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Itsuo Tsuda à la Sorbonne

lecture sorbonne itsuo tsuda

80 ans après, Itsuo Tsuda revient à la Sorbonne

Un pont entre Orient et Occident, Lecture-Rencontre

Menant une réflexion profonde sur les grands développements de la pensée humaine, Itsuo Tsuda parcourt l’Orient et l’Occident et met le ki au centre de ses recherches

Itsuo Tsuda vint en France en 1934 et fit ses études à la Sorbonne avec le sinologue Marcel Granet et le sociologue Marcel Mauss. En 1940, de retour au Japon, il s’intéressa aux aspects culturels de son pays, comme la récitation du Nô, la technique Seitaï et l’Aïkido. Dans les années 70, il entreprend de propager ses idées sur le ki en Europe et publiera neuf livres en français.
Créant un pont entre Orient et Occident, il a su élaborer et présenter des connaissances qu’il avait reçues de ses maîtres. Il s’agit là d’un défi où l’être humain est considéré par-delà l’époque, le lieu et  la tradition. L’être humain en tant que tel. La vie dans ses multiples aspects. Itsuo Tsuda propose un chemin pour réveiller la sensibilité et pour retrouver la liberté intérieure.

Cette Rencontre-Lecture, animée par Régis Soavi, conférencier et enseignant d’Aïkido, élève direct d’Itsuo Tsuda et Yan Allegret, écrivain, comédien,  sera l’occasion de découvrir ce chemin.

Mardi 4 novembre 2014 à 19h30 à l’Amphithéâtre Guizot
17, rue de la Sorbonne 75005 Paris
Entrée gratuite, sur réservation auprès du service culturel : agenda-culturel@paris-sorbonne.fr

Dojo, un mouvement perpétuel

Par Manon Soavi.

L’ouverture d’un nouveau lieu de pratique est toujours une joie et c’est pourquoi nous sommes heureux qu’un nouveau dojo voie le jour à Pescara, ville située dans la région des Abruzzes au bord de la mer Adriatique. Manola D.P. qui est, avec un groupe de personnes, à l’origine de la création du dojo Bodaï à Rome, ouvre aujourd’hui ce deuxième lieu, après 18 ans à parcourir les deux cents kilomètres qui séparent Pescara de Rome pour pratiquer et faire vivre le dojo.

A cette occasion, nous avions envie de partager avec vous quelques réflexions et quelques photos mettant en perspective l’histoire des dojos de notre école. Avec une sélection de photos illustrant comment les dojos sont à la fois des lieux, des espaces concrets, chargés par des années de pratiques quotidiennes. Des lieux portés par l’énergie et la direction donnée par notre senseï Régis Soavi depuis plus de quarante ans. Et en même temps, des lieux qui sont construits par la volonté propre des membres, par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

Commençons par voir à quoi ressemble actuellement le local à Pescara, et si cela peut sembler décourageant, en regardant plus bas à quoi ressemblaient les dojos avant les travaux des membres, vous verrez que tout va bien !

 

Pour accompagner ce regard en arrière sur les dojos ayant déjà traversé l’étape de la création voici quelque réflexions extraites de mon livre « Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda »

Extraits du chapitre 8 Créer des situations : « Itsuo Tsuda va lui aussi, a l’instar de Tchouang-tseu, du mamá kogui et des situationnistes créer des “situations’’ qui permettent et favorisent la découverte de la philosophie du Non-Faire. Il n’est pas vraiment sûr qu’il l’ait pensé en ces termes, mais son attachement à certaines choses – montrant l’importance qu’il accordait, le pouvoir qu’il donnait à ces possibilités, à ces situations – me paraît intéressant à noter, c’est pourquoi je vais en relever plusieurs pour les mettre en lumière.[..] »

« Quand il arrive à Paris, Itsuo Tsuda veut très vite créer un dojo. Pour le travail qu’il vient faire en Occident, il a besoin de cet outil, de ce lieu : un dojo, non pas un gymnase ou un club. On pourrait s’arrêter à l’idée qu’Itsuo Tsuda, Japonais de presque soixante ans, est traditionaliste et que dojo est une notion culturelle japonaise – il y a des dojos de kyudo, de kendo, de karaté, etc. – néanmoins, Tsuda ne crée pas des dojos japonais au sens strict du terme. Il insuffle à ces lieux une fonction d’autoémancipation.[…] »

Yuki Ho Toulouse, depuis 1983

 

« Le dojo n’est pas un lieu de consommation, ni même uniquement de pratique personnelle. Au Japon, il est indissociable de la notion d’uchideshi, élèves internes. Ces élèves qui vivent sur place et s’occupent de tout, passent le balai, préparent le bain du maître, font la cuisine, le jardinage, etc. Cet enseignement par imprégnation, par le partage d’une vie collective avec la famille du maître mais aussi avec les autres uchideshi est un élément fort de la culture japonaise. Le principe de base est que c’est l’élève qui veut apprendre et non l’enseignant qui cherche à transmettre. On parle au Japon de “voler l’enseignement’’ : tout le positionnement est donc inversé. »

Tenshin Paris, depuis 1985

 

« De cette culture, Itsuo Tsuda va garder le côté “enseignement total’’ de l’expérience vécue et du travail en commun. Bien sûr, il n’y aura pas d’uchideshi, Tsuda ne souhaite jamais singer les traditions, faire du japonisme. Au contraire, il extrait l’essentiel de ces traditions et, bien que dépouillées de leurs couleurs locales, il cherche comment les réutiliser dans le monde contemporain. Le dojo est ouvert tous les jours, une séance a lieu à 6h30 le matin et deux soirs par semaine. Toute l’année, sans aucune interruption, les séances sont assurées par Tsuda et par les membres eux-mêmes. »

Scuola della respirazione Milano, depuis 1990

 

« Car le dojo est un lieu d’expérimentation individuelle et collective, de pratique de l’autonomie, ou, a l’instar des uchideshi, chacun prend en charge les différents aspects de la vie quotidienne du dojo – discuter, décider, bricoler, jardiner, réparer, conduire les séances. Il s’agit de sortir de la logique d’assistanat et de la “facilité’’ de s’en remettre a des experts. Comme le pointe le philosophe Ivan Illich, les individus ont désappris à reconnaître leurs propres besoins et, «intoxiqués par la croyance en une meilleure prise des décisions, ils ont du mal à décider tout seul et bientôt perdent confiance dans leur propre pouvoir de le faire.» (Ivan Illich, La Convivialité, Seuil, 1973, p. 126.) »

Bodaï Roma, depuis 2004

 

« Le dojo n’accueille pas de client. Tsuda refusant toute prise en charge des personnes, chaque démarche doit être un acte individuel de prise en charge de soi-même. […]
Ainsi, chacun est chez soi au dojo, et chez les autres en même temps. C’est le lieu de l’individu et du collectif. »[…]

Akitsu Blois, depuis 2007
Extrait du chapitre Cultiver sa sensibilité et son attention « Pour se passer de règle, de loi et de chef il faut une grande attention tournée autant vers soi que vers le collectif. Comme le résument parfaitement bien les insurgés du Comité Invisible : « Soudain, la vie cesse d’être découpée en tronçons connectés. Dormir, se battre, manger, se soigner, faire la fête, conspirer, débattre, relèvent d’un seul mouvement vital. Tout n’est pas organisé, tout s’organise. La différence est notable. L’un appelle la gestion, l’autre l’attention. » Cet état de déconcentration et d’insensibilité qui amène au manque d’attention est, bien souvent, ce qui fait échouer nombre d’expériences communautaires. Nous sommes tellement habitués à suivre des ordres, des règles et à être assistés dans tous les aspects de notre vie qu’on ne réalise même pas le degré de sensibilité et d’attention nécessaire pour vivre “l’ordre moins le pouvoir’’ comme le propose l’anarchisme. » (extrait de « Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda« )

Dojo, pensé ainsi, est un excellent outil pour redécouvrir nos capacités d’attention, de sensibilité et d’organisation.

Ryokan Ancona, depuis 2005
Notre école contient encore deux dojos qui ont demandé moins de travaux mais qui méritent d’être présent dans cet article
Zensei, Torino depuis 2013
Katsugen kaï, Amsterdam depuis 2005

 

Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda

Nous sommes très heureux de vous annoncer la publication du livre « Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda » de Manon Soavi aux éditions L’originel-Charles Antoni.

Des retards d’acheminement affectent la distribution néanmoins il est d’ores et déjà possible de le commander chez votre libraire (méthode que nous recommandons) ou sur le web, chez l’éditeur (19€ plus 2,50€ de frais de port pour la France) ou sur la Fnac ou Amazon.

Dans cet essai Manon Soavi propose d’explorer la philosophie d’Itsuo Tsuda et ses points de convergence avec les idéaux libertaires. En effet, la philosophie d’Itsuo Tsuda puise principalement dans deux cultures rarement mises sur le même plan, celle du Tao et celle de l’anarchisme. L’anarchisme, comme le Tao, étant des chemins de liberté, mais pour faire émerger d’autres modes d’existence et de relation comme le propose l’anarchisme,  l’humain doit se retrouver, retrouver son unité d’être et sa force d’action avant toute chose.

En parallèle et à partir de la trajectoire philosophique et historique d’Itsuo Tsuda, Manon Soavi fait dialoguer les idées de ce dernier avec celles d’autres penseurs, philosophes, chercheurs, savants, tels que Miguel Benasayag, Jean François Billeter, Mona Chollet, Guy Debord, Ivan Illich, Emma Goldman… Elle aborde ainsi des sujets relatifs à la capacité à s’auto-déterminer, la recherche d’autonomie, le renversement de perspectives et le changement de paradigmes relationnels.

Cliquez sur l’image pour agrandir le sommaire : Le maître anarchiste

Plusieurs événements sont programmés pour présenter le livre et rencontrer Manon Soavi, notamment le 8 novembre au dojo Tenshin à Paris et le 19 novembre au dojo Yuki Ho à Toulouse. Pour consulter la liste complète des rencontres en librairie rendez-vous sur cette page : http://soavimanon.rifleu.fr/calendrier-des-rencontres-livre/

 

Vidéo de présentation

L’art de l’insatisfaction

Par Manon Soavi

La maître d’Ikebana Ando Keiko Mei raconte comment, quand elle était encore enfant, elle observait sa grand-mère, pratiquer son art: « Je la vis prendre deux feuilles de la plante et les poser, devant le tokonoma, sur un drap blanc parfaitement repassé où se trouvait déjà un petit nombre d’autres végétaux. Puis, elle alla chercher dans le placard un bol de couleur foncée et de facture rustique et, s’asseyant à la japonaise sur le sol recouvert de tatamis, elle y plaça un kenzan et versa de l’eau d’un petit arrosoir. Avec un grand calme elle prit ensuite une branche et se mit à l’observer attentivement, ses mains bougeant lentement et amoureusement. Au moment de couper pour ajuster la longueur ou enlever des feuilles, elle n’avait aucune hésitation.
Moi, pour ne pas la déranger, je m’étais assise juste derrière elle et je la regardais manier avec soin ces matériaux si simples et si modestes. A la fin, elle avait créé une fois de plus un Ikebana qui appartenait à l’essence des choses et était plein de charme, et de l’intérieur de moi monta un profond soupir d’admiration.
[…] Un jour je m’exclamai:  »je voudrais être capable de disposer les fleurs aussi bien que toi dans tes compositions! » et elle me répondit avec simplicité:  »moi aussi je voudrais réussir à faire mes Ikebana un peu mieux! ».
Cette affirmation me frappa car, jusqu’à ce moment-là, j’avais pensé que ma grand-mère, arrivée au point culminant de la Voie, se sentait toujours satisfaite de ses compositions.
Je compris, cependant, que cette réponse n’était pas née d’un sentiment de fausse modestie et ne contenait pas de jugement sur ses propres capacités. C’était l’expression sincère de la sensation de quelque chose d’inachevé qu’elle seule, dans son cœur, pouvait connaître […]
Par ces paroles simples ma grand-mère, sans le vouloir, m’avait déjà dévoilé toute la profondeur et la beauté [de la Voie] » (K.A.Mei, Ikebana, Art zen.)


Cette sensation de quelque chose d’inachevée ou d’une insatisfaction, qui est comme un aiguillon, est très typique des maîtres japonais dans leurs arts. Mais je pense que cette sensation est très loin de la frustration et de l’insatisfaction profonde que connaissent beaucoup de personnes à notre époque. Dans nos dojos, dans nos pratiques, nous sommes confrontés parfois à la difficulté de mettre en perspective des Voies qui demandent persévérance et continuité alors qu’on cherche de plus en plus à obtenir rapidement satisfaction. La notion même d’effort n’est plus très à la mode, ou si il y a effort il faut qu’il y ait résultat, rentabilité de cet effort. Le problème c’est que la recherche d’un résultat, d’une finalité à priori, conditionne l’action et donc ce résultat.
J’observe deux tendances qui semblent assez répandues : l’une où l’on voit tout en noir, sans futur, sans espoir, c’est un état dépressif. L’autre où l’on essaye de se concentrer sur ce qui nous procure de la satisfaction et du plaisir. Il est assez évident que des états dépressifs ou des pensées suicidaires ne sont pas des états très vivables pour l’humain, mais je souhaite interroger ici l’autre posture: la recherche de l’état de satisfaction. Et évidement interroger la position du budo et ce qu’elle peut nous amener à comprendre. Je ne cherche pas à opposer deux positions mais à creuser un questionnement. Est-on plus épanoui parce que satisfait? Ou plutôt, de quel type de satisfaction parlons-nous?
La recherche de la satisfaction a pris de l’ampleur ces dernières années; certains tiennent des cahiers de gratitude où ils notent ce qu’il c’est passé de positif dans leurs journées. D’autres changent de métier ou de ville pour être dans un contexte plus en accord avec leurs visions, leurs valeurs. Enfin le bien-être et l’épanouissement sont des préoccupations constantes pour beaucoup de personnes. Certains pointent le paradoxe d’une humanité qui n’a jamais connu un tel niveau de bien être matériel et qui continue à se sentir mal dans sa peau. Nous baignions dans le confort matériel et pourtant nous voilà encore insatisfaits. Tels des enfants gâtés?
De plus nous savons que la satisfaction de tous nos désirs ne nous donnerait même pas la satisfaction réelle, profonde. Finalement nous sommes un peu comme le chantait Johnny Hallyday dans la chanson l’envie « On m’a trop donné, bien avant l’envie. J’ai oublié les rêves et les merci. Toutes ces choses qui avaient un prix. Qui font l’envie de vivre et le désir ».
Bien avant, les contes anciens nous mettaient en garde contre l’oubli, contre la dissolution du Soi que procure la réalisation de tous les désirs. Comme ces contes ou l’on entre dans une auberge pour n’en plus ressortir, happé par une vie de plaisir et de satisfaction immédiate qui nous conduit même parfois à la mort. Cela veut il dire que nous devons suivre une morale austère ou une vie de labeur? Ceux qui ont moins que nous n’aspirent-ils pas à ce confort? Faut-il rester dans un boulot qui ne nous convient pas, nous ennuie ? Ou près de personnes toxiques? A priori non, bien sûr ; alors devons nous suivre nos rêves?

L’insatisfaction, un moteur puissant

Nos actes ont des motivations inconscientes que nous justifions après coup, mais ce qui déclenche chez nous l’action est indéfinissable. Nous aimons faire du piano, de l’arrangement floral, de la cuisine ou des arts martiaux mais pourquoi, l’un dans l’autre nous ne le savons pas. La pratique de ces arts nous procure en même temps une satisfaction profonde et en même temps une insatisfaction. C’est pourquoi nous nous remettons à l’ouvrage encore et encore.
Dans la culture japonaise il y a une notion intéressante, qui cultive comme moteur cette légère insatisfaction. Par exemple dans le Seitai on conseille aux parents de ne pas nourrir leurs bébés à 100%. Tsuda Itsuo parle de « la cuillère en moins ». Si les parents sont bien attentifs et concentrés ils peuvent arrêter de donner la cuillère au bébé juste avant le « trop plein ». Juste une petite cuillère avant. Bien sûr si le bébé réclame c’est qu’il a encore faim et il faut le nourrir, mais quand le rythme des bouchées diminue, si on est très attentif, on perçoit le moment juste où une cuillère en moins ne manque même pas. Cette très légère insatisfaction stimule l’appétit du bébé au lieu de le « remplir à ras le-bord », au lieu d’arriver à la satiété totale, béate. Elle garde aussi vivace la sensibilité du bébé qui sait, à la bouchée près, ce dont il a besoin ou pas, sans que ce soit brouillé par d’autres messages tel que les sentiments, les convenances, finir l’assiette, faire plaisir à maman, etc. Il en est de même dans le Bain chaud Seitai (voir Yashima #13 octobre 2021.) où l’on sort du bain quelques secondes avant la détente complète, juste avant d’être comme un légume bouilli, ainsi le corps a profité de la détente et cette sortie lui donne « un coup de fouet », un regain d’énergie.
Le maître de karaté Shimabukuro Yukinobu fait allusion à hara hachibu, un principe des îles d’Okinawa, qui consiste à s’arrêter de manger quand on a atteint 80% de satiété. (Yashima #11 mars 2021) Je pense qu’il s’agit un peu de la même idée.
D’ailleurs, on remarquera que c’est l’insatisfaction qui pousse un enfant à marcher, à parler, à sauter, à courir etc. Si il cherchait seulement la sensation de béatitude il resterait au même stade: dorloté par ses parents! Bien entendu il ne s’agit aucunement de justifier la maltraitance, mais plutôt de faire remarquer que, ici aussi, le mieux est parfois l’ennemi du bien. Ce n’est pas en surajoutant qu’on nourrit mieux. Tout dépend de l’optique que nous avons, Tsuda Itsuo remarquait « J’ai eu la chance de connaître quelques aspects de la tradition japonaise. Mon expérience peut être encore superficielle mais le contraste qu’elle offre vis-à-vis de la pensée moderne est frappant. Il ne s’agit pas là de la satisfaction matérielle, mais de l’approfondissement de la sensibilité. » (I.Tsuda, Le Non-Faire.)

L’insatisfaction nous pousse à nous perfectionner

Bien utilisé, l’aiguillon de l’insatisfaction nous pousse à la continuité et à la persévérance. Parlant de sa pratique de l’aïkido Tsuda senseï écrivait « Pour moi, apprendre à m’asseoir et à me lever, c’est déjà énorme. Je ne cesse d’en découvrir de nouveaux aspects. Je suis bien loin d’être satisfait de ce que je fais. Cette insatisfaction me propulse toujours en avant, vers la satisfaction complète.
Par contre, je connais un milliardaire malgré lui, malheureux comme pas un. Il est jeune, beau, intelligent. Rien ne lui manque. Il peut tout avoir du jour au lendemain. Mais cette facilité même l’exaspère. Il ne sait pas comment trouver une vraie satisfaction.
Le spontané, c’est quelque chose qu’on sent. C’est le ki. C’est l’invisible, l’impondérable qui cherche à prendre une forme tangible. Si la forme est satisfaisante, le spontané s’éteint.
Le ki meurt à la forme, voilà le point commun que j’ai trouvé chez Maîtres Ueshiba et Noguchi. Entendez ici: ki par impulsion.
On a faim. On mange. On est rassasié. On ne veut plus entendre parler de nourriture.
Mais la valeur de l’homme est dans la possibilité de trouver le ki qui n’est jamais satisfait. Me Ueshiba m’a parlé de ce que serait son aïkido quand il aurait cent cinquante ans. Il est mort à mi-chemin. […] » (I.Tsuda, La Voie du dépouillement.)

 Itsuo Tsuda respiration
Itsuo Tsuda « Je vis, je vais, je fais »

Rêves ou illusions

Le problème de l’insatisfaction arrive quand elle nous écrase. Travail, famille, ennui, métro, voiture, ras-le-bol, c’est quand le monde se rétrécit autour de nous, qu’on cherche l’évasion. Alors on rêve. Et un autre piège se referme sur nous car l’injonction « vivez vos rêves » n’est que trop devenue un phénomène de compensation. Paradoxalement on invite les personnes à courir après leurs rêves mais cela devient une illusion, un mirage qui les maintient dans la place qu’ils occupent déjà. Comme l’analysait, dès les années cinquante le philosophe H.Lefebvre « L’insatisfaction, l’étouffement, obligent l’individu qui se sent mourir sans avoir vécu à revendiquer follement la  »répétition » de la vie qu’il n’a pas eue. […] Dans leur travail comme dans leur vie privée et leurs loisirs, la plupart restent prisonniers de cadres étroits ou désuets. Même inquiets ou mécontents, même s’ils veulent la rupture de ces cadres sociaux, ils aperçoivent mal les possibilités. » (H.Lefebvre, Critique de la vie quotidienne.) Habitués depuis l’enfance, il est difficile de sortir du rapport de consommation-compensation du loisir, du tourisme, sortir de la compensation pour revenir à un rapport vécu, direct, à une jouissance de l’acte comme le proposaient les Situationnistes, pour lesquels Lefebvre a été une source d’inspiration.
Je pense que la pratique intense, approfondie, d’un art peut nous aider à retrouver le contact avec le réel. Dans le cas de l’Aïkido, cet art nous met en présence de l’acte pleinement vécu, du moment présent. Non pas le réel absurde (déréalisé) de notre quotidien mais le réel de la sensation, du contact avec l’autre, le réel du corps. Quand on pratique Aïkido on n’est plus dans le cadre d’un travail, ni d’un loisir, c’est une pratique qui demande la totalité de l’individu. Il ne s’agit pas seulement de nombre d’heures de pratique. Évidement quand la pratique est quotidienne cela aide mais ce n’est pas forcé. Au bout d’un moment, quelque soit ce qu’on fait dans la vie, l’Aïkido, et aussi dans notre école le katsugen undo, deviennent des axes qui articulent nos existences. Enfin pour paraphraser un auteur parlant de l’acte de se révolter, la pratique dans un dojo est une situation où « à s’y donner entièrement, on y trouve toujours plus que ce qu’on y amène ou que ce qu’on y cherche : on y trouve avec surprise sa propre force, une endurance et une inventivité que l’on ne se connaissait pas, et le bonheur qu’il y a à habiter stratégiquement et quotidiennement une situation d’exception. »(Comité invisible, À nos amis.)
Ainsi, petit à petit, c’est toute notre vie qui « devient » aïkido. Et on se retrouve à « habiter quotidiennement une situation d’exception ».
C’est souvent ce que dégagent les maîtres d’ailleurs, leurs vies sont totales. Leurs vies entières sont une démarche permanente et une quête d’aller au delà de ce qui, encore, les insatisfait.
Itsuo Tsuda ramenait comme toujours chacun à sa propre décision en disant « Ma formule est :  »Je vis, je vais, je fais. » Ce n’est pas pour me conformer à un but moral, social ou politique que je fais quelque chose. Je fais ce que je sens en moi, ce que je peux faire sans regret. Je ne cherche pas l’utopie à l’extérieur. Je cherche la satisfaction intérieure, inconditionnelle.
C’est dans la respiration calme et profonde que je trouve ma vraie satisfaction. Cela, en dépit des nombreuses contrariétés de la vie moderne. J’ai surmonté et vais surmonter des difficultés, tant que dure ma vie. C’est ainsi que je trouve le plaisir de vivre.
La vie, peinte tout en rose, non merci.
On dira que je suis égoïste, parce que je ne parle que de ce qui se passe en moi. Il est vrai que je ne dis pas comme tant de philanthropes :  »Ne vous inquiétez pas. Je ferai tout pour vous. Je mangerai pour vous, je digérerai pour vous, j’évacuerai pour vous, je respirerai pour vous. »
Je dis froidement :
 »Je ne ferai rien pour vous, tant que vous n’êtes pas décidés à faire par vous-mêmes. » » (I.Tsuda, La Voie des dieux.)

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« L’art de l’insatisfaction » un article de Manon Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°9 en avril 2022.

Crédits photos : Bruno Vienne, Bas van Buuren.

Transmettre

Par Régis Soavi.

Enseigner, dans un dojo, c’est transmettre. C’est aussi à la fois réunir, et servir. Il ne s’agit pas de renforcer son Ego, ni d’être un animateur au service du bon vouloir des personnes qui assistent aux séances, mais de permettre l’éclosion de ce qui est en bourgeon et qui attend en chacun de nous.

Une vocation ?

Je ne crois pas vraiment à la vocation car le terme vocation renvoie trop facilement au religieux, localisation sémantique de laquelle il est nécessaire de l’éloigner le plus possible, car notre société a depuis longtemps brouillé les cartes. Si vocation il y a, elle doit être primaire, matérialiste et pragmatique, ce sera plutôt une aptitude, un talent. Des ambiances du type « sauver les gens qui n’ont rien compris, les amener à la lumière » etc., ne conviennent absolument pas à l’enseignement d’un art comme l’Aïkido, sans que pour cela on doive en faire un art commun ou même prosaïque, une sorte de « self-défense ». Le fait d’enseigner doit découler naturellement de la recherche que l’on a pu faire au fur et à mesure de sa propre pratique, et c’est en cela qu’il s’agit d’une transmission. Cela commence souvent par le désir de faire connaître ce que l’on a découvert, ce que l’on a compris, ou cru comprendre, et même si ce n’est pas une vocation, il y a des personnes qui ont un talent pour expliquer, pour montrer. Des personnes qui ont en plus un goût pour s’occuper des autres, pour leur permettre d’avancer dans un art ou un métier, qui « savent » le faire parce qu’elles comprennent les autres, parce qu’elles ont une sensibilité qui est orientée dans cette direction, et une affinité avec ce chemin.

Transmettre la posture

La pédagogie

La pédagogie dans l’enseignement scolaire consiste le plus souvent à faire passer la pilule, car il y a une obligation de résultat pour l’élève, comme pour le professeur d’ailleurs. Dans l’Aïkido, je dirais qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises méthodes pédagogiques, il y a de bons,de moins bons, voire même de mauvais enseignants, et qui plus est, parmi ceux-là, celui qui est parfait pour l’un peut être déplorable pour un autre et vice-versa, même et peut-être surtout s’il s’agit de transmission. Les personnes qui commencent la pratique arrivent souvent avec des idées, ou des images sur les arts martiaux. Soit parce qu’elles ont vu des vidéos, ou des films d’action, et qu’elles ont été enthousiasmées par le spectacle. Soit à cause de leur vie personnelle dans laquelle elles ont rencontré des difficultés, subi des contraintes, du harcèlement, et elles veulent sortir de cet état de peur que ces situations ont engendré. Certains découvrent l’Aïkido à travers des textes philosophiques, parfois anciens comme ceux sur le Taoïsme ou le Bushido. Personne ne commence par hasard, il y a presque toujours une raison, consciente ou non, toujours un fil conducteur. Il faudra donc adapter les réponses, modeler les paroles sans en trahir le sens profond, montrer, démontrer grâce à une technicité épurée comment faire circuler notre énergie, ce qui permettra la découverte de l’outil « Respiration » dans le sens utilisé par Tsuda senseï, c’est-à-dire l’utilisation du ki à travers la technique, les mouvements, les déplacements, l’instinct, etc.

Mon parcours

L’Aïkido que m’a enseigné mon maître Tsuda Itsuo est quelque chose comme une danse martiale, à la différence qu’il n’a pas, comme la Capoeira, une forme qui provient du besoin de cacher ses origines ou son efficacité. De la danse il a la beauté, la finesse, la souplesse de réaction. De la musique, il a la capacité de l’improvisation sur la base et la solidité des thèmes joués. De la martialité il a la force, l’intuition, la recherche des lignes physiques tracées par le corps humain. La richesse de l’enseignement que j’ai reçu n’est pas mesurable. Guidé par Tsuda senseï, à travers ses paroles comme ses gestes, j’ai pu grandir, assoiffé que j’étais de vivre pleinement, d’aller au-delà des idéologies qui m’étaient proposées par le monde « spectaculaire et marchand » dans lequel nous vivons. Enfant de l’après guerre, je m’étais découvert plein d’espoir lors des événements qui se produisirent pendant cette période historique que furent les années 1968 et 69. Ce fut comme un réveil à la vie.
Cette renaissance avait fait mûrir le fruit de ma compréhension du monde. En si peu de temps j’avais tellement grandi qu’il ne manquait que l’éclosion de ce que j’étais réellement. Ma rencontre avec mon maître ne doit rien au hasard. Aspiré par le ki qu’il dégageait je ne pouvais que le rencontrer. « Quand l’élève est prêt, le maître vient » dit-on au Japon ; je n’étais pas prêt à ce qui allait m’arriver mais j’étais prêt à le recevoir. Bouleversé, chamboulé par ce que je voyais, ce que je sentais, ce qui émanait de lui, j’abordais cependant des rivages nouveaux, où s’étendait une jungle qui me semblait inextricable, tant ma fragilité par rapport à ce nouveau monde était grande. Dix ans avec lui n’ont pas suffi, le travail de défrichage se continue, même si aujourd’hui, près de quarante ans après, j’ai pu tracer des sentiers grâce à ses indications, ces « poteaux indicateurs » comme il disait souvent, qu’il nous a laissés.

transmettre aikido regis soavi
La position de Uke permet d’exposer divers aspects de la technique et la façon de conserver son centre.

