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Zanshin, l’esprit de l’ordinaire

Par Manon Soavi

Enseignante d’aïkido, également pianiste concertiste, j’ai rencontré la notion de Zanshin à travers plusieurs expériences dans mon parcours. Quand j’ai commencé l’étude de plusieurs koryu il y a quinze ans (Bushuden Kiraku Ryu, Niten Ichi Ryu, Choku Yushin Ryu, et un peu de Shinkage Ryu), j’ai approfondi aussi cette notion dans le travail des armes, avec le maniement du sabre, du bō, du kusarigama, ou même à mains nues avec les nombreux kata de jujutsu que comptent ces écoles anciennes.
Bien que ma route soit sûrement encore longue dans les arts martiaux, je souhaite partager ici quelques réflexions sur le sujet.

Je remarque qu’une des contradictions humaines actuelles est notre fascination pour la force extérieure qui va avec notre mépris pour la sensibilité et les sensations de notre corps que nous reléguons au rang de sensiblerie. Paradoxalement notre manière de vivre en Occident n’a jamais été aussi facile, avec si peu d’efforts physiques à fournir et nos aïeux étaient très probablement plus endurants à la marche, au froid ou même à la douleur puisqu’il n’y avait pas autant de moyens de prendre en charge le moindre de leurs maux, ou de suppléer le moindre de leurs efforts. Pour autant manquaient-ils de sensibilité ? Je ne le crois pas, car la capacité à sentir avant de réfléchir a toujours été indispensable pour vivre et Zanshin, d’après mon expérience, est avant tout une question de sensation et de présence à l’instant présent.

Zanshin peut se traduire par « esprit qui demeure » mais pour les cultures orientales le corps et l’esprit ne sont pas deux choses séparées. Cet « esprit qui demeure » correspond à une sensation précise, et c’est elle qui nous guide dans son application quelle que soit la discipline pratiquée. Ce sont des sensations particulières pour celui qui agit comme pour celui qui reçoit. Zanshin c’est une sensation et à la fois c’est un état que l’on (re)découvre.

Historiquement les principes tels que Zanshin, Mushin, etc., renvoient moins à des idées qu’à des réalités vécues par des générations de personnes. Cela ramène à des expériences directes, réelles, qui, pour être transmises, ont été « conceptualisées ». Il est question donc d’un acte ou d’un état que nous pouvons retrouver, malgré nos différences d’époques et de cultures. Ce ne sont pas de grands principes disparus avec les Samouraï et leur époque, ni même des principes cantonnés aux arts martiaux. Ce sont des principes qui irriguent toute la culture, notamment japonaise, mais aussi et surtout chinoise.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

L’image comme révélateur

Les anciens Chinois enseignaient à travers des images, des évocations qui devaient faire naître, qui devaient révéler, au cœur de l’apprenti une sensation qui le guiderait vers la compréhension du fond. Une compréhension physique puisqu’il s’agissait de faire appel à une expérience réelle que l’autre puisse partager. Ils utilisaient principalement la nature comme révélateur de sensation, l’observation de la nature étant une expérience de vie partagée par tous à l’époque. Mais on trouve cette façon de transmettre aussi dans les arts d’Occident. Comme en musique par exemple, car au-delà de quelques conseils de base, le geste d’un musicien est intransmissible et impossible à comprendre intellectuellement.

Qu’est ce qui fait la différence entre le débutant qui appuie sur une touche de piano et le maître qui fait sonner la première note d’une sonate ? C’est objectivement la même touche et le même mécanisme pour frapper la corde. Pourtant le son n’aura rien à voir. C’est la sensibilité du maître qui fera la différence. Ainsi année après année l’apprenti va chercher comment faire sonner différemment son instrument, et le maître cherchera comment éveiller chez l’autre la sensation qu’il a à l’intérieur de lui-même. C’est pourquoi certains utilisent des mots évocateurs, ils parlent de jouer « au fond » ou de « malaxer » le clavier, ce qui objectivement ne veut rien dire du tout ! Toutes ces images font appel à nos ressources intérieures, pour retranscrire sur du bois et des cordes, une sensation interne et que cette sensation soit, en plus, partagée par l’auditeur. C’est là où nous touchons du doigt la fusion de sensibilité qui nous permet de sentir ce qui se passe dans l’autre, c’est une transmission de sensibilité à sensibilité. Comme un Zanshin ne sera réussi que si les deux personnes le sentent.
Alors au-delà de ce que nous savons objectivement sur ce que veut dire « Zanshin », je trouve intéressant de chercher en nous à quelles expériences nous pouvons rapporter ce principe. Comment le rendre concret pour nous.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

L’esprit de l’ordinaire

Durant les années où j’ai exercé comme musicienne j’ai été parfois dans un état que j’apparente à Zanshin. Quand je jouais avec d’autres musiciens et chanteurs il me fallait être à la fois totalement disponible pour ce qui se passait à l’extérieur, l’autre musicien, et à la fois concentrée sur mes propres gestes pour jouer ma partie de piano. Les aléas du concert live font que je ne pouvais pas compter sur le fait que tout allait se passer comme prévu. Ce n’est jamais le cas, on a beau être très préparé, la scène est une expérience unique. La préparation sert à réduire au maximum l’imprévu mais absolument pas à l’éliminer. Il faut alors réagir instantanément, coller au plus près pour que l’harmonie se continue. Être à la fois hyper-vigilant, et en même temps garder une concentration vague, car dès que je me fixais sur une seule chose, je perdais l’ensemble. Cette phrase de Musashi résume pour moi parfaitement cet état :
« Dans la vie quotidienne aussi bien qu’en stratégie, il faut avoir l’esprit ample et le garder bien droit, pas trop tendu et nullement détendu »(1).

Musashi disait aussi que l’esprit ordinaire doit être celui du combat, l’esprit du combat doit être l’esprit de l’ordinaire(2). Pourtant on ne peut être tout le temps sur ses gardes, c’est donc que l’esprit du combat ne signifie pas être « sur ses gardes » cela signifie autre chose… On peut aussi se douter que cet état d’esprit est bien loin de l’apathie qu’on rencontre bien souvent aujourd’hui. La traduction de zanshin par « esprit qui demeure » nous donne peut être une piste, plus que l’idée un peu réductrice de « vigilance ».

Même si aujourd’hui rares sont ceux d’entre nous qui rencontrent le « combat réel » nous sommes tous confrontés aux multiples petits « combats ordinaires » dans nos existences. Et parfois là aussi on peut voir surgir « zanshin ». Pour moi cela a été le cas lors d’expériences désagréables que j’ai faites. Je me souviens de la fois où, coincée dans un festival de plusieurs jours, dans un petit village, toutes les filles participantes étaient gênées et inquiètes car le responsable du stage, professeur et violoniste reconnu, posait ses mains sur elles de façon inopportune. J’avais alors vingt-et-un an et entre les cours et les répétitions, les filles, entre elles, parlaient de ces moments très gênants et les redoutaient. Lors d’un repas en commun, le professeur commença à remonter la tablée, passant derrière chacune pour donner les horaires de répétition de la journée. Je le voyais approcher, distribuant caresses dans les cheveux ou sur les épaules, petites blagues équivoques etc, et je voyais avec consternation les têtes des filles qui se baissaient et attendaient l’inévitable à son passage, ou riaient d’un rire crispé. Il m’était inconcevable de ne rien faire, je l’ai donc regardé venir sans savoir ce que j’allais faire, et avant qu’il ne passe derrière moi je me suis tournée vers lui et je l’ai regardé droit dans les yeux en lui parlant du planning. Je sais qu’à ce moment mon regard disait « Non ». Il s’est arrêté et ne m’a pas touchée. Durant tout le festival je suis resté présente, sans ouverture. Il ne m’a jamais touchée.

Cela ne m’est pas arrivé qu’avec un seul, plusieurs enseignants et autres garçons alcoolisés ont compris qu’on ne m’approchait pas. Pourtant qu’aurais-je fait ? Je ne sais pas. Dans toutes ces petites situations qui me sont arrivées ce qui m’a toujours frappé c’est que tout était très prévisible et qu’il était finalement relativement simple de les tenir en échec, il « suffisait » d’être là et d’écouter cette sensation de danger qui nous touche avant tout événement. Bien sûr les choses auraient été différentes en cas d’agression plus grave, c’est un autre sujet, mais nous rencontrons aussi beaucoup de ces « petites » agressions qui, si on les subit, incapable de réagir, nous marquent dans notre cœur et dans nos corps.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

Être influencé

Le travail de l’Aïkido depuis mon enfance, comme voie d’harmonisation avec l’autre m’ont aidée, j’en suis sûre, à traverser ces moments difficiles, comme cela m’a aidée à travailler en symbiose avec d’autres musiciens. Car notre façon d’interagir avec les autres, que ce soit en négatif ou en positif, est déterminé par notre attitude intérieure. Le fait de ne pas lutter contre l’influence de l’autre, qu’il soit musicien ou attaquant est déterminant. De comprendre pour deux.
Chinen Kenyū Senseï l’exprime avec ces mots : « La technique est uke [recevoir], l’esprit est attaque. […] Quand on a maîtrisé le principe d’uke, il n’y a plus d’attaque ou de défense. Uke est au-delà de cette dualité, et cela a un impact profond sur notre être. […] Quand on a l’aisance de faire face à n’importe quelle attaque, on développe une assurance qui nous permet de tout accueillir, de faire face à tout. »(3)

Dans notre vie bien souvent pour nous défendre nous refusons d’être influencé par l’autre, mais alors nous fermons de fait le seul canal qui nous permet de sentir et d’agir en fonction de ce que fait l’autre : notre sensibilité. C’est elle qui nous permet de sentir l’autre. Ne pas refuser l’autre, accepter son influence ne veut pas dire y être soumis. Absolument pas. Abolir la différence entre soi et l’autre et ainsi permettre la fusion, s’il bouge, je bouge, car nous ne faisons plus qu’un. Il n’y a plus d’action/réponse. Il y a Un. Au fond c’est la même chose que ce soit pour sentir ce dont a besoin un bébé qui ne peut pas encore s’exprimer, pour sentir les mauvaises intentions d’une personne ou pour sentir quand le chanteur va démarrer.
Tsuda Senseï écrivit : « Même si on comprend et accepte l’aïkido comme la voie de la communion avec l’Univers, ce sera sur le plan purement spirituel. Sitôt aux prises avec des difficultés réelles, l’esprit cède la place à l’agressivité mesquine. »(4)

Tout en étant peut-être très loin des capacités de ces maîtres, nous pouvons pratiquer dans cette direction et cela peut être utile pour nos vies. Pour travailler dans l’esprit de communion le premier pas est un lâcher-prise. Si on a la tête encombrée de peurs, de croyances, si nous sommes embrouillés alors on n’arrive plus à laisser surgir du fond de nous-mêmes l’action juste, cette action juste que les chinois appellent Wuwei – Non-Agir. On cherche la sortie en tout sens, on cherche à se défendre, on refuse l’autre pour lui échapper mais on se cogne au mur. Fukuoka Sensei disait à propos de la recherche théorique d’une nutrition juste : « Si vous espérez trouver un monde lumineux à l’autre bout du tunnel, l’obscurité du tunnel durera d’autant plus longtemps. Si l’on ne cherche plus à manger ce qui est agréable au goût, on peut goûter la vraie saveur de tout ce que l’on mange »(5).

Zanshin, esprit qui demeure, c’est aussi une perception fine de la réalité qui rejoint le principe de yomi. Nous pensons tous voir la réalité, mais en fait bien souvent ce que nous voyons c’est notre interprétation de ce qui nous entoure. Soit trop naïfs nous manquons de vigilance, soit trop abîmés, traumatisés, nous finissons hyper-méfiants. Nous devenons alors agressifs. Mais que les piques défensives de notre armure personnelle soit tournées vers nous-mêmes ou vers les autres, le résultat sera la blessure et la souffrance. Et cela nous empêche aussi de vivre. Avec un art comme l’aïkido ou les koryu anciennes, en nous mettant en situation, en nous permettant de dépasser nos peurs, cela peut nous aider à redécouvrir que nous ne sommes pas si faibles.

Alors nous découvrirons une autre façon de s’adapter à la réalité qui ne veut plus dire être écrasé par elle. C’est quelque chose qui se retrouve dans d’autres arts, je trouve quelque chose de zanshin dans cette phrase de Rikyû, maître de chanoyu(6) du 16e siècle, qui répondit un jour à son disciple :
« Fais un délicieux bol de thé ; dispose le charbon de bois de façon à chauffer l’eau ; arrange les fleurs comme elles sont dans les champs ; en été, évoque la fraîcheur, en hiver, la chaleur ; devance en chaque chose le temps ; prépare-toi à la pluie. »(7)

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« Zanshin, l’esprit de l’ordinaire  » un article de Manon Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°27) en janvier 2020.

Notes

1. Kenji Tokitsu Miyamoto Musashi, Rouleau de l’eau, p.53, Édition Désiris 1998
2. Kenji Tokitsu Miyamoto Musashi, Rouleau de l’eau, p.53, Édition Désiris 1998
3. Magazine Yashima numéro 4 mai 2019 Chinen Kenyū, au cœur des traditions d’Okinawa p.26
4. Itsuo Tsuda La Science du Particulier p.145 Édition Le Courrier du Livre
5. Masanobu Fukuoka La révolution d’un brin de paille p.150 Trédaniel Éditeur 1978
6. Chanoyu improprement traduit par cérémonie du thé, littéralement « Eau chaude du thé »
7. Soshitsu Sen, Vie du Thé, esprit du Thé, p.41 Édition Seuil 2013

Mobilité et conscience corporelle

Par Régis Soavi

Une des grandes forces de l’Aïkido réside dans sa très grande mobilité et ses mouvements de rotations. Les spirales qui en découlent entraînent une combinaison de forces centripètes avec son corrélat, la force dite centrifuge, créant une forme invisible, puisque sans cesse en déploiement : la sphère.

Les techniques qui utilisent une attaque par l’arrière nous offrent la meilleure visualisation de cette sphère. La rotation des planètes qui tournent à la fois sur elles-mêmes et dans le même temps autour d’une étoile nous donne elle aussi un bon exemple de ce que se mouvoir autour d’un centre veut dire. Quant aux météorites qui gravitent non loin, elles rebondissent sur l’atmosphère, ou aspirées par le centre de la planète, s’y écrasent alors que la plupart des comètes elles, s’en éloignent.

Entrer dans la sphère

Quand il y a rotation autour de plusieurs axes parfois mêlés, il devient difficile de savoir où sont les centres, où sont les périphéries, le devant et le derrière. L’un et l’autre peuvent se présenter tour à tour, ils peuvent même s’inverser. Ils deviennent interchangeables, que ce soit dans le cas de Tori comme de Uke, c’est pourquoi l’Aïkido présente de grands avantages sur le terrain des attaques par l’arrière. Quelle que soit la taille ou la grosseur du centre, c’est sa densité qui fait la différence.
O Senseï Morihei Ueshiba bien que de petite taille était capable de projeter un assaillant à grande distance grâce au déploiement de cette force centripète qui se transformait en force centrifuge puis en spirale et même en sphère qui roulait plus loin sur les tatamis. Comment créer cette sphère ayant un centre si dense qu’il devient possible de réaliser des projections de cette nature ? Les saisies par l’arrière nous en donnent l’opportunité. Techniquement elles commencent souvent par une attaque de type Shomen uchi ou Yokomen uchi qui se transforme en saisie d’un ou de deux poignets par l’arrière. C’est le déplacement de Tori qui provoque la mise en danger de Uke et par là même cette quasi-obligation, ou en tout cas cette opportunité, d’immobiliser Tori. Bien que pour les besoins de l’enseignement, il soit au début pédagogiquement nécessaire d’admettre que le partenaire saisisse la main tendue par Tori, cela deviendrait incompréhensible après quelques années de pratique. Je pense que l’on peut même dire que ce serait contre-productif si on est réellement intéressé par notre art. Les saisies directes des deux poignets ensemble par l’arrière sont difficile pour Uke qui préférera dans beaucoup de cas saisir les manches des keikogi. Si le corps est bien centré il est plutôt facile de sortir de cette difficulté seulement en restant concentré sur le Hara et en bougeant le Koshi. Les techniques pertinentes découlerons tout naturellement de la posture des deux partenaires, de leurs respirations respectives, de leur capacité à saisir l’opportunité ou le moment, ainsi que de la détermination que chacun d’entre eux mettra. Bien souvent si Tori suit son instinct réel et non supposé, s’il ne cherche pas une technique ou une clé mais agit avec spontanéité, souplesse et vigilance, il se débarrassera avec facilité de l’emprise de Uke. Du point de vue pédagogique il y a aussi un grand intérêt car les saisies arrières obligent les élèves à bouger de manière différente. En effet, beaucoup d’entre eux ont tendance à travailler en ligne, un peu comme en Karaté, à se tendre pour résister à la pression avec des Tai sabaki et des déplacements de plus en plus courts, la conséquence inévitable est que leurs techniques deviennent de plus en plus dures et, malgré tous leurs efforts, souvent inefficaces.

Régis Soavi ushiro waza la sphère

Imagination ou visualisation ?

Il y a une grande différence si la saisie a pour but une immobilisation « simple » ou une agression « pure et dure » avec les risques que l’on peut encourir. L’entraînement est un jeu de rôle où chacun est à sa place. Pour retrouver ou acquérir les capacités nécessaires au déploiement de notre force vitale il est indispensable de laisser la spontanéité agir grâce aux bases techniques que l’on a travaillées. La visualisation a cependant une place primordiale. La visualisation et l’imagination sont deux fonctionnements profondément différents. L’imagination est une production du cerveau et n’engage que lui, alors que la visualisation a son point de départ dans le Koshi, c’est une production de notre énergie vitale et elle engage tant l’esprit que tout le corps sans qu’il n’y ait l’ombre d’une séparation entre eux. Elle est un acte de concentration primordial et rejoint une sensibilité de type primaire qui surgit de l’involontaire. Elle permet à Uke de rendre les saisies ou les atemis plus concrets et donc à Tori de les ressentir comme suffisamment dangereux pour réagir, même s’ils sont contrôlés. L’imagination, elle, n’entraîne aucune action, tout au moins immédiate et ne peut être ressentie par Tori comme autre chose qu’une attitude ou une posture sans aucune force ni puissance, un mouvement imaginaire, un mouvement rêvé.

Travailler lentement

Pour un travail précis et une juste compréhension de la direction comme de la puissance des forces mises en mouvement, la lenteur me semble indispensable. On peut ainsi augmenter l’efficacité de la saisie sans risque pour le partenaire. Travailler lentement ne veut pas dire être lent mais plutôt travailler au ralenti. Il est important de ne pas se précipiter pour saisir un poignet ou une manche si en le faisant on se découvre, offrant ainsi au partenaire l’occasion de placer un atemi ou simplement de prendre le centre et par là même de nous déstabiliser. Lors d’une saisie en Ushiro katate dori kubi shime, il est très important de faire sentir que cette saisie peut se transformer en étranglement et est, déjà dans les faits, un étranglement (pour cela il suffit de presser sur la partie haute du sternum sans toucher au cou), mais surtout il faut avoir une posture de nature soignée, à la fois ferme, souple, et ne nous mettant pas en danger. C’est seulement grâce à cela que l’on peut comprendre ce que cette saisie a de dangereux. Si on va trop vite dès le début, quand on n’a pas encore la maîtrise de ces attaques, la saisie sera bâclée et la technique risque de se transformer en bagarre de chiffonniers.

la sphère

Si j’ai pas vu pas senti, je meurs (1)

Une des attaques les plus dangereuses que l’on peut avoir à subir est celle que pourrait faire un adversaire habile muni d’un couteau, dans un espace restreint, et qui plus est lorsqu’on a le dos tourné. Lors d’une rencontre amicale avec un combattant de MMA organisée par Karaté Bushido et à propos d’une attaque précisément dans le dos avec un tanto, Léo Tamaki formule cette sentence : « Si j’ai pas vu pas senti, je meurs ». On pourrait dire qu’elle passe inaperçue car elle est évoquée comme une évidence, et elle exprime une réalité incontestable. Elle touche du doigt l’essentiel, car si on ne peut pas voir de dos on peut sentir, pressentir. C’est justement pour cela que dans l’Aïkido comme dans tout art martial il est nécessaire de retrouver et développer la notion de Yomi (le fait de percevoir l’intention, qu’on peut aussi traduire par intuition). C’est indiscutablement un élément essentiel du développement de l’individu par la pratique. On raconte d’ailleurs une anecdote concernant un samouraï qui se retourne au dernier moment pour sauver sa vie en éliminant un ennemi qui l’attaquait alors qu’il avait le dos tourné. Au delà des histoires que nous ne pouvons vérifier par nous-mêmes, il est clair qu’aujourd’hui encore les notions de Yomi ou de Sakki (la volonté d’attaquer, le Ki destructeur) ont toujours droit de cité(2). Concernant surtout les attaques par l’arrière il est plus qu’essentiel de cultiver et d’entretenir notre sensibilité dans cette direction.
Quand la vie est en jeu des forces insoupçonnées peuvent surgir. Il est parfaitement impossible de s’entraîner à faire surgir ces forces, mais divers types d’entraînements dans les arts martiaux peuvent être considérés comme une préparation à l’imprévisible. Toutes les techniques en Aïkido, bien qu’elles ne portent pas ce nom, sont des Katas et leur but n’est pas d’apprendre à détruire un adversaire, un ennemi, mais de réveiller l’individu encore endormi en nous, pour permettre à toutes nos capacités d’être actives dès que l’on en a besoin. Cela ne veut pas dire qu’elles manquent d’efficacité, bien au contraire, car bien utilisées elles peuvent être plus que redoutables, mais il y a peu de chance qu’elles soient applicables à l’identique hors du contexte du dojo, car elles sont enseignées et pratiquées sans la contrainte d’un risque réel, comme par exemple une attaque dans la rue, et les conditions de leur application véritable ne sont pas réunies. Il suffit d’un petit rien pour que tout chancelle.

La peur

La peur, si on veut sortir d’une situation par le haut, est un élément déterminant qui peut changer toute la donne dans un sens comme dans l’autre. Si on est envahi par la crainte, ou si on n’a jamais été confronté à une situation critique, voire réellement dangereuse, il est extrêmement difficile de savoir comment on pourra réagir en cas d’agression. Lors des Randori que nous faisons à la fin de chaque séance dans notre École, et cela quel que soit le niveau, il y a toujours le risque des saisies ou des atemis par l’arrière. Il est donc donné une grande importance aux déplacements, mais encore plus à la sensation de danger qui peut se dégager du ou des Uke, et c’est grâce à cela que peut se développer un « quelque chose » qui sera l’amorce de ce que l’on pourrait appeler l’intuition. Il ne s’agit pas d’une mystique, d’une confiance dans une énergie céleste, mais plutôt d’une réalité que chacun d’entre nous connaît, souvent sans lui donner un nom, qui transcende le quotidien des personnes. Mais comme il s’agit d’une réalité que, a priori, nous ne maîtrisons pas, il est très difficile, et même impossible de compter dessus au risque de voir nos capacités s’évanouir au moment où on en aura le plus besoin. Développer nos capacités de perception au moyen de l’attention est donc un des buts de la pratique, mais ce qui est surtout indispensable, c’est que cela doit permettre qu’émergent des capacités intuitives réellement utilisables dans la vie quotidienne et a fortiori à l’impromptu ou dans les cas graves.

Action et perception

Les sciences cognitives ont ouvert un champ d’étude qui nous permet de comprendre de nombreux aspects de l’être humain, tant du point de vue de la pensée que de l’action. Elle permettent aux pratiquants d’arts martiaux que nous sommes de mettre des noms, d’éclaircir un enseignement qui pourrait paraître obscurantiste. Nous pouvons redonner ses lettres de noblesses à ce que nos maîtres nous ont enseigné lorsque cet enseignement est décrié comme étant une vision mystique du monde. Notamment en ce qui concerne nos perceptions lorsqu’elles sont considérées comme « extra-sensorielles » alors qu’elles ne sont que le fruit du travail et de l’entraînement quotidien d’un art comme l’Aïkido.
Aujourd’hui des chercheurs redéfinissent la perception ainsi : « La perception est une forme d’action. Elle n’est pas quelque chose qui nous arrive ou qui se produit en nous. Elle est quelque chose que nous faisons. » « Notre perception s’exprime dans le langage des potentialités motrices »(3).
C’est à ce sujet que le philosophe M. B. Crawford(4) a écrit : « Notre perception de ces potentialités ne dépend pas seulement de notre situation environnementale, mais aussi de la gamme de compétences pratiques que nous possédons. Face à quelqu’un qui lui cherche querelle dans un bar, un expert en arts martiaux perçoit la position de l’individu en question et la distance qui l’en sépare comme permettant si nécessaire de porter certain coups et en excluant d’autres. C’est la pratique et l’habitude qui lui permettent de voir l’agresseur potentiel sous cet angle. De même, il percevra sans doute le mobilier environnant et les objets à portée de main comme des affordances(5) accessibles en situation de combat. Autrement dit, il voit des choses qui échappent totalement à un quidam »

Ne rien négliger

Dans la pratique de l’Aïkido il n’y a rien d’inutile. Cependant si on néglige l’aspect perception ou le travail de la sensibilité (ce que l’on confond souvent avec la sensiblerie) au profit de la technique, on risque de passer à coté d’un grand pan de la pratique. L’inverse est vrai, bien sûr, mais l’un comme l’autre étant indispensable, il est malgré tout possible pour chacun de ne pas s’en tenir à ce que l’on connaît et d’accepter d’aller vers ce que l’on ne connaît pas, ce qui est à découvrir, ce qui nous paraît parfois mystérieux voire impossible.

Itsuo Tsuda et Régis Soavi 1980

Tsuda Itsuo Senseï

Un des exercices que nous faisait faire mon maître Tsuda Senseï, consistait en une projection de notre partenaire à partir de la position seiza. Cela nous paraissait extrêmement simple au début, tout au moins théoriquement, mais quand il s’agissait de le réaliser cela devenait un peu plus compliqué. Tori est assis immobile, derrière lui, Uke a saisi le keikogi au niveau des épaules. Il s’agit alors très simplement de s’incliner comme si on saluait, sans forcer, sans tension, un salut tout simple qui, produisant un vide, aspire le partenaire : celui-ci, pourtant solidement ancré sur les tatamis, et malgré le fait qu’il y met toute sa force, n’arrive pas à résister et chute en avant. De façon très logique dès qu’il y a une résistance on se tend, on contracte tout le corps, on s’énerve, on accuse le partenaire de ne pas jouer le jeu. J’ai pourtant vu de nombreuses fois Tsuda Senseï nous en faire la démonstration avec le sourire. J’ai tenté de le tester sur cette technique, rien à faire, il s’inclinait de manière inexorable avec la plus grande des simplicités. Son secret : la visualisation. Il nous disait si souvent quand nous pataugions dans les difficultés « Cessez de penser en termes d’adversité », puis il nous en faisait la démonstration, faisant chuter un élève en désignant du doigt un endroit choisi par lui et prononçant cette phrase magique : « Je suis déjà là », exprimant ainsi la réalisation concrète de sa visualisation.

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« Mobilité et conscience corporelle » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°28) en avril 2020

Notes :

1) Léo Tamaki dans Karaté Bushido Officiel. (13 décembre 2019) GregMMA et Aikido [Vidéo] https://www.youtube.com/watch?v=KoH4qjWKTfM&feature=emb_title
2) Yashima N°4 Mai 2019
3) Ava Noé, Action in Perception, MIT Press, Boston 2004, p. 1 et p. 106
4) Matthew B. Crawford, Contact, Édition La découverte 2019, p. 80
5) Intuitivités, potentialités.

Crédits Photos :
Paul Bernas, Didier Balick

Zanshin, un état naturel du corps

Par Régis Soavi

Si nous traduisons Zanshin par  »maintenir l’attention après un combat ou après une technique », même si nous restons dans la tradition martiale nous restons en deçà de sa signification profonde.

Tenshin : le cœur du ciel.

Dans le terme Zanshin il y a deux Kanji : 残 (càn ou zan), ce qui reste, le résiduel et 心 (Shin ou Kokoro). Si le deuxième a une signification connue de tous les Aïkidoka, il me parait nécessaire malgré tout d’en préciser la valeur car elle correspond à ce sur quoi nous pouvons nous appuyer pour trouver le chemin de la plénitude dans la vie. Pour Tsuda Itsuo Senseï une expression reflétait et animait les pratiques qu’il proposait, que ce soit l’Aïkido ou le Katsugen undo. Cette expression, « Tenshin », il l’avait traduite par : « le cœur du ciel pur ». Il écrit « Le mot kokoro que j’ai traduit par  »cœur » est étymologiquement identique à ce dernier : l’organe central de l’appareil circulatoire. Pourtant, l’acception en est toute différente. Le  »cœur » en français est plutôt le sentiment, tandis que le kokoro en japonais n’est ni tout à fait le sentiment, ni l’esprit, ni la pensée. C’est quelque chose que nous ressentons à l’intérieur de nous-mêmes, il s’approche plutôt du mind en anglais. Si on traduit par mental ou psychique, ce sera encore différent.La recherche d’un kokoro qui reste imperturbable devant un danger imminent, qui reste calme en toute circonstance, c’est le but principal imposé à ceux qui essayent d’atteindre la perfection, dans le métier des armes. »(1) « Votre esprit doit être dégagé de toute pensée, bonne ou mauvaise. Cet état d’âme est comparé au Ciel pur – Tenshin »(2)

 

Zanshin Régis Soavi
Zanshin, cet état de concentration qui perdure au-delà de l’acte.

L’Aïkido : réapprendre la liberté

Dès nos premiers pas sur les Tatamis, la concentration survient. Il suffit du salut en direction du Tokonoma pour que notre corps réagisse, qu’il quitte cet état que l’on pourrait qualifier de quotidien pour entrer dans celui très particulier de Zanshin. C’est fondamentalement un état naturel, un état où notre animalité biologique (dans le bon sens du terme) resurgit. Toute la tradition qui nous vient d’O Senseï et qui nous a été transmise par son élève direct Tsuda Senseï est primordiale pour le comprendre. C’est dans la manière dont sont exécutés les exercices comme la vibration de l’âme, les mouvements du rameur, ainsi que tant d’autres, qui sont à tort généralement assimilés à un échauffement, que l’on réalise leur importance. C’est toute l’attention apportée à la respiration qui nous permet de sentir au niveau physiologique la circulation du Ki et nous rappelle vers cet état de concentration qu’est Zanshin. Toute cette première partie d’une séance ordinaire dans notre école a été conçue pour nous amener, nous porter dans un au-delà de nous-mêmes, un au-delà de ce que bien souvent nous sommes devenus – un simple quidam de notre société. Immédiatement si nous sommes suffisamment attentifs nous en ressentons les effets. Nous évoluons sur les Tatamis d’une manière profondément différente, ce que nous ressentons, notre perception de l’autre, des autres, devient à la fois plus fine et plus accentuée, plus large et plus légère. C’est jour après jour en se trempant dans cette ambiance que l’on peut à la fois réapprendre la liberté de mouvement, un premier pas vers la liberté intérieure, et sentir notre espace, nos espaces. Retrouver la sensation du positionnement des forces qui nous entourent, découvrir ou redécouvrir que rien n’est fini, ni conclu, mais que tout est lié, que Zanshin est un moment d’une éternité qui suit son cours dans toutes les directions.

La vie quotidienne : un révélateur

Sans que nous en ayons conscience, sans que nous agissions de manière volontaire notre corps réagit sans cesse aux agressions multiples que nous subissons tous les jours de la part de notre environnement. Que ces attaques soient le fait de bactéries, de virus, ou même plus simplement qu’elles soient dues à la qualité de notre alimentation, notre corps répond de façon adéquate grâce à son système immunitaire, son système digestif ou tout autre système en fonction du dysfonctionnement. La réponse du corps, si le terrain est bon, si notre système immunitaire est bien réveillé par exemple, n’est pas limitée à quelques escarmouches ici ou là, la mobilisation du corps est totale et le combat peut être parfois d’une grande violence. Une fois le combat fini le corps ne se met pas tout de suite au repos, il ne se rendort pas aussi vite une fois le danger passé (ce que notre esprit, lui, aurait parfaitement admis). Notre système involontaire ne relâche pas son attention, éliminant jusqu’à la dernière bactérie, jusqu’au dernier virus ou les immobilisant, les bloquant de manière à les rendre inoffensifs. Et là encore tout n’est pas fini il reste vigilant, gardant un œil sur tout ce qui se passe, serein mais attentif au moindre mouvement des agresseurs, quels qu’ils soient. Cet esprit c’est l’état du Zanshin naturel et involontaire d’un corps qui réagit sainement et donc à l’exact opposé d’un corps apathique. Quand tout est vraiment fini la vie reprend en quelque sorte son cours naturel. Il est primordial de favoriser que ce travail puisse se faire à l’intérieur de notre corps en toute tranquillité sans nous effrayer à la moindre douleur ou à la moindre réaction perturbante. Pour celui qui aborde un art martial – et l’Aïkido en particulier – pour la première fois, les objectifs sont souvent multiples, et vont du besoin de bouger à celui de se défendre en passant par toutes les variantes, réelles ou fantasmatiques. La découverte de Zanshin fait partie intégrante de l’enseignement de l’Aïkido, et sa compréhension en profondeur ainsi que son extension à tous les aspects de notre vie apportent une plus grande tranquillité face aux événements imprévisibles et permettent de vivre plus pleinement au quotidien. Car c’est en définitive dans le quotidien que s’éprouve l’utilité de la pratique. Sans être utilitariste il est toujours plaisant de voir et de vérifier ce qu’elle nous apporte dans notre vie de tous les jours. L’attention, la concentration, de même que le plaisir dans la réalisation d’un travail ne peuvent réellement être là sans l’état de présence que l’on appelle Zanshin, et cela même si l’on en n’a pas conscience.

Zanshin est un moment d'éternité
Zanshin est un moment d’éternité

Des ronds dans l’eau

Lorsque l’enfant lance un caillou dans l’eau si calme d’un petit étang, il reste à regarder les cercles concentriques qui se déploient et s’étirent à partir de ce centre qu’il a créés. S’il a conservé sa nature profonde, si elle n’a pas été détruite par des adultes, parents, éducateurs ou enseignants, qui cherchent à lui expliquer la raison scientifique du phénomène ou qui, pressés par leur temps si précieux, n’accordent que peu d’importance à ce petit jeu insignifiant, alors, immobile, contemplatif mais très concentré, il attend que les cercles
s’éteignent, que leurs vivacités initiales diminuant de plus en plus arrivent à n’être plus reconnaissables, à faire corps avec le mouvement naturel de l’eau frémissante, légèrement poussée par le vent. Ce moment si précieux est aussi Zanshin, c’est un instant que l’on pourrait même voir comme sacré, où le Kokoro de l’enfant se calme, où il retrouve sa nature primordiale, sa nature véritable.

L’école, ou comment casser cet état naturel

Tout l’apprentissage scolaire vise à donner à l’enfant des armes pour le futur, l’idée sur le papier est certes bonne mais la réalité est tout autre. Le système de notation, qu’il soit chiffré ou sous forme de lettres à l’anglo-saxonne, est un sujet de peur voire d’angoisse, toujours d’inquiétude et produit, de fait, plus de dégâts que de bienfaits. On ne travaille pas dans ce cas pour le plaisir de découvrir ni même pour un résultat concret mais pour une note, une appréciation, qui sont censées refléter notre niveau dans le système. Pourtant on ne compte plus les pédagogues qui depuis plus d’un siècle ont dénoncé les méfaits de ce type de scolarisation et de ce mode d’éducation. Tout au contraire de l’état de Zanshin on attend le verdict, le résultat de l’interrogation écrite, du devoir, de l’examen. À l’inverse de développer les capacités physiques ou intellectuelles de l’enfant on en fait un être apeuré ou plus tard un révolté qui n’aspire qu’à sortir du système dans lequel il se trouve coincé, pour respirer ne serait-ce qu’un peu plus librement. La casse n’est pourtant pas irrémédiable, c’est aussi à cela que sert notre pratique, remettre sur pied ce qui n’aurait jamais dû être abandonné ni détruit.

Une présence à soi-même ainsi qu'a l'autre, sans agressivité.
Une présence à soi-même ainsi qu’a l’autre, sans agressivité.

Passe ton bac d’abord !

Qui n’a pas entendu cette phrase devenue un leitmotiv parental ? Quels sont les parents qui ont laissé leurs enfants se diriger dans la direction qu’ils avaient décidé de prendre par eux-mêmes, et en les soutenant malgré la réprobation générale de la famille comme de l’entourage ? En France la nouvelle loi sur l’enseignement (obligation de l’instruction de trois ans à dix-huit ans) contraint les parents, qui parfois parce qu’ils ont pris un jour conscience des dégâts qu’ils ont subis dans leur propre enfance ont choisi l’enseignement à domicile, à rester malgré tout dans le cadre de l’éducation nationale. À faire subir des examens et tests que les enfants doivent réussir sous peine de réintégration dans une école reconnue par l’État. Comment permettre à l’enfant, à l’adolescent, de découvrir, de redécouvrir ou de conserver ce qu’il a toujours eu et qu’il n’aurait jamais dû perdre : Zanshin, cet état de concentration qui perdure au-delà de l’acte, cet état instinctif qui nous procure le plaisir, la satisfaction, et renforce nos capacités en leur permettant de profiter de l’expérience acquise dans ce moment grâce à ce léger temps d’arrêt où quelque chose reste en suspend ? L’enfant, garçon ou fille, durant ce temps incertain, où tout peut se jouer, échappe au monde des conventions sociales, devient fort, de cette force que personne ne pourra lui soustraire, s’ouvre à une intelligence qui n’appartient qu’à lui et qui n’est l’œuvre d’aucune doctrine, d’aucune idéologie.

