Par Régis Soavi.
Pour la première fois de son histoire, Tenshin, notre dojo à Paris, est fermé pour une durée indéterminée, comme tous les dojos de notre école (Milan, Rome, Turin, Ancone, Toulouse, Blois, Amsterdam, etc.). C’est d’autant plus exceptionnel que depuis son ouverture en 1985, le dojo ne s’était jamais arrêté. Il y a des séances tous les matins, toute l’année, sans distinction de vacances ou de jours fériés.
L’École Itsuo Tsuda est une école particulière puisque nous pratiquons l’Aïkido bien sûr, mais aussi le Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) qui peut se pratiquer tout seul, à la maison. Et puis pour un petit nombre d’élèves intéressés par le travail des anciennes koryu à l’origine de notre art, il y a aussi des séances consacrées aux armes de l’école Bushuden Kiraku Ryu. Cette école qui comprend de nombreux kata a dans son cursus d’enseignement la pratique du jujutsu à main nues, de la Naginata, du Kusarigama, du Bo, du Tessen, etc. Il y a aussi un travail sur d’autres techniques qui viennent des écoles de deux sabres, le Niten Ichi Ryu.
Malgré la fermeture des dojos, la pratique, à ma connaissance, n’a cessé pour personne ou presque. Certains pratiquent les kata d’armes chez eux mais surtout nous avons la chance d’avoir une première partie dans les séances d’Aïkido (une sorte d’Aïki-Taïso) que mon maître, Tsuda senseï, avait pratiquée chez O senseï, et qu’il appelait déjà « la pratique solitaire ». Cette première partie dure environ une vingtaine de minutes et peut se faire dans un espace réduit (équivalent à un seul tatami). Ce qui la différencie d’une gymnastique est qu’il s’agit d’un travail sur la respiration et sur la circulation du ki dans le corps. Par certains côtés, cela ressemble aux exercices que font certains pratiquants de Taï-chi-chuan avec, bien sûr, sa spécificité. Cette pratique solitaire peut ainsi se faire chaque jour. Je sais que des pratiquants profitent aussi de cet arrêt pour lire ou relire les livres d’Itsuo Tsuda (neuf livres aux éditions Le Courrier du Livre – Trédaniel) mais aussi, comme je l’ai souvent conseillé, les grands auteurs et philosophes comme Tchouang tseu, Li tseu, Sun tzu, ou encore Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu.

milliers de miles » Calligraphie de Itsuo Tsuda
Si aucune pratique n’est évidemment une solution toute faite à la situation que nous vivons, il est évident pour moi que le fait d’avoir une pratique quotidienne nous aide à garder un cap intérieur. Tatsuzawa Kunihiko senseï, 19e maître de Bushuden Kiraku Ryu, une école de plus de quatre cents ans parle de Kakugo 覚悟 qui se traduit habituellement par détermination ou lucidité face à une situation. Sa traduction personnelle m’est apparue intéressante au vu de la crise que nous vivons en ce moment. À la question « Pourquoi les personnes pratiquent encore un art aussi ancien ? » il répond : « C’est pour avoir la stabilité du cœur (Kokoro). C’est ce qu’on nomme Kakugo à l’origine. Kakugo est dur à traduire en français. C’est-à-dire qu’on se conçoit sans rêve et sans peur. Devenir, avoir la mentalité comme telle : « Nec spe nec metu » en latin. Sans espoir d’une récompense et sans crainte d’un châtiment »1Tatsuzawa Kunihiko senseï, « Le sens de la beauté », interview par Yann Allegret, Karaté Bushido N° 371 (octobre 2008). La pratique, même solitaire, nous aide à retrouver une respiration et un calme intérieur.