La continuité

Chaque matin commence un nouveau jour. Enseigner pendant une heure, une heure et demie deux fois par semaine ne correspond pas à mon cahier des charges intérieur, ni d’ailleurs à mon credo. J’ai besoin de plus, de beaucoup plus, c’est pourquoi le dojo est ouvert tous les jours, non pour des raisons pécuniaires (bien que l’association qui le gère, elle, en aurait besoin) mais pour permettre la continuité de tous ceux qui peuvent venir régulièrement. Comme tout un chacun, j’ai commencé par donner des cours dans différents dojos, publics (gymnases) ou privés. Avant de connaître sérieusement mon maître, j’ai même donné des cours d’Aïkido dans l’arrière salle du magasin d’un expert en tapis d’Orient, et formé un jeune détective privé à la self-défense. J’avais vingt ans à l’époque, et un peu comme dans les films de la Panthère rose avec l’inspecteur Clouseau, je jouais le rôle de Kato, cherchant à l’attaquer par surprise chez lui pour tester ses techniques de combat et ses réflexes. Aller plus loin à tous les niveaux, ne jamais stagner, toujours avancer. Découvrir et faire découvrir, et grâce à cela comprendre physiquement autant qu’intellectuellement, en somme être vivant.
Il a toujours été important pour moi de ne pas dépendre de mon art pour assurer ma vie quotidienne. Financièrement, cela m’a amené à être dans la difficulté pendant de très nombreuses années, à être attentif au moindre sou dans la vie de tous les jours, à ne pas mener une vie de consommateur « content de lui-même », mais c’est peut-être pour cela que j’ai pu approfondir ma recherche, et donc enseigner.

La liberté

Sans la liberté, aucun enseignement de qualité n’est possible ! Le professeur est responsable de ce qu’il apporte à ses élèves, de la qualité, comme du fondement et de l’essence de ses cours. De nos jours toutes les disciplines sont encadrées par des règles définies par les structures de l’État, et cela provoque une corruption de la valeur d’un art, car ce qui fait la richesse d’une séance d’Aïkido ne peut pas passer par un contenu banalisé, édulcoré, « pédagogisé », mais bien plus par l’engagement de celui ou celle qui la conduit. Si nos maîtres ont été nos Maîtres, ils le doivent à leur personnalité plus qu’à la technique qu’ils enseignaient. C’est pourquoi ils se reconnaissaient entre eux pour la valeur que chacun d’eux portait, quel que soit leur art, leur charisme, leur personnalité. Les élèves avaient leurs préférences, en fonction de leurs propres capacités, de leurs goûts pour telle ou telle tendance qu’ils pensaient trouver ici ou là.

TAO Calligraphie sur toile de Tsuda Senseï.
TAO style sigillaire : petit sceau. Calligraphie sur toile de Tsuda Senseï.

Une relation réciproque et asymétrique

Tout apprentissage doit être basé sur la confiance entre celui qui procure la connaissance et celui qui la reçoit, mais comme Dante Alighieri le suggérait déjà au 13ème siècle, la relation comme l’estime qui existe entre le « maître » et l’élève doit être « réciproque et asymétrique »(Dante Alighieri, La divine comédie : L’enfer, Chapitre XV). L’important se trouvant dans le fait qu’il y a acceptation de part et d’autre, il n’y a pas un droit ou un devoir au départ, pas d’obligation d’apprendre, pas d’obligation d’enseigner. Il y a une recherche de l’un et le bon vouloir de l’autre, ce qui crée cette asymétrie. Dans le même temps, il y a la reconnaissance réciproque de l’un envers l’autre en rapport avec la valeur de chacun. L’enseignement n’est pas un produit fini que l’on peut acheter et consommer sans modération. Il engage celui qui le prodigue comme celui qui le reçoit. Il importe que celui qui apporte ne soit pas dans la rigidité de celui qui « sait », mais dans la fluidité de celui qui comprend et s’adapte, sans évidemment perdre le sens de ce qu’il est censé communiquer et mettre en valeur. Celui qui reçoit n’est jamais une page blanche sur laquelle va s’imprimer l’enseignement et ses valeurs ; en fonction de l’époque ou même plus simplement des générations, il peut y avoir des distorsions qui surgissent et des aménagements qui deviennent nécessaires. C’est la confiance réciproque qui permet l’approfondissement dans un art. S’il ne s’agit que de techniques que l’on doit peaufiner, quelques mois ou quelques années suffisent, on peut ensuite passer à autre chose. Mais pourrions-nous obtenir une réelle satisfaction avec un tel programme ?

La mnémotechnique qui consiste à oublier¹

Dans l’Aïkido comme ailleurs dans de nombreux apprentissages, on demande aux débutants de se souvenir, si possible avec précision, de la technique, de son nom, de la forme à adopter dans telles ou telles circonstances. Il y a bien sûr une certaine logique dans ce processus d’éducation, mais c’est devenu une condition indispensable dans les fédérations lors des passages de grades, Dan et même pour les passages de Kyu. Cet encombrement du conscient nuit en profondeur au réveil de la spontanéité. Au bout d’un certain temps, les apprentissages deviennent non seulement fastidieux, mais aussi parfois contre productifs, on n’a plus envie d’apprendre. Si on se préoccupe du conscient, c’est qu’il est plus facile à manipuler, surtout lorsqu’il a été habitué à répondre « présent » par des années de scolarisation et de manipulations. Mais si au lieu de cela on se contente de guider le subconscient, on sera étonné de voir l’individu se développer en harmonie avec lui-même et par conséquent avec ceux qui l’entourent, sans avoir besoin de dissimuler sa nature par des masques sociaux si perturbants pour l’organisme comme pour le psychisme. Ce passage extrait du livre « Même si je ne pense pas JE SUIS » de Tsuda senseï nous donne un éclairage sur le travail du subconscient :
« Notre activité mentale ne commence pas uniquement avec le développement de la matière grise, de cette partie consciente qui permet de percevoir, de raisonner et de retenir. Le conscient résulte de l’accumulation des expériences que nous avons eues
depuis la naissance. Nous apprenons à parler, à manier des outils, la cuillère pour commencer, par exemple. Le conscient ne constitue pas la totalité de notre activité
mentale. Il y a des chemins, parce qu’il y a la terre. Sans la terre, il n’y aurait pas de chemins. Nous appelons « subconscient » cette partie du mental qui préexiste au conscient. Le subconscient travaille non seulement depuis la naissance jusqu’à la mort, mais aussi pendant la gestation, à sentir et à réagir dans le ventre maternel, en cherchant ce qui est agréable et en repoussant ce qui est désagréable. Ainsi l’enfant donne des coups de pied quand il se sent mal à l’aise. Une fois qu’une sensation ou un sentiment pénètre dans le subconscient, il commande tout le comportement involontaire de l’individu contre lequel ce dernier ne peut pas lutter efficacement avec ses efforts volontaires. » (I.Tsuda, Même si je ne pense pas JE SUIS, Le Courrier du Livre)

Regis Soavi aikido ma ai
Le « MA-AI » un espace intemporel inexpugnable.

Le rôle du senseï

Le maître, le senseï n’est pas parfait, et il n’a pas vocation à l’être ou à y prétendre. Il est inutile et même néfaste, pour lui comme pour eux, que certains élèves malgré leur bonne foi et à son corps défendant, projettent une telle image de perfection, qui ne peut qu’être fausse, sur sa personne comme sur son travail. Imparfait mais solide, il est le maillon d’une longue chaîne d’enseignement et de réalisation de vie, qui, si elle se rompt sera perdue à jamais. Son rôle n’est pas de cadenasser les élèves dans une École, de les contraindre, parfois de manière insidieuse, à une doctrine, mais de permettre à chacun de se libérer des routines afin de sentir le flux vital qui parcourt cette chaîne immense, comme un canal d’irrigation est capable de permettre l’arrosage aussi bien de grands espaces que de petits jardins. Encore faut-il que le terrain ait été travaillé, rendu perméable et prêt à faire croître ultérieurement ce qui a été ensemencé dans le cours de la vie. Non reproductible et non industrialisable, l’enseignement ne pourra jamais servir à faire fructifier ce pour quoi il a été conçu s’il n’est pas compris dans son essence ni assimilé en profondeur, par le ou les successeurs et cela au cœur de leur propre vie.

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« Transmettre » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°9 en avril 2022.

Notes :
¹ Tsuda Itsuo, Même si je ne pense pas JE SUIS, Le Courrier du Livre, 1981, p. 59

Entre soumission et rage : la peur

Par Manon Soavi

Tout le monde connaît la peur à différentes échelles, mais nous ne connaissons pas tous les mêmes peurs et quand on parle d’un sujet de façon générale, on en parle au masculin. Si avoir peur n’est évidemment pas l’apanage des femmes, il y a des spécificités à la peur au féminin dans notre monde et c’est l’angle de réflexion que j’ai choisi d’aborder ici. La situation des femmes est toujours une double ou triple peine. Si vous êtes un homme pauvre ce sera difficile, mais si vous êtes une femme pauvre, ce sera pire. Si vous êtes immigré, ce sera difficile, mais femme immigrée ce sera pire et ainsi de suite. Il y a toujours cumul, car être femme est déjà perçu comme un « handicap ». Le sujet de la peur et son rapport avec les arts martiaux n’est déjà en soi pas un sujet facile, au masculin. Mais au féminin c’est autre chose. Au féminin, la peur est bien souvent une compagne quotidienne, aux multiples visages. Il y a une véritable éducation à la peur dans l’éducation des filles. Alors si ce n’est peut-être pas pire que pour les hommes, je crois qu’il est tout à fait nécessaire d’entendre aussi ce point de vue, car comme le dit Howard Zinn « Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs… ». Les femmes doivent raconter elles-mêmes leur propre vécu. Raconter ce que la peur induit comme rapport au monde et ce qu’elle fait au corps. Pour commencer il nous faut regarder, comme le propose la philosophe Elsa Dorlin :

« Ce que ça fait d’être une femme »

Les femmes sont particulièrement familières de la peur car elles grandissent dans un monde qui leur est plutôt hostile. Le degré d’hostilité dépendant de la région du globe où vous naissez. Bien entendu pour chaque femme cela dépendra de son éducation et de son vécu. Néanmoins on peut dégager des grandes lignes, des tendances de sociétés.
Comme on le sait, c’est dès l’enfance que les garçons pourront se déployer et expérimenter leur agilité, leur force, leur corps, leur pouvoir… Au contraire l’espace des filles est très souvent réduit à des jeux statiques et à de petits jouets mignons. Leurs esprits sont accaparés par cette préoccupation sur l’apparence, qui détourne et consomme leur énergie. Leurs corps ne se déploient pas et elles ne connaîtront pas leurs puissances, ou rarement. Là-dessus va se greffer tout un mythe de la surpuissance masculine qui alimente une culture de la soumission et une norme, celle d’une « féminité sans défense ». La philosophe Elsa Dorlin, qui étudie comment les dominants « désarment » à tous les niveaux les populations dominées, explique la politique qui consiste à rendre impossible, impensable la possibilité de se défendre. Elle nomme ce phénomène « la fabrique des corps désarmés. » Ou comment « il s’agit de conduire certains sujets à s’anéantir comme sujets […] Produire des êtres qui, plus ils se défendent, plus ils s’abîment. » (Elsa Dorlin Se défendre, 2019) C’est ainsi que la peur est transmise de façon séculaire. Être femme c’est, tellement souvent, avoir peur. Une peur qui se déconnecte des situations réelles, qui devient un background, comme une proie qui s’ignore. Bien sûr c’est tellement insupportable que beaucoup de femmes luttent contre cette peur. Certaines réussissent plus ou moins à s’en extraire. Néanmoins, bien que ce ne soit pas très agréable à regarder, ni à reconnaître, je crois qu’il faut se pencher un peu plus en avant sur cette position de proie.

Elsa Dorlin décortique ce positionnement culturel de proie qui s’attache aux femmes depuis trop longtemps. À travers l’analyse d’un roman(1) elle en fait une démonstration flagrante dont je ne peux que citer de longs passages pour en faire comprendre le sens. Le personnage du roman s’appelle Bella. « Comme des millions d’autres, Bella est une jeune femme sans histoires, dont nul n’était censé se souvenir. Dans la vie, elle n’a ni ambition ni prétentions, pas même au bonheur le plus simple, le plus stéréotypé. […] Bella est une anti-héroïne, un personnage anonyme, une femme qui passe et presse le pas, une ombre dans une foule. Et, Bella est à ce point commune qu’elle peut précisément figurer toutes les femmes. […] Qui n’a pas une fois ressenti la médiocrité existentielle de Bella, son propre anonymat, la peur si familière qui l’accompagne, ses espoirs avortés, son épuisement revendicatif, sa claustrophobie à vivre dans son espace étriqué, à survivre dans son corps, son genre, son humilité à supporter sa galère sociale, sa seule exigence de vivre tranquille ? Parce que nous faisons à peu près quotidiennement, de façon répétitive, diverse, l’expérience de toute cette myriade de violences insignifiantes qui nous pourrissent la vie, qui met en permanence à l’épreuve notre consentement. […]
Les premières pages qui décrivent la vie de Bella dessinent en creux ce qui pourrait être qualifié de phénoménologie de la proie. Une expérience vécue que nous tentons par tous les moyens de supporter, de normaliser par une herméneutique du déni, en tentant de donner sens à cette expérience en la vidant de son caractère invivable, insupportable. […] Elle tente de vivre comme à son habitude, de se rassurer en faisant semblant que tout va bien, de se protéger en faisant comme si rien ne s’était passé, en déréalisant sa propre appréhension de la réalité – en face dans la rue, un homme la regarde jour et nuit depuis sa fenêtre, mais peut-être est-ce elle qui pense qu’un homme la regarde. Bella vit dans cet effort constant qui consiste à n’accorder que peu d’importance à soi : à ses ressentis, à ses émotions, à son malaise, à sa peur, à son angoisse, à sa terreur. Ce scepticisme existentiel de la victime relève d’une perte de confiance généralisée qui touche tout ce qui est vécu, perçu, au je. Puis, quand le déni devient impossible, Bella  »prend sur elle » : en se recroquevillant dans son corps, en restant tapie dans son appartement, en rétrécissant son espace vital qui, malgré tous ses efforts, est violé. Elle vit dans la banalité d’un quotidien d’une proie qui veut s’ignorer, en aménageant sa vie pour en sauver le sens […] »(ibid)
Elsa Dorlin démontre dans ce passage cette fabrique en action sur les femmes. Bien sûr il s’agit d’un roman mais parfois c’est à travers la fiction que s’exprime le mieux une réalité : cette peur paralysante, plus ou moins permanente qu’on essaye de nier pour continuer à vivre. Une peur inculquée, culturelle, qui empêche d’agir et qui fait des femmes, encore et toujours, des corps de victimes. Nous l’avons toutes plus ou moins fortement ressenti. Nous avons toutes lutté contre cette peur pour vivre quand même. Pour rentrer tard, pour partir seule en voyage, pour accepter une invitation, pour travailler. Nous sommes obligées de passer au-dessus de cette peur sinon nous ne faisons rien.
Malheureusement et paradoxalement cette peur inculquée et nos efforts pour passer par-dessus court-circuitent l’instinct, dont la crainte nécessaire, celle qui nous permet de sentir le danger et d’y réagir, d’une façon ou d’une autre.

Phénoménologie de la proie

La vraie proie, l’animal chassé par un prédateur extérieur à son espèce, a une grande attention à elle-même et accorde une immense confiance à tous les signaux de peur instinctive. En refusant de s’accorder cette attention à elles, les femmes se mettent encore plus en danger. Suivant toujours l’analyse du roman Dorlin poursuit « L’histoire de Bella, c’est aussi l’histoire d’un voisin, un homme lambda, habitant l’immeuble en face, qui a décidé un jour de la violenter. Pourquoi ? Parce que Bella paraît si pathétique, si fragile, déjà si  »victime ». Et, si nous sommes toutes un peu Bella, c’est aussi parce que, comme Bella, nous avons d’abord commencé à ne plus sortir à certaines heures, dans certaines rues, à sourire quand un inconnu nous interpellait, à baisser les yeux, à ne pas répondre, à presser le pas quand nous rentrions chez nous ; nous avons veillé à fermer à clef nos portes, à tirer nos rideaux, à ne plus bouger, à ne plus répondre au téléphone. Et, comme Bella, nous avons dépensé beaucoup d’énergie à croire que notre perception de cette situation n’était pas digne de faire sens, qu’elle n’avait pas de valeur, de réalité : à dissimuler nos intuitions et émotions, à simuler que rien de révoltant ne se passait ou, au contraire, que ce n’était peut-être pas acceptable d’être épiée, harcelée ou menacée, mais que c’est nous qui étions de mauvaise humeur, qui devenions intolérantes, paranoïaques, ou alors qu’on avait la poisse, que ce genre de  »trucs », ça n’arrivait qu’à nous. Précisément, l’expérience de Bella est une somme de bribes d’expériences communément partagées mais aussi la description minutieuse de toutes ces tactiques prosaïques, de tout ce travail phénoménal (perceptif, affectif, cognitif, gnoséologique, herméneutique), que nous effectuons chaque jour pour vivre  »normalement », qui relève du déni, du scepticisme, et rend indigne tout ce qui relève de soi. »(ibid)

Ce manque d’attention à soi, à son ressenti, commence dans l’enfance, c’est là que s’opère la distorsion de la perception. Combien de petites filles entendront « Il te bouscule/il te tape parce qu’il t’aime bien. C’est un garçon, c’est normal. » Explicite ou implicite on apprend aux petites filles à ne pas s’écouter. Ce qui amène chez les femmes adultes cette situation paradoxale, se sentir proie, avoir peur, mais en devant nier sans cesse les signaux. Car le prédateur, l’ennemi n’est pas d’une autre espèce ! Un lapin n’aura jamais le moindre doute sur les intentions d’un renard. Mais pour nous qui sommes de la même famille, il est à la fois un potentiel ennemi mais il peut être plutôt un ami, un amant, un mari, un père, un patron, un collègue… Comment garder le discernement ? Ces injonctions paradoxales empoisonnent durablement la vie de la plupart des femmes. Alors nous luttons contre la peur avec l’énergie du désespoir. Nous essayons tant bien que mal de nous affirmer dans ce monde. Et un jour ça craque, alors la rage remplace la soumission. Parfois elle nous permet de réagir mais souvent elle détruit tout autour.

Que peut l’Aïkido à cet état des choses ?

Je crois qu’il est possible de cheminer vers un changement de cet état des choses à travers le corps. Car il faut préciser que cette entreprise de domination agit très profondément au niveau des corps, « L’objet de cet art de gouverner est l’influx nerveux, la contraction musculaire, la tension du corps kinésique, la décharge des fluides hormonaux ; il opère sur ce qui l’excite ou l’inhibe, le laisse agir ou le contre, le retient ou le provoque, l’assure ou le rend tremblant, ce qui fait qu’il frappe ou ne frappe pas. »(ibid) Dans l’éducation des filles, comme pour les femmes adultes, la pratique de l’Aïkido sur le long terme ouvre une perspective inédite. Un jour, lors d’une séance d’Aïkido que conduisait mon père, Régis Soavi, enseignant à Paris depuis cinquante ans, celui-ci a dit : « Avant de s’affirmer, il faut se positionner. » Cette phrase m’a frappée comme la définition parfaite de ce que pouvait être l’Aïkido pour les femmes. Plutôt que de tenter de s’affirmer, de revendiquer face à une société qui ne nous écoute pas ou rejette notre perception, apprendre d’abord à se positionner. Se positionner au sens martial du terme, donc une question de Shisei. Finalement ne pas être une proie c’est une position, une posture. Il ne s’agit pas d’être un lapin qui s’arme pour se défendre mais, par sa posture intérieure, de dire « tu es peut être un renard, mais regarde, moi aussi je suis renarde et non pas lapin ». Quand nous sommes positionnés, l’affirmation est là.

Se positionner avant de s’affirmer.

L’Aïkido permet de créer de nouvelles pratiques de soi qui transforment notre réalité et nos rapports.
La première étape est de retrouver, non le neutre illusoire, mais l’indéterminé, la sensation de la vie, avant les séparations. Dans notre école, l’école Itsuo Tsuda, nous commençons par une méditation, puis durant une vingtaine de minutes nous pratiquons des mouvements et des exercices de respiration qui, bien qu’ils puissent s’apparenter à des échauffements, n’en sont pas. On pourrait dire qu’il s’agit d’une communion avec l’espace, avec la vie qui nous entoure. C’est un moment où chacun est en soi et avec les autres dans une respiration commune indéterminée. Ueshiba Osenseï disait « Je me place au commencement de l’univers ». Cette indication, bien qu’elle puisse paraître farfelue, nous donne en fait une perspective bien plus vaste qu’un simple exercice. Oublier qui nous sommes, où nous sommes et simplement respirer. Progressivement la respiration s’approfondit et le calme naît, on commence à retrouver l’individu, avant les catégorisations, les séparations, la culture. C’est un peu comme souffler sur les braises pour ranimer un feu qui s’éteint.

Au fur et à mesure de la pratique seul·e ou à deux, les corps se libèrent, les mouvements se déploient. Une pratique régulière, quotidienne si possible, sur un certain temps, est nécessaire pour remodeler notre rapport au monde, petit à petit. Pour retrouver un corps qui habite son espace, qui occupe la rue, qui instaure une autre façon d’être. Comme je l’ai dit il ne s’agit pas de devenir des sur-femmes, capable de se défendre comme des héroïnes. De rendre coup sur coup. Il s’agit de rééduquer notre corps et notre esprit afin d’avoir un Shisei, un positionnement différent dans nos vies. De justement ne plus se trouver « proie » tout en ignorant les signaux d’alertes.
Le rôle de l’enseignant est de faire Uke autant que possible pour aider les pratiquant.es à sentir toutes les possibilités qui s’offrent à elles, les Atemis, le Ma-aï, le Hyoshi, tout ce qui fera la différence avant d’être complètement bloqué·es. Si la peur nous submerge on va surestimer l’attaquant et, tétanisé·es, la situation va empirer. À force de pratique on arrive à garder une respiration plus calme et, sans se surestimer soi-même, à se positionner. C’est pourquoi l’attaque doit être engagée, représenter un certain danger sans bloquer totalement.

Cela nous permettra aussi de ne plus stagner dans une situation avant d’y réagir, qu’elle soit familiale, au travail, ou ailleurs. Et en même temps ne plus être pollué·es par des peurs inutiles, des angoisses ne correspondant pas aux situations qui nous recroquevillent. Attention, je ne dis pas que les victimes d’agressions auraient dû réagir, nous savons que la sidération est une stratégie de protection de l’être humain et que parfois la meilleure chose à faire est de ne pas se battre pour ne pas mourir. Mon propos ne concerne pas forcément les situations extrêmes, de grande violence, mais plutôt celles banales, soi-disant « peu graves », mais dont nous avons une peur inculquée et qui par accumulation sont dévastatrices.

Ce n’est pas simple de changer, de sortir du dualisme de la soumission ou de la rage. C’est pourquoi c’est par la pratique que le corps se redécouvre capable et que l’esprit s’apaise, se tranquillise. Dans l’histoire que j’ai citée, celle de Bella, le roman ne commence vraiment qu’au moment où Bella va basculer, le moment où enfin, elle considère que finalement ça suffit. Alors elle va saisir un marteau. Elle est étonnée d’avoir finalement la force de le soulever, étonnée qu’il ait toujours été là, à portée de main. Et le jeu de massacre va commencer, au point que ce roman fera scandale en Angleterre par la violence de la deuxième partie.
Il ne s’agit pas pour moi de légitimer la violence de ce roman ; ceci dit, combien de grandes œuvres, du roman historique au western, de Ben Hur au Comte de Monte Cristo ont fait de la vengeance la force d’action pour des hommes… Mais passons. Je crois que nous pouvons avoir cette révélation de notre propre puissance bien avant d’en arriver aux extrêmes de la destruction de soi ou des autres.

Au fur et à mesure d’une pratique de l’Aïkido qui nous réconcilie avec nous-même, on peut retrouver la sensation de puissance. Non une puissance qui écrase les autres, mais la puissance qui vient du hara, du centre de l’humain. C’est une démarche centripète qu’on nomme parfois empowerment quand des personnes s’emparent de manières d’êtres, de pratiques de soi pour détricoter les dominations qui s’exercent sur elles et reprendre le pouvoir sur leur propre vie. Dans les années 60/70, des féministes américaines ont utilisé ce terme pour mettre en avant une libération non dictée de l’extérieur, où l’on dirait encore une fois aux femmes ce qu’elles doivent être, ce qu’est « une femme libre occidentale », mais plutôt une émancipation centripète, s’appuyant sur les moyens dont dispose chacune pour répondre elles-mêmes aux situations problématiques. Dans cette perspective l’Aïkido peut être un processus d’empowerment qui permet de raviver ses propres ressources internes et de minimiser le « brouillage radio » de la peur culturelle. Alors notre Shisei, notre attitude sera comme celle de l’oiseau du proverbe : « L’oiseau ne craint pas que la branche cède, parce que sa confiance n’est pas dans la branche, mais dans ses propres ailes ».

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« Entre soumission et rage : la peur » un article de Manon Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°8 en janvier 2022.

Notes :

1) Elsa Dorlin Se défendre, La Découverte, 2019. Analyse du roman d’Helen Zahavi. Dirty Week-end, paru en 1991.

La peur, une origine congénitale acquise ?

Par Régis Soavi

La peur a une double origine, c’est d’abord une réponse primitive, atavique, déjà parfaitement connue, mais elle a aussi une origine congénitale acquise, et est donc par là même une conséquence de la civilisation.
Bien qu’elle puisse être un des éléments de préservation pour la survie, elle est trop souvent devenue un handicap dans nos sociétés industrialisées.

La peur dans le monde d’aujourd’hui a tendance à précéder presque toutes les actions d’un grand nombre de personnes et ne survient pas par hasard, elle se décline – j’ai trouvé trente-deux synonymes de cette émotion – sous forme de crainte, appréhension, inquiétude, angoisse etc., qui se démultiplient en s’entrecroisant. À chaque fois, elle annule l’acte, le geste, la démarche, ou les détourne de l’objectif visé, se présentant comme si, a minima, elle était déjà « la » réponse indispensable à chaque problème qui se pose.

La respiration, son mécanisme

Le blocage de la respiration et les difficultés respiratoires de beaucoup de nos contemporains lors d’une agression ou, et même surtout, de la menace d’un conflit peuvent s’expliquer par un mécanisme involontaire sauvage, c’est à dire primitif, qui s’est rigidifié. Il s’agit moins d’un manque d’entraînement à combattre ou à dépasser sa peur, que d’une habitude qui est née justement de cette peur. On bloque l’air, on le comprime, pour répondre de la manière la plus juste à ce qui risque de se passer. On retient sa respiration, « son souffle » pour être prêt à agir, on emmagasine de l’air par une inspiration rapide car pour agir, pour se défendre, pour fuir, ou même simplement pour crier il faudra expirer. C’est l’expiration qui permet l’action agressive ou défensive et donc c’est l’inspire qui, la précédant, nous rassure car elle nous positionne de manière favorable par rapport aux actes qui semblent devoir inexorablement suivre. Instinctivement on agit de cette façon à chaque fois que l’on pense avoir besoin de se défendre, et cela depuis l’enfance. En réalité, indépendamment du fait que nous aurions pu en avoir l’intention, nous ne pouvons pas toujours nous défendre, la société ne le permet pas, il y a des règles. Dans de nombreux cas nous sommes contraints de rester avec une angoisse, un trac, le souffle court sans pouvoir nous libérer. Il suffit pour cela de se souvenir de nos années d’enfance ou d’adolescence, de nos réactions physiques lors des examens ou tout simplement quand un de nos professeurs faisait une interrogation surprise ou nous posait une question sur un sujet que nous n’avions pas assez travaillé ou mis en impasse. Il y a de trop nombreuses personnes pour qui la scolarité a représenté un tragique parcours pendant lequel l’anxiété, même intériorisée, a été un de leurs compagnons les plus fidèles dans l’adversité. Il n’est pas si sûr que, pour paraphraser l’aphorisme de Nietzsche, « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». Cela dépend beaucoup trop de l’individu, du moment et de la situation, entre autres choses. Les difficultés dans l’enfance ne sont pas toujours à l’origine de facultés de résistance ou de résilience comme certains pourraient le penser, elles peuvent provoquer des faiblesses ou des handicaps et cela provient souvent en grande partie du point de départ, de la naissance, de l’environnement familial, etc. Mais la peur étant devenue une habitude de réaction primaire, un a priori qui se présente en chaque circonstances, la solution retenue par le corps via son système involontaire perturbé reste systématiquement la même. Bloquer la respiration, ce qui était la bonne réponse, devient son contraire. « La solution devient le problème »(1). Le corps n’arrive plus à expirer ni à bouger, ni même à parler, et encore moins à crier. Si quelque chose se débloque quelle qu’en soit la raison, alors l’expiration vient et avec elle l’action se révèle, le besoin trouve une riposte à la situation, la peur passe au second plan et laisse la place à des réactions qui seront parfois même présentées comme du courage ou de l’inconscience, de la lâcheté ou du bon sens en fonction du moment ou de l’idée que l’on s’en fait.