Ai-uchi, ai-nuke

À partir de Zanshin un monde peut se reconstruire s’il a été détruit ou simplement abîmé. Dans la pratique du Zen c’est l’esprit qui demeure ou l’esprit du geste qui permet de retrouver ce qui a été perdu, dans l’Aïkido ce n’est pas l’esprit combatif qui nous permet de vivre en harmonie mais bien ce qu’il y a derrière, en profondeur et qui anime notre action. Tsuda Itsuo Senseï nous raconte l’histoire de ce grand maître du 17e siècle Sekiun Harigaya qui avait trouvé la paix intérieure. « Après avoir été longtemps tourmenté par l’incertitude qui règne lorsqu’on se trouve dans une situation extrême, où aucun recours à un précédent ne sert à nous justifier, il trouva : « Vaincre les plus faibles, se faire battre par des plus forts, et s’anéantir mutuellement entre égaux, ce sont des solutions sans issue. » Même si on remporte la victoire coup sur coup, ce n’est, selon lui, qu’une bestialité. Il n’y a là que des combats de loups ou de tigres. On restera toujours dans la relativité, dans l’opposition. Il faut en sortir pour trouver la vraie voie. Comment sortir de la bestialité pour trouver la vraie voie ? Surtout dans une situation où le résultat ne se mesure pas par des scores. La formule consacrée jusqu’alors a été  »ai-uchi », anéantissement mutuel. À vouloir battre l’autre, tout en essayant de garder sa propre intégrité, on perd tout, car au dernier moment on est gagné par la peur qui nous paralyse. Afin de sortir de cette dualité qui nous tourmente, on décide de mourir, en abandonnant tout ce qu’on a.  »Quand tu auras ma peau, j’aurai ta viande. Quand tu auras ma viande, j’aurai tes os », ainsi va la formule de bravade. On reste quand même dans la bestialité. Après de longues années de méditation, Sekiun trouve sa formule ai-nuke, passer au-delà mutuellement. La base de cette formule est la découverte du kokoro, immuable, éternel, dans lequel il n’y a pas l’anéantissement de l’adversaire, mais seulement le respect de l’autre. Cet ai-nuke montre une position assez proche de celle de l’aïkido de Me Ueshiba. Si on fait face à l’autre sans aucune agressivité, c’est ai-nuke, mais si on garde la moindre agressivité, c’est ai-uchi. Mais comment peut-on se vider de toute agressivité alors qu’on se trouve justement dans une situation d’agressivité où on risque de tout perdre ? Cette non-agressivité, si elle vient de la part, non d’un moraliste ou d’un pacifiste religieux, mais de quelqu’un qui avait connu 52 combats réels jusqu’à l’âge de 50 ans, peut avoir une valeur toute différente. »(3) Zanshin est au cœur du problème, car il s’agit d’une présence à soi-même ainsi qu’a l’autre, sans agressivité, sans attente, sans recherche d’un résultat quelconque. Zanshin n’est ni la fin ni le début d’un mouvement, il n’illustre pas le pouvoir de l’un des deux sur un adversaire, c’est un temps, un espace-temps non défini, mais qui se réalise concrètement. Retrouver le Kokoro de l’enfance, retrouver la concentration, la joie simple de se sentir pleinement vivant, ne plus se contenter de l’aspect superficiel de la survie qui nous est imposée par la société, c’est le chemin qui nous est proposé dans l’Aïkido. Même si ce chemin exige de nous rigueur et détermination, continuité et introspection, je l’ai toujours ressenti et vécu comme plus facile, que la démission, la renonciation et donc la désillusion ou la passivité.

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« Zanshin un état naturel du corps » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°27) en janvier 2020

Notes :

1) Tsuda Itsuo, La voie des dieux, Le courrier du livre, 1982, p 61.
2) Tsuda Itsuo, Cœur de ciel pur, Le courrier du livre 2014, p 91.
3)Tsuda Itsuo, La voie des dieux, Le courrier du livre, 1982, p 63.

Crédits Photos :
Bas Van Buuren, Sara Rossetti

Je vais redécouvrant la liberté

La recherche de la liberté intérieure dans la pratique de l’Aïkido et dans le Seitai.

Par Andrea Quartino

Les limitations de la liberté de mouvement sont en train de se relâcher, bien qu’avec des délais et des modalités encore incertains. Pour ceux qui pratiquent l’Aïkido dans un dojo de l’École Itsuo Tsuda le jour où l’on pourra recommencer à pratiquer semble lointain. Au-delà des avis différents sur les raisons de l’état d’urgence, les limitations décidées par les gouvernements ne devraient pas limiter la capacité de jugement. Et il est normal de maintenir un regard critique envers l’efficacité et les conséquences de telles mesures tout en les appliquant.
Haruchika Noguchi, fondateur du Seitai, pendant la seconde guerre mondiale du Japon, période durant laquelle les tendances plus fortement nationalistes et militaristes ont prévalu au point de bannir le mot “liberté”, ne se gênait pas pour en parler. Certes, il pouvait compter sur le fait d’avoir parmi ses clients plusieurs représentants de la classe dirigeante.
La fin de la guerre, pour l’Italie, le 25 avril 1945, fut un soulagement pour tous, autant que le fut la chute du fascisme, même pour ceux qui partageaient cette idéologie. Le même soulagement fut ressenti par beaucoup de japonais.2 Il ne s’agissait pas seulement du retour de la paix et de libertés plus ou moins formelles, mais aussi de la disparition d’un climat de tension continue, qui se respirait partout et auquel personne n’échappait. Toutes proportions gardées, et mis à part les perplexités suscitées par les métaphores guerrières utilisées par beaucoup pour parler de l’engagement dans la maitrise des contagions, les personnes ayant un minimum de sensibilité ne peuvent pas ne pas sentir à quel point tout et tout le monde est imprégné de méfiance et de peur, qu’elles soient provoquées par le virus ou par les sanctions prévues en cas de violation des règles. Une oppression très épaisse, nous serons nous aussi soulagés quand et si cela finira.

« Lorsque [Me Noguchi] entendit à la radio la cessation des hostilités, il se sentit tout d’un coup comme déchargé d’un lourd fardeau de ses épaules, et éprouva une détente insoupçonnée dans tout le corps.
Sa respiration s’approfondit, découvrant un fond de calme dans son esprit. Ce calme fit surgir en lui une énergie toute fraîche, et il sentit dans sa peau qu’un monde nouveau était en train de commencer.
– Pourquoi ai-je tellement parlé de la liberté pendant la guerre, se dit-il, ce n’était que des mots. Au contraire, j’ai été simplement figé dans mon attitude. Plus je m’efforçais de lutter contre la tendance, plus j’étais enfermé dans un cadre étroit de pensée, sans pouvoir respirer profondément. »3

Pourquoi cette liberté n’était-elle qu’un mot pour Noguchi? Avait-il changé d’avis sur la nature du régime durant la période de la guerre ? C’est peu probable, mais la question n’est pas là. Il s’agit de comprendre ce que nous voulons dire par liberté.

Itsuo Tsuda revient plusieurs fois dans ses livres sur l’idée de liberté

Pour Tsuda l’homme moderne « a livré de durs combats pour acquérir son droit d’Homme. Il a obtenu des libertés et continue de lutter pour en acquérir d’autres. Mais un jour il découvre que ces libertés ne couvrent que des conditions matérielles, extérieures à lui. »4 Donc souvent les êtres humains luttent pour des libertés au pluriel, qui sont conditionnelle « La fixation des idées qui nous oriente dans l’organisation de la vie, peut aussi se retourner contre nous en nous conduisant dans des contraintes imprévisibles. La liberté devient une fixation qui nous ligote. Plus on a la liberté, moins on se sent libre. La liberté est un mythe.
On lutte contre les contraintes pour acquérir la liberté. La liberté acquise ne reste pas sans provoquer d’autres contraintes. Il ne semble pas y avoir de solutions finales. Car la liberté que nous cherchons est avant tout une liberté conditionnelle. On n’a pas l’idée d’une liberté absolue, sans condition. »5
Liberté conditionnelle, serait presque un oxymore, si ce n’était que cette locution est utilisée dans le langage juridique. Nous sommes conditionnés par le temps linéaire des montres, par l’organisation sociale du travail et par le marché qui nous sollicite, à coups de techniques publicitaires toujours plus sophistiquées et envahissantes, à satisfaire des besoins, induits pour la plupart. Parmi les offres innombrables, qu’on peut trouver sur internet, ou ailleurs, « nous trouvons tout, sauf le désir. […] Nous avons la liberté de choisir, certes, mais il s’agit d’une liberté négative : celle d’accepter ou de rejeter l’offre. Quant à la liberté positive, celle de créer, nous n’avons ni l’intuition ni la continuité pour en jouir. »6

Maître Tsuda et Maître Noguchi
Maître Tsuda et Maître Noguchi

Tsuda nous indique la possibilité de “lâcher prise” sur tout ce qui est liberté apparente, choix qui nous est imposé par le marché, bien de consommation, commercialisable, même si cela est difficile pour l’homme civilisé, qui a peur de tout perdre si il renonce à sa possessivité. En lâchant prise, on peut « voir enfin que Tout est à nous ; le ciel, la terre, le soleil, les monts et rivières, sans qu’il y ait besoin de les mettre tous dans notre poche. » Il peut naître en nous « l’envie de connaître la vraie liberté.
Aucun apport extérieur, argent, honneur, pouvoir, ne peut nous procurer la vraie Liberté, car celle-ci est une sensation intérieure qui ne dépend d’aucune condition matérielle ou objective. On peut se sentir libre dans la pire des contraintes aussi bien que prisonnier au comble du bonheur. »7
Le désir profond d’une autre liberté s’éveille avec une conviction intérieure, qu’en réalité nous redécouvrons car elle est en tout être humain dès l’origine, dès la conception. Mais cette redécouverte est impossible tant qu’on reste dans la “voie de l’acquisition” qui est la norme dans notre société, dans laquelle « toutes ces accumulations pèsent lourd sur notre destin.
Dans la voie du dépouillement, on se dirige dans le sens diamétralement opposé. On se débarrasse petit à petit de tout ce qui est inutile à la vie. On se sent de plus en plus libre, car on ne s’impose plus d’interdits ou de règles pour bien vivre. On vit, simplement, sans être tiraillé par de fausses idées.
On n’a pas besoin d’être anti-social ou anarchiste pour se sentir libre. La libération ne nécessite point la destruction. La liberté ne dépend pas du conditionnement, de l’environnement ou de la situation. La liberté est une chose toute personnelle. Elle surgit de la conviction profonde de l’individu. Cette conviction est une chose naturelle qui existe chez tous les hommes à l’origine. Ce n’est pas un produit fabriqué de toutes pièces après coup. Mais elle restera voilée tant qu’on vit dans un climat de dépendance. Ce n’est pas la peine, dit Noguchi, d’aider les gens qui ne veulent pas se mettre debout eux-mêmes. Si on les lâche, ils retombent. »8

Ce fut la conscience de ce fait qui porta Noguchi, quand il trouva une autre liberté, une respiration et un calme plus profonds à la conclusion de la seconde guerre mondiale, à renoncer à la thérapeutique, pour se dédier au réveil des personnes qui permet à chacun de redécouvrir sa propre liberté intérieure à sa manière et dans les temps qui lui conviennent.

De quelle manière la pratique d’arts comme l’Aïkido et le Katsugen undo peuvent-ils nous guider dans la redécouverte de notre liberté individuelle?

Nous pouvons trouver une réponse dans les propos du Maître de Taichi Gu Meisheng:

«Le « vrai naturel » ne peut s’acquérir qu’au prix d’une longue pratique assidue…êtes-vous comme un enfant ? Car seul l’enfant est spontanément à la fois naturel et libre. Effectivement, si vous n’êtes pas redevenu comme un enfant, vous ne pouvez être ni libre ni naturel. […] Habituellement pour un homme ordinaire, le corps est une entrave et non une force motrice dans laquelle on peut puiser un élan spirituel. Pourtant grâce à un entraînement très long associé à une pratique assidue et rigoureuse, on arrive à libérer cet homme ordinaire pour le laisser agir selon une spontanéité merveilleuse et créatrice. Alors ni le corps, ni le monde extérieur, ni les multiples liens qui l’enchaînent au monde ne constituent plus pour lui un obstacle. Cette première sensation de liberté, je l’ai perçu en 1970 alors que j’étais en prison, et cette liberté grandissait progressivement au cours de ma captivité. »9

Les propos de Me Gu, qui fut incarcéré au cours de la révolution culturelle chinoise, sont valables pour le Taichi comme pour les pratiques de l’Aïkido et du Katsugen undo e rappellent ceux de Me Tsuda quand il dit que l’on peut être libres dans la plus grande contrainte possible. Et si la contrainte dans laquelle nous vivons aujourd’hui n’est pas celle d’une prison, c’est tout de même l’occasion de redécouvrir notre liberté intérieure, notamment en nous donnant la possibilité de pratiquer en solitaire, lorsqu’il n’y a pas de dojo à disposition. Une telle découverte n’est pas l’apanage exclusif de grands maîtres, comme Me Gu, Me Noguchi ou Me Tsuda, et pour autant que ce soit une recherche individuelle que l’on fait dans la continuité de la pratique, nous pouvons ici et maintenant commencer à être libres en tant qu’êtres humains, car “être libres rend les autres libres.” 10

Andrea Quartino

Notes

1. Le titre fait référence au passage de La divine comédie de Dante Alighieri « Il va cherchant la liberté », in originale « Libertà va cercando ».
2. Itsuo Tsuda, Coeur de ciel pur (oeuvre posthume à partir d’inédits), Le Courrier du Livre, 2014, p.169. Voir aussi Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p.399.
3. Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 2014, p.69. Dans les pages suivantes il est dit « un homme vraiment libre ne discute pas de liberté, un homme en bonne santé ne pense pas à la santé. » Les vers du poète chinois Bai Juyi semblent y résonner: « Ceux qui parlent ne savent pas. Ceux qui savent, ne parlent pas. » vers que Tsuda reprit aussi dans l’une de ses calligraphies. Voir Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p.284, et aussi Itsuo Tsuda, La voie des dieux, Le Courrier du Livre, 2014, p.51-52.
4. Itsuo Tsuda, Le Non-Faire, Le Courrier du Livre, 2016, p.15.
5. Itsuo Tsuda, Un, op. cit., pag. 24.
6. Itsuo Tsuda, La science du particulier, Le Courrier du Livre, 1976, p.72
7. Itsuo Tsuda, Le dialogue du silence, Le Courrier du Livre, 1979 p.73
8. Itsuo Tsuda, Un, op. cit., pag. 49.
9. La vision du Dao du professeur Gu Meisheng. Vidéo disponible : http://simoni.mic.fr/index.php/2016/11/18/la-vision-du-dao-du-professeur-gu-meisheng/
10. Manon Soavi, être libre rend les autres libre. Vidéo disponible sur: https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/etre-libre-rend-autres-libre/

Senpai-kohai : la hiérarchie de l’ombre

L’École Itsuo Tsuda est une école sans grade, où l’on peut redécouvrir la liberté de s’exprimer, d’intervenir, de réagir entre personnes, sans besoin d’en référer à nos « niveaux » respectifs pour déterminer qui a droit de parole sur qui. Néanmoins notre école n’est pas dépourvue d’une forme de hiérarchie – implicite, mouvante, vivante –, qu’il appartient à chacun de sentir et d’apprécier. Une recherche faisant partie intégrante de notre pratique. Dans un article publié en novembre 2019 sur son blog, Ellis Amdur, pratiquant et chercheur reconnu en arts martiaux japonais traditionnels1, nous conte au travers de la relation senpai2kōhai3 dans les koryū4 une histoire de cette hiérarchie de l’ombre.

Nous remercions Ellis Amdur de nous avoir permis de partager et de traduire cet article. [Traduction de Marc S.]

Il y a plusieurs dizaines d’années, mes amis Phil & Nobuko Relnick, haut gradés de la Shintō Musō-ryū5 et de la Tenshin Shōden Katori Shintō-ryū6, étaient en voyage au Portugal. Ils rendirent visite à une école de jogo do pau7. Voulant témoigner du respect qui était dû à l’école à laquelle ils rendaient visite, Phil et Nobuko demandèrent comme il se doit à la japonaise : « Qui est votre instructeur ? ». Perplexes, les plus anciens se consultèrent entre eux avant de désigner quelqu’un du doigt et de dire : « Sans doute lui. C’est le plus vieux. ».

Les arts martiaux implantés dans une localité, fût-elle un village, une bande de chasseurs-cueilleurs ou un faction dans une ville, n’avaient souvent pas de grades, dans le sens où nous l’imaginons. À la place, les gens les plus compétents (quel que soit leur âge) étaient chéris et respectés pour leur utilité tandis que les anciens étaient respectés pour leur connaissance, leur histoire et leur autorité en tant qu’anciens. C’était certainement le cas au Japon. Pendant des milliers d’années, les villages et les chasseurs-cueilleurs se sont protégés, s’organisant autour de systèmes hiérarchiques qui préservaient intact le reste de leur société. Les compétences et le courage conféraient les éloges, tandis que les années et l’expérience conféraient l’autorité. Même après que le gouvernement central de Yamato s’unifia en mettant sur un pied une force armée de conscription, il y avait dans les régions frontalières des bandes de guerriers qui finirent par devenir les bushi. Ils avaient des chefs, pour sûr, mais au sein de leurs bandes, l’ancienneté (que ce soit l’âge ou le moment d’arrivée dans le groupe) avait un poids considérable. Ceci s’applique encore de nos jours aux arts martiaux japonais. Les senpai ont de l’autorité simplement parce qu’ils étaient là les premiers.

Il me serait facile de m’étaler en longueur sur les problèmes pouvant émerger d’un tel système : les abus dans les lycées japonais ainsi que dans les clubs et fraternités à l’université sont légions, et le niveau terrifiant d’atrocités commises par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale, où certaines régions de la Chine furent transformées en des camps d’Auschwitz à ciel ouvert, fut en grande partie alimenté par l’impossibilité, l’inconcevabilité de braver les exigences de ses supérieurs. Mais remettons ces discussions à plus tard. Il est aisé de se concentrer sur le pire, particulièrement quand on parle de culture martiale où la violence est concernée en tout premier lieu. Or on peut trouver au sein de la même culture martiale certains des meilleurs aspects de l’humanité, ces derniers émergeant aussi – pour une part – d’un système hiérarchique naturel fonctionnant à l’ancienneté.

Abordons plus spécifiquement le rôle de l’ancienneté au sein du koryū bujustu8. On peut être plus ancien à deux abords : le plus évident est d’être le premier à avoir rejoint le ryūha9 ; le second est d’être le premier à avoir rejoint un certain dōjō, car les dōjōs, dirigés par divers shihan10, peuvent avoir des cultures et des hiérarchies différentes au sein desquelles un invité provenant d’un autre dōjō – un  »semi-étranger » – doit trouver sa place. Un parfait exemple de cette complexité est fourni par l’un de mes anciens élèves, G. M., qui a commencé à pratiquer la Toda-ha Bukō-ryū11 au Dojo Hokusei d’Athènes. Il partit au Japon, et quand cela s’avéra être pour du long terme, il rejoignit officiellement le Dojo Nakano de Kent Sorensen Sensei, sōke-dairi12 de l’école, devenant ainsi son élève. En termes d’années de pratique dans la Toda-ha Bukō-ryū, je dirais qu’il était quelque part entre les membres moyens et confirmés du Dojo Nakano, mais d’un autre côté il était le plus récent au moment de son arrivée. Il a dû donc trouver sa juste place.

La situation est d’autant plus complexe qu’interviennent aussi les diplômes reçus : shoden, chūden, okuden, ou mokuroku, menkyō, inka, pour rappeler deux « séries » de grades. Comment alors « calibrer » son ancienneté au vu de ces différentes facettes qui se recoupent et entrent légèrement en conflit les unes avec les autres ? À l’aide de Kan (勘), l’« intuition », qui se fonde sur un savoir culturel, en observant la façon dont la personne à la tête du dōjō traite chaque individu et comment la personne concernée s’intègre dans la culture du dōjō. Et, si cela ne fonctionne pas, les plus ancien (et, rarement, le shihan) aident le nouveau venu à « re-calibrer » afin de s’intégrer convenablement.

Une question pourrait se poser : l’école ne devrait-elle avoir un livre de règles, un manuel pour savoir comment se comporter, qui serait remis à l’étudiant lors de son arrivée ? Eh bien, cela peut arriver, mais seules les grandes lignes sont alors esquissées. Dans beaucoup d’écoles, on fait un kishōmon (serment par le sang) qui donne accès à quelques conditions générales pour pouvoir entrer. (Voir le livre Old School13 pour une analyse au peigne fin de tels serments.) Le kishōmon ne donne toutefois que quelques conditions, tandis que nous sommes en train de parler d’un vaste complexe de valeurs et de comportements, somme totale de la culture martiale archaïque japonaise. Notez cette expression : « culture martiale ». Pour véritablement survivre lors de rencontres à haut risque, il faut développer et raffiner à l’extrême une sensibilité aux autres, à nos alliés comme à nos ennemis. Développer son intuition kan est essentiel. Mais comment développer notre capacité à sentir le niveau de confiance de nos proches, ou encore l’intention d’un de nos adversaires, si ce n’est en l’incorporant dans notre pratique ? Être sur le qui-vive, craindre d’offenser gravement son enseignant ou les anciens de son dōjō, tout cela requiert que l’on développe une sensibilité aigüe au moment présent. Paradoxalement, les élèves qui y parviennent apprennent à se détendre tout en étant sur le qui-vive, quelque chose auquel je me réfère ailleurs comme « l’étiquette de la meute ». Un ensemble de règles, apprises par cœur, tout d’abord seront appliquées de manière artificielle, et d’autre part priveront l’élève de l’opportunité de développer ce qui compte vraiment – reigi (attitude convenable) est en fin de compte la voie royale vers kan.

Quelles sont, pour rentrer plus en détail, les responsabilités des anciens (senpai) ? D’un point de vue général, l’ancien est responsable du maintien de la culture de l’école, et se prononce au nom de ce qu’il croit être les souhaits de l’enseignant. Une façon simple d’envisager le rôle de l’ancien est de penser à une sœur ou un frère aîné. Même si le petit frère a bien mieux réussi dans la vie, dans son travail, etc., les paroles du grand frère compteront toujours.

Donnons quelques exemples :

  • Un élève plus récent a une mauvaise hygiène – son keikogi sent mauvais, son haleine est horrible, ou bien les vêtements qu’il porte pour pratiquer sont sales ou mis n’importe comment. Le shihan de l’école ne devrait JAMAIS être mis dans l’obligation de dire à l’élève de se nettoyer. Les anciens du dōjō parlent à cette personne, lui disent de s’occuper du problème – avec tact et politesse. Si elle continue, ils deviennent fermes. Enfin, si le problème venait à perdurer, il est concevable qu’ils lui disent de ne pas revenir avant d’avoir réglé le problème.
  • Une personne commence à rentrer dans des discussions ou bien à apprendre aux autres, devant l’instructeur, sans être autorisée par l’enseignant à tenir ce rôle. Même en étant moins gradé que la personne bavarde, un ancien peut et devrait se plaindre auprès de l’autre, rappelant qu’il vient au dōjō pour étudier auprès du shihan et lui disant « Comme tu causes, là, tu nous prives de l’enseignement de Sensei en prenant toute la place.  ».
  • Un jeune élève plein de vitalité pratique trop vigoureusement – voire dangereusement – avec d’autres élèves. Il est de la responsabilité des anciens de l’informer qu’il doit se calmer et prendre la mesure de son comportement. Idéalement, l’ancien peut si besoin contrôler physiquement la personne vigoureuse mais, même si cela n’est pas possible, l’ancien doit quand même intervenir pour remettre les choses dans l’ordre. Et uniquement en cas d’échec de la part d’un ou plusieurs anciens pourrait-on alors faire appel au shihan.

Quelles sont les responsabilités de l’élève moins avancé (kōhai) ? En tant que « petit frère », sa responsabilité est d’écouter ses grands frères & sœurs pour avoir des repères quant à la culture du dōjō et à l’attitude convenable à avoir, aussi bien pendant la pratique que dans les interactions sociales hors du dōjō. Une objection pourrait pourtant être levée, vu ma brève allusion plus haut aux abus potentiels du système senpai-kōhai. A-t-on encore besoin de ce système ? Absolument. C’est à travers lui qu’a été préservé le koryū bujustsu au fil des générations. Sans lui, nous aurions changé d’une façon qui menacerait le futur d’une tradition martiale telle qu’une authentique koryū.

Toutefois, il n’est pas inconcevable qu’un tel système se corrompe. Nous, les Japonais comme les non-Japonais, sommes aussi des êtres humains autonomes du 21e siècle et ne devrions jamais accepter quoi que ce soit d’abusif ou d’immoral au prétexte de suivre ce système archaïque. Si cela devrait arriver, il incombe au kōhai (ou senpai) de faire face et protester, idéalement en le faisant d’abord auprès de ses ancien.nes proches : et de le faire avec force et dignité. En espérant qu’une telle objection change quelque chose qui était toxique dans la culture du dōjō. Seulement en cas d’échec le shihan devrait-il rentrer en jeu (voire, dans certains cas, être informé du problème – idéalement le shihan n’aurait peut-être même pas entendu parler de l’incident). Si vous échouez à ce niveau, vous voici à un carrefour : peut-être resterez-vous, en acceptant la situation (et parfois vous rendrez-vous compte que ce que vous trouviez répréhensible il y fut un temps est quelque chose que vous voyez différemment au fil des années) ; peut-être ne le supporterez-vous pas et devrez-vous partir (ou être renvoyé). Soit. Dans un cas aussi extrême et hypothétique, vous perdriez certes votre appartenance à un groupe, mais conserveriez votre intégrité. Cela dit, ce scénario catastrophe décrit la pire des situations et n’a quasiment jamais lieu dans quelque école que ce soit.

Si l’on veut bien laisser de côté ce cas extrême et revenir à ce que nous vivons au quotidien, un ryūha est comme une famille : nos aînés nous guident du mieux qu’ils peuvent tandis que nos cadets se donnent à fond pour nous dépasser, tout en nous témoignant du respect.

Ellis Amdur

Notes :

1. Ses travaux écrits peuvent être consultés sur la page https://edgeworkbooks.com
2. Litt. avantcompagnon : aîné (comme dans sensei, litt. avant-naître : maître)
3. Litt. après-compagnon : cadet
4. Litt. ancienne-tradition : école ancienne traditionnelle
5. Une koryū de jōdō (voie du ) dont une des branches actuelles est dirigée par Pascal Krieger Sensei
6. Une des plus anciennes koryūs japonaises (remontant au XVe siècle) dont le shihan actuel est Risuke Otake Sensei
7. Litt. jeu de bâton : art martial portugais se pratiquant avec un bâton
8. Tradition martiale des koryū
9. Synonyme de ryū
10. Pratiquant enseignant modèle
11. Une koryū remontant au XVIe siècle dont Ellis Amdur, feu Pierre Simon et Claire Seika sont shihan
12. Instructeur principal remplaçant
13. Ellis Amdur, Old School: Essays on Japanese Martial Traditions, fév. 2015

La force vitale

Par Régis Soavi

Pourquoi parler de la force vitale alors que le sujet semble démodé (il est aujourd’hui considéré comme une sorte de résidu idéologique des années soixante), ou reste apparemment le domaine privilégié d’une petite quantité de personnes à la recherche d’effets mystérieux ?

Si la force physique reste pour de nombreuses raisons et dans de nombreux cas un domaine important, elle n’est pas un état permanent et inaltérable. Il existe quantité de facteurs que nous devons prendre en considération : l’âge de l’individu, son état de santé, son mental, sa situation sociale, sa conception du monde, etc. Il en va de même avec la force dite mentale, ou plus communément parlant, la force de caractère.

Le spectaculaire

Avoir un corps de dieu ou de déesse a toujours fait rêver la jeunesse, il est clair que l’état du corps est censé être reflété par son apparence. La silhouette d’une personne était un des moyens pour juger de son état de santé, de sa force, de sa puissance. Les statues de la Grèce ou de la Rome antique servaient d’exemple. L’accent était mis sur l’esthétique des formes et des proportions. Il en va de même aujourd’hui, mais les modèles ont changé car ils appartiennent surtout aux milieux branchés de la « people society » : acteurs, sportifs de haut niveau, mannequins, etc. Les images que l’on nous en propose, même quand elles n’ont pas été retouchées, nous font miroiter un monde complètement irréel de jeunes gens innocents, pétillants de santé, sautillant, et réalisant des « exploits » avec la plus grande facilité. « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » (1) Dans ce monde en trompe-l’œil comment ne pas passer pour un trouble-fête lorsqu’on présente d’autres valeurs que celles qui sont actées par la publicité au service de l’Économie et de la volonté de puissance de quelques uns, tout cela au détriment de la majorité des individus ?

Tsuda Itsuo montrant les points du ventre pendant une conférence.
Tsuda Itsuo montrant les points du ventre pendant une conférence.

Un problème de société

La société de 2019 n’est pas la société du vingtième siècle et encore moins celle du dix-neuvième. À l’époque la force physique avait un coté naturel, oserai-je dire primitif, il n’en est plus de même aujourd’hui. Si, par exemple, en Occident les avancées de la médecine ont pu sauver des personnes et permettre un allongement de la durée de vie, elles ont, par contre-coup, rendu beaucoup de gens dépendants aux traitements et aux médicaments, créant par là même une société d’assistés dont la force vitale semble s’être cruellement affaiblie. Les laboratoires pharmaceutiques ne se gênent pas pour produire à profusion de plus en plus de substances, de nouvelles molécules, censées rendre la vie plus facile. Un des exemples qui fit scandale récemment est celui des drogués sur ordonnance. Les antidouleurs à base d’opiacés, par l’accoutumance qu’ils engendrent, ont déjà fait non seulement deux millions de personnes dépendantes de ces substances, mais aussi des centaines de milliers de drogués qui ne savent plus comment se procurer leur dose et même, dramatiquement, plus de quarante-huit mille morts au États-Unis en 2017. (2)
La médecine du sport dans certains pays, et cela depuis des dizaines d’années, n’hésite pas elle aussi à droguer les athlètes pour permettre à leur pays de remporter une course, un concours, ou une médaille aux Jeux olympiques.
Les records sont continuellement dépassés dans le domaine du sport, ainsi que partout où la compétition fait rage, mais il semble difficile de gagner, ni même seulement d’être sélectionné sans avoir des spécialistes du corps et de la médecine dans son staff technique.
La seule force physique naturelle ne suffit plus, il faut plus que cela aujourd’hui, beaucoup plus. On propose des compléments alimentaires, des cocktails de substances sans cesse plus sophistiqués pour dépasser les limites humaines naturelles et même parfois tout simplement pour être toujours en forme ou tout au moins le paraître, et quand les conséquences des traitements ou plutôt du mauvais traitement du corps surviennent il est déjà trop tard pour rebrousser chemin.

L’Écologie humaine

La prise de conscience de l’état de la planète par une partie de la nouvelle génération pourrait être le déclencheur d’une prise de conscience plus globale. La nécessité absolue de revoir non seulement la production de produits de consommation, mais également les schémas de cette même production si cette nécessité est poussée un peu plus loin, devrait amener la société à la compréhension de ce besoin impératif de changer d’orientation.
Si la technologie a des cotés pratiques, devons-nous renoncer à penser par nous-mêmes et suivre les traces pré-imprimées par les logiciels, les algorithmes, ou les moteurs de recherche ? La médecine occidentale, qui est un art et non une science, a fait de gros progrès du point de vue de la compréhension et du traitement de certaines maladies humaines, mais devons-nous pour cela abandonner notre libre arbitre et nous remettre entre ses mains sans chercher à comprendre ou à sentir ce qui nous convient le mieux ? La société nous gave de recommandations qui, si elles ne nous font plus rire, nous laissent souvent indifférents : « mangez bougez » « mangez cinq fruits et légumes par jour » « attention au taux de cholestérol, mangez des produits allégés » « respectez scrupuleusement le nombre d’heures de sommeil » etc. L’être humain moderne en vient à suivre les directives de personnes qui pensent pour lui en matière de santé, de travail, de rencontre, tout est préparé, pré-digéré, au nom de notre bien-être, pour réaliser ce que des écrivains comme Ievgueni Zamiatine, dès 1920, Aldous Huxley en 1932, ou George Orwell en 1949 avaient décrit dans leurs romans dits d’anticipation, c’est-à-dire « un monde idéal ». Sommes-nous déjà en train de vivre dans ce monde que prédisait Huxley dans une conférence en 1961 ?
« Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir. » (3)
Loin de moi l’idée de porter en avant les idéologies réactionnaires ou passéistes qui ont tendance à apporter leurs solutions à coup de « y a qu’à » ou de prôner la résurgence des valeurs patriarcales ou racistes qui fort heureusement sont, ou j’ose l’espérer, devraient être dépassées. Les pas à faire sont d’une toute autre dimension. Il ne s’agit rien de moins que de retrouver des valeurs humaines et c’est peut-être cela la vraie révolution. L’Aïkido est porteur de cet espoir, mais nous ne devons pas nous tromper de direction.

Respiration KA MI : activation de la force vitale
Respiration KA MI : activation de la force vitale

La force vitale

Les expressions populaires comme « avoir du cœur au ventre » ou « avoir des tripes » expriment bien l’importance que la majorité des gens d’il n’y a pas si longtemps accordaient à cette région du corps, le courage ne se trouvait pas dans la réflexion mais dans l’action du bas du corps.
La force vitale était un domaine bien connu des maîtres d’arts martiaux, et ils accordaient tous la plus grande attention à en faire un des sujets majeurs, sinon le centre, de leur enseignement. Tous ceux qui ont eu la chance de connaître les maîtres de la première génération après O Senseï savent que la valeur de Noquet Senseï, Tamura Senseï, Yamaguchi Senseï ou Noro Senseï, ainsi que de tant d’autres n’était pas dans la qualité, évidemment irréprochable, de leur technique mais dans leur présence, simple reflet de leur personnalité, de leur force vitale.
Tsuda Itsuo Senseï, maître d’Aïkido, faisait aussi partie de cette génération, mais il était aussi un des maîtres de la première génération après Noguchi Haruchika Senseï, dans l’art du Seitai, et il a beaucoup écrit sur ce domaine dès son premier livre Le Non-faire dont j’ai tiré quelques extraits.
« Du point de vue Seitai, le ventre n’est pas simplement un récipient de divers organes digestifs, comme l’enseigne l’anatomie. Le ventre, déjà connu en Europe sous le nom japonais de “hara”, est la source et le dépôt de la force vitale. » (4)
« [L]a vie agit comme une force qui donne la cohésion aux éléments absorbés. […] C’est cette force de cohésion que nous appelons “ki”. […] Ce qui intéresse le Seitai, ce n’est pas les détails de la structure anatomique, mais le comportement de chaque individu qui révèle l’état de cette force de cohésion. Cette cohésion, en l’occurrence, est en quête spontanée d’un équilibre et se manifeste de deux façons diamétralement opposées : en excès et en déficit. Lorsque le ki, force de cohésion ou énergie vitale, se trouve en excès, l’organisme rejette automatiquement cet excès afin de rétablir l’équilibre. Ce qui déroute l’observateur, c’est que le rejet, loin d’être simple, s’effectue sous des formes diverses et complexes. Il se manifeste chez l’individu dans son comportement verbal, dans son geste, ou dans son acte. Par contre, lorsque le ki est en déficit, l’organisme réagit pour combler cette insuffisance, en attirant vers lui le ki des autres, c’est-à-dire, leur attention. » (5)
Dans le Seitai, il existe un moyen pour se rendre compte de l’état du koshi et de la force vitale, et cela simplement en vérifiant l’élasticité du troisième point du ventre qui se trouve environ deux doigts en dessous du nombril. Si le point est positif, c’est-à-dire si on sent qu’il rebondit lorsqu’on appuie dessus, alors tout va bien, on se remettra rapidement en cas de difficulté ou de maladie, si par contre les doigts s’enfoncent et ne reviennent qu’avec lenteur, si le ventre est mou, c’est que l’état du corps est en difficulté, ce manque de tonus est révélateur de l’état de la force vitale. Je préfère m’abstenir de donner plus de détails afin d’éviter que des bricoleurs présomptueux ou mal informés commencent à toucher à tout. En tout cas vous pouvez essayer sur vous-mêmes, mais pas sur les autres même s’ils sont d’accord, le risque de perturber leur rythme biologique et par contre-coup leur santé est trop grand, inutile de jouer les apprentis sorciers.
La force vitale est ce qui nous fait remonter la pente lorsqu’on a sombré. C’est ce qui nous permet de concrétiser des projets qui parfois semblent impossibles à réaliser.

Représentation du hara ; Basilique Saint-Sernin à Toulouse
Représentation du hara ; Basilique Saint-Sernin à Toulouse

La technique Seitai : une orientation

Le Seitai nous apporte dans le quotidien les instruments dont nous manquons pour entretenir notre force vitale. La pratique du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) ainsi que des Taïso adaptés en fonction des Taiheki (habitudes corporelles) ou des techniques de premier secours n’en sont que la partie visible, l’essentiel se trouve dans sa philosophie de la vie et dans sa compréhension de l’être humain. Toute l’attention apportée à l’éducation des jeunes parents, le soin au bébé, la manière de faire circuler le Ki, de respecter chaque personne dans son individualité, et non en faisant référence au général, en font une science du particulier comme aimait à le définir Tsuda Itsuo Senseï dans son livre du même nom.
Si à l’occasion des stages je donne des indications pratiques qui permettent aux personnes de retrouver un bon état de santé, de récupérer leur force vitale lorsqu’elle est affaiblie, je compte toujours sur la capacité des individus à réagir, à comprendre la nécessité de s’orienter différemment pour cela, plutôt que de se démettre de leur pouvoir au profit d’une technique, d’une idole, ou d’un gourou.
Sans la force vitale, la force physique a du mal à trouver des débouchés, elle tourne en rond et finit par perturber la personne elle-même qui ne sait plus comment faire pour retrouver son équilibre.
La force vitale n’a pas de morale, elle peut être utilisée à bon escient ou non certes, mais si elle n’est plus là, inutile de discuter sur la valeur des objectifs à atteindre ou sur les perspectives que nous propose la société.
On se pose beaucoup de questions sur sa nature, son origine, voire sa domestication. Certains aimeraient pouvoir la mesurer grâce à du matériel technologique très développé, comme par exemple, des électrodes sophistiquées capable d’enregistrer les réponses subtiles émises par le cerveau. Malheureusement, ou plutôt heureusement car les risques de manipulation sont grands, cela semble pour l’instant impossible. La force vitale est d’une toute autre nature, on la comprend quand on retrouve la sensation du ki dans son propre corps. Mais qu’est-ce que le ki ? Tsuda Senseï nous donne en quelque mots une piste pour sa redécouverte.
« Le ki est le moteur de toutes les manifestations instinctives et intuitives des êtres vivants. Les animaux n’essayent pas de justifier leur action mais arrivent à maintenir un équilibre biologique dans la nature. Chez l’homme, le développement extraordinaire de l’intelligence menace de détruire tout équilibre biologique, allant jusqu’à la destruction totale de tout être vivant » (6)

L’Aïkido : un art pour réveiller la force vitale

L’Aïkido est facilement au cœur de nombreuses polémiques, au sujet de son refus de la compétition, de son idéal de non-violence, de son manque de modernité, voire de sa prétendue inefficacité. Il me semble que, justement, il est temps d’affirmer les valeurs de notre art – et elles sont nombreuses. Dans la pratique de l’Aïkido ce n’est pas la force physique qui est déterminante, mais plutôt la capacité à l’utiliser, de même pour la technique c’est son adaptation à la situation concrète qui est la plus importante et cela ne peut se faire sans avoir réveillé notre force vitale. La mise en situation sur les tatamis jour après jour, séance après séance, si elle est faite sans concession et en même temps sans brutalité, nous ouvre les yeux et permet de développer, de retrouver ce qui anime l’être humain, une force, une vitalité que l’on a trop souvent laissé s’atrophier. La puissance que l’on peut développer, mais aussi la tranquillité, la quiétude intérieure que l’on peut retrouver en sont la manifestation visible, le reflet de ce que l’on appelle le Kokoro au Japon.
Il est inutile de comparer avec d’autres pratiques car, même si l’Aïkido, quelques soient les critiques qui lui sont faites, ne servait seulement qu’à permettre le réveil, l’entretien ou l’amélioration de la force vitale, n’aurait-il pas rempli son devoir vis à vis des pratiquants ? Ne pourrait-on le considérer comme un des arts martiaux majeurs ?
La force vitale est au cœur de toutes les disciplines et cela depuis l’origine des temps, si tous les arts martiaux évoluent, elle reste l’élément indispensable à leur pratique.