De même le philosophe Hans Jonas, que j’ai parfois cité dans mes conférences, me semble à l’ordre du jour en ces temps incertains. À l’occasion du sommet de Rio de Janeiro sur l’environnement en 1992, fut publiée par le journal Der Spiegel une interview intitulée Au plus proche d’une issue fatale. Au journaliste qui lui demandait à propos du pillage de la planète s’il pensait qu’il soit possible de modifier notre mode de vie il répondit, malheureusement déjà visionnaire : « Paradoxalement, l’espoir réside à mes yeux dans l’éducation par l’intermédiaire des catastrophes »2Hans Jonas, Une éthique pour la nature, éd. Flammarion, 2017, p. 39. Reste malgré tout cet impératif qui nous concerne tous, et qu’il énonce ainsi :
« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. »3Hans Jonas, Le principe responsabilité (1979), éd. Flammarion, 1998
Postface de janvier 2021
Dix mois ont passé, dix mois de contrainte, dix mois d’une nuit sans nom, dont nous ne pouvons même pas dire quand elle finira. La montée d’une forme insidieuse d’autoritarisme sur des bases sanitaires qui s’effectue en ce moment nous amène tous à une forme d’autocensure, afin de ne pas gêner les résistances qui ont été mises en place un peu partout dans ce « monde nouveau » qui est loin d’être un « nouveau monde ».
La stabilité du « Kokoro » c’est nos pratiques qui nous permettent de la maintenir, sans elles les tensions risqueraient de nous envahir et nous pourrions succomber à l’ambiance environnante.
Une autre ambiance
Tous nos dojos ont pu se maintenir et payer leurs loyers malgré la fermeture des locaux pendant tous ces mois, cela grâce à la forme associative très particulière qu’ils ont adopté depuis leur création, certains depuis les années 80. En effet les dojos appartiennent à tous leurs membres, qui en sont comme »colocataires », c’est donc de leur propre volonté qu’ils s’associent pour maintenir ces lieux de pratique vivants. Les membres mettent en commun ce qui est nécessaire, sans dépendre d’aucune subvention, ni de salles municipales, ni même de clients… Ainsi ce fonctionnement qui paraît habituellement bien fragile, se montre en fait assez résilient dans la période que nous traversons.
La première partie de nos séances d’Aïkido »la pratique respiratoire individuelle » s’est continuée partout, en fonction des semaines où la légalité le permettait, parfois dans des parcs comme à Milan pour recréer le lien qui manquait, sinon chez soi ou chez des amis déjà pratiquants.
Chacun a pu continuer la pratique du Katsugen undo (Mouvement Régénérateur) à la maison, seul ou en famille, comme à chaque fois qu’il nous est impossible, pour une raison ou une autre, de venir au dojo. Cette pratique, qui laisse le mouvement inné du corps s’exprimer, contribue à l’équilibre global de l’individu. Le système involontaire étant maintenu actif, cela favorise les réactions précoces, accélère et amplifie l’aspect régulateur du fonctionnement de l’organisme.
Même si certains jours, la durée nous y contraignant, il y eut des moments de découragement, la perspective de ré-ouvrir pour faire connaître notre pratique a limité, et fait fondre l’inquiétude qui pouvait en naître.
Les contacts et les échanges entre les membres, au niveau national comme international ont permis de faire circuler informations et références, textes et livres, mettant l’accent sur l’aspect culturel des dojos et l’activant ainsi une fois de plus .
Personne ne prévoyait ce que nous sommes en train de vivre, peut-être ce passage d’un texte d’Estelle Soavi saura tranquilliser la force de chacun et la guider vers le Non-faire, le Wu-wei :
Dans un monde en cours de destruction,
Bâtir des lieux où règne un autre espace-temps, où une autre relation au vivant se crée, où les êtres peuvent s’épanouir. […]
La seule façon de ne pas sombrer reste de toujours nager.
Demori4« Demori » signifie « je reste » en cathare (occitan). Texte de Estelle Soavi, « Bâtir », Utomag N°4, juin 2020, en ligne : http://estellesoavi.fr/utomag/
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Article de Régis Soavi écrit en mars 2020 pour la revue Aikido Journal No 74.
Notes
- 1Tatsuzawa Kunihiko senseï, « Le sens de la beauté », interview par Yann Allegret, Karaté Bushido N° 371 (octobre 2008)
- 2Hans Jonas, Une éthique pour la nature, éd. Flammarion, 2017, p. 39
- 3Hans Jonas, Le principe responsabilité (1979), éd. Flammarion, 1998
- 4« Demori » signifie « je reste » en cathare (occitan). Texte de Estelle Soavi, « Bâtir », Utomag N°4, juin 2020, en ligne : http://estellesoavi.fr/utomag/