Régis Soavi - La peur - être instinctif
Être instinctif

Une antériorité à la naissance

C’est surtout à partir de la moitié du vingtième siècle qu’est née l’idéologie de la préservation de l’espèce humaine grâce à la protection des manifestations de la vie. Ce concept de la protection engagea la société occidentale dans une course à la médicalisation des corps qui n’avait jamais été envisagée jusque là. Cette prophylaxie qui pouvait se comprendre comme une réponse moderne et salvatrice s’est malheureusement faite en utilisant des mises en garde contre des risques simples que l’on trouvait normaux auparavant, et qui étaient inhérents au fait de vivre. Provoquant ainsi par la peur qu’elles ont engendrée, un effet nocebo d’une ampleur inégalée par le passé.
La prévention pendant la grossesse est devenue au fil des ans une hyper-médicalisation qui s’est banalisée, et qui a privé la femme en tout premier lieu, mais le père aussi, bien que d’une moindre façon et par répercussion, d’un rapport simple au corps, à leur propre corps. La joie du fait de porter un enfant, et la force qui en découle s’est transformée en angoisse de son devenir, et même de son présent in-utero, la vie du futur enfant subissant le traumatisme de la contraction qu’il ressent, et qui est due à l’inquiétude de ses parents. L’inquiétude malheureusement se communique plus qu’on ne le pense. Malgré le désir du contraire, de la sérénité que l’on voudrait apporter au bébé, cette préoccupation se transforme vite en peur, en crainte du mouvement, des changements, et de manière plus générale en appréhension devant l’inconnu. Les conséquences sont facilement prévisibles : des risques de chocs émotionnels et une fragilité face aux difficultés qui peut perdurer dans la vie future de l’enfant. Lors de la naissance, si la tranquillité manque, si elle est remplacée par l’agitation ou par l’anxiété, il se produit une tension et une crispation qui bloquent la respiration du nouveau né qui ne comprend pas ce qui se passe mais en souffre viscéralement sans rien pouvoir faire. En grandissant, et petit à petit, l’absence de réponse à cette incompréhension générera dans un premier temps des pleurs et des cris, puis une certaine forme d’apathie, de renoncement, par abandon de la lutte si aucune solution satisfaisante n’est apportée à cette requête.

Régis Soavi - La peur - Ne pas se laisser submerger
Ne pas se laisser submerger

Taïheki un instrument pour la compréhension

J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer dans « Dragon Magazine »(n°23, janvier 2019) en quoi la connaissance des Taïheki peut être un instrument de qualité dans des circonstances particulières pour comprendre les réactions des personnes. La classification des Taïheki mise au point par Noguchi Haruchika senseï(2) s’appuie sur le mouvement involontaire humain. Il ne s’agit pas d’une typologie qui permet de faire entrer les individus dans des petites cases, mais de dégager les tendances comportementales habituelles tout en tenant compte des interpénétrations qui peuvent exister entre celles-ci. Tsuda Itsuo senseï nous en donne une description sommaire dans cet extrait d’un de ses livres :
« Les 12 types de Taïheki sont les suivants :
1. cérébral actif 5. pulmonaire actif 9. bassin fermé
2. cérébral passif 6. pulmonaire passif 10. bassin ouvert
3. digestif actif 7. urinaire actif 11. hypersensible
4. digestif passif 8. urinaire passif 12. obtus

De 1 à 10, on voit les régions de polarisation qui sont au nombre de cinq :
cerveau, organes digestifs, poumons, organes urinaires, bassin.
11 et 12 sont un peu spéciaux, car ils sont des états plutôt que des régions.
Pour une même région, on a un numéro impair et un numéro pair. Les numéros impairs s’appliquent aux personnes qui agissent par excès d’énergie, dans le domaine de la région respective. Les numéros pairs sont des personnes qui subissent l’influence extérieure par la pénurie d’énergie. »(I.Tsuda, Le Non-faire,1973)
Face au danger lorsque la peur se présente nos réponses seront multiples, mais elles ne le seront pas seulement en fonction de notre entraînement ni de nos capacités, mais aussi, et même surtout, à cause de la circulation du ki dans notre corps, de cette énergie qui peut être coagulée en un point ou un autre, entraînant des stagnations spécifiques et donc des résultats et des réponses différentes.

Groupe vertical

Pour que l’action se déclenche, le ki doit se porter au koshi mais lorsque la coagulation se produit au niveau de la première lombaire, l’énergie monte au cerveau et a de la difficulté à redescendre. C’est pourquoi les personnes de type un, cérébral actif, auront tendance à sublimer leur peur, à l’objectiver, à en faire un objet qu’elles pourront contempler pour l’analyser, et trouver une solution qui satisfait leur intellect, car l’action, surtout immédiate n’est pas leur ambition principale. On comprend souvent mal ce genre de positions qui peuvent sembler stupide. On se demande pourquoi la personne n’a pas réagi dans telles ou telles circonstances, on trouvera peut-être grâce aux Taïheki une réponse aux questions que l’on peut se poser sur le mystère de certains comportements humains.
Les personnes de type deux, cérébral passif, ont tout à fait conscience de ce qui se passe, mais leur corps ne réagit pas comme leur cerveau a pensé, bien que cela n’ait rien d’imprévisible. Elles ne peuvent contrôler leur énergie, qui dans ce cas descend, mais provoque des réactions physiques incontrôlables du genre maux de ventre ou tremblements qui rendent difficile une réponse adéquate.

Régis Soavi - La posture est essentielle
La posture est essentielle

Groupe latéral

Dans ce groupe la coagulation se situe au niveau de la deuxième lombaire et affecte le système digestif. C’est pourquoi le type trois, digestif actif, lui, s’affole tout en cherchant à amadouer sa peur, vite il croque un petit truc, ce qu’il a toujours sous la main en cas de besoin. S’il a un peu plus de temps, il mange quelque chose de plus consistant, un sandwich, une pâtisserie, l’important c’est d’avoir l’estomac plein, c’est grâce à cela que son plexus solaire s’assouplit et que sa peur diminue ou même s’évapore. Il devient alors diplomate et cherche à arranger les choses, s’il n’y arrive pas, alors là, il se met en colère et fonce de manière désordonnée, sans réfléchir aux conséquences.
Le type quatre, digestif passif, reste inerte face à la peur, incapable de réactions. C’est une personne affable, et on aurait presque l’impression qu’il n’est pas concerné. De l’extérieur on voit bien peu de chose de sa nature car il a du mal à exprimer ses sensations ou ses sentiments. Du point de vue de l’action il se présentera comme quelqu’un de prévenant, de courtois, qui cherche à arrondir les angles, à dédramatiser la situation.

Groupe avant-arrière

Le type cinq, pulmonaire actif, a la tendance à pencher en avant ce qui facilite l’action en force, la régulation ou la coagulation, voire le blocage de son énergie qui se situe au niveau de la cinquième lombaire.
Lorsqu’il se trouve devant un danger, et donc face à la peur, il voit cela comme un face-à-face. Il agit souvent de façon extravertie, mais c’est aussi quelqu’un qui raisonne, qui calcule, si la peur qu’il ressent est logique, il l’affrontera de manière méthodique et ne reculera que si son intérêt entre en jeu c’est-à-dire s’il risque d’y perdre des plumes. Il passe à l’acte de sang-froid car il s’est préparé, pour lui, l’entraînement a toujours une raison d’être, hors de tout sentiment.
Le type six, pulmonaire passif, à l’inverse, est introverti, inhibé, il a un sentiment de frustration, mais par contre il s’enflamme vite, surtout au niveau des paroles ; face à la peur il se raidit encore plus que d’habitude mais peut ou exploser comme pendant une crise d’hystérie ou se fermer comme une huître, bouder, et attendre.

Groupe Torsion

Ici la vertèbre concernée est la troisième lombaire, c’est la plus enfoncée vers l’avant par rapport à l’axe de la colonne vertébrale, c’est aussi le pivot à partir duquel le corps bouge du point de vue de la rotation. Sans rotation de celle-ci et sans courbure lombaire il y a peu d’action possible du koshi.
Le type sept, urinaire actif, se tord de manière à protéger ses endroits faibles tant physiques que psychiques, il ne veux rien savoir de la peur, il veut l’ignorer, et ça marche. Il sait qu’il ne peut la combattre au risque qu’elle se renforce et le bloque dans son action, il estime qu’il faut surtout ne pas penser, il faut foncer droit devant, quoi qu’il en coûte. Il est souvent considéré comme un héros ou un inconscient, lui s’en moque, il ne peut simplement pas résister à ce qui le pousse en avant, l’action est sa raison de vivre et son modus operandi.
Le type huit, urinaire passif, a le koshi qui devient dur et sa combativité se crispe à l’intérieur. Il a par contre tendance à fanfaronner et se vexe pour un rien. Il affronte sa peur s’il y a du public, ou s’il est mis en compétition, si son adversaire le défie. Même s’il ne peut pas vaincre, il s’obstine de manière à ne pas perdre, alors que le type sept lui veut absolument triompher. Il exagère les conditions qui l’ont amené à avoir peur et comme il a une voix forte, il peut parfois s’imposer par ses seules vociférations.

Groupe bassin

Dans le cas des personnes de type neuf ou dix, la polarisation se fait dans tout le corps. On pourrait dire qu’il y a une tendance à la tension, à la concentration pour les uns ou inversement à la relaxation, voire au relâchement de façon permanente pour les autres.
Chez le type neuf, bassin fermé, c’est la tension qui est prépondérante. Il n’a pas facilement peur car son intuition lui permet de sentir le danger avant qu’il ne se manifeste. De toute manière, la peur, même si elle est présente à un moment donné, ne l’arrête jamais dans ses démarches. C’est une personne chez qui l’intuition est plus importante que la réflexion. Il est vigoureux mais par contre extrêmement répétitif, il est tenace, et plutôt introverti. Son énergie est intériorisée au niveau du bassin. Il représente un exemple pour qui veut observer la continuité chez l’être humain.
Le type dix, bassin ouvert, est le plus capable de dissiper l’énergie. Face à la peur il trouve plus de force en protégeant les autres que pour sa protection personnelle, on pense qu’il agit par gentillesse, en fait en agissant ainsi il oublie sa peur et ses propres difficultés. En cas de danger, s’il est tout seul, loin de chercher à se battre il pourra chercher à s’enfuir, car ce qui compte c’est de rester en vie et il peut donc facilement être considéré comme un pleutre, alors que si d’autre vies sont en jeu c’est son instinct primitif de survie qui jaillit de façon involontaire « pour assurer le futur de la race humaine ». Il risque de souffrir de l’opinion des autres qui évidemment ne le comprennent pas dans ce genre de cas, et qui à cause de cela réagissent en fonction de la morale ou des idées inculquées sur la bravoure.

Type onze dit « hypersensible »

Il réagit très vite face à la peur car elle lui est coutumière, mais cette réaction n’engendre pas une action, elle se présente plutôt comme ayant un caractère émotif et il a une forte tendance à l’exagérer. Même s’il ne se passe presque rien, il dramatise car il se produit une accélération de son cœur dès que son Kokoro est perturbé, il peut facilement s’évanouir ou déclencher une crise d’asthme. Du fait de sa sensibilité exacerbée, il est le candidat idéal pour toutes sortes de moqueries, même s’il en réchappe, lui, il sait qu’il peut devenir un souffre-douleur et subir un harcèlement auquel il ne saurait comment répondre.

Type douze dit « apathique »

Pour qu’il réagisse face à la peur, il a besoin qu’on lui donne des ordres clairs. Bien qu’il se présente avec un corps robuste et carré, ce n’est qu’une apparence car il ne sait pas comment réagir, il le fait parfois de manière trop forte, ou il laisse tomber. Il a tendance à suivre la masse, à agir si les autres à coté agissent, à faire comme tout le monde ou à attendre en subissant.
Comme la société a tendance à surprotéger les citoyens, leur refusant même le droit de se défendre tout seuls, sauf dans certaines circonstances très encadrées par la loi, il se produit un engourdissement des individus qui est susceptible de favoriser une direction qui façonne des corps de type douze quelque soit le Taïheki d’origine.

Senza incidenti, così va l'uomo dabbene, calligrafia di Itsuo Tsuda
Senza incidenti, così va l’uomo dabbene, calligrafia di Itsuo Tsuda

L’Aïkido, un espoir

La normalisation du terrain ne passe pas par le combat contre la peur. Si ce quelque chose qui continue de vivre en nous, qui aspire à une plus grande liberté, ne se réveille pas, c’est une lutte qui risque de n’être que superficielle. L’enseignement de l’Aïkido vise à rendre les individus indépendants et autonomes et non à former des combattants, cela n’enlève rien au fait qu’il s’agit de l’apprentissage d’un art martial. On peut parfaitement apprendre la menuiserie ou la musique sans vouloir devenir un professionnel, mais chercher plutôt à être un amateur éclairé, capable de fabriquer une table, ou une armoire, capable d’apprécier une symphonie, comme un quatuor ou un lieder. Si on a une bonne formation, on saura réagir de manière correcte en toutes circonstances, on saura jauger la situation, on sentira quand il faut intervenir et comment, ou s’il faut s’abstenir de toute intervention. La pratique de l’Aïkido transforme les personnes indépendamment de leur passé, de leurs tendances, mais seulement à condition qu’elles acceptent de s’arrêter dans leur course folle à l’acquisition de techniques psychiques ou physiques censées apporter la solution à tous les problèmes, à toutes les peurs. La délivrance si elle est nécessaire, vient même parfois dans l’acte qui consiste à faire « marche arrière toute », pour retrouver l’équilibre et la force que chacun d’entre nous possède et qui n’attend que de surgir, que de se déployer.

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« La peur, une origine congénitale acquise ? » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°8 en janvier 2022.

Notes :
1) Watzlawick Paul, théorie de Palo Alto
2) Noguchi Haruchika, concepteur du Seitaï (1911-1976)

La « Pratique Respiratoire »

Par Régis Soavi

On a pour habitude dans presque tous les dojos de nommer les quelques exercices qui précédent un cours, « préparation »ou « échauffement ». Et s’il ne s’agissait pas de gymnastique, ni d’éducation physique, mais de toute autre chose ! Tsuda senseï écrivait que son maître Ueshiba Morihei, était furieux quand, déjà à l’époque, et bien qu’il ne lui ait jamais donné de nom, ses jeunes élèves appelaient cette partie exercices préparatoires ou échauffement.

Une première partie !

Pour O senseï cette première partie de la séance était indispensable et inséparable de l’ensemble de sa pratique ; c’est pourquoi Tsuda senseï quant à lui, à défaut d’autre chose, lorsqu’il devait en parler à ses élèves ou pour la décrire, lui avait donné le nom de « Pratique Respiratoire ». Il s’explique de son choix du mot  »respiration » – qui pour lui sera un mot clé pour faire passer un message aux Occidentaux – dès le premier chapitre de son premier livre Le Non Faire  : « Par le mot respiration, je ne parle pas d’une simple opération bio-chimique de combinaison oxygène-hémoglobine. La respiration, c’est à la fois vitalité, action, amour, esprit de communion, intuition, prémonition, mouvement. L’Orient conserve encore ces aspects sous le nom de prâna ou celui de ki. L’Occident semble également les avoir connus : témoins, le mot psyché, âme-souffle, ou anima dont dérivent des mots comme âme, animer, animal, animosité, ou spiro, dont nous avons tiré des mots comme esprit, inspiration, aspiration, respiration. »(I.Tsuda, Le Non Faire, 1973) Ces exercices de respiration, de circulation de notre « énergie vitale », de notre ki revêtent pour moi encore aujourd’hui une importance primordiale.

Norito - la pratique respiratoire
Norito

La répétition

Je ne peux pas vraiment décrire ce qui est différent dans notre École par rapport à ce qui se fait dans d’autres lieux, ni en faire l’apologie, car il appartient à chacun de se faire sa propre idée sur ce qu’il reçoit, sur ce qu’il ressent. Chaque professeur de chaque École ou groupe, du fait de l’enseignement qu’il a reçu, de son parcours, de ses études, aura sa propre méthode, sa propre pédagogie, qui s’accorde autant à lui qu’à ses élèves. Certains usent de techniques nouvelles, puisent dans d’autres cultures, cherchent d’autres méthodes d’éducation, utilisent une psychologie de l’apprentissage plus moderne. Rien n’est à dénigrer, tout est possible et tout se justifie a priori pour permettre de faire vivre au mieux notre pratique, de faire passer l’essentiel : « l’universalité du message de paix de O senseï ». Un des reproches que l’on peut faire, à « l’École Itsuo Tsuda » est qu’elle est plutôt répétitive, et conservatrice. En effet, cette première partie que nous faisons chaque matin, n’a pas changé depuis que mon maître a commencé à l’enseigner au tout début des années soixante dix. Quant à moi, ne m’en étant jamais lassé, je n’ai jamais, en plus de cinquante ans de pratique journalière, ressenti le besoin d’y changer quoi que ce soit, ni pour moi-même, ni pour mes élèves. C’est même cette répétition qui permet un approfondissement de notre respiration et par contrecoup une découverte des principes qui régissent tous les mouvements de notre pratique.

Funakogi undo - la pratique respiratoire
Funakogi undo

Les fondements de ce travail

Cette première partie suit un ordre logique qui lui est propre, et il me semble inutile d’en détailler tous les mouvements. Cependant quelques points doivent être précisés et notamment ce qui en fait quelque chose de différent de ce que connaissent généralement la plupart des Aïkidokas. Après le salut vers le Kamiza, il y a une méditation en seiza de quelques minutes, et la récitation du Norito « Misogi no harae » par celui qui conduit la séance. Puis on commence par un exercice visant à libérer la région du plexus solaire de toutes les tensions accumulées. Ce mouvement est issu du Katsugen undo, il fut introduit par Tsuda senseï et provient de l’enseignement de son maître de Seitaï Noguchi Haruchika senseï. Pour le reste, tous les exercices qui suivent ont été enseignés pendant des années par O senseï. Je ne revendique pas un retour aux origines, une authenticité unique et cachée jusqu’à ce jour, face à des déformations qu’auraient provoquées de mauvais enseignements, car il est notoire que O senseï variait les exercices de cette première partie. Pourtant, d’après ce que l’on sait, il y en avait quelques-uns qui ne variaient jamais. Le Salut aux huit directions, ou Funakogi undo(1) et Tama-no-hireburi(2) font partie de ceux-ci. Ces deux derniers ont des rythmes spécifiques, une respiration précise et un protocole particulier quant à la direction vers laquelle se tourner ou le nombre de fois que l’on doit les exécuter. Il serait fastidieux et même peut-être hasardeux de les décrire dans un article, car ils doivent être enseignés directement de maître à élève sur les tatamis. Pour ce qui est des autres exercices, ce qui compte le plus dans tous ces gestes, ce n’est pas le nombre de fois qu’on les exécute, ni la vitesse, ni la force mais plutôt l’intensité de la vibration ressentie par tout le corps pendant ce moment-là. Il en va de même avec le Kiai que pousse celui qui conduit la séance à la fin de la Première partie. Là non plus, ce n’est ni la puissance du cri, du son, ni son intensité, mais la nature de l’acte, la profondeur de la respiration, l’exactitude du moment et la concentration qui est exigée, liées à la justesse de son exécution, qui transcendent l’action pour en faire une réponse adéquate, un processus de normalisation du corps. Chaque exercice pendant cette partie doit être exécuté dans un état de conscience précis. On doit les enchaîner avec autant de concentration que si notre vie, et en tout cas notre santé en dépendaient, et en même temps la relaxation est indispensable à leur bon déroulement. La meilleure attitude possible consiste à être à la fois recueilli et sans pensée, ce qui demande quelques années d’apprentissage, mais surtout de la persévérance.

La nécessité d’un contexte adéquat

Je ne saurais trop insister sur l’importance de l’ambiance lorsque l’on envisage de faire la Pratique respiratoire dans un style proche de ce que nous faisons dans notre École. L’atmosphère qui règne dans un dojo dédié est d’une toute autre nature si on la compare à celle que l’on trouve dans un club ou un gymnase. Si en plus, dans ce lieu consacré on a pu créer un Tokonoma(3) dans lequel sont placés un Kakegiku(4) et un Ikebana(5), la qualité de la concentration, le respect du silence, y seront plus faciles. Il sera ainsi plus aisé de s’imprégner, de s’immerger dans un milieu qui favorise cette recherche. On pourra trouver grâce à cet environnement la manière d’exécuter les gestes, les enchaînements, qui, un peu comme une chorégraphie n’ayant jamais rien de superficiel, font bouger le corps de façon à le rendre plus perméable à la perception des flux intérieurs, le rendant plus souple, ainsi que plus réactif. Il s’agit simplement de retrouver le chemin parcouru par les anciens senseï, de comprendre pourquoi ceux qui nous guidaient, tous ceux que j’ai connus ou parfois simplement croisés lors de stages, ou de rencontres, suivaient bon nombre de ces « rites » sans avoir posé de questions dans leur jeunesse mais en ayant alors cherché les réponses à l’intérieur d’eux-mêmes.

La découverte du Yin et du Yang

C’est dans La voie des dieux que Tsuda senseï rapporte cette mise en garde de Madame Nakanishi(6), grand maître dans l’art du Kotodama(7) :
« « Après la disparition de l’initiateur, les kata, les formes commencent à se décomposer parce que les continuateurs ne sont pas en mesure de comprendre ce qui a motivé l’initiateur en profondeur. On hérite les formes, on les simplifie, les formes dégénèrent », dit Mme Nakanishi. L’Aïkido, conçu comme mouvement sacralisé par Maître Ueshiba est en train de disparaître pour faire place à l’Aïkido athlétique, sport de combat, plus conforme aux exigences des civilisés. »(Tsuda Itsuo, La voie des dieux, 1982).
Ces commentaires de deux très grands maîtres, Nakanishi senseï et Tsuda senseï, auraient tout à fait pu me décourager, c’est pourtant très typiquement ce genre de phrases qui m’a stimulé et poussé vers l’avant. La découverte du Yin et du Yang, c’est précisément dans cette première partie que l’on peut la faire car c’est une pratique « solitaire ». Rien ne peut nous perturber pourvu que l’on reste concentré sur la perception de ce que l’on ressent, c’est comme un courant intérieur qui petit à petit se traduit en terme de Yin et Yang. C’est une approche empirique fondamentalement non mentale et le corps tout entier en perçoit les effets immédiatement. Alors notre Aïkido se transforme, on passe dans une autre dimension, avec une perspective psychophysique de plus grande ampleur. Le fait de sentir concrètement dans ses propres membres, dans toute sa posture, la circulation du Ki comme différents flux qui ont une nature précise, positive ou négative, Yin ou Yang. Des courants qui se transforment et s’alternent passant parfois de Yin à Yang, circulent d’un coté à l’autre, tournent ou s’arrêtent de façon impromptue et au final nous guident dans tous nos mouvements alors que nous en avons à peine conscience. Cela n’arrive pas en un jour mais cela a donné un sens à ma pratique de l’Aïkido, cela m’a permis de persévérer, et de dépasser les moments de découragement, les passages difficiles, ceux où l’on se sent bloqué, sans ressort. C’est aussi grâce à ces répétitions journalières, à tous ces gestes, que notre corps se régénère et perçoit les autres non plus seulement par le biais de leur aspect physique ou social, mais bien plutôt à travers ce qu’ils dégagent en profondeur, qui n’est pas seulement psychologique mais d’un tout autre ordre, d’une autre nature.

De la pratique solitaire à l’osmose

Il s’agit là d’une métamorphose qualitative importante qui n’est pas faite pour faire rêver, car elle sort de l’ordinaire, et parce que cette transformation ouvre des possibilités pour appréhender notre univers, notre humanité dans toute sa complexité. À l’opposé des mondes virtuels qui nous sont proposés via la technologie et les rapports sociétaux dans notre quotidien, on commence à percevoir l’univers du réel, sa nature profonde. À la fois pas si différent de notre vie de tous les jours et pourtant d’un tout autre genre. Chaque exercice de cette première partie est lié à notre souffle, chaque mouvement se trouve en relation avec l’inspire ou l’expire. Tsuda senseï prononçait à haute voix Ka lors de l’inspiration et Mi lors de l’expiration, il nous expliquait que lorsqu’on unit la respiration on réalise Ka et Mi qui devient Kami que l’on peut traduire par Dieu. Il ne s’agit pas d’un dieu au sens religieux ni même mystique mais plus concrètement de la vie dans toutes ses manifestations. La martialité ne disparaît pas, mais elle est tout simplement transcendée. On comprendra mieux pourquoi Tsuda senseï écrivait « L’Aïkido, la voie de coordination du ki, est un art de « fusionner le ki » donc une forme martiale d’osmose. »(Tsuda Itsuo, Le Non Faire, 1977)

Tama-no-hireburi - la pratique respiratoire
Tama-no-hireburi

L’Aïkido, religion ou philosophie ?

Dès l’instant que l’on ritualise tout ou partie de la pratique dans un art martial, on est accusé de religiosité ou de mysticisme. Le Reishiki, les saluts, la concentration, les méditations diverses, tout devient suspect, de la même manière que tout ce qui en fait un art pacifique, respectueux de l’humain. Il est difficile d’expliquer à la lueur du matérialisme scientifique et des connaissances d’aujourd’hui en quoi une pratique ritualisée a un tel intérêt car elle échappe à l’idée de progrès. Pourtant le monde de la recherche va malgré tout de l’avant dans les études actuelles pour comprendre de manière plus fine comment fonctionne notre environnement. Mais les travaux doivent être teintés de scientisme pour être acceptés. Par exemple on peut en arriver à brancher des capteurs, fabriqués à partir des détecteurs de mensonges, sur des plantes pour comprendre leur langage, alors que l’on est toujours incapable d’expliciter pourquoi certaines personnes ont « la main verte ». On cherche par tous les moyens à reproduire la nature pour ce qu’elle apporte de bienfaits à l’être humain, sans comprendre comment cette même nature produit ce travail. On analyse, on divise, on découpe, afin de trouver l’élément actif d’une substance sans se rendre compte que c’est l’ensemble qui est créateur de ce composant. S’il manque une seule partie, un seul élément, ou si le rythme n’est pas respecté, le résultat sera tout autre, et peut même être contraire à ce que l’on avait espéré trouver ou à ce que l’on avait découvert auparavant. Si nous n’avons pas besoin de religions qui nous enchaînent à des dogmes, nous n’avons pas plus besoin des idéologies qui contraignent nos libertés ou pire nous asservissent. Même si certaines de ces nouvelles croyances ou de ces doctrines, parfois prétendument validées par la science, ont été conçues pour notre « bien », pour notre « bonheur » présent ou futur, elles ne valent pas plus à mes yeux que les chimères du passé. Une aliénation en vaut une autre. La recherche de l’unité de l’être reste pour beaucoup d’entre nous la valeur ultime ; pour la trouver, la Pratique respiratoire demeure un instrument de qualité, facilement à notre disposition. Les anciens dieux sont morts en tant que représentations, en tant qu’images projetées par l’humanité, mais cette énergie qui leur était attribuée et qui nous anime est toujours là, nous pouvons la sentir, la redécouvrir et l’utiliser en nous.

Maintenir la santé

« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ».(8) Telle est la définition de
l’O.M.S. et nous l’acceptons en Occident comme allant de soi. Elle est souvent comprise au premier degré de même que son corollaire avec ses implications : il faut combattre la maladie, éliminer les microbes, les virus, il faut corriger la nature qui est si imparfaite, il faut soutenir, protéger l’être humain etc. La doctrine devient si absolue qu’elle finit par donner des résultats contraires à ce que l’on espérait, et notamment celui-ci : « les gens s’affaiblissent ». Au lieu de donner la possibilité au corps de s’épanouir de façon naturelle, on l’oblige à se préserver de tout ce qui pourrait éventuellement être dangereux ou on le blinde. On force, et on le force au nom d’impératifs conceptuels sur la santé, prétendument scientifiques ou médicaux. On renforce l’éducation théorique sur le fonctionnement du corps comme sur l’hygiène sans en comprendre les fondements, on norme l’esthétique des jeunes garçons et des jeunes filles, au détriment de leur santé réelle. Le résultat est loin d’être à la hauteur des espérances que la société y a mises mais le conditionnement, lui, est là, et pour longtemps. La Pratique respiratoire, cette première partie accessible à tous quelque soit notre passé ou notre état physique, est peut-être la réponse à ce que l’on ressent quand on découvre le poids de l’oppression qui s’exerce sur le corps, notre corps et son influence sur notre esprit, notre réflexion, et par conséquent nos actes.