Régis Soavi

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« La force vitale » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°26) en octobre 2019

Notes :
1) Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet/Chastel 1969 p. 9
2) Journal Le Monde, « Médicaments antidouleurs : overdose sur ordonnance », 16 octobre 2018
3) Aldous Huxley, discours prononcé en 1961 à la California Medical School de San Francisco
4) Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1977, p. 185
5) Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1977, p. 189, pp. 194-195
6) Itsuo Tsuda, Le Dialogue du silence, Le Courrier du Livre, 1979, p. 87

Être libre rend les autres libres

Manon Soavi était invitée par le magazine web italien DeAbyDay, à s’exprimer sur « le conditionnement féminin à travers l’éducation » et sur son parcours. Cet entretien s’inscrit dans une série de rencontres publiées par ce magazine web sur des femmes qui font bouger le monde au jour le jour.

L’interview

1. Qui est Manon Soavi ?
J’ai 37 ans, je suis française et j’enseigne l’Aïkido, que je pratique depuis l’enfance. Je travaille aussi dans la communication numérique pour des associations. J’ai exercé comme pianiste concertiste et accompagnatrice durant une dizaine d’années et je ne suis jamais allée à l’école.

2. Tu n’as pas été scolarisée, comment as-tu traversé ton enfance ? Tu n’as jamais voulu aller à l’école ?
À 5 ans j’ai voulu essayer l’école, je me demandais comment c’était ! J’ai tenu 4 jours avant de décréter que je n’y retournerais plus jamais. J’avais compris ! Je ne pouvais pas rester dans un lieu où si je disais “non” ce n’était pas respecté. Je peux tout à fait respecter des règles, mais le respect doit être mutuel, à l’école il ne l’est pas.

3. Tu ne t’es jamais sentie marginalisée ? Comment se sont passés tes premiers contacts avec le monde « extérieur » ? Quelles différences notais-tu, si tu en notais, entre toi et les autres dans la perception du monde ?
Bien sûr je suis une marginale ! Mais en fait la plupart des gens se sentent marginaux, se sentent différents et ils en souffrent mais ils ne savent pas vraiment pourquoi. Moi je sais pourquoi je suis différente et pourquoi je veux le rester !
À l’adolescence j’ai pensé que je souffrais d’une certaine solitude, un éloignement des autres jeunes de mon âge mais finalement j’ai découvert que je ne souffrais pas de la solitude mais de la déception que le monde soit ainsi, déception de la pauvreté des rapports humains. Et évidemment déception des rapports hommes-femmes. Pas seulement de la domination masculine mais aussi et surtout de l’attitude des femmes elles-mêmes.
Et avec le temps j’ai compris qu’il y a bien pire. Il y a la souffrance de la solitude dans la foule. La solitude inconsolable que l’on rencontre à l’école, être seul face aux difficultés. Seul face au monde. Je n’ai jamais été seule. Mes parents ont toujours été avec moi, à chaque instant, jusqu’à ce que je sois prête à affronter le monde, jusqu’à que je sois assez forte.
Parfois les gens pensent que c’est une façon de surprotéger un enfant et qu’il faut que l’enfant se confronte, se débrouille. Mais même d’un point de vue martial c’est une absurdité. On n’envoie pas un enfant qui n’est pas prêt à se battre sur le champ de bataille. Ou alors on l’envoie à une mort certaine. Si on lui laisse le temps alors le jeune apprend et un jour quand il est assez fort, il prend son envol, il est prêt. Et alors croyez-moi il peut endurer beaucoup de choses, car la force est à l’intérieur. Même si l’extérieur plie, l’intérieur ne casse pas. Le problème de la force extérieure acquise dans l’enfance pour se défendre, c’est qu’elle a tendance à s’écrouler car les bases ne sont pas assez solides. C’est comme ça qu’on se retrouve dans des situations intenables, que nous faisons une dépression, un burn out ou autre. On nous a tellement habitués à supporter, qu’on ne sent plus à temps qu’il nous faut réagir. C’est pourquoi il est important de retrouver la sensibilité qui nous alerte et la capacité à réagir.
Une des choses les plus étranges et tristes a été pour moi de constater les masques que chacun mettait pour paraître différent de ce qu’il est. Plus beau, plus intelligent, plus drôle. Évidement les rôles des femmes, aguicheuses, manipulatrices, faussement faibles, attendant le prince charmant pour enfin vivre ! Quelle tristesse ! Tous ces codes vicieux, qui déterminent la hiérarchie des rapports humains. Je connaissais le respect, la hiérarchie non. Et le monde faisait exactement l’inverse, aucun respect profond pour l’autre, mais des ordres, des interdits (à transgresser bien sûr) et de la hiérarchie tout le temps. C’était très déprimant.
Il m’a fallu du temps pour m’apercevoir que finalement ma manière d’être attirait certaines personnes. Qu’être soi-même prouvait tout simplement que c’était possible. Je refuse de jouer au jeu social, j’en accepte certaines règles superficielles, inévitables pour vivre en société, mais je refuse le fond du jeu. Peut-être alors certains s’apercevront qu’en fait il suffit de ne plus jouer. Nous maintenons nous-mêmes notre prison fermée, nous avons la clef à la main mais nous avons peur.
Je peux juste servir à dire « c’est possible » ou comme le disait Fukuoka senseï « je n’ai rien d’extraordinaire, mais ce que j’ai entrevu est immensément important. »

4. Selon toi, est-ce encore possible de proposer ce genre d’expérience dans la société actuelle ?
Ce n’est pas plus difficile aujourd’hui qu’hier. Les temps changent et les difficultés ne sont pas les mêmes. Mais les difficultés pour être des êtres humains véritables ne datent pas d’hier. La seule question est : qu’est-ce que je veux ? Dans quelle direction je veux orienter ma vie ?

5. Aujourd’hui certaines féministes semblent presque vouloir abolir l’idée de masculin et féminin. De fait, quand même, il existe des différences biologiques fondamentales : qu’en penses-tu ? Qu’est-ce que veut dire pour toi, être féministe ?
Je suis pour le respect des différences. Chaque individu est unique, différent. Certains sont grands, ou maigres, certains aiment le sport ou plutôt lire pendant des heures, certains réfléchissent avant d’agir, certains mangent quand ils sont contrariés. Nous sommes tous différents, et bien sûr la différence de fonctionnement biologique compte, énormément. Mais elle ne devrait pas conditionner notre rôle dans la société, conditionner nos droits, conditionner notre comportement. Il ne s’agit pas de faire un modèle unique, masculin évidement, non, au contraire. Respecter chaque être dans ses besoins, dans sa singularité.
Pour moi être féministe c’est bien sûr chercher l’égalité entre hommes et femmes (qui n’existe toujours pas, même dans nos pays) mais être féministe ça veut dire d’abord avoir conscience que ce sont les femmes les premières qui perpétuent le conditionnement. Il ne s’agit pas de se positionner en victime, car nous sommes victime et bourreau en même temps. Puisque nous perpétuons le modèle en éduquant nos enfants, garçons comme filles. C’est donc avant tout réfléchir à notre propre état, à ce que nous véhiculons tous les jours autour de nous, à nos enfants, à nos amies. Réfléchir à notre culture, à nos médias, à nos propres attentes.
Être féministe pour moi c’est cesser de se définir comme « une femme ». Ce qui veut dire aussi ne plus voir les hommes comme des « mâles ». Je suis féministe au sens où c’est nécessaire aujourd’hui pour avancer comme c’était nécessaire que les femmes d’hier se battent pour certains droits.
Un jour, peut-être, nous ne serons plus ni femme, ni homme, ni noir, ni blanc, ni jeune, ni vieux, mais simplement nous serons des êtres humains véritables.

6. Qu’est-ce que l’École Itsuo Tsuda et quel y est ton rôle ?
L’École Itsuo Tsuda œuvre à la diffusion de la philosophie pratique d’Itsuo Tsuda, retransmise par Régis Soavi, mon père. Elle réunit des dojos en Europe entièrement destinés à la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur). Je suis Conseiller Technique de l’École Itsuo Tsuda ce qui veut dire que je veille à l’orientation de notre École.

7. Dans l’École Itsuo Tsuda vous pratiquez l’Aïkido et le Katsugen undo (Mouvement régénérateur), quelles sont leurs particularités ?
Le Katsugen Undo c’est une base, c’est une pratique qui permet un réveil des capacités vitales de chaque individu, c’est donc une base pour notre vie. Quelle que soit l’activité que nous exerçons, retrouver un corps naturel qui réagit correctement est une nécessité.
Pour l’Aïkido c’est la prédominance accordée à la respiration et à la sensation du Ki plutôt qu’à l’aspect sportif ou martial qui est le cœur de notre École. Nous pratiquons en cherchant la fusion avec le partenaire et non pas l’opposition. L’efficacité martiale découle de notre capacité à être dans le moment juste, dans la position juste, mais ce n’est pas une finalité en soi.

8. Dans ton école il y a une forte présence féminine, saurais-tu nous dire pourquoi, puisque les arts martiaux sont un territoire à dominante masculine ?
Déjà, dès les premiers dojos que mon père, Régis Soavi a créé au début des années quatre-vingts il a voulu “donner le pouvoir aux femmes”. Il a toujours poussé dans cette direction. Donner le pouvoir aux femmes ne veut pas dire le retirer aux hommes ! Mais dans un monde où les femmes n’ont pas le pouvoir, il faut bien leur donner pour espérer arriver à l’équilibre.
Et puis bien sûr c’est l’orientation de notre pratique, notre attention à la sensibilité qui se développe à la fois avec la pratique du Katsugen Undo et de l’Aïkido qui est particuliere. Les femmes y trouvent certainement un chemin qui leur parle. Mais il y a aussi beaucoup d’hommes dans notre École qui aspirent à autre chose qu’à une surenchère de force et d’agressivité
Maître Ueshiba le fondateur de l’Aïkido a été un très grand Budoka, redoutable même, mais ce qui fait sa grandeur c’est le fait qu’il est l’un des rares à avoir dépassé cette dualité du combat. C’est l’histoire de toute une vie pour lui. Mais le cadeau qu’il a fait à l’humanité c’est de parler d’aller au-delà du combat. Que le Budo pouvait forger des êtres humains capables de beaucoup mieux que juste gagner par la victoire sur l’autre. En Aïkido il n’y a pas de victoire, il y a dépassement de l’opposition et cela est très différent. C’est peut-être une utopie, mais c’est l’espoir de former des êtres capables de baisser les armes sans pour autant devenir des victimes. Nous pensons souvent que nous en Europe nous ne nous battons plus, nous sommes des « gentils » ! C’est oublier un peu vite comment nous traitons les plus faibles, les plus jeunes ou les plus dépendants que nous. Les personnes âgées, les malades, les immigrés, les enfants, les bébés, tous ceux à qui on ne laisse pas le choix, tous ceux qu’on n’écoute pas. Comment nous parlons à la femme de ménage, comment nous parlons à ceux à qui nous donnons des ordres. Sommes-nous si bons que ça ? Sommes-nous si exempts de violence ? Face à une adversité quelconque notre premier réflexe est de nous battre, les femmes en tant qu’êtres sociaux dominés y sont confrontées tous les jours. Alors trouver une autre voie est sûrement une nécessité plus criante pour les femmes, bien que nécessaire pour tous.

9. De quelle façon la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo peuvent-elles changer la vie des personnes, en particulier des femmes ?
Justement parce que nous pratiquons dans une direction de fusion et de Non-faire. Il ne s’agit pas d’ajouter quelque chose mais de se débarrasser de ce qui nous encombre, autant physiquement que mentalement, l’être trouve alors une place pour respirer. Un lieu où il est possible d’être soi-même et non pas de “paraître”. Les femmes en particulier ont peu de place pour être elles-mêmes et ces pratiques peuvent nous aider à sortir justement du conditionnement social. C’est un outil, une voie. Il ne s’agit pas de pratiquer et d’attendre un miracle qui nous rendrait beau, riche et intelligent. C’est nous qui devons marcher.

10. Quand as-tu commencé à pratiquer et qu’est-ce qui te pousse à continuer ?
J’ai commencé l’Aïkido à six ans et depuis je n’ai pas arrêté. J’ai commencé parce que mon père enseignait et que ça me plaisait tout simplement ! Pourquoi je continue ? D’abord parce que j’ai toujours du plaisir à pratiquer et que je n’ai pas l’impression d’avoir terminé mon chemin, loin de là.
Et puis c’est un outil pour entrer en communication avec les autres sans passer par les conventions sociales, c’est une communication directe, dans le silence. Faire un chemin accompagnée d’autres personnes qui marchent dans la même direction est vraiment appréciable.

11. Ton parcours s’est fait en France, y a-t-il des possibilités pour les femmes italiennes de suivre ce parcours ?
Itsuo Tsuda a laissé neuf livres, ce sont autant d’indications pour qui s’intéresse à sa philosophie pratique. Ils sont tous traduits en italien. Mais pour pratiquer, le mieux est un dojo, en Italie il y a des dojos à Milano, Roma, Torino et Ancona. Il y a des stages et la pratique quotidienne. Le dojo c’est le puits où l’on peut puiser pour se retrouver.
Le chemin c’est nous qui devons le faire, quel que soit l’outil que nous utilisons pour évoluer, tout dépend de nous-mêmes. De notre décision intérieure.

La détente

par Régis Soavi.

Pour la plupart des Occidentaux, pratiquer l’Aïkido tout en étant à genoux plutôt que debout, semble, à priori, une très grande difficulté. Bien que dans la vie quotidienne on soit très rarement dans cette position elle est utilisée depuis l’origine des temps comme une position de relaxation qui permet, malgré tout, la vigilance.

Se détendre

Se mettre dans la position Seiza (en japonais « position correcte pour s’asseoir ») permet un alignement de la colonne vertébrale, favorise la respiration ventrale et donc permet de mettre la force dans le Hara. Qui plus est, si la position, la posture est bien dans son axe tout en étant relaxée, c’est une chance extraordinaire pour détendre tout le corps.
Se reposer, se détendre sans avoir besoin de s’allonger a toujours été une recherche pour les personnes travaillant à l’extérieur qui sont à la merci d’ennemis, de prédateurs, voire très simplement soumises à des conditions climatiques défavorables. La position accroupie, encore utilisée dans la plupart des pays du continent africain, en Amérique du Sud, en Australie, et dans de nombreux autres pays, possède la même fonction. À ce sujet Tsuda Itsuo Senseï nous relate une anecdote dans son livre La Voie du dépouillement : « Dans un article probablement conçu avant 1934, Marcel Mauss relate ce fait sous le titre « Des techniques du corps »*
L’enfant s’accroupit normalement. Nous ne savons plus nous accroupir. Je considère que c’est une absurdité et une infériorité de nos races, civilisations, sociétés.
Et il cite une expérience vécue au front pendant la Première Guerre mondiale. Les Australiens (Blancs) avec qui il était, pouvaient se reposer sur leurs talons pendant les haltes, tandis que lui était obligé de rester debout.
La position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservée.
La position accroupie présuppose la souplesse des hanches. C’est en faisant l’Aïkido que je constate l’énorme différence entre le Japonais et l’Européen. Le Japonais intellectuellement et verbalement moins structuré, imite simplement ce qu’on lui montre. L’Européen observe, note, constitue un dossier et y colle une étiquette. Mais lorsqu’il se met à exécuter un mouvement, il arrive difficilement à coordonner le tout. S’il fait attention
à la main droite, il oublie la main gauche. Quant aux pieds, il ne sait pas où ils sont. Une telle habitude mentale ne facilite pas la pratique. Au lieu d’avoir deux éléments, A et B, B imitant tout simplement A, il fait intervenir un troisième élément, C, qu’il soit appelé intellect, dossier, ou structure, formant ainsi un circuit dévié qui complique la situation. »**sumariwaza

L’enfance, l’adolescence

Avant de marcher debout, nous nous sommes déplacés à quatre pattes, puis en voyant d’autres enfants plus grands ou des adultes autour de nous, par imitation, nous nous sommes dressés sur nos deux jambes. La position verticale a libéré les mains et les déplacements ont été au fur et à mesure plus rapides même avec les bras chargés de jouets. Pendant cette période de l’existence, notre terrain de jeu le plus coutumier, celui où nous sommes à l’aise, où nous pouvons être indépendant des adultes, est le sol. Et cela quelle que soit la région du globe où nous habitons. Puis viennent les grandes mutations, petit à petit, les corps se déploient, on abandonne le sol au profit de quelque chose de plus aérien, de plus mental aussi, car le cerveau est mieux irrigué par la position verticale, et donc plus on grandit plus on s’en éloigne. La société qui nous entoure met à notre disposition chaises hautes, divans, et autres canapés, sur lesquels on peut commodément s’asseoir pour se divertir ou travailler, se relaxer ou se concentrer. Cet éloignement du sol est quasiment définitif, on ne le retrouvera plus, si ce n’est à de rares moments de jeu avec un enfant ou à l’occasion d’un passage sur une plage ou sur du gazon.

Les Tatamis

Quand elles découvrent le dojo et cette immense surface mise à leur disposition, les personnes ressentent comme une sorte de joie enfantine qui les effraie, et en même temps les attire. Certains en ont conscience, d’autres sont simplement impressionnés. Alors que les enfants se mettent immédiatement à courir et se rouler par terre, les adultes restent réservés, conscients déjà peut-être, de la démarche qu’il faudra suivre.
Les premiers pas (si l’on peut dire) sur les Tatamis, commencent par la position assise. Bien souvent les débutants croisent les jambes, mais même s’ils arrivent à être dans la position Seiza dès le début, ce qui est extrêmement rare, il ne leur sera presque jamais proposé de tenir cette posture pour pratiquer. Après quelques secondes voire quelques minutes de méditation, souvent toute la séance se fera debout. Certes nous ne sommes pas au Japon, et un grand nombre de personnes ont perdu l’habitude de s’asseoir de cette manière, mais au lieu de voir cela comme une difficulté à surmonter, un but à atteindre, il me semble intéressant de le considérer comme un jeu. Un jeu qui demande que l’on s’y implique physiquement et mentalement, mais un jeu, donc un plaisir. Et même s’il y a des contraintes, elles sont une partie intégrante du jeu que l’on vient de commencer.

Se recentrer

La pratique à genoux est l’occasion de se recentrer tout en restant détendu. Je la fais toujours travailler lentement, surtout avec les débutants, mais c’est excellent même pour les anciens, car un travail lent effectué de manière très liée (j’utilise souvent le terme musical italien legato) permet un recentrage de tout le corps. Si on ne travaille pas avec la force musculaire dans les bras, comme on en a pris l’habitude, mais que l’on projette son énergie à partir du centre, du Hara, qu’on la fait couler le long des membres, on peut sentir de façon saisissante la circulation du Ki et en constater les effets. Les bras ne doivent être ni mous ni rigides mais souples et actifs, puissants, de cette puissance qu’ils ont lorsqu’ils sont pleins de Ki. Le travail lent dans la position à genoux, par exemple dans les formes de base que sont Ikkyo ou Yonkyo, permet, si on porte son attention dans cette direction, de découvrir comment le Yin et le Yang agissent, si l’on peut dire, se déploient, s’interpénètrent. Le recentrage se fait alors automatiquement par le simple besoin de rééquilibrage, les appuis sur les genoux deviennent plus légers car le corps répartit mieux le poids, les hanches à leur tour retrouvent la souplesse qu’elles avaient perdue en ne bougeant plus qu’en position debout.
Il y a deux moments qui me paraissent favorables à la pratique à genoux, le début de la séance, car comme c’est un travail lent c’est un peu comme une remise en forme, et la fin de la séance, le moment du Kokyu-ho qui se pratique à genoux et concentre de plus en quelques minutes un grand nombre de difficultés d’ordre physique et mental. C’est là aussi un travail de recentrage où on peut vérifier l’état du Koshi, sa souplesse, et donc la posture en général.sumariwaza stage été aikido

Une préparation ?

Se préparer avec le travail à genoux, permet aussi de ne pas être surpris lorsque se présente l’occasion d’un Shiho-nage avec un partenaire nettement plus petit que soi : le fait de pouvoir tourner tout en se mettant à genoux sans aucune difficulté et sans perte d’équilibre pour passer sous son bras, est un avantage indéniable.
Mais la palette des avantages à la pratique en Suwari waza (techniques à genoux) ne s’arrête pas là.
Si je prends comme exemple Irimi Nage en Hanmi Handachi Waza (technique réalisée avec un partenaire à genoux et l’autre debout), on peut sentir avec plus de précision le souffle de l’aspiration vers le bas, et on sent tout de suite si on est centré ou non, si on a réussi à créer un vide suffisant dans lequel s’est engouffré le partenaire, où il s’est déséquilibré alors que soi-même on est stable. Toujours en Hanmi Handachi Waza, cela est encore plus visible et concret avec deux partenaires : la saisie en Ryote Dori (saisie à deux mains d’un poignet) commence par une frappe qui se transforme en saisie, et c’est l’instant crucial pour un Kokyu nage. La projection ne peut se faire que si on a suffisamment travaillé au sol, si on est capable de devenir très lourd en concentrant le Ki dans le bas ventre, et de le faire passer au-delà de l’extrémité des doigts.
Bien sûr toutes les techniques peuvent se faire à partir de cette posture avec parfois quelques variantes, mais ce qui me paraît important c’est qu’après avoir travaillé à genoux, la pratique en Tachi Waza (pratique debout) devient beaucoup plus facile. Ce genre de travail peut avoir diverses conséquences, si on le fait en force, avec le désir de vaincre coûte que coûte, ou pour soutenir une réputation, un rôle. Sans avoir trouvé les lignes qui permettent la projection en souplesse, ni la respiration profonde et tranquille, on risque fort d’abîmer le corps, et au bout d’un certain temps d’avoir de gros problèmes aux genoux ou aux hanches et un réel handicap dans la vie quotidienne.

Marcher

Marcher, se déplacer à genoux, peut être un bon exercice, et pour cela il y a Shikko. Là encore il est important de ne pas forcer, de ne pas le montrer comme une compétition, un tour de force que certains réussiront avec plus ou moins de bonheur. Shikko est un excellent exercice mais à utiliser avec modération, au début surtout. Après quelques années de pratique, si on n’a pas forcé, alors c’est devenu un plaisir. On peut même faire cet entraînement avec un Bokken et en frappant bien droit, cette manière de faire permet de vérifier si ce sont bien les hanches qui bougent et si la rotation se fait bien au niveau du bas du corps et non du buste. Les épaules ne doivent absolument pas bouger mais par contre elles doivent rester exactement dans l’axe du déplacement. Lorsqu’on arrive à être à l’aise on peut commencer à faire des frappes lentes avec le Bokken tout en se déplaçant. Tous ces exercices permettent de retrouver de la mobilité au niveau des hanches. À mon avis ils n’ont pas de valeur martiale immédiate, simplement parce qu’ils sont exécutés sur des Tatamis, ce qui est normal, car qui voudrait s’entraîner sur du gravier par exemple, sans protection aux genoux ?

Des miracles ?

Des changements, qui pour la personne à qui cela arrive semblent s’apparenter à des miracles, sont possibles. Il y a quelques années une femme est arrivée avec des béquilles, elle se déplaçait avec d’énormes difficultés depuis plusieurs années. Très décidée elle est venue pratiquer tous les matins au dojo. Au début il n’était pas question pour elle de s’asseoir autrement qu’avec les deux jambes étendues, petit à petit pourtant, au bout de quelques semaines son état s’était amélioré. Après un mois elle réussit à se mettre sur les genoux, mais bien sûr, toute droite et raide comme un piquet. À partir de ce moment elle commença à descendre, centimètre par centimètre, pour finir après plusieurs mois par s’asseoir sur ses talons sans douleur et quelque temps après encore par y avoir du plaisir. Ce n’est pas un cas unique, il y a en ce moment au dojo Tenshin, à Paris, un monsieur à la retraite qui est arrivé avec de gros problèmes aux genoux et aux chevilles suite à diverses opérations chirurgicales datant de plusieurs années. En moins d’un an de pratique très régulière (il vient tous les jours) il a retrouvé une mobilité qu’il n’espérait plus, et il s’assoit maintenant sur ses talons. Ne pas forcer, prendre le temps, avoir de la continuité, si quelque chose est possible cela se fait naturellement. Pour être tout à fait honnête, je dois dire que dans ces deux cas les personnes concernées se sont mises aussi à pratiquer le Katsugen Undo (Mouvement Régénérateur) ce qui a facilité le travail de leur corps et sa remise en ordre.suwariwaza la detente

Indispensable, le travail au sol ?

Rien n’est jamais indispensable, mais est-ce nécessaire ? Il est certain que l’on peut s’en passer, il existe même quantité de bonnes ou de mauvaises raisons pour l’éviter, on peut argumenter dans ces termes : cela fait mal aux genoux, c’est dangereux pour les articulations, cela ne sert à rien puisque plus personne ne se déplace de cette manière, etc. Si on ne comprend pas son utilité, pourquoi se forcer ? Il y a tellement de rituels, d’exercices qui sont devenus incompréhensibles dans notre société moderne, que même le simple fait de se saluer en s’inclinant peut paraître désuet, voire ridicule pour nombre d’Occidentaux qui seraient tout prêts à le remplacer par le Shake-Hands. À force de s’adapter à la modernité ne risque-t-on pas de passer à côté de l’essentiel, de perdre l’esprit qui nous conduit en Aïkido, oserai-je dire son âme ?

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« La détente » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°25) en juillet 2019

Notes

* Mauss Marcel, Sociologie et Anthropologie, Presses Universitaires de France. 1950 p. 374.
** Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre, 1975, p. 151-152.

Superficialité ou approfondissement

Dans cet article à partir d’un hexagramme du Yi Jing (Tsing : Le puits), Régis Soavi nous parle des pratiques de l’Aïkido et du Mouvement régénérateur comme des instruments de recherche et d’approfondissement de sois-même.

Le dojo est, par essence, le puits où viennent se nourrir les pratiquants d’arts martiaux à la recherche de la Voie, du Tao. À l’opposé du ring ou du gymnase, il offre un lieu de paix nécessaire, voire indispensable, pour l’approfondissement des valeurs humaines.dojo le puits Nous vivons aujourd’hui à la vitesse de la lumière. La communication n’a jamais été aussi rapide. Les ondes chargées de bits et micro-bits circulent en boucle autour de notre planète, porteuses de plus d’informations que notre cerveau n’en peut stocker. Les réseaux sociaux ont remplacé la connaissance par un vernis superficiel qui peut sembler suffisamment apte à satisfaire notre apparence sociétale. Si dans les années soixante les membres de l’Internationale situationniste fustigeaient les pseudo-intellectuels qui se nourrissaient auprès des revues comme Le Nouvel Observateur ou l’Express pour alimenter leurs conversations mondaines ou leurs écrits, que diraient-ils de la démocratisation proposée à tout un chacun pour devenir le nouveau Monsieur Jourdain du Bourgeois Gentilhomme de Molière ?
Mieux vaut connaître un peu de tout plutôt que d’approfondir quoi que ce soit, telle semble bien être la devise de notre époque.
Dans les arts martiaux la tendance semble aller dans la même direction. Nombreuses sont les personnes qui sont intéressées par les images spectaculaires retransmises par les médias où l’on présente les capacités fictives d’acteurs martiaux, au demeurant fort habiles dans leur métier, mais où la recherche est principalement le rendu superficiel ainsi que commercial.
L’image du puits dans l’ancienne Chine devrait nous faire nous interroger sur les tendances qui gouvernent notre vie de tous les jours. Si l’on tirait l’eau du puits à l’aide d’un seau et d’une perche, c’est bien la répétition d’un tel acte qui permettait la vie du village, et la nourriture prodiguée était considérée comme inépuisable. Et si nous prenions exemple sur cette image ancienne ?
Quand on pratique un Art comme l’Aïkido il ne s’agit pas d’accumuler des techniques sans cesse plus nombreuses, ni de répéter béatement l’enseignement prodigué, mais plutôt de commencer une recherche, de se réorienter vers quelque chose de plus profond afin d’abandonner le superficiel, le superflu, qui nous a tant déçus et que l’on ne supporte plus.

Régis Soavi Aikido

Bon nombre de personnes qui au départ sont extrêmement enthousiastes de commencer un vrai travail avec leur corps, se lassent de la répétition, bien trop souvent scolaire, ou encore se laissent fourvoyer par la dernière mode. On voit ainsi des gens qui collectionnent les méthodes et passent d’un art à l’autre, du Yoga au Taï-chi, du Karaté à la Capoeira, pensant parfois que l’un d’eux est supérieur à l’autre comme l’explique si bien un youtuber à la mode qui fait l’actualité comme ça lui chante.
Face à tous ces personnages qui ne vivent que pour influencer leurs followers et gagnent leur vie sur leurs dos grâce au nombre de « like » et à la publicité qu’ils engendrent, ne serait-il pas temps de chercher au fond de soi-même ? De prendre le temps de réfléchir plutôt que de consommer passivement la réflexion d’un autre ? De bouger son propre corps pour retrouver une harmonie perdue plutôt que de chercher dans le virtuel un complément à la routine issue de la pauvreté du quotidien ?
Le dojo en tant que lieu de recherche possède toutes les caractéristiques du puits : c’est à la fois un lieu pour l’entraînement, car on y puise chaque jour, et en même temps (et peut-être plus) c’est un lieu de convivialité où le social se débarrasse de ce qui l’empêche d’être vrai c’est-à-dire d’être le plus proche possible de la nature profonde des individus. Un lieu où la sociabilité échappe aux conventions, un lieu où l’on peut se parler, entrer physiquement en contact avec l’autre de façon simple, avec toutes les difficultés que cela peut représenter pour celui ou celle qui n’est pas prêt ou prête.
Toute l’arduité réside dans le fait de ne pas rester en superficie de la pratique, de ne pas se contenter de surfer sur un océan d’images devenues virtuelles ou de barboter sur le rivage et cela si possible sans se mouiller trop, mais de s’imprégner de ce que l’on y trouve, de lâcher ce qui nous encombre de manière à en explorer les profondeurs.
Mon Maître Itsuo Tsuda dans son livre Le Non-faire* nous donne avec simplicité, un aperçu de sa propre recherche et du travail qu’il avait engagé en Europe.

Itsuo Tsuda aikido

« Que suis-je à côté de la grandeur de l’Amour cosmique de Me Ueshiba, de la technique du Non-Faire de Me Noguchi, ou du raffinement insondable de Me Kanzé Kasetsu, acteur du théâtre Noh ? Je les ai connus tous les trois ; deux sont morts, seul Me Noguchi est en vie [Haruchika Noguchi meurt en 1976]. Leur influence continue de travailler en moi. Ce sont là des maîtres par nature. Moi, je suis simplement un être qui commence à se réveiller, qui cherche et évolue.
Une extraordinaire continuité d’efforts soutenus caractérise les œuvres de ces maîtres. J’ai l’impression de trouver dans un terrain aride, des puits d’une profondeur exceptionnelle. Là où s’arrête le travail de catégorisation n’est que leur point de départ. Ils y ont percé bien au-delà. Ils ont atteint les veines d’eau, la source de la vie.
Cependant, ces puits ne communiquent pas entre eux, bien que ce soit la même eau qu’on y trouve. La tâche qui m’incombe, est d’y dresser une carte géographique, d’y trouver un langage commun. »
Ce langage, Itsuo Tsuda le trouvera dans l’art de l’écriture (il se définissait lui-même comme écrivain-philosophe, comme en témoigne sa stèle funéraire au Père Lachaise), dans l’enseignement d’une certaine forme de l’Aïkido fondée sur la respiration et l’approfondissement de la sensation du Ki, enfin en faisant connaître le Katsugen undo (mouvement régénérateur). À travers son travail, son œuvre écrite, son enseignement, il réussira à créer un pont entre l’Orient et l’Occident.

Ce qui guette le pratiquant d’arts martiaux et ce plus particulièrement en Aïkido est l’ennui dû à la répétition, à la recherche de l’efficacité, au fait de peaufiner la technique, et tout cela au détriment de la profondeur de l’art, ainsi que de la culture qui le sous-tend. De fait, notre époque n’est plus soumise aux mêmes impératifs que les siècles derniers, s’il est toujours utile de pouvoir réagir en cas d’agression ou de difficultés, ce qui sera déterminant est plus la force intérieure et le réveil de l’instinct, que la capacité de combat. L’Aïkido demeure une pratique du corps, où la rigueur, la dynamique, le savoir-faire, ont une importance capitale, mais son aspect philosophique est loin d’être négligeable. Cet aspect n’est en rien contradictoire, bien au contraire, un de mes anciens maîtres Masamichi Noro l’avait bien compris lui-même lorsqu’il créa cet art nouveau qu’est le Ki no Michi (la voie du Ki) à la fin des années soixante-dix. La recherche dans l’Aïkido est quelque chose de difficile et peut même être pernicieuse parfois, car s’il ne s’agit pas de s’affronter avec d’autres combattants, ce n’est pas non plus de la méditation ni de la danse, et je peux dire cela car j’ai un immense respect pour ces arts, là encore les puits sont différents, mais la recherche va dans la même direction. Aller chercher du côté du développement des capacités humaines, de la culture au-delà du connu, se remettre en question et questionner les idées du monde, avancer pour faire avancer notre société. Sortir peut-être enfin un jour de la barbarie et de l’obscurantisme. Il nous suffit de relire la conférence de Umberto Eco** sur comment l’être humain se construit des ennemis pour comprendre que nous avons plus que jamais besoin de connaître l’autre pour mieux le comprendre.
L’Aïkido en tant qu’Art du Non-faire est une porte vers ce que nombre de personnes recherchent : la réalisation de soi-même, sans un ego démesuré, mais dans la simplicité, et avec le plaisir d’un vécu authentique.

Régis Soavi

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Notes :
* Itsuo Tsuda Le Non-faire, Édition Le Courrier du Livre Paris 1973 p. 12
**Umberto Eco Costruire il nemico e altri scritti occasionali Bompiani Milano 2011

Dojo, un autre espace-temps

Par Manon Soavi

« […] Le chemin pour la découverte de soi en profondeur […] » disait Tsuda Senseï « n’est pas en ligne droite vers le paradis, il est tortueux. »(1) À l’instar des musiciens classiques qui passent leur vie dans une recherche infinie d’évolution, les pratiquants d’arts martiaux sont sur des chemins sans fins. Pour autant ces voies ne sont pas dépourvues de sens, de panneaux indicateurs et de vérifications. Un des panneaux indicateurs qu’a laissés Tsuda Senseï à ses élèves est « Dojo ».

Il écrivit lui-même sur le sujet : « Comme je l’ai déjà dit, le Dojo n’est pas un simple espace découpé et réservé à certains exercices. C’est un lieu où l’espace-temps est différent de celui d’un lieu profane. L’ambiance y est particulièrement intense. On y entre en saluant pour se sacraliser et on sort en saluant pour se désacraliser. […] On me dit qu’en France, on rencontre des Dojo qui sont simplement des gymnases ou des clubs sportifs. Soit. Mais quant à moi, je veux que mon Dojo soit un Dojo, et non un club avec un patron et ses habitués, afin de ne pas déranger la sincérité des pratiquants. Cela ne veut pas dire que ceux-ci doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »(2)

Mais pourquoi créer des Dojos ? C’est bien compliqué et demande beaucoup de travail !

dojo yuki ho toulouse
Construire un dojo, une aventure incertaine !

Pour répondre à cette question, il faut peut-être revenir au pourquoi nous pratiquons. Si chaque réponse est individuelle et complexe, personnellement je rejoins l’avis de ceux qui pensent que nous pratiquons avant tout pour « être ». Pour « être » véritablement, ne serait-ce que le temps d’une séance.

L’Aïkido est alors un outil pour nous retrouver nous-mêmes. Commencer à « être » sur des tatamis est un premier pas qui commence par un lâcher-prise : accepter de monter sur un tatami et d’entrer en contact avec les autres ! Mais un contact différent de celui régi par les conventions sociales. Je constate d’ailleurs parfois la réticence de certains débutants à passer un Keikogi, comme si garder leur jogging de sport leur permettait de garder une identité sociale. Le Keikogi nous met tous sur un plan d’égalité, hors des marqueurs sociaux, il gomme les formes de corps, les sexes, les âges, les salaires… Bien sûr quand on ne fait pas étalage de son grade, de son dan, pour en « remontrer » aux débutants. Si notre état d’esprit est de vivre avec l’autre une pratique, et non pas de montrer que nous sommes les plus forts, alors la peur de la rencontre avec l’autre peut diminuer. Dans l’École Itsuo Tsuda, il n’y a carrément pas de grade, cela règle la question une fois pour toutes.

L’aventure commence à l’aurore (3)

Le Dojo lui-même est un lieu hors du temps social, hors de l’époque, indifférent à la localisation géographique, et tout cela nous dépayse aussi complètement. De plus nous pratiquons tôt le matin (comme le faisait Ueshiba O Senseï). Les séances ont lieu tous les matins, toute l’année, à 6h45 en semaine et 8h le week-end. Qu’il neige, qu’il fasse soleil, que ce soit les vacances ou un jour férié, le Dojo est ouvert et les séances ont lieu. Au-delà du découpage arbitraire du temps de notre monde.

Le levé du jour est aussi un temps particulier. Entre le réveil et la pratique, il n’y a presque rien. L’auteur Yann Allegret l’avait exprimé ainsi, dans un article paru dans KarateBushido :« Cela se passe aux alentours de six heures du matin. Des gens sortent de chez eux et se dirigent vers un lieu. À pied. En voiture. En métro. Dehors, les rues de Paris sont encore ensommeillées, quasi-désertes. L’aube est proche. La séance d’Aïkido commence à 6H45. Le rythme de la ville est encore celui de la nuit. Ceux qui sont dehors n’ont pas revêtu les armures nécessaires à la journée de travail qui s’annonce. Quelque chose demeure en suspens. Avec la naissance du jour, on a l’impression de marcher dans un interstice. »(4)
Un interstice de temps et d’espace où peut commencer le travail sur nous-mêmes. Car il nous faut perdre, au moins un peu, nos repères habituels pour retrouver la sensation intérieure de nos propres repères. La sensation de notre vitesse biologique plutôt que le temps qui s’écoule au cadrant d’une montre. Pour s’écouter soi-même, il faut du silence autour. Et dans notre monde le silence n’est pas chose facile à trouver !

Un écrin

dojo tenshin paris
Mettre l’homme en harmonie avec lui-même

C’est pourquoi dans l’École Itsuo Tsuda nous attachons tant d’importance à créer des Dojo. Bien sûr il est possible de pratiquer n’importe où, de s’adapter en toutes circonstances. Mais, est-ce toujours souhaitable ? Pour reprendre le parallèle avec la musique (sujet que je connais bien, ayant exercé une quinzaine d’années le métier de pianiste et concertiste) on peut jouer en plein air, dans un gymnase, dans une école, une église, un hôpital, etc. Et d’ailleurs je n’ai rien contre la démocratisation de la musique classique, bien au contraire. Mais une bonne salle de concert, c’est autre chose. C’est un écrin où le musicien, au lieu de passer son temps à s’adapter à la situation, à compenser la mauvaise acoustique ou autre, peut s’immerger dans l’écoute, chercher dans la finesse et faire surgir la musique. Vivre les deux expériences est sûrement nécessaire pour un professionnel. Pour un débutant, trouver la concentration et le calme au milieu de l’agitation ou des courants d’air me semble franchement très difficile.
Dans le cas de l’Aïkido, le Dojo est l’écrin de cette recherche. Si on saisit cette chance d’avoir un Dojo c’est une autre perspective qui s’ouvre. Car si notre mental peut comprendre les concepts philosophiques qui sous-tendent les discours sur la Voie, l’état d’âme, etc, pour que le corps les vive réellement, c’est une autre affaire. Nous sommes souvent trop occupés, perturbés, et nous avons bien besoin d’un cadre qui favorise certaines dispositions d’esprit.

