ou encore l’ethnologue Bronislaw Malinovski et ses études sur le matriarcat dans les îles Trobriand. L’Aïkido de Tsuda senseï était très loin d’une self-défense ou d’un sport, il respectait le coté sacré qu’avait découvert O senseï dans cet art, et nous permettait d’en entrevoir au moins les effets dans sa manière d’aborder la vie, dans ses écrits, ses calligraphies. Il s’interdisait en revanche tout aspect religieux ou sectaire, et s’affirmait même athée et libertaire, l’Aïkido étant pour lui un chemin pour normaliser le corps et l’esprit dans une vision non séparée de l’individu. Le Mouvement Régénérateur quant à lui était aussi considéré comme un lent processus de normalisation du terrain.

L’intérêt de la pratique du Mouvement Régénérateur et de son alliance avec l’Aïkido

À la question « Pour vous qu’est-ce que le Mouvement Régénérateur ? » que m’avait posée le fils du fondateur, Noguchi Hirochika, lors de son passage à Paris en 1980, j’avais eu cette réponse spontanée « Le Mouvement Régénérateur c’est le minimum ». Avoir une base solide et saine, un corps capable de réagir pour pratiquer les arts martiaux, voilà quelque chose qui est absolument primordial. La pratique de l’Aïkido peut alors permettre au corps de travailler grâce à des techniques qui seront certes redoutables s’il y a agression de la part de qui que ce soit, mais qui permettent elles aussi de rééquilibrer la personne. Au contraire si on renforce l’agressivité au lieu de la normaliser, c’est souvent la violence qui se déclenche et les dégâts en résultant sur l’un comme sur l’autre des partenaires peuvent être incommensurables. S’engager dans la pratique de l’Aïkido pour se déformer, vieillir plus vite ou avoir des accidents, voire des handicaps, à cause de cela me semble complètement absurde.

regis soavi article violence

L’art chevaleresque du tir à l’arc

Si l’arc a été l’arme des chasseurs et des guerriers durant des siècles et même des milliers d’années sur toute la planète, le Kyudo qui en est issu a réussi à le transformer en instrument de pacification. Il est intéressant de constater que c’est un art que pratiquent à part égale autant d’hommes que de femmes. De très nombreuses Écoles ne font pas de compétition, ni ne donnent de grades, comme cela se passe dans l’École Itsuo Tsuda. Tous ces aspects en font un art fondamentalement non agressif malgré ses origines. Sans agressivité, mais avec des objectifs qui favorisent l’harmonie, tel que Kai, l’union entre le corps et l’esprit, entre l’arc, la flèche et la cible, avec une recherche intérieure vers : la vérité (真, shin), la vertu (善, zen) et la beauté (美, bi). On peut constater qu’avec cet esprit on est très loin de favoriser la violence, bien au contraire on crée les conditions pour le développement d’une humanité plus sereine. L’Aïkido tel que le concevait O senseï Ueshiba Morihei me semble être de la même nature, et c’est pourquoi je continue chaque jour de guider les pratiquants dans cette direction. Si nous ne pouvons pas changer « le monde » nous pouvons changer « notre monde ». Dans les dojos qui suivent ce type de voie se créeront alors les conditions qui, au moins au niveau régional, sèmeront les graines d’une révolution des mœurs, des habitudes, des gestes, des pensées, une révolution où l’intelligence du corps et de l’esprit enfin réunis bouleversera la société en profondeur. C’est par la pratique du Non-Faire dans l’Aïkido que nous pourrons y arriver.

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« La violence, un « fait social »  » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°2 en juillet 2020.

Notes :

1) Durkheim Émile, Les Règles de la méthode sociologique (1895)
2) Bory Anne, Aux origines de la violence sur Adèle Momméja, Le Monde, 26 février 2020
3) Lire sa biographie complète dans Calligraphies de printemps, pp. 388-457, Yume Éditions, 2017
4) Seitaï : harmonisation de la posture, voir Seitaï, Yashima n°7, avril 2020
5) Yuki : acte qui consiste à faire circuler le ki dans le corps d’un partenaire

 

Crédits Photos :
Jérémie Logeay, Sara Rossetti, Bas van Buuren

Atemis

Par Régis Soavi.

Pratiquer l’Aïkido sans utiliser les atemis, c’est un peu comme vouloir jouer d’un instrument à cordes auquel il manque des cordes ou dont les cordes sont distendues.

Les atemis font partie des arts martiaux et bien sûr il est indispensable dans l’Aïkido de bien les enseigner et de comprendre leur importance. Depuis ikkyo jusqu’à ushiro katate dori kubishime à chaque fois que je montre une technique, je montre que tout est prêt pour placer un atemi, la conjoncture, le placement, la posture. Si on pratique en ayant à chaque instant la sensation du centre de la sphère, et des points de contacts entre les sphères des partenaires, on peut voir qu’il y a des espaces vides qui permettent de placer un ou des atemis. Il est nécessaire de former les élèves dès le début sinon ils ne comprendront pas le sens profond des mouvements de même que leur réalité, leur concrétude. Dès l’initiation il est important de faire découvrir, de faire sentir les lignes de pénétration qui peuvent arriver jusqu’à notre corps et le mettre en danger, rien que pour cela Uke doit être formé à l’esprit de l’atemi.

Atemi
Atemis secrets par Saiko Fujita, Budo Magazine Europe, ‘judo Kodokan’, vol. XVI – n°3, automne 1966, p. 55.

Dans l’année nous avons un stage un peu particulier pour les pratiquants les plus anciens, comme pour ceux qui conduisent des séances dans leur dojo. L’entraînement y est plus poussé, plus intense, de tous les points de vue et pour faire sentir l’impact des frappes, telles que Tsuki, Shomen uchi ou Yokomen uchi, nous utilisons des Makiwara portables. Je pense que la meilleure façon d’appréhender de quoi il s’agit c’est que les atemis soient vraiment portés, aussi bien pour Tori que pour Uke, bien sûr sans une force réelle et pas à chaque fois, mais le seul fait d’être touché amène à la conscience du risque.

Il s’agit de développer un instinct qui réveille l’être véritable qui est ensommeillé derrière une apparence de sécurité causée par le confort et l’assistance qu’apportent les sociétés développées, il s’agit aussi de sortir du rôle social que chacun endosse, pour tout simplement nous retrouver.

Quand j’ai commencé l’Aïkido au début des années soixante-dix, on parlait beaucoup des points vitaux, Henry Plée senseï ou Roland Maroteaux senseï nous montraient comment se débarrasser d’un adversaire en frappant ou en touchant de manière précise un de ces points. Il y avait des cartes pourrait-on dire du corps humain qui les répertoriaient. J’ai l’impression que souvent cela s’est perdu dans de nombreux dojos au profit de techniques plus simples peut-être, plus directes certainement, à coup sûr plus violentes, plus proches du combat de rue, mais qui s’éloignent de la pratique d’un Budo. Ou bien, au nom d’une esthétique, d’une idée de la paix mal comprise, mal interprétée, on a édulcoré et rendu inoffensifs des gestes qui avaient un sens profond.
L’École Itsuo Tsuda a la volonté de garder un esprit traditionnel, à travers un enseignement de l’Aïkido bien sûr mais aussi du Seitai, sans rien négliger des anciennes connaissances, au contraire, en mettant à profit tout ce que j’ai pu apprendre des maîtres que j’ai eu la chance de rencontrer tant en Aïkido qu’en jiu-jitsu, ou dans l’apprentissage du maniement des armes dans cette époque encore riche de respect envers les traditions.
Reste un point qui est primordial : LE SAVOIR-FAIRE. On peut disserter des heures sur le sujet, si on n’enseigne pas correctement et concrètement comment immobiliser un agresseur ou le rendre inoffensif au moins pour un moment, par exemple à l’occasion d’une saisie d’un vêtement au col ou aux épaules avec une ou deux mains, ce qui est une approche courante comme prise de contact à l’improviste, tout cela sera inutile. C’est grâce au travail sur la respiration, dans l’entraînement quotidien, à la capacité de fusionner avec un partenaire que l’on découvre l’intermission respiratoire, cet espace qui existe entre expire et inspire où l’individu est dans l’impossibilité de réagir. Ensuite c’est la capacité à l’utiliser lorsque cela s’avère nécessaire qui permet par une frappe assez légère mais particulière et en profondeur au plexus solaire à ce moment précis de la respiration, de le neutraliser. Au moins les quelques microsecondes indispensables pour exécuter une technique, une immobilisation ou parfois tout simplement lorsque c’est nécessaire pour prendre la fuite.

Article de Régis Soavi, publié dans Aikido Journal no74, juin 2020 sur le thème : Enseignez-vous les atemis ?

Zanshin, the spirit of the ordinary

By Manon Soavi

As an Aikido teacher, as well as a pianist, I went across the notion of Zanshin through several experiences along my path. When I started studying several koryus fifteen years ago (Bushuden Kiraku Ryu, Niten Ichi Ryu, Choku Yushin Ryu, and some Shinkage Ryu), I also went deeper into this notion when working with weapons, by handling a sword, a bō, a kusarigama, or even unarmed through the many jujitsu katas which are part of these ancient schools.
Though I probably still have a long way to go in martial arts, I wish to share here some thoughts on the topic.

I notice that one of the current human contradictions is our fascination for the external force that goes along with our contempt for the sensitivity and the sensations of our body which we relegate to the level of sentimentalism. Paradoxically, our Western way of life has never been so easy, with so few physical efforts to make, and our ancestors were probably more able to endure walking, cold or even pain, given there were not as many means to take charge of the slightest of their pains, or to assist the slightest of their efforts. Yet did they lack sensitivity? I don’t think they did, because the capacity to feel before thinking has always been essential to live and Zanshin, from my experience, is above all a matter of sensation and presence at the present moment.

Zanshin can be translated as dwelling or remaining spirit but for Eastern cultures the body and the spirit are not two separate things. This « remaining spirit » corresponds to a precise sensation, and it is this sensation that guides us in its application regardless of the discipline one practises. These sensations are specific either to the one who acts or to the one who receives. Zanshin is a sensation and at the same time it is a state that we (re)discover.

Historically principles such as Zanshin, Mushin, etc., refer less to ideas than to realities that have been experienced by generations of people. They bring us back to direct, real experiences, which, in order to be passed on, have been « conceptualised ». We are therefore talking about an act or a state we can recover, despite our differences of times and cultures. They are not great principles gone with Samurais and their time, not even principles restricted to martial arts. They are principles that pervade the whole culture, especially the Japanese culture, but also and above all the Chinese culture.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

The image: an eye-opener

Ancient Chinese would teach through images, evocations that were to give rise, that were to reveal, within the heart of the apprentice, a sensation that would guide him/her towards the understanding of the core of the master’s teaching. A physical understanding since it was about calling on a real experience that the apprentice would be able to share. They would mainly use nature to reveal the sensation, for observing nature was at that time a life experience shared by all. Yet we also find this way of transmitting in Western arts. Like in music for instance, because beyond some basic advice, the gesture of a musician cannot be transmitted nor intellectually understood.

What makes the difference between a beginner who presses a piano key and the master who plays the first note of a sonata ? It is objectively the same key and the same mechanism to strike the string. Yet the two sounds will be completely different. It’s the master’s sensitivity that will make the difference. Hence, year after year, the apprentice will seek how to make his/her instrument resonate differently, and the master will seek how to awaken in the apprentice the sensation he [the master] has inside himself. That is why some masters use evocative words, they speak of playing « at the bottom » or of « kneading » the keyboard, which objectively does not mean anything at all! All these images call on our inner resources, to retranscribe onto wood and strings an inner sensation and so that this sensation would be, in addition, shared by the listener. This is where we touch on the fusion of sensitivity that allows us to feel what happens inside the other person, it is a transmission from sensitivity to sensitivity. Like a Zanshin that will be right, genuine, only if both persons can feel it.

Then, beyond what we objectively know about what « Zanshin » means, I find interesting to search inside ourselves which experiences we can relate this principle to. How to make it concrete for us.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

The spirit of the ordinary

During the years I have worked as a musician, sometimes I have been in a state that I liken to Zanshin. When I played with other musicians and singers I had to be both totally receptive to what happened outside, to the other musicians, and at the same time concentrated on my own gestures to play my piano part. Uncertainties of a live concert are such that I could not count on the fact that everything would go as planned. This never happens, no matter how one is prepared, being on stage is a unique experience. Preparation aims at reducing as much as possible the unexpected but absolutely not at removing it. One has then to react instantly, to stick as close as possible [to what is happening] for harmony to keep on going. To be hyper-vigilant and at the same time to keep a vague concentration, because as soon as I would focus on a single part I would lose the whole. This sentence by Musashi perfectly summarizes this state for me: « In the daily life as well as in strategy, one must have an ample spirit and keep it straight, not too tense and never loose. » (1)

Musashi also said that the ordinary spirit must be the one of the fight, and that the fighting spirit must be the one of the ordinary (2). Yet one cannot always be on guard, hence the fighting spirit does not mean being « on guard », it means something different… We may also suspect that this state of mind is very far from the apathy that we very often come across today. The translation of Zanshin by « remaining mind » might give us a hint, more than the somehow reductive idea of vigilance.

Even though today only a few of us encounter « real fighting », we all face the many little « ordinary fights » in our daily lives. And sometimes « Zanshin » can pop up there too. This happened to me during some unpleasant experiences I’ve had. I remember once when, trapped in a festival during several days, in a small village, all female participants were embarrassed and worried because the person in charge of the workshop, a renowned violinist and professor, would put his hands on them in an inappropriate manner. I was then twenty-one and between lessons and rehearsals, the girls would talk to each other about these very awkward moments and would fear them. During a common meal, the professor started walking along the table, passing behind each of them to give the day rehearsal schedule. I could see him approaching, dispensing caresses in the hair or on the shoulders, little equivocal jokes etc., and I could see with dismay the girls lowering down their heads and waiting for the inevitable as he passed by, or laughing with a tight laugh. It was for me inconceivable not to do something whatever, so I looked at him coming up to me, not knowing what I would do, and before he passed behind me I turned to him and looked at him right into his eyes while talking about the schedule. I know that at that moment my eyes were saying « No ». He stopped and did not touch me. During all the workshop I remained present, without ever being opened to it. He never touched me.

This did not happen with only one man, several teachers and other drunk boys understood they’d better stay away from me. Yet what would I have done? I don’t know. In all these little situations that happened to me, what always struck me is that everything was very predictable and it was in the end relatively simple to hold them on bay, it was « just » about being there and listening to this sensation of danger that reaches us before anything happens. Of course things would have been different in case of a more serious aggression, that’s a different topic, but we also come across a lot of these « small » aggressions which, if we endure them, being unable to react, will leave an imprint in our heart and in our bodies.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

Being influenced

My Aikido work since childhood, as a path – a search – towards harmonizing with others, has helped me, I am certain of it, to go through hard times, as it has helped me to work in symbiosis with other musicians. Because our way to interact with others, either negatively or positively, is determined by our inner attitude. The fact of not fighting against the influence of the other person, would he/she be a musician or an attacker, is decisive. The fact of understanding for the two of us.
Chinen Kenyū Sensei expresses it with his words: « The technique is uke [receive], the spirit is attack. […] When one has mastered the principle of uke, there is no longer any attack or defense. Uke is beyond this duality, and this has a profound impact on our being. […] When one is at ease with facing any attack, one develops a self-assurance that allows one to welcome everything, to face anything. » (3)

In our life, quite often to defend ourselves, we refuse to be influenced by the other person, yet by doing so we, de facto, close the only channel that allows us to feel and act according to what the other person does: our sensitivity. It is this sensitivity that enables us to feel the other person. Being in the attitude not to refuse the other person, accepting his/her influence does not mean being submitted to it. Absolutely not. Canceling the difference between oneself and the other person and thereby allowing fusion – if he/she moves, I move, because we are but one. There is no longer any action-response. There is One. Basically it’s the same thing, whether sensing what a baby who cannot yet express itself needs, sensing the bad intentions of a person or sensing when the singer will start.
Tsuda Sensei wrote: « Even if we understand and accept Aikido as a means of communion with the Universe, it will be purely on the spiritual plane. As soon as it is faced with real difficulties, the mind gives way to petty aggression. » (4)

While being maybe very far from the capacities of these masters, we can practise following that direction and this can be useful for our lives. In order to work in the spirit of communion the first step is to let go. If one has the head full of fears, beliefs, if one is confused then we no longer can expect the right action to spring out from our very depths. This genuine action that the Chinese call Wuwei – non-action. We search for the exit in all directions, we try to defend ourselves, we refuse the other so to escape him/her but we bump into the wall. Fukuoka Sensei used to say about the theoretical search for a genuine nutrition: « As long as you hope to find a bright world at the end of the tunnel, the darkness of the tunnel will last as much longer. If one no longer looks for what has a pleasant taste, one can taste the real flavor of everything one eats. » (5)

Zanshin, remaining spirit, is also a fine perception of reality that connects with the principle of yomi. We all think we see the reality, but actually quite often what we see is our interpretation of what surrounds us. Either – too naive – we lack vigilance, or – too damaged, traumatized –, we end up hyper-suspicious. And we become agressive. But whether the defensive spikes of our personal armours are turned towards ourselves or towards the others, the result will be wound and pain. And this does’nt enable us to live fully too. With an art such as Aikido or ancient koryus, by putting ourselves into situation, by allowing ourselves to overcome our fears, this can help us to rediscover that we are not that weak.

Then we will discover a different way to adapt ourselves to reality which no longer means being overwhelmed by it. This is something that can be found in other arts, I find something of Zanshin in this sentence by Rikyû, master of chanoyu (6) from the 16th century, which one day answered to his disciple:
« Make a delicious bowl of tea; lay the charcoal so that it heats the water; arrange the flowers as they are in the field; in summer suggest coolness, in winter, warmth; do everything ahead of time; prepare for rain ». (7)

Manon Soavi

Notes

1. Kenji Tokitsu, Miyamoto Musashi, Rouleau de l’eau [Water scroll], p. 53, Édition Désiris 1998
2. ibid.
3. Magazine Yashima n° 4 May 2019 Chinen Kenyū, au cœur des traditions d’Okinawa [Chinen Kenyū, at the heart of Okinawa’s traditions], p. 26
4. Itsuo Tsuda, The Science of the Particular, p 141, Yume Editions
5. Masanobu Fukuoka La révolution d’un brin de paille [The revolution of a strand of straw], p. 150, Trédaniel Éditeur 1978
6. Chanoyu improperly translated by ‘tea ceremony’, literally ‘tea hot water’ .
7. Soshitsu Sen, Tea life, tea mind, p. 31 Weatherhill Inc, 1979

Mobilité et conscience corporelle

Par Régis Soavi

Une des grandes forces de l’Aïkido réside dans sa très grande mobilité et ses mouvements de rotations. Les spirales qui en découlent entraînent une combinaison de forces centripètes avec son corrélat, la force dite centrifuge, créant une forme invisible, puisque sans cesse en déploiement : la sphère.

Les techniques qui utilisent une attaque par l’arrière nous offrent la meilleure visualisation de cette sphère. La rotation des planètes qui tournent à la fois sur elles-mêmes et dans le même temps autour d’une étoile nous donne elle aussi un bon exemple de ce que se mouvoir autour d’un centre veut dire. Quant aux météorites qui gravitent non loin, elles rebondissent sur l’atmosphère, ou aspirées par le centre de la planète, s’y écrasent alors que la plupart des comètes elles, s’en éloignent.