Des gestes simples

C’est un processus de décontamination qui peut commencer. Comme pour la planète quand il faut dépolluer la nature, il est important d’arrêter un processus, de cesser d’utiliser les mêmes fonctionnements, de « faire un peu plus de la même chose » (9) . Les gestes simples associés à la respiration, « la circulation du ki », apportent, dès le début de ce lent travail de reconstruction, des résultats visibles qui étonnent souvent l’entourage des personnes qui pratiquent, quel que soit leur âge ou leur condition physique. La vraie difficulté se trouve dans la continuité beaucoup plus que dans les efforts qui sont en réalité extrêmement modestes. Il est même possible de se limiter à cette première partie si on en a le désir ou si des conditions impératives nous y obligent, le bien-être qui en résultera n’en sera pas diminué, car l’unité « corps-esprit » que l’on aura retrouvée est le vrai cadeau que notre nature profonde a toujours cherché.

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« La pratique respiratoire » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°7 en octobre 2021.

Notes :
1) Souvent traduit par « Mouvement du rameur »
2) Tsuda senseï le traduisait par « Vibration de l’âme »
3) Alcôve servant à exposer un Kakegiku.
4) Encadrement en rouleau pour une calligraphie ou une peinture.
5) Arrangement floral japonais.
6) Mme Nakanishi prêtresse Shinto, elle enseigna le Kotodama à maître Ueshiba.
7) Le kotodama est la connaissance du pouvoir spirituel attribué au sons.
8) Définition de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)
9) Watzlawic Paul, théoricien de l’École de Palo Alto.

Une École de la sensation

Par Manon Soavi

De nos jours, certains d’entre nous ne veulent plus sentir. Ne plus sentir ni le chaud, ni le froid, ni la douleur, ni la fatigue. Au fur et à mesure que l’individu se plie aux impératifs sociaux, aux normes et aux conseils, en délaissant les besoins propres du corps, il s’insensibilise. Bien souvent on ne sent plus alors avec précision si on a faim ou non, si on a envie de fenouil, de fromage, ou de viande. Certains ne savent plus si leurs pieds sont chauds ou froids. Et finalement sentir fait peur.

De plus en plus, à cause des conditions dans lesquelles nous vivons, nous perdons notre faculté de sentir. De sentir l’environnement, les autres et surtout de nous sentir nous-même. Pourtant comment s’autodéterminer, s’orienter dans sa vie si on ne se sent pas ? Ou pas assez en finesse ? Dans l’enseignement de Tsuda Senseï cette question était primordiale et il utilisait les pratiques de l’Aïkido et du Seitaï comme des outils pour retrouver la sensibilité, cette capacité si décriée car confondue avec la sensiblerie. Le premier dojo de mon père, Régis Soavi, ouvert en 1984, s’appelait l’École de la Sensation, c’est dire à quel point c’est un axe important dans notre École.

Pour Tsuda Senseï un processus de sensibilisation s’enclenche grâce au fait de porter régulièrement son attention sur des phénomènes que nous négligeons la plupart du temps. Il l’écrivait avec son style inimitable « Il ne m’appartient pas de dire que tel système est meilleur que tel autre. C’est le domaine de la politique, ou celui du réformateur. Je me contente de flairer des bribes d’informations, par-ci par-là, et de me demander si telle odeur ne provient pas du vin de Bordeaux, de la bière belge, ou de la soupe à l’oignon. Et j’attends la confirmation.

Mes observations ne sont pas scientifiques, ce sont simplement des sensations. Mes sensations sont plus ou moins ternies comme celles de tous les civilisés qui sont formés à l’éducation moderne, c’est-à-dire, sous la pression de divers systèmes.
Cependant, j’essaye de ranimer mes sensations, de les purifier pour ne pas confondre le vin avec la bière. »(1)

Mais à quoi bon ranimer ses sensations se dira-t-on ? Pour beaucoup de personnes la sensation est plutôt encombrante. Ou alors il ne faudrait sentir que les bonnes choses, les choses amusantes et belles. Malheureusement (ou heureusement ?) la sensation est un tout, indissociable et nécessaire à l’être humain. « La sensation c’est une activité vitale qui assure la prise sur le monde réel »(2) disait Tsuda Senseï.

De par sa recherche philosophique et sa double formation (japonaise pour les pratiques du corps, occidentale pour l’anthropologie et la sociologie), Tsuda Itsuo a tenté de montrer ce qu’on perd à devenir insensible. Montrer que malgré les avantages apparents à court terme de ne plus sentir, nous en sortons diminués, affaiblis. Son parcours l’amena à comprendre que, plus nous nous entourons d’objets et de technologies qui nous aident, nous soutiennent, plus nous nous reposons dessus pour faire les choses, et plus nous perdons progressivement la faculté de faire nous-même. Cela n’est pas grave en soi et fait partie des capacités évolutives. Le paléoanthropologue Pascal Picq écrit à ce propos « Les innovations techniques et culturelles sont en réalité les causes de nos transformations biologiques. […] Depuis Erectus, les facteurs comportementaux et culturels deviennent eux-mêmes des moteurs de transformations évolutives : biologie et culture tissent des interactions de plus en plus complexes, jusque dans les aspects les plus fondamentaux de ce que sont les humains […]. »(3) Les problèmes surviennent quand nous sommes tellement soutenus de toute part, que nous en devenons incapables de faire les choses par nous-même. Il ne s’agit pas de rejeter toute évolution technologique mais de prendre en compte dans l’équation ce qu’on perd à chaque dépendance. Tsuda Senseï regrettait qu’on soit « inondé par ces camelotes scientifiques qui nous enlèvent toute chance d’exercer notre faculté de concentrer l’attention et de ressentir »(4)

"Sei" la vie, calligraphie de Itsuo Tsuda. La sensation de la vie
« Sei » la vie, calligraphie de Itsuo Tsuda.

Sentir la vie en toute chose

Tsuda Itsuo en tant que Japonais et avec son regard d’anthropologue faisait ressortir les différences d’approche entre Orient et Occident. Non pour les hiérarchiser ou les opposer, mais au contraire pour qu’elles puissent s’enrichir l’une de l’autre. Parmi les grands traits de la vision japonaise traditionnelle, Noguchi Hiroyuki (de la famille de Noguchi Haruchika, créateur du Seitaï) parle de la notion de Sentir la vie en toute chose comme d’un axe essentiel de la conception de la vie des Japonais. La reconnaissance de l’omniprésence de la vie était la clef de voûte de l’expérience humaine japonaise et amenait pour chacun la certitude d’une correspondance entre toutes choses. On peut dire que la société occidentale qui s’est construite depuis l’époque des lumières s’est fondée sur des repères extérieurs à l’homme, mouvement des planètes pour son calendrier, division du temps basée sur un calcul mathématique, mesure des températures par échelle centésimale, etc. Le caractère qui prédomine est de l’ordre de l’abstraction et de l’objectivité.
Pourtant nous savons tous qu’une heure en agréable compagnie passe plus vite qu’une heure dans le métro ou au bureau, si on s’y ennuie. Voire même, passe plus vite que quinze minutes d’attente d’un bus. C’est toute la question du référentiel : pour être organisés en société il nous faut un référentiel extérieur, mais la perception humaine est basée sur nos propres référentiels, que sont nos sensations, qui elles sont totalement subjectives, et dépendent de notre état, de la situation etc.

Au contraire, la société japonaise était, il y plus d’un siècle, entièrement fondée sur l’expérience directe et le rapport sensible de l’homme à son environnement et à lui-même. Le point de référence était la sensation. Par exemple le calendrier traditionnel était calculé selon le rythme des saisons et des cycles de vie des animaux. Ainsi, il changeait chaque année et accordait plus d’importance à la façon dont les hommes vivaient les saisons qu’aux dates. En musique, c’est le rythme de la marche qui donnait le tempo et non le métronome. De même dans tous les domaines de l’artisanat, les maîtres (teinturiers, potiers, forgerons, menuisiers…) considéraient les matériaux qu’ils utilisaient comme vivants. Ce qui comptait le plus était la sensibilité qui s’exerçait dans la relation entre l’homme et le matériau qu’il travaillait.

On peut aussi remarquer que toutes les cultures anciennes avaient ce type d’approche basée sur l’individu tant qu’elles n’étaient pas organisées de façon systématique par un savoir officiel, souvent décorrélé d’une réalité mouvante et de terrain. Ce savoir de terrain, en prise avec la réalité des gens s’appelle connaissances vernaculaires. L’anthropologue James Scott en donne un exemple « Les conseils prodigués par Squanto [un amérindien] aux colons blancs de la Nouvelle-Angleterre au sujet du moment où devait être semé le maïs, une culture qui leur était inconnue, illustrent bien ce propos. En effet, on raconte qu’il leur a dit de  »semer le maïs quand les feuilles de chêne ont la taille d’une oreille d’écureuil » »(5) James Scott fait remarquer qu’un almanach du paysan aurait indiqué une date, ou une période, mais qu’une date n’aurait pas pris en compte les différences entre chaque année, les différences entre un champs au nord ou un champs bénéficiant des rayons du soleil plus longtemps. La prescription unique s’adapte mal au contexte, alors qu’une indication vernaculaire est fondée sur la personne qui peut faire cette observation rigoureuse des événements printaniers, qui surviennent chaque année, mais différemment chaque fois, de façon plus précoce ou plus tardive. La connaissance vernaculaire n’est pas transposable ni universelle, mais elle est très vraie et réelle pour ceux qui la vivent directement.

Le Seitaï

La même question se retrouve dans le rapport au corps. La même inversion du référentiel aussi, car plutôt que de partir de connaissances médicales générales, qui ont une valeur indéniable mais qui s’adaptent difficilement à une réalité mouvante, unique à chaque individu, le Seitaï ne prend pas comme base des référents externes de poids, de température ou d’analyses, aussi perfectionnés et précis qu’ils soient, mais le terrain de l’individu, dans sa globalité. Ce sont les sensations internes qui seront les guides de l’équilibre et de la santé.

La notion de Seitaï créée par Noguchi Haruchika Senseï dans les année 50 se démarque ainsi très nettement des approches de soin habituelles. Sa façon de considérer l’activité du corps repose sur la constatation que le corps a une capacité naturelle à se rééquilibrer de façon à assurer son bon fonctionnement. Et que si on écoute son besoin d’équilibre, si on est assez sensible aux signaux, le corps maintient son équilibre de lui-même dans la plupart des cas.

La santé n’est pas considérée alors comme l’absence de maladie, la maladie n’étant que le symptôme d’un corps qui travaille à rétablir son équilibre. C’est au cours de ses années d’activité intense comme praticien que Noguchi Haruchika s’aperçoit qu’à force de chercher à se rendre la vie plus facile ou à se protéger pour rester en bonne santé, le corps s’affaiblit, entraînant le besoin d’un nouveau soutien etc. Et en même temps que, si le corps se durcit au point de devenir insensible, il est aussi faible car il lui manque la souplesse qui permet la réactivité : « Les gens impatients s’imaginent qu’ils sont en bonne santé parce qu’ils ne sont jamais malades. Pourtant si le corps est sensible à un stimulus néfaste, lui résiste, en vient à bout et se remet en ordre, c’est que la soupape de sécurité du corps fonctionne et vous traversez la maladie.[…] Si un lépreux est blessé, il ne ressent pas de douleur. Si le corps ne sent pas qu’il y a quelque chose qui ne va pas, ses capacités de rétablissement ne sont pas stimulées. Le corps ne réagit que s’il est capable de sentir qu’il y a quelque chose d’anormal.[…] Il est nécessaire de rendre le système extra-pyramidal sensible, de sorte que les capacités de récupération du corps surgissent naturellement pour corriger même des petites anomalies. C’est dans cette optique que j’initie à Katsugen undo. »(6) Le Katsugen undo – pratique du Seitaï – traduit par Mouvement régénérateur par Tsuda Senseï, à donc notamment cette fonction de sensibiliser le corps. On deviendra plus sensible, nos sensations s’affinent. Ce qui ne veut pas dire que nous n’aurons jamais besoin d’assistance, tout dépendra des capacités de notre corps, là encore pas de vérité absolue, seulement la sensation qui nous guide pour savoir si nous avons besoin d’aide ou si notre corps réagit à une perturbation de façon normale.

Avec le temps, la sensation de nos états physiques et psychiques s’affine, se précise. De même notre perception des états des autres devient beaucoup plus nette. Par la pratique à deux du Yuki dans le Katsugen undo on est amené non pas à intervenir sur les autres, mais simplement à fusionner à travers un toucher léger sur le dos et une attention à la respiration. Progressivement notre sensation des autres devient beaucoup plus pénétrante, on ne se contente pas des mots qu’ils nous disent, des masques sociaux qu’ils affichent. Il ne s’agit pas de tomber dans l’interprétation ou l’analyse. On reste simple devant ces sensations naturelles bien que souvent oubliées.

Exercice de sensation avec le contact de la main.
Exercice de sensibilité avec le contact de la main.

L’Aïkido

L’autre outil de sensibilisation du corps utilisé dans notre École c’est l’Aïkido. Les gens qui pratiquent le font pour diverses raisons bien sûr, mais une des conséquences de la pratique de l’Aïkido peut être une sensibilité accrue si on s’oriente dans une certaine direction. L’École de maître Sunadomari, par exemple, accorde beaucoup d’importance à trois principes : Ki no nagare (circulation/écoulement du ki), Kokyu Ryoku (respiration/rythme) et Sesshoken Ten (contact avec le partenaire à travers le ki). On peut dire que ces principes sont aussi les fondements de l’École Itsuo Tsuda et qu’ils demandent d’affiner nos sensations pour être découverts et mis en pratique. Il n’y a rien de surprenant à ce qu’une attention constante sur certaines sensations les développe. Les chercheurs qui étudient la proprioception sont impressionnés par les capacités de ce qui est pour eux un sens à part entière, et un sens qui peut s’entraîner. Ils font aujourd’hui des études pour voir comment, dans certains métiers par exemple, on développe un sens aigu de la proprioception qui englobe notre environnement et les autres. On le voit de façon spectaculaire avec les pilotes de la Patrouille acrobatique nationale qui pratiquent avant chaque vol un rituel de préparation. Ce rituel s’appelle « la musique ». Assis sur une chaise, chaque équipier mime les gestes de pilotage de l’enchaînement au gré des ordres du leader. C’est ainsi que le mental des pilotes répète la chorégraphie d’une présentation aérienne à couper le souffle. Une prestation pendant laquelle, ils le disent eux-même, ils n’auront pas le temps de penser, ils seront guidés par leurs sensations internes, qu’ils entraînent quotidiennement.

C’est dans le même état d’esprit que nous pratiquons tous le matin, assez lentement. Il y a des moments plus dynamiques dans une séance bien sûr, mais beaucoup de travail lent qui demande une certaine concentration et une attention à nos sensations. Une attention à ce que nous renvoie l’autre est aussi nécessaire, elle va nous confirmer ou non que nous sommes dans la bonne ligne, le bon angle. Ce ne sera pas l’affaire de mesures objectives, de millimètres ou autre, ce sera la sensation de l’autre, Uke ou Tori, qui déterminera si nous avons fait un Kuzushi correct, ou un Tenkan suffisant, à cet instant. Dans la dernière partie de la séance nous faisons toujours ce que nous appelons le mouvement libre, un travail libre où le/les partenaires attaquent comme bon leur semble un Tori. Chaque Tori doit gérer les attaques de son uke, en réagissant spontanément, car il est impossible de prévoir le mouvement, il n’y a aucune consigne. Comme nous faisons cet exercice à chaque séance quotidienne, tout le monde y participe sans distinction de niveau. Souvent les débutants se tendent, la peur monte, il faut alors que uke ralentisse, fasse des attaques plus prévisibles de manière à ce que Tori prenne le temps de sentir. Car le but n’est pas de passer sa technique coûte que coûte ou de bloquer Tori. Le but est encore d’exercer sa sensation, celle qui nous fait prendre l’attaque en route, la dévier et bouger en même temps sans calcul. Progressivement, à force de pratiquer lentement on peut accélérer de plus en plus, et la chose vient plus spontanément. Alors, la vitesse de l’attaque, son engagement, ou la rendre moins prévisible, ne sera plus un problème, car nous serons dans le tempo. Je me souviens très bien que mes maîtres de piano faisaient tous la différence entre, quand pour être au bon tempo je jouais vite, et que mécontents ils me disaient « c’est rapide, précipité, pressé », et quand à force de travail j’arrivais à jouer vite, mais que cela paraissait maîtrisé. Alors ce n’était plus vite. Là, c’était le bon tempo et pourtant c’était la même vitesse objective au métronome, voire plus vite, je m’en assurais avec rage ! La sensation de vitesse dépend de la maîtrise du musicien et de la perception de l’auditeur. Bref, du ressenti de l’instant unique.

Le grand chef d’orchestre Sergiu Celibidach refusa les enregistrements de concert car pour lui, cela saisissait un moment en pleine adéquation avec le réel, pour en faire un moment figé, reproductible, qui devenait faux une fois sorti de son contexte. Pour lui le tempo n’était pas de l’ordre du temps physique, ce n’était pas une donnée métronomique mais une condition pour que les manifestations musicales s’expriment.

Le toucher

Dans beaucoup d’arts martiaux l’obtention de capacités particulières pour sentir les attaques avant qu’elles n’arrivent a été l’objet de recherches et de fascination. Yomi, Hyōshi, Metsuke, Yi etc., tous ces  »concepts » parlent de cela, de sensibilités exacerbées, nécessaires au combat réel évidemment. Mais il est un sens encore plus banal que notre société oublie de plus en plus, atteignant un paroxysme aujourd’hui : le simple toucher. Or ce sens premier,  »tout bête » nous est vital.

Il est peut être triste que nous devions attendre que des chercheurs nous confirment ce que nous savons intuitivement, mais le toucher est littéralement un sens vital. C’est le premier sens à se développer chez le nourrisson et c’est le dernier à la fin de vie, alors que les autres sens déclinent, les fibres nerveuses cutanées qui réagissent au toucher restent vivaces la plupart du temps jusqu’à la fin. C’est le premier et le dernier mode de communication entre humains. Plus important encore, les contacts physiques représentent un besoin vital : être touché est indispensable à un bon développement physique, immunitaire et cérébral. En l’absence de contacts physiques réguliers dans l’enfance les troubles sont multiples et catastrophiques. Même pour un adulte, être privé de contacts physiques trop longtemps entraîne des problèmes physiques et psychiques. Pour Francis Mcglone, un des plus importants neuroscientifiques qui étudie le toucher, « Pour nous le toucher est tout aussi indispensable que l’air que nous respirons et la nourriture que nous mangeons. […] Le risque de mort prématurée dû à la consommation de tabac, au diabète, ou bien à la pollution est d’environ 40%. Celui du à la solitude est de 45%. Mais personne n’a encore vraiment réalisé que ce qui manque aux gens seuls c’est précisément les contacts physiques »(7).

De plus, d’après ces recherches, le corps se déshabitue et supporte donc de plus en plus mal d’être touché, bien que les dégâts causés par cette absence se fassent sentir. Il y a un processus de désensibilisation. Cela rejoint le point de vue de Tsuda Senseï pour qui « L’organisme se défend en se durcissant. On devient insensible aux sensations extérieures et intérieures. On ne s’enrhume même pas. On est robuste.[..]Le durcissement nous procure une apparence de santé qui fait envie aux gens qui souffrent sans arrêt de petits maux.[…]On perd petit à petit la finesse d’expression et l’on devient raide. La robustesse a son revers de médaille : la fragilité.[…] Mubyo-byo, la maladie sans maladie, c’est ainsi que Maître Noguchi appelle cet état de désensibilisation qui isole l’homme de son milieu ambiant »(8)

Heureusement ce processus n’est pas irréversible et on peut entamer le chemin inverse, pour resensibiliser le corps. Les arts martiaux avec contact font partie des derniers bastions, avec la danse probablement, où se toucher est encore possible, où ce sont les informations transmises par le toucher qui seront déterminantes pour notre réaction. Pour garder ou retrouver la sensibilité qui renoue avec nos capacités humaines.

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« une école de la sensation » un article de Manon Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°6 en juillet 2021.

Notes :
1) Itsuo Tsuda, La Voie des Dieux, Le Courrier du Livre, 1982, p. 12.
2) Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 1978, p. 33.
3) Pascal Picq, Et l’évolution créa la femme, Odile Jacob, 2020, p. 243.
4) Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 1978, pp. 107 et 108.
5) James C.Scott, Petit éloge de l’anarchisme, Lux, 2019, p.77.
6) Haruchika Noguchi, Order, Spontaneity and the Body, Zensei, 1984, traduction de l’École Itsuo Tsuda.
7) Francis Mcglone, dans Le pouvoir des caresses, documentaire de D.Kaden, Allemagne, 2020, production Arte.
8) Itsuo Tsuda, La Science du Particulier, Le Courrier du Livre, 1976, p. 22.

Harmonie ou Coercition et Échappatoire

Par Régis Soavi. 

Coercition : action de contraindre quelqu’un, pour le forcer à agir.
Échappatoire : moyen adroit et détourné de se tirer d’embarras.
Telles sont les définitions du dictionnaire Larousse. Dans les synonymes d’échappatoire on trouve : esquive, issue, évasion, et même, porte de sortie. Ne serait-ce pas plutôt le sens à donner aux ukemis qui, de fait, en Aïkido, ne sont que des réponses intelligentes aux projections.

Ukemis, une porte de sortie

Comme nous l’avons vu dans Dragon Magazine spécial Aïkido N°22 concernant les ukemis, la chute dans notre art n’est jamais considérée comme une défaite mais plutôt comme un dépassement. C’est aussi, parfois, tout simplement un moyen pour sortir d’une situation qui dans la réalité pourrait être dangereuse, voire mortelle si elle est accompagnée de certains Atemis, ou si elle risque de toucher un endroit vital en fin de course. Au même titre, la projection, si elle semble effectivement une contrainte pendant une séance, laisse toujours une porte de sortie pour Uke, un moyen pour lui de retrouver son intégrité, l’Ukemi est là pour cela. Pendant les années d’apprentissage, une des conditions incontournables pour chacun est de perfectionner ses chutes, vu qu’elles serviront à améliorer les réponses aux techniques de projection de la part de Tori. Il ne faut pas confondre l’entraînement et le combat ; sans des chutes contrôlées il est dangereux de projeter quelqu’un à moins de risquer un accident et ses éventuelles conséquences, ce qui n’est pas du tout le but de la pratique sur les tatamis. Que les projections soient courtes comme dans les Koshi-nage, ou plus longues comme dans les Kokyu-nage, elles laissent toujours la possibilité à Uke de sortir indemne de la technique. Seules les projections avec un contrôle sévère, par exemple jusqu’au sol, ne laissent aucune ambiguïté quand au fait de ne pas pouvoir y échapper, mais si on ne travaille que dans ce sens, autant pratiquer le Jiu-jitsu pour lequel c’est la règle, et qui, lui, est parfaitement adapté au combat guerrier. L’Aïkido à mon avis n’a pas vocation à la recherche de l’efficacité mais plutôt à l’approfondissement des compétences, tant physiques que psycho-sensorielles, humaines, pour ainsi retrouver la plénitude du corps et ses capacités entières.

Projeter c’est éloigner

Lorsqu’une personne a cette mauvaise habitude de « coller » les autres, d’être tellement proche lors d’une discussion, que l’on se sent oppressé, on n’a qu’une seule envie, c’est de l’éloigner par tous les moyens, seul notre côté social, voire la bienséance, nous empêchent parfois de le faire. Si on ne la repousse pas, on cherche à s’éloigner soi-même, on prend de la distance. De la même façon, projeter c’est éloigner l’autre, c’est se permettre de reconquérir l’espace qui a été envahi, et même volé ou a été détruit lors d’une incursion dans notre sphère vitale, à plus forte raison lors d’un affrontement. C’est retrouver le Ma-aï, cette perception de l’espace-temps dont la compréhension et surtout la sensation physique est à la base de notre enseignement, et qui est si indispensable à l’exercice de notre liberté de mouvement, à notre liberté d’être. C’est recouvrer un souffle, une respiration peut-être plus calme, retrouver éventuellement un mental réorganisé, une lucidité qui a pu être troublée par une agression qui a déclenché une technique de réponse devenue instinctive et intuitive en raison de l’entraînement. C’est aussi la possibilité bien sûr de faire prendre conscience à l’agresseur de l’inutilité, de la dangerosité de continuer dans la même direction.

nage waza

Soigner la maladie

L’Aïkido nous amène à avoir un rapport différent au combat, qui est plus de l’ordre de la lucidité sur la situation, que de la réponse violente et immédiate par action réflexe à une agression. C’est cette attitude que l’on peut qualifier de sagesse, acquise par les années de travail sur le corps, qui en est le résultat.
Celui qui agresse est en quelque sorte considéré comme un individu qui a perdu le contrôle de lui-même, souvent simplement pour des raisons sociales ou éducatives. Un déclassé, un désaxé, un malade au sens psychique du terme en quelque sorte, qui malheureusement peut s’avérer préjudiciable pour la société, pour son entourage, qui au mieux, ne fait que troubler l’harmonie relationnelle entre les personnes, et au pire, provoque des dégâts incommensurables sur autrui. Il ne s’agit pas de punir le « malade », ni d’excuser la maladie que l’on justifierait au nom du principe de la contamination sociétale, mais de trouver le moyen de sortir de la situation sans être contaminé soi-même. L’Aïkido est une formation pour tous, et son rôle est plus vaste que ne le pensent en général beaucoup de personnes. Souvent il apporte un soulagement, un apaisement même, à nos propres difficultés ou habitudes d’ordre psychologique, il permet par le moyen d’un apprentissage à la fois rigoureux et plaisant, de retrouver la force intérieure et la voie juste, de manière à faire face à ce genre de problème.
Lors de l’entraînement, si la projection arrive à la fin de la technique, elle n’est jamais une fin en soi. On pourrait la considérer parfois comme une signature, et comme une libération de Tori autant que de Uke.
Une bonne projection demande une très bonne technicité mais surtout une bonne coordination de la respiration entre les partenaires. Il est important de ne jamais forcer un pratiquant à chuter coûte que coûte. On doit être capable de sentir, même au dernier moment, si notre partenaire est dans la capacité d’effectuer une chute correcte ou non, sinon c’est l’accident et nous en serons responsables. Tout dépend du niveau du partenaire, de son état « ici et maintenant » ; si la moindre tension ou la moindre peur se manifeste au tout dernier moment, il est impératif de la sentir, de la ressentir, et de permettre à notre Uke de se relaxer pour pouvoir chuter sans danger. Parfois il vaudra mieux abandonner l’idée de projection et proposer un amené au sol efficace et pourtant tout en douceur, même si l’ego de certains restera toujours insatisfait de n’avoir pu se montrer aussi brillant qu’il l’aurait souhaité. Mais c’est en agissant ainsi qu’on aura permis à des débutants de continuer sans peur. C’est grâce à la confiance qu’ils auront acquise avec leurs partenaires qu’ils seront amenés à persévérer. Ils auront constaté qu’on les estime à leur juste valeur, que l’on respecte leurs difficultés, leur niveau, que la peur qu’ils ont eue n’est pas un handicap à la pratique, au contraire, elle permet un dépassement de ce qu’ils croyaient être leurs incapacités, leurs limites. Ils constatent avec plaisir qu’ils ne sont pas des cobayes au service des plus avancés, mais qu’avec quelques efforts, ils seront capables de les rejoindre ou même de les dépasser s’ils en ont le désir.
Les plus anciens doivent être là pour permettre aux plus nouveaux de constater que la chute est un plaisir lorsque la projection est faite par quelqu’un de techniquement capable de la conduire de manière qu’elle allie douceur et harmonie, et donc de façon sûre. Tsuda Senseï raconte comment agissait O Senseï Ueshiba Morihei pendant les séances qu’il conduisait :
« Si âgé de plus de quatre-vingts ans, petit de taille, il projetait une bande d’assaillants, jeunes et vigoureux, aussi facilement que comme si c’était des paquets de cigarettes, cette force extraordinaire n’était nullement la force, mais la respiration. Il demandait, tout en caressant sa barbe blanche, et se penchant soucieusement vers eux, s’il ne leur avait pas fait de mal. Les assaillants ne se rendaient pas compte de ce qu’il leur était arrivé. Tout à coup, ils étaient transportés par un coussin d’air, voyaient la terre en haut et le ciel en bas, avant d’atterrir. On avait une confiance absolue en lui sachant qu’il ne ferait jamais de mal à personne. »(1) Ce comportement de O Senseï vis-à-vis de ses élèves doit servir d’exemple à chacun en fonction de son niveau car il nous conduit non vers le renoncement ou l’effacement mais vers la sagesse telle que l’exprime Lao Tseu : « Le sage est droit sans être rigide, incisif sans déchirer, direct sans être arrogant, brillant sans éblouir »(2)

nage waza régis soavi ukemis

Projection ou brutalité

L’Aïkido d’aujourd’hui semble osciller entre deux tendances principales, l’une voudrait aller vers la compétition et une vision sportive, l’autre cherche le moyen de se renforcer, de puiser dans les anciennes techniques de combat telles que le Jiu-jitsu une efficacité qui ne lui est plus reconnue.
Et si l’Aïkido se suffisait à lui-même ! Rien n’empêche de pratiquer d’autres arts, de faire du Théâtre ou de la Danse, du Iaido ou de la Boxe, mais cela ne sera en rien complémentaire. Il s’agit plutôt d’un enrichissement pour l’individu lui même, pour son propre développement. Peut-être comprendra-t-on plus tard, à nouveau, ce qui fait la richesse de notre Art.
Pourquoi faire des dojos d’Aïkido des lieux d’entraînement au combat de rue où l’efficacité devient la référence ultime. Le dojo est un autre monde dans lequel on doit pénétrer comme s’il s’agissait d’une tout autre dimension, car c’est bien de cela qu’il s’agit, même si peu d’élèves en ont conscience. Si les projections ne sont devenues que des contraintes, où est le rapport d’harmonisation mis en exergue par le fondateur et ses plus proches élèves, et dont on se réclame encore maintenant ? J’ai trop souvent vu des pratiquants affirmant leur ego en écrasant Uke à la fin d’une technique, alors que leur partenaire n’avait opposé quasiment aucune résistance jusqu’alors. Ou d’autres, opposant une résistance ultime alors que la technique est déjà finie du point de vue tactique, positionnement et posture de l’un comme de l’autre, obligeant Tori à appliquer de façon sévère et inutile une projection qui, de ce fait, devient très risquée pour Uke s’il n’est pas d’un niveau suffisant.
Quid des démonstrations préparées sous les auspices de maîtres auto-proclamés dont l’internet nous gave avec son lot de contorsions et de sauts périlleux, le tout agrémenté par les commentaires des visionneurs.
Alors que le projet soutenu par la pratique de l’Aïkido est d’une tout autre nature, vivre dans la contrainte quotidienne exercée par les comportements qu’engendre le type de société dans laquelle nous vivons, et pratiquer les arts martiaux pour apprendre à les « subir sans broncher », ou apprendre soi-même à contraindre les autres pour récupérer les quelques miettes de pouvoir qui nous sont laissées, n’est ce pas une absurdité totale ?