On peut constater au fur et à mesure de notre expérience qu’à la fois l’esprit de Dojo se cultive de façon assez précise et en même temps dans quelque chose de fluide et d’insaisissable. Il en va de même pour les lieux de cultes religieux. Parfois une petite église de campagne, une chapelle cachée au détour d’une ruelle respire plus le silence et le sacré qu’une immense cathédrale visitée par des millions de touristes. Il en est de même avec les Dojo. Ce n’est ni la taille, ni le respect absolu des règles qui rendent un lieu différent. Dojo « le lieu où l’on pratique la voie », c’est une alchimie entre le lieu, l’aménagement, l’ambiance qui y règne. Il ne suffit pas que le Dojo soit beau, bien qu’un tokonoma avec une calligraphie montée en kakejiku, un ikebana, créent une ambiance, mais il faut aussi qu’il soit plein et vivant de ses pratiquants !
L’architecte Charlotte Perriand a fait cette remarque à propos de la maison japonaise qui « n’essaie pas de paraître, mais de mettre l’homme en harmonie avec lui-même »(5). C’est une belle définition que l’on peut tout à fait appliquer à la notion de Dojo. Mettre l’être humain en harmonie avec lui-même et donc avec la nature dont nous faisons partie. Dès qu’on pénètre dans le Dojo on doit sentir cela. Les personnes, souvent, marquent un temps d’arrêt, même les simples visiteurs. C’est instinctif.

L’activité qui règne dans le Dojo en est aussi un aspect essentiel. On a la possibilité de prendre en charge la totalité des aspects de la vie. Les membres font la comptabilité, les travaux, le ménage… D’ailleurs Tamura Senseï disait du ménage du Dojo « Ce nettoyage ne concerne pas seulement le Dojo lui-même, mais aussi le pratiquant qui, par ce geste, procède à un nettoyage en profondeur de son être. Ce qui signifie que, même si le Dojo paraît propre, il faut pourtant le nettoyer encore et encore. »(6). Le sinologue J.-F. Billeter parle de « l’activité propre » quand l’activité humaine devient l’art de nourrir en soi la vie. Cela faisait partie des recherches des anciens Taoïstes chinois. Pour nous au 21e siècle il est encore question de se réapproprier un rapport à l’activité humaine, non comme chose séparée de notre vie, nous permettant de gagner de l’argent et d’attendre les vacances, mais comme activité totale. Une participation de tout l’être à une activité. Le travail des membres à une œuvre commune dans leur Dojo nous permet aussi de nous approprier ce Dojo, non pas comme une propriété, mais comme le vrai sens de bien commun : ce qui est à tout le monde est à moi, et non pas « c’est à tout le monde donc à personne et je m’en moque ». Cette inversion de perspective prend parfois du temps. On ne peut l’apprendre avec des mots ou avec des règles rigides. Cela se découvre et il faut le sentir par soi-même.
On me dit parfois « au Dojo c’est possible, mais au travail, à la maison, c’est impossible ». Je n’en suis pas si sûre. Si ce qu’on a approfondi au Dojo est suffisant alors on sera capable de le porter ailleurs. Ueshiba O Senseï disait « Dojo, c’est là où je suis ».
On ne va peut-être pas révolutionner le monde d’un seul coup, bien sûr, mais chaque fois que nous réagirons différemment le monde autour de nous changera. Chaque fois que nous serons capables de retrouver notre centre et de respirer profondément, les choses changeront. Tous nos problèmes ne seront pas résolus, mais nous les vivrons différemment, alors notre réalité sera aussi différente.dojo scuola della respirazione milano

Ne pas avoir d’argent est un avantage

Pour Musashi Miyamoto tout peut être un avantage. Lors d’un combat si vous avez le soleil dans votre dos c’est un avantage, si votre ennemi a le soleil dans le dos et pense avoir l’avantage, c’est un avantage. Car tout dépend de l’individu, de comment il s’oriente lui-même. Ainsi parfois ne pas avoir d’argent est un avantage, car nous n’avons alors pas d’autre solution que de créer, d’inventer des solutions. C’est ainsi qu’on peut créer des Dojo sans subventions, entièrement consacrés à une ou deux pratiques, ce qui était à priori impossible devient réalité.

Parfois la difficulté nous stimule pour créer ce qui nous est indispensable. En étant locataire, en étant bénévole, en faisant soi-même, en ne cherchant pas la perfection mais la satisfaction intérieure. En écoutant son exigence intérieure et non pas les oiseaux de mauvais augure qui vous disent que ça ne marchera pas, avant même d’avoir commencé.

Temporaire ? Comme tout ce qui vit sur terre, oui, mais du temporaire vécu pleinement dans l’instant. Vivre intensément, suivre son chemin, n’est pas chose « facile ». Mais les poètes nous ont déjà donné des conseils, comme R. M. Rilke : « Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter »(7)

Construire tout en acceptant l’instabilité, travailler pour être satisfait et non pour un salaire ou une renommée, voilà des valeurs qui vont assez à l’encontre de notre société du plaisir immédiat, de la consommation comme compensation à l’ennui. Si aujourd’hui il n’y a plus forcément dans nos sociétés de lutte pour la survie, il y a toujours une lutte pour avoir toujours plus. Un bonheur de façade, une vie mise en scène, qui s’affiche sur nos réseaux sociaux. Comme l’ont théorisé les situationnistes dès la fin des années soixante, ce qui est directement vécu s’éloigne dans une représentation, la vie devient alors une accumulation de spectacles, jusqu’à son paroxysme ou la réalité s’inverse : la représentation de notre vie devient plus importante que notre vécu réel. Comme le disait Guy Debord « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »(8)
Dans un Dojo on travaille à renouer avec le vrai qui persévère en nous.dojo yuki ho toulouse

C’est exactement dans le même sens que va la pratique du Katsugen Undo qui permet le réveil des capacités du corps. Le réveil du vivant, de notre nature profonde. Alors la réalité n’est plus une oppression qui nous empêche de faire ce que nous voulons de notre vie mais tout au contraire, c’est la perception fine de la réalité qui nous montre que tout dépend de nous, de notre orientation. Le fondateur du Katsugen Undo, Noguchi Haruchika Senseï, écrivit quelques réflexions à propos de l’œuvre de Tchouang tseu. Ces réflexions sont d’un grand intérêt et je ne résiste pas à terminer cet article par les voix entremêlées de ces deux penseurs :

« Tchouang-tseu voyait comme une totalité unique les contraires du bien et du mal, de la beauté et de la laideur, de l’utilité et de l’inutilité, et pour lui la vie et la mort étaient aussi un tout unique, où ce qui vient à l’existence est en train de la quitter et ce qui quitte l’existence est en train d’y entrer. « La vie naît de la mort et la mort de la vie » a-t-il écrit.

« Quand Tsu-yu contracta une maladie qui le rendait infirme, Tsu-szu alla le voir et lui demanda, « Trouves-tu ton sort déplaisant ? » La réponse de Tsu-yu fut stupéfiante : « Pourquoi devrais-je le trouver déplaisant ? Si des changements se produisent et que mon bras gauche se change en coq, je l’utiliserai pour annoncer l’aube. Si mon épaule droite se transforme en balle de fusil, je m’en servirai pour tirer un pigeon à faire rôtir. Si mes fesses deviennent des roues de voiture et mon esprit un cheval, je voyagerai grâce à eux. Dans ce cas je n’aurais plus besoin d’un autre véhicule que moi-même – ça serait merveilleux ! […]
Telle est la voie que prend Tchouang-tseu. Dans son attitude – à savoir que quoi qu’il arrive, c’est approprié, et que, quand il se passe quelque chose, on va de l’avant et on affirme la réalité – il n’y a pas la moindre trace de la résignation inhérente à la soumission au destin. Son affirmation de la réalité n’est rien d’autre que l’affirmation de la réalité. La dignité de cet homme, seuls l’expriment ces mots de Lin Tsi : « Où que vous soyez, soyez maître. »(9)

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« Dojo, un autre espace-temps  » un article de Manon Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°24) en avril 2019

Notes :

1) et 2) Itsuo Tsuda Cœur de Ciel Pur Éditions Le Courrier du Livre, 2014, p.86 et p.113
3) Jacques Brel, 1958
4) Yann Allegret À l’affût du moment juste KarateBushido 1402, février 2014, p.
5) Mona Chollet Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique Edition La découverte 2015 p.311
6) Noboyoshi Tamura Aikido Les presses de l’AGEP, 1986, p.19
7) Rainer-Maria Rilke Lettres à un jeune poète Éditions Grasset 1989 p.73
8) Guy Debord, La Société du Spectacle Éditions Gallimard 1992 p.12
9) Haruchika Noguchi sur Tchouang-Tseu edition Zensei, traduction École Itsuo Tsuda

Crédit photo

Jérémie Logeay, Paul Bernas, Anna Frigo

La saisie, un art du détachement

par Régis Soavi.

Aide-mémoire Itsuo Tsuda saisie
Aide-mémoire dessiné par Itsuo Tsuda, 1972 illustrant différents types de saisie

La saisie en tant que telle n’est pas la difficulté, c’est la coagulation du Ki dans le poignet, dans les bras ou autour du corps qui pose problème et qui nous bloque, et c’est par le détachement que l’on pourra s’en libérer. La visualisation est le moyen d’y parvenir. Tsuda Senseï nous en donne un exemple dans son deuxième livre La Voie du dépouillement.

« L’Aïkido pour moi, est un art de redevenir des enfants. […] Il faut un art pour redevenir enfant sans être puéril. […] Jean, par exemple, me saisit par derrière à bras-le-corps. Je veux me baisser pour m’asseoir mais il m’empêche de le faire. Il a des biceps deux fois plus gros que les miens et pèse près de 90 kilos. Je ne peux pas bouger tellement il me serre fort. Que faut-il faire ? Le projeter avant de m’asseoir ? J’essaye mais je n’y arrive pas, car il est trop lourd et trop fort.
Alors je deviens enfant. Je vois un coquillage merveilleux sur la plage et me baisse pour le prendre. J’oublie Jean qui continue à me serrer par derrière. (Techniquement il y a un détail important, c’est que j’avance un pied pour faire deux côtés d’un triangle avec l’autre, car c’est plus concentré.) Il y a l’écoulement du Ki, en partant de moi vers le coquillage, alors qu’avant le Ki était figé à la pensée de Jean. Jean avec ses 90 kilos devient très léger et chute par-dessus mes épaules, en avant. Comment se fait-il qu’avec des idées différentes, on obtient des résultats opposés, alors que la situation reste la même ?
L’idée de projection provoque la résistance. Dans le geste de l’enfant, il y a la joie de ramasser le coquillage qui fait oublier la présence de l’adversaire. »*

Prendre, s’approprier.

Il y a de nombreuses manières de saisir, et, ce qui est souvent déterminant, c’est l’intention qui y est mise. Certaines d’entre elles peuvent être considérées comme superficielles voire inoffensives, et d’autres plus dangereuses, comme par exemple celles qui présentent un caractère d’appropriation, ou d’autres qui peuvent parfois être insidieuses et insistantes.
La scénographie qui permet l’entraînement en Aïkido considère que la saisie est le résultat d’un acte qui se manifeste avec une certaine agressivité. Cet acte en lui-même est déjà une tentative de s’approprier l’autre, pour en faire quelque chose, le voler, le détruire, détruire sa personne, ou sa personnalité, mis à part les cas légitimes qui ne nous concernent pas dans cet exemple. Il s’agit de l’abus d’un pouvoir, réel ou irréel, connu ou désiré, sur l’autre, cet autre étant supposé ne pas pouvoir réagir devant une telle manifestation de puissance.

Une prise de pouvoir.

Dans le monde animal le pouvoir d’un individu ou d’un clan au sein d’un groupe plus nombreux de la même espèce, correspond à des critères bien précis, généralement liés à la reproduction, à la préservation, ou à la défense d’une espèce. En conséquence il est supporté et au bout du compte accepté par l’ensemble du groupe ; si tentative de contestation il y a, des rituels génétiques ou simplement ancestraux servent à clarifier la situation.
Dans la société humaine, et particulièrement la nôtre qui se voudrait plus moderne d’un certain point de vue, le besoin de prise de pouvoir sur l’autre me semble plus être un signe de dysfonctionnement, voire de maladie, créés de toute pièce par les comportements induits par la civilisation. L’incertitude de son propre pouvoir, le conditionnement exercé par tous ceux déjà mis en place au sein de la société, provoquent une frustration et poussent l’être humain à chercher à le reconquérir à travers des paroles ou même des actes, là où ce pouvoir n’est pas, là où il ne le trouvera pas, c’est-à-dire chez l’autre, qui de toute façon ne le détient pas. Mais par contre cela l’oblige mentalement à prendre tous les risques que comporte ce vain espoir. La naissance de ce type d’agressivité vient souvent d’un manque, d’un déficit avoué ou non, de son propre pouvoir que l’on cherche à combler. Les pressions subies et ressenties, donc vécues comme telles, depuis la plus petite enfance parfois, amènent certains individus à vouloir se réapproprier ce qu’ils ressentent dans leur intimité comme leur ayant été volé, spolié, ou même qu’ils ont simplement perdu. Cela fait d’eux des personnes dangereuses de par leur simple frustration. Chacun d’entre nous peut comprendre et ressentir ce genre de chose lorsqu’il se retrouve impuissant devant une administration, ou lors d’une prise de pouvoir sur lui de la part de quelqu’un contre lequel il ne peut apparemment rien. De là à devenir agressif, il n’y a qu’un pas que certains franchissent, alors que d’autres se raisonnent, se résignent car ils ont déjà accepté par habitude cet état de domination et le subissent au quotidien. Si quelques uns ne sont que très peu touchés c’est qu’ils ont déjà dépassé ces difficultés et ne sont pas entamés dans leur propre pouvoir, ne l’ayant jamais perdu ou l’ayant déjà retrouvé.

Prisonnier.

« Tel est pris qui croyait prendre » dit le proverbe et c’est bien ce renversement de perspective qui s’opère lors de la saisie. On oublie trop facilement que celui qui prend, devient prisonnier de ce qu’il a saisi. Il ne peut s’en défaire sans risquer de perdre quelque chose dans le processus qu’il a engagé. Sa liberté, si tant est qu’il en ait une, est maintenant aliénée à celui ou celle qu’il pensait pouvoir détenir ou retenir. Il devient le geôlier de cet autre qui ne pense plus qu’à se libérer, qui y mettra toute sa force, son intelligence, parfois sa sournoiserie, ou même sa perfidie, car il est parfaitement dans son bon droit, et personne ne peut le lui reprocher. Notre société génère ce type de comportements aliénants dans lequel l’un comme l’autre cherche à se libérer, l’un contre l’autre, au lieu de passer à une autre dimension plus humaine, plus intelligente, plus respectueuse de cet autre. Vouloir changer ces comportements peut sembler une utopie et pourtant si l’Aïkido existe, et continue d’être un art au service de l’humanité c’est peut-être pour dire et montrer que comme d’autres l’ont déjà énoncé, d’autre rapports sont possibles entre les personnes, et nous ne sommes pas les seuls, nous aïkidoka, à désirer vouloir continuer dans cette direction.

La respiration, une réponse dans une situation particulière.

C’est à travers la respiration ventrale et le calme qui en résulte que l’on peut trouver la solution immédiate à certaines situations difficiles. Pour s’y préparer il n’est pas absolument nécessaire d’être un technicien hors pair, un foudre de guerre, ou un analyste très compétant, mais par contre il y a nécessité de retrouver cette force qui s’est réfugiée au fin fond de notre corps, de notre Kokoro, ou qui parfois même s’est éparpillée dans de multiples systèmes de défense. Rechercher dans les arts martiaux violents une solution de défense face à la conscience de notre faiblesse, réelle ou supposée, n’est qu’un faux-fuyant, une alternative, ou pire une fuite en avant. L’Aïkido de par sa philosophie propose une autre direction qui, si elle n’est pas entendue, ni surtout comprise, risque de lui faire perdre sa raison d’être, sa particularité.
Les attaques en Aïkido ne sont qu’une mise en situation pour permettre aux pratiquants de résoudre un problème, voire un conflit, qui les oppose plus à eux-mêmes d’ailleurs, qu’à leurs partenaires. Les saisies par exemple, représentent souvent des tentatives d’immobilisation du corps, donc du mouvement de l’autre, à travers un emprisonnement des poignets, des bras, du tronc, du keikogi ou de toute autre partie le permettant. Parfois cependant elles peuvent être la continuité de frappes qui n’ont pas abouti. Elles sont rarement uniquement des blocages, si on les considère du point de vue d’un combat, elles devraient presque toujours être suivies d’un atemi ou d’une immobilisation définitive. Elles ne sont que le premier acte, la première scène d’une pièce, si l’on peut dire, beaucoup plus longue. C’est en travaillant sur les saisies que l’on découvrira, et cela peut sembler paradoxal, le détachement.

La sensibilité, l’instinct.

Bien avant que la saisie ou la frappe ne se concrétise notre sensibilité est touchée par quelque chose d’invisible mais cependant de très matériel. C’est peut-être inexplicable dans l’état actuel des connaissances scientifiques mais c’est quelque chose que nous connaissons bien, et même parfois très bien. C’est ce qui nous fait bouger, esquiver, alors que nous n’avons rien vu mais que nous avons simplement senti de manière indéfinissable. Pour donner un exemple plus parlant et que chacun a pu vérifier, d’une façon ou d’une autre, dans diverses situations, je voudrais parler du regard. Le regard est porteur d’une énergie, d’un Ki extrêmement concret que notre instinct peut percevoir. Ne vous est-il jamais arrivé alors que vous vous promeniez un soir ou une nuit de sentir quelque chose d’indescriptible derrière vous comme si quelqu’un vous regardait, vous observait, vous vous retournez, personne, et pourtant cette sensation persiste. Cette sensation, si vous n’êtes pas tranquille, peut se transformer en angoisse voire même déclencher une peur « irrationnelle puisqu’il n’y a personne », quand tout à coup vous découvrez à l’angle de la rue, derrière un rideau à demi entrouvert quelqu’un qui vous observe, ou sur un toit vous surplombant, un chat qui vous regarde. Le regard des chats, des animaux en général, au même titre que celui des humains lorsqu’ils observent quelque chose ou quelqu’un avec intensité, est porteur d’un Ki extrêmement puissant. Notre instinct est capable de le sentir, mais tout dépend de notre état d’esprit à ce moment-là. Si nous discutons avec un ami, si nous sommes perdus dans nos pensées après une rencontre amoureuse par exemple, notre instinct s’il est peu préparé aura du mal à sentir ce genre de chose. Il en va de même évidemment si nous sommes inquiets apeurés ou angoissés, tout notre être dans ce cas est en quelque sorte fragilisé, il perd ses capacités instinctives.

Découvrir la direction prise par le Ki.

L’Aïkido nous permet de redécouvrir et de conduire nos capacités instinctives. C’est grâce à un lent travail sur nous-mêmes et sur nos sensations que va réapparaître ce que nous avions souvent laissé s’endormir, bercés par le confort dû à la société moderne qui peut nous sembler si sécurisant.
Le travail à partir des saisies correspond, comme tout ce que nous faisons en Aïkido, à un réapprentissage et un entraînement du corps dans son ensemble de manière qu’il n’y ait plus de séparation entre le corps et l’esprit. Déjà quand notre partenaire s’approche il n’est pas question d’attendre bien gentiment qu’il fasse la saisie demandée, tout notre corps doit sentir les directions prises par les différentes parties de son corps : bras, jambes, ses points d’appui, tout cela sans regarder, sans observer, car ce serait déjà trop tard. Avec les débutants inexpérimentés, si l’exercice est suffisamment lent, ils pourront découvrir les chemins empruntés par le Ki de leurs partenaires, les lignes de force. Comme ils travaillent sans risque, ils recommencent à avoir confiance dans les réactions et dans les sensations de leur corps. Pendant les séances je ne montre pas seulement les techniques, je suis sans arrêt en mouvement, servant de Uke à l’un, de Tori à l’autre, sans les bloquer je fais sentir la direction que doit prendre leur corps en me mettant moi-même dans la situation, en donnant plus de matière au Ki, en matérialisant les lignes de force, en visualisant les ouvertures qu’ils peuvent utiliser, tout en leur laissant la capacité d’agir, de réagir à leur guise.

Les attaques en Aïkido ne sont qu’une mise en situation.
Les attaques en Aïkido ne sont qu’une mise en situation.

Découvrir le Non-faire.

La saisie peut être un premier pas dans le chemin qui conduit vers ce que Lao tseu ou Tchouang tseu désignaient sous le nom de Wu wei, le Non-agir, et ce fut la base de l’enseignement de mon maître Tsuda Itsuo. Comment enseigner ce qui n’est pas enseignable, comment montrer l’invisible, comment guider un débutant ou même un ancien vers ce qui est l’essence de la pratique dans notre École. Ce qui est difficile à expliquer avec des mots se comprend facilement lorsqu’on laisse la sensation nous guider. Il nous faut pour cela faire quelques pas en arrière. Accepter de lâcher nos habitudes d’acquisition, d’entassement, ces réflexes de consommateur toujours prêt à remplir notre chariot de produits divers, de techniques plus ou moins modernes, à la mode, ou à l’ancienne, miraculeuses, faciles et sans effort, ou encore dures mais efficaces. La publicité est aujourd’hui à la source de tant d’illusions, faisant miroiter à ses clients les merveilles colorées d’un monde devenu tellement virtuel. À quand la console Wii sur laquelle on pourra pratiquer l’Aïkido avec un casque de réalité augmentée et un partenaire dont on peut régler le potentiomètre en fonction de son niveau, de sa forme, ou de son humeur.
Mais peut-être suis-je en retard et existe-t-elle déjà.

Saisir avec le Ki.

Les petits enfants connaissent et utilisent naturellement un certain type de saisie extrêmement efficace, il s’agit d’une saisie vide de toute contraction inutile. Lorsqu’ils saisissent un jouet ils y mettent tout leur Ki et lorsqu’ils lâchent ce jouet c’est avec une complète indifférence, il n’y a plus aucun Ki dedans. Par contre ils ont une capacité incroyable lorsqu’ils ne veulent pas lâcher ce qu’ils ont pris et qu’ils tiennent dans leur petite main serrée. Si c’est quelque chose de dangereux, les parents doivent parfois déplier doigt après doigt leur main, pourtant si petite et dénuée de réelle force musculaire au sens où les adultes l’entendent. Ils savent de manière complètement inconsciente comment utiliser le Ki, ils n’ont pas besoin de l’apprendre, malheureusement ils perdent souvent cette faculté au profit du raisonnable et c’est l’éducation et la scolarisation qui en sont le plus souvent responsables.
Réapprendre à saisir comme un petit enfant, sans tension, et découvrir grâce à cela la préhension naturelle. Je donne souvent comme exemple la manière avec laquelle les oiseaux se posent sur une branche: ils ont des micro-capteurs sensoriels cutanés au milieu de leurs pattes qui informent des récepteurs qui, grâce à ces indications, animent des fonctions réflexes au niveau de l’involontaire, et donnent l’ordre à leurs doigts de se refermer dès qu’ils touchent la branche. Cette manière de saisir évite les crispations, les ratages, et permet une adéquation très subtile des membres à l’endroit que l’on a attrapé. Une saisie de qualité est une saisie qui utilise la paume de la main comme premier contact, puis les doigts se referment sur l’objet, le membre, le keikogi. Si on agit de cette façon les saisies sont plus rapides, sans tensions excessives et d’une remarquable efficacité, elles peuvent ainsi permettre un travail de bonne qualité avec un partenaire.

Les seules saisies de l’autre qui respectent sa liberté sont légères mais puissantes, comme celle par exemple d’un petit enfant qui veut entraîner un de ses parents vers une petite grenouille qu’il vient d’observer dans l’herbe haute et dont il est curieux, ou comme celle de deux êtres, amis ou amants, unis par la tendresse et respectueux l’un envers l’autre.

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« La saisie, un art du détachement  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°24) en avril 2019

* Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 167.

Crédit photo : Bas Van Buuren, Anna Frigo

Misogi

Dans cet article à partir d’un thème extrait du Yi Jing (K’an, les Abysses), Régis Soavi parle de l’Aïkido comme d’une pratique de Misogi.

Le Misogi 禊 est une pratique très présente chez les shintoïstes. Elle consiste en une ablution, parfois sous une cascade, dans un cours d’eau, ou encore dans la mer, et permet une purification à la fois physique et psychique de la personne. Dans un sens plus large, Misogi englobe tout un processus d’éveil spirituel. C’est aussi une action qui vise à soulager l’être de ce qui l’accable, pour lui permettre de se réveiller à la vie. L’eau en a toujours été considéré comme un des éléments essentiels.

Comme l’eau, l’Aïkido permet de réaliser le Misogi

O senseï Morihei Ueshiba le fondateur de l’Aïkido répétait sans cesse à ses élèves que la pratique de cet art était avant tout un Misogi.
L’Aïkido fait partie des arts martiaux japonais pour lesquels le caractère principal, la nature même, est, tout comme l’eau, la fluidité. L’enseignement qu’apporta Itsuo Tsuda senseï, qui fut pendant dix ans un des élèves directs du fondateur Moriheï Ueshiba n’a fait que le confirmer. Bien que ses paroles semblent avoir été en grande partie oubliées il s’acharnait à répéter « Dans l’Aïkido il n’y a pas de combat c’est l’art de s’unir et de se désunir ». Pourtant quand on regarde une séance on voit deux personnes qui semblent lutter l’une contre l’autre. Toute la différence vient du fait que si l’une d’entre elles joue le rôle de l’attaquant, en fait elle est un partenaire, en face on ne trouvera aucune agressivité, aucun geste mal intentionné, aucune violence, même si de l’attaque découle une réponse qui peut être impressionnante de par son efficacité.
Dans l’ensemble l’Aïkido qui est pratiqué dans l’École Itsuo Tsuda se présente comme un art d’une grande souplesse où la plus grande importance est accordée à la sensation, à l’attention vers l’autre, vers celui ou celle qui est le partenaire et c’est par la douceur d’une première partie pratiquée individuellement que débute la séance. Loin de commencer par un échauffement musculaire c’est par des exercices, lents, doux mais cependant toniques qu’elle s’initie. La coordination avec la respiration est indispensable car elle permet d’harmoniser le ki et par là même de faire un premier pas vers la découverte d’un monde qui possède une dimension supplémentaire, le « Monde du Ki ».
Ce monde n’est pas une révélation il est plutôt ce qui se dévoile, ce qui apparaît clairement quand on retrouve la sensibilité, quand la rigidité fond comme de la glace, et que transparaît le vivant. Ce sont souvent les femmes qui comprennent les premières l’importance d’une telle manière de pratiquer. C’est pourquoi notre école accueille tant de femmes comme pratiquantes, car elles, qui connaissent l’amertume de l’oppression exercée par le sexisme dans la société, trouvent dans cet art une voie, un chemin, qui va bien au-delà du simple art martial.

Le ki, un élément moteur.

Ai, 合 l’union, l’harmonie
Ki, 気 l’énergie vitale, la vie
Do, 道 la voie, le chemin, tao

Le ki n’est pas un concept, une énergie mystique, ou une sorte d’illusion mentale, le ki fait partie du domaine du senti, du ressenti. En réalité tout le monde sait de quoi il s’agit même si on ne lui donne pas de nom dans l’Occident d’aujourd’hui. Apprendre à le sentir, à le reconnaître, à l’utiliser, est nécessaire pour qui veut pratiquer un art martial, et il est d’autant plus indispensable dans le cas de la pratique de l’Aïkido. Dans l’Aïkido si on ne se concentre pas sur le ki il ne reste que la forme, vidée de son contenu, cette forme devient vite un combat, une lutte où le plus fort, voire le plus rusé, réussit à vaincre l’autre. On est vraiment loin de l’enseignement du fondateur pour qui c’était un art de la paix. Un art dans lequel il n’y a ni vainqueur ni vaincu. À chaque mouvement du partenaire il y a une complémentarité de l’autre, comme l’eau qui épouse chaque aspérité, chaque recoin, sans rien laisser en arrière ou séparé.

misogi
Le Dragon sort de l’étang où il demeurait endormi. Calligraphie de Itsuo Tsuda, réalisée avec la technique rōketsuzome. [Il est possible d’acquérir le livre “Itsuo Tsuda, Calligraphies de Printemps” sur le site de Yume Editions]

Si les débuts sont difficiles, c’est que très souvent on a perdu de la mobilité, et surtout, parce qu’on s’est endurci pour se protéger du monde qui nous entoure. On a construit une carapace, une armure, protectrice certes, mais qui est devenue une seconde nature et une prison invisible. Faire circuler de nouveau le ki dans notre corps de manière à retrouver la fluidité, suivre un enseignement fondé sur la sensibilité, permet de comprendre physiquement le Yin et le Yang.

Baigner dans une mer de ki

Les exercices, ainsi que toute les techniques proposées à la découverte ou à l’approfondissement sont non seulement liés par le souffle, qui n’est autre que la matérialisation, ou pour mieux dire une visualisation du KI, mais ils permettent de reprendre concrètement conscience de son corps tant physiquement qu’au niveau de la sphère de ki, que les Indiens appelle l’AURA,et que l’on a aujourd’hui pratiquement oubliée presque partout. Ce que les sciences modernes,et les neurosciences en particulier, découvrent depuis quelques années n’est qu’une petite partie de ce que tout un chacun peut découvrir et réaliser matériellement dans sa vie quotidienne simplement par la pratique de l’aïkido tel que l’enseignait Itsuo Tsuda senseï. Il ne cessait de répéter que l’ aïkido tel qu’en parlait son maître Morihei Ueshiba était l’union de Ka l’inspiration, la force ascendante, le carré, la trame et de MI l’expiration, la force descendante, le cercle, la chaîne. Ka étant en japonais une prononciation de 火le feu (qui apparaît par exemple en tant que radical dans kasai 火災 incendie) et Mi la syllabe initiale de Mizu 水 l’eau, l’ensemble formant la parole KAMI 神 qui signifie le divin au sens de la nature divine de toute chose. Itsuo Tsuda rajoutait à ce sujet « il ne faut pas voir dans cette glose une valeur analogue à celle d’une étymologie scientifique. C’est du calembour, dont l’usage est fréquent chez les mystiques ».[1]
Je n’ai jamais vu de gestes aussi fluides que lorsqu’il nous faisait sentir une technique, de plus il n’y avait jamais d’accident dans son dojo jamais de blessure tout baignait dans un KI à la fois respectueux et généreux mais en même temps ferme et rigoureux, que j’ai beaucoup de mal à retrouver aujourd’hui dans les gymnases qui servent à l’entraînement des aïkidoka.

Le dojo, un lieu indispensable

A-t-on vraiment besoin d’un endroit spécial pour pratiquer l’aïkido ? S’il ne s’agit que de la surface qui accueille les chutes on pourrait très bien poser les tatamis n’importe où, dès l’instant que l’on est à l’abri du mauvais temps.
Dans son livre Cœur de ciel pur Itsuo Tsuda nous donne de manière extrêmement claire sa vision d’un dojo, lui qui est japonais ne pouvait mieux trouver les mots qui convenaient, pour nous en donner un aperçu.

misogi eau
Régis Soavi

« L’École de la Respiration est matériellement un “dojo”, cet espace particulier en Orient, qui désigne moins le lieu matériel lui-même, que l’espace énergétique. Comme je l’ai déjà dit, le dojo n’est pas un simple espace découpé et réservé à certains exercices. C’est un lieu où l’espace‑temps est différent de celui d’un lieu profane. L’ambiance y est particulièrement intense. On y entre en saluant pour se sacraliser et on sort en saluant pour se désacraliser.
Les spectateurs y sont admis, à condition de respecter cette ambiance,[…]. Il ne faut pas qu’ils parodient la pratique gratuitement, avec parole et geste. On me dit qu’en France, [ou en Italie] on rencontre des dojos qui sont simplement des gymnases ou des clubs sportifs. Soit. Mais quant à moi, je veux que mon dojo soit un dojo, et non un club avec un patron et ses habitués, afin de ne pas déranger la sincérité des pratiquants. Cela ne veut pas dire que ceux-ci doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »[2]
Un espace sacré donc et pourtant fondamentalement non religieux, un espace laïc, un espace d’une grande simplicité où la liberté d’être ce que l’on est, existe, au-delà du social. Et non ce que l’on est devenu avec toutes les compromissions que nous avons du accepter pour pouvoir survivre dans la société. Cette liberté subsiste à l’intérieur, au plus profond de nous, dans notre cœur intime, notre Kokoro 心 comme l’exprime si bien la langue japonaise, et elle ne demande qu’à pouvoir se révéler.

Régis Soavi

Notes :

1 Itsuo Tsuda La science du particulier, édition Le Courrier du Livre 1976 p. 137
2 Itsuo Tsuda Cœur de ciel pur, édition Le Courrier du Livre 2014 p. 113

 

Taiheki, le révélateur

par Régis Soavi.

Noro Senseï, dans les années soixante-dix, nous racontait que O Senseï Morihei Ueshiba reprochait parfois à ses élèves leur manque d’attention lorsqu’ils téléphonaient d’une cabine publique, concentrés qu’ils étaient sur leur conversation : « Vous devez être prêts en toute circonstance, quoi que vous fassiez ! » disait-il. L’Aïkido opte pour une position naturelle, sans garde, dite Shizen Tai. Mais une posture naturelle n’est pas une posture relax comme on l’entend aujourd’hui, la concentration et l’attention ne doivent être relâchées en aucun cas. Si la garde la plus répandue en Aïkido reste Hammi no Kamae, comme toutes les autres elle dépend plus qu’on ne le croit de la polarisation de l’énergie dans le corps.

Kamae, l’instinct du corps

Je me souviens de ce que nous avait dit Maroteaux Senseï lors d’une de mes premières séances d’Aïkido au dojo de la montagne Sainte-Geneviève : « Vous ouvrez la porte, un chien vous saute à la gorge, que faites-vous ? » J’étais évidemment resté sans voix, mais cette question qu’il nous avait posée, alors que j’étais un jeune pratiquant d’arts martiaux assez sûr de lui à l’époque, m’avait ébranlé, elle fut à l’origine de mes recherches sur les Kamae.
Se mettre en garde est la réponse à un acte agressif ou à une sensation de danger. Pour qui ne connaît pas les arts martiaux cette réponse sera instinctive alors que, pour un pratiquant, elle sera le résultat de son apprentissage. Ses recherches personnelles peuvent l’amener à utiliser son corps d’une façon différente de ce qu’il avait appris et pour cela il trouvera un positionnement ou une garde qui lui convient, parfois plus pertinente, parfois de manière à tendre un piège en laissant croire à une ouverture ou à une faiblesse de sa part. Même s’il y a de nombreuses façons de se mettre en garde, donc de se protéger, on doit tenir compte de son propre corps, malgré tout ce que l’on a appris, malgré les années d’entraînement, en dernier recours c’est l’instinct qui nous guidera. Le travail dans les arts martiaux, loin d’être inutile, sera plutôt dans dans ce cas un support, un appui. Le risque de l’apprentissage est parfois de donner une assurance, une croyance dans des techniques, des postures qui, si elles sont magnifiques en photo ou sur les tatamis, ne correspondent à aucune réalité dans la vie courante. Trouver la posture juste dépend du corps de chacun. Beaucoup trop de pratiquants cherchent en travaillant d’arrache-pied à modeler leur corps pour le mettre en conformité avec l’idée qu’ils se font de leur art, ou plus simplement de l’efficacité qu’ils espèrent. On regarde l’esthétique de l’art mais du coup on en rate la profondeur. On voit le travail effectué mais on ne se rend pas compte des déformations acquises à cause de ce travail. Il y a tant d’élèves qui répètent des quantités incroyables de fois le même exercice, la même technique espérant ainsi, en imitant le maître ou simplement le professeur, arriver à la maîtrise de leur art, alors qu’ils suivent la voie de la déformation sans s’en rendre compte. Il ne faut pas s’étonner du nombre d’accidents ou des incapacités qui en découlent. Combien ne peuvent plus pratiquer à cause d’un genou, d’un coude, d’un poignet, ou de leur dos alors qu’ils sont encore jeunes et pleins d’énergie ?

Noguchi haruchika. Taiheki
Noguchi Haruchika Sensei, fondateur du Seitai

Les Kamae dépendent du Taiheki

Le Seitai nous a apporté un instrument remarquable, l’étude des tendances corporelles que Noguchi Haruchika Senseï appelait Taiheki (体癖). C’est Tsuda Senseï qui en donne une première description, bien que sommaire, mais déjà c’était une révélation, lors de la parution de son livre Le Non-faire* au début des années soixante-dix. Il compléta ensuite cet enseignement dans les livres qui suivirent au cours des années, ne cessant de donner des exemples qui nous permettaient de mieux comprendre les Taiheki. La lecture des textes de Noguchi Senseï nous a permis elle aussi d’approfondir la connaissance des comportements humains et surtout de leurs relations au corps. La compréhension des mouvements du corps des individus permet de guider les débutants vers une meilleure posture, sans qu’ils se déforment. Comme il faudrait un livre entier pour expliquer cet enseignement pour qui n’est pas informé, je suis obligé de ne donner que quelques indications, sans entrer dans le détail.
La classification des Taiheki mise au point par Noguchi Senseï s’appuie sur le mouvement involontaire humain. Il ne s’agit pas d’une typologie qui permet de faire entrer les individus dans des petites cases, mais de dégager les tendances comportementales habituelles tout en tenant compte des interpénétrations qui peuvent exister entre celles-ci.
Ce classement comporte six groupes : chacun des cinq premiers est en relation avec une vertèbre lombaire, le dernier groupe étant plus en relation non avec la colonne vertébrale, mais avec un état général du corps. Chaque groupe est divisé selon l’aspect Yang ou Yin en deux sous-groupes ou types, dits « actif » et « passif ». Pour bien comprendre l’intérêt d’une telle étude, j’ai choisi quelques exemples qui à la lueur des Taiheki me semblent plus parlants que d’autres.

La posture taiheki
Régis Soavi. Trouver la posture juste dépend du corps de chacun.

Taiheki, le révélateur

Dans la classification, le premier groupe est aussi appelé « groupe vertical » et il est en relation avec la première lombaire. Son énergie a tendance à se polariser au cerveau.
Le type 1, par exemple, est extrêmement sûr de lui par rapport aux Kamae, il a une position très définitive, il est capable de l’expliquer à tout le monde, avec beaucoup de logique. Même si son expérience est mineure il a tout de suite une idée sur la chose et n’en démord pas. Ses talons ayant tendance à se décoller du sol du fait de la tension qu’il a aux cervicales, il développera par exemple une théorie comme quoi cela permet de sauter plus vite et plus loin en cas d’attaque et réfutera toute contradiction, jusqu’au moment où une autre idée surgira qui lui semblera plus brillante et plus judicieuse.
Le type 2 sait tout sur les Kamae de presque tous les arts martiaux, les origines historiques, la valeur de chacune et ses défauts majeurs, l’apport de chaque maître. Il connaît même des historiettes illustrant ses dires, c’est un puits de connaissance qui n’hésite pas à les compléter dès qu’il sent un manque quelque part dans son argumentation ou ses références.