Entrer dans la sphère

Quand il y a rotation autour de plusieurs axes parfois mêlés, il devient difficile de savoir où sont les centres, où sont les périphéries, le devant et le derrière. L’un et l’autre peuvent se présenter tour à tour, ils peuvent même s’inverser. Ils deviennent interchangeables, que ce soit dans le cas de Tori comme de Uke, c’est pourquoi l’Aïkido présente de grands avantages sur le terrain des attaques par l’arrière. Quelle que soit la taille ou la grosseur du centre, c’est sa densité qui fait la différence.
O Senseï Morihei Ueshiba bien que de petite taille était capable de projeter un assaillant à grande distance grâce au déploiement de cette force centripète qui se transformait en force centrifuge puis en spirale et même en sphère qui roulait plus loin sur les tatamis. Comment créer cette sphère ayant un centre si dense qu’il devient possible de réaliser des projections de cette nature ? Les saisies par l’arrière nous en donnent l’opportunité. Techniquement elles commencent souvent par une attaque de type Shomen uchi ou Yokomen uchi qui se transforme en saisie d’un ou de deux poignets par l’arrière. C’est le déplacement de Tori qui provoque la mise en danger de Uke et par là même cette quasi-obligation, ou en tout cas cette opportunité, d’immobiliser Tori. Bien que pour les besoins de l’enseignement, il soit au début pédagogiquement nécessaire d’admettre que le partenaire saisisse la main tendue par Tori, cela deviendrait incompréhensible après quelques années de pratique. Je pense que l’on peut même dire que ce serait contre-productif si on est réellement intéressé par notre art. Les saisies directes des deux poignets ensemble par l’arrière sont difficile pour Uke qui préférera dans beaucoup de cas saisir les manches des keikogi. Si le corps est bien centré il est plutôt facile de sortir de cette difficulté seulement en restant concentré sur le Hara et en bougeant le Koshi. Les techniques pertinentes découlerons tout naturellement de la posture des deux partenaires, de leurs respirations respectives, de leur capacité à saisir l’opportunité ou le moment, ainsi que de la détermination que chacun d’entre eux mettra. Bien souvent si Tori suit son instinct réel et non supposé, s’il ne cherche pas une technique ou une clé mais agit avec spontanéité, souplesse et vigilance, il se débarrassera avec facilité de l’emprise de Uke. Du point de vue pédagogique il y a aussi un grand intérêt car les saisies arrières obligent les élèves à bouger de manière différente. En effet, beaucoup d’entre eux ont tendance à travailler en ligne, un peu comme en Karaté, à se tendre pour résister à la pression avec des Tai sabaki et des déplacements de plus en plus courts, la conséquence inévitable est que leurs techniques deviennent de plus en plus dures et, malgré tous leurs efforts, souvent inefficaces.

Régis Soavi ushiro waza la sphère

Imagination ou visualisation ?

Il y a une grande différence si la saisie a pour but une immobilisation « simple » ou une agression « pure et dure » avec les risques que l’on peut encourir. L’entraînement est un jeu de rôle où chacun est à sa place. Pour retrouver ou acquérir les capacités nécessaires au déploiement de notre force vitale il est indispensable de laisser la spontanéité agir grâce aux bases techniques que l’on a travaillées. La visualisation a cependant une place primordiale. La visualisation et l’imagination sont deux fonctionnements profondément différents. L’imagination est une production du cerveau et n’engage que lui, alors que la visualisation a son point de départ dans le Koshi, c’est une production de notre énergie vitale et elle engage tant l’esprit que tout le corps sans qu’il n’y ait l’ombre d’une séparation entre eux. Elle est un acte de concentration primordial et rejoint une sensibilité de type primaire qui surgit de l’involontaire. Elle permet à Uke de rendre les saisies ou les atemis plus concrets et donc à Tori de les ressentir comme suffisamment dangereux pour réagir, même s’ils sont contrôlés. L’imagination, elle, n’entraîne aucune action, tout au moins immédiate et ne peut être ressentie par Tori comme autre chose qu’une attitude ou une posture sans aucune force ni puissance, un mouvement imaginaire, un mouvement rêvé.

Travailler lentement

Pour un travail précis et une juste compréhension de la direction comme de la puissance des forces mises en mouvement, la lenteur me semble indispensable. On peut ainsi augmenter l’efficacité de la saisie sans risque pour le partenaire. Travailler lentement ne veut pas dire être lent mais plutôt travailler au ralenti. Il est important de ne pas se précipiter pour saisir un poignet ou une manche si en le faisant on se découvre, offrant ainsi au partenaire l’occasion de placer un atemi ou simplement de prendre le centre et par là même de nous déstabiliser. Lors d’une saisie en Ushiro katate dori kubi shime, il est très important de faire sentir que cette saisie peut se transformer en étranglement et est, déjà dans les faits, un étranglement (pour cela il suffit de presser sur la partie haute du sternum sans toucher au cou), mais surtout il faut avoir une posture de nature soignée, à la fois ferme, souple, et ne nous mettant pas en danger. C’est seulement grâce à cela que l’on peut comprendre ce que cette saisie a de dangereux. Si on va trop vite dès le début, quand on n’a pas encore la maîtrise de ces attaques, la saisie sera bâclée et la technique risque de se transformer en bagarre de chiffonniers.

la sphère

Si j’ai pas vu pas senti, je meurs (1)

Une des attaques les plus dangereuses que l’on peut avoir à subir est celle que pourrait faire un adversaire habile muni d’un couteau, dans un espace restreint, et qui plus est lorsqu’on a le dos tourné. Lors d’une rencontre amicale avec un combattant de MMA organisée par Karaté Bushido et à propos d’une attaque précisément dans le dos avec un tanto, Léo Tamaki formule cette sentence : « Si j’ai pas vu pas senti, je meurs ». On pourrait dire qu’elle passe inaperçue car elle est évoquée comme une évidence, et elle exprime une réalité incontestable. Elle touche du doigt l’essentiel, car si on ne peut pas voir de dos on peut sentir, pressentir. C’est justement pour cela que dans l’Aïkido comme dans tout art martial il est nécessaire de retrouver et développer la notion de Yomi (le fait de percevoir l’intention, qu’on peut aussi traduire par intuition). C’est indiscutablement un élément essentiel du développement de l’individu par la pratique. On raconte d’ailleurs une anecdote concernant un samouraï qui se retourne au dernier moment pour sauver sa vie en éliminant un ennemi qui l’attaquait alors qu’il avait le dos tourné. Au delà des histoires que nous ne pouvons vérifier par nous-mêmes, il est clair qu’aujourd’hui encore les notions de Yomi ou de Sakki (la volonté d’attaquer, le Ki destructeur) ont toujours droit de cité(2). Concernant surtout les attaques par l’arrière il est plus qu’essentiel de cultiver et d’entretenir notre sensibilité dans cette direction.
Quand la vie est en jeu des forces insoupçonnées peuvent surgir. Il est parfaitement impossible de s’entraîner à faire surgir ces forces, mais divers types d’entraînements dans les arts martiaux peuvent être considérés comme une préparation à l’imprévisible. Toutes les techniques en Aïkido, bien qu’elles ne portent pas ce nom, sont des Katas et leur but n’est pas d’apprendre à détruire un adversaire, un ennemi, mais de réveiller l’individu encore endormi en nous, pour permettre à toutes nos capacités d’être actives dès que l’on en a besoin. Cela ne veut pas dire qu’elles manquent d’efficacité, bien au contraire, car bien utilisées elles peuvent être plus que redoutables, mais il y a peu de chance qu’elles soient applicables à l’identique hors du contexte du dojo, car elles sont enseignées et pratiquées sans la contrainte d’un risque réel, comme par exemple une attaque dans la rue, et les conditions de leur application véritable ne sont pas réunies. Il suffit d’un petit rien pour que tout chancelle.

La peur

La peur, si on veut sortir d’une situation par le haut, est un élément déterminant qui peut changer toute la donne dans un sens comme dans l’autre. Si on est envahi par la crainte, ou si on n’a jamais été confronté à une situation critique, voire réellement dangereuse, il est extrêmement difficile de savoir comment on pourra réagir en cas d’agression. Lors des Randori que nous faisons à la fin de chaque séance dans notre École, et cela quel que soit le niveau, il y a toujours le risque des saisies ou des atemis par l’arrière. Il est donc donné une grande importance aux déplacements, mais encore plus à la sensation de danger qui peut se dégager du ou des Uke, et c’est grâce à cela que peut se développer un « quelque chose » qui sera l’amorce de ce que l’on pourrait appeler l’intuition. Il ne s’agit pas d’une mystique, d’une confiance dans une énergie céleste, mais plutôt d’une réalité que chacun d’entre nous connaît, souvent sans lui donner un nom, qui transcende le quotidien des personnes. Mais comme il s’agit d’une réalité que, a priori, nous ne maîtrisons pas, il est très difficile, et même impossible de compter dessus au risque de voir nos capacités s’évanouir au moment où on en aura le plus besoin. Développer nos capacités de perception au moyen de l’attention est donc un des buts de la pratique, mais ce qui est surtout indispensable, c’est que cela doit permettre qu’émergent des capacités intuitives réellement utilisables dans la vie quotidienne et a fortiori à l’impromptu ou dans les cas graves.

Action et perception

Les sciences cognitives ont ouvert un champ d’étude qui nous permet de comprendre de nombreux aspects de l’être humain, tant du point de vue de la pensée que de l’action. Elle permettent aux pratiquants d’arts martiaux que nous sommes de mettre des noms, d’éclaircir un enseignement qui pourrait paraître obscurantiste. Nous pouvons redonner ses lettres de noblesses à ce que nos maîtres nous ont enseigné lorsque cet enseignement est décrié comme étant une vision mystique du monde. Notamment en ce qui concerne nos perceptions lorsqu’elles sont considérées comme « extra-sensorielles » alors qu’elles ne sont que le fruit du travail et de l’entraînement quotidien d’un art comme l’Aïkido.
Aujourd’hui des chercheurs redéfinissent la perception ainsi : « La perception est une forme d’action. Elle n’est pas quelque chose qui nous arrive ou qui se produit en nous. Elle est quelque chose que nous faisons. » « Notre perception s’exprime dans le langage des potentialités motrices »(3).
C’est à ce sujet que le philosophe M. B. Crawford(4) a écrit : « Notre perception de ces potentialités ne dépend pas seulement de notre situation environnementale, mais aussi de la gamme de compétences pratiques que nous possédons. Face à quelqu’un qui lui cherche querelle dans un bar, un expert en arts martiaux perçoit la position de l’individu en question et la distance qui l’en sépare comme permettant si nécessaire de porter certain coups et en excluant d’autres. C’est la pratique et l’habitude qui lui permettent de voir l’agresseur potentiel sous cet angle. De même, il percevra sans doute le mobilier environnant et les objets à portée de main comme des affordances(5) accessibles en situation de combat. Autrement dit, il voit des choses qui échappent totalement à un quidam »

Ne rien négliger

Dans la pratique de l’Aïkido il n’y a rien d’inutile. Cependant si on néglige l’aspect perception ou le travail de la sensibilité (ce que l’on confond souvent avec la sensiblerie) au profit de la technique, on risque de passer à coté d’un grand pan de la pratique. L’inverse est vrai, bien sûr, mais l’un comme l’autre étant indispensable, il est malgré tout possible pour chacun de ne pas s’en tenir à ce que l’on connaît et d’accepter d’aller vers ce que l’on ne connaît pas, ce qui est à découvrir, ce qui nous paraît parfois mystérieux voire impossible.

Itsuo Tsuda et Régis Soavi 1980

Tsuda Itsuo Senseï

Un des exercices que nous faisait faire mon maître Tsuda Senseï, consistait en une projection de notre partenaire à partir de la position seiza. Cela nous paraissait extrêmement simple au début, tout au moins théoriquement, mais quand il s’agissait de le réaliser cela devenait un peu plus compliqué. Tori est assis immobile, derrière lui, Uke a saisi le keikogi au niveau des épaules. Il s’agit alors très simplement de s’incliner comme si on saluait, sans forcer, sans tension, un salut tout simple qui, produisant un vide, aspire le partenaire : celui-ci, pourtant solidement ancré sur les tatamis, et malgré le fait qu’il y met toute sa force, n’arrive pas à résister et chute en avant. De façon très logique dès qu’il y a une résistance on se tend, on contracte tout le corps, on s’énerve, on accuse le partenaire de ne pas jouer le jeu. J’ai pourtant vu de nombreuses fois Tsuda Senseï nous en faire la démonstration avec le sourire. J’ai tenté de le tester sur cette technique, rien à faire, il s’inclinait de manière inexorable avec la plus grande des simplicités. Son secret : la visualisation. Il nous disait si souvent quand nous pataugions dans les difficultés « Cessez de penser en termes d’adversité », puis il nous en faisait la démonstration, faisant chuter un élève en désignant du doigt un endroit choisi par lui et prononçant cette phrase magique : « Je suis déjà là », exprimant ainsi la réalisation concrète de sa visualisation.

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« Mobilité et conscience corporelle » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°28) en avril 2020

Notes :

1) Léo Tamaki dans Karaté Bushido Officiel. (13 décembre 2019) GregMMA et Aikido [Vidéo] https://www.youtube.com/watch?v=KoH4qjWKTfM&feature=emb_title
2) Yashima N°4 Mai 2019
3) Ava Noé, Action in Perception, MIT Press, Boston 2004, p. 1 et p. 106
4) Matthew B. Crawford, Contact, Édition La découverte 2019, p. 80
5) Intuitivités, potentialités.

Crédits Photos :
Paul Bernas, Didier Balick

Zanshin, a natural state of the body

By Régis Soavi

If we translate Zanshin by « sustaining attention after a fight or after a technique », even if we remain within the martial tradition we remain short of its profound meaning.

Tenshin: the heart of heaven

In the term Zanshin there are two Kanji: 残 (càn or zan), what remains, the residue, and 心 (Shin or Kokoro). If the meaning of the latter is known by all Aikidokas, it still seems to me necessary to specify its value because it corresponds to what we can rely upon to find the path towards fullness in life. For Itsuo Tsuda Senseï, a phrase reflected and animated the practices he proposed, both Aikido and Katsugen undo. This phrase – Tenshin  – he had translated it by « the heart of pure heaven ». He writes: « The word kokoro which I translated by ‘heart’ has the same etymology as the latter: the central organ of the circulatory system. Yet, its acceptation is totally different. The ‘heart’ in French is rather the feeling, while the kokoro in Japanese is neither quite the feeling, nor the spirit, nor the thought. It is something we feel inside ourselves, it rather comes close to the English mind. If we translate it by mental or psychic, it will again be different. The search for a kokoro that remains imperturbable before an imminent danger, which stays calm in any circumstances, is the key aim imposed on those who attempt to achieve perfection, in the craft of weapons. »(1) « Your spirit has to be free from any thought, good or bad. This state of soul is compared to pure Heaven – Tenshin »

Aikido: re-learning freedom

As soon as we step upon the Tatami floor, concentration arises. A simple salute towards the Tokonoma suffices for our body to react, to leave this state that could be described as day-to-day to enter the very particular state of Zanshin. It is fundamentally a natural state, a state where our biological animality (in the best sense of the word) arises again. All the tradition that we have been given by O Sensei and that has been transmitted to us by his direct student Tsuda Sensei is essential to understand this. It is in the way we perform exercises such as the vibration of the soul, the rowing exercise and many others – often wrongly equated with a warm-up – that we become aware of their importance. It is all the attention given to breathing that allows us to sense, at the physiological level, the circulation of Ki and that summons us back towards this state of concentration that Zanshin is. All this first part of an ordinary session in our school has been designed to bring us, to take us beyond ourselves, beyond what we have quite often become – an ordinary fellow of our society. Immediately, if we are attentive enough, we can feel its effects. We move on the Tatamis in a profoundly different way, what we feel, our perception of the other, of others, becomes at the same time sharper and more pronounced, wider and lighter. It is day after day, by immersing into this atmosphere, that we can both relearn the freedom of moving, a first step towards inner freedom, and feel our space, our spaces. Recovering the sensation of how the forces that surround us are positioned, discovering or rediscovering that nothing is finished, nor concluded, but that everything is connected, that Zanshin is a moment of an eternity that runs its course in all directions.

Daily life: an eye-opener

Without us being aware of it, without us acting in a voluntary manner, our body constantly reacts to the many aggressions from our environment that we undergo everyday. Whether these attacks come from bacteria, viruses or more simply the quality of our nutrition, our body responds in an adequate manner thanks to its immune system, its digestive system or any other system according to the dysfunction at stake. The body’s response, if the terrain is good, if our immune system is well awake for instance, is not limited to a few skirmishes here and there, the mobilization of the body is total and the fight can sometimes be of great violence. Once the fight is over the body does not put itself at rest immediately, it does not go back to sleep once the danger has gone (something our mental, on the contrary, would have perfectly admitted). Our involuntary system does not loosen its attention, eliminating up to the last bacterium, to the last virus or immobilizing, blocking them so that they become harmless. And even then it is not over yet, the body remains vigilant, keeping an eye on everything that happens, serene but attentive to the least movement of the aggressors, whatever and whoever they are. This spirit is the state of the natural and involuntary Zanshin of a body that reacts healthily and therefore the state of the exact opposite of an apathetic body. When all is really over, life somehow resumes its natural course. It is essential to facilitate that this work inside our body can be done with complete peace of mind without being frightened by the slightest pain or disturbing reaction. For who approaches for the first time a martial art – and in particular Aikido –, the aims are often many, and range from the need of moving to that of defending oneself, through all possible variants, real or fantasized. The discovery of Zanshin constitutes an integral part of Aikido teaching, and its deep understanding as well as its extension to our entire life sphere brings a greater tranquility when facing unpredictable events and allows one to live every day more fully. For it is eventually in day-to-day life that the usefulness of the practice can be experienced and appraised. Without being utilitarian it is always pleasant to see and verify what it brings us in our daily life. There cannot be real attention, concentration, nor pleasure in the achievement of some work without – even though we are not aware of it – the state of presence that we call Zanshin.

Circles in water

When the child throws a stone into the so peaceful water of a little pond, s/he stays watching the concentric circles s/he has created that spread and extend from the center. If s/he has kept her/his profound nature, if it has not been destroyed by adults, parents, educators or teachers, who attempt to explain her/him the scientific rationale beyond the phenomenon or who, pressed for their so precious time, give little importance indeed to this little insignificant game, then, immobile, contemplative but deeply concentrated, the child waits until the circles fade away, until their initial liveliness, while lessening more and more, becomes no longer recognizable, becomes one with the natural movement of the simmering water, slightly nudged by the wind. This so precious moment is also Zanshin, it is an instant that could even be considered as sacred, where the child’s Kokoro quietens down, when s/he recovers her/his primordial nature, her/his true nature.

School, or how to break this natural state

The entire school education aims to equip children with weapons for the future. Though the idea looks nice on paper, reality is completely different. The grading system, whether with figures (Translator’s note : In France, grades range from 0 to 10 or 20, letters are not in use.) or letters such as in the Anglo-Saxon tradition, generates fear, indeed anguish – always concern – and produces, in fact, more damage than benefits. In this case we do not work for the pleasure of discovering nor even for a concrete result but for a grade, an assessment, that are supposed to reflect our level in the system. Yet, for a century, countless pedagogy experts have denounced the harm done by this type of schooling system and mode of education. At the total opposite of the state of Zanshin one is waiting for the verdict, the result of the written exercise, test, or exam. Instead of developing the physical or intellectual capacities of the child, we transform her/him into a scared being or later a rebel who only aspires to get out of the system in which s/he is trapped, to breathe if only a little more freely. The damage is however not irremediable, this is also what our practice is for, reviving what should never have been abandoned nor destroyed.