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Un bouchon de champagne

Comme il le fait souvent dans ses livres Tsuda Senseï nous raconte son expérience et sa pratique avec O Senseï Ueshiba Morihei, en voici de nouveau un passage : « Il y a un exercice qui consiste à se laisser prendre un poignet par son adversaire qui le saisit et bloque à deux mains. Et alors on le renverse en arrière avec la respiration venant du ventre. Quand le poignet est bloqué par quelqu’un de très fort, il est impossible de bouger. Cet exercice a pour but d’augmenter la puissance de la respiration.
Un jour Me Ueshiba souriant, m’a présenté deux doigts de sa main gauche pour faire cet exercice. Je n’avais jamais vu quelqu’un le faire avec deux doigts. Je les ai saisis avec toute ma capacité. Et alors, pof, j’ai été projeté en l’air comme un bouchon de champagne. Ce n’était pas la force, car je n’ai senti aucune résistance physique. J’ai été simplement emporté par une bouffée d’air. C’était vraiment agréable et n’avait rien de comparable avec ce que font les autres pratiquants. » « Une autre fois qu’il était debout il me fit signe de venir. Je me plaçai devant lui mais il continuait de parler à tous. Cela dura assez longtemps, je me demandais si je devais rester là ou me retirer, quand d’un coup, j’ai été emporté par un coussin d’air et me trouvai au sol en une belle chute. Tout ce que j’ai constaté, c’était son kiai puissant et sa main droite qui, après avoir décrit un cercle, se dirigeait vers mon visage. Je n’ai pas été touché. On pourrait donner à cela n’importe quelle explication psychologique ou parapsychologique, mais toutes seraient fausses. Avant que je n’aie eu le temps de réagir par un réflexe quelconque, j’étais déjà projeté. Ce fameux coussin d’air, c’est la seule explication. »(3)
« Parler de décontraction en parlant d’Aïkido semble dérouter nombre de gens. Ils sont suffisamment contractés au départ et ils ont besoin de se contracter davantage pour se sentir bien.
Ce qu’ils cherchent, c’est la dépense physique et rien d’autre. Mon Aïkido est qualifié d’Aïkido doux. Il y en a qui l’aiment. Il y en a qui préfèrent l’Aïkido dur. J’ai entendu des réflexions. Quelqu’un a dit : « Le vrai Aïkido, c’est l’Aïkido dur. » Celui-ci a eu un poignet cassé et bloqué par là même durant un mois. À chacun son goût. Moi, j’arrête le coup lorsque je sens que l’adversaire est trop raide pour pouvoir chuter convenablement. Je sais réparer les poignets cassés, et même les côtes cassées. Si je sais réparer, c’est que j’ai du respect pour l’organisme vivant. J’évite la casse. Si l’on préfère la casse, on trouvera facilement des professeurs. »(4)
La puissance de la respiration est-elle comparable avec la force de coercition ? Quelle doit être l’orientation qu’il faut prendre ? C’est à chacun de décider de la direction qu’il veut suivre, personne ne doit nous forcer quelles que soient les bonnes raisons invoquées.

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« Harmonie ou Coercition et Échappatoire » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°6 en juillet 2021.

Notes :
1) Tsuda Itsuo, Le Non Faire, Le courrier du Livre, 1977, p. 18.
2) Lao Tseu, Le classique du tao et de ses vertus, Moundarren, 1993, p. 77.
3) Tsuda Itsuo, La voie du dépouillement, Le courrier du Livre, 1975, p. 140.
4) Ibidem p.148

« Une extinction biologique et culturelle en cours ? »

Marc-André Selosse est biologiste et professeur du Muséum d’histoire naturelle et enseigne dans plusieurs universités en France et à l’étranger. Ses recherches portent sur les associations à bénéfices mutuels (symbioses), et ses enseignements, sur les plantes, les microbes, l’écologie et l’évolution. En 2020, juste avant le premier confinement, le dojo Tenshin devait l’accueillir pour une conférence sur le microbiote. En raison des circonstances cette conférence n’a pas pu avoir lieu, mais nous espérons bien pouvoir concrétiser cette invitation dès que possible. En attendant nous vous invitons à (re)découvrir ses travaux passionnants, à travers deux vidéos et l’article que nous avions écrit à propos de son livre « Jamais seul » et des points de convergence avec le Seitai.

Marc-André Selosse : « Une extinction biologique et culturelle en cours ? »

Extrait « Le microbiote biologique qui est en nous va mal, il est en train de fondre et affecte directement notre santé : nous souffrons de ces « maladies de la modernité », qui touchent notre système immunitaire (allergies, asthme, malades auto-immunes…), notre système nerveux (Alzheimer, Parkinson, autisme…), notre métabolisme (diabète, obésité…). Nous constatons que le microbiote est moins diversifié chez les individus malades que chez les individus sains. En 2025, ces maladies la modernité, liées à la régression de notre microbiote, toucheront 1 Européen sur 4. »

Pour la suite, cliquez sur la vidéo :

Intervention lors du colloque organisé par la Fondation pour la biodiversité fromagère le 14 septembre 2021 dans le cadre du Mondial du Fromager de Tours.

Marc-André Selosse, la Médecine face à l’évolution

Marc-André Selosse répond au question du Conseil de L’Ordre des Médecins des Yvelines

Ce qui nous lie : microbiote et terrain humain

Par Fabien R. février 2020

Depuis l’aube de nos civilisations, l’action des microbes façonne notre alimentation, elle permet la conservation et la consommation des aliments (pain, fromages, vin, légumes…). Domestiqués de manière empirique depuis des millénaires, les micro-organismes qui interviennent dans ces processus n’ont été identifiés qu’assez récemment, il y a moins de 200 ans.
Et ce n’est qu’encore plus récemment que les scientifiques ont commencé à étudier le microbiote, c’est-à-dire l’ensemble des bactéries, champignons, virus, etc. qui sont abrités par un organisme-hôte (l’être humain par exemple) et vivent dans un environnement spécifique de cet hôte comme la peau ou l’estomac.
La plupart d’entre nous ne soupçonne pas que notre vie est dépendante d’une étroite association, appelée symbiose, que nous établissons naturellement avec plusieurs dizaines de milliards de bactéries qui peuplent la surface de notre corps et jusqu’aux creux de nos intestins. On se considère comme au-dessus, indépendant de toute cette influence microbienne, à l’exception notable des personnes enrhumées qui s’entendent souvent dire : « Ah, mais ne me refile pas tes microbes ! ». Le microbiote n’est donc considéré, au mieux, que pour ou qu’au regard de son potentiel pathogène.
Cette vision, maintenant dépassée mais toujours omniprésente, du microbe vu comme néfaste a profondément influencé notre rapport à la Nature, à nos corps et plus globalement à la vie. Qu’il s’agisse des pesticides en agriculture, des savons bactéricides et gels désinfectants sur nos peaux, ces produits, en éliminant sans discernement les micro-organismes favorables et ceux défavorables à leurs hôtes, créent les conditions d’un appauvrissement du terrain – celui de nos champs comme celui de nos muqueuses.

Ces actions hygiénistes répétées au fil du temps, dès l’accouchement, empêchent chez l’être humain une maturation du système immunitaire qui plus tard ne sera plus capable de reconnaître le corps dont il fait partie ou bien aura des réactions disproportionnées. Notre époque est aussi celle des maladies auto-immunes et des allergies[1].

Les principes Seitai, dans l’œuvre d’Haruchika Noguchi[2], partent d’un point de vue radical : intuitif plutôt qu’analytique. Se basant sur son expérience de guérisseur durant trente ans, H. Noguchi renonça à l’idée de thérapeutique dans les années 50 car il avait constaté qu’elle affaiblissait les organismes des individus et les rendait dépendants du praticien. Ceci l’amena à considérer la santé d’une manière toute différente en actant que les réactions du corps sont les manifestations d’un organisme qui réagit pour retrouver son équilibre.

« La maladie est une chose naturelle, c’est un effort de l’organisme qui tente de récupérer l’équilibre perdu. […] Il est bon que la maladie existe, mais il faut que les hommes se libèrent de son assujettissement, de son esclavage. C’est ainsi que Noguchi est arrivé à concevoir la notion de Seitai, la normalisation du terrain, si on veut. »[3].

Ce rééquilibrage est l’œuvre du système involontaire, il ne dépend pas de notre volonté. Il engendre des symptômes qui impliquent le microbiote. Par exemple les flux qui expulsent hors du corps les germes défavorables (rhumes, diarrhées)[4], la fonction régulatrice de la fièvre ou bien la fonction antibiotique de la carence en fer chez les femmes enceintes[5].

humain forêt symbiose microbiote
Photo de Jérémie Logeay

La philosophie Seitai a cette spécificité de voir l’être humain comme un tout indivisible. Il n’y a pas de séparation entre le psychique et le physique. La traduction du mot Seitai est « terrain normalisé ». Cette notion de terrain chez H. Noguchi est globale. Elle recouvre en partie la notion de microbiote. Ce dernier est pour nous comme la terre qui entoure les racines d’un arbre, c’est la Nature qui vit en harmonie et en collaboration en chacun d’entre nous, sans même que nous en soyons conscients. C’est pourquoi nous ne sommes jamais seuls.
Considérer les microbes comme néfastes et les combattre ou bien profiter de leur aide et collaborer naturellement avec eux est une question d’orientation intérieure. Privilégier un hygiénisme à outrance ou favoriser ce que M. Selosse appelle « la saleté propre »[6]. relève de ce même choix. L’expression « Cultiver son jardin »[7]. prend alors un sens nouveau et concret. Tout dépend de nous.
Là où l’instinct a disparu, il est nécessaire de mettre à disposition les découvertes scientifiques. Bien qu’étant autodidacte, H. Noguchi était parfaitement au courant de la science de son époque. Cela nourrissait ses réflexions et ses intuitions. C’est dans ce même esprit que nous sommes honorés d’accueillir M. Marc-André Selosse qui présentera les découvertes les plus récentes sur le microbiote humain

jamais seul selosse

Notes

[1]↑. Marc-André Selosse, Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations p.185 Édition Actes Sud 2017

[2]↑. Voir l’œuvre d’Itsuo Tsuda (9 tomes), disponible au Courrier du Livre et d’Haruchika Noguchi, 3 livres en langue anglaise disponibles aux éditions Zensei

[3]↑. Itsuo Tsuda, Le Dialogue du Silence, le Courrier du Livre, 2006 (1979) p. 64-65.

[4]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.156

[5]↑. Voir l’article : Marc-André Selosse : La disparition silencieuse des SVT sur Café pédagogique

[6]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.156 et p.197

[7]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.169

 

#3 La respiration, philosophie vivante

respiration philosophie vivanteRetrouvez ici le troisième entretien des six interviews de Itsuo Tsuda « La respiration philosophie vivante » par André Libioulle diffusées sur France Culture dans les années 1980. A écouter ou à lire :

 

 

 

 

ÉMISSION N° 3

Q. : La France, vous la connaissez bien, vous avez travaillé, avant les années quarante, avec deux personnages extrêmement importants : Marcel Granet et Marcel Mauss. Alors que Marcel Granet était sinologue, Marcel Mauss était sociologue. Quels ont été les moments importants que vous avez vécus avec eux ?

I.T. : J’ai suivi, pendant cinq ans, le cours de ces savants, et ça m’a permis d’avoir une ouverture sur des aspects inconnus de la société occidentale. Mauss s’occupait de sociologie des peuples, chez les Polynésiens, etc. Il avait une optique très très profonde dans les choses, et il a constaté des choses qu’il appelait des phénomènes totaux, n’est-ce pas. Tandis que dans les sociétés occidentales c’est toujours analytique, rationnel, etc.

Q. : C’est ça, c’est dans la rencontre de l’idée de globalité.

I.T. : Oui… et puis, Granet m’a donné aussi la possibilité de voir la société chinoise ancienne, et avec une perspective très très différente de ce qu’on fait d’ordinaire : transformer tout, avec les raisonnements occidentaux.

Q. : Après cette période française, après cette période parisienne, vous rentrez au Japon, et là, nouvelles rencontres absolument décisives, celles de Maître Ueshiba, le créateur de l’Aïkido, et celle de Maître Noguchi.

I.T. : Maître Noguchi, m’a permis de voir les choses d’une façon très concrète. À travers ces manifestations de chaque individu, il est possible de voir ce qui agit à l’intérieur. C’est une approche tout à fait différente de l’approche analytique : la tête, le cœur, les organes digestifs, chacun prend dans sa spécialité et puis, le corps d’un côté, le psychique de l’autre, n’est-ce pas. Eh bien, il a permis de voir l’homme, c’est à dire l’individu concret, dans sa totalité, voilà.

Q. : Donc là, vous travaillez avec Maître Noguchi, vous travaillez aussi avec Maître Ueshiba pendant plusieurs années.

I.T. : Avec Maître Ueshiba, j’ai travaillé pendant dix ans avant de venir en France. Eh bien, il m’a donné la possibilité autre que… l’individu enfermé dans la peau. J’ai visité les États‑Unis, et puis j’ai essayé de voir les possibilités, ce que j’allais faire. J’ai commencé par écrire, et puis petit à petit ça a pris forme.

Q. : Je crois que “Le Non-Faire” a été publié en 1973. C’est le premier ouvrage que vous publiez. Alors vous revenez en France à peu près vers quelle période ?

I.T. : 1970.

Itsuo Tsuda, respiration
Itsuo Tsuda, vers 1970. Photo de Eva Rotgold

Q. : Et là vous décidez alors de créer l’École de la Respiration. Alors, “l’École de la Respiration”, voilà un terme un petit peu singulier. Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi une école. Finalement, ce n’est certainement pas une école au sens traditionnel du mot ?

I.T. : Non, pas du tout (rire). C’est le seul nom que j’ai pu trouver, pour faire comprendre aux gens qu’il y a toute une… chose derrière la respiration. Pour les gens qui ne sont pas initiés, la respiration c’est le travail des poumons. Mais là, le mot respiration prend une extension de plus en plus grande, n’est-ce pas…

Q. : Oui, alors à l’École de la Respiration on pratique le Mouvement régénérateur. Alors vous avez décrit le Mouvement régénérateur (Katsugen undo) comme un exercice du système moteur extra-pyramidal.

I.T. : Oui. Le Mouvement régénérateur n’est pas une discipline comme on l’entend d’ordinaire.

Q. : Le mot extra-pyramidal n’est peut être pas immédiatement compréhensible par ceux qui nous écoutent. Mais enfin, le terme lui-même, “extra-pyramidal” désigne en somme une zone cérébrale, par rapport à une autre qui est considérée comme le siège du mouvement volontaire.

I.T. : Oui. Chez les humains, il existe deux zones motrices, n’est-ce pas. Une, c’est le système moteur pyramidal, qui est la source de tout mouvement volontaire. Ça on l’apprend dans les écoles, comme l’entrecroisement des systèmes nerveux, etc.

Q. : c’est un terme de physiologie…

I.T. : … oui, c’est ça. Mais on a longtemps négligé l’extra-pyramidal, qui seconde ce système volontaire, parce que on a peur de sortir du système volontaire, et justement, Maître Noguchi a commencé à le faire. Eh bien lui-même, quand il a commencé, il était un peu surpris : c’est que le corps se met à bouger tout seul. Lorsqu’on croit que tout le corps obéit à notre volonté, c’est quand même étrange, n’est-ce pas ? Mais, à vrai dire, nous ne contrôlons pas tous les mouvements du corps. Si c’était indispensable, comment ferait-on pendant qu’on dort ?

Q. : Il y a toute une zone de notre activité qui est couverte par le volontaire. Mais le volontaire ne concerne pas toute notre activité. Il y a une zone qui échappe à l’emprise de cette volonté.

I.T. : Il y a un médecin japonais qui dit que le mouvement volontaire n’occupe que trois pour cent de la totalité de notre mouvement corporel. Mais pour Noguchi, il n’y a rien qui soit volontaire. Ça c’est (rire) vraiment fort.

Q. : En somme, l’action de l’extra-pyramidal vient se superposer en quelque sorte à l’action du pyramidal.

I.T. : Oui.

Q. : Vous avez précisé que le Mouvement régénérateur existe sous deux formes…

I.T. : … oui…

Q. : … d’une part chez tous les individus comme forme de réaction naturelle de l’organisme. C’est par exemple le bâillement, c’est l’éternuement, c’est l’agitation pendant le sommeil. Et puis il y a une autre forme, qui a été mise au point il y a à peu près cinquante ans par Maître Noguchi. Maître Noguchi, il faut préciser qu’il est le créateur de la méthode dite “Seitai”.

I.T. : C’est par un pur hasard qu’il s’est lancé dans cette carrière : c’est le grand tremblement de terre de 1924 qui a sévi dans toute la région de Tokyo. Il avait douze ans à cette époque. Il s’intéressait beaucoup à ce genre de choses, il s’amusait avec. Mais, toute la région était dévastée, et puis il y avait des gens qui, sans abri, rôdaient un peu partout, et puis la diarrhée s’est propagée, etc. Il a vu une femme voisine, qui était accroupie, qui souffrait énormément. Alors il s’est précipité sur elle, simplement, il a appliqué sa main…

Q. : … appliqué la main sur la colonne vertébrale…

I.T. : … et puis elle dit : « merci mon petit », enfin, elle a souri. Ça c’est le point de départ de sa carrière. Dès le lendemain il y avait des gens qui venaient le voir. Alors depuis, il n’a pas pu quitter cette voie. C’est ce que nous pratiquons maintenant sous le nom de “yuki” : on met la main sur la colonne vertébrale ou sur la tête, et puis, on expire par la main, voilà. Eh bien quand on voit ça, ça n’a rien d’extraordinaire. Seulement, à mesure que l’attention s’y concentre, on sent que ça agit à l’intérieur.

Q. : Et donc là, yuki c’est un des éléments de la technique mise au point par Maître Noguchi. Il y a une chose qui m’étonne un petit peu dans la technique que vous décrivez, c’est que le Seitai, vous le précisez, est une technique qui sert à provoquer le spontané. C’est peut-être un petit peu paradoxal ?

I.T. : Le Seitai, c’est un mot qui a été créé par Noguchi plus tard. Au début, par la force des choses il est devenu simplement… un guérisseur. Il faisait la thérapeutique. Mais, aux environs de 1950, par là, il a quitté cette notion de guérison, de thérapeutique, il a rejeté tout ça, et il a créé la notion de “Seitai”, c’est-à-dire terrain normalisé. Lorsque le terrain se normalise, tous les problèmes disparaissent d’eux-mêmes.

Q. : le Mouvement régénérateur, on pourrait peut-être provisoirement le résumer par deux éléments importants : exercice du système moteur extra-pyramidal. Cet exercice n’est pas véritablement une technique. D’ailleurs vous précisez : « à l’École de la Respiration l’on travaille sans connaissance, sans technique et sans but ». Et alors, second élément important, le Mouvement régénérateur est un mouvement spontané qui existe virtuellement en tous les individus, et on ne peut pas dire que le mouvement est provoqué, il se déclenche chez les individus.

Fin de l’entretien numéro 3, pour écouter l’entretien numéro 4 :

 

Une immobilisation libératrice

Par Régis Soavi. 

Une immobilisation qui a pour perspective de débloquer, d’assouplir, de désengorger une articulation, n’est-ce pas un paradoxe voire un contresens ? C’est pourtant l’optique que nous avons dans l’École Itsuo Tsuda, car il ne s’agit pas de contraindre notre partenaire grâce à la coercition ou à une technique devenue redoutable à force d’entraînement en vue d’une efficacité future, mais plutôt de profiter de ce moment pour affiner notre sensibilité.

Retrouver la souplesse

L’École Itsuo Tsuda a suivi un chemin particulier en ce qui concerne les immobilisations. Au lieu d’être considérée comme un blocage absolu auquel il faut répondre par la soumission, et le plus vite possible, sous peine d’une douleur qui peut être parfois intense, je la vois comme une occasion d’assouplir les articulations, de leur rendre une mobilité perdue. Il y a une manière de travailler les immobilisations avec la respiration qui est beaucoup plus un accompagnement qu’un blocage. Quand les pratiquants y sont habitués ils n’ont plus aucunes craintes de se faire maltraiter, bien au contraire, Uke participe avec Tori à l’immobilisation en évitant de se raidir, en respirant plus profondément, afin d’améliorer ses capacités.
C’est l’art de visualiser la respiration (le ki) à travers le bras du partenaire qui permet d’entrer en contact avec la respiration de l’autre. Si le point de départ est la coordination du souffle (on inspire et on expire au même rythme que notre partenaire), c’est un premier pas qu’il ne faut pas négliger car toute la suite en dépend. Au début, et même pendant de nombreuses années malheureusement, tout ce que l’on arrive à faire c’est de tordre le bras pour contrôler l’autre, au risque d’abîmer l’articulation. Mais petit à petit, si on est attentif, si on ne force pas, on peut commencer à sentir la circulation d’une énergie très concrète et en même temps très spéciale à travers le membre que l’on contrôle ainsi que dans tout notre corps. Certaines personnes en sont si étonnées qu’elles refusent d’y accorder l’importance nécessaire et risquent de passer à côté d’un événement majeur, de la possibilité d’approfondir ce que j’appelle leur respiration et donc de découvrir un des aspects primordiaux de notre art : l’harmonie. C’est précisément dans ces moments que je peux intervenir pour faire sentir aux personnes que leur sensation est bien réelle, que ce n’est pas une imagination,en les touchant elles-mêmes dans leur sensibilité grâce à une démonstration directe, sans discours théoriques. Je montre aussi parfois avec d’infinies précautions et la plus grande douceur comment il est possible, avec un partenaire déjà bien avancé, d’aller beaucoup plus loin, non seulement dans la visualisation mais aussi dans la sensation concrète que l’on peut lui communiquer en faisant sentir le chemin que prend cette énergie révélatrice de sensations. Lorsque l’on est attentif et sans idées préconçues, bien vide en quelque sorte, et bien concentré en même temps, on peut avoir la sensation de parcourir, comme sur un chemin, une grande partie du corps. On commence à partir de l’extrémité de la main, on suit jusqu’à l’épaule, on rejoint, toujours avec la sensation, la colonne vertébrale et on glisse tout doucement vers la troisième lombaire, qui est la source du mouvement, de l’activité, et est en relation avec le hara, la rizière de cinabre comme l’appellent les Chinois ou encore le troisième point du ventre dans le Seitai. Cela est possible grâce à une perception qui peut nous sembler toute nouvelle, alors qu’elle est simplement une capacité du corps que nous utilisons peu ou pas, oubliée qu’elle est, à cause du raidissement physique et mental, piètre voire dramatique résultat obtenu du fait de tant d’années où se sont exercés les contrôles du conscient, du volontaire, comme de la raison, sur notre involontaire, notre compréhension intuitive, sur les racines mêmes de notre vie.

régis soavi immobilisation katame waza
On rejoint la colonne vertébrale et on glisse tout doucement vers la troisième lombaire, qui est la source du mouvement en relation avec le hara.

Faire circuler le ki

Retrouver au plus profond de nous-mêmes comment faire circuler le ki, comment le pacifier, est une recherche qui a toujours été suscitée par les plus grands maîtres. Ce n’est surtout pas une démarche qui vise à enthousiasmer les personnes en quête de merveilleux, mais plutôt une approche orientée vers une réalité vérifiable que l’on a la possibilité de rejoindre pour peu que l’on s’y intéresse sans à priori. C’est la visualisation, l’attention, la souplesse dans l’exécution des techniques, ainsi que la sensibilité, qui permettent de travailler dans cette direction. Un grand nombre d’arts en Orient, utilisant parfois un nom différent pour citer cette quête, sont à même d’en démontrer la valeur : le Tai Chi, le Qi Gong entre autres pour la Chine, au même titre que le Kyudo, le Shiatsu ou le Seitai au Japon. Si par ailleurs on se renseigne, on trouvera nombre de civilisations de par le monde qui, sous différentes appellations, ont su conserver et mettre en avant cette dimension de grande valeur qu’est le ki.
Tout dépend de la direction que l’on prend dès le départ dans la pratique de l’Aïkido. Tsuda senseï nous le rappelait avec une certaine ironie lorsqu’il citait son maître : « Maître Ueshiba ne cessait de répéter que l’Aïkido n’est pas un sport, ni un art de combat. Mais aujourd’hui, il est partout considéré comme un sport de combat. D’où vient cette différence de conception aussi flagrante ? »(1). Tout en nous laissant réfléchir sur cette antinomie, ce paradoxe, il se gardait bien de nier l’efficacité de l’Aïkido lorsqu’il était pratiqué par O senseï lui-même. « Me Ueshiba immobilisait les jeunes pratiquants d’Aïkido par terre, uniquement en posant un doigt sur leur dos. Cela paraissait invraisemblable à première vue. Quelques années de pratique m’ont permis de comprendre que c’est bien possible. Il ne s’agit pas d’appuyer avec la force d’un doigt, mais d’y passer le kokyu, de diriger la respiration par le doigt. »(2)

L’esprit

Si l’on veut que l’immobilisation soit dans l’esprit dont parlait O senseï, celui qui consiste à nettoyer les articulations des scories qui les entravent, des tensions qui diminuent leurs capacités, alors la posture est de la première importance. O senseï considérait que la pratique de l’Aïkido était un Misogi c’est-à-dire qu’il s’agissait de se débarrasser des impuretés accumulées : «  La Terre a déjà été portée à la perfection… Seule l’humanité ne s’est pas encore pleinement accomplie. Et cela à cause des péchés et des impuretés qui ont pénétré en nous. La forme des techniques d’Aïkido est une préparation pour débloquer et assouplir toutes les articulations de notre corps. »(3) Pour contrôler les mouvements et réprimer un adversaire de manière à ce qu’il soit dans l’impossibilité de réagir, il suffit d’être solide, stable, d’avoir une bonne connaissance technique, et évidemment d’être déterminé. Par contre, pour qui veut agir de manière à rendre plus libre une articulation par exemple, c’est la sensibilité, la douceur, et une bonne connaissance des lignes qui relient le corps qui seront nécessaires. Rien ne pourra se faire sans l’accord et la compréhension de Uke, avec qui bien bien entendu il ne s’agit pas de jouer au guérisseur, au gourou qui sait tout, ou d’imposer subtilement « pour son bien » telle ou telle façon de faire. Il existe une autre connaissance que celle que nous délivre l’anatomie, celle-ci peut certes nous servir de base pour une compréhension minimale, mais en tant qu’amateurs, dans le meilleur sens du terme, c’est-à-dire passionnés par notre art, il est de première importance de ne pas se limiter à l’aspect proprement physique de la technique.