Le deuxième groupe est appelé « groupe latéral » et il est en relation avec la deuxième lombaire. Son énergie a tendance à se polariser sur le système digestif.
Le type 3 est un bon vivant, lorsqu’il pratique les arts martiaux il choisit son club plus en fonction de l’ambiance que de l’efficacité de l’art enseigné, ou de la renommée du maître. Toutes ces histoires de postures, de gardes, ne l’intéressent que très peu, il a sa petite opinion là-dessus comme d’habitude, et il aime ou il n’aime pas, c’est-à-dire c’est commode ou non.
Le type 4 lui par contre est toujours très réservé, il est difficile de savoir ce qu’il pense. Affable, il donne rarement son opinion, même si un débat s’installe sur la valeur de différentes Kamae, il n’a pas d’opinion véritable, tout lui semble possible en fonction des circonstances. Il est plutôt dans le genre diplomate sans excès.

Le troisième groupe est appelé « groupe pulmonaire » ou « groupe avant-arrière » et il est en relation avec la cinquième lombaire. Son énergie a tendance à se polariser sur le système respiratoire.
Le type 5 n’aime pas discuter pour rien, une garde cela doit avoir un sens pratique, ou c’est efficace, ou ça ne l’est pas. Il faut vérifier, et si ça marche, aller de l’avant… L’esquive n’est pas vraiment son fort, il préfère les techniques en Omote plutôt que en Ura. De par sa tendance à s’appuyer sur la cinquième lombaire ses épaules se portent en avant et l’incitent à agir. Il est facilement combatif mais sait se préserver des issues de secours en cas de besoin.
Le type 6 a trop de tension aux épaules pour pouvoir agir de manière simple. Quand cette tension se relâche elle libère une énorme quantité d’énergie qui part dans tous les sens et que lui-même n’arrive pas à gérer. Face à lui aucune garde n’est possible, il est complètement ingérable et imprévisible au risque de se mettre lui-même en danger.

Le quatrième groupe est appelé « groupe torsion » et il est en relation avec la troisième lombaire. Son énergie a tendance à se polariser sur le système urinaire.
Certains Taiheki peuvent a priori sembler favorables à une bonne garde, comme c’est le cas du « groupe torsion » (type 7 ou 8) car pour se défendre ils adoptent instinctivement un genre de posture, plutôt de profil, les lombaires cambrées, un pied en avant etc. La posture peut sembler idéale, pour la pose ou sur une photo. Mais mis à part la précision du positionnement et les points d’appui, la capacité à se déplacer dépend évidemment et peut-être principalement du mental. Il y a une énorme différence, qui va changer toute la donne, entre une torsion de type 7 et celle de type 8. Pour simplifier je dirai que le type 7 veut gagner alors que le type 8 ne veut pas perdre. Toute la posture change, l’un s’apprête à bondir, l’autre à tenter d’esquiver. Qui plus est, les personnes du groupe torsion ont une agitation permanente qui dans ce cas se révèle néfaste. Agités, ils n’attendent qu’une seule chose : passer à l’action. L’attente leur est insupportable, n’y tenant plus, tout à coup ils se lancent, tant pis si ce n’est pas le bon moment.

Le cinquième groupe est appelé « groupe pelvien » ou « groupe bassin » et il est en relation avec la quatrième lombaire. Son énergie n’est pas polarisée vers une région du corps, c’est tout le corps qui à partir des hanches se tend et se relâche d’un seul coup.
Le type 9 est un exemple de la continuité, lorsqu’il pratique les arts martiaux, il tend à en faire son unique raison de vivre, la tendance de son bassin à la fermeture donne une grande force à son koshi qui lui facilite la tâche dans l’apprentissage, mais il a une prédisposition au perfectionnement qui peut parfois aller jusqu’à l’absurde. Il a un soucis du détail, et perfectionnera les Kamae jusqu’au plus petit élément, tant que la posture n’est pas parfaite de son point de vue, il est insatisfait, mais c’est justement cette insatisfaction qui, loin de le décourager, le pousse en avant. Rien ne lui est opposable, seule la satisfaction intérieure est sa référence. Il peut, comme O Senseï Morihei Ueshiba, ainsi que d’autres très grands maîtres, arriver à la conclusion que la position naturelle est la Kamae idéale car elle représente le dépassement de toutes les autres. Mais cette position naturelle est le fruit de ses nombreuses années de travail et d’entraînement et non une facilité théorique ou un relâchement.
Le type 10 quant à lui considère qu’une bonne garde est indispensable, que c’est une garantie de stabilité et que si on respectait les autres il n’y aurait pas de conflits. Son bassin ouvert en fait généralement quelqu’un de très accueillant, il possède une grande sensibilité et son intuition est redoutable. Sa posture ouverte l’empêche d’être agressif, il aura tendance à faire des techniques Ura qu’il réussit mieux et sa garde ira beaucoup plus dans le sens d’absorber l’attaque plutôt que de la repousser.

Les deux derniers types formant le dernier groupe sont en fait des états du corps, appelés « hypersensible et apathique ».
Le type 11 n’arrive pas à avoir une garde précise et définie, son hypersensibilité en fait un être perturbé qui ne parvient pas à avoir des points de repère. Sa garde est imprécise, voire brouillée ou brouillonne et presque toujours totalement inefficace. La peur a tendance à lui liquéfier les jambes. L’Aïkido peut être une excellente activité dans son cas, à condition que l’enseignant comprenne bien ses difficultés, et ne le brusque pas, afin de l’amener à une sensibilité normale.
Le type 12 lui, par contre, est un exemple de rigidité, il a une garde très physique souvent peu souple, il est capable d’encaisser tous les coups sans broncher. Son corps peut parfois présenter une laxité musculaire au niveau des articulations sans que sa rigidité n’en soit diminuée.

C’est en fonction des Taiheki que l’on peut comprendre l’inutilité de telle ou telle posture et donc de telle ou telle Kamae. Les points d’appui étant différents d’un individu à l’autre, les ressorts pour se déplacer ou simplement se mouvoir sont fondamentalement différents eux aussi. Il est donc inutile de proposer un exercice qui, s’il améliore la posture apparente, détruit la personne dans ses fondements, ou a minima risque de provoquer des déformations tant physiques que mentales.

Kamae et rigidification

Tsuda Senseï considérait que la rigidification et le relâchement des individus faisaient partie des grands travers induits par nos sociétés modernes, mais il n’ignorait pas que ces problèmes existaient bien avant, qu’ils sont inhérents à la société humaine. Dans son livre La Voie des dieux** il relate une anecdote sur les Kamae que j’ai trouvée une fois de plus très parlante. Elle est significative des risques que l’imagination peut faire encourir, même à des personnes dont c’était le métier comme les Samouraï  :

« La contraction involontaire se renforce à mesure que l’imagination se remplit de peur. La peur ne reste pas seulement dans la tête. Elle paralyse tout le corps. Surtout les poignets perdent de la souplesse, et les bras se désensibilisent. C’est ce qui est arrivé à deux samouraïs qui se battaient en duel, dont j’ai lu le récit quelque part. Ils tenaient le sabre à deux mains et se faisaient face, à plusieurs mètres de distance l’un de l’autre. À cette distance, ils étaient encore hors de danger, quoi qu’ils fassent, mais déjà leur visage était pâle. Probablement ils étaient trempés d’une sueur froide. Ils sont restés là, à la même distance, pour un certain temps. Finalement ils se sont rapprochés, il y en avait un qui gisait par terre et l’autre était debout. Le combat avait pris fin. Mais le vainqueur restait là, incapable de lâcher son sabre, car les doigts étaient crispés à la poignée. La contraction était telle qu’il lui était difficile de les assouplir. »

La concentration et l’attention ne doivent être relâchées en aucun cas.

Si l’on veut échapper à la rigidification que peuvent provoquer les gardes lorsqu’elles ne nous correspondent pas, ou que les contraintes qu’elles exigent nous déforment, il n’y a que le bon sens, et la recherche personnelle vers l’équilibre qui peuvent nous le permettre. Il n’y a pas de solution définitive pour tous les problèmes et pour toujours.

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« Taïheki, le révélateur  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°23) en janvier 2019

Notes :

* Itsuo Tsuda Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1973.
** Itsuo Tsuda La Voie des dieux, Le Courrier du Livre, 1982, p. 60.

Crédit photos
Régis Sirvent
Sara Rossetti

Ukemi : l’écoulement du ki

par Régis Soavi.

Ukemi, la chute dans notre art est plus qu’une libération, simple conséquence d’un acte. Elle est le Yin ou le Yang d’un ensemble, le Tao. Dans la pratique Tori dégage, à la fin de sa technique, une énergie Yang : si il ne veut pas blesser son partenaire, il le laisse absorber cette énergie et la retransmettre dans sa chute.

La respiration pendant la chute

Aïkido est un art sans perdant, un art dédié aux êtres humains, à l’intuition des humains, à leur capacité d’adaptation, et le dépassement par la chute, de la contradiction qu’avait apportée une technique, n’est rien d’autre que la capacité de s’adapter à celle-ci.
Ne pas apprendre au débutant à chuter serait lui créer un handicap dès le départ et risquer le découragement, ou donner corps à un esprit de rancune, voire de vengeance.
Il y a différentes attitudes chez les débutants, ceux qui se jettent à corps perdu au risque de se faire mal et ceux qui, parce qu’ils ont peur, se contractent au moment de chuter et qui évidemment si on les force, tombent mal et en subissent les conséquences douloureuses. Ma réponse à ce problème est la douceur et le temps…
Lorsqu’on est surpris par un bruit, un acte, la première réaction est d’inspirer, et de bloquer la respiration, c’est un fonctionnement réflexe et vital qui prépare la réponse et donc l’action. La surprise déclenche une série de processus biomécaniques totalement involontaires, il est déjà trop tard pour raisonner. C’est par l’expiration que viendra la solution au problème. Si il n’y a finalement pas de risque ou si la réaction est exagérée, et le risque mineur, on lâche le blocage et le souffle s’échappe de façon naturelle (le fameux ouf…) Si nous sommes en danger, qu’il soit grand ou petit, nous sommes prêts à l’action, à agir grâce au souffle, grâce à l’expiration. Les problèmes surviennent quand par exemple nous ne savons pas comment faire, quand la solution ne surgit pas de façon immédiate, on reste bloqué dans l’inspiration, les poumons pleins d’air, et dans l’incapacité de bouger. C’est la catastrophe ! C’est à peu près le même scénario qui se produit quand on est débutant, notre partenaire fait une technique et la réponse logique qui nous permettra de nous dégager, et donc de régler ce problème conflictuel, est l’Ukemi. Mais si on a peur de la chute, si on n’y est pas préparé techniquement grâce à de nombreuses roulades en avant et en arrière lentement et tout en douceur, on reste avec les poumons gonflés comme un ballon de football, et si la technique va jusqu’au bout, on se retrouve par terre avec plus ou moins de dégâts.
Le moindre mal étant de rebondir douloureusement, comme le dit ballon, sur les tatamis. Apprendre à lâcher dès que c’est indispensable, ne pas chuter avant par précaution, car c’est ce qui entrave la sensation de Tori, lui donne une fausse idée de la valeur de la technique et souvent de lui-même. Comprendre le moment juste pour expirer et arriver en douceur sur les tatamis sans air dans les poumons. Puis dans le cas des chutes claquées, quand on est plus avancé, il suffira d’expirer plus vite et de se laisser aller pour que le corps trouve de lui-même la bonne position pour se recevoir.

Formation à l’ancienne !

Ma propre formation à travers le Judo au début des années soixante dans la banlieue de Paris fut très différente. Jeunes collégiens, le Judo était pour nous une manière de dépenser notre énergie et de canaliser ce qui autrement finissait mal, c’est à dire en bagarre et autres combats de rue. L’entraînement deux fois par semaine passait par deux choses essentielles : le respect absolu envers notre professeur et l’apprentissage des chutes. C’était encore une époque où notre professeur enseignait le Judo « japonnais » sans catégories de poids. Même si Anton Gessing venait de remporter les jeux olympiques, lui se voulait traditionaliste. Les chutes étaient une des bases des cours, roulades avant, arrière, sur le côté, on passait quelques vingt minutes à s’y entraîner avant de faire les techniques, et parfois lorsqu’il ne nous trouvait pas assez concentrés, trop dispersés, il nous disait : « Retournez vos kimonos pour ne pas les salir » et nous sortions pour une série de chutes avant, dans la petite impasse pavée devant le dojo. Après cela nous n’avions plus peur des chutes, enfin, c’est à dire, ceux qui, voulaient encore continuer !
Le monde a changé, la société a évolué, les parents d’aujourd’hui accepteraient-ils de confier leurs progénitures à un tel « barbare », et puis il y a les règlements, les lois protectrices, les assurances.
Bob, c’était son nom, se sentait une responsabilité dans notre formation, et nous apprendre à chuter en toutes circonstances et sur tous les terrains faisait partie de ses valeurs et son devoir était de nous les retransmettre.
Les corps ont changé, à travers la nutrition, le manque d’exercice, l’intellectualisation à outrance, comment faire passer le message de la nécessité de l’apprentissage physique des chutes, alors que l’on n’en constatera les résultats que plusieurs années après. Quel en sera le bénéfice, quelle est sa rentabilité, tout est comptabilisé aujourd’hui, il n’y a pas de temps à perdre.
C’est la philosophie de l’Aïkido qui attire les nouveaux pratiquants, c’est donc grâce à cela que l’on pourra faire passer le message de cette nécessité.

Le dualisme

L’Aïkido, de par sa nature et surtout de par l’orientation que lui a donnée O Senseï Morihei Ueshiba, a une toute autre vision de la chute que la Boxe ou le Judo par exemple, où tomber c’est perdre. Pour qui le voit de l’extérieur, et c’est ce qui donne à tort un certain caractère à notre art, on a l’impression que Tori a gagné quand Uke chute sur les tatamis. Il est difficile d’admettre psychologiquement qu’il ne s’agit pas du tout de cela. La société ne nous donne que rarement d’autres exemples de comportement que ce dualisme manichéen « Ou tu gagnes ou tu perds ». Et il est logique de prime abord de ne pas comprendre, et de n’y voir que cela. Pour comprendre la chose de manière différente il faut pratiquer, et encore faut-il pratiquer avec à l’esprit une autre conception, qui ne peut être donnée que par l’enseignant. Itsuo Tsuda senseï donne un exemple de sa pédagogie dans son livre La Voie du dépouillement :
« Dans l’Aïkido, lorsqu’il y a écoulement du ki, de l’exécutant A vers l’objet B, l’adversaire C qui le tient au poignet est projeté dans la même direction. C est entraîné et rejoint le courant principal qui va de A vers B.
J’ai souvent utilisé cette mise en scène psychologique. C’est par exemple la formule « Je suis déjà là ». Lorsque l’adversaire saisit vos poignets et bloque votre mouvement, comme dans l’exercice de kokyu assis, on est enclin à penser qu’il s’agit d’un exercice de poussée. Si l’on pousse l’adversaire, il se produit immédiatement une résistance de la part de ce dernier. La poussée contre la poussée, on lutte. Cela devient une espèce de sumo assis.
Dans la formule « Je suis déjà là », il n’y a pas de lutte. On se déplace tout simplement. On pivote sur un genou pour faire demi-tour, l’adversaire est entraîné par cet écoulement du ki et se renverse sur le côté. Il s’en faut de très peu pour que cet exercice devienne une lutte. Sitôt qu’on y mêle l’idée de vainqueur et de vaincu, on fait des efforts exagérés pour obtenir le résultat, tout cela au détriment de l’harmonie d’ensemble. L’un pousse, l’autre résiste, en se baissant démesurément, et serrant les poignets pour empêcher la poussée. Une telle pratique ne servira au bénéfice ni de l’un ni de l’autre. L’idée est trop mécanique.
[…] L’idée de projection provoque la résistance. […] Oublier l’adversaire tout en sachant qu’il est là, ce n’est quand même pas facile. Plus on essaye d’oublier, plus on y pense. C’est la joie dans l’écoulement du ki qui me fait oublier tout. »*

Le déséquilibre est au service de l’équilibre

ukemiL’équilibre n’est surtout pas la rigidité, c’est pourquoi le fait de chuter comme suite à une technique peut parfaitement nous permettre de nous rééquilibrer. Il est nécessaire d’apprendre à bien chuter, non seulement pour permettre à Tori de ne pas avoir de crainte pour son partenaire, car il le connaît et sait à l’avance que ses capacités vont lui permettre de sortir de la situation aussi bien qu’un chat le fait dans des conditions difficiles. Mais aussi et tout simplement car grâce à la chute on se débarrasse des peurs que parfois nos propres parents ou grands parents nous ont inculquées avec leur « précautionnisme » du genre « Fais attention, tu vas tomber. » que suivait invariablement le « Tu vas te faire mal. » Cette imprégnation pavlovienne nous à souvent amenés à la rigidité et dans tous les cas à une certaine appréhension par rapport au fait de chuter, de tomber.
En français le mot chuter a évidemment une connotation négative, alors qu’en japonais la traduction la plus couramment admise du terme Ukemi donne « recevoir avec le corps », et là on comprend qu’il y a un monde de différence. Une fois de plus la langue nous montre que les concepts, les réactions, sont profondément différents, et souligne l’importance du message à transmettre aux personnes qui débutent en Aïkido. Sans être spécialement linguiste, ni même traducteur du japonais, la compréhension de notre art passe aussi par l’étude des civilisations orientales, leurs philosophies, leurs goûts artistiques, leurs codes. Il n’est, à mon sens, pas possible d’extraire l’Aïkido de son contexte, malgré sa valeur d’universalité, il faut aller chercher du coté de ses racines, et donc des textes anciens.
Une des bases de l’Aïkido se trouve dans la Chine ancienne, plus précisément dans le Taoïsme. Dans un entretien avec G. Erard, Kono senseï révèle un des secrets de l’Aïkido qui me parait essentiel bien que passablement oublié aujourd’hui : il avait demandé à O Senseï Morihei Ueshiba « « O Senseï, comment cela se fait-il que nous ne faisons pas la même chose que vous ? » O Senseï avait répondu en souriant ; « Je comprends le Yin et le Yang. Vous non ! » ».**

Projeter pour harmoniser

Tori, et c’est quelque chose de particulier à notre art, peut conduire la chute de son partenaire de manière à ce que celui-ci puisse profiter de l’action. Itsuo Tsuda nous parle de ce qu’il sentait lorsqu’il était projeté par O Senseï « Ce que je peux dire de ma propre expérience, c’est qu’avec Me Ueshiba, mon plaisir était tellement grand que j’avais toujours envie de redemander. Je n’ai jamais senti aucun effort de sa part. C’était tellement naturel que, non seulement je ne sentais aucune contrainte, mais je chutais sans le savoir. Je connais le déferlement des grandes vagues sur la plage qui emporte et culbute. Il y a certes un plaisir, mais avec Me Ueshiba c’était encore autre chose. Il y avait sérénité grandeur, Amour ».*** Il y a là une volonté, consciente ou non, d’harmoniser le corps du partenaire. Dans ce cas on peut parler de projection. C’est le cas de dire que l’Aïkido n’est plus dans la martialité mais dans l’harmonisation de l’humanité. Pour réaliser cela il est nécessaire d’avoir abandonné toute idée de supériorité, de puissance sur l’autre, ou encore toute attitude vindicative, et d’avoir le désir de donner un coup de main au partenaire pour lui permettre de se réaliser, sans qu’il ait besoin de remercier qui que ce soit. La fusion de sensibilité avec le partenaire est indispensable pour cela, c’est cette fusion qui nous guide, qui nous permet de connaître le niveau de notre partenaire et de lâcher au bon moment si c’est un débutant, ou de soutenir son corps si le moment est adéquat pour un dépassement, de lui permettre de chuter plus loin, plus vite, ou plus haut. Dans tous les cas le plaisir est au rendez-vous.

L’involontaire

Il n’est pas possible de calculer la direction de la chute, sa vitesse, sa puissance, ni même son angle d’atterrissage. Tout se passe au niveau de l’involontaire ou de l’inconscient si on préfère, mais de quel inconscient parle-t-on ? Il s’agit d’un inconscient débarrassé de ce qui l’encombrait, de ce qui l’empêchait d’être libre, c’est pourquoi O Senseï rappelait si souvent que l’Aïkido est un Misogi, pratiquer l’Aïkido c’est réaliser ce nettoyage du corps et de l’esprit. Quand on pratique de cette manière il n’y a pas d’accident au dojo, c’est la voie qu’avait adoptée Itsuo Tsuda senseï et les indications qu’il donnait nous conduisaient dans cette direction. Cela fait de son École une École particulière. D’autres voies sont non seulement possibles, mais correspondent même certainement plus, ou mieux, aux attentes de nombreux pratiquants. Je lis beaucoup d’articles dans des revues ou sur des blogs qui s’enorgueillissent de la violence ou de la capacité à résoudre les conflits par la violence et l’endurcissement, ce ne me semble pas être le chemin qu’indiquait O Senseï Morihei Ueshiba, ni les Maîtres que j’ai eu la chance de connaître, et en particulier Tsuda senseï, Noro senseï, Tamura senseï, Nocquet senseï, ou d’autres encore dans leurs interviews, comme Kono senseï.
L’Ukemi nous permet de mieux comprendre physiquement les principes qui gouvernent notre art, qui nous guident vers un dépassement de notre petit être, de notre petit mental, pour entrevoir quelque chose de plus grand que nous, faire corps avec la nature dont nous sommes un des éléments.

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« Ukemi : l’écoulement du ki  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°22) en octobre 2018

NOTES

* Itsuo Tsuda La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre p.163

** Guillaume Erard, Entretien avec Henry Kono : Yin et Yang, moteur de l’Aikido du fondateur, 22 avril 2008, www.guillaumeerard.fr

*** Itsuo Tsuda La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre p. 172

Sortir de l’ombre

Par Manon Soavi

J’ai découvert tardivement que j’étais « une fille ». Bien sûr je le savais, mais cela n’avait aucune importance, aucune incidence sur ma vie, sur mes relations et sur ma pratique de l’Aïkido. Je n’avais pas conscience, contrairement à la plupart des mes concitoyennes, d’être « une fille » avant d’être un « individu ». Ce qui explique en partie que j’ai grandi hors de ces schémas si omniprésents, c’est que je ne suis jamais allée à l’école.

Mes parents avaient choisi une voie différente, c’était une décision révolutionnaire, il s’agissait d’une insoumission à l’école « obligatoire » comme le relate Catherine Baker dans son livre(1)…Bien entendu ce formatage des femmes ne se fait pas qu’en milieu scolaire, mais aussi avec la famille, l’entourage, les médias et la culture en général. Dans la famille c’est toujours à une petite fille qu’on dit qu’elle est « si jolie, si mignonne ». Qu’il s’agisse d’un Keikogi de judo ou d’un tutu rose on l’habille comme une petite poupée. C’est tellement présent que, comme le nez au milieu de la figure, nous ne le voyons plus comme un problème. Quel mal y a-t-il à complimenter une petite fille, un bébé, sur ses habits, ses boucles ou son sourire ? Et bien parce que justement l’importance actuelle de la beauté et des apparences s’apprend dans la plus tendre enfance, et que cela va s’imprimer au fer rouge. C’est avec toutes ces remarques, ces jouets roses et ces sourires, qu’on apprend aux femmes futures leur rôle traditionnel : plaire, et prendre du plaisir à plaire. L’auteure Mona Chollet le décrit ainsi : « Les conséquences de cette aliénation [pour les femmes] sont loin de se limiter à une perte de temps, d’argent et d’énergie. La peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux attentes, la soumission aux jugements extérieurs, la certitude de ne jamais être assez bien pour mériter l’amour et l’attention des autres traduisent et amplifient tout à la fois une insécurité psychique et une auto-dévalorisation qui étendent leurs effets à tous les domaines de la vie des femmes. »(2)

Pour ma part, ayant échappé à cette situation dans ma petite enfance, je ne l’ai découverte qu’à l’adolescence, en prenant conscience avec effarement qu’on me voyait et me parlait avant tout comme à « une fille » ! Évidement cela a été insupportable et je me suis révoltée, comme bien d’autres femmes, contre ce traitement. Mais malheureusement personne n’échappe totalement à une culture, à une société, j’en fais partie et cela me touchait aussi. Bien entendu la situation des femmes occidentales ne peut pas se comparer avec celle d’autres pays où les femmes n’ont aucun droit. Néanmoins est-ce une raison pour ne pas évoluer encore ? Car si les femmes souffrent de cette situation, qu’elles-mêmes font perdurer en éduquant inlassablement leurs filles et fils à reproduire les mêmes schémas, c’est l’humanité dans son ensemble qui est perdante à ce déséquilibre. Si les hommes peuvent être perçus comme des « oppresseurs » je pense que ce sont les femmes qui ont les clefs pour sortir notre société de cette impasse. Cette phrase de Kobayashi Senseï(3) « La liberté s’exprime en bougeant là où c’est possible. » me soutient dans la pensée que c’est aux femmes d’exercer leur liberté. C’est à nous de ne pas reproduire éternellement cette histoire. Et c’est là, là précisément que, pour moi, le sujet rejoint celui de l’Aïkido.

Aïkido, une troisième voie

L’Aïkido peut être une réponse à cette impasse du « combattre ou se soumettre » que rencontrent les femmes. Car l’Aïkido est un art martial où il ne s’agit pas de combat. Peut-on oser le terme de Non-Art Martial ? Nombreux sont les maîtres et les grands experts qui le répètent (encore récemment Steve Magson, élève de Chiba Kazuo Senseï dans Aïkido Journal) : il est ridicule de poser la question de « l’efficacité » de l’aïkido en « combat réel ». Ça ne veut rien dire (ce qui ne veut pas dire qu’il faille faire n’importe quoi, bien sûr). Mais si un expert d’un haut niveau martial peut écrire cela sans qu’on mette en doute la valeur de ce qu’il fait en Aïkido, une femme qui dit la même chose sera immédiatement soupçonnée de ne pas être au niveau, de ne pas être assez capable. Pourtant le sujet concerne bien les femmes, car nous sommes confrontées de façon très aiguë à la question du combat en tant que situation dualiste. Même s’il s’agit non pas de se battre avec ses poings mais d’un combat social et culturel. De plus nous sommes dès notre naissance des potentielles victimes de violence. Peut-être y échapperons-nous, mais ce sera alors l’exception. Toutes les femmes vivent en se sachant victime un jour ou l’autre. Et quand nous voulons nous exprimer, exercer un métier, nous sommes encore obligées de prouver notre valeur, notre droit à être là où nous sommes, tout au long de notre vie. Et justement l’Aïkido sort complètement du cadre ! Il n’y aura ni vainqueur, ni vaincu. L’Aïkido c’est comme une autre dimension où nos valeurs n’ont plus cours. S’il est pratiqué d’une certaine façon cela peut être un outil pour pratiquer, d’être humain à être humain, sans distinction. Régis Soavi Senseï dit de l’Aïkido que « c’est une école de vie, une école qui éveille la vie de ceux qui le pratiquent. Loin d’être une corde de plus à notre arc, il est là pour remettre en cause les fausses idées et les subterfuges que nous propose notre société. »(4). Il me semble aussi que Cognard Senseï va dans le même sens quand il parle d’un rituel Aïki qui pourrait nous changer au point de dépasser l’histoire qui légitime la violence depuis des siècles. Il est dommage que les femmes ne s’emparent pas plus de cet outil, de cet art, pour sortir de leur soumission, sans singer les hommes de pouvoir, mais en prenant une troisième voie. Là où personne ne les attend.

Cette direction m’accompagne depuis mon enfance, évidemment en marchant hors du système scolaire mais aussi en pratiquant l’Aïkido depuis mes six ans. Je ne dis pas que j’arrive toujours à trouver le chemin, mais j’y travaille. Remettre quotidiennement sur le tapis l’entraînement à prendre une autre voie, à sortir des situations autrement. Je pratique donc avec comme maître mon propre père. C’est à la fois une chance et à la fois ce n’est pas facile. Je l’ai toujours vu devant moi, sur ce chemin. Cela fait longtemps qu’il marche, avant ma naissance déjà, j’ai parfois eu l’impression qu’il était un horizon indépassable en Aïkido. Avec bienveillance, mais avec une fermeté incroyable, il m’a guidée, m’a tenu la main, ne laissant rien passer mais laissant le temps travailler. Aujourd’hui je marche à coté de lui, j’enseigne moi aussi l’Aïkido…. et je mesure mieux ma chance. J’aimerais inciter d’autres femmes (sans exclure les hommes bien entendu) à pratiquer cet art dans l’état d’esprit que je connais, celui de l’École Itsuo Tsuda. Et à le pratiquer assez longtemps, car il faut du temps, on ne peut pas changer une culture en quelques années. On peut acquérir quelques techniques, un peu de confiance en soi peut-être. Mais pour vraiment s’orienter différemment il en faudra plus. Le premier pas est la pratique quotidienne, du moins régulière, qui nous ramène à nous-mêmes. Écrivant sur un sujet apparemment tout autre (la calligraphie), le sinologue J.-F. Billeter nous livre un témoignage d’une admirable clarté dont les propos s’éprouvent de la même manière avec la pratique de l’Aïkido :

« Dans le monde actuel, l’exercice nous ramène aussi à nous-mêmes en nous rendant le goût du geste gratuit. Dictée par des machines, notre activité quotidienne se réduit de plus en plus à des mouvements programmés, domestiqués, accomplis dans l’indifférence, sans participation de l’imagination, ni de la sensibilité. La pratique remédie à cette atrophie du geste en réveillant nos faculté engourdies. Elle nous rend le goût du jeu, elle rappelle à la vie des aptitudes qui, pour n’être pas immédiatement « utiles », n’en sont pas moins essentielles. Parce qu’il est le plus évolué des animaux, l’homme a besoin de plus de jeu que toute autre espèce pour assurer son équilibre. L’exercice modifie aussi notre perception du temps. Dans la vie de tous les jours, nous sommes sans cesse en train de remonter dans le passé et de nous projeter dans l’avenir, de sauter de l’un à l’autre sans pouvoir nous arrêter au moment présent. À cause de cela, nous sommes hantés par le sentiment que le temps nous échappe. En nous faisant coïncider avec nous-mêmes, l’exercice suspend au contraire la fuite du temps. Lorsque nous manions le pinceau, le moment présent semble se détacher de la chaîne qui le liait au passé et à l’avenir. Il absorbe en lui toute la durée. Il s’amplifie et se mue en un vaste espace de tranquillité. Il n’est plus soumis à l’écoulement du temps, mais entre en résonance avec les moments de même nature dont nous avons fait l’expérience hier, avant-hier et les jours précédents. Ces moments se mettent en enfilade, ils créent une autre continuité, une sorte de majestueuse avenue qui traverse le temps désordonné de nos occupations quotidiennes. Notre vie tend à se réorganiser autour de ce nouvel axe et l’incohérence de nos activités extérieures cesse de nous gêner. L’exercice quotidien remplit la fonction d’un rite. »(5)Manon Soavi Jo stage été femmes aikido

Retrouver la sensation

Mais pourquoi en sommes-nous là ? D’après Tsuda Senseï c’est la tendance du monde d’aujourd’hui qui tend à privilégier l’hypertrophie cérébrale et le volontarisme au mépris du vivant, il en disait : « Je ne refuse pas de comprendre le caractère essentiel de la civilisation occidentale : c’est un défi du cerveau humain à l’ordre du monde, un effort de volonté pour reculer les limites du possible. Qu’il s’agisse du développement industriel, de la médecine ou des Jeux olympiques, ce caractère prédomine. C’est une agression contre la nature. Homme superbe, il agit, pourtant sans le savoir, contre nature. La vie pâtit, en dépit de nos savoir et avoir accrus. »
C’est bien là aussi le problème. Nous nous coupons de nos sensations, de la sensation du vivant en nous. Et c’est aussi parce que les femmes ne sentent plus leurs besoins, leurs natures profondes, qu’elles se laissent embarquer dans des situations qui ne leur conviennent pas. Trop occupées à acquérir et à combattre, leur instinct qui devrait veiller à leur vie ne réagit plus. Il s’est atrophié. Même avec leurs bébés les femmes d’aujourd’hui peinent à sentir, à savoir quoi faire et font appel à la science et aux livres pour leurs dicter comment faire. Écouter son bébé et écouter son intuition, c’est dépassé, c’est archaïque ! Et puis après des siècles où être mère était le seul horizon des femmes respectables, aujourd’hui nous avons réussi le coup de force d’inverser l’injonction. Maintenant si on est « seulement » mère au foyer c’est minable ! Quel progrès !

Là aussi l’Aïkido nous remet en présence de nos sensations. On ne peut pas calculer un mouvement intellectuellement. Quand une attaque arrive il faut bouger, il est trop tard pour penser. Il faut sentir son partenaire pour pouvoir bouger de façon juste, adéquate. Bien souvent nous sommes (homme ou femme) comme la fameuse tasse trop pleine dont parle le Zen, qui déborde si on rajoute du thé. Nous sommes trop agités et trop plein de nous-mêmes pour percevoir l’autre. Ne parlons même pas de le comprendre ! C’est aussi le sens de Non-faire dont parlait Tsuda Senseï. Il faut du vide, il faut commencer par écouter. Les femmes les premières devraient commencer par s’écouter elle-mêmes. Écouter leur corps en Aïkido tous les jours est une réécriture de leur vécu. Réapprendre à se faire confiance, retrouver la confiance dans ce que leur dit leur corps. Hino Senseï fait le même constat, il parle d’humain devenu « insensible et incapable »(6). Il déplore le manque flagrant de perception de ce qui se passe chez l’autre. Qu’on lui saisisse le poignet ou qu’on discute avec lui, la sensation est coupée. L’intuition ne fonctionne plus. On se contente d’un « Salut, ça va ? – Oui, et toi ? », quelle superficialité ! Si on est sensible il suffit parfois d’un regard, d’une respiration pour sentir l’autre, savoir s’il est content ou triste, s’il est mal réveillé ou en pleine forme. Mais à force de rapports stéréotypés nous perdons de vue les vrais rapports humains. La encore des maîtres nous ont laissé des « poteaux indicateurs » pour renouer avec nous-mêmes. Tsuda Senseï parlait de l’intuition et de la véracité des rapports avec son enfant. Car si dans la recherche de sensations et d’expériences intenses certains pratiquants d’arts martiaux fantasment sur les Uchideshi des maîtres du passé, sur les expériences que l’on peut vivre sous une cascade glacée, sur la disponibilité totale pour le maître etc. il est une expérience extrême que peut traverser une femme, expérience de vie assez similaire à ce que raconte Noro Senseï qui fut Otomo auprès de Ueshiba Moriheï. Je peux en témoigner, cela ressemble tout à fait à ça : « S’il dort, il faut veiller sur son sommeil. S’il se réveille dans la nuit, il faut être prêt à répondre à ses besoins. S’il s’ennuie, vous devez le distraire. S’il tombe malade, il faut prendre soin de lui. Il est nécessaire de préparer son bain, ses repas et de tout débarrasser dès qu’il change d’activité. […] Il est question évidemment de s’adapter et même de devenir capable d’anticiper les désirs très précis afin de pouvoir demeurer nuit et jour, éveillé ou non, en harmonie totale. »(7) En harmonie totale avec qui ? Avec son nouveau-né bien sûr s’il s’agit d’une mère ou d’un père ! Mais pourquoi faire le choix d’un tel traitement ? Alors qu’il existe tellement de solutions pour nous soulager de la charge d’avoir un enfant. Cela ressemble à de l’esclavage ! Pourtant, pour ceux qui vivent cette expérience d’une communication sans parole, unique, avec un être humain, c’est un enseignement inestimable. C’est probablement la réalisation de cette état de fusion avec l’autre qui permettait la transmission véritable d’un maître, la transmission de l’esprit d’un art. Cette intensité de vie est recherchées par les pratiquants d’art martiaux ! Malheureusement quand c’est une femme qui le vit avec son bébé cela est relayé au rang de tâche domestique, faisable par n’importe quelle nounou mal payée. Tsuda Senseï parlait de l’enfance comme du seul domaine où l’on pouvaient encore faire une expérience aussi impossible. Il disait même que « savoir s’occuper du bébé [était] le summum des arts martiaux » ! Là encore, si les femmes en prenaient conscience, réaliseraient elles le potentiel de puissance cachée qu’elles ont ?. Cesserions-nous alors de chercher à égaler les hommes comme seule voie de réalisation ?Manon Soavi Iai - femmes aikido

Vivre dans ce monde, tout en étant dans un autre

Si le rôle de notre pratique est l’évolution humaine, je crois que le Dojo en est l’écrin. Un Dojo peut être un microcosme où l’on abandonne nos conventions sociales, même temporairement. Tsuda Senseï à travers ses livres et ses calligraphies nous incite à remettre en cause l’ordre établi, à creuser au-delà de l’organisation sociale. Si nous pratiquons dans une certaine direction, nous pouvons oublier avec qui nous pratiquons. Si, et seulement si, on laisse à la porte nos réflexes sociaux. C’est évidement très difficile au début de ne pas apporter tout son bagage. C’est tout autant difficile pour les hommes que pour les femmes d’oublier qui ils sont devenus dans ce monde pour se concentrer sur ce qu’ils sont à l’intérieur. Avant toutes les distinctions de sexe, de couleur, d’âge, de fortune, de culture etc. Chercher en nous cette humanité commune nous demande de passer par un acte volontaire de sortir des codes. Le Dojo, l’ambiance de sérénité et de concentration qui y règne (qui ne peut se retrouver dans un gymnase), le sentiment d’un dojo intangible, tout cela nous met dans un certain état. Le déroulé de la séance avec cette première partie de mouvements individuels qui ramène la respiration au centre, puis le travail avec un partenaire, l’harmonisation des respirations, l’attention à la sensation. Un ensemble qui permet que le dojo soit un peu « hors » du monde, qui nous incite à lâcher pour passer dans un autre état durant la pratique. Ivan Illich parle de cet état de conscience en disant : « Je ne veux rien entre toi et moi. [J’ai] peur des choses qui pourraient m’empêcher d’être en contact avec toi. »(8) Dans un dojo, on balaie ces choses, les conventions, les peurs, qui se mettent entre nous et l’autre. Il ne s’agit pas d’abandonner notre culture, non, simplement d’abandonner les manifestations de l’être social afin de nous retrouver les uns et les autres pour cheminer ensemble.

Pour cela, nous avons besoin que les femmes se réveillent et sortent de l’ombre.

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Un article de Manon Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°22) en octobre 2018

Notes :
1) C.Baker Les cahiers au feu Éd.Barrault, 1988
2) M.Chollet Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine Éd. La Découverte, p.8
3) A.Cognard Rituel et Symbole Dragon Magazine Spécial Aïkido n°19, janv. 2018, p. 22
4) R.Soavi Mémoire d’un Aïkidoka Dragon Magazine Spécial Aïkido n°19, janv. 2018, p. 60
5) J.F.Billeter Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements Éd.Allia, 2010, p. 164
6) H.Akira Don’t think, listen to the body! 2017, p. 226
7) P.Fissier Chroniques de Noro Masamichi Dragon Magazine Spécial Aïkido n°12 p.77
8) I.Illich Mythologie occidentale et critique du « capitalisme des biens non tangibles » Entretien avec Jean-Marie Domenach dans la série « Un certain regard » – 19/03/1972.