Graduate first!

Who has never heard this sentence, that has now become a parental leitmotiv? Which parents have let their children follow the direction they had decided to take on their own, supporting them despite the general condemnation from their family or close circles? In France the new law4 making instruction mandatory from three to eighteen years old compels the parents, who sometimes chose home instruction because they became aware of the damage they have undergone in their own childhood, to still remain within the national education framework. To force their children to undergo exams and tests they have to pass, failing which they would have to be reintegrated in a state-approved school. How can we allow the child, the teenager, to discover, rediscover or preserve what s/he has always had and should never have lost: Zanshin, this state of concentration that remains beyond the act, this instinctive state that gives us pleasure, satisfaction, and strengthens our capacities by allowing them to benefit from the experience acquired in this moment thanks to this slight standstill where something remains suspended? The child, boy or girl, during this uncertain time, where anything can play out, escapes the world of social conventions, becomes strong, of this strength that no one will ever be able to deprive her/him of, s/he opens her/himself to an intelligence that only belongs to her/him and that is created by no doctrine or ideology.

Ai-uchi, ai-nuke

From Zanshin a world can be rebuilt if it was destroyed or simply damaged. In the Zen practice it is the spirit that remains or the spirit of the gesture that allows one to recover what has been lost, in Aikido it is not the fighting spirit that allows us to live in harmony but rather what is behind, in depth, and that breathes life into our action. Itsuo Tsuda Sensei tells us the story of this great 17th century master Sekiun Harigaya who had found inner peace. « After having been tormented for a long time by the uncertainty that prevails when facing an extreme situation, where no recall to any precedent can be used to justify ourselves, he found : ‘Defeating the weakest, being defeated by stronger than yourself, and mutually annihilating each other among equals, these are dead-end solutions.’ Even if we win time and time again, this is, according to him, only bestiality. Those are only wolf and tiger fights. One will always remain in relativity, in opposition. One has to get out of these to find the true path. How to get out of bestiality to find the true path? Especially in a situation where the result is not measured with scores. The accepted formula has been so far ai-uchi, mutual annihilation. When aiming to defeat the other, while trying to preserve our own integrity, we lose it all, because at the last moment fear takes over and paralyses us. In order to get out of this duality that torments us, we decide to die, abandoning all what we have. ‘When you get my skin, I’ll get your flesh. When you get my flesh, I’ll get your bones’, so goes the bravado formula. We still remain in bestiality. After long years of meditation, Sekiun finds his formula ai-nuke, to mutually overcome. The basis of this formula is the discovery of the kokoro, immutable, eternal, in which there is no annihilation of the opponent, but only respect of the other. This ai-nuke shows a position quite close to that of Master Ueshiba’s aikido. If one faces the other with no aggressivity, it is ai-nuke, but if one keeps the least aggressivity, it is ai-uchi. But how can one get empty of any aggressivity when one precisely is in a situation of agressivity where at risk of losing everything? This non-aggressivity, if it comes not from a moralist or a pacifist religious, but from someone who had experienced fifty-two real fights until the age of fifty, can have a completely different value. »(3) Zanshin lies at the heart of the problem, because it is about a presence to oneself as well as the other, without aggressivity, without expectation, without any search for any result. Zanshin is neither the end nor the beginning of a movement, it does not illustrate the power of one over an opponent, it is a time, an undefined space-time, but which gets concretely realized. Recovering the Kokoro from childhood, recovering concentration, the simple joy of feeling fully alive, no longer being satisfied with the superficial aspect of the survival that is imposed to us by society, this is the path that is proposed to us in Aikido. Even if this path demands from us rigor and determination, continuity and introspection, I have always felt and experienced it as easier than resignation, renunciation and hence disillusion or passivity.

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Article by Régis Soavi published in Dragon Magazine (speciale Aikido n° 27) january2020.

References:

1) Itsuo Tsuda, La voie des dieux [The Path of gods], Le Courrier du Livre, 1982, p.61.
2) Itsuo Tsuda, Cœur de ciel pur [The Heart of pure heaven], Le Courrier du Livre, 2014, p.91.
3) Itsuo Tsuda, La voie des dieux [The Path of gods], Le Courrier du Livre, 1982, p.63.

Photos credits: Bas Van Buuren, Sara Rossetti

Je vais redécouvrant la liberté

La recherche de la liberté intérieure dans la pratique de l’Aïkido et dans le Seitai.

Par Andrea Quartino

Les limitations de la liberté de mouvement sont en train de se relâcher, bien qu’avec des délais et des modalités encore incertains. Pour ceux qui pratiquent l’Aïkido dans un dojo de l’École Itsuo Tsuda le jour où l’on pourra recommencer à pratiquer semble lointain. Au-delà des avis différents sur les raisons de l’état d’urgence, les limitations décidées par les gouvernements ne devraient pas limiter la capacité de jugement. Et il est normal de maintenir un regard critique envers l’efficacité et les conséquences de telles mesures tout en les appliquant.
Haruchika Noguchi, fondateur du Seitai, pendant la seconde guerre mondiale du Japon, période durant laquelle les tendances plus fortement nationalistes et militaristes ont prévalu au point de bannir le mot “liberté”, ne se gênait pas pour en parler. Certes, il pouvait compter sur le fait d’avoir parmi ses clients plusieurs représentants de la classe dirigeante.
La fin de la guerre, pour l’Italie, le 25 avril 1945, fut un soulagement pour tous, autant que le fut la chute du fascisme, même pour ceux qui partageaient cette idéologie. Le même soulagement fut ressenti par beaucoup de japonais.2 Il ne s’agissait pas seulement du retour de la paix et de libertés plus ou moins formelles, mais aussi de la disparition d’un climat de tension continue, qui se respirait partout et auquel personne n’échappait. Toutes proportions gardées, et mis à part les perplexités suscitées par les métaphores guerrières utilisées par beaucoup pour parler de l’engagement dans la maitrise des contagions, les personnes ayant un minimum de sensibilité ne peuvent pas ne pas sentir à quel point tout et tout le monde est imprégné de méfiance et de peur, qu’elles soient provoquées par le virus ou par les sanctions prévues en cas de violation des règles. Une oppression très épaisse, nous serons nous aussi soulagés quand et si cela finira.

« Lorsque [Me Noguchi] entendit à la radio la cessation des hostilités, il se sentit tout d’un coup comme déchargé d’un lourd fardeau de ses épaules, et éprouva une détente insoupçonnée dans tout le corps.
Sa respiration s’approfondit, découvrant un fond de calme dans son esprit. Ce calme fit surgir en lui une énergie toute fraîche, et il sentit dans sa peau qu’un monde nouveau était en train de commencer.
– Pourquoi ai-je tellement parlé de la liberté pendant la guerre, se dit-il, ce n’était que des mots. Au contraire, j’ai été simplement figé dans mon attitude. Plus je m’efforçais de lutter contre la tendance, plus j’étais enfermé dans un cadre étroit de pensée, sans pouvoir respirer profondément. »3

Pourquoi cette liberté n’était-elle qu’un mot pour Noguchi? Avait-il changé d’avis sur la nature du régime durant la période de la guerre ? C’est peu probable, mais la question n’est pas là. Il s’agit de comprendre ce que nous voulons dire par liberté.

Itsuo Tsuda revient plusieurs fois dans ses livres sur l’idée de liberté

Pour Tsuda l’homme moderne « a livré de durs combats pour acquérir son droit d’Homme. Il a obtenu des libertés et continue de lutter pour en acquérir d’autres. Mais un jour il découvre que ces libertés ne couvrent que des conditions matérielles, extérieures à lui. »4 Donc souvent les êtres humains luttent pour des libertés au pluriel, qui sont conditionnelle « La fixation des idées qui nous oriente dans l’organisation de la vie, peut aussi se retourner contre nous en nous conduisant dans des contraintes imprévisibles. La liberté devient une fixation qui nous ligote. Plus on a la liberté, moins on se sent libre. La liberté est un mythe.
On lutte contre les contraintes pour acquérir la liberté. La liberté acquise ne reste pas sans provoquer d’autres contraintes. Il ne semble pas y avoir de solutions finales. Car la liberté que nous cherchons est avant tout une liberté conditionnelle. On n’a pas l’idée d’une liberté absolue, sans condition. »5
Liberté conditionnelle, serait presque un oxymore, si ce n’était que cette locution est utilisée dans le langage juridique. Nous sommes conditionnés par le temps linéaire des montres, par l’organisation sociale du travail et par le marché qui nous sollicite, à coups de techniques publicitaires toujours plus sophistiquées et envahissantes, à satisfaire des besoins, induits pour la plupart. Parmi les offres innombrables, qu’on peut trouver sur internet, ou ailleurs, « nous trouvons tout, sauf le désir. […] Nous avons la liberté de choisir, certes, mais il s’agit d’une liberté négative : celle d’accepter ou de rejeter l’offre. Quant à la liberté positive, celle de créer, nous n’avons ni l’intuition ni la continuité pour en jouir. »6

Maître Tsuda et Maître Noguchi
Maître Tsuda et Maître Noguchi

Tsuda nous indique la possibilité de “lâcher prise” sur tout ce qui est liberté apparente, choix qui nous est imposé par le marché, bien de consommation, commercialisable, même si cela est difficile pour l’homme civilisé, qui a peur de tout perdre si il renonce à sa possessivité. En lâchant prise, on peut « voir enfin que Tout est à nous ; le ciel, la terre, le soleil, les monts et rivières, sans qu’il y ait besoin de les mettre tous dans notre poche. » Il peut naître en nous « l’envie de connaître la vraie liberté.
Aucun apport extérieur, argent, honneur, pouvoir, ne peut nous procurer la vraie Liberté, car celle-ci est une sensation intérieure qui ne dépend d’aucune condition matérielle ou objective. On peut se sentir libre dans la pire des contraintes aussi bien que prisonnier au comble du bonheur. »7
Le désir profond d’une autre liberté s’éveille avec une conviction intérieure, qu’en réalité nous redécouvrons car elle est en tout être humain dès l’origine, dès la conception. Mais cette redécouverte est impossible tant qu’on reste dans la “voie de l’acquisition” qui est la norme dans notre société, dans laquelle « toutes ces accumulations pèsent lourd sur notre destin.
Dans la voie du dépouillement, on se dirige dans le sens diamétralement opposé. On se débarrasse petit à petit de tout ce qui est inutile à la vie. On se sent de plus en plus libre, car on ne s’impose plus d’interdits ou de règles pour bien vivre. On vit, simplement, sans être tiraillé par de fausses idées.
On n’a pas besoin d’être anti-social ou anarchiste pour se sentir libre. La libération ne nécessite point la destruction. La liberté ne dépend pas du conditionnement, de l’environnement ou de la situation. La liberté est une chose toute personnelle. Elle surgit de la conviction profonde de l’individu. Cette conviction est une chose naturelle qui existe chez tous les hommes à l’origine. Ce n’est pas un produit fabriqué de toutes pièces après coup. Mais elle restera voilée tant qu’on vit dans un climat de dépendance. Ce n’est pas la peine, dit Noguchi, d’aider les gens qui ne veulent pas se mettre debout eux-mêmes. Si on les lâche, ils retombent. »8

Ce fut la conscience de ce fait qui porta Noguchi, quand il trouva une autre liberté, une respiration et un calme plus profonds à la conclusion de la seconde guerre mondiale, à renoncer à la thérapeutique, pour se dédier au réveil des personnes qui permet à chacun de redécouvrir sa propre liberté intérieure à sa manière et dans les temps qui lui conviennent.

De quelle manière la pratique d’arts comme l’Aïkido et le Katsugen undo peuvent-ils nous guider dans la redécouverte de notre liberté individuelle?

Nous pouvons trouver une réponse dans les propos du Maître de Taichi Gu Meisheng:

«Le « vrai naturel » ne peut s’acquérir qu’au prix d’une longue pratique assidue…êtes-vous comme un enfant ? Car seul l’enfant est spontanément à la fois naturel et libre. Effectivement, si vous n’êtes pas redevenu comme un enfant, vous ne pouvez être ni libre ni naturel. […] Habituellement pour un homme ordinaire, le corps est une entrave et non une force motrice dans laquelle on peut puiser un élan spirituel. Pourtant grâce à un entraînement très long associé à une pratique assidue et rigoureuse, on arrive à libérer cet homme ordinaire pour le laisser agir selon une spontanéité merveilleuse et créatrice. Alors ni le corps, ni le monde extérieur, ni les multiples liens qui l’enchaînent au monde ne constituent plus pour lui un obstacle. Cette première sensation de liberté, je l’ai perçu en 1970 alors que j’étais en prison, et cette liberté grandissait progressivement au cours de ma captivité. »9

Les propos de Me Gu, qui fut incarcéré au cours de la révolution culturelle chinoise, sont valables pour le Taichi comme pour les pratiques de l’Aïkido et du Katsugen undo e rappellent ceux de Me Tsuda quand il dit que l’on peut être libres dans la plus grande contrainte possible. Et si la contrainte dans laquelle nous vivons aujourd’hui n’est pas celle d’une prison, c’est tout de même l’occasion de redécouvrir notre liberté intérieure, notamment en nous donnant la possibilité de pratiquer en solitaire, lorsqu’il n’y a pas de dojo à disposition. Une telle découverte n’est pas l’apanage exclusif de grands maîtres, comme Me Gu, Me Noguchi ou Me Tsuda, et pour autant que ce soit une recherche individuelle que l’on fait dans la continuité de la pratique, nous pouvons ici et maintenant commencer à être libres en tant qu’êtres humains, car “être libres rend les autres libres.” 10

Andrea Quartino

Notes

1. Le titre fait référence au passage de La divine comédie de Dante Alighieri « Il va cherchant la liberté », in originale « Libertà va cercando ».
2. Itsuo Tsuda, Coeur de ciel pur (oeuvre posthume à partir d’inédits), Le Courrier du Livre, 2014, p.169. Voir aussi Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p.399.
3. Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 2014, p.69. Dans les pages suivantes il est dit « un homme vraiment libre ne discute pas de liberté, un homme en bonne santé ne pense pas à la santé. » Les vers du poète chinois Bai Juyi semblent y résonner: « Ceux qui parlent ne savent pas. Ceux qui savent, ne parlent pas. » vers que Tsuda reprit aussi dans l’une de ses calligraphies. Voir Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p.284, et aussi Itsuo Tsuda, La voie des dieux, Le Courrier du Livre, 2014, p.51-52.
4. Itsuo Tsuda, Le Non-Faire, Le Courrier du Livre, 2016, p.15.
5. Itsuo Tsuda, Un, op. cit., pag. 24.
6. Itsuo Tsuda, La science du particulier, Le Courrier du Livre, 1976, p.72
7. Itsuo Tsuda, Le dialogue du silence, Le Courrier du Livre, 1979 p.73
8. Itsuo Tsuda, Un, op. cit., pag. 49.
9. La vision du Dao du professeur Gu Meisheng. Vidéo disponible : http://simoni.mic.fr/index.php/2016/11/18/la-vision-du-dao-du-professeur-gu-meisheng/
10. Manon Soavi, être libre rend les autres libre. Vidéo disponible sur: https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/etre-libre-rend-autres-libre/

Créer les conditions

J’écrivais récemment dans un article pour le magazine Dragon Hors-série Aïkido que « Le Dojo lui-même est un lieu hors du temps social, hors de l’époque, indifférent à la localisation géographique ». Aujourd’hui où tous les dojos de notre École, comme ceux d’une bonne partie du monde, sont fermés, nous nous retrouvons sans ces espaces.

Nous pouvons pratiquer à la maison mais ce n’est pas toujours facile car tout nous rattrape quand nous essayons de pratiquer chez nous : le temps social, l’époque, notre lieu géographique. Nous nous retrouvons entourés de nos meubles, à côté du téléphone, pas loin des enfants ou du chien, dans l’espace réduit d’un appartement parisien ou dans une vaste étendue à la campagne. Nous nous y sentons peut-être trop à l’étroit ou au contraire perdus dans trop d’espace vide. Tout nous rappelle notre quotidien, et il peut devenir très difficile de s’abstraire alors de ce contexte qui nous entoure. C’est bien pour cela que l’existence des dojos est si importante surtout dans nos premières années de pratique.

Parfois les pratiquants ont aménagé chez eux un espace pour pratiquer. Mettre une calligraphie, quelques tatamis, peut nous aider à nous mettre dans l’ambiance, à couper avec notre environnement quotidien. Pour certains ce sera juste un tapis, pour d’autres un ou deux tatamis dans le salon, dégagés des jouets éparpillés des enfants pour l’occasion. D’autres encore aménageront un grenier ou un coin dans la chambre. La seule chose qui importe, ce n’est pas le respect d’une idée ou une imitation de « mini-dojo », mais la possibilité pour nous de manifester un espace et un temps pour notre pratique.

Habituellement cela sert aux pratiquants quand ils ne peuvent pas aller au dojo pour diverses raisons. Ils y pratiquent le mouvement individuel (Katsugen Undo), la pratique respiratoire de l’Aïkido ou quelques kata d’armes. Tout dépend des personnes, des besoins et des moments.

Bien entendu, à terme, il est possible de faire abstraction du contexte quel qu’il soit. Si notre capacité de concentration le permet, il est possible de pratiquer au milieu du bruit, à côté d’un enfant qui joue aux Légo, ou autre. L’histoire humaine est riche d’exemples de personnes ayant traversé de grandes épreuves tout en maintenant leur art, leurs pratiques. La calligraphe Li Guoxiang, par exemple, pratiqua durant dix ans la calligraphie en traçant avec de l’eau sur des pierres car rien d’autre ne lui était accessible pour pratiquer son art(1). Maître Gu Meisheng raconte également avoir découvert la liberté intérieure sans limite dans les geôles chinoises durant la Révolution culturelle.

Pour autant je crois qu’ils ont apprécié d’avoir de l’encre, un pinceau et la liberté quand cela fut possible !

Toute proportion gardée, nous retrouverons avec plaisir le calme et l’ambiance concentrée des dojos dès que possible. En cette période de confinement où il devient plus critique pour chacun de maintenir une pratique quotidienne, ou du moins régulière, si vous en avez besoin n’hésitez pas à dégager un espace, même minimum, pour vous recentrer, pour prendre ce temps de pratique.

Sur la page Facebook de l’École Itsuo Tsuda, plusieurs membres ont partagé leurs espaces de pratiques, un aperçu à la fin de l’article  ⇓ ⇓⇓

Afin de nourrir notre démarche, nous créons également une chaîne de podcast audio où nous partagerons des lectures à haute voix de chapitres issus des livres de Itsuo Tsuda. Cela pourra vous accompagner dans la voiture, dans le métro, en faisant la cuisine ou le ménage… Une autre façon de découvrir, redécouvrir ces œuvres. Rdv sur la chaîne Soundcloud ou sur Youtube. Le premier enregistrement est ici :

Manon Soavi

Les pratiquants partagent leurs home-dojo

 

 

Manon Soavi

  1. Fabienne Verdier Passagère du silence p.284 Albin Michel

Life Force

By Régis Soavi

Why talk about life force while the topic seems old-fashioned (it is considered today as a kind of ideological remnant from the 60’s), or remains apparently in the privileged field of a small quantity of people looking for mysterious effects?
If physical force remains for many reasons and in many cases an important area, it is not a permanent and inalterable state. There are many factors that we must take into account: the person’s age, health, mental state, social situation, world outlook, etc. The same applies to the so-called mental force, or more commonly speaking, the strength of character.