La posture

La posture de celui qui réalise une immobilisation de type Nikyo ou Sankyo, même si elle est par essence très concentrée, est encore plus exigeante si on veut aller plus loin. La démarche, l’attitude, la recherche changent notre corporalité et lui permettent d’acquérir une dimension différente, à la fois plus souple, plus fine, plus sensible. Il est indispensable de fusionner avec le partenaire, de s’adapter dans un premier temps à la posture de l’autre pour lui permettre de trouver sa place, de positionner son corps de manière à ce qu’il puisse recevoir le mieux possible le geste, l’acte qui permettra la détente, voire la libération attendue. Mais l’immobilisation ne commence pas au sol, déjà dans la saisie du poignet il doit y avoir une impossibilité de mouvement agressif de la part de Uke. Dans ce cas comme pour la plupart des techniques, la posture et le « Ma » (la distance) sont déterminants au même titre malgré tout que la douceur ferme de la prise.

Régis soavi immobilisation katame waza
La posture et le « Ma » (la distance) sont déterminants.

Sentir l’autre

Si je parle de douceur c’est que nombre de débutants cherchent à travers la force ce qui est le résultat d’une longue pratique, d’une longue recherche. Bien souvent ils renforcent leur technique, à la poursuite de la puissance, en perfectionnant la précision, au détriment de la sensation que l’on peut avoir de l’ensemble du corps si, d’une part on a compris physiquement, au niveau du Hara, la circulation du Yin et du Yang, et si d’autre part, au lieu de profiter de l’aubaine pour satisfaire son ego, on s’est positionné dans une attitude, je dirai, de bienveillance envers son partenaire. Dire que l’Aïkido développe une meilleure compréhension de l’être humain est une banalité, dire que l’on perçoit mieux l’âme humaine nous fait entrer dans la sphère des mystiques, prétendre sentir ce qui se passe « dans le corps, dans l’esprit de l’autre » semble tout simplement délirant et hors de toute raison. Pourtant ce n’est pas si différent de ce que font des parents attentifs lorsqu’ils s’occupent de leur bébé nouveau-né. Tsuda Itsuo en donne un aperçu dans le chapitre 3 « Le bébé éducateur des parents », issu de son dernier livre Face à la science, dont voici un passage:
« Savoir bien traiter le bébé, c’est pour moi, le summum des arts martiaux.
En entendant ma réflexion, un Français a sursauté : « Comment est-il possible d’admettre une idée aussi saugrenue, bizarre et incompréhensible que d’associer le bébé avec les arts martiaux ? […]. » Évidemment, pour un esprit occidental, ce sont deux choses totalement différentes, sans aucun rapport. Les arts martiaux ne sont, au fond, que des arts de combat. Il s’agit d’écraser les adversaires, de se défendre contre les agressions. Si ton adversaire est là, tu fais un coup de pied de Karaté. S’il est plus près, tu appliqueras telle technique d’Aïkido. S’il t’empoigne par le vêtement, tu le projetteras avec une technique de Judo. Sinon, tu sors ton couteau et tu le plantes dans son ventre. Si tu peux sortir ton 6,35, c’est encore mieux. […] Il s’agit, en somme, d’accumuler les moyens et techniques variés et compliqués d’agressivité et de remplir l’arsenal. […] Cependant, au delà de ai uchi, il y a ai nuke, état d’esprit qui permet aux adversaires de passer à travers le danger de mort, sans se détruire mutuellement. Il n’y a que très peu de maîtres qui sont arrivés à cet état d’esprit dans l’histoire. L’Aïkido de Maître Ueshiba, d’après ce que j’ai senti, a été entièrement rempli de cet esprit de ai nuke, qu’il appelait de “non résistance”. Après sa mort, cet esprit a disparu, la technique seulement en est restée. L’Aïkido, à l’origine, voulait dire la voie de coordination du ki. Entendu en ce sens, ce n’est pas un art de combat. Lorsque la coordination est établie, l’adversaire cesse d’être adversaire. Il devient comme une planète qui tourne autour du Soleil selon son orbite naturelle. Il n’y a pas de combat entre le Soleil et la planète. Tous les deux sortent indemnes après la rencontre. La fusion est bénéfique et enrichissante aussi bien pour l’un que pour l’autre. […]
Si le bébé poussait des cris bien distincts, […] ce serait plus facile. Mais ce n’est pas le cas. Il n’y a que l’intuition des parents qui permet de distinguer ces nuances subtiles. C’est l’engagement total des parents qui sauve la situation. S’ils n’y attachent pas autant d’importance que s’ils étaient sous la pointe d’une arme blanche, s’ils sont distraits au point de ne penser qu’à sortir leur “poupée” pour la montrer aux autres : « Notre enfant est le plus beau bébé du département », personne d’autre ne peut les obliger.
Voilà des conditions qui associent le bébé aux arts martiaux. Ce n’est pas la peine d’énumérer bien d’autres conditions. Rien ne vaut l’expérience vécue. […] Un des rares domaines qui reste encore et qui exige ce total abandon du “moi intellectuel”, c’est le soin du bébé. Maintenir ce soin dans sa pureté, dans le sens de coordination du ki, c’est un travail colossal alors qu’il existe tellement de solutions de facilité qui sont monnaie courante. »(4)

Régis Soavi immobilisation katame waza
La douceur ferme de l’immobilisation permet d’assouplir les articulations.

Le Seitai

Sans ma rencontre avec le Seitai et surtout sans la pratique du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) je n’aurais jamais découvert des possibilités telles que celles que j’ai mentionnées. La pratique régulière du Mouvement régénérateur pendant des années est une des clés de l’approfondissement de ce que Tsuda Senseï appelait la respiration, cet art de sentir la circulation de l’énergie vitale qui n’est rien d’autre qu’une des formes que prend le Ki lorsqu’il se manifeste de manière concrète et sensible. Un des exercices que nous pratiquons lors des séances de Katsugen Undo se nomme Yuki et c’est une des pratiques du Non-Faire qui, bien conduite, permet de réaliser la fusion de sensibilité avec un partenaire. À charge pour chacun de l’utiliser dans la vie quotidienne et à fortiori dans l’Aïkido ou tout autre art martial. Si toutes les situations n’y semblent pas propices lorsqu’on débute, c’est à coup sûr une possibilité, un chemin à parcourir, qui me semble adéquat et que l’on peut découvrir, notamment dans les moments plus tranquilles comme pendant une immobilisation ou le zanshin qui la suit.
C’est le chemin que nous indiquait Tsuda senseï, le chemin que lui-même avait suivi sur les traces de ses maîtres Ueshiba Morihei pour l’Aïkido, Noguchi Haruchika pour le Seitai ou encore d’une autre manière ses maîtres occidentaux que furent Marcel Granet et Marcel Mauss – respectivement pour la sinologie et l’anthropologie – qu’il eut la chance là aussi de connaître personnellement.
Ce chemin, « le Non-Faire » ou « Wu wei » en chinois, n’a aucune limite ni profondeur définissable, chaque pratiquant doit faire sa propre expérience, vérifier où il en est, et accepter ses limites pour sans cesse approfondir au lieu d’accumuler.

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« Une immobilisation libératrice » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°5 en avril 2021.

Photos : Paul Bernas et Bas van Buuren

Notes
1) Tsuda Itsuo, La Voie des dieux, Le Courrier du Livre (1982), p. 58
2) Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre (1975), p. 106
3) Ellis Amdur, Hidden in Plain Sight: Tracing the Roots of Ueshiba Morihei’s Power, Freelance Academy Press (2018), p. 292, traduction École Itsuo Tsuda.
4) Tsuda Itsuo, Face à la science, Le Courrier du Livre (1983), p. 24 à 27

1 + 1 = 1 : La respiration

Par Régis Soavi. 

« « Qu’ils soient un ou plusieurs cela n’a aucune importance, je les mets tous dans mon ventre,» disait O senseï ». C’est avec cette phrase qu’Itsuo Tsuda senseï répondit un jour à une de mes nombreuses questions sur la pratique et notamment sur la manière de se défendre contre plusieurs partenaires.

Magie ou simplicité

Jeune aïkidoka je cherchais à m’abreuver à toutes les sources disponibles, et mes références je les trouvais chez Nocquet senseï, Tamura senseï, Noro senseï. Mais évidemment je les trouvais aussi chez celui dont je me sentais le plus proche : Tsuda senseï. En ce début des années soixante-dix, nous étions très friands d’anecdotes, sur les arts martiaux, sur les grands maîtres historiques, et sur O senseï Ueshiba Morihei en particulier. Nous allions d’ailleurs acheter les films en « super 8 » qui étaient disponibles, dans ce temple qu’était le magasin d’arts martiaux de la Montagne Sainte-Geneviève (à Paris), fascinés que nous étions par les prouesses de ce grand maître. Bien que profondément matérialiste, je n’étais pas loin de croire en quelque chose de magique, à des pouvoirs exceptionnels accordés à certains êtres plus qu’à d’autres. Tsuda Itsuo m’a fait redescendre sur terre, car ce qu’il nous montrait était très simple mais malgré tout, cela restait parfaitement incompréhensible. Les techniques qu’il nous montrait, je les connaissais bien déjà, mais il les faisait avec une telle simplicité, une telle facilité que j’en étais perturbé, et cela ne faisait que renforcer mon désir de continuer à pratiquer pour découvrir les « secrets » qui le lui permettaient.

Son leitmotiv : la respiration

Respiration, Non-Faire
Les entraînements à plusieurs ont pour objectif de nous porter dans la direction du Non-Faire.

Lorsqu’il parlait de respiration il fallait entendre le mot KI, c’était la traduction qu’il avait choisie pour exprimer ce « non-concept » qui est si commun, et si compréhensible de manière immédiate au Japon, mais si difficile à saisir en Occident. Il expliquait qu’on pouvait réaliser l’unité primordiale lorsqu’on unit sa respiration avec son ou ses partenaires. La respiration devient le support physique, l’acte concret qui permet de s’unifier avec les autres. Elle agit physiquement comme une sorte de contrainte douce sur le corps des partenaires. Nous connaissons tous ce dont je parle, ce n’est absolument pas mystérieux. Il y a des personnes qui sont capables de rendre les autres mal à l’aise, d’autres qui savent s’imposer, imposer leur respiration, laissant parfois leur correspondant dans l’incapacité de prononcer une parole. Dans les arts martiaux, et c’est particulièrement visible dans l’art du sabre, il s’agit de désynchroniser le souffle de manière à surprendre l’adversaire, à le déstabiliser. Le moment crucial dans bon nombre de cas étant celui où le début de l’inspiration de celui qui fait face correspond à la fin de l’inspiration de l’autre, autrement dit au début de son expiration. On frappe pendant cet intervalle entre expire et inspire. Ce moment que l’on appelle  »l’intermission respiratoire » est le moment idéal pour déployer sa force physique dans un combat, et vaincre l’adversaire. Il en va tout autrement en Aïkido où ce même instant permet d’entrer dans le souffle du partenaire, dans cette voie qu’est la voie de l’harmonie, où il s’agit d’unifier les souffles, d’arriver à un souffle commun.

Pratiquer avec un partenaire comme s’ils étaient plusieurs

respiration, technique, calme
Le calme intérieur commence par le fait de bien connaître les techniques.

Pour commencer il est plus simple de pratiquer avec un seul partenaire, mais il est important de ne pas se fixer sur lui, de rester disponible à d’autres interventions. Cette disponibilité, on y parvient grâce au calme intérieur, et cela commence par le fait de bien connaître les techniques, et de ne pas s’affoler. Il faudra malgré tout quelques années pour être tranquille dans de telles circonstances, et c’est pourquoi il ne faut pas attendre pour commencer à travailler dans cette direction. Je dirais que, pratiquer avec plusieurs partenaires, plus qu’une performance à exécuter, représente pour moi une orientation pédagogique, l’Aïkido est un tout, on ne peut pas le découper en tranche. Il s’agit d’une pédagogie globale et non d’un enseignement de type scolaire sanctionné par des notations et des examens. Déjà, chaque fois que le groupe de pratiquants se retrouve en nombre impair, on peut en profiter pour travailler à trois, mais cela ne suffira pas pour acquérir les bons réflexes, la bonne attitude à adopter. Chaque fois que le groupe le permet, c’est-à-dire s’il n’y a pas trop de différences de niveaux, on peut faire pratiquer tout le monde par groupe de trois, voire quatre partenaires.
Si les deux partenaires saisissent Tori ensemble, et à deux mains, c’est la technique et la capacité de Tori à concentrer la puissance dans le hara grâce à la respiration qui sera déterminante, la souplesse des bras et des épaules permettra de faire circuler l’énergie, le ki, jusqu’au bout des doigts, et de le faire jaillir au-delà, entraînant la chute des partenaires sur les tatamis. Mais si on travaille avec des attaques en alternance, la difficulté la plus grande n’est pas dans le fait de faire les techniques, mais surtout dans le rôle de Uke.
En effet Uke, bien trop souvent, ne sait pas comment se comporter, et il attend son tour pour attaquer. Mon enseignement consiste donc aussi, à montrer comment se positionner, comment trouver l’angle d’attaque ; je joue dans ce cas le rôle de Uke, exactement comme dans les anciens koryu. Je montre comment tourner autour de Tori, comment sentir les failles dans sa respiration, dans sa posture, et comment Tori peut utiliser un partenaire contre l’autre, je le fais lentement de manière à ce que Tori ne se sente pas réellement agressé mais plutôt dérangé dans ses habitudes, dans sa mobilité ou son incapacité à bouger en harmonie. Les formes de l’attaque doivent être très claires, il ne s’agit pas de démontrer la faiblesse de l’autre mais de lui permettre de sentir ce qui se passe autour de lui sans avoir besoin de regarder ou de s’agiter, mais par contre, en développant sa capacité sensitive. Il ne doit pas s’attacher à la contrainte que lui impose chaque saisie mais au contraire, réaliser qu’elles peuvent être l’occasion d’un dépassement et même, une aubaine.

La valeur du déplacement

Les déplacements acquièrent une valeur toute spéciale lorsqu’il y a plusieurs personnes autour de nous. Si on regarde la circulation automobile sur une autoroute à une heure de pointe du haut d’un pont qui la surplombe on sera très étonné de voir à quel point les véhicules se frôlent, se dépassent, ralentissent, accélèrent, et même changent de file dans une sorte de ballet qui pourtant n’est régi par aucune instance supérieure, mais bien réellement par chaque conducteur. On pourrait s’attendre à une quantité énorme d’accidents, ou au moins de froissements de tôle en quelques minutes, et pourtant il n’en est rien, tout se passe bien. Il existe bien sûr des accidents, mais très peu, relativement à ce que l’on peut imaginer ou voir du haut de notre observatoire.
Si lorsqu’on pratique avec plusieurs partenaires on met autant de concentration, d’attention et de respect de l’autre que lorsque l’on conduit un véhicule quel qu’il soit, comme il s’agit de notre corps – et non d’une extension de la conscience de ce corps, comme cela peut l’être avec une voiture – cela devient beaucoup plus facile. Je le répète : il est nécessaire d’avoir une bonne technique, de ne pas être apeuré par ce qui se passe, mais tranquille et sûr de soi, tout en étant vigilant et conscient de ce qui se bouge tout autour de nous. La différence avec l’exemple que je viens de donner est que les partenaires cherchent à nous toucher, nous frapper, ou nous immobiliser, contrairement aux véhicules qui s’évitent les uns les autres. Or au même titre que la voiture par exemple – qui par anthropotechnie devient comme une extension de notre corps, dont nous connaissons, dont nous avons conscience des dimensions, au centimètre, voire au millimètre près –  il s’agit de saisir l’opportunité de sentir notre sphère, non plus comme un rêve, une idée, un fantasme, une imagination, ou un délire ésotérique inventé de toutes pièces par quelque mage ou charlatan, mais bien comme une réalité concrète accessible à tous, puisque nous en sommes déjà capables en voiture si nous sommes suffisamment attentifs. Il s’agit alors de jouer avec cette sensation, cette extension : à peine les sphères se frôlent-elles, que déjà, elles s’étendent, se rétractent, se déplacent sans cesse, répondant aux besoins sans qu’il y ait un recours au système volontaire. C’est le travail de l’involontaire, du spontané, comme si les déplacements se faisaient tout seuls de manière exacte et avec facilité. C’est alors que l’on est dans la pratique du Non-Faire, ce fameux non-agir, le wu-wei chinois, ce qui semblait mythique devient réalité. Les entraînements à plusieurs ont cet objectif, de nous porter dans la direction du Non-Faire. Cette pratique peut se faire au milieu d’une foule, dans un grand magasin un jour de soldes, ou de manière plus quotidienne dans le métro pour les citadins. Le jeu consiste à sentir comment bouger, comment se déplacer, comment réussir à passer dans les interstices laissés vides entre les personnes.
O senseï était là aussi un maître dans cet art du déplacement au milieu des foules. Ses Uchi deshi se plaignaient de ne pas réussir à le suivre au milieu de l’affluence, lorsqu’ils devaient prendre le métro pour l’accompagner à une démonstration ou lorsqu’ils devaient partir en train avec lui. Ils étaient pourtant jeunes et vigoureux mais avaient d’énormes difficultés à se déplacer dans l’encombrement de la gare alors que lui, très âgé et plutôt frêle à la fin de sa vie, se faufilait dans la multitude à une vitesse surprenante.

Unifier la respiration
Il s’agit d’unifier les souffles, d’arriver à un souffle commun.

Recréer un espace autour de soi

L’art de se fondre dans la foule, de passer inaperçu, peut être une disposition naturelle, ou une déformation – parfois due à un traumatisme – d’où résulte une souffrance : être la personne que l’on ne voit pas, celle que l’on ne remarque pas, qui devient invisible. Mais cela peut aussi être aussi un art, et il semble que là encore O senseï Ueshiba Morihei excellait. Parfois il est nécessaire de fondre, de se fondre dans une foule par exemple, de s’effacer pour passer inaperçu. Notre sphère devient comme transparente dans ce cas, mais elle reste à la fois très présente, cohérente, stable, et puissante. Il se crée autour de la personne un espace vide difficilement franchissable, il est donc délicat voire malaisé de l’attaquer et même simplement de s’en approcher. J’ai eu l’occasion de vivre cela pendant les démonstrations avec mon maître Tsuda senseï, mais je crois que c’était encore plus parlant après les séances, lorsque nous prenions un café ou un thé tous ensemble au dojo juste devant les vestiaires où on avait pu dégager un petit endroit. Il y avait une grande table basse et nous étions tous assis autour, plus ou moins collés les uns aux autres, sauf autour de senseï. Là il y avait toujours un espace de chaque coté qui semblait infranchissable, et ce n’était pas seulement le respect qui nous empêchait de nous y asseoir. Il y avait un vide très concret, très réel, solide comme un rocher. Tsuda senseï semblait ne jamais y prêter attention, il buvait son café, discutait, racontait des histoires puis au bout d’une petite demi-heure voire plus, il se levait et partait. Mais le vide restait : même si nous restions un peu plus longtemps parfois, personne n’occupait la place vacante, quelque chose persistait à cet endroit. C’est ce que j’appelle l’art de créer un espace infranchissable autour de soi, on peut difficilement travailler cet art, c’est plutôt une capacité qui émerge naturellement, qui survient lorsqu’on devient indépendant, autonome, lorsque on a dépassé le stade du premier apprentissage ou que le besoin s’en est fait sentir.

L’un et le multiple

Ce qui pose problème ce n’est pas la multiplicité des attaques, mais notre capacité à rester calme en toutes circonstances. Qui peut y prétendre, et n’est-ce pas un mythe ? Si les attaques sont conventionnelles, ou prévues à l’avance, comme une sorte de ballet, on sort du rôle pédagogique de l’Aïkido. Il ne s’agira que de la répétition de gestes, que l’on peut affiner ou rendre plus esthétique, certes, mais dépourvus de profondeur. Il s’agira d’un spectacle, aussi professionnel soit-il, aussi admirable soit-il, il ne concerne plus l’Aïkido, qui aura perdu je pense sa valeur de changement en profondeur de l’être humain.

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« 1+1= 1 : La respiration » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°4 en janvier 2021.

Photo : Paul Bernas, Jérémie Logeay

Reishiki : une partition de musique

Une fois n’est pas coutume, nous vous proposons aujourd’hui de découvrir un article de Régis Soavi dans un magazine payant. Cet article est paru dans la revue Yashima numéro 7 de mars 2020, que vous pouvez trouver encore en vente en version digitale à 6,90€ ou en version papier à 8,90€. Dans ce numéro très riche, vous trouverez un autre article de Régis Soavi sur l’étiquette Vivre Seitai

Régis Soavi : récitation du Norito, d’origine Shinto, Misogi No Harae qu’il récite quotidiennement lors des séances d’Aïkido. Calligraphie de Tsuda Itsuo Senseï 看脚下 (Regardez sous vos pieds).

Dans notre relation au dojo il est très souvent question de Reishiki (l’étiquette). Dès notre premier contact avec les arts martiaux, dès que nous pénétrons dans un dojo, nous voyons des personnes s’incliner de manière très respectueuse à l’entrée puis se saluer entre elles, ou parfois en direction du Kamiza après avoir pris une arme. Chaque école a ses règles de bonne conduite, comme elle a son savoir-faire. En Occident certaines de ces règles sont même parfois affichées à côté de la porte, ne demandant qu’à être respectées. Ce qui n’est pas toujours le cas, car nombre de personnes y répugnent sous prétexte de religiosité, de modernité ou même parfois parce qu’elles y voient un côté trop militaire ou sectaire. Pourtant notre société a ses protocoles, ses usages. Tout le monde se lève quand la Cour entre au sein du tribunal, les acteurs et musiciens s’inclinent devant leur public au même titre que l’on se lève lorsque est joué l’hymne national ou l’hymne européen.
Le respect qui est demandé dans un dojo est plus qu’une coutume d’origine orientale, qu’elle soit japonaise ou chinoise. Il ne s’agit pas de jouer un rôle, de  »faire comme au Japon », d’être strict et irréprochable, voire rigide dans le respect scrupuleux des règles de bienséance. Reishiki engage tout notre être. La plupart d’entre nous avons perdu l’habitude de nous incliner devant qui ou quoi que ce soit : le shake-hand, la bonne poignée de main, la bise, ou d’autre rituels plus modernes ont remplacé ce qui ressemblait trop souvent à un rapport de pouvoir sur des inférieurs, exigé de la part de supérieurs hiérarchiques.
Avant de comprendre, comme me l’avait enseigné mon maître Tsuda Itsuo Senseï, que le salut entre partenaires, que l’on soit debout ou à genoux, est à la fois une manière d’unifier, de coordonner le souffle et de saluer la vie dans l’autre, il m’a fallu du temps, beaucoup de temps même. Si nous l’acceptons comme une bonne pratique, nous sommes souvent loin de sa compréhension vécue par nos sens. Reishiki pourtant est la partition du merveilleux morceau de musique qu’est la pratique de l’Aïkido. La partition nous donne la mesure, le tempo, les notes sont écrites sur la portée et sont ainsi plus faciles à trouver, mais tout reste à jouer. Bien évidement il faut connaître la clef : sol ? ut ? ou fa ? Et dans quelle position ? De quel instrument joue-t-on ? Comment allons-nous le jouer ? Presque tout semble possible mais on ne peut quand même pas faire n’importe quoi. Un expert, un grand maître lui, est capable de jongler avec les notes, d’y ajouter des improvisations, d’accélérer un tempo dans telle partie, de ralentir dans une autre. D’insister sur une cadence, d’en supprimer une ou de la raccourcir. Comme un maître d’Aïkido improvise face à son partenaire, unifie son souffle avec lui et bouge de manière non conventionnelle, créant par là même comme un ballet à la fois esthétique et redoutable. Noro Masamichi Senseï nous en faisait la démonstration à chaque séance, dans les années soixante-dix, alors que j’étais encore un jeune instructeur très inexpérimenté.

Reishiki : simplement un rituel ?

Le côté cérémonial nous permet d’accéder au sacré sans nous condamner au religieux, de telle manière que le profane lui-même acquiert ses lettres de noblesse et devient sacré lui aussi.
Un musicien classique se prépare avant de commencer à jouer, il accomplit un certain nombre de fois des actes que l’on pourrait qualifier de rituels. Il accorde son instrument ou simplement en vérifie la justesse, exécute des exercices d’assouplissement, de mémorisation pour des passages difficiles, comme nous-mêmes prenons soin de notre posture, de notre corps, et vérifions notre tenue, keikogi, ceinture, hakama, toute cette attention fait partie intégrante du soin que nous apportons à la pratique de notre art.
Reishiki permet de structurer la pratique, à travers les différents rituels et leur répétition, on a ainsi la possibilité de concentrer l’attention grâce au soutien régulier qu’ils apportent. Ils sont aujourd’hui rares, tout au moins en Europe, les dojos où les pratiquants s’occupent du ménage quotidien, du nettoyage des sanitaires, du rangement des vestiaires, ou des keikogi de prêt pour les débutants, etc. En fait ils agissent comme des Uchi deshi d’une autre époque. Il est devenu difficile de faire passer ce message à de jeunes générations pour qui l’apprentissage est souvent devenu une corvée dont il faut se débarrasser le plus vite possible.

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Vivre Seitai

Une fois n’est pas coutume, nous vous proposons aujourd’hui de découvrir un article de Régis Soavi dans un magazine payant. Cet article est paru dans la revue Yashima numéro 7 de mars 2020, que vous pouvez trouver encore en vente en version digitale à 6,90€ ou en version papier à 8,90€. Dans ce numéro très riche, vous trouverez un autre article de Régis Soavi sur l’étiquette Reishiki : une partition de musique.

Seitai : philosophie ou thérapeutique ?

« Le Seitai a, avant tout, affaire à l’individu dans son individualité, et non à un homme moyen statistiquement établi. La vie elle-même est invisible, mais en se manifestant chez les individus, elle donne lieu à une infinité de formules différentes » (Tsuda Itsuo)

Seitai Kyokai Tokyo
Seitai Kyōkai de Tokyo 整体協会. Séance de Katsugen Undō vers 1980.

Le Seitai, et son corollaire le Katsugen undo, sont reconnus au Japon depuis les années 1960 par le Ministère de l’éducation (aujourd’hui Ministère de l’éducation, de la culture, des sports, de la science et de la technologie) comme un mouvement d’éducation. Ils n’y sont pas reconnus comme une thérapeutique – qui, elle, serait reconnue par le ministère de la santé. L’ambiguïté entre les deux reste pourtant entretenue par un grand nombre de ses divulgateurs.
Depuis la publication pendant les années soixante-dix de l’œuvre de Tsuda Itsuo, le Seitai fait rêver dans les rangs des nombreuses personnes qui s’intéressent aux techniques New-age, Orientalistes ou autres. Tantôt on s’improvise technicien, tantôt on rajoute des «ingrédients séducteurs» comme l’écrivait lui-même Tsuda senseï. Il est temps de mettre un peu d’ordre, de tenter de remettre tout cela au clair, et pour cela il suffit de se référer tant à l’enseignement de Tsuda Itsuo qu’aux textes originaux du créateur de cette enseignement, de cette science de l’humain, de cette philosophie.

Noguchi Haruchika senseï

Ce Japonais, fondateur de l’Institut Seitai, est l’auteur d’une trentaine de livres dont trois ont été traduits en anglais. Il est aussi le découvreur des techniques qui permettent le déclenchement du Mouvement régénérateur en tant que gymnastique du système involontaire. Très jeune, il découvre qu’il a une capacité qu’il pense unique et « extra-ordinaire » : celle de «guérir les gens». Cette capacité, il la découvre lors du grand tremblement de terre de 1923 qui ravage la ville de Tokyo, en soulageant une voisine qui souffre de dysenterie, simplement en posant sa main sur son dos. Très vite la rumeur se répand, et les gens se précipitent à l’adresse de ses parents pour recevoir des soins. Lui, se contente de poser les mains sur les personnes qui repartent soulagées de leurs maux. Il commence alors une carrière de guérisseur, il n’a alors que douze ans, sa réputation prend une telle ampleur qu’à l’âge de quinze ans il ouvre son premier dojo à Tokyo même. Mais Noguchi senseï se pose des questions : quelle est la force qui agit lorsqu’il pose les mains et pourquoi lui seul détient ce pouvoir ? Au lieu de profiter de ce qu’il pense être un don et d’en encaisser les bénéfices, il cherche, s’interroge, commence à étudier comme autodidacte. Il va pendant des années chercher des solutions aux problèmes que lui posent ses clients à travers les techniques qui proviennent de l’acupuncture de l’ancienne médecine traditionnelle chinoise qu’il étudie avec son oncle, des médecines japonaises (kampo), les shiatsu, les kuatsu, et même l’anatomie à l’occidentale, etc. Sa renommée est telle qu’il est même connu et reconnu à l’international. Il rencontrera d’ailleurs par la suite nombre de thérapeutes dont certains sont déjà, ou deviendrons, célèbres, comme Masahiro Oki, le créateur de l’Oki-do Yoga, ou Akinobu Kishi senseï, créateur du shiatsu Sei-ki, ou encore, plus connu en France, Moshé Feldenkrais, avec qui il échangera de nombreuses fois. Mais déjà il a compris que cette force qu’il sent en lui ne lui appartient pas en tant qu’individu, et qu’elle existe en revanche chez tous les êtres humains et c’est ce qu’il appellera plus tard la force de cohésion de la vie.