¿Es el Aikido un arte marcial?

Artículo de Régis Soavi

Esta pregunta parece ser recurrente en los dojos y divide a los que lo practican, a los profesores y también a los comentaristas de casi todas las escuelas. Ya que nadie logra encontrar una respuesta definitiva, se busca en la historia de las artes marciales, en las necesidades sociales, en la historia del origen de los seres humanos, en las ciencias cognitivas, etc. para que éstas aporten una respuesta que, mientras no resuelva el problema, permita justificar cada punto de vista.

El Aikijutsu, desde que dejo el sufijo “jutsu” para volverse un “dō”, se reconoció él mismo como un arte de la paz, una vía de la armonía como el Shodō (vía de la caligrafía) o el Kadō (vía de las flores). ¿Será que adoptando este término que significa el camino, la vía, el Aikido se ha vuelto un camino más fácil? ¿O que al contrario nos obliga a hacernos preguntas, a examinar nuestro propio recorrido, a hacer un esfuerzo de introspección? ¿Será que un arte de la paz es un arte de acomodarse, un arte débil, un arte de la aceptación, un arte en el que los estafadores pueden gozar fácilmente de una gran reputación?
Tenemos que reconocer que es un arte que tuvo que adaptarse a las nuevas realidades de nuestros tiempos. Sin embargo, ¿tenemos por ello que mantener la ilusión de una práctica de autodefensa fácil, accesible a todas y a todos, adaptada a todos los presupuestos y sin necesidad alguna de compromiso e inversión personal? ¿Realmente se puede creer o hacer creer que con una o dos horas por semana, incluso sin contar las vacaciones (muchas veces las escuelas están cerradas), uno se puede transformar en un gran guerrero o adquirir la sabiduría necesaria para resolver todos los problemas con calma, serenidad y carisma? ¿Será que por lo tanto hay que buscar la solución en la fuerza, el trabajo muscular y las artes violentas? Si existe una dirección, se encuentra en mi opinión, y a pesar de lo que acabo de decir, en el Aikido.

Una Escuela sin grados

Tsuda Itsuo nunca dio grado alguno a ninguno de sus alumnos y cuando alguien le preguntaba sobre este tema, solía decir “No existe un cinturón negro del vacío mental.”. Podemos decir que así cerraba la puerta a cualquier debate. Habiendo sido el interprete de Ō Sensei Ueshiba Morihei, de André Nocquet sensei durante su aprendizaje en Japón, sirvió después de intermediario a los extranjeros franceses o americanos que llegaban al Homu Dojo para iniciarse al Aikido. Traducir las preguntas de los alumnos y las respuestas del maestro, le permitió tener acceso a lo que subyace a la práctica. A lo que hacía de ella algo universal. A lo que hacía de ella un arte más allá de la pura marcialidad. Nos hablaba de la postura de Ō Sensei, de su increíble espontaneidad, de la profundidad de su mirada que parecía ir hacia la parte más profunda de su ser. Tsuda Itsuo nunca buscó imitar a su maestro ya que lo consideraba inimitable. Desde el inicio, se interesó a lo que animaba a este hombre increíble capaz a la vez de la dulzura más grande cómo de la mayor potencia.
Por esto, recién llegado a Francia, buscó transmitirnos lo que para él era esencial, el secreto del Aikido, la percepción concreta del ki. Lo que había descubierto y que resumía así en esta frase, la primera de su primer libro: “Desde el día que tuve la revelación del “ki”, del soplo (tenía en aquella época más de cuarenta años), nunca paró de crecer en mí el deseo de expresar lo que no se puede expresar, de comunicar lo que no se puede comunicar.”*
Durante diez años, recorrió Europa con el fin de permitirnos descubrir, a nosotros Occidentales, muchas veces cartesianos, dualistas, que existe otra dimensión de la vida y que esta dimensión no es esotérica pero exotérica como le gustaba decir.

Una Escuela particular

Las motivaciones que llevan a empezar esta práctica son evidentemente muy diferentes. Cuando pienso en las personas que practican en nuestra Escuela (la Escuela Itsuo Tsuda), muy pocas han llegado buscando la parte marcial. Muchas de ellas no vieron nada de marcial a primera vista, aunque en cada seminario suelo mostrar como las técnicas pueden ser eficientes mientras se hagan con precisión y peligrosas si se usan de manera violenta. La parte marcial resulta de la postura, de la respiración, de la capacidad de concentración, de la verdad del ataque. El aprendizaje necesita que se respete siempre el nivel de la persona con la cual uno practica y que se entrene con formas conocidas.
Sin embargo, el descubrimiento que se puede hacer trabajando las formas predefinidas va mucho más allá. Se trata de hacer fructificar otra cosa, de revelar lo que se encuentra en lo más profundo de los individuos, de liberarse de las limitaciones que el pasado y a veces el futuro ponen en nuestros gestos y en todos nuestros movimientos, ya sean físicos o mentales. Esto, lo tienen todos claro en nuestro dojo.
Una sesión empieza a las 6:45 de la mañana. El hecho de practicar tan temprano (en realidad Ō Sensei y Tsuda Sensei solían empezar siempre a las 6:30) no es por ascetismo ni tampoco disciplina. Algunos de los que practican llegan a las 6 cada mañana para compartir un café o un té, y aprovechar de este momento antes de la sesión (la pre-sesión), a veces igual de importante por los intercambios que se generan entre nosotros. Es un momento de placer, de intercambio respecto a la práctica y también a la vida cotidiana, que se comparte de manera muy concreta con los demás y no de manera virtual como nuestra sociedad tiende a proponernos.
Evidentemente todo esto puede parecer retrógrado o inútil, pero nos permite evitar caer en el ocio fácil y no favorece el clientelismo, aunque no vamos a decir que no existe, pero así se reduce y con el tiempo evoluciona. Todo ello porque los seres cambian, se transforman o más precisamente se vuelven a encontrar a ellos mismos y redescubren capacidades que no usaban, que muchas veces pensaban haber perdido o más sencillamente que habían olvidado.

Yin el femenino: entender

La mujeres son tan numerosas en nuestra Escuela que no respetamos la paridad de género. Los hombres son minoritarios, por poco, pero siempre lo han sido. No quisiera hablar en el nombre de las mujeres. ¿Pero qué hacer? No es que ellas formen un mundo a parte, desconocido para los hombres.
¡En realidad, para muchos, quizás sí!… Sin embargo, creo que para el hombre sería suficiente con mirar a su lado yin, sin tener miedo a ello, para volver a encontrar y entender lo que nos acerca y lo que nos diferencia. Será por una afinidad personal, una búsqueda que resulta de lo que viví en los eventos del mayo 68 y a esta eclosión de feminismo que se reveló en aquella época una vez más. O quizás sea simplemente porque tuve tres hijos que son hijas y ellas practican el Aikido, e independientemente de los motivos, el resultado ha sido que siempre he dejado a las mujeres su posición legítima en los dojos de nuestra Escuela. Tienen las mismas responsabilidades y evidentemente no hay diferencias de nivel, tanto para el estudio como para la enseñanza. Es realmente una pena tener que precisar este tipo de cosas pero desafortunadamente no son evidentes en este mundo.

Sin embargo las mujeres toman poco la palabra o mejor dicho escriben poco, en las revistas de artes marciales. Sería interesante poder leer artículos escritos por mujeres y hasta consagrar en la revista “Dragon magazine spécial Aikido” un espacio dedicado al punto de vista de las mujeres respecto a las artes marciales y al nuestro en particular. ¿Acaso ellas no tienen nada que opinar? ¿o será que el mundo masculino se toma todo el espacio?” ¿Quizás también estos debates respecto a la eficiencia del Aikido las aburren, ya que ellas buscan y muchas veces encuentran, me parece, otra dimensión o en todo caso algo más gracias a este arte? A este “algo más”, que es probablemente más cercano a la búsqueda de Ō Sensei, nos acerca Tsuda Itsuo sensei en las primeras páginas de su libro “La Vía del desprendimiento”:

“¿Acaso se imaginan al maestro Ueshiba como un hombre hecho totalmente de acero? Mi impresión ha sido, sin embargo, muy distinta respecto a él. Era un hombre sereno, capaz de concentrarse de manera extraordinaria, pero por otra parte muy abierto, de carcajadas sonoras, y tenía un sentido del humor inimitable. Tuve la oportunidad de tocarle el bíceps. Me quede estupefacto. Tenía la ternura de un recién nacido. Todo lo que uno puede imaginarse contrario al endurecimiento. Esto puede parecer curioso, pero su Aikido ideal era el de las chicas. Las chicas no son capaces, por su naturaleza física, de contraer los hombros tanto como los chicos. Su Aikido es por eso más fluido y más natural.”**

Yang el masculino: combatir

art martial

Nos educaron para competir desde nuestra primera infancia. El colegio, emulando esta realidad, tiende a ir en la misma dirección, y todo ello para prepararnos al mundo laboral. Nos enseñan que el mundo es duro y que tenemos a toda costa que ganarnos nuestro lugar bajo el sol, aprender a defendernos contra los otros ¿pero estamos realmente seguros de ello? ¿Nuestro deseo no tendería, él, a llevarnos en otra dirección? ¿Y qué hacemos para lograr este objetivo? ¿Puede ser el Aikido uno de estos instrumentos de revolución de las costumbres, de los hábitos? ¿Será que el tiene y que sobretodo nosotros tenemos que hacer el esfuerzo necesario para que las raíces del mal que están devorando a nuestras sociedades modernas se regeneren y vuelvan a sanarse? Hubo, en el pasado, ejemplos de sociedades en las que la competición no existía, o muy poco, en la manera que existe hoy; sociedades donde el sexismo estaba ausente, aunque no se pueda presentarlas como sociedades ideales. Leyendo escritos respecto al matriarcado en las islas Tobriand de ese gran antropólogo que fue Bronislaw Malinowski se pueden descubrir en su análisis caminos posibles, y hasta quizás remedios a estos problemas de civilización que tantas veces se han denunciado.

Tao, la unión: una vía para la realización del ser humano

La vía, por esencia y sin ser idealista, se justifica y toma todo su valor porque permite normalizar el terreno de los individuos. Para el que la sigue, regula sus tensiones, trae equilibrio, tranquiliza permitiendo una otra relación con la vida misma. ¿Acaso no será lo que tantas personas “civilizadas” están buscando desesperadamente y que se encuentra al fin y al cabo en la parte más profunda del ser humano?
La vía no es una religión, es precisamente lo que la diferencia de la religión que hace de ella un espacio de libertad dentro de las ideologías dominantes. El pensamiento al cual se puede acercar me parece ser más bien el agnosticismo, corriente filosófica poco conocida o más bien conocida de manera superficial, pero que permite integrar todas las escuelas. Hay numerosos rituales del Aikido que seguimos haciendo sin entender su verdadero origen (del cual se nutrió Ō Sensei) o a veces otros rituales que varios maestros encontraron gracias a prácticas antiguas como lo hizo el mismo Tamura sensei. Muchas veces han sido asociados a la religión mientras que en realidad, como se podría verificar, son las religiones las que han utilizado todos estos rituales antiguos, se han apropiado de ellos para usarlos como instrumentos al servicio de su propio poder, e incluso demasiadas veces se usan para dominar y esclavizar a los individuos.

Un medio: la práctica respiratoria

La primera parte en el Aikido de Ō Sensei Ueshiba Morihei, lejos de ser un calentamiento, consiste en movimientos en los cuales es fundamental volver a encontrar el sentido profundo. No es para satisfacer a el intelecto, ni tampoco por querer ser fundamentalistas, y menos aún para adquirir “poderes superiores” que seguimos haciéndola, sino para volver a encontrar el camino que había tomado Ō Sensei. Algunos ejercicios, como Funakogi undo (movimiento “del remero”) o Tama-no-hireburi (vibración del alma), tienen un gran valor, y cuando se hacen con la concentración y la presencia necesarias, pueden permitirnos sentir más allá del cuerpo físico, más allá de nuestra sensación tan limitada, para descubrir algo más grande, mucho más grande que nosotros. Estamos hablando de una naturaleza ilimitada de la cual participamos, en la cual estamos inmersos, que está fundamental e inextricablemente vinculada con nosotros y que sin embargo tenemos dificultades en alcanzar y a veces hasta sentir. Esta concepción, que hice mía, no se debe a una relación mística con el universo, sino más bien a una apertura psico-física a la cual muchos físicos modernos se acercaron con teorías para demostrarla. No es algo que se pueda aprender mirando un vídeo en Youtube ni tampoco leyendo libros de sabiduría del pasado, a pesar de su innegable importancia. Es algo que se descubre de manera puramente corporal, de manera absoluta e integralmente física, aunque se trate de lo físico ampliado a una dimensión inusual. Poco a poco todos los que practican Aikido, y que aceptan buscar en esta dirección, lo descubren. No es algo que dependa de la condición física, tampoco de la edad, y evidentemente tampoco del sexo o de un Pueblo.

La educación

Casi todos los psicólogos opinan que lo más importante que nos guiará cuando seamos adultos se sitúa en nuestra infancia y más precisamente en nuestra primera infancia. Tanto en las buenas experiencias como en las malas. Por lo tanto, es importante cuidar la educación para conservar lo más posible la naturaleza innata del niño. No se trata de dejarle hacer todo lo que quiera, para que se vuelva niño rey, o de volverse su esclavo. El mundo esta ahí a su alrededor y el niño necesita puntos de referencia. Pero muy rápidamente, a menudo al poco de nacer, a veces meses, se deja el bebe al cuidado de personas ajenas a la familia. ¿Que pasó con sus padres? Ya no reconoce la voz de su madre, su olor, su movimiento. Es el primer trauma y nos dicen “Se recuperará.”. Desafortunadamente no será el último, para nada. Después llega el jardín de infancia, la escuela primaria, el colegio y por fin el bachillerato antes de quizás la universidad, para al menos otros tres y hasta cuatro, cinco, seis años o aun más.
¿Pero qué podemos hacer con esto? “Así es la vida.” me dicen. Cada una de estas cajas en la cual el niño va a pasar su tiempo en el nombre de la educación, el aprendizaje, es una prisión mental. De los programas educativos, hasta la cultura de masas, ¿cuando le respetarán como un individuo lleno de esa imaginación que caracteriza a la infancia? Le enseñaran a obedecer y le enseñaran a hacer trampa. Le ensañaran a estar con los otros y aprenderá la competencia. Recibirá notas, llamaran esto emulación y este desastre psicológico lo vivirán tanto los primeros como los últimos de los alumnos.
¿En nombre de que ideología totalitaria se enseña a todos los jóvenes el miedo a la represión, la sumisión, la falta de responsabilidades y la desilusión? La sociedad moderna en los países ricos no nos propone nada nuevo: trabajo y ocio sólo son sinónimos del ideal romano de pan y juegos, la esclavitud antigua no es más que el trabajo asalariado de hoy. ¿Una esclavitud mejorada? Quizás… con una lobotomización increíble, sin duda garantizada por la publicidad incesante de todo tipo de cosas y su corolario: el consumismo de bienes tan inútiles como dañinos.
La práctica del Aikido para los niños y adolescentes es una ocasión para liberarse de los esquemas que propone el mundo que les rodea. Es gracias a la concentración exigidas por la técnica, una respiración calma y serena, el aspecto no competitivo, el respecto de la diferencia, que lograrán conservar, o si es necesario volver a encontrar, su fuerza interior. Una fuerza tranquila, no agresiva, pero llena y rica de imaginación y de deseo de hacer un mundo mejor.

Una filosofía práctica o, mejor dicho, una práctica filosófica.

La particularidad de la Escuela Itsuo Tsuda proviene del hecho de que se interesa más en la individualidad que en la difusión de un arte o de una sucesión de técnicas. No se trata de crear un individuo ideal, tampoco de guiar a nadie hacia algo en particular, hacia un modelo de vida, con un nivel determinado de bondad, de amabilidad o de sabiduría, de ponderación o exaltación, etc. Pero de despertar al ser humano y permitirle vivir plenamente en la aceptación de lo que él es en el mundo en el cual está viviendo, sin destruirlo. Este espíritu de apertura va a despertar la fuerza que pre-existe en cada uno de nosotros. Esta filosofía nos lleva hacia la independencia, la autonomía pero no hacia el aislamiento, al contrario, nos permite descubrir al Otro gracias a la comprensión de lo que es, y más allá de lo que quizás se haya vuelto. Todo este re-aprendizaje o más bien re-apropriación de uno mismo necesita tiempo, continuidad y sinceridad para darse cuenta de manera más clara la dirección hacia la cual queremos ir.

La superación, lo que hay detrás

Lo que me interesa hoy es lo que hay detrás o más bien lo que hay en lo profundo del Aikido. Cuando tomamos un tren, tenemos un objetivo, un destino; con el Aikido, es como si mientras avanzáramos el tren estuviera cambiando poco a poco de objetivo, como si el destino se volviera a la vez diferente y más preciso. Respecto al objetivo, se aleja a pesar de que pensábamos acercarnos a él. Aquí tenemos que tomar conciencia que el motivo de nuestro viaje está en el propio viaje, en los paisajes que vamos descubriendo, que se nos perfilan y revelan.

Notas:
* Traducción de “Le Non-Faire”, p 7, Tsuda Itsuo, Le Courrier du Livre, 1973.
** “La Vía del desprendimiento”, publicada en la editorial Eyras, p 155 (traducción en español de “La Voie du dépouillement”, Tsuda Itsuo, 1975, Le Courrier du Livre).

Au cœur du déplacement, l’involontaire

Par Régis Soavi 

« Si je dois donner un but à mon Aïkido, ce sera d’apprendre à nous asseoir,  à nous lever, à avancer et à reculer. » I.Tsuda

Déplacements : la coordination, la posture

Pour se déplacer correctement il est nécessaire d’être stable, et on ne résout pas des problèmes de stabilité par l’apprentissage. La stabilité doit naître de l’équilibre, qui lui-même naît du système involontaire. L’être humain a cette particularité de se tenir debout avec comme seuls points d’appui cette toute petite surface que sont ses deux pieds. Et s’il s’agissait seulement de se tenir immobile, encore passe, mais nous nous déplaçons, et qui plus est, nous sommes capables en même temps de parler, de réfléchir, de bouger les bras dans tous les sens ainsi que la tête ou les doigts, tout cela en étant parfaitement stables. La coordination musculaire involontaire s’occupe de tout. Si nous perdons l’équilibre sans pouvoir nous rattraper à quoi que ce soit, notre corps cherche par tous les moyens à récupérer l’équilibre perdu, et souvent il y parvient grâce au mouvement de la répartition du poids d’une jambe sur l’autre, en trouvant des points d’appui extrêmement précis, que nous aurions eu du mal à trouver à l’aide de notre seul système volontaire. Tsuda Itsuo raconte une anecdote personnelle sur son apprentissage de l’Aïkido qui me semble édifiante, dans son livre La Science du particulier.*Lire la suite

Mémoires d’un aïkidoka

Par Régis Soavi.

Parler à mes élèves des maîtres que j’ai connus fait évidemment partie de mon enseignement. Certains eurent une telle importance que je ne peux pas m’en débarrasser d’un coup du revers de la main et prétendre que je me suis fait tout seul. Les maîtres que j’ai connus ont laissé des traces qui m’ont formé et surtout ouvert à des domaines que j’ignorais, ou que parfois je soupçonnais sans pouvoir les atteindre.

Les Maîtres du passé : des maîtres de vie ?

Il m’a toujours semblé important de ne pas faire de ces maîtres des surhommes, des génies,  des dieux. J’ai toujours considéré que ces maîtres valaient beaucoup mieux que cela. Les idoles créent une illusion, nous endorment et appauvrissent les idolâtres, elles les empêchent de progresser, de prendre leur envol de leurs propres ailes. À cet égard Tsuda Senseï, lui qui est maintenant un maître du passé, écrivait dans son huitième livre La Voie des dieux :

« Maître Ueshiba a planté des poteaux indicateurs  »c’est par là », et je lui en suis très reconnaissant. Il a laissé d’excellentes carottes à manger que j’essaye d’assimiler, de digérer. Une fois digérées, ces carottes deviennent Tsuda qui est loin d’être excellent. Cela est inévitable. Mais il est nécessaire que les carottes ne restent pas carottes, sinon elles pourrissent toutes seules, sans utilité.
Il ne s’agit pas, pour moi, d’adorer, de déifier ou d’idolâtrer Maître Ueshiba. Comme tout le monde, il avait des qualités et des défauts. Il avait des capacités extraordinaires mais il avait des faiblesses, notamment vis-à-vis de ses élèves. Il se faisait avoir par eux à cause de considérations un peu trop humaines. »Lire la suite

L’esprit de l’Aïkido est dans la pratique

Par Régis Soavi.

« On a souvent tendance à considérer l’esprit d’un art comme un processus mental, une direction à prendre de manière consciente ou encore des règles à respecter. Tout cela parce qu’en Occident nous vivons dans un monde de séparation, de division. D’un côté il y a l’esprit, de l’autre le corps, d’un côté le conscient, de l’autre l’inconscient, c’est ce qui est censé faire de nous des êtres civilisés alors même que cette séparation engendre des conflits en nous. Des conflits qui sont renforcés par les systèmes d’interdiction mis en place pour protéger la société, pour nous protéger nous-mêmes contre nous-mêmes.

regis soavi meditation
La pratique de l’Aïkido nous entraîne vers la réunification de l’être humain.

Vers la réunification de l’être humain, voilà la Voie dans laquelle nous nous dirigeons par la pratique de l’Aïkido. Cette réunification est nécessaire dans un monde où l’humain est chosifié, où il devient à la fois un consommateur et une marchandise. Sans se rendre compte du chemin qu’il prend, le civilisé exécute la vie au lieu de la vivre. Cette société qui nous pousse à la consommation laisse peu de place au travail intérieur, elle nous pousse à chercher au- dehors ce qui se trouve au-dedans. À acheter ce que nous possédons déjà, à chercher des solutions à tous nos problèmes à l’extérieur de nous-mêmes, comme si d’autres avaient de meilleures solutions. Cela amène à une prise en charge de l’individu par les différents systèmes de protection à la fois sociaux, idéologiques, ou de santé, multipliant ainsi l’offre et créant un marché idéal pour les vendeurs de rêves de tout poil, charlatans, gourous et compagnie.
J’apprends aujourd’hui que l’on vient de créer une nouvelle pratique : « la Respirologie », et comme d’habitude abusée par le pouvoir des mots la clientèle va certainement affluer. Est-ce qu’au nom de la normalisation du corps et de l’esprit, de la remise en forme des personnes, nous devrions changer le nom de notre art par : « Aïkido Thérapie » ?

L’esprit de l’Aïkido ne peut s’enseigner

Je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il y a un esprit spécifique de l’Aïkido, mais plutôt que l’Aïkido doit être le reflet de quelque chose de beaucoup plus grand que nous petits êtres humains avons du mal à réaliser durant notre vie.
L’esprit d’un art ne peut s’enseigner, il s’agit plutôt d’une transmission, mais que serait un Aïkido sans esprit : une lutte, un combat, une sorte de bagarre sans queue ni tête. Il est tout à fait possible d’enseigner la technique sans rien transmettre de l’esprit, mais du coup, il s’agit de tout autre chose. Peut-être de la self-defense ou bien une technique de bien-être.
Comme dans tous les arts martiaux nous avons le Rei, le salut, qui évidemment en est l’expression la plus immédiatement visible, mais c’est dans la posture de l’enseignant que va se transmettre le plus important. Par posture j’entends un ensemble extrêmement complexe de signes qui seront repérables par les élèves : bien sûr l’aspect physique, la dynamique, la précision etc., mais aussi la manière de faire passer un message, l’attention accordée à chacun des pratiquants en fonction de milliers de facteurs que l’enseignant doit percevoir. C’est en développant son intuition que l’on peut avoir la plus grande et la plus fine des pédagogies, et ainsi apporter les éléments dont a besoin le pratiquant pour approfondir son art, pour mieux en comprendre les racines.

L’esprit de l’Aïkido ne s’apprend pas

L’esprit de l’Aïkido ne s’apprend pas, on le découvre, il ne nous change pas, il nous permet de retrouver nos racines humaines, de rejoindre ce qu’il y a de meilleur dans l’être humain.
« L’Aïkido est l’art d’apprendre profondément, l’art de se connaître soi-même. »*
Le désir du fondateur de l’Aïkido était de rapprocher les êtres humains, pour lui le monde était comme une grande famille : « En Aïkido, l’entraînement n’est pas fait pour devenir plus fort ou vaincre l’adversaire. Non. Il aide à avoir l’esprit de se mettre au centre de l’Univers et de contribuer à la paix mondiale, de faire que tous les êtres humains forment une grande famille. »*

Un hymne à la joie

O Senseï disait : « Toujours pratiquer l’Aïkido d’une manière vibrante et joyeuse. »*
On ne parle pas assez souvent de la joie, notre monde nous incite à la tristesse, à réagir avec violence aux événements, à critiquer les défaillances des systèmes, à voir les défauts des autres, à être compétitif. Mais tout cela finit par nous rendre grincheux, acerbe et gâche notre plaisir de vivre tout simplement.
La joie est une sensation que je considère comme sacrée. La joie de vivre, de se sentir pleinement vivant dans tout ce que l’on fait, ou ce que l’on ne fait pas. La joie nous permet de vivre ce que beaucoup considèrent comme des contraintes de manière complètement différente, de les considérer comme des opportunités qui nous permettent d’aller plus loin, d’approfondir ce que mon maître appelait la respiration.
La joie nous amène petit à petit vers la liberté intérieure, qui est la seule liberté qu’il vaille vraiment la peine de découvrir comme le raconte si bien le maître de Taï-chi-chuan Gu Meisheng (1926 – 2003) qui la découvrit dans les prisons chinoises à l’époque de Mao.
Elle nous permet de sortir des conventions que les différents systèmes nous imposent.

L’Aïkido est l’art d’apprendre profondément, l’art de se connaitre soi-même.

L’esprit de l’Aïkido, on le trouve dans la nature, non pas une nature extérieure à l’être humain mais l’humain faisant partie de la nature, étant lui-même nature.
« La pratique de l’Aïkido est un acte de foi, une croyance dans le pouvoir de la non-violence. Ce n’est pas un type de discipline rigide ou d’ascétisme vide. C’est une voie qui suit les principes de la nature, des principes qui doivent être appliqués à la vie quotidienne. L’Aïkido doit être pratiqué du moment où vous vous levez pour accueillir le jour jusqu’au moment où vous vous retirez pour la nuit. »*
Chaque matin commencer dans le calme du dojo par une méditation de quelque deux ou trois minutes afin de se recentrer, de se concentrer. Puis passer à la Pratique respiratoire, comme l’a appelée Tsuda Senseï, et que O Senseï Morihei Ueshiba faisait à chaque séance. On peut alors aborder la deuxième partie, la pratique avec un partenaire, le plaisir de la communication à travers la technique, la respiration Ka Mi et tout cela de très bonne heure alors que beaucoup de personnes au-dehors ont à peine émergé du sommeil.
Quand rien n’est programmé, quand on est vide de toute pensée, dans ces moments sublimes où la fusion se réalise avec le partenaire, alors on est dans l’esprit de l’Aïki.
Comme dans le Zen, il nous est proposé de vivre ici et maintenant, de ne pas être différents de ce que nous sommes, mais de regarder avec lucidité ce que nous sommes devenus.

La transmission de l’esprit

Pour comprendre l’esprit de l’Aïkido il faut, à mon avis, plonger dans le passé, non seulement du Japon mais aussi, et peut-être même surtout, de la Chine ancienne. Aller y chercher les penseurs, les philosophes, les poètes qui alimentèrent la réflexion et donnèrent du poids à la pensée orientale. C’est grâce à mon maître Tsuda Itsuo que j’ai creusé dans cette direction : non pas qu’il ait fait des cours de philosophie ou tenu des séminaires sur le sujet, lui qui ne parlait qu’avec parcimonie, mais par contre il nous a légué avec ses livres une réflexion sur l’Orient et l’Occident, créant un pont entre ces deux mondes qui semblaient antinomiques.
L’immense culture de ce maître, que j’ai eu la chance de connaître, m’avait à l’époque laissé pantois, mais petit à petit j’ai pu pénétrer dans la compréhension de son message, de son œuvre philosophique qui m’avaient nourri. Mais cet homme, que j’avais admiré, avait laissé aussi des traces que je voyais sans les comprendre, d’autres signes, comme les maîtres du Zen : il a laissé des calligraphies. Comme dans cet art que l’on appelle aujourd’hui le Zenga il nous a transmis un enseignement à travers les idéogrammes, les sentences de Tchouang-tseu, Lao-tseu, Lin-tsi, Bai Juyi ou des proverbes populaires. Chacune de ces calligraphies nous fait découvrir une histoire, un texte, un art, qui justement nous permet d’aller plus loin dans la compréhension de cet esprit qui sous-tend notre pratique.

Réveiller la force intérieure

« Il y a des forces en nous, mais elles restent latentes, en sommeil. Il faut les éveiller, les activer. » écrivait Nocquet Senseï dans un article paru en 1987. Cette phrase fait écho pour moi à la calligraphie de Tsuda Senseï « le dragon sort de l’étang où il demeurait endormi, le talent transparaît ». Dans les deux cas ces maîtres parlaient du ki et nous incitent à chercher dans cette direction.
Sans la sensation concrète du ki nous passons à coté de l’essentiel. Comment parler de l’esprit de l’Aïkido sans en faire une suite de règles à observer sinon en suivant, en retrouvant les fondements de l’être humain. Notre société moderne industrielle nous facilite tellement la vie que nous ne bougeons plus, nous nous déplaçons trop facilement, nous n’avons dans les villes qu’à faire quelques mètres pour nous nourrir au lieu de courir, de chasser ou de cultiver. L’Aïkido permet de dépenser cette énergie en excès qui sinon nous rend malade. Mais il ne s’agit pas seulement de l’aspect physique, moteur, c’est tout notre corps qui a besoin de se retrouver, de se normaliser. Notre esprit surchargé d’informations inutiles a lui aussi besoin de se reposer, de trouver la paix au milieu de l’agitation qui nous entoure.

L’esprit de l’Aïkido est l’Aïkido

L’esprit de l’Aïkido se trouve tout simplement dans la pratique et petit à petit on le découvre. Et c’est une réelle jouissance que cette découverte. Les personnes qui débutent, quand elles prennent conscience de son importance, entrent pleinement dans cet art qui est le nôtre. Souvent c’est à ce moment que commencent les difficultés pour expliquer ce que nous faisons. On a envie d’en parler, d’inviter des amis à venir participer au moins à une séance.
On essaye de faire comprendre ce que l’on ressent. Les autres constatent notre enthousiasme mais n’arrivent pas à comprendre de quoi il s’agit. Et les réponses que l’on reçoit à nos explications, à ce que nous essayons de faire passer sont souvent plutôt décevantes. Elles peuvent aller de : « Ah oui moi aussi j’ai fait du Yoga l’année dernière pendant mes vacances au club Med. Mais j’ai pas le temps de faire un truc comme ça tu comprends, j’ai vraiment pas le temps. » Jusqu’à : « Oui ton truc c’est sympa mais ça prend la tête, moi tu sais, je fais de la self-defense, californo-australienne, et c’est vraiment efficace… ». Passer d’un monde à un autre demande d’être prêt, d’être prêt à découvrir tout simplement ce que l’on ne connaît pas encore, mais que l’on pressent. On commence à pratiquer parce qu’on a lu un livre, un article, et qu’on a été choqué, on s’est dit : « Bizarre ce type, mais j’aime bien ce qu’il raconte, j’aime bien cet esprit, il est proche de moi, proche de ce que je pense ».

Un art pour la normalisation de l’individu

C’est bien souvent l’esprit de la pratique qui nous fait continuer pendant de nombreuses années, et rarement les prouesses physiques ou techniques, qui de toute façon seront limitées par l’âge. La seule chose qui n’ait pas d’âge c’est le ki, l’attention, la respiration comme l’appelait Tsuda Senseï. Celle-ci peut s’approfondir sans limite aucune, et c’est pour cela qu’il y a eu des grands maîtres.
Si on éveille sa sensibilité, si la continuité est là, et si on est bien conduit ; si l’enseignement ne se limite pas à la surface mais nous permet de creuser, d’ouvrir par nous-mêmes des portes que nous ne soupçonnions pas, alors tout est possible. Quand je dis tout est possible, je veux dire que chacun devient responsable de lui-même, de sa vie, de la qualité de sa vie.
Comme le dit Yamaoka Tesshū : « L’unité du corps avec l’esprit peut tout faire. Si un escargot veut faire l’ascension du mont Fuji, alors il réussira. »
Ne pas chercher la réputation, ne pas chercher à devenir mais plutôt à être grâce à la réalisation personnelle. Apaiser les tensions internes, unifier le corps et l’esprit, qui bien souvent travaillent à contre-sens, quand ils ne travaillent pas l’un contre l’autre. Voilà le sens profond de la recherche que nous pouvons faire dans la pratique des arts martiaux. »

Article de Régis Soavi sur l’esprit de l’aïkido publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°18)  octobre 2017

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Notes

* Citations extraites du livre L’art de la paix : Enseignements du fondateur de l’Aïkido Entretiens et écrits de Morihei Ueshiba regroupés par John Stevens, Guy Trédaniel Éditeur, 2000 https://www.decitre.fr/livres/l-art-de-la-paix-9782844451675.html

Aïkido : une évolution de l’être

Par Régis Soavi.

« L’Aïkido est un instrument de mon évolution, c’est lui qui m’a fait évoluer, je n’ai eu qu’à suivre avec opiniâtreté ce chemin qui s’ouvrait devant moi, qui s’ouvrait à l’intérieur de moi.

Comme de nombreuses personnes je suis venu à cette pratique pour sa martialité. Mais sa beauté, ainsi que l’esthétique de ses mouvements m’ont très vite fasciné, et cela déjà avec mon premier professeur Maroteaux Senseï. Puis, quand j’ai eu l’occasion de voir Noro Masamichi Senseï ainsi que Tamura Nobuyoshi Senseï, j’ai eu la confirmation de ce que j’avais pressenti : l’Aïkido c’était tout autre chose que ce que je connaissais.
J’arrivais du monde du Judo, avec les images qui nous avaient été transmises, comme par exemple celle de la branche de cerisier qui se couvre de neige et qui subitement la laisse s’écouler et se redresse. J’avais déjà traversé les idées qu’avait véhiculées le début du siècle et les années cinquante d’un « Jiu jitsu japonais qui transforme un petit homme malingre en monstre d’efficacité ».

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Transcender l’espace et le temps

Par Régis Soavi.

Tous les aïkidoka ont déjà entendu parler de Ma aï car c’est une des bases de notre pratique. Mais en parler et la vivre sont malheureusement des choses très différentes. Comme elle est connue dans tous les arts martiaux, il est facile d’en trouver quantités de références.
On peut concevoir intellectuellement cette notion, on peut écrire sur elle et développer tout un discours, mais « Rien ne vaut le vécu » comme nous le répétait si souvent mon maître Tsuda Itsuo.
Je vais donc essayer d’expliquer l’inexplicable à travers des exemples ou des situations concrètes.Lire la suite

Le ki, une dimension à part entière

Par Régis Soavi

« Le Ki appartient au domaine du sentir et non à celui du savoir ». Itsuo Tsuda

Dès qu’on parle du ki on passe pour un mystique, une espèce d’hurluberlu : « Ce n’est pas scientifique, aucun instrument, aucune machine n’est capable de prouver, de démontrer que le ki existe ». Je suis parfaitement d’accord. Effectivement si on considère le ki comme une énergie surpuissante, une sorte de magie capable de projeter des personnes à distance ou de tuer seulement grâce à un cri, comme on le croyait avec le kiai, on risque de s’attendre à des miracles et d’être très vite déçu.Ki une dimension a part entiere

Le ki une philosophie orientale ?

Quelle est cette philosophie « orientale » à laquelle nous n’aurions pas accès ? Existe-t-il un domaine spécifique réservé à quelques adeptes, à quelques disciples triés sur le volet, ou bien cette connaissance est-elle à la portée de tous, et qui plus est, sans se compliquer la vie. Je veux dire en menant une vie normale, sans faire partie d’une élite ayant eu accès à des connaissances secrètes, sans avoir des pratiques spéciales, cachées et distribuées au compte gouttes, mais plus simplement en ayant un travail, des enfants etc. Quand on pratique l’Aïkido, évidemment on est dans une recherche tant philosophique que pratique, mais c’est une recherche « exotérique » et non « ésotérique ».
Itsuo Tsuda a écrit neuf livres, créant ainsi un pont entre l’Orient et l’Occident pour nous permettre de mieux comprendre l’enseignement des maîtres japonais et chinois, pour le rendre plus concret, plus simple et accessible à tous. Il n’est pas nécessaire d’être oriental pour comprendre, sentir de quoi il s’agit. Mais il est vrai que dans le monde où nous vivons il va falloir faire un petit effort. Sortir de nos habitudes de comportement, de nos références. Avoir un autre type d’attention, un autre type de concentration. Il ne s’agit pas de repartir de zéro mais de s’orienter différemment, de conduire notre attention (notre ki) d’une autre manière.
Déjà nous devons nous débarrasser de l’idée, très cartésienne, selon laquelle le ki serait une seule et même chose, alors qu’il est multiple. Admettre aussi que notre corps est capable de sentir des choses que l’on aurait du mal à expliquer rationnellement, mais qui font partie de notre vie quotidienne, comme la sympathie, l’antipathie, l’empathie. Les sciences cognitives tentent à coup de neurones miroirs et autres procédés de décortiquer tout ça, mais cela n’explique pas tout, et même parfois ça complique les choses.
De toute façon à chaque situation il y a une réponse, mais on ne peux pas analyser tout ce que l’on fait à chaque instant en fonction du passé, du présent, du futur, de la politique ou de la météo. Les réponses surgissent indépendamment de la réflexion, elles surgissent spontanément de notre involontaire, que ces réponses soient bonnes ou mauvaises, l’analyse nous le dira après coup.