Itsuo Tsuda showing the ventral points during a conference
Itsuo Tsuda showing the ventral points during a conference

The spectacular

It has always been a dream for young people to have the body of a god or a goddess, the state of the body being clearly supposed to be reflected by its appearance. A way for evaluating someone’s health status, strength or power is her/his figure. Statues from ancient Greece or Rome would provide as many models. The focus was on aesthetic of shapes and proportions. The same applies today, but models have changed, since they now belong mainly to trendy circles of the “celeb society”: actors, high-level athletes, models, etc. Even when they have not been retouched, the images of these new models we are being offered dangle before us a completely unreal world of innocent young people, bubbling with health, hopping, and performing “exploits” with utmost ease. “The whole life of societies in which prevail modern conditions of production announces itself as a huge accumulation of spectacles. All what was directly experienced has moved away in a representation” (1). In this world of sham, no wonder we are considered troublemakers when presenting other values than those acted by advertisements devoted to Economy and a few people’s will to power – all of this at the expense of majority.

A society issue

2019 society is not the XXth century society, and even less the XIXth century society. At that time physical force had a natural – would I dare say primitive – aspect but it is no longer the case. If, for instance, medical breakthroughs in the West could save people and enabled to extend lifetime, as a backlash they made many people dependant on treatments and drugs, thereby creating a society of assisted persons whose life force seems to have sorely weakened. Pharmaceutical companies are not shy about producing profusely more and more substances, new molecules, supposed to make life easier.
One of the examples that recently caused a scandal is that of drug-addicts on prescription. Opiate-based painkillers, through the addiction they generate, have not just brought already two million people to dependance, but also hundreds of thousands to addiction, not knowing any more how to get their dose, and even – dramatically – more than forty-eight thousand people to death in the US in 2017 (2). In some countries, sports medicine too has drugged athletes without hesitation for decades in order to get their country a medal. Records are continually surpassed in sports, as well as in any place where competition is raging, but it seems difficult to win – or even just to be selected – without having body and medicine specialists in one’s technical staff.
Natural physical strength alone does not suffice any longer, more, much more is required today. Food supplements are being offered, cocktails of ever more sophisticated substances to exceed natural human limits and even sometimes simply to be always in shape, or at least to appear so, and when the consequences of treatments – or rather the ill treatment – of the body occur it is already too late to turn back.

Human Ecology

A part of the new generation becoming aware of the state of the planet could be the trigger for a more global awareness. The absolute necessity to reconsider not only the production of consumer products but also the patterns of this production should – if pushed a bit further – lead society to understand this imperative need for a change of orientation.
If technology has convenient aspects, should we give up thinking by ourselves and follow the tracks pre-printed by software, algorithms, or web-browsers? Western medicine, which is no science but an art, has progressed a lot in understanding and treating certain human diseases, but is it a reason to give up our free will and place ourselves in its hands without seeking to understand or feel what works best for us? Society over-feeds us with recommendations which, if they do not make us laugh anymore, often leave us indifferent: “Eat move”, “Eat five fruits and vegetables a day”, “Watch out your cholesterol level, eat low-fat products”, “Respect scrupulously the number of sleeping hours”, etc. The modern human being comes to follow directives from people who think for him about his health, his work, his relationships, everything is prepared, pre-digested, for the sake of our well-being, in order to realise what writers like Ievgueni Zamiatine, as soon as 1920, Aldous Huxley in 1932, or George Orwell in 1949 had described in their so-called anticipation novels, that is, “an ideal world”. Are we already living in the world Huxley predicted in his 1961 conference?
“There will be, in the next generation or so, a pharmacological method of making people love their servitude, and producing dictatorship without tears, so to speak, producing a kind of painless concentration camp for entire societies, so that people will in fact have their liberties taken away from them, but will rather enjoy it” (3).
Far from me the idea of carrying forward reactionary or backward-looking ideologies which tend to bring their solutions with the blow of “there is only to” or advocating the resurgence of patriarchal or racist values which fortunately are – or hopefully should be – exceeded. The steps to be taken belong to a completely different dimension. It is nothing less than recovering human values and this seems to be the real revolution. Aikido carries this hope, but we must not take the wrong direction.

Respiration Ka Mi: activation of life force
Respiration Ka Mi: activation of life force

Life force

Popular expressions such as “intestinal fortitude” or “to have guts” express well how important this region of the body was considered by most people who lived not so long ago. Courage did not originate in reflexion but rather in action from the bottom of the body.
Life force was a field well-known to martial arts masters and all of them paid the greatest attention to make it one of the main matters in their teachings, if not their backbone. All those who had the opportunity to know the first generation masters after O Sensei know that the value of Nocquet Sensei, Tamura Sensei, Yamaguchi Sensei or Noro Sensei, as well as so many others, did not originate in their – obviously flawless – technical quality but rather in their presence as a mere reflection of their personality, their life force.
Itsuo Tsuda Sensei, an Aikido master, also belonged to this generation but he was also one of the first generation masters after Haruchika Noguchi Sensei in the art of Seitai, a field on which he wrote quite significantly ever since his first book The Non-Doing, from which I have taken a few excerpts.
“From the point of view of Seitai, the abdomen is not merely a container for various digestive organs, as we are taught in anatomy. Already known in Europe under its Japanese name of ʻharaʼ, the belly is the source and storage centre of the vital energy.” (4)
“[L]ife acts as a force which gives cohesion to the elements we absorb. […]
This cohesive force is what we call ʻkiʼ. […]
Seitai is not interested in the details of the anatomical structure but in the way each person’s behaviour reveals the condition of this cohesive force.
As it is, this cohesion is spontaneously searching for balance and it manifests itself in two diametrically opposite ways: in excess or in deficit. When ki, cohesive force or vital energy, is in excess, the organism automatically rejects this excess in order to regain its balance. The confusing thing is that this rejection, far from being simple, takes many different and complex forms. We can see its manifestations in the way a person speaks, makes gestures or acts. On the contrary, when ki is in deficit, the organism acts to fill the deficiency, by attracting towards itself the ki of others, i.e. their attention.” (5)
In Seitai, there is a way to perceive the state of the koshi and life force, namely just by checking the elasticity of the third ventral point which lies approximately two fingers under the navel. If the point is positive, that is, if one feels it bouncing when pressed on, then everything is right, one will recover rapidly in case of difficulty or disease; on the other hand, if the fingers go deep and come back only slowly, if the belly is soft to the touch, then the body is in difficult condition and this lack of tonicity reveals the state of life force. I prefer to give no more details, so as to prevent presomptuous or ill-informed handymen from beginning to touch everything. Anyway you can try on yourself, but not on others even if they agree, the risk of disrupting their biological rythm and therefore their health is too great, it is no use playing the sorcerer’s apprentice.
Life force is what makes us rise again after sinking. It is what enables us to bring to reality projects that sometimes seem unrealizable.

 Representation of the hara, Basilica Saint-Sernin in Toulouse, France
Representation of the hara, Basilica Saint-Sernin in Toulouse, France

The Seitai technique: an orientation

Seitai provides in our daily life the tools we lack to take care of our life force. Practising Katsugen Undo (Regenerating movement), as well as the suitable Taisos according to Taihekis (bodily habits), or first aid techniques is just the visible part of it, its essence is to be found in its philosophy of life and understanding of human being. All attention given to the education of young parents, the baby care, how to make the ki circulate, to respect everyone as an individual rather than referring to general standards, all this makes it a science of the particular, as Tsuda Itsuo Sensei liked to qualify it in his so-entitled book.
If workshops are occasions for me to provide practical indications which enable people to recover a good health condition and get their life force back when weakened, I am always relying on the indivuals’ capacity to react, to understand that this implies a need for a different path, instead of dismissing their ability in favor of a technique, an idol, or a guru.
Without life force, physical force labours in finding a way out, it goes round and eventually disturbs the individual her/himself who does not know how to find her/his balance any more.
Life force has no moral standards, it can indeed be used in a relevant or irrelevant way but if it is gone, it is no use discussing about the value of the aims to be reached or about the prospects society is offering to us.
There are lots of questions about its nature, its origin, even its domestication. Some wish they could measure it thanks to highly developed technological devices, like for example, sophisticated electrodes capable of recording the subtle answers emitted by the brain. Unfortunately, or rather fortunately – considering the high risks of manipulation –, that seems impossible for the time being. Life force is of a totally different nature, one can understand it when one recovers the sensation of ki in one’s own body. But what is ki? In order to rediscover it, Tsuda Sensei offers us a clue in a few words:
“Ki is the motor of all instinctive and intuitive manifestations of living beings. Animals do not try to justify their actions, but manage to maintain a biological balance in nature. In man, the extraordinary development of the intellect threatens to destroy all biological equilibrium, to the point of total destruction of every living being.” (6)

Aikido: an art to awaken life force

Aikido is easily at the heart of many polemics about its refusal of competition, its ideal of non-violence, its lack of modernity, even its alleged inefficiency. It seems to me that it is precisely time to affirm the values of our art – and they are numerous. In the practice of Aikido, what is determining is not physical force, it is rather the ability to use it; similarly, as far as technique is concerned, the most important thing is adapting it to the concrete situation, and this is impossible without our life force been awakened. To be put in situation on the tatamis day after day, session after session, if without concession and at the same time without brutality, opens our eyes and enables us to develop and find again what animates the human being, namely a force, a vitality too often allowed to atrophy. The power that can be developed but also the tranquillity, the inner quietness that can be found again are the visible manifestation of it, the reflection of what is called Kokoro in Japan.
No need to compare with other practices because, whatever criticism is made of it, even if Aikido merely helped to allow the awakening, the maintenance or improvement of life force, would it not have fulfilled its duty to practitioners? Would it not be relevant to consider it one of the main martial arts?
Life force is at the heart of all disciplines since the origin of time and, if all martial arts evolve, it remains the essential element to their practice.

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« La force vitale » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°26) en octobre 2019

References:
(1) Guy Debord, La société du spectacle [The society of the Spectacle], éd° Buchet/Chastel, 1969, p. 9
(2) “Médicaments antidouleurs : overdose sur ordonnance” [Pain-relieving drugs: prescription overdose], newspaper Le Monde, 16th October 2018
(3) Aldous Huxley, speech pronounced in 1961 in California Medical School of San Francisco (available online on https://ahrp.org/1961-aldous-huxleys-eerie-prediction-at-tavistock-group-california-medical-school/)
(4) Itsuo Tsuda, The Non-Doing, Yume Editions, 2013 (1973), p. 191
(5) ibid., pp. 195-196, 201
(6) Itsuo Tsuda, The Dialogue of Silence, Yume Editions, 2018 (1979), p. 101

Être libre rend les autres libres

Manon Soavi était invitée par le magazine web italien DeAbyDay, à s’exprimer sur « le conditionnement féminin à travers l’éducation » et sur son parcours. Cet entretien s’inscrit dans une série de rencontres publiées par ce magazine web sur des femmes qui font bouger le monde au jour le jour.

L’interview

1. Qui est Manon Soavi ?
J’ai 37 ans, je suis française et j’enseigne l’Aïkido, que je pratique depuis l’enfance. Je travaille aussi dans la communication numérique pour des associations. J’ai exercé comme pianiste concertiste et accompagnatrice durant une dizaine d’années et je ne suis jamais allée à l’école.

2. Tu n’as pas été scolarisée, comment as-tu traversé ton enfance ? Tu n’as jamais voulu aller à l’école ?
À 5 ans j’ai voulu essayer l’école, je me demandais comment c’était ! J’ai tenu 4 jours avant de décréter que je n’y retournerais plus jamais. J’avais compris ! Je ne pouvais pas rester dans un lieu où si je disais “non” ce n’était pas respecté. Je peux tout à fait respecter des règles, mais le respect doit être mutuel, à l’école il ne l’est pas.

3. Tu ne t’es jamais sentie marginalisée ? Comment se sont passés tes premiers contacts avec le monde « extérieur » ? Quelles différences notais-tu, si tu en notais, entre toi et les autres dans la perception du monde ?
Bien sûr je suis une marginale ! Mais en fait la plupart des gens se sentent marginaux, se sentent différents et ils en souffrent mais ils ne savent pas vraiment pourquoi. Moi je sais pourquoi je suis différente et pourquoi je veux le rester !
À l’adolescence j’ai pensé que je souffrais d’une certaine solitude, un éloignement des autres jeunes de mon âge mais finalement j’ai découvert que je ne souffrais pas de la solitude mais de la déception que le monde soit ainsi, déception de la pauvreté des rapports humains. Et évidemment déception des rapports hommes-femmes. Pas seulement de la domination masculine mais aussi et surtout de l’attitude des femmes elles-mêmes.
Et avec le temps j’ai compris qu’il y a bien pire. Il y a la souffrance de la solitude dans la foule. La solitude inconsolable que l’on rencontre à l’école, être seul face aux difficultés. Seul face au monde. Je n’ai jamais été seule. Mes parents ont toujours été avec moi, à chaque instant, jusqu’à ce que je sois prête à affronter le monde, jusqu’à que je sois assez forte.
Parfois les gens pensent que c’est une façon de surprotéger un enfant et qu’il faut que l’enfant se confronte, se débrouille. Mais même d’un point de vue martial c’est une absurdité. On n’envoie pas un enfant qui n’est pas prêt à se battre sur le champ de bataille. Ou alors on l’envoie à une mort certaine. Si on lui laisse le temps alors le jeune apprend et un jour quand il est assez fort, il prend son envol, il est prêt. Et alors croyez-moi il peut endurer beaucoup de choses, car la force est à l’intérieur. Même si l’extérieur plie, l’intérieur ne casse pas. Le problème de la force extérieure acquise dans l’enfance pour se défendre, c’est qu’elle a tendance à s’écrouler car les bases ne sont pas assez solides. C’est comme ça qu’on se retrouve dans des situations intenables, que nous faisons une dépression, un burn out ou autre. On nous a tellement habitués à supporter, qu’on ne sent plus à temps qu’il nous faut réagir. C’est pourquoi il est important de retrouver la sensibilité qui nous alerte et la capacité à réagir.
Une des choses les plus étranges et tristes a été pour moi de constater les masques que chacun mettait pour paraître différent de ce qu’il est. Plus beau, plus intelligent, plus drôle. Évidement les rôles des femmes, aguicheuses, manipulatrices, faussement faibles, attendant le prince charmant pour enfin vivre ! Quelle tristesse ! Tous ces codes vicieux, qui déterminent la hiérarchie des rapports humains. Je connaissais le respect, la hiérarchie non. Et le monde faisait exactement l’inverse, aucun respect profond pour l’autre, mais des ordres, des interdits (à transgresser bien sûr) et de la hiérarchie tout le temps. C’était très déprimant.
Il m’a fallu du temps pour m’apercevoir que finalement ma manière d’être attirait certaines personnes. Qu’être soi-même prouvait tout simplement que c’était possible. Je refuse de jouer au jeu social, j’en accepte certaines règles superficielles, inévitables pour vivre en société, mais je refuse le fond du jeu. Peut-être alors certains s’apercevront qu’en fait il suffit de ne plus jouer. Nous maintenons nous-mêmes notre prison fermée, nous avons la clef à la main mais nous avons peur.
Je peux juste servir à dire « c’est possible » ou comme le disait Fukuoka senseï « je n’ai rien d’extraordinaire, mais ce que j’ai entrevu est immensément important. »

4. Selon toi, est-ce encore possible de proposer ce genre d’expérience dans la société actuelle ?
Ce n’est pas plus difficile aujourd’hui qu’hier. Les temps changent et les difficultés ne sont pas les mêmes. Mais les difficultés pour être des êtres humains véritables ne datent pas d’hier. La seule question est : qu’est-ce que je veux ? Dans quelle direction je veux orienter ma vie ?

5. Aujourd’hui certaines féministes semblent presque vouloir abolir l’idée de masculin et féminin. De fait, quand même, il existe des différences biologiques fondamentales : qu’en penses-tu ? Qu’est-ce que veut dire pour toi, être féministe ?
Je suis pour le respect des différences. Chaque individu est unique, différent. Certains sont grands, ou maigres, certains aiment le sport ou plutôt lire pendant des heures, certains réfléchissent avant d’agir, certains mangent quand ils sont contrariés. Nous sommes tous différents, et bien sûr la différence de fonctionnement biologique compte, énormément. Mais elle ne devrait pas conditionner notre rôle dans la société, conditionner nos droits, conditionner notre comportement. Il ne s’agit pas de faire un modèle unique, masculin évidement, non, au contraire. Respecter chaque être dans ses besoins, dans sa singularité.
Pour moi être féministe c’est bien sûr chercher l’égalité entre hommes et femmes (qui n’existe toujours pas, même dans nos pays) mais être féministe ça veut dire d’abord avoir conscience que ce sont les femmes les premières qui perpétuent le conditionnement. Il ne s’agit pas de se positionner en victime, car nous sommes victime et bourreau en même temps. Puisque nous perpétuons le modèle en éduquant nos enfants, garçons comme filles. C’est donc avant tout réfléchir à notre propre état, à ce que nous véhiculons tous les jours autour de nous, à nos enfants, à nos amies. Réfléchir à notre culture, à nos médias, à nos propres attentes.
Être féministe pour moi c’est cesser de se définir comme « une femme ». Ce qui veut dire aussi ne plus voir les hommes comme des « mâles ». Je suis féministe au sens où c’est nécessaire aujourd’hui pour avancer comme c’était nécessaire que les femmes d’hier se battent pour certains droits.
Un jour, peut-être, nous ne serons plus ni femme, ni homme, ni noir, ni blanc, ni jeune, ni vieux, mais simplement nous serons des êtres humains véritables.

6. Qu’est-ce que l’École Itsuo Tsuda et quel y est ton rôle ?
L’École Itsuo Tsuda œuvre à la diffusion de la philosophie pratique d’Itsuo Tsuda, retransmise par Régis Soavi, mon père. Elle réunit des dojos en Europe entièrement destinés à la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur). Je suis Conseiller Technique de l’École Itsuo Tsuda ce qui veut dire que je veille à l’orientation de notre École.

7. Dans l’École Itsuo Tsuda vous pratiquez l’Aïkido et le Katsugen undo (Mouvement régénérateur), quelles sont leurs particularités ?
Le Katsugen Undo c’est une base, c’est une pratique qui permet un réveil des capacités vitales de chaque individu, c’est donc une base pour notre vie. Quelle que soit l’activité que nous exerçons, retrouver un corps naturel qui réagit correctement est une nécessité.
Pour l’Aïkido c’est la prédominance accordée à la respiration et à la sensation du Ki plutôt qu’à l’aspect sportif ou martial qui est le cœur de notre École. Nous pratiquons en cherchant la fusion avec le partenaire et non pas l’opposition. L’efficacité martiale découle de notre capacité à être dans le moment juste, dans la position juste, mais ce n’est pas une finalité en soi.