Le Seitai : une vision global

C’est dans les années cinquante que Maître Noguchi change complètement d’orientation. À travers son expérience pratique et ses études personnelles, il arrive à la conclusion qu’aucune méthode de guérison ne peut sauver l’être humain. Il abandonne la thérapeutique, conçoit l’idée de Seitai et le Katsugen undo. Déjà à l’époque il déclare : «la santé est une chose naturelle qui ne requiert aucune intervention artificielle. La thérapeutique renforce les rapports de dépendance. Les maladies ne sont pas des choses à guérir, mais des occasions dont il faut profiter pour activer l’organisme et le rééquilibrer», tous thèmes qu’il reprendra plus tard dans ses livres. Il décide donc d’arrêter de guérir les personnes et de propager le Katsugen undo, ainsi que yuki, qui n’est pas la prérogative d’une minorité, mais un acte humain et instinctif.
L’aboutissement des recherches que fit Noguchi Haruchika senseï nous porte à voir le Seitai comme une philosophie – et donc non comme une thérapeutique– et c’est lui-même qui le définissait ainsi dans ses livres. Cela ne veut pas dire que ce qu’il faisait et enseignait n’avait pas de conséquences sur la santé, bien au contraire puisque son domaine de compétence était au service des personnes et consistait à permettre aux individus de vivre pleinement. Malgré cela un certain nombre de personnes, tant à son époque qu’aujourd’hui, ont été dérangées par une opinion aussi radicale et cela entraîna pour celles qui ne voulaient voir et comprendre que selon leur propre opinion une confusion entre les genres. Il en résulta qu’elles privilégièrent le soutien aux personnes au détriment du réveil de l’être.[…]

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Fudoshin : l’esprit immuable

Par Régis Soavi. 

Il y a plusieurs manières d’envisager le travail en Jiyuwaza et chaque École a sa manière de le voir, de le pratiquer. L’École Itsuo Tsuda, quant à elle, en a incontestablement fait une des bases de son enseignement, de sa pédagogie.

Jiyuwaza :  « Le mouvement libre »

Tsuda senseï, bien que japonais, n’utilisait que très rarement des termes techniques de sa langue natale. Intellectuel d’une grande finesse, écrivain et philosophe, conférencier et technicien Seitai, il accordait une très grande importance au fait d’être, si possible, toujours bien compris. Aussi, comme il maîtrisait parfaitement la langue française, il utilisait uniquement celle-ci pendant les séances d’Aïkido. Pour moi qui suivais à l’époque tous les senseï qui passaient en France c’était assez curieux de l’entendre expliquer une technique ou la montrer sans même en dire le nom en japonais. Certains élèves qui ne connaissaient que son Aïkido en avaient par contre l’habitude, et n’étaient aucunement choqués. J’ai personnellement gardé l’usage d’utiliser les noms japonais, comme moyen de communication dans mon enseignement, uniquement lorsque c’est indispensable, et c’est devenu une tradition dans nos dojos. C’est pourquoi dans notre École, ce que nous appelons le « mouvement libre » à la fin de chaque séance, juste avant de faire le kokyu ho, est un exercice que l’on pourrai appeler  » Jiyuwaza ». C’est une sorte de randori léger et c’est un moment très important, car les espaces entre les personnes sont réduits du fait que tout le monde bouge en même temps dans tous les sens, et que chacun agit comme il veut au gré de son inspiration, en fonction de son partenaire, ou de l’angle dans lequel il se trouve par rapport à l’autre. Parfois, sans transition, tout en continuant l’exercice et sans que personne ne retourne s’asseoir, je fais changer les partenaires. Puis, après quelques minutes, de nouveau, je dis « changer », puis enfin, j’annonce avec un sourire « bagarre générale ! » et là c’est la joyeuse mêlée, où tout un chacun est à la fois uke et tori, à tour de rôle et en même temps, cela tient du capharnaüm mais de façon légère, de manière que personne ne se blesse, et pourtant il est important que chacun donne son maximum en fonction de son niveau. C’est un exercice important que je fais souvent travailler à l’occasion des stages où il y a beaucoup de monde car il donne la mesure de ce que nous sommes capables de faire dans une situation embrouillée. Il est primordial que les attaques portées ne soit pas violentes, qu’elles ne provoquent pas la peur, mais qu’elles soient suffisamment appuyées de manière que l’on sente la continuité du ki dans le geste. Si elles sont superficielles ou hésitantes on perd son temps, ou on s’illusionne sur ses capacités. C’est un apprentissage difficile, qui lui aussi prend des années, mais il a une grande importance pédagogique, c’est pourquoi nous pratiquons « le mouvement libre » à deux quotidiennement à la fin de chaque séance.

Encore une fois la sphère

mormyridae
Mormyridés : en transformant les impulsions électriques en son, puis en tracés, on a une image de la sphère de ces poissons

C’est en regardant un documentaire sur l’évolution que m’avait envoyé un de mes élèves pendant le confinement que, comme lui, j’ai été stupéfait de découvrir la représentation imagée de la sphère qui entoure un poisson très spécial faisant partie du groupe des Mormyridés. Bien que connus depuis la plus haute Antiquité car, curieusement, ils ont souvent été représentés sur les fresques et bas-reliefs ornant les tombes des pharaons, on vient de leur découvrir des qualités remarquables. Ce sont des poissons ayant un squelette osseux, ce qui déjà est plutôt rare, qui en plus de cette particularité possèdent des facultés singulières. Ils chassent et communiquent grâce aux impulsions électriques, envoyant de légères décharges électriques (entre 5 et 20 V) extrêmement brèves, moins d’une milliseconde, qui sont répétées à un rythme variable et sans interruption de plus d’une seconde. Un organe particulier produit ce champ électrique qui entoure le poisson. En transformant les impulsions électriques en son, puis en tracés, on peut par la suite en avoir une image comme celle de la page ci-contre, et on peut ainsi visualiser la sphère de ces poissons, qu’ils peuvent aussi utiliser comme système de défense. Grâce à ce champ ils peuvent faire la différence entre un prédateur, une proie ou l’un de leurs semblables. Lorsqu’un prédateur pénètre dans ce champ il le déforme, et cette information est immédiatement communiquée au cervelet. Le cervelet chez eux est nettement plus volumineux que tout le reste du cerveau. Cette capacité de produire et analyser un courant électrique faible leur est utile pour s’orienter dans l’espace, et leur permet de localiser des obstacles, de détecter des proies, même dans une eau trouble ou en l’absence de lumière.

Une représentation mentale ou une fonction du cervelet

La sphère chez l’être humain n’est peut-être qu’une représentation mentale des capacités inconscientes qu’il possède – nous le saurons peut-être dans plusieurs années ou siècles – mais cela n’enlève rien à sa réalité, ressentie par le pratiquant d’arts martiaux, ni à son efficacité. Le ki, cette sensation énigmatique de notre propre énergie, de notre observation, de l’ambiance, que tous les peuples ont connu et transmis dans leurs cultures sans pouvoir lui donner une définition précise, pourrait bien être la réponse, certes considérée comme non scientifique, mais qui possède une réalité empirique attestée par l’expérience de nombreux maîtres, shamans, ou mystiques. Si nous cherchons des réponses du coté des sciences cognitives nous pouvons trouver des éléments qui, mis ensemble, donnent du corps à cette recherche.
Le cervelet joue un rôle important chez tous les vertébrés. Chez l’être humain son rôle est absolument primordial dans le contrôle moteur, qui est la capacité de faire des ajustements posturaux dynamiques et de diriger le corps et les membres dans le but de faire un mouvement précis. Il est déterminant aussi dans certaines fonctions cognitives et il est également impliqué dans l’attention et la régulation des réactions de peur et de plaisir. Il contribue à la coordination et la synchronisation des gestes, et à la précision des mouvements. Dans une attaque simultanée de plusieurs personnes, les arts martiaux – et l’Aïkido en particulier – doivent avoir préparé l’individu, grâce à la répétition et à la scénographie lors des kata ou dans les mouvements libres, à apporter les réponses nécessaires pour sortir de ce genre de situation. Lorsqu’il s’agit d’une question de survie, les « organes » que sont cervelet, thalamus, et système moteur extra-pyramidal doivent être prêts. L’apprentissage doit avoir été de qualité, incluant la surprise, l’attention et même une sorte d’appréhension, de manière que l’involontaire trouve où puiser dans ces expériences pour conduire les gestes justes.

Être comme un poisson dans l’eau

Jiyuwasa est comme une danse où l’involontaire est roi. Il ne s’agit pas d’être le chef tout puissant régissant des subalternes ou des faire-valoir, mais plutôt de pénétrer dans un monde subtil où la perception, la sensation nous conduisent. Comme le poisson cité plus haut il s’agit de sentir le mouvement de l’autre au moment où il se déploie et touche notre sphère, ne surtout pas partir avant, au risque que l’attaque change en cours de route, mais être dans une position, une posture, qui suscite un certain type de geste et donc de réponse. La technique ne doit pas être prévue ni prévisible, mais adaptable et adaptée à la forme qui tente de nous atteindre. Une relecture de Sun zi nous offre quelques citations de choix telle : « Si vous connaissez l’ennemi et vous vous connaissez, la victoire est assurée. Si vous connaissez le Ciel et la Terre, votre victoire sera totale. »1. Connaître, tout en ignorant ce qui va se passer : comment faire ? C’est par la fusion de sensibilité avec le partenaire que nous pouvons découvrir comment nous devons nous comporter, comment nous devons agir, réagir sans réflexion primaire, sans hésitation. Petit à petit une sorte de confiance naît de ce genre d’exercice où toutes les réponses sont possibles. C’est le moment d’aller plus loin, de demander à notre partenaire d’être plus subtil, plus opiniâtre aussi. Il doit chaque fois que cela est possible renverser les rôles et se présenter comme s’il était Tori plutôt que Uke.

regis soavi aikido fudoshin
Il s’agit de sentir le mouvement de l’autre au moment où il se déploie et touche notre sphère

Fudoshin

Lorsqu’on pratique avec plusieurs partenaires ou lorsqu’il s’agit de sortir du confort de la pratique quotidienne avec des personnes que l’on connaît, pour exprimer ce que certains appellent le potentiel, il se produit divers réactions de tension, le corps qui appréhende cette rencontre inhabituelle se raidit, et devient rigide. Tsuda Itsuo senseï nous apporte une réponse, ou plutôt effectue un décryptage de la situation à travers un texte de Takuan qu’il cite, tout en développant pour les Occidentaux que nous sommes, deux ou trois concepts qui nous éclairent sur le comportement et les ressources que nous devons trouver au plus profond de nous-mêmes.
« Comment sortir de cet état d’engourdissement, c’est le problème majeur de ceux qui sont dans le métier des armes. À ce propos, un texte, Fudôchi Shimmyô roku, la Sagesse Immobile, écrit par Takuan (1573-1645), un moine zen, donnant conseil à un des descendants de la famille Yagyû, chargée de l’enseignement du sabre auprès du shogounat Tokugawa, reste célèbre.
« Fudô veut dire immobile, dit-il, mais cette immobilité n’est pas celle qui consiste à être insensible comme de la pierre ou du bois. Il s’agit de ne pas fixer l’esprit, tout en allant en avant, à gauche et à droite, en bougeant librement, selon le désir, dans toutes les directions. » L’Immobilité, selon Takuan, est donc d’être imperturbable en esprit, il ne s’agit nullement de l’immobilité sans vie. Il s’agit de ne pas rester dans la stagnation, de pouvoir agir librement comme de l’eau qui coule. Lorsqu’on reste figé à cause de la fixation sur un objet, notre esprit, notre Kokoro est perturbé sous l’influence de cet objet. L’immobilité rigide est le terrain propice aux égarements. « Même si dix ennemis vous attaquent, chacun donnant un coup de sabre, » dit-il, « il suffit de les laisser passer, sans bloquer votre attention chaque fois. C’est ainsi que vous pouvez faire votre travail sans contrainte de un contre dix. » […] La formule de Takuan, c’est de vivre au présent, au maximum, sans être aucunement entravé par le passé qui fuit. »2
La maîtrise pour chacun d’entre nous, aussi relative soit elle, est toujours, quelles que soient nos capacités, nos difficultés, ou même parfois nos facilités, le résultat d’une vie de travail, et d’entraînement. Frédéric Chopin, alors qu’il venait de jouer par cœur quatorze préludes et fugues de Jean-Sébastien Bach, avait déclaré à une de ses élèves lors d’un cours particulier : « La dernière chose c’est la simplicité. Après avoir épuisé toutes les difficultés, après avoir joué une immense quantité de notes et de notes, c’est la simplicité qui sort avec son charme, comme le dernier sceau de l’art. Quiconque veut arriver d’emblée à cela n’y parviendra jamais ; on ne peut commencer par la fin. » 3
Que l’on soit Musicien, Artisan, Compagnon du devoir, Moine zen, ou Senseï d’arts martiaux, c’est la sincérité dans le travail et le plaisir partagé qui nous conduisent vers la simplicité, vers Fudōshin, l’esprit immuable.

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« Fudōshin : l’esprit immuable » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°3 en octobre 2020.

Notes :
1) Sun Zi, L’art de la guerre, Guy Trédaniel Éditeur, 2011, p. 69
2) Tsuda Itsuo, La Voie des dieux, Le Courrier du Livre, 1982, pp. 72-73
3) Guy de Pourtales, Chopin ou le poète, Gallimard, 1940, p. 145

Crédits Photos : Bas van Buuren et image extraite de « La fabuleuse histoire de l’évolution : le Rift Albertin » Arte France

 

Kakugo, sans rêve et sans peur

Par Régis Soavi. Cette article a été écrit fin mars 2020 pour la revue Aïkido Journal (No74)

Pour la première fois de son histoire, Tenshin, notre dojo à Paris, est fermé pour une durée indéterminée, comme tous les dojos de notre école (Milan, Rome, Turin, Ancone, Toulouse, Blois, Amsterdam, etc.). C’est d’autant plus exceptionnel que depuis son ouverture en 1985, le dojo ne s’était jamais arrêté. Il y a des séances tous les matins, toute l’année, sans distinction de vacances ou de jours fériés.

L’École Itsuo Tsuda est une école particulière puisque nous pratiquons l’Aïkido bien sûr, mais aussi le Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) qui peut se pratiquer tout seul, à la maison. Et puis pour un petit nombre d’élèves intéressés par le travail des anciennes koryu à l’origine de notre art, il y a aussi des séances consacrées aux armes de l’école Bushuden Kiraku Ryu. Cette école qui comprend de nombreux kata a dans son cursus d’enseignement la pratique du jujutsu à main nues, de la Naginata, du Kusarigama, du Bo, du Tessen, etc. Il y a aussi un travail sur d’autres techniques qui viennent des écoles de deux sabres, le Niten Ichi Ryu.

Malgré la fermeture des dojos, la pratique, à ma connaissance, n’a cessé pour personne ou presque. Certains pratiquent les kata d’armes chez eux mais surtout nous avons la chance d’avoir une première partie dans les séances d’Aïkido (une sorte d’Aïki-Taïso) que mon maître, Tsuda senseï, avait pratiquée chez O senseï, et qu’il appelait déjà « la pratique solitaire ». Cette première partie dure environ une vingtaine de minutes et peut se faire dans un espace réduit (équivalent à un seul tatami). Ce qui la différencie d’une gymnastique est qu’il s’agit d’un travail sur la respiration et sur la circulation du ki dans le corps. Par certains côtés, cela ressemble aux exercices que font certains pratiquants de Taï-chi-chuan avec, bien sûr, sa spécificité. Cette pratique solitaire peut ainsi se faire chaque jour. Je sais que des pratiquants profitent aussi de cet arrêt pour lire ou relire les livres d’Itsuo Tsuda (neuf livres aux éditions Le courrier du Livre – Trédaniel) mais aussi, comme je l’ai souvent conseillé, les grands auteurs et philosophes comme Tchouang tseu, Li tseu, Sun tzu, ou encore Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu.

kakugo
« Même si l’étalon est enfermé dans l’écurie, il est encore capable de galoper des
milliers de miles »  Calligraphie de Itsuo Tsuda

Si aucune pratique n’est évidemment une solution toute faite à la situation que nous vivons, il est évident pour moi que le fait d’avoir une pratique quotidienne nous aide à garder un cap intérieur. Tatsuzawa Kunihiko senseï, 19e maître de Bushuden Kiraku Ryu, une école de plus de quatre cents ans parle de Kakugo 覚悟 qui se traduit habituellement par détermination ou lucidité face à une situation. Sa traduction personnelle m’est apparue intéressante au vu de la crise que nous vivons en ce moment. À la question « Pourquoi les personnes pratiquent encore un art aussi ancien ? » il répond : « C’est pour avoir la stabilité du cœur (Kokoro). C’est ce qu’on nomme Kakugo à l’origine. Kakugo est dur à traduire en français. C’est-à-dire qu’on se conçoit sans rêve et sans peur. Devenir, avoir la mentalité comme telle : « Nec spe nec metu » en latin. Sans espoir d’une récompense et sans crainte d’un châtiment »(1). La pratique, même solitaire, nous aide à retrouver une respiration et un calme intérieur.

De même le philosophe Hans Jonas, que j’ai parfois cité dans mes conférences, me semble à l’ordre du jour en ces temps incertains. À l’occasion du sommet de Rio de Janeiro sur l’environnement en 1992, fut publiée par le journal Der Spiegel une interview intitulée Au plus proche d’une issue fatale. Au journaliste qui lui demandait à propos du pillage de la planète s’il pensait qu’il soit possible de modifier notre mode de vie il répondit, malheureusement déjà visionnaire : « Paradoxalement, l’espoir réside à mes yeux dans l’éducation par l’intermédiaire des catastrophes »(2). Reste malgré tout cet impératif qui nous concerne tous, et qu’il énonce ainsi :

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. »(3)

Postface de janvier 2021

Dix mois ont passé, dix mois de contrainte, dix mois d’une nuit sans nom, dont nous ne pouvons même pas dire quand elle finira. La montée d’une forme insidieuse d’autoritarisme sur des bases sanitaires qui s’effectue en ce moment nous amène tous à une forme d’autocensure, afin de ne pas gêner les résistances qui ont été mises en place un peu partout dans ce « monde nouveau » qui est loin d’être un « nouveau monde ».

La stabilité du « Kokoro » c’est nos pratiques qui nous permettent de la maintenir, sans elles les tensions risqueraient de nous envahir et nous pourrions succomber à l’ambiance environnante.

Une autre ambiance
Tous nos dojos ont pu se maintenir et payer leurs loyers malgré la fermeture des locaux pendant tous ces mois, cela grâce à la forme associative très particulière qu’ils ont adopté depuis leur création, certains depuis les années 80. En effet les dojos appartiennent à tous leurs membres, qui en sont comme  »colocataires », c’est donc de leur propre volonté qu’ils s’associent pour maintenir ces lieux de pratique vivants. Les membres mettent en commun ce qui est nécessaire, sans dépendre d’aucune subvention, ni de salles municipales, ni même de clients… Ainsi ce fonctionnement qui paraît habituellement bien fragile, se montre en fait assez résilient dans la période que nous traversons.

La première partie de nos séances d’Aïkido  »la pratique respiratoire individuelle » s’est continuée partout, en fonction des semaines où la légalité le permettait, parfois dans des parcs comme à Milan pour recréer le lien qui manquait, sinon chez soi ou chez des amis déjà pratiquants.

Chacun a pu continuer la pratique du Katsugen undo (Mouvement Régénérateur) à la maison, seul ou en famille, comme à chaque fois qu’il nous est impossible, pour une raison ou une autre, de venir au dojo. Cette pratique, qui laisse le mouvement inné du corps s’exprimer, contribue à l’équilibre global de l’individu. Le système involontaire étant maintenu actif, cela favorise les réactions précoces, accélère et amplifie l’aspect régulateur du fonctionnement de l’organisme.

Même si certains jours, la durée nous y contraignant, il y eut des moments de découragement, la perspective de ré-ouvrir pour faire connaître notre pratique a limité, et fait fondre l’inquiétude qui pouvait en naître.

Les contacts et les échanges entre les membres, au niveau national comme international ont permis de faire circuler informations et références, textes et livres, mettant l’accent sur l’aspect culturel des dojos et l’activant ainsi une fois de plus .

Personne ne prévoyait ce que nous sommes en train de vivre, peut-être ce passage d’un texte d’Estelle Soavi saura tranquilliser la force de chacun et la guider vers le Non-faire, le Wu-wei :

Dans un monde en cours de destruction,
Bâtir des lieux où règne un autre espace-temps, où une autre relation au vivant se crée, où les êtres peuvent s’épanouir. […]
La seule façon de ne pas sombrer reste de toujours nager.

Demori (4)

Notes

(1) Tatsuzawa Kunihiko senseï, « Le sens de la beauté », interview par Yann Allegret, Karaté Bushido N°371 (octobre 2008)
(2) Hans Jonas, Une éthique pour la nature, éd. Flammarion, 2017, p. 39
(3) Hans Jonas, Le principe responsabilité (1979), éd. Flammarion, 1998
(4) « Demori » signifie « je reste » en cathare (occitan). Texte de Estelle Soavi, « Bâtir », Utomag N°4, juin 2020, en ligne : http://estellesoavi.fr/utomag/

Aïkido : une voie de normalisation du Terrain

Par Régis Soavi

Aïkido journal : « L’aïkido a-t-il encore une chance de survie après plus de trois mois d’interruption? »(1)

Régis Soavi : « Qui parle de plus trois mois d’interruption de la pratique ? D’après nos sources, qui en fait sont des contacts directs, à l’exception de trois ou quatre personnes qui venaient de commencer depuis moins d’un ou deux mois aucun des membres de notre dojo n’a cessé de pratiquer (chez lui). Et même, pour certains, le confinement leur a permis de faire ce que nous appelons la Pratique respiratoire (communément nommé Taïso dans les autres Écoles) tous les matins alors que d’habitude leur travail ne le leur permettait que trois ou quatre séances par semaine.
Le lieu, le dojo est certes resté fermé. Bien que, étant moi-même confiné à Paris par ordre de l’État, mais habitant à moins de vingt mètres du dojo, j’ai pu continuer de m’y rendre et d’y maintenir la Vie. Chaque matin avec ma compagne (confinée avec moi) nous avons pu, après le Norito Misogi no Harae que je récite avant les séances, faire la pratique respiratoire. La résonance créée par les « Hei Ho » lors de Funakogi undo ou par les claquements de mains qui ponctuent les exercice du début a permis je pense de maintenir cet espace « plein », au sens de la plénitude du Ki. Le dojo n’a jamais été vide. »

Aikido, voie de normalisation du terrain

A. J. : « La reprise de la pratique sous sa forme habituelle sera-t-elle possible à la rentrée ou devra-t-elle attendre le développent et la mise en place d’un vaccin efficace contre le SARS-CoV-2 ? »

R.S. : « Aïkido : La voie, est-ce une autoroute ? (2)
Il est plus que jamais nécessaire de normaliser notre terrain afin de permettre une réaction du corps qui soit à la fois saine et rapide. Si le Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) est une réponse spécifique pour permettre au corps de réagir, l’Aïkido quant à lui – s’il est pratiqué de manière régulière avec l’attention et la concentration indispensables – est une pratique qui va dans la même direction. À condition bien sûr d’oublier le coté « je veux une efficacité immédiate et facile ». Dans les statuts de notre dojo figure toujours cette recommandation de Tsuda Senseï sur l’esprit de la pratique : « sans connaissance, sans technique, sans but ». Ces indications – d’esprit très zen dira-t-on – font de notre École une École très particulière, ce n’est certes pas la seule, mais ce type d’Écoles est devenu rare et maintenant commence à être de nouveau recherché pour ses spécificités. C’est par la mobilisation de l’unité de l’Être que le corps physique retrouve des capacités trop souvent oubliées, sous-évaluées, surévaluées, ou bien encore méprisées, mais dans tous les cas trop souvent sous-utilisées. Pourquoi le Tai-chi-chuan et le Qi Gong, quelle que soit l’École, ont pu continuer, progresser et fleurir alors que beaucoup de clubs d’Aïkido ont régressé et parfois meurent à petit feu ? Ne serait-ce pas parce qu’ils ont su présenter le coté santé, développement personnel, ainsi que le coté détente de leur pratique, face au stress provoqué par les modes de vie modernes, plutôt que le coté martial qui pourtant existe dans de nombreuses Écoles et – j’oserais même dire – existe de manière sous-jacente dans toutes les Écoles ? Ils n’ont pas eu peur de mettre en avant des valeurs qui sont ou devraient être les nôtres, telles que la circulation du ki (le Chi ou Qi) et l’importance de l’unité du corps pour maintenir la santé psychique autant que physique.

Immunité croisée
Après nous avoir enfermés, confinés dans des villes et des villages, après avoir insufflé la peur à la majorité des peuples du monde, aujourd’hui on nous parle de l’immunité croisée comme si c’était une découverte. Mais ne se pose-t-on pas la question de la capacité de résistance, de résilience de l’être humain depuis des milliers d’années ? Si l’être humain existe encore, n’est-ce pas parce qu’il est fondamentalement ancré dans la Nature avec un grand N et non la nature au sens de son environnement – qu’au demeurant il traite si mal ? Nous sommes une partie non séparée de « La Nature », nous menons une vie en symbiose avec ce qui nous entoure, nous sommes fondamentalement des Symbiotes. Les bactéries, tant redoutées, n’exercent pas seulement un rôle pathogène, elles sont aussi par exemple à l’origine de notre capacité de respirer, grâce à leur mutation qui en fit des mitochondries(3). Sans leur travail nous serions incapable de digérer les aliments et donc de nous nourrir, de même qu’elles participent à nos systèmes de défense en faisant barrière contre des éléments dangereux. Les virus, les rétrovirus quant à eux ont un rôle dans notre capacité à vivre et à dépasser les difficultés et les obstacles : certains d’entre eux sont des bactériophages, d’autres souvent très anciens, coincés qu’ils sont dans des parties encore incomprises de l’ A. D. N. (parties si incomprises qu’elles étaient même appelées « Rubbish » ou « détritus »), servent de mine d’information – un peu comme une immense bibliothèque – pour le système immunitaire, à condition qu’on laisse celui-ci travailler à chaque fois qu’il y en a besoin. Qu’en est-il de l’équilibre en ces jours d’affolement ? La société nous propose, nous impose toujours plus de protection, et nous sommes de plus en plus désemparés devant la difficulté. Nous parlons d’entraînement en Aïkido, nous voulons un corps fort, il faudrait peut-être aussi penser à entraîner notre système immunitaire, et ne pas l’empêcher de faire son travail.

La peur, une banalité
La peur est la grande responsable, et elle nous est inculquée dès notre plus tendre enfance, avec gentillesse, avec bonne volonté, pour notre bien. Tout cela presque sans que personne ne s’en rende vraiment compte. Tout notre entourage y participe ; parents, famille, éducateurs, enseignants, médias. La peur de la douleur, la peur de la maladie, la peur de la mort. On doit faire attention, se méfier de tout, du moindre rhume, de la plus petite fièvre, d’un minuscule bouton, tout doit être traité, analysé, répertorié, il y a danger partout, l’individu en vient à revendiquer d’être enfermé dans un bunker, qu’il soit physique ou mental, censé contenir un doux cocon de protection sécurisant à souhait. Tout cela semble normal, pourquoi se priver de ce cocon, en priver les autres, nos amis, nos proches ? La société moderne a altéré le sens de la vie et l’a remplacée par sa consommation passive, les propagateurs de cette nouvelle idéologie en ont fait un objet de désir, parfois un objet de culte comme pendant le confinement, mais toujours un objet. Peut-on renverser la vapeur ? Faire marche arrière ? Cela aurait-il un sens ? On serait vite traité de fou, de groupe sectaire dangereux, à éliminer rapidement car « risque de contagion idéologique ». Si solution il y a, elle est individuelle, raisonnable et responsable, vis-à-vis de soi comme de ceux qui nous entourent.