Le ki en Occident

L’Occident connaissait le ki par le passé, on l’appelait pneuma, spiritus, prana, ou tout simplement souffle vital. Aujourd’hui cela semble bien désuet. Le Japon a gardé un usage très simple de ce mot que l’on peut retrouver dans une multitude d’expressions, que je cite plus loin, en reprenant un passage d’un livre de mon Maître.
Mais dans l’Aïkido qu’est-ce que le ki ?
Si une École peut et doit parler du ki, c’est bien l’École Itsuo Tsuda, et cela évidemment sans prétendre à l’exclusivité, mais simplement peut-être parce que mon Maître avait basé tout son enseignement sur le ki, qu’il avait traduit par respiration. C’est pourquoi il parlait d’une « École de la respiration » : « Par le mot respiration, je ne parle pas d’une simple opération bio-chimique de combinaison oxygène-hémoglobine. La respiration, c’est à la fois vitalité, action, amour, esprit de communion, intuition, prémonition, mouvement. »*
L’Aïkido n’est pas un art de combat, ni même de self défense. Ce que j’ai découvert avec mon Maître, c’est l’importance de la coordination de la respiration avec mon partenaire, comme moyen de réaliser la fusion de sensibilité quelle que soit la situation. Itsuo Tsuda nous expliquait à travers ses textes ce que lui avait transmis son Maître Morihei Ueshiba. Pour nous le transmettre de manière plus concrète, pendant ce qu’il appelait « la première partie » – la pratique solitaire, qu’on appellerait aujourd’hui Taizo – au moment de l’inspiration, il prononçait KA, et à l’expiration MI. Certaines fois il nous expliquait : « KA est le radical de Feu Kasai en japonais, et MI le radical de l’Eau Mizu ». L’alternance de l’inspire et de l’expire, leur union, crée Kami que l’on peut traduire par le divin.  « Mais attention, nous disait-il, il ne s’agit pas du dieu des chrétiens ni même de celui d’une quelconque religion mais, si vous avez besoin de références, on peut dire que c’est dieu l’univers, dieu la nature, ou tout simplement la vie ».
Il y avait au dojo un dessin exécuté à l’encre de chine et tracé par Maître Ueshiba comportant quatorze formes très simples que nous appelions Futomani car O Senseï avait dit qu’il lui avait été dicté par Ame-no-Minaka-nushi : le Centre céleste. Itsuo Tsuda en donne l’explication dans son livre Le dialogue du silence*. Grâce à cela j’ai mieux compris les directions que prenait le ki lorsqu’il avait une forme.

Dessin exécuté par Maître Ueshiba
Dessin exécuté par Maître Ueshiba

Renouer, retrouver les liens avec ce qui préexiste au plus profond de nous

Le fondateur parlait de Haku no budo et de Kon no budo : kon étant l’âme essentielle qui ne doit pas être étouffée, mais disait-il, on ne doit pas négliger l’âme haku qui assure l’unité de l’être physique.
Une fois encore on parle de l’unité.
Si notre pratique s’intitule Aï ki do : « voie d’unification du ki », c’est bien que ce mot ki a un sens.
La pratique concrète nous permettra de le comprendre, mieux que les longs discours. Et pourtant il faut tenter d’expliquer, tenter de faire passer ce message si important, car sans cela notre art risque fort de devenir un combat « Que le plus fort, le plus habile ou encore le plus malin gagne », ou bien une danse ésotérique, mystique, élitiste, voire sectaire.
Et pourtant nous connaissons bien le ki, nous le sentons à distance. Par exemple quand on se promène dans une petite rue la nuit, et que tout à coup on sent une présence, on sent un regard dans notre dos et pourtant il n’y a personne ! Quant soudain on remarque, sur un toit avoisinant, un chat qui nous regarde. Un chat tout simplement, ou un rideau qui se rabat subrepticement. Le regard est porteur d’un ki très fort que tout le monde peut sentir, même de dos.

Une des pratiques de Seitai do appelée Yuki consiste à poser les mains sur le dos d’un partenaire et à faire circuler le ki. Il ne s’agit aucunement de faire l’imposition des mains pour guérir quelqu’un qui à priori n’est pas malade, mais d’accepter de visualiser la circulation du ki, cette fois comme un fluide, comme de l’eau qui coule. Au début on ne sent rien ou peu de chose de la part de l’un comme de l’autre. Mais là encore, petit à petit on découvre le monde de la sensation. On peut dire que c’est une dimension à part entière dans la plus grande simplicité. C’est simple, c’est gratuit, ce n’est lié à aucune religion, on peut le faire à tout âge et quant on commence à sentir cette circulation du ki, la pratique de l’Aïkido devient tellement plus facile. L’exercice de kokyu ho par exemple, ne peux pas se faire sans le kokyu, donc sans le ki, à moins de devenir un exercice de force musculaire, une façon de vaincre un adversaire.
Je n’aurais jamais pu découvrir l’Aïkido que mon Maître enseignait si je n’avais pas volontairement et avec opiniâtreté cherché dans cette direction. Dans la recherche sensitive, à travers tous les aspects de la vie quotidienne pour comprendre, sentir, et étendre cette compréhension sans jamais abandonner.

Ambiance

Le ki est aussi ambiance, par conséquent, pour pratiquer il y a besoin d’un lieu qui permette la circulation du ki entre les personnes. Ce lieu, le dojo, doit à mon avis, chaque fois que cela est possible, être « dédié » à une pratique, une École. Itsuo Tsuda considérait que en entrant dans le dojo on se sacralisait, et c’est pourquoi on saluait en montant sur les tatamis. Ce n’est pas un lieu triste où les gens « doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »* L’ambiance du dojo n’a rien à voir avec celle d’un club ou avec celle d’une salle multi-sports qu’on loue quelques heures par semaine et qui est utilisée, pour cause de rentabilité, par différents groupes n’ayant rien à voir entre eux. Le genre de local, de gymnase où l’on passe, on s’entraîne, puis une douche et ciao ; au mieux une bière au bistrot du coin histoire d’échanger un peu les uns avec les autres. Quand on connaît le ki, quand on commence à le sentir et surtout quand on veut découvrir ce qui se cache derrière ce mot, un lieu comme le dojo c’est vraiment tout autre chose. Imaginez un endroit calme dans un petit passage parisien au fond du vingtième arrondissement. Vous traversez un petit jardin et au premier étage d’un bâtiment très simple s’ouvre « Le Dojo ».

Dojo
Dojo

Vous y venez tous les jours si vous voulez, car chaque matin il y a une séance à sept heure moins le quart : vous êtes chez vous. Vous avez votre kimono sur un cintre dans les vestiaires, la séance dure à peu près une heure, puis vous prenez un petit déjeuner avec vos partenaires dans l’espace attenant, ou vous partez précipitamment au travail. Le samedi et le dimanche grasse matinée, séances à huit heure.
Expliquer le ki est une chose difficile c’est pourquoi seule l’expérience nous le fait découvrir. Et pour cela il faut y mettre les conditions qui permettent cette découverte. Le dojo fait partie des éléments qui facilitent grandement la recherche dans cette direction. Renouer des circuits, mais aussi dénouer ces liens qui nous enserrent et obscurcissent notre vision du monde

Petit à petit le travail va se faire, les nœuds vont se dénouer, et si nous acceptons qu’ils se dénouent on peut dire que le ki recommence à circuler plus librement. Il circule à ce moment là en tant qu’énergie vitale, il est possible de le sentir, de le visualiser, de le rendre en quelque sorte conscient. Car des tensions inutiles, qui n’arrivent pas à se libérer, rigidifient notre corps. Pour rendre la chose la plus claire possible, on pourrait dire que c’est à peu près comme si un tuyau d’arrosage était bouché. Il risque d’éclater en amont. La rigidification du corps oblige celui-ci à réagir pour sa propre survie. Il se produit alors des réactions inconscientes qui agissent au niveau du système involontaire. Pour éviter ces blocages, surviennent de micro fuites de cette énergie vitale et même parfois des fuites plus importantes, par exemple dans les bras, au niveau du koshi et principalement aux articulations. La conséquence immédiate est que les personnes n’arrivent plus à pratiquer avec fluidité et c’est la force qui compense le manque, on raidit des parties du corps qui se mettent à réagir comme autant de pansements ou de plâtres pour empêcher ces déperditions de la force vitale. C’est pourquoi il est si important de travailler sur le fait de sentir le ki, de le faire circuler. Au début c’est la visualisation qui nous le permet, mais au fur et à mesure qu’on approfondit la respiration (la sensation, la sensibilité au ki), si on reste concentré sur une pratique souple, si on se vide l’esprit, on peut découvrir, voir, sentir la direction du ki, sa circulation. Cette connaissance nous permet de l’utiliser et la pratique de l’Aïkido devient facile. On peut commencer à pratiquer la non résistance : Le non faire.

La sensibilité naturelle des femmes au ki

Les femmes ont généralement plus de sensibilité par rapport au ki ou, plus exactement, elles la conservent plus, si elles ne se déforment pas trop pour se défendre dans ce monde d’hommes où tout est régi suivant les critères et les besoins de la masculinité, de l’image de la femme qui est transmise et de l’économie. Leur sensibilité vient du besoin de conserver à leur corps la souplesse pour pouvoir accoucher de façon naturelle et s’occuper des nouveaux-nés. C’est une souplesse qui ne s’acquière pas dans les salles de sport, de musculation ou de fitness, c’est plutôt une tendresse, une douceur qui saura au besoin être ferme et sans aucune mollesse quand ce sera nécessaire. Le nouveau-né a besoin de toute notre attention mais il ne parle pas encore. Il ne peut pas dire : « j’ai faim, j’ai soif ou je suis fatigué », ou encore « maman tu est trop nerveuse, calme toi, et dis à papa de parler moins fort, cela me fait peur ».2011-07-20 at 08-21-28

Grâce à leur sensibilité naturelle, elles sentent les besoins de l’enfant, elles ont l’intuition de ce qu’il faut faire et le ki passe entre la mère et l’enfant. Quant le père, toujours très rationnel, ne comprend pas, la mère sent et du coup elle sait. Même si elle n’est pas mère, même si elle est une jeune femme sans aucune expérience, c’est le corps qui réagit, c’est lui qui a cette sensibilité naturelle au ki et c’est pourquoi, je pense, il y a tant de femmes dans notre École. C’est parce que le ki est au centre de notre pratique, que rien ne saurait se faire sans lui. Nous mettons notre sensibilité dans cette direction et ainsi on peut voir le monde et les personnes non plus seulement au niveau des apparences mais bien plus loin, dans leur profondeur, ce qu’il y a derrière la forme, ce qui la structure, ou ce qui la conduit.

Voici quelques exemples que donnait Itsuo Tsuda, extraits du livre Le Non-faire :

« La chose la plus difficile à comprendre dans la langue japonaise, c’est le mot « ki ».  En effet, si les Japonais l’utilisent des centaines et des centaines de fois par jour, sans y réfléchir, il est pratiquement, et je dirais aussi théoriquement, impossible d’en trouver un équivalent dans les langues européennes.
Si le mot, pris isolément, reste intraduisible en français, il n’est toutefois pas impossible de traduire les expressions courantes dans lesquelles il se trouve incorporé. Je vais citer quelques exemples :
ki ga chiisai : mot à mot, son ki est petit. Il se fait trop de souci pour rien.
ki ga ôkii : son ki est grand. Il ne se fait pas de souci pour des petites choses.
… ki ga shinai : je n’ai pas de ki pour… Je n’en ai pas envie. Ou, cela me dépasse.
… ki ga suru : il fait du ki pour… J’ai le flair, le pressentiment, je sens intuitivement…
waru-gi wa nai : il n’a pas de mauvais ki, il n’est pas méchant, n’a pas de mauvaises intentions.
ki-mochi ga ii : l’état du ki est bon ; je me sens bien.
ki ni naru : cela attire mon ki, je n’arrive pas à dégager mon esprit de cette idée. Quelque chose de bizarre, d’anormal arrête mon attention, malgré moi.
ki ga au : notre ki coïncide, nous sommes sur la même longueur d’ondes.
ki o komeru : concentrer le ki. Pour la question de concentration, je n’ai vu nulle part ailleurs d’exemple aussi hautement porté qu’au Japon.
ki-mochi no mondai : c’est conditionné par l’état du ki. Ce n’est pas l’objet, le résultat tangible, mais c’est le geste, c’est l’intention qui compte.
On pourrait encore citer plusieurs centaines d’expressions avec le mot ki.
Si les Japonais sont pour la plupart incapables de dire ce qu’est le ki, il n’empêche qu’ils savent instinctivement à quel moment il faut le dire ou ne pas le dire. ».

Itsuo Tsuda avait commencé l’Aïkido à l’âge de quarante cinq ans, il n’avait rien d’un sportif mais sa seule présence transformait toute l’ambiance du dojo. J’aimerais vous raconter une anecdote concernant un des exercices que je faisais dans les années soixante-dix, alors que mon Maître avait déjà plus de soixante ans. Lorsque je passais le portail de la cour au fond de laquelle se trouvait le dojo, je m’arrêtais un instant, je fermais les yeux et cherchais à sentir si « il » était là. Les premiers temps cela ne marchait pas trop, c’était des coups au hasard, des coups de chance. Petit à petit j’ai compris : je ne devais pas chercher à savoir. Alors j’ai commencé à me « vider », à cesser de penser et c’est venu. Je savais chaque matin si il était arrivé ou non. Je sentais sa présence dès que je m’approchais du dojo.
A partir de ce moment quelque chose s’est transformé en moi. J’avais enfin compris un petit bout de son enseignement, et surtout, j’avais vérifié que le ki ne faisait pas partie de l’irrationnel, que c’était concret, et que sa perception était accessible à tous puisqu’elle m’avait été accessible.

Article de Régis Soavi sur le thème du ki ( ) publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°15)  janvier 2017.

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Notes :
* Itsuo Tsuda, Le Non-faire – Ed. Le Courrier du livre, 1973, p. 25.
* Itsuo Tsuda, Le Non-faire – Ed. Le Courrier du livre, 1973, p. 14.
* Itsuo Tsuda, Le dialogue du silence – Ed. Le Courrier du livre, 1979, p. 89 et 90.
* Itsuo Tsuda, Cœur de ciel pur – Ed. Le Courrier du livre, 2014, p. 117.
* Itsuo Tsuda, Le Non-faire – Ed. Le Courrier du livre, 1973, p. 23 et 24.

La peur

Par Régis Soavi

Tout a commencé un après-midi ordinaire dans ma cité du Blanc-Mesnil dans le 93.
Une altercation comme il y en avait souvent, mais ce jour là, je me suis retrouvé sous un garçon qui, me tapant la tête contre le trottoir me disait « Je vais te tuer, je vais te tuer ». Je ne sais même plus comment cela a fini. Mais la semaine suivante j’étais inscrit au cour de Judo Jiu-jitsu Self-défense de la ville voisine du Bourget.
J’avais douze ans et dans ma tête il y avait ce leitmotiv : « Plus jamais ça, plus jamais ça ».

Deux ans plus tard lors de la fête de fin d’année du collège, la section de Judo devait faire une démonstration. Tout s’était très bien passé, quand tout à coup, surgit des premiers rangs un adolescent portant un blouson de cuir noir qui invective notre groupe : « C’est bidon votre truc, vous êtes des nuls… » Avant que quiconque ne réagisse, il saute sur l’estrade, sort un couteau à cran d’arrêt et dans un magnifique tsuki tente de me « planter » : j’esquive et exécute une technique (je crois que c’était une sorte de o soto gary). Émotion de l’assistance, cris ! Puis salut entre mon agresseur et moi. Conséquence : sermon du directeur de l’établissement qui nous fit jurer, à mon ami Jean Michel (l’agresseur) et à moi, de ne jamais recommencer ce genre de chose, car il avait faillit avoir une crise cardiaque.
En plus des cours de Karaté pour lui et de Judo pour moi, nous nous entraînions le plus souvent possible et pendant des heures dans mon « Dojo personnel ».
Depuis que nous avions emménagé dans un pavillon à l’entrée d’une petite cité où ma mère avait trouvé un emploi de concierge, j’avais aménagé le sous-sol en Dojo, avec en guise de tatami des palettes recouvertes de mousse récupérée, et c’était là que nous avions préparé notre coup d’éclat, lui le karatéka et moi le judoka.
À l’époque, je parle du début des années soixante, nous n’avions aucune connaissance des armes telles que katana, bokken, jo ou autres. Mis à part le Fleuret, qui était un sport, et le bâton de Robin des Bois, grâce à Errol Flynn, nous ne connaissions dans le quotidien que le couteau.

Quand on pratique l’Aïkido il y a toujours la possibilité de se rêver quelqu’un d’autre, le cinéma et les effets spéciaux se prêtent bien à faire rêver les adolescents comme les jeunes adultes des nouvelles générations. Dans nos pays industrialisés la mort est devenue virtuelle et souvent aseptisée, le mode spectaculaire l’a mise à distance. Les écrans que chacun possède aujourd’hui ont permis cette distanciation tant psychologique que physique.
Le travail que l’on peut faire avec un bokken, un jo ou même un iaï a une énorme importance du point de vue physique et psychologique. Mais je n’ai jamais vu chez mes élèves de réaction telle qu’on peut en voir avec un tanto.
Tant qu’il s’agit du tanto en bois cela va encore, mais dès que l’on propose le tanto en métal, même si la lame n’est pas aiguisée, il y a dans les yeux des pratiquants une lueur que l’on peut reconnaître. Avec toutes sortes de nuances, de l’effroi à la panique en passant par la stupéfaction, en tout cas la peur, car il faut bien l’appeler par son nom, est là. Quelles que soient les dénégations, les justifications.
Nous sommes tellement loin souvent de ce genre de réalité.

Regardez sous vos pieds

La calligraphie de notre stage d’été 2016 était Regardez sous vos pieds, calligraphie réalisée par mon maître Itsuo Tsuda. Cette phrase, qui était à l’entrée des monastères Zen, résonne de manière évidente comme un Koan. C’est une de ces nombreuses calligraphies qu’il a laissées et qui nous intriguent. Message subliminal ? Message pour la postérité.
Pendant notre stage, Regardez sous vos pieds c’était : « Vois et sens la réalité. Sors du rêve, de l’illusion, deviens un être humain véritable ».
Le tanto participe d’un principe de réalité. Au delà de la dextérité que les entraînements peuvent apporter, ce qui est déterminant et que l’on doit considérer c’est justement la peur : la peur de la blessure, ce qui est déjà un moindre mal, et la peur de la mort.
Dans un premier temps, il y a besoin que les personnes qui, tour à tour, seront uke apprennent à utiliser le tanto : bien que les techniques de frappe ou de coupe soient plutôt simples, voire rudimentaires, elles demandent un apprentissage que je qualifierais de rigoureux. La manière de tenir l’arme au creux de la main et les appuis que l’on va découvrir pour une bonne tenue doivent être enseignés avec attention et doivent permettre la compréhension, car si la tenue du tanto est mauvaise, elle peut se révéler plus dangereuse pour uke lui-même que pour tori. Pour ce qui est de notre École, rares sont ceux qui, quand ils arrivent, ont déjà tenu une arme de ce type entre leurs mains.
Le simple fait du sens de la lame, sa tenue dans la main, les angles de coupe. C’est tout cela qui conditionne une bonne attaque.
Bien souvent les personnes répugnent à utiliser le tanto en métal, trop proche de la réalité. Ils se visualisent déjà en barbares, les mains dégoulinant du sang du partenaire !
J’ai beau expliquer et prendre les précautions nécessaires, ces visions les empêchent d’avoir une vraie attaque et les bloquent. Ils restent là, attendant je ne sais quoi, ou ils attaquent mollement et, bien que les attaques soient conventionnelles, ils préviennent, « téléphonent », le moment de leur attaque. Mais si tout, absolument tout est prévu, il ne reste plus rien de vivant. Si on protège et surprotège, la vie disparaît. La respiration se raccourcit, devient haletante, inconsistante.

tanto regis soavi
L’instinct ne peut pas se développer. Il ne reste qu’un entraînement répétitif et ennuyeux.
Et là je doit le dire : il ne s’agit pas seulement de parler des arts martiaux, car toutes les attaques sont prévues et c’est normal, c’est nécessaire pour acquérir la bonne posture. Il est même important de travailler lentement pendant un certain temps pour bien sentir les mouvements, comme lorsqu’on travaille un kata de Jiu jitsu par exemple. Mais à partir d’un certain niveau le moment et l’intensité, eux, doivent rester dans l’aléatoire et on doit donner le maximum. Le mouvement libre – sorte de randori à la fin de chaque séance – est le moment où l’on peut justement, dans le respect du niveau de chacun, travailler sur ses réactions.

tanto
Ce qui fait la différence avec les grands Maîtres du passé n’est pas leur technique exceptionnelle mais leur présence, la qualité de leur présence. Ce qui fait la différence encore aujourd’hui c’est la qualité de l’être et non la quantité de technique.
Quand on pratique avec un sabre ou un bâton, on peut se réfugier dans l’art, le style, la beauté du geste, les règles, l’étiquette. Avec le tanto c’est plus difficile car c’est plus proche de notre réalité. Le couteau, le poignard, sont malheureusement des armes trop souvent utilisées encore aujourd’hui. L’agression fait peur, se transformer en agresseur pour quelques minutes nous impressionne. Cette contrainte est extrêmement désagréable et même parfois presque impossible à surmonter pour certaines personnes. Mon travail consiste à les aider, pour sortir de cet immobilisme, de ce blocage dans leur corps, à aller jusqu’au bout de cette peur, à la révéler, à montrer que c’est elle qui nous empêche de vivre pleinement. Le tanto est un révélateur de ce qui se passe à l’intérieur de nous. Et là, deux grandes orientations sont possibles : la voie du renforcement ou la voie du dépouillement.
Dans le premier cas, le combat contre la peur avec son corollaire, le combat contre soi-même qui est une illusion, car au bout du compte qui est le perdant ? C’est une voie d’insensibilisation, de raidissement du corps, de durcissement musculaire et sa conséquence : le risque d’une atrophie de notre humanité.
Ou bien le dépassement par l’acceptation de cette peur pour ce qu’elle est et par le fait de favoriser l’écoulement du ki qui la rendait incapacitante. La peur, qui au départ est une sensation naturelle, découle de notre instinct. Elle n’est que le blocage de notre énergie vitale lorsque celle-ci ne trouve pas d’issue. Elle se transforme en stimulation, en attention, en réalisation et même en création lorsqu’elle trouve le chemin juste.
C’est pour cela que notre École propose le Mouvement régénérateur (une des pratiques du Seïtaï enseigné par Haruchika Noguchi senseï) comme possibilité de normaliser le terrain par une activation du système moteur extra-pyramidal. Cette normalisation du corps passe par le développement de notre système involontaire qui, au lieu d’un fonctionnement réflexe obtenu par des heures et des heures d’entraînement, retrouve ses capacités originelles, sa vivacité et son intuition. Alors petit à petit on découvrira que bon nombre de nos peurs, de nos incapacités à vivre pleinement, à réagir avec souplesse et rapidité face aux difficultés, et plus encore face à l’agression physique ou verbale, que nos lenteurs, sont dues au manque de réaction de notre corps. Aux blocages de notre énergie dans un physique trop lourd ou à une « mentalisation » trop rapide et inopérante. L’imaginaire, lorsqu’il est tourné vers le négatif et qu’il se développe de façon excessive, est souvent à l’origine de bon nombre de difficultés dans la vie quotidienne et se révèle dramatiquement bloquant dans des circonstances exceptionnelles.

Flexibilité extérieure et fermeté intérieure

Itsuo Tsuda donne un exemple frappant, extrait de la vie du samouraï Kôzumi Isenokami tel que rapporté dans le célèbre film Les sept samouraïs d’Akira Kurosawa : « Un assassin s’est réfugié dans le grenier d’une maison privée, en prenant un enfant en otage avec lui. Alerté par les habitants, Kôzumi, alors de passage dans le village, demande à un moine bouddhiste de lui prêter sa robe noire et se déguise lui-même en moine, en se rasant la tête. Il apporte deux boulettes de riz, en donne une à l’enfant et l’autre à l’assassin pour le calmer. A l’instant ou ce dernier tend la main vers la boulette, il l’attrape et le fait prisonnier.
S’il avait agi en guerrier, le bandit aurait tué l’enfant. S’il avait été simplement un moine, il n’aurait eu d’autre moyen que de supplier le bandit qui aurait refusé de l’écouter.
Kôzumi était réputé être un homme très réservé et humble et n’avait point l’arrogance fréquente chez les guerriers. On a conservé de lui une calligraphie datée de 1565, probablement à l’âge de 58 ans, qui, dit-on, dénote une maturité, une souplesse et une sérénité extraordinaires. C’est cette flexibilité qui lui a permis d’accomplir cette transformation instantanée guerrier-bonze-guerrier.
Quand je pense à cette personnalité à la flexibilité extérieure et à la fermeté intérieure, comparé à ce que nous sommes, nous les civilisés d’aujourd’hui, avec la raideur extérieure et la fragilité intérieure, je crois rêver »*
tanto regis soavi

La voie du Seitai

Si j’insiste sur la voie du Seïtaï, qui est malheureusement si méconnue en Europe, ou parfois si dévoyée, c’est qu’elle me semble être réellement le chemin d’accompagnement que recherchent un très grand nombre de pratiquants d’arts martiaux.
C’est une voie individuelle que l’on peut suivre sans jamais pratiquer rien d’autre, car c’est une voie à part entière. Mais quand on pratique l’Aïkido je pense qu’il serait sain de pratiquer le Mouvement régénérateur quelque soit le niveau que l’on a atteint et même, ou surtout, dès le début. Car par exemple, cela pourrait éviter nombres de désagréments, de petits accidents, préparer le moment où étant moins jeune, pour continuer à pratiquer, il faudra compter sur d’autres ressources que la force, la vitesse d’exécution ou la renommée, etc.

Le Mouvement régénérateur est justement ce que Germain Chamot appelle « une pratique de santé personnelle et régulière », dans son dernier article**.  C’est une voie qui ne nécessite ni financement ni qualité physique, mais simplement de la continuité et une ouverture d’esprit. Je ne peux qu’être d’accord avec ses réflexions sur les difficultés dans notre société de proposer une pratique régulière, sur le long terme, comme sur le coût que représenterait une pratique hebdomadaire avec un Shiatsuki, etc. Le thérapeute prenant en charge le patient de manière individuelle, il a aussi une obligation de résultat, et le fait d’être consulté ponctuellement pour des problèmes qu’il est sensé régler le plus vite possible lui rend la chose difficile.

Le Seïtaï n’est pas une thérapie mais une orientation philosophique, reconnue par le Ministère de l’Éducation japonais.
Noguchi senseï désirait que se développe la pratique du Mouvement régénérateur (Katsugen undo en japonais). Son action visait à « seïtaïser » (normaliser) cent millions de Japonnais et c’est pour cette raison qu’il a soutenu Itsuo Tsuda senseï dans son désir de créer des groupes de Mouvement régénérateur (Katsugen kaï) au Japon d’abord, puis en Europe. C’est cela et l’immense travail de ce dernier, multipliant les stages et les conférences en France, en Suisse, en Espagne, etc., qui a fait connaître le Mouvement régénérateur et permis le développement de cette approche si précieuse de la santé.
Son travail se continue aujourd’hui.

Article de Régis Soavi sur le thème du tanto (couteau) en aïkido, publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°14)  octobre 2016.

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Notes
* Itsuo TSUDA « La Voie des Dieux » page 66. Le Courrier du Livre 1982.
** « Aïkijo : une histoire de contexte » (dernier paragraphe, sur le Shiatsu), Dragon Magazine Spécial Aïkido n°13, p.12-14.

L’Aïkijo existe-t-il ?

Par Régis Soavi

Bien sûr le Jo, le bâton, a toujours été utilisé dans l’Aïkido. Mais fait-il réellement partie de notre Art ? Son enseignement a toujours été particulier et même souvent séparé des cours réguliers. Beaucoup d’entre nous ont été chercher à travers d’autres écoles de Jiu-jitsu pour retrouver des formes, des kata, des « bottes secrètes ». Certains se sont intéressés au Kobudo. Pourtant l’art du Jo dans l’Aïkido à ses spécificités, ses règles.
Pour ce qui me concerne, ce qui m’a toujours fasciné, c’est plus l’extrême précision que l’on peut acquérir si l’on s’attache à un certain type d’entraînement. Au lieu de commencer par travailler la puissance je trouve qu’il vaut mieux favoriser le mouvement, les déplacements, et surtout la précision.

S’entraîner à la précision

regis-soaviJ’étais jeune enseignant quand j’ai commencé à m’entraîner plus régulièrement au bâton. A l’époque je fixais une capsule métallique à l’extrémité d’une cordelette que j’accrochais au plafond. Mon entraînement consistait à faire tsuki sur la capsule et chaque fois qu’elle bougeait, à l’immobiliser à nouveau. Puis j’ai varié les hauteurs. Ensuite j’ai travaillé les yokomen et les frappes par en dessous, toujours en essayant d’être précis et sans augmenter la vitesse. J’ai travaillé lentement en cherchant le bon angle, en utilisant les déplacements, et petit à petit, j’ai augmenté la vitesse d’exécution et enfin j’ai commencé à frapper en utilisant le mouvement de la capsule qui virevoltait à gauche, à droite, avec des soubresauts à la fois curieux, voire même inquiétants si cela avait été le bâton ou le Bokken d’un adversaire. Je pouvais tourner autour de cet axe que je pendais au centre du petit dojo qui se trouvait dans la cour du 34, rue de la Montagne Sainte Geneviève à Paris. Je m’en souviens encore avec émotion car c’est grâce à Maître Henry Plee que j’ai pu faire ce genre de travail. En effet il m’avait autorisé et même soutenu dans cette démarche – Budoka accompli, il aimait que nous nous entraînions au maximum de nos capacités. Après plusieurs mois de ce type d’entraînement, je suis passé au travail sur Makiwara mais, je dois l’avouer, sans trop insister car je trouvais cela fastidieux. Par contre j’ai adoré les frappes dans toutes les directions, type « shadow boxing« .
Dans cet exercice je retrouvais les difficultés du travail avec la capsule, avec en plus la puissance que je devais contrôler, les mouvements giratoires, la rapidité et surtout la visualisation. Ce travail de visualisation que j’entrapercevais déjà dans l’enseignement de mon maître Tsuda Itsuo. C’est aussi grâce à cela que j’ai découvert l’importance d’avoir un bâton à soi, je veux dire un instrument de travail personnel. Je fais partie des enseignants qui considèrent que le Jo ne dois pas être un produit manufacturé, longueur tant, épaisseur tant, poids tant. Le Jo doit être en rapport, sans exagération, sinon on aura à faire à un Bo, avec la personne qui le tient, sa taille, sa musculature : il y a des différences énormes, ne pas en tenir compte me semble une erreur, mais de toute façon c’est l’utilisation qu’on en fait qui reste déterminante.

La pédagogie

Pour ma part c’est dorénavant plus comme instrument pédagogique que je l’utilise. Comme toujours il s’agit de retrouver, comprendre les formes anciennes bien sûr, mais surtout de canaliser l’énergie déployée, la sentir circuler, s’écouler le long de ce morceau de bois.
Maître Tsuda nous disait, le Jo a trois parties, les deux extrémités et un milieu, à la différence du Bo qui compte quatre parties du fait de la manière de le saisir, les deux mains à égale distance des extrémités. Les aspects techniques des frappes varient lors des tsuki, selon que on l’utilise dans la forme ancienne qui convenait à la lance, ou comme un Jo, donc beaucoup plus court, avec les deux mains dans le même sens ou l’une en face de l’autre. Tout cela n’avait pas d’importance pour lui, ce qui comptait c’était la transmission du ki, et l’acte de non résistance.
Le Jo devait seulement nous permettre de découvrir le Non faire, d’approfondir la respiration.
Utiliser le bâton (je propose de l’appeler comme cela) comme si c’était un tube vide qui se remplit de ki, qui a une certaine autonomie, qui redevient vivant.
Le bâton exacerbe les distances. Il nous oblige à avoir un autre rapport à la distance, à pressentir les axes aussi bien que les changements de direction, d’orientation.
Certaines personnes ont une particulière affinité avec le Jo, d’autre préfèrent le Bokken. Quand bien même cela fait partie de mon enseignement, je leur laisse le temps de découvrir si pour elles cela a un sens, si elles peuvent approfondir leur pratique grâce à cela.
C’est un des moyens que j’utilise parfois pour faire comprendre comment circulent les forces qui entrent en jeu dans notre pratique, c’est justement avec le bâton que je peux les faire voir.
Je demande à uke de saisir le bâton très fort et tori doit trouver l’axe, la direction par le simple mouvement de son corps, de son koshi, et non de ses muscles ou de ses bras, pour faire glisser la force exercée, de manière que lorsque tori se déplace il s’ensuit un tel déséquilibre pour uke qu’il accepte de chuter et tombe comme le fruit mûr se détache de l’arbre.exterieur

Pratiquer à l’extérieur

Il y a un moment où il est particulièrement agréable de pratiquer le bâton, c’est quand on est à l’extérieur, en plein air.
Et c’est l’occasion lors des stages d’été que nous organisons depuis presque trente ans au Mas d’Azil en Ariège, car nous avons la chance de pouvoir transformer un vieux gymnase pratiquement désaffecté en un magnifique dojo, après de nombreux mais agréables jours de travail. Comme il se trouve à côté d’un terrain de football, nous pouvons sortir pour y pratiquer les armes.
Je sais qu’alors, les pratiquants ont beaucoup de plaisir à pratiquer hors tatamis. L’espace est tellement plus vaste, que nous pouvons retrouver les dimensions qu’exigeaient les arts anciens.
Après le confinement dans un espace clos, tout l’intérêt de ces séances en plein air est de permettre de s’étendre physiquement, plus de plafond, plus de murs, plus de limite. C’est le moment où chacun peut éprouver des dimensions différentes, le moment idéal pour tenter, dans cet espace, de sentir plus loin.
Le fait de pratiquer dehors alors que nous sommes habitués à l’uniformité des tatamis est une contrainte pour tout le corps, le sol n’est plus aussi plat, il y a des creux, des bosses, tous les déplacements, les taisabaki, et évidemment les chutes ou les immobilisations, deviennent plus difficiles. La vitesse d’exécution, de l’attaque, se trouve souvent diminuée par ce manque d’habitude mais, par contre-coup, lorsque de nouveau on pratique sur des tatamis, tout devient plus facile, on a acquis une dextérité, une rapidité, une solidité dans les jambes, un équilibre que l’on n’avait pas avant.
Nous en profitons donc pour pratiquer à plusieurs, trois, quatre, six ou même huit attaquants – un tori et sept uke – qui, dans le respect de notre Art et sans chercher la compétition tentent d’atteindre, de mettre en danger celui qui est au centre.
Inutile de se faire un film, nous ne sommes ni samouraï, ni agent secret à qui rien ne résiste. Il s’agit de bouger plus et mieux que d’habitude, de sentir le mouvement de notre sphère, ses trous, et les risques d’avoir un impact à ces endroits.
L’importance n’est pas donnée à une technicité parfaite, que ce soit en défense ou à l’attaque, mais bien plus à la sensation du mouvement des autres, à la distance, à l’énergie que l’on peut lancer.
L’espace si vaste permet des circonférences de quelques huit à dix mètres parfois. Le regard de tori, de par son intensité et sa direction précise, relaie, lors des mouvements circulaires, la puissance et la vitesse du bâton. A lui seul parfois, il crée les conditions favorables à une réponse, à un déplacement correct.
Je ne sais pas si je me fais bien comprendre : il s’agit d’un jeu où chacun des participants a son rôle, du plus débutant au plus ancien, en fonction de son niveau. Les six ou huit attaquants modéreront la puissance, la vitesse des attaques (en tsuki, shomen, yokomen) en fonction de cela.
Chacun d’entre eux cherche le placement juste de manière à trouver le point faible, la vitesse d’approche, l’angle correct.plusieurs-attaquants
Les attaques se font le plus possible à fond mais toujours sans violence et même si possible pas trop vite, en tout cas sans précipitation.
Il est important lorsqu’on travaille de cette façon d’être attentif à ne pas bloquer, ne pas acculer celui qui est au centre, ne pas l’entraîner dans une spirale de peur qui le mènerait à l’agressivité, mais bien au contraire de l’aider à sortir de son enfermement, tant physique que mental, et de lui permettre de développer son potentiel.
Le stage d’été dure quinze jours, et est très concentré : deux séances d’Aïkido, deux séances de Katsugen undo et une séance d’armes chaque jour. C’est à dire quelques sept à huit heures de travail par jour, soit une cinquantaine d’heures par semaine. C’est pour cela que nous avons besoin de ce type de travail avec le Jo grâce auquel les corps se délient, s’épanouissent et trouvent une autre dimension.
Les bâtons tournent, les espaces bougent, les corps parfois fatigués, s’étirent.
L’ambiance reste sereine, parfois même bon-enfant, mais la rigueur est là.
Hommes, femmes, enfants de tous âges, dans le respect de leurs particularités.

La sensibilité du fœtus

Une précision cependant : les femmes enceintes pratiquent parfois jusqu’au dernier moment dans notre École. Mais dès le début de la grossesse nous avons une attention particulière au fait qu’étant dans cet état si spécial, même si évidement nous ne touchons jamais le corps avec le bâton, il est interdit de faire un tsuki dans la direction du ventre. Indépendamment du risque d’accident, auquel nous sommes toujours très attentifs. Il s’agit de ne pas diriger le ki, autrement dit « l’intention de la frappe ». Un tel ki dirigé, conduit, serait instinctivement enregistré comme dangereux, et ressenti par la mère, et surtout par l’enfant, qui n’est que sensibilité, comme une agression, au point de risquer de déclencher pour le moins une peur, ou une contraction qui nuirait à son bon développement. Dans le cas où on travaille les frappes en tsuki, elles se mettent de côté et regardent mais ne participent pas.

Une force centripète peux devenir une force centrifuge

Parfois nous travaillons Jo contre Bokken. Là il s’agit, justement parce que les armes sont différentes, de comprendre d’une part leurs utilisations et d’autre part leurs limites et capacités, sans oublier que derrière, il y a l’être humain. D’autres fois, uke seul est avec une arme.
Un bâton, un bokken, cela peut faire peur si on est désarmé. On ne sait pas dans quelle direction il va partir, men, yoko men, tsuki, on ne peut pas parer le coup d’un simple revers de main. Seule l’esquive, le taisabaki, peut éviter le choc. La saisie du bâton, du bokken est alors une des possibilités pour arrêter l’attaque, la transformer et la rendre inopérante, de manière que l’on puisse utiliser son énergie dans la direction opposée ou la détourner vers une autre direction. C’est une magnifique occasion de voir, de sentir comment une force centripète par exemple, peut se transformer, lorsqu’elle entre au contact d’un centre, en une force centrifuge et se retrouver propulsée vers l’extérieur.
Si il s’agit « d’arrêter la lance »1 de quoi parle-t-on ? Il ne s’agit pas d’être vainqueur ou vaincu mais bien de changer de système, de permettre que quelque chose d’autre surgisse et pour cela, la connaissance de l’autre, la compréhension l’un envers l’autre est indispensable.
En chaque personne il y des bons et des mauvais côtés, de bonnes et de mauvaises habitudes, il s’agit de conduire le tout vers l’harmonie. L’harmonie est à l’origine de notre vie, il s’agit de retrouver le naturel qui est toujours présent au fond de chaque individu. Voilà pour moi la voie de l’Aïkido.
Notre horizon peut s’illuminer si nous comprenons mieux les paroles de O Senseï Ueshiba, transmises par mon Maître Tsuda Itsuo dans son enseignement et à travers ses neuf livres. Ces paroles ne sont pas restées lettres mortes, au contraire elles ont pris vie, une fois de plus, et se continuent à travers ceux qui, de bonne volonté, suivent cette voie.

Article de Régis Soavi sur le thème du bâton (Aïkijo)  de l’aïkido, publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°13)  juillet 2016.

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Notes :

1Budō peut se comprendre originellement comme « la voie pour arrêter la lance ».