8. Dans ton école il y a une forte présence féminine, saurais-tu nous dire pourquoi, puisque les arts martiaux sont un territoire à dominante masculine ?
Déjà, dès les premiers dojos que mon père, Régis Soavi a créé au début des années quatre-vingts il a voulu “donner le pouvoir aux femmes”. Il a toujours poussé dans cette direction. Donner le pouvoir aux femmes ne veut pas dire le retirer aux hommes ! Mais dans un monde où les femmes n’ont pas le pouvoir, il faut bien leur donner pour espérer arriver à l’équilibre.
Et puis bien sûr c’est l’orientation de notre pratique, notre attention à la sensibilité qui se développe à la fois avec la pratique du Katsugen Undo et de l’Aïkido qui est particuliere. Les femmes y trouvent certainement un chemin qui leur parle. Mais il y a aussi beaucoup d’hommes dans notre École qui aspirent à autre chose qu’à une surenchère de force et d’agressivité
Maître Ueshiba le fondateur de l’Aïkido a été un très grand Budoka, redoutable même, mais ce qui fait sa grandeur c’est le fait qu’il est l’un des rares à avoir dépassé cette dualité du combat. C’est l’histoire de toute une vie pour lui. Mais le cadeau qu’il a fait à l’humanité c’est de parler d’aller au-delà du combat. Que le Budo pouvait forger des êtres humains capables de beaucoup mieux que juste gagner par la victoire sur l’autre. En Aïkido il n’y a pas de victoire, il y a dépassement de l’opposition et cela est très différent. C’est peut-être une utopie, mais c’est l’espoir de former des êtres capables de baisser les armes sans pour autant devenir des victimes. Nous pensons souvent que nous en Europe nous ne nous battons plus, nous sommes des « gentils » ! C’est oublier un peu vite comment nous traitons les plus faibles, les plus jeunes ou les plus dépendants que nous. Les personnes âgées, les malades, les immigrés, les enfants, les bébés, tous ceux à qui on ne laisse pas le choix, tous ceux qu’on n’écoute pas. Comment nous parlons à la femme de ménage, comment nous parlons à ceux à qui nous donnons des ordres. Sommes-nous si bons que ça ? Sommes-nous si exempts de violence ? Face à une adversité quelconque notre premier réflexe est de nous battre, les femmes en tant qu’êtres sociaux dominés y sont confrontées tous les jours. Alors trouver une autre voie est sûrement une nécessité plus criante pour les femmes, bien que nécessaire pour tous.

9. De quelle façon la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo peuvent-elles changer la vie des personnes, en particulier des femmes ?
Justement parce que nous pratiquons dans une direction de fusion et de Non-faire. Il ne s’agit pas d’ajouter quelque chose mais de se débarrasser de ce qui nous encombre, autant physiquement que mentalement, l’être trouve alors une place pour respirer. Un lieu où il est possible d’être soi-même et non pas de “paraître”. Les femmes en particulier ont peu de place pour être elles-mêmes et ces pratiques peuvent nous aider à sortir justement du conditionnement social. C’est un outil, une voie. Il ne s’agit pas de pratiquer et d’attendre un miracle qui nous rendrait beau, riche et intelligent. C’est nous qui devons marcher.

10. Quand as-tu commencé à pratiquer et qu’est-ce qui te pousse à continuer ?
J’ai commencé l’Aïkido à six ans et depuis je n’ai pas arrêté. J’ai commencé parce que mon père enseignait et que ça me plaisait tout simplement ! Pourquoi je continue ? D’abord parce que j’ai toujours du plaisir à pratiquer et que je n’ai pas l’impression d’avoir terminé mon chemin, loin de là.
Et puis c’est un outil pour entrer en communication avec les autres sans passer par les conventions sociales, c’est une communication directe, dans le silence. Faire un chemin accompagnée d’autres personnes qui marchent dans la même direction est vraiment appréciable.

11. Ton parcours s’est fait en France, y a-t-il des possibilités pour les femmes italiennes de suivre ce parcours ?
Itsuo Tsuda a laissé neuf livres, ce sont autant d’indications pour qui s’intéresse à sa philosophie pratique. Ils sont tous traduits en italien. Mais pour pratiquer, le mieux est un dojo, en Italie il y a des dojos à Milano, Roma, Torino et Ancona. Il y a des stages et la pratique quotidienne. Le dojo c’est le puits où l’on peut puiser pour se retrouver.
Le chemin c’est nous qui devons le faire, quel que soit l’outil que nous utilisons pour évoluer, tout dépend de nous-mêmes. De notre décision intérieure.

Relaxation

By Régis Soavi

For most Westerners, practising Aikido on their knees rather than standing seems to be at first sight very difficult. Although in our everyday life, we are very rarely in this position, it has been since immemorial times a relaxing posture, still allowing to stay vigilant.

Relaxing

To sit in Seiza (in Japanese « the proper way to sit ») allows the spine to be aligned and helps abdominal breathing, and so allows to put power in the Hara. Moreover, if the position, the posture, is well in line, while relaxed, it’s an extraordinary opportunity to relax the whole body.

To rest, to relax without having to lie down has always been what people working outside and therefore at the mercy of enemies, predators or even just because of bad weather conditions, have been looking for. The squatting position, still used in most countries of the African continent, in South America, Australia and many other countries, has the same function. On this matter, Tsuda Itsuo Senseï recalls an anecdote in his book The Path of Less:
« In an article probably conceived before 1934, Marcel Mauss describes this under the heading  »Techniques of the body » (1)
Children squat normally. We no longer know how to squat. I believe that this is an absurdity and an inferiority of our races, civilisations, societies. And he quotes an experience he had at the Front during the First World War. The (white) Australians he was with could rest on their heels during stops, while he was forced to stand.
The squatting position, in my opinion, is an interesting position that we can help children preserve. The biggest mistake is to take it away from them. All of mankind, except our societies, has retained it.
The squatting position presupposes flexibility of the hips. In doing Aikido, I see the huge difference between the Japanese and the Europeans. The Japanese, less structured intellectually and verbally, simply imitate what they are shown. Europeans observe, take note, make a file and paste a label on it. But when they begin to execute a movement, they sometimes find it difficult to coordinate everything. If they pay attention to the right hand, they forget the left. As for the feet, they don’t know where they are. This kind of mental habit does not make practice easy. Instead of having two components, A and B, B simply imitating A, they involve a third element, C, called intellect, file, or structure, thus forming a deflected circuit that complicates the situation. »

Childhood, adolescence

Before walking upright, we crawled, then, seeing and imitating other older children or adults around, we stood on our two legs. The vertical position released our hands and little by little we moved quicker and quicker even with our arms full of toys. During this period of our life, our usual playground, the one we feel comfortable to play in, where we can be independent of adults is the ground. And this whatever the area of the planet we live in. Then, we encounter great changes, our bodies spread out, we leave the ground for something more aerial, more mental too because our brain is better irrigated in a vertical position, so the more we grow up the more we get far from it. The society we live in provides us with high chairs, sofas, and other settees on which we can sit conveniently to enjoy ourselves or work, to relax or concentrate. From then, we live far from the ground, we won’t be back on the ground again except in very few moments when we play with a child or when we are on the beach or on the lawn.

Tatamis

When people discover the dojo and that huge surface at their disposal, they feel some sort of a childlike joy that threatens them and at the same time attracts them. Some of them are aware of it, others are just impressed. While children immediately start running and rolling on the floor, grown-ups remain reserved, already conscious perhaps of the process to be followed.

The first steps, as to say, on the Tatami mats, start in a sitting position. Frequently beginners cross their legs, but even if they succeed in sitting in the Seiza position, which is extremely unusual, they will almost never be told to keep the position during the practice. After a few seconds or few minutes of meditation, often the whole session will carry on standing. Indeed we are not in Japan, and many people aren’t used any more to sit that way, but instead of considering it as a challenge, a goal to be achieved, it seems to me interesting to consider it as a game. A game that requires physical and mental implication, but still a game, so a pleasure. And even if there are constraints, they are fully part of the game we have just started.

Getting recentered

Practising on our knees allows to get recentered while remaining relaxed. I always have my students practise slowly, specially beginners, but it is very good for advanced students too since a workout performed slowly and smoothly (I often use the Italian word legato, used in music) allows the whole body to recenter. If, as we got used to it, we don’t work using the muscle strength in our arms, but if we project our energy from our center, our Hara and have it run along our limbs, we can feel vividly the flow of Ki and see the effects. Arms must be neither flabby nor rigid, but supple and active, powerful, with this power they have when they are full of Ki. Working slowly in the kneeling position, for example in the basic forms that are Ikkyo or Yonkyo, allows, if one pays attention to this direction, to discover how Yin and Yang act, if we can say, spread out, interpenetrate. We then get recentered automatically because we need to recover our balance, the support on the knees become lighter because the body distributes the weight better, the hips themselves regain the flexibility they had lost by moving only from the standing position.

Two moments seem to me the right time to practise on the knees. The beginning of the session, since, as a slow work, it is a bit like a fitness. And the end of the session, the moment we do Kokyu-Ho which, in addition of being done on the knees, concentrates in a few minutes many physical and mental difficulties. It is, again, an opportunity to work on how to get recentered while one can check the state of the Koshi, its suppleness and so the whole posture.

A preparation?

Getting prepared with practising kneeling techniques, allows you to be ready when you face the opportunity of a Shiho-nage with a partner much smaller than you. The fact that you can turn while kneeling without any difficulty or loss of balance, to pass under his arm is an undeniable advantage.
But the range of advantages to practise in suwari waza (kneeling techniques) does not end there.
If I take as an example Irimi Nage in Hanmi Handachi Waza (techniques achieved with one partner on his knees and the other standing) one can feel more precisely the breath of aspiration down, and you can immediately feel if you are centered or not, if you have succeeded in creating a sufficient void in which the partner has plunged, where he has lost his balance while you stay stable. This is, still in Hanmi Handachi Waza, even more visible and concrete with two partners: the grab Katate Ryote Dori (seizure with both hands of a wrist) begins with a strike that turns into a seizure — and this is the crucial moment for a kokyu nage. The projection can only be done if one has enough practice of kneeling techniques, if one is able to become very heavy by concentrating the Ki in the lower abdomen, and to pass it beyond the fingertips.

Of course all techniques can be done from this posture with sometimes some variations but what seems important to me is that after having practised on your knees, practicing in Tachi Waza (standing practice) becomes much easier. This kind of work can have various consequences, if it is done forcefully, with the desire to win at all costs, or to stand a reputation, a role. Without having found the lines that allow the projection in flexibility, nor a deep and quiet breathing, there is a great risk of damage to the body, of having after a while serious problems with the knees or hips and a real handicap in everyday life.

Walking

Walking, moving on your knees, can be a good exercise, and for that there is Shikko. Here again it is important not to overdo it, not to show it as a competition, a « tour de force » that some will succeed more or less happily. Shikko is an excellent exercise but to use in moderation, especially at the beginning. After a few years of practice, if we have not forced, then it will have become a real pleasure. You can even do this training with a Bokken and by striking straight, this way of doing it makes it possible to check if it is the hips that move and if the rotation is done well at the lower level of the body and not from the chest. The shoulders must not move at all, but must remain exactly in the direction of the movement. When you start to feel comfortable you can start to make slow strikes with the Bokken while moving. All these exercises help to regain mobility in the hips. In my opinion, they have no immediate martial value, at first glance, simply because they are executed on Tatamis, which is normal, because who would like to train on gravel, for example, without protection on their knees?

Miracles?

Changes, that seem miracles to whom they happen, are possible. Years ago a woman came with crutches, she had been moving with enormous difficulties for several years. Very determined she came to practice every morning at the dojo. At the beginning there was no way for her to sit other than with her legs stretched in front of her, little by little however, after a few weeks her condition had improved. After a month she managed to get on her knees, but of course, straight and stiff as a board. From then, she began to get down, centimeter by centimeter, to end up, after several months, sitting on her heels without pain and, even later yet, enjoying it. This is not a unique case, right now at Tenshin Dojo, in Paris, a retired gentleman who came in with serious problems with his knees and ankles as a result of various surgeries he had had several years before. In less than a year of very regular practice (he comes every day) he has regained a mobility he no longer expected and now can sit on his heels. No force, taking time, having continuity, if something is possible it is done naturally. To be quite honest, I must say that in both cases the people concerned also started to practice katsugen undo (the regenerative movement) which facilitated the work of their bodies and their re-ordering.

Is groundwork essential?

Nothing, ever, is essential, but is it necessary? It is certain that we can do without it, there are even many good or bad reasons to avoid it, we can argue in these terms: it hurts the knees, it is dangerous for the joints, there’s no point in that, because nobody moves that way anymore, etc. If we can’t make out the reason of it, why should we strain ourselves? There are so many rituals, exercises that have become incomprehensible in our modern society, that even the simple act of saluting by bowing may seem obsolete, even ridiculous for many Westerners who would be perfectly willing to swap it for the “Shake-Hands”. By adapting to modernity, are we not in danger of missing the essential, of losing the spirit that leads us in Aikido, would I dare say its soul?

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(1) Itsuo Tsuda, The Path of Less, p. 175, Yume Editions, Paris, 2015 (trans. from La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975)

Article by Régis Soavi published in Dragon Magazine (speciale Aikido n° 25) july 2019.

Superficialité ou approfondissement

Dans cet article à partir d’un hexagramme du Yi Jing (Tsing : Le puits), Régis Soavi nous parle des pratiques de l’Aïkido et du Mouvement régénérateur comme des instruments de recherche et d’approfondissement de sois-même.

Le dojo est, par essence, le puits où viennent se nourrir les pratiquants d’arts martiaux à la recherche de la Voie, du Tao. À l’opposé du ring ou du gymnase, il offre un lieu de paix nécessaire, voire indispensable, pour l’approfondissement des valeurs humaines.dojo le puits Nous vivons aujourd’hui à la vitesse de la lumière. La communication n’a jamais été aussi rapide. Les ondes chargées de bits et micro-bits circulent en boucle autour de notre planète, porteuses de plus d’informations que notre cerveau n’en peut stocker. Les réseaux sociaux ont remplacé la connaissance par un vernis superficiel qui peut sembler suffisamment apte à satisfaire notre apparence sociétale. Si dans les années soixante les membres de l’Internationale situationniste fustigeaient les pseudo-intellectuels qui se nourrissaient auprès des revues comme Le Nouvel Observateur ou l’Express pour alimenter leurs conversations mondaines ou leurs écrits, que diraient-ils de la démocratisation proposée à tout un chacun pour devenir le nouveau Monsieur Jourdain du Bourgeois Gentilhomme de Molière ?
Mieux vaut connaître un peu de tout plutôt que d’approfondir quoi que ce soit, telle semble bien être la devise de notre époque.
Dans les arts martiaux la tendance semble aller dans la même direction. Nombreuses sont les personnes qui sont intéressées par les images spectaculaires retransmises par les médias où l’on présente les capacités fictives d’acteurs martiaux, au demeurant fort habiles dans leur métier, mais où la recherche est principalement le rendu superficiel ainsi que commercial.
L’image du puits dans l’ancienne Chine devrait nous faire nous interroger sur les tendances qui gouvernent notre vie de tous les jours. Si l’on tirait l’eau du puits à l’aide d’un seau et d’une perche, c’est bien la répétition d’un tel acte qui permettait la vie du village, et la nourriture prodiguée était considérée comme inépuisable. Et si nous prenions exemple sur cette image ancienne ?
Quand on pratique un Art comme l’Aïkido il ne s’agit pas d’accumuler des techniques sans cesse plus nombreuses, ni de répéter béatement l’enseignement prodigué, mais plutôt de commencer une recherche, de se réorienter vers quelque chose de plus profond afin d’abandonner le superficiel, le superflu, qui nous a tant déçus et que l’on ne supporte plus.

Régis Soavi Aikido

Bon nombre de personnes qui au départ sont extrêmement enthousiastes de commencer un vrai travail avec leur corps, se lassent de la répétition, bien trop souvent scolaire, ou encore se laissent fourvoyer par la dernière mode. On voit ainsi des gens qui collectionnent les méthodes et passent d’un art à l’autre, du Yoga au Taï-chi, du Karaté à la Capoeira, pensant parfois que l’un d’eux est supérieur à l’autre comme l’explique si bien un youtuber à la mode qui fait l’actualité comme ça lui chante.
Face à tous ces personnages qui ne vivent que pour influencer leurs followers et gagnent leur vie sur leurs dos grâce au nombre de « like » et à la publicité qu’ils engendrent, ne serait-il pas temps de chercher au fond de soi-même ? De prendre le temps de réfléchir plutôt que de consommer passivement la réflexion d’un autre ? De bouger son propre corps pour retrouver une harmonie perdue plutôt que de chercher dans le virtuel un complément à la routine issue de la pauvreté du quotidien ?
Le dojo en tant que lieu de recherche possède toutes les caractéristiques du puits : c’est à la fois un lieu pour l’entraînement, car on y puise chaque jour, et en même temps (et peut-être plus) c’est un lieu de convivialité où le social se débarrasse de ce qui l’empêche d’être vrai c’est-à-dire d’être le plus proche possible de la nature profonde des individus. Un lieu où la sociabilité échappe aux conventions, un lieu où l’on peut se parler, entrer physiquement en contact avec l’autre de façon simple, avec toutes les difficultés que cela peut représenter pour celui ou celle qui n’est pas prêt ou prête.
Toute l’arduité réside dans le fait de ne pas rester en superficie de la pratique, de ne pas se contenter de surfer sur un océan d’images devenues virtuelles ou de barboter sur le rivage et cela si possible sans se mouiller trop, mais de s’imprégner de ce que l’on y trouve, de lâcher ce qui nous encombre de manière à en explorer les profondeurs.
Mon Maître Itsuo Tsuda dans son livre Le Non-faire* nous donne avec simplicité, un aperçu de sa propre recherche et du travail qu’il avait engagé en Europe.

Itsuo Tsuda aikido

« Que suis-je à côté de la grandeur de l’Amour cosmique de Me Ueshiba, de la technique du Non-Faire de Me Noguchi, ou du raffinement insondable de Me Kanzé Kasetsu, acteur du théâtre Noh ? Je les ai connus tous les trois ; deux sont morts, seul Me Noguchi est en vie [Haruchika Noguchi meurt en 1976]. Leur influence continue de travailler en moi. Ce sont là des maîtres par nature. Moi, je suis simplement un être qui commence à se réveiller, qui cherche et évolue.
Une extraordinaire continuité d’efforts soutenus caractérise les œuvres de ces maîtres. J’ai l’impression de trouver dans un terrain aride, des puits d’une profondeur exceptionnelle. Là où s’arrête le travail de catégorisation n’est que leur point de départ. Ils y ont percé bien au-delà. Ils ont atteint les veines d’eau, la source de la vie.
Cependant, ces puits ne communiquent pas entre eux, bien que ce soit la même eau qu’on y trouve. La tâche qui m’incombe, est d’y dresser une carte géographique, d’y trouver un langage commun. »
Ce langage, Itsuo Tsuda le trouvera dans l’art de l’écriture (il se définissait lui-même comme écrivain-philosophe, comme en témoigne sa stèle funéraire au Père Lachaise), dans l’enseignement d’une certaine forme de l’Aïkido fondée sur la respiration et l’approfondissement de la sensation du Ki, enfin en faisant connaître le Katsugen undo (mouvement régénérateur). À travers son travail, son œuvre écrite, son enseignement, il réussira à créer un pont entre l’Orient et l’Occident.

Ce qui guette le pratiquant d’arts martiaux et ce plus particulièrement en Aïkido est l’ennui dû à la répétition, à la recherche de l’efficacité, au fait de peaufiner la technique, et tout cela au détriment de la profondeur de l’art, ainsi que de la culture qui le sous-tend. De fait, notre époque n’est plus soumise aux mêmes impératifs que les siècles derniers, s’il est toujours utile de pouvoir réagir en cas d’agression ou de difficultés, ce qui sera déterminant est plus la force intérieure et le réveil de l’instinct, que la capacité de combat. L’Aïkido demeure une pratique du corps, où la rigueur, la dynamique, le savoir-faire, ont une importance capitale, mais son aspect philosophique est loin d’être négligeable. Cet aspect n’est en rien contradictoire, bien au contraire, un de mes anciens maîtres Masamichi Noro l’avait bien compris lui-même lorsqu’il créa cet art nouveau qu’est le Ki no Michi (la voie du Ki) à la fin des années soixante-dix. La recherche dans l’Aïkido est quelque chose de difficile et peut même être pernicieuse parfois, car s’il ne s’agit pas de s’affronter avec d’autres combattants, ce n’est pas non plus de la méditation ni de la danse, et je peux dire cela car j’ai un immense respect pour ces arts, là encore les puits sont différents, mais la recherche va dans la même direction. Aller chercher du côté du développement des capacités humaines, de la culture au-delà du connu, se remettre en question et questionner les idées du monde, avancer pour faire avancer notre société. Sortir peut-être enfin un jour de la barbarie et de l’obscurantisme. Il nous suffit de relire la conférence de Umberto Eco** sur comment l’être humain se construit des ennemis pour comprendre que nous avons plus que jamais besoin de connaître l’autre pour mieux le comprendre.
L’Aïkido en tant qu’Art du Non-faire est une porte vers ce que nombre de personnes recherchent : la réalisation de soi-même, sans un ego démesuré, mais dans la simplicité, et avec le plaisir d’un vécu authentique.

Régis Soavi

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Notes :
* Itsuo Tsuda Le Non-faire, Édition Le Courrier du Livre Paris 1973 p. 12
**Umberto Eco Costruire il nemico e altri scritti occasionali Bompiani Milano 2011

Dojo, another spacetime

By Manon Soavi

« […] The path to in-depth discovery of oneself […] » said Tsuda Sensei « is not a straight line towards paradise, it is tortuous. » (1) Like classical musicians who spend their life in an infinite search for evolution, martial arts practitioners are on endless paths. Yet these paths are not devoid of meaning, signposts or verifications. One of the signposts Tsuda Sensei left to his students is « Dojo ».
He himself wrote on the topic : « As I said before, a dojo is not a space divided into parts and provided for certain exercices. It’s a place where spacetime is not the same as in a secular place. The atmosphere is particularly intense. One enters and leaves the space bowing so to get sacralized and desacralized. I am told that in France one can come across dojos that are simply gyms or sports centers. Anyhow, as far as I am concerned, I want my dojo to be a dojo and not a sports club with a boss and its regulars, so as not to disturb the sincerity of the practitionners. This does not mean that they must keep a sullen and constipated face. On the contrary, we must maintain the spirit of peace, communion and joy. » (2)

But why create Dojos? It is quite complicated and requires a lot of work!

dojo yuki ho toulouse

To answer this question, one might want to get back to the reason why we practice. If each of us has a personal and complex answer, I personnally join the opinion of those who think that we practice first and foremost to « be ». To genuinely « be », would it be only during the time of a session.

Then Aikido is a tool to bring us back to ourselves. To start « being » on tatamis is a first step which starts with a letting go: to accept stepping onto a tatami and get in physical contact with others! But a contact different from the one which is governed by social conventions. By the way I sometimes notice the reluctance of some beginners to put on a Keikogi, as if keeping their sport trousers allowed them to keep a social identity. The Keikogi puts us all on equal footing, outside of social markers, it rubs off body shapes, sexes, ages, incomes… Of course as long as one does not show off one’s grade, one’s dan, in order to impress beginners. If our state of mind during the practice is to share this experience with a partner, and not to show that we are the strongest, then the fear of the encounter with the other person can lessen. In the Itsuo Tsuda School, there is no grade outright, this settles the matter once and for all.

Adventure starts at dawn (3)

The Dojo itself is a place out of the social time, out of the epoch, indifferent to the geographical location, and all of this also makes us completely disoriented. In addition we practice early in the morning (as Ueshiba O Sensei used to). Sessions take place every morning, all year long, at 6:45am during the week and 8am on weekends. Whether it snows, whether the sun shines, during vacations or on holidays, the Dojo is open and sessions take place. Beyond the arbitrary slicing of time in our world.

Dawn is also a particular time. Between awakening and practicing, there is almost nothing. Author Yann Allegret had put it as follows, in an article published in KarateBushido : « This happens around six in the morning. People leave their home and head towards a place. By foot. By car. With the metro. Outside, the streets of Paris are still asleep, almost empty. Dawn is drawing close. The Aikido session starts at 6:45am. The rythm of the city is still that of the night. Those who are outside have not yet put on their armours necessary for the workday ahead. Something remains suspended in the air. At dawn, as the sun rises, one feels like walking within an interstice. » (4)

An interstice of time and space where we can start working on ourselves. Because we have to lose, at least a little bit, our usual landmarks to recover the inner sensation of our own landmarks. The sensation of our biological speed rather than the time on the clock. In order to listen to oneself, silent surroundings are needed. And in our world silence is not so easy a thing to find!

A casket

dojo tenshin paris

This is why in Itsuo Tsuda School we give so much importance to creating Dojos. Of course it is possible to practice anywhere, to adapt to any circumstances. But, is it always to be desired? To resume the parallel with music (topic I know well, having been pianist and concertist during fifteen years) one can play outside, in a gym, in a school, a church, a hospital, etc. I have incidentally nothing against the democratization of classical music, quite the opposite. But a good concert hall, this is something else. It is a casket where the musician, instead of spending his time adapting to the situation, compensating for the bad acoustics or anything else, can immerse himself into listening, search through fineness and make music arise. Living both experiences is most probably necessary for a professional. For a beginner, finding concentration and calm in the midst of turmoil or airstreams frankly seems to me very difficult.

As to Aikido, the Dojo is the casket of this research. If one seizes this opportunity of having a Dojo, another perspective opens up. Because if our mind can understand the philosophical concepts that underlie the discourses about the Path, about the soul, etc, for the body to truly experience them, that’s a different story. We are often too busy, too upset, and we do have the need for a frame that fosters some particular mindsets.

We can observe as our experience grows that the spirit of Dojo is to be cultivated both in a rather precise manner and at the same time within something fluid and intangible. The same goes for religious worship places. Sometimes a small church in the countryside, a chapel hidden around the corner breathes more silence and sacredness than an immense cathedral visited by millions of tourists. It is the same with Dojos. It is neither the size, neither the absolute respect of rules that make a place different. Dojo, « the place where one practices the path », is an alchemy between the place, the layout, the prevailing atmosphere. It is not enough that the Dojo should be beautiful, although a tokonoma with a calligraphy mounted as kakejiku, an ikebana, do create an atmosphere, but it also has to be full and lively of its practitioners!

Architect Charlotte Perriand made this remark about the Japanese house, which « does not attempt to appear, but attempts to reconcile human beings with themselves » (5). It is a beautiful definition that perfectly applies to the notion of Dojo. To reconcile human beings with themselves and therefore with nature which we are part of. We must feel this as soon as we enter the Dojo. Often, people make a pause, even simple visitors. It is instinctive.

The prevailing activity in the Dojo is also an essential aspect of it. We have the possibility to take in charge all aspects of life. Members do the bookkeeping, renovation works, cleaning… Incidentally Tamura Sensei used to say about cleaning the Dojo: « this cleaning not only concerns the Dojo itself, but also the practitioner who, by this act, proceeds to cleaning in depth his own being. Which means that, even if the Dojo looks clean, it still needs to be cleaned again and again. » (6). Sinologist J.-F. Billeter talks about the « proper activity » [in French « l’activité propre », where « propre » both means clean and personal] when human activity becomes the art of nurturing life in oneself. This was part of the research of ancient Chinese Taoists. For us in the 21st century it is still about regaining a relationship to human activity, not as something separated from our life, allowing us to earn money and wait for holidays, but as a total activity. A participation of the entire being to an activity. The contribution of members to a common work in their Dojo also enables us to own this Dojo, not as a property, but as the real meaning of the common good: what belongs to everybody is mine, and not « What belongs to everybody belongs to nobody so why should I care ». This perspective inversion sometimes takes time. It cannot be learnt by words or by strict rules. It is to be discovered and it is to be felt by oneself.

I am sometimes told « in the Dojo it is possible, but at work, at home, it is impossible ». I am not so sure about it. If what one has deepened in the Dojo is enough, then one will be able to carry it over to somewhere else. Ueshiba O Sensei used to say « Dojo, it is where I am ».

We may not revolutionize the world all at once, of course, but each time we will react differently the world around us will change. Each time we will be able to get back to our center and breath deeply, things will change. All our problems will not be solved, but we will live them differently,our reality will then also be different.

Having no money is an advantage

dojo scuola della respirazione milanoFor Musashi Miyamoto everything can be an advantage. During a fight if the sun is on your back it is an advantage for you, if the sun is on the back of your enemy and he thinks he has the advantage, it is an advantage for you. Because everything depends on the individual, on how one orients oneself. Thus sometimes having no money is an advantage, because then we have no other solution than to create, to invent solutions. This is how we can create Dojos without any subsidies, entirely dedicated to one or two practices, what was a priori impossible becomes reality.

Sometimes difficulty stimulates us to create what is essential for us. By being a tenant, by volunteering, by doing things on our own, by not looking for perfection but for inner satisfaction. By listening to one’s own inner imperative and not birds of ill omen who tell you it will never work, before anything has even started.

Temporary? Like all that lives on earth, yes, but a temporary fully lived in the present moment. To live intensely, to follow one’s path, is not an « easy » thing. But poets already gave us some advice, like R. M. Rilke: « We know little, but that we must hold to what is difficult is a certainty that should never forsake us. » (7) Building while accepting instability, working to be satisfied and not to get an income or a reputation, here are values that go quite against our society of immediate pleasure, of consumption as compensation to boredom. If today there is not necessarily a struggle for life anymore in our societies, there is always a struggle for owning ever more. A happiness façade, a staged life, displayed on social networks. As theorized by situationists as early as the late sixties, what is directly lived moves away through representation, life then becomes an accumulation of shows, until its paroxysm when reality reverses: the representation of our life becomes more important than what we really and personnaly experience. As Guy Debord said « In a world which really is topsy-turvy, the true is a moment of the false. » (8)

In a Dojo we work to reconnect with the true that perseveres within ourselves.dojo yuki ho toulouse

Katsugen Undo practice, which enables the awakening of the body capacities, goes exactly in the same direction. The awakening of the living, of our deeper nature. Reality is then no longer an oppression that prevents us from doing what we want with our life but quite on the contrary, it is the fine perception of reality that shows us that all depends on ourselves, on our orientation. Founder of Katsugen Undo Noguchi Haruchika Sensei wrote some thoughts about Tchouang tseu’s work. These thoughts are of great interest and I cannot resist concluding this article by the intertwined voices of these two thinkers:

« When Tsu-yu contracted a crippling illness, Tsu-szu visited him and asked, « Do you think your fate is unpleasant? » Tsu-yu’s answer was astounding: « Why should I find it unpleasant? If changes are brought about and my left arm turns into a rooster, I’ll use it to herald the dawn. If my right shoulder is transformed into a bullet, I’ll use it to bring down a pigeon for roasting. If my buttocks become carriage-wheels and my spirit a horse, I’ll ride along on them. Then I would need no other vehicle but myself—that would be wonderful! »

« This is the road Tchouang-tseu walks. Within his attitude — that whatever happens, it is proper, and that when something happens, you go forward and affirm reality – there is not a trace of the resignation that lies in submitting to destiny. His affirmation of reality is nothing but the affirmation of reality. The dignity of the man is conveyed only by Lin Tsi’s words: « Wherever you are, be master. » (9)

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Article by Manon Soavi published in Dragon Magazine (speciale Aikido n° 25) july 2019.

Notes:

1) Itsuo Tsuda, Cœur de Ciel Pur, Éditions Le Courrier du Livre, 2014, p.86
2) ibid., p.113
3) Jacques Brel, 1958
4) Yan Allegret, À l’affût du moment juste, KarateBushido 1402, février 2014, p.
5) Mona Chollet, Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, Edition La découverte, 2015, p. 311
6) Noboyoshi Tamura, Aikido, Les presses de l’AGEP, 1986, p.19
7) Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Éditions Grasset, 1989, p.73 (eng. transl. by M. D. Herter Norton, W. W. Norton & Company, 1962, p. 53)
8) Guy Debord, La Société du Spectacle, Éditions Gallimard, 1992, p.12
9) Haruchika Noguchi, sur Tchouang-Tseu, edition Zensei

Photo credit: Jérémie Logeay, Paul Bernas, Anna Frigo

Seizing, an art of detachment

By Régis Soavi

Seizing in itself is not the difficulty, it’s the coagulation of ki in the wrist, the arms or around the body that causes a problem and blocks us, and it’s through detachment that we can get free of it. The way to achieve this is visualization. Tsuda Senseï provides us with an example in his second book The Path of Less:

Aide-mémoire Itsuo Tsuda saisie
Drawing by Master Tsuda showing different types of seizures.

« Aïkido for me is an art of becoming a child again. […] It takes art to become a child without being childish.
[…] John, for example, tackles me from behind. I want to crouch down to sit, but he prevents me from doing so. He has biceps twice as big as mine and weighs almost 200 pounds (90 kilos). I cannot move, he is holding me so tightly. What should I do? Throw him before I sit down? I try but I cannot do it because he is too heavy and too strong.
So I become a child. I see a wondrous seashell on the beach and bend down to pick it up. I forget John, who is still grasping me from behind. (There is an important technical detail here: I move one foot forward to make two sides of a triangle with the other foot, because it is more concentrated that way.) There is flow of ki, starting with me and moving towards the seashell, whereas before, the ki was frozen at the thought of John. John’s 200 pounds become very light, and he falls forward over my shoulders.
How is it that with different ideas, we obtain opposite results, while the situation remains the same?
The idea of throwing provokes resistance. In the child’s gesture, there is the joy of picking up the shell that makes one forget the enemy’s presence. » (1)

Grabbing, appropriating

There are many ways of seizing and it is the intention put into it that is often determinant. Some of them can be considered as superficial or even unharmful, others more dangerous, like for instance those which carry a mark of appropriation or others which can sometimes be insidious and insistent.

The scenography which allows training in Aikido considers seizing as the result of an act manifesting itself with some kind of aggressivity. This act in itself is already an attempt to appropriate the other person, so as to use him in some way, rob him, destroy him, destroy his person or personality, setting apart the well-founded cases which are not of our concern in this example. What I am talking about is the abuse of a power, whether it be real or unreal, known or desired, over the other, this other person being presumed unable to react when faced to such a display of strength.

Assuming power

In the animal world, the power of an individual or clan in the bosom of a larger group of the same kind matches quite definite criteria, generally in relation to reproduction, preservation or to the defense of a species. As a consequence, it is borne and finally accepted by the whole group; in case of any attempt to contest, genetic or merely ancestral rituals are meant to clarify the situation.

In human societies, particularly in ours which would like itself to be more modern in some respect, the need for assuming power over the other person seems to me more like a dysfunction, or even a disease, which are fully created by the behaviours induced by civilization. Uncertainty about one’s own power, as well as the conditionings exerted by all those already installed in the bosom of society bring about frustration and lead human beings to try to reconquer their power through words or even acts, trying where this power doesn’t lie, where they won’t find it, that is in the other person who anyway does not detain it. But on the other hand, it forces them mentally to take all the risks implied by this vain hope. The arising of such aggressivity is often due to a lack or deficit of one’s own power, whether admitted or not, that one tries to make up. Pressure undergone and felt, hence experienced as such, sometimes since early childhood brings in people the will to reappropriate what they feel intimately robbed of, deprived of, or even what they just lost. It makes them dangerous persons, merely due to their frustration. We can all understand and feel that kind of thing when helplessly faced to an administration, or when put under power by somebody against whom there’s apparently no possible opposition. From that point, there’s just one step to becoming aggressive, which some people take, while others manage to be reasonable, resign themselves because they have already accepted this state of domination out of habit and they daily undergo it. If a few people are only hardly moved, it’s because they have already overcome these difficulties and are not damaged in their own power, never having lost it or having already recovered it.

Prisoner

« It’s a case of the biter bit » says the proverb and this reversal of perspective is indeed what happens when seizing. We forget too easily that the one who is seizing becomes prisoner of what he has seized. He can’t get rid of it without risking to lose something in the process he has initiated. His freedom, if he has any at all, is now transferred to the one he thought he could detain or retain. He becomes a jailer to the other person, who will only think of getting free, who will put all his strength, intelligence, sometimes all his craftiness or even perfidiousness into it, because he is totally within his right and nobody can blame him for it. Our society generates this type of alienating behaviour in which both persons try to free themselves, one against the other, instead of moving to another dimension which would be more human, intelligent, and respectful of the this other person. Wanting to change these behaviours might seem utopic, yet if Aïkido exists and continues to be an art at the service of mankind, it is maybe to assert and demonstrate that, like others have already stated, other relations are possible between people and we aïkidokas are not the only ones who wish to continue in this direction.

Respiration, an answer to a specific situation

It is through ventral respiration and the calmness it brings about that one can find the immediate solution to some difficult situations. To prepare for that, it is not absolutely necessary to be an outstanding technician, or someone brave as a blizzard, or a very competent analyst but on the other hand there is need to recover this force which has taken refuge at the very bottom of our body, of our kokoro, or which even sometimes has been scattered in multiple defense systems. Trying to find a defensive solution in violent martial arts when faced with the awareness of our weakness, real or assumed, is just dodging the issue, seeking an alternative, or worse, forging ahead regardless. Aïkido, by its philosophy, suggests another direction but if this fails to be heard and above all understood, it may well cause Aikido to lose its justification, its singularity.

Attacks in Aïkido are just a way of setting a situation in order to enable practitioners to solve a problem, or even a conflict, which by the way puts them in opposition more with themselves than to with their partners. Seizings, for instance, often represent attempts to immobilize the body, therefore to block the other’s movement, through imprisonment of the wrists, arms, trunk, keïkogi or any other part which can be grabbed for this purpose. Sometimes, however, seizings may follow on from an attempt to strike that has failed. They are seldom solely a matter of blocking; considered in the perspective of a fight, they should almost always be followed by an Atemi or a final immobilization. They are only the first act, the first scene of a play which is much longer, if one may say so. It might seem paradoxical but it is through working on seizings that one will discover detachment.