Ame no Ukihashi Ken, le sabre qui relie le ciel et la terre

Par Régis Soavi

pousse_bokken_tsudaDans la pratique de l’Aïkido j’ai toujours aimé le ken. Le sabre, comme le Kyudo tel qu’en parle Herrigel dans son livre sur l’art du tir à l’arc, est une extension du corps humain, une voie pour la réalisation de l’être. Dans notre École le premier acte au tout début de la séance est un salut avec le bokken devant la calligraphie. Chaque matin, après avoir revêtu mon kimono et pris quelques minutes de méditation à l’angle du dojo, je commence la pratique respiratoire par ce salut vers la calligraphie. C’est pour moi indispensable de m’harmoniser avec ce qui m’entoure, avec l’univers.
Le simple fait de respirer profondément en levant le bokken devant le tokonoma, avec une calligraphie, un ikebana, change la nature de la séance.
Il s’agit, pour moi, de réaliser Ame no Ukihashi1, le pont flottant céleste, ce qui relie l’humain et ce qui l’entoure, le conscient et l’inconscient, le visible et l’invisible.
Pendant toute la pratique respiratoire, la première partie de la séance, mon bokken est à mon coté, le même bokken depuis quarante ans. Il est comme un ami, une vieille connaissance. Offert par une femme simple et généreuse qui s’occupait des ventes à la boutique quand j’étais un jeune enseignant d’Aïkido au dojo de Maître Plée rue de la Montagne Sainte-Geneviève.

Mon étude du sabre

Itsuo Tsuda n’a jamais enseigné le ken. Évidemment il l’utilisait lui aussi pour le salut devant le tokonoma en début de séance et ensuite lorsque nous faisions la course en cercle autour de lui sur les tatamis avant de nous mettre en rang pour regarder la démonstration. Sinon il l’utilisait surtout pour les démonstrations de la poussée du bokken avec deux partenaires, comme il l’avait vu faire par O Senseï Morihei Ueshiba.
De fait, je ne fais pas de séparation entre Aïkido à mains nues, avec bokken ou avec jo. Ce qui compte le plus c’est à mon avis la fusion avec la respiration du partenaire. Cet autre si différent et pourtant si proche, et même, parfois, si dangereux.
Mes racines principales concernant les armes viennent de ce que j’ai appris avec Tatsuzawa Senseï. C’est ce qui m’a le plus influencé. Dans les années soixante-dix j’avais commencé à pratiquer le Hakko Ryu jujutsu avec Maître Maroteaux. Puis j’ai travaillé les armes à l’Institut Noro où il y avait des cours spécifiques et lors des stages avec Tamura Senseï et Sugano Senseï, ce travail faisait partie de l’Aïkido. Ce que Tatsuzawa Senseï m’a montré c’est une koryu (école ancienne), c’est autre chose. À Paris pour ses études, ce jeune japonais (nous avions tous deux une vingtaine d’années) s’est présenté un soir à l’improviste dans le dojo où j’enseignais l’Aïkido. Alors on a commencé à échanger : il pratiquait l’Aïkido avec moi et me montrait des techniques de l’École de sa famille que l’on travaillait un certain nombre d’heures par semaine, peut-être quatre ou cinq heures, pendant environ deux ans.


On pratiquait beaucoup le Iaïjutsu, et le Bojutsu2 aussi. Les techniques qu’il m’avait montrées m’ont marqué par leur extrême précision. Il était le jeune maître de l’École de sa famille, Jigo Ryu. À l’époque je ne connaissait même pas le nom de cette école. Aujourd’hui, il est devenu un senseï important, il est également le 19ème maître de Bushuden Kiraku Ryu, une école qui a plus de quatre siècles d’existence.
Il y a une réalité dans les armes qui peut manquer à la pratique de l’Aïkido tel qu’il est parfois enseigné aujourd’hui et risque de devenir alors une espèce de danse. Ou alors on essaye de tester celui qui est en face en y mettant trop de résistance et ça tourne à la bagarre.
Avec Tatsuzawa Senseï, il y avait une respiration. Une respiration qui n’était pas la même que celle que je trouvais chez Tsuda Senseï, mais il y avait quelque chose et j’aimais ce qu’il enseignait. C’était quelque chose de tellement fin, de tellement précis, de tellement beau que j’ai eu le désir d’en faire profiter mes élèves. Et pendant des années, lorsque je faisais des stages, je disais : « Ce que je viens de montrer est une technique de l’École de Tatsuzawa Senseï ». Progressivement ces deux ciels, l’enseignement de Tatsuzawa Senseï, et le travail sur la respiration avec Tsuda Senseï, m’ont amené à donner ce nom à ce que je découvrais moi-même, Ame no Ukihashi Ken, le sabre qui relie le ciel et la terre, le conscient et l’inconscient, le volontaire et l’involontaire.
Avec Tatsuzawa Senseï nous ne nous sommes plus vus pendant trente ans, et c’est lors d’un voyage au Japon, que nous nous sommes retrouvés ! C’est ainsi que depuis dix ans mes élèves travaillent l’art du Bushuden Kiraku Ryu avec lui et un de ses élèves, Saï Senseï. C’est pour nous une façon de mieux comprendre les origines des techniques que nous utilisons, c’est une recherche historique qui nous permet de découvrir le chemin parcouru par O Senseï Ueshiba.regis_soavi_baton

Un principe de réalité

Pour Tatsusawa Senseï l’entraînement devait être réel, pendant nos entraînements dans les années soixante-dix, il utilisait un iaïto et il frappait comme un damné ! « Men, men, kote, tsuki, men, tsuki. » Évidemment a un moment donné, la fatigue aidant, j’ai pris le sabre dans l’épaule, je m’en souviens encore. Comme c’était un sabre en métal, il a pénétré de quelques centimètres dans l’épaule, trois, peut-être quatre. Ça m’a réveillé. Je n’ai plus jamais été endormi sur les esquives. Fini. C’était un réveil, parce qu’évidement il n’était pas là pour me faire du mal. Son état d’esprit, était de me réveiller, de me pousser dans une direction, afin que je ne sois pas un espèce de pataud endormi. Eh bien, ça m’a servi. En ce sens, le sabre peut nous réveiller. Un bon coup de pied au cul, vaut mieux parfois que mille caresses. Je suis encore très reconnaissant à mon maître d’avoir fait entrer la réalité dans mon corps.
Aujourd’hui où l’Aïkido semble devenir un passe-temps pour certains, je les rappelle à la réalité avec douceur mais fermeté.
J’ai trop souvent vu des parodies de sorties de katana avec un bokken, où l’on se contente d’ouvrir la main en guise de sortie du sabre (ceux qui pratiquent le iaï me comprendront).
Nous ne devons pas confondre le Noble Art du Sabre avec l’utilisation que nous en faisons dans l’Aïkido.
À ma fille qui pratique depuis toute petite l’Aïkido et adore le sabre, j’ai toujours conseillé d’aller voir une vraie école de sabre. Elle a choisi d’étudier, en plus de l’Aïkido, elle aussi le Bushuden Kiraku Ryu avec Tatsuzawa Senseï et le Iaïjutsu avec Matsuura Senseï, qui lui enseignent ce que je n’aurais jamais pu lui enseigner.
L’Aïkiken n’est pas le Kendo, ni le Iaïdo. La poésie n’est pas le roman et vice et versa, chaque art a ses spécificités, mais quand nous utilisons un bokken nous ne devons pas oublier que c’est un katana qui a aussi une tsuba et un fourreau, même s’ils sont invisibles. Nous devons l’utiliser avec le même respect, la même rigueur, la même attention.
Chaque bokken est unique, malgré leur fabrication souvent plutôt industrielle, c’est à nous d’en faire un objet respectable, unique, grâce à notre attention, à la façon dont on le manipule, dont on le bouge. Par exemple si on visualise la sortie du sabre en travaillant avec un bokken, on doit aussi visualiser sa rentrée. Petit à petit il se charge, on peut avoir l’impression qu’il devient plus lourd. D’ailleurs les élèves qui ont l’occasion de toucher mon bokken, de le prendre, ou parfois de travailler avec lui, le trouvent toujours très spécial, à la fois plus facile à manier et en même temps plus exigent disent-ils. Ce n’est plus tout à fait le même, ce n’est plus un bokken ordinaire. C’est pour cela aussi que je conseille à mes élèves d’avoir leur propre bokken, leur propre bâton. Les armes se chargent. Si vous avez un bokken ou un bâton que vous avez bien choisi, que vous chargez de ki, et que vous utilisez pendant des années, il aura une nature différente, il va vous ressembler quelque part. Déjà vous pourrez connaître exactement sa dimension, la dimension du bâton, la dimension du bokken, au millimètre près. Ce qui vous évitera les accidents.
Il aura une consistance différente si on agit de cette façon il sera alors le reflet de ce que nous sommes. La circulation du ki change le bokken et l’on peut commencer à comprendre pourquoi le sabre était l’âme du samouraï.
On se souvient de ces sabres légendaires qui reflétaient tellement l’âme du samouraï qu’ils ne pouvaient être touchés que par leur propriétaire. J’ai eu l’occasion de découvrir cela à une époque où, pour continuer à pratiquer et subvenir à mes besoins, je travaillais dans la brocante, l’antiquité. Je m’étais fait une spécialité de revente de sabre japonais, katana, wakizashi, tanto. Le fait de les côtoyer, car je n’avais en aucun cas les moyens de les acheter, m’a permis, plus encore que de les admirer, de découvrir quelque chose d’indicible.
Certains avaient une telle charge de ki, c’était extrêmement impressionnant ! On pouvait sentir rien qu’en sortant dix à quinze centimètres de lame si le sabre avait une âme agressive ou généreuse, ou bien s’il dégageait une grande noblesse, etc. Au début cela me semblait absurde, mais les marchands avec qui je travaillais m’ont confirmé la réalité de ces sensations et par la suite les discussions avec Tsuda Senseï leur ont donné la réalité dont elles avaient besoin.regis_soavi_bokken
Une arme sans respiration, sans fusion, qu’est-ce que c’est ? Rien du tout, un morceau de bois, un morceau de métal.
Tchouang-tseu, nous parle bien de fusion, d’extension de l’être avec l’outil, l’arme, quand il parle du boucher :

La fusion avec le partenaire

« Quand j’ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le bœuf devant moi. Trois ans plus tard, je n’en voyais plus que des parties. Aujourd’hui, je le trouve par l’esprit sans plus le voir de mes yeux. Mes sens n’interviennent plus, mon esprit agit comme il l’entend et suit de lui-même les linéaments du bœuf. Lorsque ma lame tranche et disjoint, elle suit les failles et les fentes qui s’offrent à elle. Elle ne touche ni aux veines, ni aux tendons, ni à l’enveloppe des os, ni bien sûr à l’os même. […] Quand je rencontre une articulation, je repère le point difficile, je le fixe du regard et, agissant avec une prudence extrême, lentement je découpe. Sous l’action délicate de la lame, les parties se séparent avec un houo léger comme celui d’un peu de terre que l’on pose sur le sol. Mon couteau à la main, je me redresse, je regarde autour de moi, amusé et satisfait et après avoir nettoyé la lame, je le remets dans le fourreau. […] »3

S’il n’y a pas fusion avec le partenaire, on ne peut pas travailler avec une arme, ou sinon ce n’est qu’une brutalité, de la bagarre. C’est justement parce qu’on l’utilise en fusionnant la respiration avec le partenaire qu’on peut découvrir ce qu’avant nous ont découvert de grands maîtres. Tous leurs efforts pour nous indiquer la voie, le chemin à parcourir seront perdus si nous ne faisons pas nous, l’effort de travailler comme ils nous l’ont suggéré. Une arme dans la main on peut découvrir notre sphère, la rendre visible. Et grâce à cela que on peux étendre notre respiration à quelque chose de plus grand qui ne va pas se limiter à notre petite sphère personnelle, mais qui va passer au-delà. Si on utilise les armes comme cela je trouve que cela a un sens, mais si on les utilise en essayant de couper la tête des autres, de les blesser ou de montrer que l’on est le plus fort on doit aller voir ailleurs que dans notre notre École.
Les armes sont le prolongement de nos bras, qui sont le prolongement de notre centre. Il y a des lignes de ki qui partent de notre centre, du hara. Elles agissent à travers les mains. Si on met une arme au bout, un bokken, un wakizashi, un bâton, ces lignes de ki peuvent converger. Elles ont un prolongement. C’est peut être plus facile quand on travaille à mains nues, ça commence à être plus difficile avec une arme. Mais cela devient aussi très intéressant : on n’est plus limité, on devient « illimité ». C’est justement cela qui est important, c’est une suite logique dans mon enseignement. Au départ, on travaille un peu petit, à l’étroit en quelque sorte, puis on essaye d’aller plus grand, d’aller au-delà tout en partant de notre centre. Parfois, il y a des coupures, le ki ne passe pas à l’épaule, au coude, au poignet, aux doigts. Parfois le bokken devient comme le bâton d’une marionnette guignol frappant le gendarme, alors ça n’a plus de sens. C’est pour ça que je montre ces lignes que tous peuvent voir. C’est quelque chose que l’on connaît dans l’acupuncture. On peut les voir aussi dans le shiatsu et dans bien des arts différents. Et là, on va au-delà. Si on pouvait les matérialiser par des lignes lumineuses ce serait étonnant à voir. C’est ce qui nous lie aussi aux autres. Ce qui nous permet de comprendre l’autre. Ce sont des lignes liées au corps, pas uniquement au corps matériel, mais au corps dans son ensemble tant physique que kokoro. C’est ce qu’il y a de subtil, d’immatériel, qui est lié, il n’y a pas de différence.

Seitai-do

Dans notre École nous pratiquons cet art qu’est le Seitai-do, la voie du Seitai. Cet art qui comprend entre autre le Katsugen undo (Mouvement régénérateur suivant la terminologie d’Itsuo Tsuda) nous permet de retrouver tant au niveau de l’involontaire que de l’intuition une qualité de réponse peu habituelle.
Il réveille l’instinct « animal » dans le bon sens du terme un peu comme lorsque nous étions des enfants, joueurs ou même parfois turbulents mais sans réelle agressivité, et qui prennent la vie comme un jeu avec tout le sérieux que cela impose.
C’est grâce à cet art que j’ai découvert l’intermission respiratoire, cet espace temps entre inspire et expire, et entre expire et inspire. Ce moment infinitésimal presque indécelable pendant lequel le corps ne peux pas réagir. C’est dans un de ces moments que l’on applique la technique seitai. Au début il est difficile de le percevoir et encore plus d’agir exactement à ce moment là, très précisément. Pourtant petit à petit on ressent cet espace de façon très claire on a l’impression qu’il s’élargit, et de fait on a l’impression que le temps s’écoule de manière différente comme parfois lors d’une chute ou d’un accident. On peut se demander quel rapport il y a avec le travail des armes dans l’Aïkido. C’est que justement notre recherche est dans cette direction et l’anecdote suivante racontée par Tsuda Senseï est révélatrice.

Un niveau trop élevé

Haruchika Noguchi Senseï le créateur du Seitai lorsqu’il était encore jeune voulut pratiquer le Kendo, il s’inscrivit dans un dojo pour apprendre cet art. Après les préparatifs d’usage il a devant lui un kendoka. À peine l’autre leva son shinaï au dessus de sa tète, que Noguchi Senseï le toucha à la gorge, bien que ne connaissant aucune technique. L’enseignant lui envoya un pratiquant plus avancé, même résultat, on lui mit un sixième dan en face : pas mieux. Le maître lui demanda s’il avait déjà fait du Kendo : « Pas du tout » répond-il « je pique au moment de l’intermission respiratoire, c’est tout. » « Vous avez déjà atteint un niveau trop élevé Senseï. » dit-il. C’est ainsi que Noguchi Senseï ne put jamais apprendre le Kendo.
Pratiquer l’Aïkido à mains nues, pratiquer l’Aïkiken, utiliser le jo, le bo, pratiquer les koryu ou tout autre art comme Itsuo Tsuda lui-même qui faisait la récitation de Nô, l’essentiel n’est pas dans la technique, mais dans l’art lui-même et son enseignement qui doit permettre la réalisation de l’individu. Tsuda Senseï citant les différent arts qu’il avait pratiqués nous disait : « Maître Ueshiba, Maître Noguchi, Maître Hosada4 ont creusé des puits d’une profondeur exceptionnelle. […] Ils ont atteint les veines d’eau, la source de la vie. Cependant, ces puits ne communiquent pas entre eux, bien que ce soit la même eau qu’on y trouve. »5

Article de Régis Soavi sur le thème du sabre de l’aïkido, publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°12)  avril 2016.

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Notes :

1 Voir le Kojiki ( 古事記) recueil de mythes concernant l’origine des îles formant le Japon et les kami.
2 Le bō est un long bâton de 180 cm manié avec les deux mains.
3 J.F. Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, p. 16, Éditions Allia, Paris, 2002.
4 Théâtre Nô : École Kanze Kasetsu.
5 Itsuo Tsuda, le Non-faire, Avant-propos p. 10, Éditions Le courrier du Livre, 1973.

Sortir du dualisme

Par Régis Soavi

Soulevez le ciel puis repoussez la terre_TSUDA_WEBAborder le thème omote – ura en Aïkido m’évoque immédiatement Yang – Yin (yo – in en japonais).
Cependant en Occident la tendance générale est de le percevoir de façon manichéenne et même, on oppose l’un à l’autre, on divise le lumineux et l’obscur, on catégorise, on dit positif ou négatif, avec en plus toutes les références que cela nous rappelle, scolaires ou même sexistes. C’est très facile, nous avons des habitudes, nous n’y pensons même pas.
On représente le Tao à plat bien dessiné, ou mieux sous forme de boule où le yin et le yang s’interpénètrent, mais en réalité chacun reste à sa place : toi, moi, lui, l’autre.
On disserte philosophiquement sur l’un ou l’autre, on oublie les grands penseurs chinois : Lao Tseu, Tchouang Tseu, Li Tseu, ou Sun Tse, pour les plus célèbres.
Le noir ou le blanc, le yin ou le yang. Et le gris c’est quoi ?
Si on reste dans une pensée dualiste c’est un mélange des deux.
Mon Maître Itsuo Tsuda ne citait pratiquement jamais omote ou ura, d’ailleurs il donnait rarement un nom japonnais à ce qu’il faisait ou montrait. Parfaitement bilingue, il a toujours privilégié le français pour ses explications, et particulièrement dans ses livres qu’il écrivait d’un seul jet, sans quasiment aucune correction.
Il savait guider notre sensibilité et nous faire percevoir grâce à la pratique du Katsugen undo (Mouvement régénérateur), du yuki, et surtout par son toucher ou même sa présence silencieuse, ce monde non dualiste qu’il était venu nous faire découvrir.

Découvrir avec le corps

Aïkido, c’est découvrir avec son corps, je veux dire physiquement, concrètement, sentir courir les fluides suivant les réseaux à tendance yin ou yang.

le yin devient yang
le yin devient yang

Quand pendant une séance on cite omote ou ura, on ne cite généralement que l’ensemble du mouvement, sa tendance, éventuellement son final.
C’est la respiration qui peut nous aider à mieux comprendre, sentir, de quoi il s’agit. Il vaut mieux commencer par un travail avec un rythme plutôt lent, si on va trop vite dès le début on risque fort de ne pas y arriver. On se concentre sur la respiration, on suit l’inspiration, l’expiration, on bouge en se concentrant sur la sensation intérieure, on peut travailler ce genre d’exercice avec un partenaire en fermant les yeux et en restant concentré sur le centre. Les bras par exemple s’ouvrent ou se ferment indépendamment de notre volonté, ils obéissent à une nécessité qui découle du yin ou du yang.

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« Soulevez le ciel puis repoussez la terre » en action

Si on veut pratiquer l’Aïkido comme une pratique du Non Faire, tout le travail se fait au niveau du sentir, on creuse, on approfondit et petit à petit cela bouge en nous et un jour on s’aperçoit que l’on a dépassé quelque chose. Ce mur qui nous bloquait, qui rendait notre technique dure ou incertaine, et donc artificielle, complètement hors de la réalité, est tombé. C’est à ce moment que l’on se sent libre, tellement libre. La recherche alors prend une toute autre tournure. La perception du yin, du yang devient une évidence. C’est quelque chose que j’aurai du mal à expliquer avec des mots, car tout devient simple : les gestes, les déplacements, il n’y a plus de mentalisation. C’est direct à partir du centre, et qui plus est, une grande douceur s’installe en nous, une douceur qui peut être yin ou yang, mais qui dans tout les cas est très forte, une douceur d’une grande puissance qui agit et sait agir en harmonie avec le partenaire ou avec l’adversaire, si éventuellement les circonstances nous ont amené dans une situation telle que celui qui se trouve en face de nous se comporte ainsi.
La tendance pendant l’inspiration est plutôt à l’ouverture et donc yin ; l’expiration ferme le corps et sa tendance est yang. Grâce à la respiration déjà, si on est attentif, on peut sentir le yin et le yang, mais ils ne sont que l’expression et la direction d’une énergie qui s’est matérialisée.
La partie visible, celle que le corps physique pourra éventuellement utiliser est prête.
Dans le corps la face, le devant, est yin et le dos est yang, bien que les jambes soient yang devant et yin derrière : ceci est admis dans toutes les écoles, mais le passage du ki de l’un à l’autre est rarement explicité dans les arts martiaux, on reste souvent dans le général.
Ma rencontre avec Itsuo Tsuda, la pratique du Katsugen undo, la découverte du Seitai de Maître Haruchika Noguchi ont été déterminantes dans ma recherche et m’ont permis une compréhension du corps, de son mouvement qui m’avait manqué jusqu’alors. Certaines zones qui étaient demeurées vagues dans l’enseignement de l’Aïkido, comme le hara, sont devenues extrêmement précises dans le Seitai. On peut par exemple vérifier l’état des « trois points du ventre ». Le premier qui doit être yin, le deuxième qui doit être neutre, et le troisième yang, bien positif et rebondissant.
« Le but du Mouvement régénérateur est de régulariser notre organisme, de le seitaiser.
Régulariser notre organisme n’est pas seulement nécessaire pour nous rendre bien portants. Quel que soit le genre d’activité qu’on exerce, qu’il s’agisse de faire la calligraphie, de faire le dessin ou de pratiquer les arts martiaux, il faut tout d’abord commencer par régulariser notre organisme, autrement on risque de tomber à côté. »1

Non faire et non dualisme

Dans l’Aïkido nous laissons le ki surgir du seika tanden, du hara (3ème point du ventre dans le Seitai), et sa tendance est yang car il résulte de la force qui vient du dos, force qui ne s’exprimera pas au niveau des épaules, comme on le voit trop souvent, mais bien sûr grâce au koshi.
Le point de passage de cette force, de ce ki devenu yang, est la 3ème lombaire qui justement est en position yin dans la colonne vertébrale. Si on visualise la respiration abdominale on constate que l’inspiration yin gonfle l’abdomen et prépare l’acte qui sera yang, et en même temps, le ki descend le long de la colonne vertébrale et irrigue l’ensemble du corps2.
Lorsque le ki sort directement au niveau du centre sa tendance est donc yang, mais en fonction du circuit qu’il va prendre il s’exprimera sous forme yin ou yang. Si il suit les circuits internes du ventre, des bras, la face interne du corps, alors il devient yin, sinon son expression est yang. La force qui en résulte sera aussi yang ou yin en fonction du moment de son utilisation.
Car bien sûr, dans un monde non séparé, le temps fait lui aussi partie de cette unité. Bien que l’on puisse ralentir ou accélérer le moment d’un impact par exemple, de façon à se trouver de manière très précise à l’endroit juste, au moment juste, avec la respiration juste et le ki juste, tout cela ne se fera que grâce à la coordination que réussira à faire notre « système involontaire ». C’est là précisément que l’enseignement d’Itsuo Tsuda apporta des éléments décisifs. Car, en nous faisant entrer dans le monde de la sensation, en insistant sur le Non Faire, en nous permettant de découvrir le non dualisme, il nous a donné des clés que nous pouvons utiliser encore aujourd’hui, car elles sont à la portée de tous, comme ses livres en témoignent.

Yin et Yang

Si on décompose un mouvement comme ryo te dori ten chi nage dans la forme omote, uke arrive avec une force yang. Il est en pleine expire, tori le reçoit à la fin de son yang, le yin a déjà grandi en lui, il est devenu incompressible, il va grandir encore et submerger uke. Puis c’est au tour du yang de grandir, on le constate par le fait que les bras se retournent, cette fois c’est la ligne de démarcation entre yang et yin qui passe du bas vers le haut. Mais pour uke le mouvement a démarré au début de l’inspire, ne pouvant résister il se détache et chute comme lorsqu’un fruit est mûr à point et tombe dans la main. Dans la forme ura, tori doit attendre car le yang est trop puissant encore, il tourne pour dévier cette force mais dès qu’il a reconstitué sa force yin, il peut utiliser alors le yang pour repartir en omote ou bien laisser le yin continuer son travail jusqu’à enveloppement total de uke.

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Tenshi Nage Ura. Le Yin devient Yang

De même dans le kokyu ho, il y a différentes façons de faire : soit on projette tout de suite la force yang, soit on laisse grandir la force yin pour à la fin utiliser le yang. Là encore tout dépend de l’état, du moment, du partenaire.

La force yang est plus directe, plus dirigiste que le yin, mais elle peux nous durcir facilement. Les pères trop autoritaires connaissent ce problème avec leurs enfants et la rupture est souvent consommée au moment de l’adolescence.
La force yin est enveloppante, douce mais parfois mal utilisée, comme le font certaines mères. Elles risquent d’emprisonner l’enfant et il peinera à sortir de l’empreinte, du cocon familial.
Idéalement le yin lorsqu’il se termine permet l’envol du lumineux, après le travail intérieur, « obscur », de la préparation qu’est l’enfance, un véritable détachement sans rupture, comme le fruit mûr se détache de l’arbre au moment juste. L’envol du lumineux c’est la liberté sans pensée. La possibilité d’être son propre TAO. Tout simplement la réalisation de l’être.

Les sphères du corps

SPHERES_Irimi_WEBNotre corps se présente entre autre avec une surface externe : la peau, c’est en quelque sorte la sphère matérielle. Mais nous ne sommes pas limités par la peau, elle délimite seulement le yin interne du yang externe, ura et omote. Cette surface est une sphère qui a pris la forme d’un être humain.
Au delà de celle-ci existe une autre sphère que chacun peut sentir instinctivement. Elle se présente plutôt sous la forme d’un œuf déformable en fonction des besoins. Cette sphère est souvent représentée dans les religions, on l’appelle Mandorle ou bien Aura. Elle est la représentation visuelle d’une réalité ressentie par des peuples entiers, et maintenue vivante dans les arts martiaux. Elle aussi est yin au dedans et yang au dehors avec une limite extrêmement précise, on peux ainsi constater que ce qui est yang par rapport à la peau est yin par rapport à la sphère énergétique.

Irimi et tenkan

Irimi nage
Irimi nage

Quand on fait irimi par exemple, on fait entrer uke dans notre sphère yin, on le soulage de son ki yang en excès devenu dur, rigide, on normalise son terrain, on lui permet de retrouver un équilibre interne. Puis dans irimi nage on finit par un mouvement yang qui provoquera chez lui le désir de chuter pour éviter le pire. Par contre dans tenkan les deux sphères se frôlent et ne s’interpénètrent qu’au niveau de la main. Les surfaces yang poussées, soutenues par le yin interne, devenues fortes, se côtoient, se repoussent et glissent l’une contre l’autre.
Si tori glisse le coude en entrant dans la sphère de uke, alors son mouvement yin grandira jusqu’à  submerger uke qui là aussi, chutera afin d’éviter les inconvénients de ce retournement de situation.

Dans notre École, la première partie de la séance d’Aikïdo est une pratique solitaire. Un des exercices consiste à soulever les bras paumes tournées vers le ciel, puis à les abaisser. Itsuo Tsuda nous disait : « Soulevez le ciel puis repoussez la terre. » Il y a différentes manières de faire cet exercice. Si on essaie de soulever avec le yang les épaules vont se tendre, si on essaie de repousser la terre avec le yin on restera coincé au milieu du mouvement. Lever les bras en faisant corps avec le ciel (yin) et descendre en harmonie avec la terre (yang), c’était ce genre de travail, de visualisation, que j’ai commencé avec mon Maître et que je continue depuis plus de quarante ans.

Rendre consciente la circulation du ki, améliorer notre perception de ce mouvement, de cette sphère d’énergie, dont beaucoup parlent mais que peu perçoivent clairement, c’est ainsi que je conçois mon travail à présent.
Permettre la normalisation du terrain des personnes qui viennent au dojo, et leur donner les instruments visibles ou invisibles, conscients ou inconscients pour leur permettre d’arriver à l’indépendance, à l’autonomie, à la liberté intérieure.
Pour cela la prise de conscience de omote – ura, en tant qu’expression du yang – yin, est à mon avis indispensable.

Article de Régis Soavi sur le thème de Omote/Ura, publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°11)  janvier 2016.

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Notes:

  1. Extrait de la conférence Régulariser l’organisme de Noguchi Haruchika sensei, traduction Tsuda Itsuo (Le triangle instable, chapitre XIX – Le Courrier du Livre Ed. 1980, p. 137).
  2.  Maitre Noguchi Haruchika préconisait d’ailleurs l’exercice  Sekitsui Gyōki – 脊椎行気法 ou Respiration à travers la colonne qui se fait à partir des « deuxièmes points de la tête » et qui permet la normalisation du terrain (de l’ensemble de notre corps, bien entendu de façon unitaire, physique, mental, etc).
  3. Photos de Régis Sirvent et Jérémie Logeay

Hanami à Paris

Nous avons eu le plaisir de participer à Hanami au jardin d’acclimatation de Paris les 23 et 24 avril. Le Hanami est une coutume japonaise qui consiste à contempler les fleurs, en particulier celles des cerisiers, dans la période où elles entrent en pleine floraison. Cet événement Parisien où plus de dix mille personnes ont parcouru ce jardin, était organisé en collaboration avec la Japan Expo.

Film de la démonstrations d’Aïkido, Pratique respiratoire

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spot stages 2016

Nous sommes heureux de vous proposer cette courte vidéo présentant le travail de Régis Soavi. Un travail qu’il mène depuis plus de trente ans, en stages et dans la pratique quotidienne.  Vous pouvez retrouver toutes les dates des prochains stages sur cette page : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/stages/

Sous titre en français disponible, cliquez sur la première icône à droite du lecteur vidéo.

©Ecole Itsuo Tsuda 2016
Prises de vues et réalisation Valentina Mele et Marta Andreose

Kokyu révélation de l’unité de l’être

Par Régis Soavi

Dans un des ses livres Itsuo Tsuda nous donne son point de vue sur Kokyu :

TSUDA_la_voie_du_depouillement«Dans l’apprentissage d’un art japonais il est toujours question de «kokyu», qui est l’équivalent proprement dit de la respiration. Mais ce mot signifie aussi le tour de main pour faire quelque chose, le truc. Quand on n’a pas de «kokyu», on ne peut pas exécuter la chose comme il faut. Un cuisinier a besoin du «kokyu» pour bien se servir de son couteau, et l’ouvrier pour ses outils. Le «kokyu» ne s’explique pas, il s’acquiert.
Quand j’étais jeune, j’ai vu un ouvrier travailler avec son tournevis sur des machines très rouillées. J’ai essayé de dévisser, en vain, tellement c’était rouillé. Pour lui, cela ne posait aucun problème, il dévissait facilement, non parce qu’il était plus fort, mais parce qu’il avait le «kokyu».
Quand on acquiert le «kokyu», on a l’impression que les outils, les machines, les matériaux, jusqu’alors « indomptables », deviennent tout à coup dociles et obéissent à notre commande sans opposer de résistance.
Le ki, le kokyu, respiration, intuition, voilà les thèmes autour desquels tournoient les arts et les métiers du Japon. Ils constituent le secret professionnel, non parce qu’on veut le garder comme brevet d’invention ou comme recette de gagne pain, mais parce que c’est intransmissible intellectuellement. La respiration, c’est le dernier mot. Le secret suprême de l’apprentissage.
Seuls les meilleurs disciples y accèdent, après des années d’efforts soutenus.
Un maître d’art martial après qui les chiens aboient n’est pas un bon maître, dit-on. Les Français savent les faire taire, en glissant un morceau de sucre dans leur gueule. C’est l’astuce, c’est le truc, mais ce n’est pas le kokyu, respiration, qui est tout autre chose. »

Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1975, p. 31-32.

 J’ai découvert le kokyu avec mon maître,aikido kokyu Itsuo Tsuda. Avant ce n’était pour moi que le nom d’une technique, avec Itsuo Tsuda cette notion devint beaucoup plus concrète, d’abord de par l’orientation de sa pratique. Il disait : « Pour moi la technique c’est simplement le test pour savoir si j’ai évolué dans ma respiration. » Ainsi notre attention était directement portée vers le kokyu. Il ne pouvait y avoir l’Aïkido ET la respiration. Aïkido est respiration. Et puis, dès ses premiers livres, Itsuo Tsuda nous éclaire en des termes que je ne connaissait pas ; presque trop simple et en même temps si difficile à atteindre.

Quand je l’attaquais c’était si évident, quelle que soit la force que je mettais, lui, restait à la fois détendu et puissant.
Il nous faisait utiliser la visualisation pour nous enseigner le kokyu. Par exemple pour le Kokyu Ho il disait : « C’est la fleur de lotus qui éclot ». Aujourd’hui peu de gens ont déjà vu les fleurs de lotus, alors je parle d’une marguerite. La visualisation doit nous parler, à nous. Pour qu’elle puisse agir elle doit être ancrée dans le concret de chaque personne. Alors parfois pour aider quelqu’un à aller au-delà de son partenaire qui lui tient les poignets et qui l’empêche de bouger, je dis : « Vous accueillez un ami qui sort du train, vous ne l’avez pas vu depuis des années ! Prenez le dans vos bras… » Alors la personne oublie l’autre, et le ki, au lieu de rester coagulé, s’écoule dans la direction donnée, la personne lève les bras sans efforts. La force de la visualisation est colossale.

Bien sûr la posture est essentielle, je dirais même qu’elle est primordiale. Si le corps se raidi pour avoir une posture impeccable : c’est foutu. S’il est trop mou : c’est foutu. Si la troisième lombaire est mal positionnée : c’est foutu. Avec la pratique de l’Aïkido et du Katsugen undo, petit à petit je vois que mes élèves se redressent, le ki recommence à circuler sans blocage, sans rupture, c’est la découverte de la respiration abdominale non forcée, mais claire et limpide, du kokyu. À mon avis, sans kokyu, tout travail en Aïkido ne vise qu’à renforcer le corps, c’est un travail de durcissement.kokyu ho régis soavi

Avec l’approfondissement de la respiration ce qui est inutile disparaît petit à petit, on n’a pas besoin de travailler la souplesse ou la puissance, c’est la raideur et nos idées sur la force et la faiblesse qui s’en vont. Et donc le ki circule mieux.
La Pratique respiratoire que nous faisons au début des séances est importante dans cette orientation.
On ne peut pas enseigner le kokyu, mais on peut guider les personnes pour qu’elles le découvrent.
Si nous faisons Kokyu Ho chaque matin à la fin de chaque séance, c’est justement pour sensibiliser les personnes et aussi améliorer notre posture. À mesure que notre posture et notre manière de faire s’affinent et s’améliorent on peut aider à la normalisation du terrain de notre partenaire. Si on respire profondément à partir du hara vers le hara du partenaire, on revitalise les circuits par lesquels circule le ki, on permet que ces circuits fonctionnent mieux, ainsi l’autre comprend (sent) avec tout son corps de quoi il est question.
Il ne s’agit pas de regarder la démonstration et de travailler de plus en plus dur, mais plutôt de s’imprégner de cette sensation du kokyu de l’autre. Je dis souvent : pour travailler le kokyu il faut commencer par écouter. On écoute l’autre, non avec ses oreilles, mais avec tout son corps, on sent la respiration, le ki, de l’autre. C’est comme un parfum. On écoute son mouvement intérieur, alors la sensation devient plus précise et on peut le guider vers une meilleure posture, vers une libération des tensions.

C’est aussi le travail des pratiquants plus anciens de favoriser cette découverte. En faisant baigner l’autre dans la respiration, ils l’aident à la sentir, à force de s’imprégner de ce « quelque chose ».

Dans la pratique de Katsugen undo que Tsuda Senseï a introduit en Europe la sensibilisation à la respiration, à la circulation du ki est au premier plan. Tsuda écrivait : « Dans le Mouvement régénérateur [Katsugen undo], nous faisons l’inverse de la tradition : nous commençons par le secret suprême, sans préambule1. »

Le kokyu n’est pas plus magique que le ki n’est une énergie. Dés qu’on se lance dans une explication, même si l’on prévient qu’elle sera parcellaire, on risque fort de tomber à côté.
Les contes anciens, comme ceux rapportés par les frères Grimm, peuvent nous montrer un aspect des pouvoirs du kokyu. Comme dans les contes, il peut transformer les crapauds en prince ou princesse et embellir les personnes par le simple fait de transformer leur posture. Cette posture, résultat de tant d’années de contractions, de mollesse, ou de tentatives de correction. Quand la posture retrouve quelque chose de naturel, c’est le retour à la source, aux origines de l’être.regis soavi aikido

Le kokyu, sa découverte, nous amène à des comportements différents dans la vie de tous les jours.  Cette respiration, loin d’être vécue comme New Age, dans sa quotidienneté, réveille en l’individu des qualités oubliées, une simplicité perdue, une intuition enfin retrouvée. Elle est ce qui peut rendre admirable le geste d’un artisan, d’un artiste, mais elle est aussi ce qui étonne ceux qui ne la connaissent pas. Parce qu’on n’a pas compris, ni senti ce qu’il y a derrière cette entièreté dans l’acte accompli : kokyu est une révélation de l’unité de l’être.

Itsuo Tsuda nous a guidé dans cette direction, en nous laissant libre d’aller plus loin ou de rester sur place. Cette liberté était fondamentale dans son enseignement.

On raconte que parfois, lorsque la posture, la respiration, la coordination étaient parfaites, O Senseï Ueshiba s’écriait « Kami Wasa« . Technique dieu ? Réalisation suprême ? Ne peut-on pas parler de kokyu ou de Non-Faire dans la plus grande simplicité ? Comme un enfant qui lâche un jouet pour en saisir un autre, de la même façon qu’il nous aspire pour le prendre dans nos bras pour le protéger.
Lorsque l’enfant est petit il a le kokyu : « Le bébé est grand comme l’univers, mais si on le traite mal il se fane bien vite »,  écrivait Tsuda Senseï dans son dernier livre2. Notre devoir n’est-il pas de lui permettre de le conserver ? Et à nous adultes de le retrouver ?

Aïkido n’est pas fait pour combattre, mais pour permettre une meilleure harmonie entre les personnes.
Je respire profondément, j’écoute le corps de l’autre, je visualise la circulation de ki dans son corps, je l’entend clairement, alors je fais passer le ki dans le corps de l’autre. Cette circulation nous apporte la plénitude, la sensation d’être pleinement vivants, tout s’efface, il n’y a plus que l’instant présent avec ses sensations, ses couleurs, sa musique.

Article de Régis Soavi sur le thème de kokyu, publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°10)  d’octobre 2015.

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1. Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1975, p. 32.

2. Itsuo Tsuda, Face à la science, Éditions Le Courrier du livre, Paris, 1983, p. 152.

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vidéo aïkido

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