Sensibility, instinct

Quite before seizing or hitting materializes, our sensibility is touched by something invisible even though very physical. This may be inexplicable as scientific knowledge currently stands, but this is something we know well, and even sometimes very well. That’s what makes us move, dodge, although we have seen nothing but simply felt it in an indefinable way. In order to give a clearer example, one which everybody has been able to verify in one way or another, in different circumstances, I would like to write about gazing. Gazing carries an energy, an extremely concrete Ki that our instinct can perceive. Haven’t you ever experienced, while taking a walk one evening or one night, feeling something indescribable behind you as if someone was gazing at you, watching you; you turn around, nobody there, and still the sensation lingers? The sensation, if you are not at peace, can turn into anxiety or perhaps trigger an « irrational-since-there’s-nobody » fear, when at the angle of the street behind a half-opened curtain you suddenly discover somebody observing you – or on an overhanging roof a cat watching you. The gaze of cats, and of animals in general, as well as the gaze of humans when intently observing something or somebody, carries an extremely powerful Ki. Our instinct can feel it, but it all depends on our state of mind at that moment. If we are talking with a friend, if we are lost in our thoughts after a love encounter for instance, our instinct, if not well-prepared, will have difficulty feeling this kind of things. The same obviously applies when we are worried, frightened or anguished, in this case all our being is somehow weakened, it loses its instinctive abilities.

Discovering the direction taken by Ki

Aïkido enables us to re-discover and conduct our instinctive abilities. It is thanks to a slow work on ourselves and our sensations that will appear again what we have often let go to sleep, rocked as we were by the comfort due to modern society which may seem so reassuring to us.

The work based on seizing corresponds, like everything we do in Aïkido, to a process of renewed learning and to a training of the body as a whole so that there will no longer be any separation between body and spirit. First of all, when our partner gets closer, there is no question of waiting kindly for him to seize us as requested, our whole body must feel the directions followed by the different parts of his body: arms, legs, his bearing points, all of this without looking, without observing, because it would already be too late. With unexperienced beginners, if the exercise is done slowly enough, they will be able to discover the routes taken by their partner’s Ki, the force lines. Since they work without any risk, they start again trusting the reactions and sensations of their bodies. During sessions, I don’t only show the techniques, I am constantly on the move, serving as Uke to one person, as Tori to another; without blocking them, I make them feel the direction their body must take by putting myself in the situation, making ki more material, by materializing the force lines, visualizing the openings they can use, while allowing them to act and respond as they will.

Discovering the Non-doing

Seizing can be a first step on the path that leads to what Lao Tseu and Tchouang Tseu would name Wu wei, the Non-acting, and it was the basis of my master Itsuo Tsuda’s teaching. How to teach what can’t be taught, how to show the invisible, how to guide a beginner or even an experienced practitioner towards what is the essence of the practice in our School? What is difficult to explain with words is easily understood when we let sensation guide us. To do so we have to take a few steps backward. To let go of our acquiring and piling up habits, those consumer reflexes of people always ready to fill up their trolleys with various products, techniques which are more or less modern, fashionable or old style, miraculous, easy and effortless, or even tough but efficient. Advertising is today the source of many illusions, luring its clients with colorful wonders of a world that has become so virtual. When will the new Wii console enable us to practice Aïkido with enhanced reality glasses and a partner whose potentiometer can be adjusted depending on our level, our shape, or our mood? But maybe I am behind and it already exists.

Seizing with Ki

Young children know and naturally use a certain way of seizing which is extremely efficient. It is a seizure devoid of any useless contraction. When they seize a toy they put all their ki into the act and when they let go of this toy they do it with complete indifference, there is no more Ki in it. On the other hand they have an incredible capacity when they don’t want to let go of what they have seized and are holding tight in their small hand. If this is something dangerous, their parents must sometimes unfold their fingers one by one, though their hand is so small and devoid of any true muscular strength as adults mean it. They know in a manner completely unconscious how to use Ki, they don’t need to learn, unfortunately they often lose this ability for the benefit of what is reasonable and most of the time education and schooling are responsible for this.

To learn again how to seize like a small child, without tension, and thus discover natural prehension. I often give as an example the way birds alight on a branch: they have skin micro-sensors in the middle of their paws which inform receptors which, thanks to these indications, stimulate reflex functions at the level of the involuntary, and give the order to their fingers to close as soon as they touch the branch. This manner of seizing avoids contortions, failures, and enables a very subtle adequacy of the members to the place caught (they catch). A quality seizure is a seizure which uses the palm of the hand as first contact, then the fingers close up on the object, the limb, the Keïkogi. If we act in this way, seizing is faster, without any excessive tensions, and it has remarkable efficiency, allowing therefore a good quality work with a partner.

The only seizures which respect the other one’s freedom are light but powerful, like for instance that of a small child who wants to take along one of his parents to look at a small frog he’s just seen in the tall grass and is curious about, or like that of two beings, friends or lovers, bound by tenderness and respectful of each other.

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(1) Itsuo Tsuda, The Path of Less, p. 175, Yume Editions, Paris, 2015 (trans. from La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975)

Article by Régis Soavi published in Dragon Magazine (speciale Aikido n° 25) april 2019.

 

 

 

Misogi

Misogi 禊 is widely practised among shintoists.
It consists of an ablution, sometimes under a waterfall, in a stream, or in the sea and allows a purification of the body at both physical and psychical levels. In a broader sense, Misogi encompasses a whole process of spiritual awakening. Misogi is also a way to relieve the being of what overwhelms him, so to allow him to wake up to life. Water has always been considered one of its essential elements.

Like water, Aîkido is a way to achieve Misogi

Founder of Aïkido O Senseï Morihei Ueshiba kept on telling his students that the practice of this Art is above all a Misogi.

Aïkido is one of the Japanese martial arts for which the main character, the very nature, is, like water, fluidity. The teaching brought by Itsuo Tsuda Senseï who was during ten years a direct student of the Founder Moriheï Ueshiba has definitely confirmed it. Although his words seem to have largely been forgotten, he kept on repeating that « in Aïkido there is no fighting, it’s just the art of uniting and separating ». However, when you watch an Aïkido session, it seems that two people are fighting each other. In fact one of them plays the role of the assaillant, but in real he is a partner, facing him there is no aggressivity, you won’t see any malicious gesture, no violence, even if the response to the attack may be impressive because of its efficiency.

Overall, the Aïkido practised in the Itsuo Tsuda School is an Art of great fluidity, an art in which sensitivity and caring for the partner have the main part, and it is always through the smoothness of a first part practised individually that an Aïkido session begins.

Far from starting with warm-up exercices, an Aïkido session begins with smooth, slow but still invigorating exercises. Breathing coordination is essential, as it allows us to harmonize with Ki, and thereby to take a step forward to discover a world with an additionnal dimension, the « World of Ki »

This world is not a revelation, it’s more what comes to light, what appears clearly when one recovers one’s sensitivity, when rigidity vanishes into thin air and that the living appears through. It is often women who first understand the importance of such a way of practising. That is why so many women practise in our school because they have experienced the bitter taste of sexist oppression in our society and they find in this art a way, a path, far beyong the simple martial art.

Ki, a driving force

Ai 合 Union, Harmony
Ki 気 Vital energy, Life
Do道 Path, Way, Tao

Ki is not a concept, a mystical energy nor a sort of mental illusion. We can feel Ki. In fact everybody knows what it is, even if, in Western countries nowadays, we don’t give it a name. Learning to feel it, to recognize it, to make the most of it, is necessary for who wants to practise a martial art, and even more if you practise Aïkido. In Aikido, if you don’t focus on Ki, only the empty form of its contents remains, this form becomes quickly a fight, a struggle in which the strongest, or the most cunning will manage to defeat his partner. We are really far away from the founder’s teaching for whom it was an art of peace, an art in which there is neither winner, nor defeated. Each movement of the partner is accompanied by a complementary movement from the other partner, like the water that marries each roughness, every nook, leaving nothing behind or separate.

misogi
Calligraphie de Itsuo Tsuda

If the beginnings are usually tough, it’s because people have lost part of their mobility
and mostly because they have become hard so to be protected from the world around. They’ve built a carapace, an armor, certainly protective, but which has become a second nature and an invisible prison. To have Ki flow in our body again, so to recover fluidity, and follow a teaching based on sensitivity enables us to understand physically the Yin and the Yang.

Bathing in a sea of Ki

Exercices and basic or advanced techniques have not only in common the breath which is nothing but the materialization or even better the visualisation of Ki, but they also allow to become aware of our body, physically and of our sphere of ki, which the Indians call the AURA, and that we have today practically forgotten almost everywhere.

What modern science and in particular neuroscience has been discovering for a few years is only a small part of what everyone can discover on his own and put into practice in his daily life simply through the practice of Aïkido as Itsuo Tsuda Senseï taught it.

He would repeat over and over again that Aïkido as presented by his Master Morihei Ueshiba is the union of Ka the inspiration, the ascending force, the square, the weft and Mi, the exhalation, the downward force, the cercle, the chain.
Ka being in Japanese a pronounciation for 火 fire (which appears for example as a radical in the word Kasaï 火災, wild fire) and Mi the first syllable of Mizu 水 water, the whole forming the word KAMI 神 which means divine in the sense of the divine nature of all things. Itsuo Tsuda would add that « In this gloss one mustn’t see a similar value to that of a scientific etymology. It comes from punning, the use of which is common among mystics ». [1]

I have never seen such fluid movements as when he wanted us to feel a technique he showed to us. Moreover, in his dojo there used to be no accidents, nobody injured, everything would be in a flow of Ki both respectfull and generous but at the same time firm and rigorous, that I can hardly find today in the sports halls where aïkidokas have their trainings.

The dojo, an essential place

Do we really need a special place to practise Aïkido? If we talk about the surface we need for falls, we could lay tatamis anywhere, from the moment we are sheltered from bad weather.
In his book Cœur de ciel pur Itsuo Tsuda gives us his extremely clear view of what should be a dojo, he who was Japanese was in the best posititon to give us a glimpse.

« The School of Respiration is materially a “dojo”, this particular space in the East, which refers less to the material place itself, than to the energy space. As I said before, a dojo is not a space divided into parts and provided for certain exercices. It’s a place where spacetime is not the same as in a secular place. The atmosphere is particularly intense. One enters and leaves the space bowing so to get sacralized and desacralized.
Spectators are admitted, provided they respect this atmosphere […]. They are not to parody the practice for free, with word or gesture. I am told that in France [or in Italy] one can come across dojos that are simply gyms or sports centers. Anyhow, as far as I am concerned, I want my dojo to be a dojo and not a sports club with a boss and its regulars, so as not to disturb the sincerity of the practitionners. This does not mean that they must keep a sullen and constipated face. On the contrary, we must maintain the spirit of peace, communion and joy. » [2]

A sacred space therefore and yet fundamentally non religious, a secular space, a space of great simplicity where the freedom to be as we are exists, beyond the social. And not what we have become with all the compromises we had to accept in order to survive in society. This freedom remains inside us, deep within us in our intimate heart, our Kokoro 心 as Japanese language talks so well about it, and is only asking for a chance to be revealed.

Notes :
1 Itsuo Tsuda The Science of the Particular, Yume Editions 2015 p. 137
2 Itsuo Tsuda (posth.) Cœur de ciel pur, ed. Le Courrier du Livre 2014 p. 113 [trans. Itsuo Tsuda School]

Taiheki, the revelator

By Régis Soavi.

Noro Sensei, in the 70’s, used to tell us that O Sensei Morihei Ueshiba would sometimes reproach his learners for their lack of attention when they phoned from a phone booth, concentrated as they were on their conversation: “You must be ready under any circumstances, whatever you do!” he would say.

Aikido opts for a natural position, with no guard stance, which is called Shizen Tai. But a natural posture is not a laid-back posture as we understand it today, concentration and attention mustn’t be eased in any case. Given that the most widespread guard stance in Aikido remains Hammi no Kamae, it depends more than we believe, on the polarization of energy in the body, as do all the other guards.

Kamae, the body’s instinct

I remember what Maroteaux Sensei had told us during one of my first Aikido sessions at the “Montagne Sainte-Geneviève” dojo: “You open the door, a dog jumps at your throat, what do you do?” Obviously I remained speechless, but this question he had asked us had shattered me – I was a young practioner of martial arts quite sure of himself at the time –  and this became the root of my research on Kamae.

Assuming a guard stance is the response to an act of aggression or to the sensation of danger. This response, coming from someone who does not know martial arts, will be instinctive whereas it will be the result of training coming from a practioner. Personal research can lead the practitioner to use his body in a manner different from what he had learned and for this he will find a positioning or a guard that suits him, sometimes a more appropriate one, sometimes one meant as a trap suggesting an opening or a weakness on his part. Even if there are many ways to assume a guard stance, hence to protect ourselves, we must take our own body into account, in spite of all we have learned, despite the many years of training, ultimately instinct will be our guide. The work in martial arts, far from being pointless, will rather be in this case a backing, a support. Training may sometimes induce over-confidence, a belief in techniques, postures which, though beautiful on pictures or on the tatamis, do not correspond to any reality in daily life. Finding the right posture depends on each person’s body. Far too many practitioners try by working very hard to model their body in order to bring it into line with the idea they have of their art, or more simply with the efficiency they hope to gain. We consider the aesthetics of the art but then we miss its depth. We can see the work which has been done but we are not aware of the deformations acquired because of it. So many students repeat an incredible number of times the same exercise, the same technique thus hoping to reach the mastery of their art by imitating the master or simply the teacher, while they are instead following the path of deformation without realizing. One shall not be surprised by the number of accidents or disabilities resulting from this. How many people are unable to practice anymore because of a knee, an elbow, a wrist or their back, though they are still young and full of energy?

Noguchi haruchika. Taiheki
Noguchi Haruchika créateur du seitai

The Kamae depend on the Taiheki

Seitai brought us a remarkable tool, the study of corporal tendencies which Noguchi Haruchika Sensei called Taiheki. Tsuda Sensei gave a first description of them, which though brief was already a revelation when his first book The Non-Doing was published in the early seventies. Later he supplemented this teaching in the books which followed over the years, continually giving examples which enabled one to understand Taiheki better. Reading Noguchi Sensei’s texts also enabled us to deepen our knowledge of human behaviors and particularly of their relationship with the body. Comprehending the bodily movements of individuals enables to help beginners improve their posture, so they do not deform themselves. Since explaining this teaching to uninformed readers would require a whole book, all I can do is give a few indications, without going into details.
The Taiheki classification developed by Noguchi Sensei is based on human involuntary motion. It is not a typology meant to make people fit into small boxes, but rather to identify the habitual behavioural tendencies, at the same time taking into account the interpenetrations that may occur between them.

This classification includes six groups: each of the first five is related to a lumbar vertebra, the last group being more related to a global state of the body rather than to the spinal column. According to either the “Yang” or the “Yin” aspect, each group is divided into two subgroups or types, called “active” or “passive”. In order to fully understand the interest of such a study, I have chosen a few examples which seem to me more telling than other in the light of the Taiheki.

La posture taiheki

Taiheki, the revelator

According to the classification, the first group is also called the “vertical category” and it is related to the first lumbar vertebra. The energy tends to polarize to the brain.

Type 1, for instance, is extremely confident with respect to Kamae, his position is unchangeable and he is able to explain it to everybody, in a very logical way. Even with little experience he at once has an idea on the topic and sticks to it. Since his heels tend to get off the ground because of the tension he has in the cervical vertebrae, he will for example develop a theory according to which this position allows you to jump faster and further in case of attack and will refute any contradiction, until another idea emerges which will seemto him more brilliant and relevant.

Type 2 knows everything on the Kamae in almost all martial arts, the historical origins, the value of each one and its major flaws, the contribution of each master. He even knows little stories illustrating what he says, he is a mine of knowledge who doesn’t hesitate to complete it as soon as he feels a lack somewhere in his argumentation or his references.

The second group is called the “lateral category” and it is related to the second lumbar vertebra. The energy tends to polarize to the digestive system.

Type 3 is a bon vivant, when he practices martial arts he chooses his club according to the ambiance rather than to the efficiency of the art he is being taught, or to the reputation of the master. All these stories about postures, guard stances, are of little interest to him, as usual he has his own little opinion about this topic, and he likes or dislikes, which means it is convenient to him or not.

Type 4, on the other hand is always restrained in his manner, it’s hard to know what he thinks. An affable person, he seldom gives his opinion, even if a debate initiates about the value of different Kamae, he doesn’t have any real opinion, everything seems possible to him depending on the circumstances. He is rather a diplomatic, moderate kind of person.

The third category is called the “pulmonary category”or “forwards/backwards category” and it is related to the fifth lumbar vertebra. The energy tends to polarize to the respiratory system.

Type 5 doesn’t like to argue about nothing, a stance must have a practical meaning, either it is efficient, or it is not. We must check, and if it works, move ahead… Dodging is not his strong point, he prefers Omote techniques to Ura techniques. Because the bearing point of his posture tends to be the fifth lumbar vertebra, his shoulders lean forward and this incites him to act. He is easily combative but knows how to leave himself a way out if necessary.

Type 6 has too much tension in the shoulders to be able to act in a simple way. When this tension relaxes, it releases a huge amount of energy that goes off in all directions and that even he himself can’t handle. In front of him, no guard stance is possible, he is completely out of control and unpredictable at the risk of putting himself in danger.

The fourth category is called the “twisted category” and it is related to the third lumbar vertebrae. The energy tends to polarize to the urinary system. Some Taiheki may a priori seem to be a help in assuming a good guard stance, as it is the case with the “twisted category” (type 7 or 8), because in order to defend themselves they instinctively adopt a kind of posture, rather a profile position, with arched lumbar vertebrae, one foot forward etc. The posture may look ideal, to strike a pose or on a picture. But apart from the precision of the position and the bearing points, the ability to move depends obviously and maybe mainly on the state of mind. There is a huge difference, which will completely change the deal, between a type 7 twist and a type 8 one. To put it in a simple way, I would say that the type 7 wants to win whereas the type 8 doesn’t want to lose. The whole posture changes, one gets ready to pounce, the other to try dodging. Furthermore, the people of the twisted category have a permanent agitation which in this case turns out harmful. They are so restless all they are waiting for is to take action. Waiting is unbearable to them; unable to take it any longer, all of a sudden they get started, never mind if it is not the right moment.

Première image: Noguchi Haruchika Sensei 1911-1976, founder of Seitai.
Deuxième image: To find the right posture depends on the body of each Finding the right posture depends on each person’s body
Troisième image: We look at the aesthetics of the art but as a result we miss its depth.

The fifth group is called « pelvian » or « pelvis » group and it is related to the fourth lumbar vertebra. Its energy is not polarized towards a definite part of the body, it is the body as a whole which stretches and releases from the hips with one blow.

Type 9 is an example of continuity, when he practices martial arts, he tends to make it his unique reason of living, the trend of his pelvis to close gives to his koshi a lot of strength that makes his learning easier but he has got a predisposition to perfecting that may sometimes go to the point of absurdity. He cares about details and will perfect kamae to the slightest element, as long as his posture isn’t perfect according to his views he won’t be satisfied, but this unsatisfaction, far from discouraging him, is precisely what pushes him forward. Nothing can be opposed to him, his only reference is inner satisfaction. Like Osensei Morihei Ueshiba as well as other great masters, he may come to the conclusion that the natural position is the ideal kamae because it transcends all the others. But this natural position is the fruit of his many years of work and training, not a theoretical facility nor a slackening on his part.

As for type 10, he considers that a good guard stance is indispensable, that it is a guarantee of stability and that if we respected others, there would be no conflict. His open pelvis generally makes him someone very friendly, he has a great sensitivity and his intuition is fearsome. His open posture prevents him from being aggressive, he will tend to perform Ura techniques at which he is better and his guard will be more in the direction of absorbing the attack rather than repelling it.

The two last types that form the last group are, actually, states of the body called hypersensitive and apathetic.

Type 11 fails to have a precise and defined guard stand, because of his hypersensitivity, he is an unsettled person, unable to find benchmarks. His guard stand is imprecise, even confused or messy and almost every time totally ineffective. Fear tends to liquefy his legs. In his case, Aikido can be an excellent activity, provided the teacher understands his difficulties well and doesn’t rush him, so as to to lead him to a normal sensitivity.

On the contrary, type 12 is an example of rigidity, his guard stance is very physical and often lacks flexibility, he’s able to take any blow without flinching. His body may sometimes have a certain muscle laxity in the joints but this doesn’t make him less rigid.

It is according to Taiheki that one can understand the uselessness of a given posture, hence of a given kamae. Support points being different from an individual to another, the potential for mobility or simply for movement is basically different too. So it’s no use proposing an exercise, which even if it makes the apparent posture better, destroys the person in the very bases, or at least might cause physical as well as mental deformations.

Kamae and rigidification

Tsuda Sensei considered that rigidification and slackening of individuals are a part of the great flaws induced by our modern societies, but he did know that these problems existed long before, that they are inherent in human society. In his book The Path of Gods he tells an anecdote about kamae which I found once more very evocative. It is significant of the risks to which imagination may expose people, even those whose profession it was, like the samourai.

« Involuntary contraction gets stronger as imagination is filled with fear. Fear doesn’t remain in the head. It paralyzes the whole body. The wrists especially lose flexibility and the arms become insensitive. That’s what happened to two samourais fighting a duel in a story I read somewhere. They were holding their sabre with both hands and were facing each other several meters apart. At this distance, they were still safe whatever they did but their faces were already pale. They were probably soaked in cold sweat. They stayed there at the same distance for some time. Finally they got closer, one of them was lying on the ground and the other was standing. The fight was over. But the winner was staying there, unable to let go of his sabre because his fingers were clenched on the handle. The contraction was such that it was difficult for him to loosen them ».

If we want to avoid rigidification that can be caused by guard stands which don’t agree with us or imply constraints that deform us, only commonsense and personal search for balance can allow that to us. There’s no definitive solution for all problems and forever.

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Article by Régis Soavi published in Dragon Magazine (speciale Aikido n° 23) jan.2019.

(1) Itsuo Tsuda, The Non-doing, Yume Editions, Paris, 2014 (trans. from Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1973)

(2) Itsuo Tsuda La Voie des dieux, Le Courrier du Livre, 1982, p. 60.

Crédit photos
Régis Sirvent
Sara Rossetti

Seitai

The Seitai principles, which could even be described as « Seitai philosophy » – a way of seeing and thinking about the world – were developed by Haruchika Noguchi (1911-1976) in the first half of the twentieth century. In brief (!), Seitai is a « method » or a « philosophy » that includes Seitai sōhō, Taisōs, Katsugen undō, Katsugen sōhō, and Yukihō. These are practices that complement, permeate each other, and form the breadth of Haruchika Noguchi’s Seitai thinking. We can also mention the study of Taihekis (postural tendencies), the use of the hot bath, the education of the subconscious, the importance of birth, illness and death…

An art of living from beginning to end.

Today, unfortunately, the term « Seitai » is overused and means anything and everything. Some manual therapy practitioners too easily lay claim to Seitai (Itsuo Tsuda would say it takes twenty years to train a Seitai sōhō technician!). As for the charlatans who offer to transform you in a few sessions…, let’s not talk about it! The magnitude of the art of living, the global understanding of the human being in Seitai seem far away. If all there is left is a technique to be applied to patients, the essence is lost. If all there is left of Katsugen undō is a moment to “recharge your batteries”, the essence is lost.

Haruchika Noguchi and Itsuo Tsuda both went much further than that in their understanding of the human being. And the seeds they sowed, the clues they left for humans to evolve are important. Can we then speak of a way, of Seitai-dō (道 dō / tao)? Because that is a radical change of perspective, an upheaval, a totally different horizon opening up.

Let’s go back in history…

The meeting with Haruchika Noguchi: the individual as a whole

Itsuo Tsuda met Haruchika Noguchi around 1950. The approach to the human being as proposed in Seitai interested him from the very beginning. The sharp observation of individuals taken in their indivisible entirety/complexity, which Itsuo Tsuda found in Noguchi, was an extension of what had already captured his interest during his studies in France with Marcel Mauss (anthropologist) and Marcel Granet (sinologist). Itsuo Tsuda then began to follow Noguchi’s teaching and continued for more than twenty years. He had the sixth dan of Seitai.

« Master Noguchi has allowed me to see things in a very concrete way. Through each person’s manifestations it is possible to see what is in action inside. This approach is completely different from an analytical one: the head, the heart, the digestive organs, a specialist for everything and then, of course, the body on the one hand, the psychic on the other. Well, he has allowed us to see the human being, that is to say, the concrete individual, in his entirety. » (1)

Illness as a balance factor

All the more as it was precisely in the 1950s that Haruchika Noguchi, who had very early discovered his capacity as a healer, decided to give up therapeutics. He then created the concept of Seitai, i.e. “normalized terrain”.

« The word ‘terrain’ meant as the whole of what makes up the individual, the psychic aspect as well as the physical one, whereas in the West there is always a division between what is psychic and what is physical. » (2)

The change of perspective with regard to illness was crucial in this reorientation of Noguchi.

« Illness is natural, the body’s effort to recover lost balance. […] It is good that illness exists, but people must avoid becoming enslaved to it. This is how Noguchi happened to conceive of the notion of Seitai, the normalisation of the terrain, if you will. Diseases are not to be treated; it is useless to cure them. If the terrain is normalised, illness disappears of its own accord. And moreover, one becomes more vigorous than before. Farewell to therapeutics. The fight against illness is over. » (3)

Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Yuki. Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©

A path towards autonomy

Abandoning therapy also goes hand in hand with the desire to get out of the dependence relation that binds the patient to the therapist. Noguchi wanted to allow individuals to become aware of their ignored capacities, he wished to awaken them to the fulfillment of their own being.
During the twenty years they followed each other, the two men spent long moments talking about philosophy, art, etc., and Noguchi found in Tsuda’s vast intellectual culture the substance to nourish and expand his observations and personal reflections. Thus a relation which was enriching for both developed between them.

Itsuo Tsuda was the editor of the magazine Zensei, published by the Seitai Institute, and he actively participated in the studies led by Noguchi on Taihekis (postural tendencies). A text by Haruchika Noguchi published in the magazine Zensei of January 1978 reveals that it was Itsuo Tsuda who advanced the hypothesis – validated by Noguchi – that type nine (closed basin) would be the archetype of the primitive being. (4)

The development of Katsugen undō (Regenerating Movement) by Noguchi particularly interested Itsuo Tsuda, who immediately understood the importance of this tool, especially as regards to the possibility it gives to individuals to regain their autonomy, without needing to depend any more on any specialist. While recognizing and admiring the precision and the deep capacity of the Seitai technique, Tsuda considered that the spreading of Katsugen undō was more important than the teaching of the technique. He therefore initiated groups of Regenerating Movement (Katsugen Kai) in a great many places in Japan.

Conférence d'Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Conférence Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©

Itsuo Tsuda favored the spread of Katsugen undō in Europe as a gateway to Seitai.

Today, even in Japan, Seitai sōhō has taken an orientation that brings it closer to therapy. One problem: one technique to apply. Katsugen undō becomes a kind of “light” gymnastics for well-being and relaxation. This is far from the awakening of the living, of the autonomous capacity of the body to react that Haruchika Noguchi’s Seitai is meant to be.

The yuki exercise, which is the alpha and omega of Seitai, is practiced at every Katsugen undō session. Thus, although Tsuda did not teach the technique of Seitai sōhō, he transmitted its essence, the simplest act, this « non-technique » that yuki is. The one that serves us every day, the one that gradually sensitizes the hands, the body. This physical sensation, that is real, that can be experienced by all, is today too often considered a special technique, reserved for an elite. We forget that it is a human and instinctive act. The practice of mutual Katsugen undō (with a partner) is also getting lost, even in the groups that followed Tsuda’s teaching. What a pity! Because through yuki and mutual Katsugen undō, the body rediscovers sensations, those that do not go through mental analysis. This dialogue in silence, which makes us discover the other from the inside and which therefore brings us back to ourselves, to our inner being. Yuki and Katsugen undō are for us essential tools, recommended by Haruchika Noguchi, on the path towards “normal terrain”.

But time goes by and things get distorted, like words of wisdom of some people become religious oppressions… Little by little Katsugen undō is nothing more than a moment to « recharge », relax and above all not change anything in one’s life, in one’s stability. Seitai, a method to lose weight after childbirth… While it is a life orientation, a global thinking. The huge step Haruchika Noguchi took in moving away from the idea of therapeutics is a major advance in the history of mankind. His global understanding of the individual, the sensitivity to ki, sufficiently recovering sensitivity and a center in oneself from where to listen to one’s own body and act freely.

It’s not even about opposing methods, theories or civilizations. It is purely and simply about the evolution of humanity.

Manon Soavi

Notes:

(1) Itsuo Tsuda, Interview on France Culture, Master Tsuda explaining the Regenerating Movement, issue N°3, early 1980s
(2) Itsuo Tsuda, Interview on France Culture, op. cit., issue N°4, early 1980s
(3) Itsuo Tsuda, The Dialogue of Silence, Paris, Yume Editions, 2018, p. 75-76 (1979)
(4) About Taihekis, consult Itsuo Tsuda, The Non-Doing, Paris, Yume Editions, 2014 (1973)

Ukemi : the flow of Ki

by Régis Soavi

The fall in our art is more than a liberation, mere consequence of an action. It is the Yin or Yang of a whole, the Tao. In practice, at the end of the technique, Tori emanates a yang energy : if he wants to avoid injuring his partner, Tori lets him absorb this yang energy and transfer it to the fall.

Aïkido is an art where there is no loser, an art dedicated to human beings, to the intuition of humans, to their adaptability, and going beyond the contradiction brought by a technique by means of the fall is nothing else than adaptability to it. Not to teach a beginner how to fall would amount to putting him in a situation of handicap from the start and risking discouragement, or to shaping a spirit of resentment, or even of revenge.

There are different attitudes among beginners, those who hurl themselves at the risk of getting hurt, and those who, because of fear, contract when about to fall and who of course take a bad fall and suffer painful consequences if you force them. My answer to this problem is softness and time…

When surprised by a noise, an act, the first reaction is to breathe in and block the breath, this is a reflex and vital functioning that prepares the answer and therefore the action. Surprise starts a series of biomechanical processes which are totally involuntary, it is already too late for reasoning. It is by breathing out that the solution to the problem will come. If there is no risk after all, or if the reaction is exaggerated and the risk minor, one drops the blocking and the breath is released in a natural way (ha, the usual sigh of relief). If there is danger, whether great or small, we are ready for action, ready to act thanks to the breath, thanks to breathing out. Problems occur when, for instance, we don’t know what to do, when the solution doesn’t arise immediately, we remain blocked in inspiration, with our lungs full of air, unable to move. It’s a disaster ! It’s approximately the same pattern that occurs when we are a beginner, our partner is performing a technique and the logical answer that will enable us to get free, and thus to fix up this conflictual problem is the Ukemi. But if one is afraid to fall, if one has not had the technical training of many forward and backward rollings done in a slow, nice and easy way, one remains with lungs blown up like a soccer ball, and if the technique is completed, one ends up on the floor, with more or less damage done.
Bouncing painfully on the tatamis like the aforesaid ball would then be the least harm. Learning to let go as soon as absolutely necessary, not falling before by caution, as this impairs Tori’s sensation and gives him a false idea of the value of his technique and often of himself. Grasping the right moment to breathe out and land softly on the tatamis without any air left in the lungs. Then as for the clapped falls, which one does when more advanced, it will be enough to breathe out faster and let oneself go so that the body finds the right receiving position by itself.

Training in the ancient way !

My own training through Judo in the early sixties, in Parisian suburbs, was very different. To us school youngsters, Judo was a way to expend our energy and canalize what otherwise ended badly, that is turned into struggles and other kinds of street fights. The training, twice a week, required two essential things : absolute respect to our teacher and learning how to fall. It was still a time when our teacher transmitted the « Japanese » Judo without weight categories. In spite of Anton Geesink’s recent victory at the Olympic Games, he would define himself as a traditionalist. Falls were one of the lessons’ foundations : rolling forward, backward, sideways, we used to spend about twenty minutes practicing that before performing the techniques, and sometimes, when he would not find us focused enough, too much scattered, he would say : « Turn your kimonos inside out so you won’t dirty them » and we would go out for a series of forward falls, in the small paved blind alley in front of the dojo. Afterwards, we were not afraid to fall anymore, well, that is, those who still wanted to continue !

The world has changed, society has evolved, would today’s parents agree to trust such a « barbarian » with their progenies, besides there are rules, protective laws, insurances.

Bob- that was his name- felt a responsibility for our training, and teaching us how to fall whatever the circumstances and on any sort of ground was part of his values and his duty was to retransmit them to us.

Bodies have changed, through food, lack of exercise, overintellectualization ; how can we pass on the message that learning physically how to fall is a necessity, provided that the results of it will be ascertained only several years later. What benefit is to be expected of it, what profitability, nowadays everything is accounted for, there’s no time to lose. It is the philosophy of Aïkido which attracts new practitioners, so that’s where our chance lies to pass on the message of this necessity.

Dualism

Aïkido, by nature and above all because of the orientation O Senseï Moriheï Ueshiba gave to it, carries a vision of the fall completely different from that of Boxing or Judo for instance, where falling is losing. To an external viewer, and that’s what falsely gives a certain character to our art, it seems that Tori is the winner when Uke falls on the tatamis. It is psychologically difficult to admit that this is not at all so. Society gives us but rarely any examples of behavior other than this Manichean dualism « Either you win or you lose ». And it is logical, at first sight, not to understand and to see only that. In order to understand the matter differently, one must practice, and practice with another conception in mind, which can only be given by the teacher. Itsuo Tsuda senseï provides an example of this pedagogy in his book The Path of Less :

« In Aïkido, when there is a flow of Ki from A, who is performing the technique, towards object B, opponent C, who is grasping A by the wrist, is thrown in the same direction. C is pulled in and joins the main current that goes from A to B.

I have often used this psychological mise-en-scene, for example, with the phrase « I’m already there ». When the opponent grabs your wrists and blocks your movement, as in the exercise of sitting Kokyu, one is inclined to think that this is a pushing exercise. If you push the opponent, it immediately produces resistance in that person. Push against push, they struggle. It becomes a sort of sitting sumo.

In the phrase « I’m already there », there is no struggle. One simply moves, pivots on one knee to make an about turn, the opponent is driven by the flow of Ki and flipped into his side. It takes very little for this exercise to become a struggle. As soon as the idea of winner and loser gets mixed up in it, exaggerated efforts are made to obtain a result, all to the detriment of overall harmony. One pushes, the other resists, bending excessively low and squeezing the wrists to prevent being pushed. Such a practice will not benefit either one. The idea is too mechanical. […] The idea of throwing provokes resistance. […] Nonetheless, to forget the opponent while knowing he’s there is not easy. The more we try to forget, the more we think about it. It’s the joy in the flow of Ki that makes me forget everything. »

Imbalance serving the purpose of balance

Balance is definitely not rigidity, that’s why falling as the consequence of a technique may perfectly enable us to rebalance ourselves. It is necessary to learn how to fall correctly, not only in order to enable Tori to be free of any fear for his partner, because Tori knows him and anticipates that his capacities will enable him to come out of this situation as well as a cat does in difficult conditions. But also and simply because thanks to the fall, we get rid of fears our own parents or grandparents have sometimes instilled in us with their ‘precautionism’ of the kind « Be careful, you’ll fall down. » invariably followed by « You’ll hurt yourself. ». This Pavlovian impregnation has often led us to rigidity and in any case to a certain apprehension as regards falling, dropping down.
The French word « chuter » (to fall) has obviously a negative connotation, while in Japanese the most commonly accepted translation of the term Ukemi is « to receive with the body », and we understand here that there is a world of difference. Once more the language shows us that the concepts, the reactions, differ profoundly, and it underlines the importance of the message we have to convey to people beginning Aïkido. Without being especially a linguist, nor even a translator of Japanese, the understanding of our art also involves the study of Eastern civilisations, their philosophies, their artistic tastes, their codes. In my opinion, extracting Aïkido from its context is not possible, despite its value of universality, we have to go and look in the direction of its roots, and therefore in that of the ancient texts. One of the basis of Aïkido can be found in ancient China, more precisely in Taoism. In an interview with G. Erard, Kono senseï reveals one of the secrets of Aïkido that seems to me essential although quite forgotten today : he had asked Morihei Ueshiba :  “O senseï, how come we don’t do what you do ?” O senseï had answered smiling : ’’I understand Yin and Yang. You don’t !’’.

To project in order to harmonize

Tori, and this is something peculiar to our art, can guide the partner’s fall so that the latter may benefit from the action. Itsuo Tsuda tells us about what he used to feel when he was projected by O Senseï : « What I can say from my own experience, is that with Mr Ueshiba, my pleasure was so great that I always wanted to ask for more. I never felt any effort on his part. It was so natural that not only did I feel no constraint, but I fell without knowing it. I have experienced the surge of great waves on the beach that topple a,d sweep one away. There is, of course, pleasure, but with Mr Ueshiba it was something else. There was serenity, greatness, Love ». There is a will, conscious or not, to harmonize the partner’s body. In this case it may be called projection. It is thus relevant to say that Aïkido is not anymore in martiality but rather in the harmonization of mankind. In order to realize this we need to leave behind us any idea of superiority, of power over another, or even any vindictive attitude, and to have the desire to give the partner a hand in order to allow him self-realization, without him needing to thank anybody. The fusion of sensibility with the partner is indispensable to achieve this, it is this same fusion which guides us, enables us to know our partner’s level and to release at the right moment if he’s a beginner, or to support his body if the moment is adequate for going beyond, to allow him to fall further, faster, or higher. In any case pleasure is present.

The involuntary

We can’t calculate the direction of the fall, its speed, its power, nor even its angle of landing. Everything happens at the level of the involuntary or the unconscious if we prefer, but which unconscious are we referring to ? It is an unconscious devoid of what cluttered it up, of what prevented it from being free, that’s why O Senseï would so often recall that Aïkido is a Misogi, practicing Aïkido is to realize this cleaning of body and spirit. When we practice this way, there is no accident in the dojo, this is the path Itsuo Tsuda senseï had adopted and the indications he was giving were leading us in this direction. This makes his School a particular School. Other paths are not only possible, but certainly match even more, or better, the expectations of many practitioners. I read many articles in magazines or blogs which take pride of violence or the ability to solve conflicts through violence and toughening up. To me, it doesn’t seem to be the way indicated by O Senseï Morihei Ueshiba, nor by the Masters I was fortunate to meet, and particularly Tsuda senseï, Noro senseï, Tamura senseï, Nocquet senseï, or others through their interviews, such as Kono senseï. The Ukemi enables us to understand better physically the principles which rule our art, which guide us beyond our small self, our small mind, to glimpse something greater than us, to be one with nature which we are part of.

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Article by Régis Soavi published in Dragon Magazine (speciale Aikido n° 22) October 2018.

Notes :

* Itsuo Tsuda The Path of less, édition Yume Edition p.180

** Guillaume Erard, Entretien avec Henry Kono : Yin et Yang, moteur de l’Aikido du fondateur, 22 avril 2008, www.guillaumeerard.fr

*** Itsuo Tsuda La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre p. 172

 

Seitai and daily life #4

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