A. J. : « Dans le contexte de la diminution du nombre de pratiquants et du vieillissement de ceux-ci, l’aïkido a-t-il encore une chance de survie après plus de trois mois d’interruption? »

R.S. : « Le mythe de la vieillesse »
On me dit : « Il n’y a plus de jeunes pratiquants dans les dojos d’Aïkido ! Ils vont tous pratiquer des Budo réputés plus efficaces, plus volontaires ! » Pourquoi un tel défaitisme ? Et si au lieu de faire « un peu plus de la même chose », comme l’énonce la théorie des chercheurs de Palo Alto, nous réfléchissions sur ce qui nous a fait venir, nous, dans un dojo d’Aïkido plutôt que de choisir un autre art ? Et si notre force était ailleurs, si la valeur de l’Aïkido n’était justement pas dans l’apprentissage du combat mais dans l’art de la fusion de la respiration, dans le développement de la sensibilité, en favorisant les recherches sur la sensation de la sphère, l’intuition, la libération de l’être humain véritable qui dort encore au fond de chacun d’entre nous ? Cela ne forme pas des personnes faibles – bien au contraire – mais plutôt des personnes capables d’aller chercher ce dont elles ont besoin au moment juste même dans un environnement difficile, voire dangereux. Et si notre force c’était l’involontaire, et son aboutissement le « Non-Faire » ? Mais comment parvenir à réveiller cette force ? À défaut de l’avoir conservée depuis l’enfance, peut-être a-t-on tout simplement besoin de la retrouver et pour cela besoin de mûrir, parfois même besoin d’éliminer les fausses bonnes solutions, les illusions, les stratagèmes. O Senseï Morihei Ueshiba a cherché toute sa vie dans la pratique des Budo comme à travers le Sacré, et cette recherche était la réalisation même de sa vie. Il n’a pas pris sa retraite à soixante ans pour devenir patron de club. Il a été un exemple pour ceux qui, comme Tsuda Senseï, l’ont connu personnellement. Un exemple et sûrement pas « une personne à risque » que l’on doit protéger. Comme on le fait aujourd’hui avec nos aînés dans des institutions spécialisées.
Je ne résiste pas à citer un petit passage d’un texte qu’Itsuo Tsuda avait publié sous forme de cahier au début des années soixante-dix et que j’ai conservé précieusement jusqu’à sa publication officielle dans un recueil posthume en 2014. Ce passage en dit long sur l’état d’esprit de ce maître hors du commun que j’ai eu la chance de suivre pendant plus de dix ans et qui a imprégné si fortement ma démarche dans la pratique de notre art.

Itsuo Tsuda parle :
« J’ai commencé l’Aïkido à l’âge de quarante-cinq ans, à l’âge auquel on renonce en général à tout mouvement qui risque d’être violent. Pendant plus de dix ans, tous les matins, j’allais à la séance qui commençait à 6h30, en me levant à 4h, sans relâche, même s’il m’arrivait de me mettre au lit à 2h du matin ou même si j’avais une fièvre de quarante degrés, et cela, pour le plaisir de voir ce maître octogénaire marcher sur les tatamis. Des camarades du dojo disaient de moi : « Vous avez une volonté de fer’. À quoi je répliquais : « Non. J’ai une volonté tellement faible que je n’arrive pas à m’arrêter de continuer ». Ce qui provoquait un éclat de rire joyeux chez eux, mais j’étais sincère. » (4)

Article de Régis Soavi, publié dans Aikido Journal no75, octobre 2020 sur le thème : la pratique et le confinement  ?

Notes

  1. Le premier confinement à cause de la covid-19 a commencé le 17 mars et c’est terminé le 11 mai 2020, mais il a été possible de reprendre les séance d’Aïkido le 12 juillet seulement.
  2. Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 1978, p. 27.

  3. Marc-André Selosse, Jamais seul, Ed. Actes Sud, 2017.

  4. Itsuo Tsuda, Cœur de ciel pur, Le Courrier du Livre, 2014, p. 110.

Le monde où nous vivons

Par Manon Soavi.

Notre monde est malade de sa violence (qu’elle soit physique, verbale, psychologique, symbolique, sociale, économique…), malade d’un modèle dominant basé sur la compétition, l’appropriation et la peur depuis des siècles. De celle des puissants qui possèdent le monde à celle de nos divertissements et médias, la violence est partout. Le monde ne nous laisse souvent pas le choix : la violence on l’exerce ou on la subit, voire les deux. La plupart du temps, pour les femmes, la violence est déjà dans le fait même de naître femme. Toute notre vie, nous serons sous-estimées, maltraitées et jugées à l’aune du modèle masculin auquel on nous renvoie toujours. Les arts martiaux ne font pas exception à la règle : violence, condescendance et comparaisons sexistes existent bel et bien. Beaucoup plus qu’on ne veut l’admettre.

La violence est ainsi une plaie purulente qui nous concerne tous, les femmes en première ligne malheureusement. Si l’Aïkido n’est évidemment pas une réponse à tous les malheurs du monde, il me semble que cet art peut être un outil exceptionnel pour les femmes pour sortir du cadre qu’on leur a imposé. Une voie qui peut nous amener à dépasser la violence, pour sortir du dualisme : victime ou bourreau. Pour cela, je crois que le premier pas c’est de se réapproprier la question de la violence pour qu’elle ne soit plus une fatalité subie.

Fatalité ? Ou choix politiques ?

Pour faire ce travail, il nous faut sortir de certains schémas bien ancrés. La vision, historiquement étriquée, selon laquelle depuis la nuit des temps les femmes seraient soumises aux hommes, n’est plus d’actualité. Comme le montrent certains chercheurs(2), pendant les milliers d’années qu’a duré la préhistoire, à l’instar d’autres espèces du règne animal, femmes et hommes cueillent, chassent, soignent, se battent et manient les armes de jet. Au fur et à mesure de la sédentarisation, la condition des femmes se dégrade partout dans le monde, mais c’est en Europe, à la Renaissance, que la religion et le pouvoir politique vont faire prendre un tournant décisif à l’histoire qui nous a formés. Dans son livre Sorcières, la puissance invaincue des femmes, l’autrice Mona Chollet explore l’immense violence que furent les chasses aux sorcières en Europe aux 15ème et 16ème siècles. Ces crimes de masse, passés sous silence, tuèrent non seulement des milliers de femmes et d’enfants sous le prétexte de « sorcellerie », mais contribuèrent également à façonner le monde qui est le nôtre « en anéantissant parfois des familles entières, en faisant régner la terreur, en réprimant sans pitié certains comportements et certaines pratiques désormais considérés comme intolérables »(3). La condition des femmes était déjà difficile, mais cet épisode historique va marquer un basculement historique de notre monde. Notre culture européenne va s’imposer comme modèle dominant universel, conséquence entre autres de nos conquêtes. Mona Chollet analyse dans son livre le trauma profond qui restera sur les femmes et le message indélébile qui s’inscrira et se transmettra de générations en générations, de femmes en femmes : soumets-toi ! Ne te révolte pas, car celles qui l’ont fait l’ont payé très cher.

Femmes du 21ème siècle, nous sommes les héritières de ce passé ultra violent et la plaie suppure toujours, bien entretenue par l’accumulation des violences d’aujourd’hui. Dans un certain nombre de pays, nous ne risquons plus d’être brûlées et soumises à la torture, c’est vrai – mais c’est que ce n’est plus nécessaire, car nous avons intégré les règles du jeu, nous avons même tellement intériorisé la violence que nous ne la voyons plus, bien souvent ! Et en cas de doute, la violence sera toujours là pour nous le rappeler, au cas où nous oublierions notre place.

Maître Bow Sim Mark. Experte en Fu Style Wudangquan Shaolin (Tai chi, Bagua, boxe Tanglangquan) et mère de l'acteur Donnie Yen (star des films Ip man de Wilson Yip)
Maître Bow Sim Mark. Experte en Fu Style Wudangquan Shaolin (Tai chi, Bagua, boxe Tanglangquan) et mère de l’acteur Donnie Yen (star des films Ip man de Wilson Yip). Photo courtoisie de Bow Sim Mark Tai Chi Arts Association.

Les femmes et la violence

En tant que femme, pratiquante et enseignante d’arts martiaux (aïkido, jujutsu, kenjutsu), je ne peux que me sentir concernée par cette question et chercher des réponses. Si la société d’hier répondait aux femmes qu’elles ne devaient pas réagir, la société actuelle semble osciller entre perpétuer ce silence et cette immobilité et nous proposer de devenir aussi agressives que les hommes (au travail, en amour, au combat, etc.). Sommes-nous alors condamnées, pour nous libérer, à devenir aussi violentes que les hommes ? Est-ce souhaitable ? Et pouvons-nous rivaliser sur le même plan ?
Devons-nous faire, comme Hollywood, les mêmes films d’action mais en rendant des femmes héroïnes pour coller au goût du jour ? Personnellement, si je ne doute pas un seul instant de la puissance des femmes, je doute que ce soit la bonne voie pour l’exprimer. Alors, comment trouver le point d’équilibre ?

En premier lieu, il faut remonter à la racine : l’éducation. C’est dès l’enfance que les garçons peuvent occuper l’espace, courir, grimper, taper dans un ballon, s’opposer les uns aux autres ; éprouver leur corps et ainsi prendre confiance dans ce corps qui se déploie. Au contraire, de l’espace, les filles en seront plus ou moins exclues. Elles seront cantonnées à des jeux plus statiques, à de petits jouets mignons et futiles. Sans parler des vêtements « si jolis » qui les entravent. Leurs corps n’auront ainsi pas l’expérience vécue de son déploiement, de sa puissance. Nous sommes formatées pour intérioriser toute expression de violence et chercher à plaire aux autres. Les modèles féminins de fiction achèveront d’ailleurs de nous montrer la voie.
Comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas allée à l’école et l’on ne m’a pas éduquée « comme une fille ». Je me rappelle donc de ma rage à l’adolescence devant le manque de réaction des personnages féminins des livres et films. Je ne comprenais pas pourquoi elles étaient si soumises, si passives, ou bien devenant des intrigantes œuvrant dans l’ombre, utilisant leurs charmes pour se venger. Résultat : je ne m’identifiais absolument pas aux personnages féminins mais toujours aux personnages masculins, agissant, combattant pour de grandes causes, libres de leurs faits et gestes.
Devenues adultes, les femmes ont toujours de grandes difficultés à s’autoriser à réagir face à la violence. Je ne dis pas que les victimes sont responsables de leurs agressions, absolument pas ! Mais nous avons ainsi la double peine, comme le dit Virginie Despentes : « Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d’habitude, double contrainte : nous faire savoir qu’il n’y a rien de plus grave [le viol], et en même temps, qu’on ne doit ni se défendre, ni se venger. »(4) Récemment je parlais avec une jeune femme (ingénieure, cheffe d’équipe dans son entreprise) de cette difficulté à sortir de ce schéma. Elle disait que bien souvent, elle avait peur de sa propre violence si elle réagissait, alors souvent elle laissait faire l’agresseur, attendant encore un peu (il peut s’agir « juste » de gestes déplacés, dragues lourdes ou autres violences ordinaires) plutôt que de réagir et que cette réaction soit jugée disproportionnée ou hystérique.
Pourquoi cet état des choses, est-ce fondamentalement féminin ? La philosophe Elsa Dorlin(5) nous apporte des éléments de réponse en parlant d’un processus qu’elle nomme « la fabrique des corps désarmés ». Cette philosophe étudie par quels biais les corps considérés comme subalternes (esclaves, colonisés, femmes, etc.) se trouvent restreints dans leur capacité à se défendre, au sens large du terme. Pour elle, si les femmes sont « sans défense » c’est par volonté sociale, depuis des siècles. Ainsi, on nous apprend que si on réagit ce sera pire, qu’il est inéluctable de se faire agresser un jour ou l’autre et que les hommes seront toujours plus forts. Une surpuissance masculine qui tient du fantasme bien souvent.

Naginat et kusarikama : Shimada Teruko. Article la violence
Naginat et kusarikama : Shimada Teruko senseï, experte de la Jikkishin-kage-ryu. Photos extraites du livre de Michel Random Les arts martiaux ou l’esprit des budô Nathan,1977

J’ai eu la « chance » de ne pas me faire agresser de façon très grave, je n’ai connu, jusqu’à maintenant « que » les « petites » agressions. Il m’est arrivé jeune fille, par exemple, de dormir dans une chambre partagée dans un bâtiment réservé pour une académie musicale d’été. En plein milieu de la nuit, un garçon entre dans la chambre, dont la porte n’avait pas de serrure (ce qui m’avait atterrée en arrivant). Il est soûl et entre en braillant qu’il veut nous embrasser. Mal réveillée, je l’entends se pencher sur le premier lit où dort une autre fille, qui proteste mais se fait quand même plus ou moins « peloter ». Je l’entends qui s’approche de mon lit, il se penche et reçoit mon bras dans la figure. Il est surpris, chancelle et quitte la chambre après quelques invectives. J’ai eu de la chance, oui, et je n’ai pas fait « de l’Aïkido » pour l’éloigner. Mais dans ma tête, il y avait la certitude que j’étais légitime de réagir tout de suite et cela fait toute la différence. Je ne prône pas la violence pour la violence, mais la capacité à exercer sa capacité de réaction, à utiliser la rage qui monte en nous lorsque nous sommes agressées. Mais ce n’est pas nous qui avons décidé d’être dans cette situation ! Tout l’enjeu sera alors d’avoir une réaction efficace et si possible proportionnée, mais dans cet ordre de priorité.

Mais la pratique d’un art comme l’Aïkido peut être, comme le Jujitsu des féministes anglaises au début du 20ème siècle, plus qu’un art de défense, un « art total » « en raison de son aptitude à créer de nouvelles pratiques de soi qui sont autant de transformations politiques, corporelles, intimes. En libérant les corps des vêtements qui entravent les gestes, en déployant les mouvements […] en exerçant un corps qui habite, occupe la rue, se déplace, s’équilibre »(6) et qui ainsi instaure un autre rapport au monde, une autre façon d’être. Petit à petit notre posture change pour passer du « comment me défendre, sans faire de mal » à « être moi-même » et quels sont les moyens à ma disposition pour garder mon intégrité. Peut-être il y aura-t-il besoin de la rage comme force d’action, peut-être suffira-t-il de se lever et de dire « non ». C’est notre détermination qui changera tout.

Violence ou énergie coagulée

Quand nous parlons de violence, nous ne parlons pas, la plupart du temps, de la violence du vent ou de la violence des sentiments qui nous traversent. Et pourtant ce mot à l’origine parlait plutôt de la volonté, de la force (force du vent, ardeur du soleil, etc.) dérivant même du latin vis qui peut signifier force vitale ou vitalité ! Cette énergie, cette vitalité, pourquoi s’exprime-t-elle alors trop souvent par la destruction ?
Tsuda Itsuo Senseï expliquait que « Quand cette énergie invisible se déchaîne, elle donne lieu à des violences sans raison justifiable. On éprouve alors du plaisir à entendre des cris stridents, des fracas. Par contre, lorsque la raison met le frein à ce déchaînement, l’énergie non consommée se coagule et empêche l’équilibration normale. […] Il y a un grand nombre de personnes qui, uniquement dans le souci de composer avec la société, courent à droite et à gauche à la recherche d’une solution de facilité sans arriver à la solution radicale : le réveil de l’être. »(7)
À partir du moment où l’on découvre que bloquer notre énergie et nos réactions nous enferme dans ce rôle insupportable de « victime », et peut nous conduire à exprimer notre vitalité par la destruction des autres ou de nous-même, on peut alors faire le pas suivant : travailler à la maîtrise de la violence. Arrêter une main, une parole, regarder l’autre dans les yeux. Maîtriser ici ne veut pas forcement dire retenir la violence. Ce n’est pas simple, mais c’est aussi évaluer les situations pour savoir quelle sera l’étape suivante. On n’espère plus que l’autre ne s’approche pas, on sait que si on attend ce sera trop tard, qu’alors la violence sera là. Un des travails à faire est d’être plus sensible, de sentir notre état et celui des autres.

Dans notre école, les outils pour ce réveil, qui passe par le corps, sont l’Aïkido et le Katsugen Undo, qui fait partie du Seitai. « Le principe du Seitai est extrêmement simple : la vie cherche toujours à s’équilibrer, en dépit des idées structurées que nous faisons peser sur elle. La vie agit par nos instincts et non par la raison. »(8). Ainsi il ne s’agit pas d’une action extérieure ou d’un défoulement, mais plutôt d’une fine équilibration de notre propre énergie. À travers le mouvement involontaire qui permet son écoulement, cela nous pacifie de l’intérieur.

De son côté, la pratique de l’Aïkido nous confronte à l’énergie qui nous arrive des autres. Comment gérer cela, comment réagir ? Dans notre école la réponse est l’harmonisation. Même si l’autre est un danger, surtout si l’autre est un danger, s’harmoniser est nécessaire. Comme le dit Ellis Amdur « Il y a de fait une intimité de l’ordre de la nudité dans le combat à mains nues […]. L’expertise n’est pas simplement l’habileté au mouvement ou à la technique : la véritable expertise est la capacité à être aussi perméable qu’un bébé »(9). Évidement s’harmoniser ne veut pas dire s’abandonner. C’est un travail subtil qui amène à ne vraiment pas utiliser la force contre la force, mais à guider, à faire s’écouler cette force vers ailleurs. C’est à travers les axes de travail que sont la respiration, le développement de la sensation et le Non-faire que nous pratiquons. Il ne s’agit pas d’une non-violence de pacotille. Au contraire, nos dojos proposent une pratique quotidienne, et c’est progressivement que l’intensité va augmenter, toujours en fonction de la capacité de tori à garder ces axes de travail, même face à des attaques qui deviennent plus rapides et contraignantes. Les femmes trouvent une place de choix dans ce travail où leurs capacités peuvent s’exercer et progressivement découvrir qu’ « Il ne s’agit pas tant d’apprendre à se battre, que de désapprendre à ne pas se battre. »(10)

Ces deux pratiques permettent ainsi de retrouver une sensibilité plus fine. Souvent pour supporter les choses nous avons fini par ne plus sentir, ni la souffrance, ni la caresse du vent, ni le danger malheureusement. Ellis Amdur en dit ceci : « Pour véritablement survivre lors de rencontres à haut risque, il faut développer et raffiner à l’extrême une sensibilité aux autres, à nos alliés comme à nos ennemis. Développer son intuition kan (勘) est essentiel. »(11) Cette capacité à sentir l’autre et à écouter son intuition sont primordiales dans tous les aspects de notre vie.

L’Aïkido n’est pas une self-defense, c’est beaucoup mieux que cela, c’est la possibilité de rééquilibrer notre rapport au monde. Se réconcilier avec nous-même et le monde en retrouvant notre force intérieure. Cela peut paraître bien ambitieux, c’est pourtant une possibilité. Je connais une pratiquante qui durant des années, suite à des violences subies, a eu des cauchemars épouvantables. Elle se réveillait régulièrement la nuit en hurlant. Quand elle eut atteint un stade en Aïkido avec une intensité d’échanges augmentée, elle commença à réagir dans ses rêves. Elle faisait encore des cauchemars, mais elle n’était plus passive, elle réagissait dans ses rêves, pour ne plus être encore et toujours victime. Ce « simple » fait était d’une importance capitale pour elle, pour son parcours.

Naginat et kusarikama. Article la violence
Naginat et kusarikama : Shimada Teruko senseï, experte de la Jikkishin-kage-ryu. Photos extraites du livre de Michel Random Les arts martiaux ou l’esprit des budô Nathan,1977

Female gaze

C’est en 1975 que la critique de cinéma Laura Mulvey théorise le Male gaze au cinéma, qui se caractérise par le fait que la caméra a toujours un point de vue masculin avec un regard sur le corps des femmes comme objets. Depuis, certaines cinéastes parlent d’un Female gaze qui n’est pas l’inverse (regarder les corps des hommes comme des objets) mais qui cherche à se mettre au cœur de l’expérience vécue par les individus, femmes notamment. Ce monopole de représentation fondé sur le point de vue masculin, mis en évidence dans le cinéma, se retrouve dans à peu près tous les domaines.
Dans les arts martiaux d’autant plus, vus comme presque exclusivement masculins car guerriers. Mais l’histoire est écrite par les vainqueurs. Comme le dit l’autrice Chimamanda Ngozi Adichie, c’est le danger de l’histoire unique : « Commencez l’histoire par les flèches des Américains natifs, et non par l’arrivée des Anglais, et vous obtiendrez une histoire complètement différente. »(12) Parfois, raconter l’histoire de l’autre point de vue, c’est réparer des traumatismes sociétaux profonds.

Je le disais plus haut : l’industrie du cinéma nous montre aujourd’hui de plus en plus de femmes héroïnes qui combattent. Bien que j’aie pu y reconnaître une certaine satisfaction de ma frustration d’adolescente, je m’en suis assez vite lassée. Ces femmes combattent « comme des hommes » et n’ont rien de réaliste. Elles ne sont donc toujours pas réellement des modèles de femmes comme je l’aurais voulu à mes seize ans. En Aïkido, comme dans la majorité des domaines, la surreprésentation des hommes nous donne comme horizon, comme modèle de pratique, un univers masculin avec ses caractéristiques physiques et mentales. Les femmes souhaitant persévérer doivent bien souvent alors prouver qu’elles peuvent jouer sur le même plan que les modèles masculins.
Je ne prône pas une façon féminine de faire de l’Aïkido mais la possibilité qu’il existe d’autres façons de faire qui soient aussi respectables et respectées. D’ailleurs, si l’idée d’une façon de faire de l’Aïkido féminin nous paraît à nous, femmes, si insupportable, c’est bien que nous valorisons toujours un certain regard, une certaine façon de faire. Cela depuis tellement longtemps, que nous avons intégré la supériorité d’un modèle qui n’est même plus masculin, qui est juste LE modèle. Pour reconnaître notre excellence il nous faut rivaliser avec ce modèle, de la même façon, sur le même terrain, sinon ce sera une sous-discipline méprisée. Nous oublions de nous interroger sur le fond : en quoi ce modèle masculin serait-il plus justifié, plus universel ? Il s’agit d’ailleurs d’un modèle masculin occidental contemporain, car d’autres cultures ont eu d’autres modèles.
Ce phénomène se retrouve dans tous les domaines, par exemple l’écrivain Junichirō Tanizaki développait cette question du monopole du regard occidental dans le domaine des sciences :
« Je ne peux m’empêcher de penser que si l’Orient avait développé une civilisation scientifique qui lui fût propre, indépendamment de l’Occident, nous vivrions aujourd’hui dans une forme de société bien différente. Par exemple si nous possédions une science physique ou une science chimique à nous, et que sur elles nous ayons développé des technologies et une industrie spécifiques qui auraient par conséquent évolué selon des voies différentes, ne serait-il pas apparu des artefacts, des machines de toutes sortes, des médicaments et des objets manufacturés plus compatibles avec notre identité ? Voire, me demandé-je, les principes mêmes de cette physique et de cette chimie ne se seraient-ils pas montrés différents de ce que les Occidentaux y voient ? »(13)

Le courant des « savoirs situés » dans les sciences va dans le même sens. Initié par des femmes justement, le courant repose sur des travaux qui décrivent et analysent en quoi tout savoir scientifique est « situé », teinté de la culture, du contexte historique, de la position (sociale, de genre, etc.) des chercheuses et chercheurs. Selon ce courant, tout savoir, même scientifique, est partiel, et prétendre à un savoir neutre et objectif est une illusion. C’est en multipliant les points de vue, les positions, et en explicitant et assumant notre caractère situé que l’on qu’on tend vers un savoir plus solide, plus fiable.

Autre exemple, les Amérindiens peuvent nous enseigner une autre façon de vivre l’adaptation à l’environnement que la nôtre :
« Contrairement aux paysans européens ployant sous le joug des travaux agricoles et remplissant anxieusement leur grenier en prévision de futures disettes, l’indien semblait libre, sûr de sa capacité à surmonter toutes les épreuves […] fruit de sa ténacité »(14) plutôt que de sa prévoyance. Serait-il possible de vivre sans s’inquiéter pour l’avenir ?

De la même façon, est-il possible qu’il existe une autre façon de se battre ? Si les femmes préhistoriques étaient capables de se battre, il y eut aussi les Celtes, les amazones d’Amazonie, plusieurs traditions de femmes-guerrières en Afrique (les amazones du Dahomey, les Linguères du Sénégal, ou chez les Zoulous), il y en eut aussi en Chine et au Japon. Ou bien encore les Amérindiennes(15) qui pouvaient être chef, chamane, guérisseuse, ou guerrière. Et puis les femmes de la Révolution française, les anarchistes, ou les suffragettes anglaises. Et sûrement encore d’autres cultures oubliées où des femmes étaient détentrices de traditions martiales spécifiques et il n’y a aucune raison de penser que dans ce domaine elles ne pouvaient pas être efficaces, selon les buts recherchés. Je donnerais cher pour voir comment elles se battaient, comment elles tiraient profit de leurs spécificités physiques et psychiques.
Hino Akira senseï raconte sa rencontre avec le Taï Chi Chuan et le Kung-fu de Shaolin : « Le professeur était une femme, une grand-mère à la pratique très souple. J’étais perplexe et je me demandais s’il s’agissait d’une gymnastique de santé ou d’une technique martiale. Je lui ai posé la question et elle m’a répondu que c’était un art martial. Je lui ai alors dit: « Excusez-moi mais si c’est un art martial auriez-vous la gentillesse de me montrer ce que vous faites contre un chudan tsuki par exemple? ». Elle m’a dit qu’il n’y avait aucun problème et je l’ai attaquée. Avant que je comprenne ce qui m’arrivait j’étais projeté !
Je me suis dit « Ça existe ! ». Bien que je ne sois pas grand, j’étais encore un jeune homme plein de vigueur et une grand-mère venait de surpasser mon attaque grâce à la souplesse. Je venais de découvrir qu’il existait réellement des principes permettant de surpasser la force par la douceur. J’étais sidéré mais je venais de découvrir une des clefs qui me permettrait de continuer ma recherche. »(16)

Pourquoi, en Aïkido, ne pourrions-nous pas nous aussi développer notre façon de faire ? Si l’Aïkido est unique, c’est dans sa multiplicité, tout à la fois Yin et Yang, masculin et féminin. Peu importe que face à une saisie ryotedori d’un homme de 70kg une femme de 45kg soit incapable de faire kokyu ho, nous sommes compétentes justement si nous ne nous retrouvons pas saisies ainsi ! Si nous bougeons bien avant, ou si en dernier recours nous donnons un coup de tête, ou un coup de pied vous savez où… Alors pourquoi comparer ? Imaginons une arène avec comme règle stricte que tori doit attendre passivement que uke arrive et lui saisisse les poignets d’une façon bloquante vers le bas. Le maître Ueshiba de 70 ans dans cette situation aurait-il pu battre le maître Ueshiba de 40 ans lui saisissant les poignets ainsi ? Probablement pas si il avait essayé de faire comme l’homme de 40 ans. C’est bien parce qu’il avait un corps différent, une sensation de l’attaque bien différente, qu’il était capable d’autre chose.
C’est la même absurdité de la comparaison dans un cadre défini qui permit en 1961 à Anton Geesink, hollandais 1,98 m et 115 kg de remporter la victoire contre les japonais en Judo. Mais n’était-il pas absurde d’en arriver là ?
La puissance des femmes c’est d’être des femmes. Comme le dit Toyoko Abe Senseï, enseignante émérite de 70 ans de la Tendo-ryu :

« Le premier tournoi [de naginata] dans lequel j’ai vu combattre ma professeur était incroyable. Elle avait, grâce à sa présence et sa force mentale, fait reculer son adversaire d’un bout à l’autre de la surface de combat sans même utiliser une seule technique. Tous, même les vieux maîtres, étaient captivés. Puis, elle s’est approchée et n’a exécuté qu’une seule coupe. Elle avait gagné. […] Être féminine ne veut pas nécessairement dire être douce. La féminité veut autant dire la douceur que la force selon la circonstance. Agir de façon juste et intègre. C’est ça, le budō. »(17)

Paradoxalement c’est en développant notre spécificité que nous pouvons créer une idée complètement différente d’un art, d’une science universelle. Un universel multiple plein d’une diversité de couleurs et de formes. Un Aïkido porteur de la diversité des êtres humains en général.

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« Le monde où nous vivons  » un article de Manon Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°2 en juillet 2020.

Notes :

1) « Le monde où nous vivons » Ce titre est une référence à The World We Live In: Self-Defence de Edit Garrud, 1910.
2) Marylène Patou-Mathis Neandertal une autre humanité Perrin Tempus 2006 et Alison Macintosh Science Advances 2017 no. 11
3) Mona Chollet Sorcières, la puissance invaincue des femmes p.13 La découverte 2018
4) Virginie Despentes King Kong théorie p.46 Grasset 2017
5, 6, 9 et 10) Elsa Dorlin Se défendre : une philosophie de la violence p.21 et p.66 La Découverte 2017
7) et 8) Itsuo Tsuda Le dialogue du silence p.58 et p. 59 Le Courrier du Livre 1979
11) Ellis Amdur Senpai-Kohai: The Shadow Ranking System consulté sur kogenbudo.org
12) Chimanda Ngozi Adichie: Le danger d’une histoire unique TEDGlobal 2009
13) Junichirō Tanizaki Louange de l’ombre, p.30-31 Éditions Picquier, 2017
14) Matthieu B.Crawford Contact p.30 Édition La découverte 2016
15) Patrick Deval Squaws, la mémoire oubliée, éditions Hoëbeke 2014
16) Léo Tamaki – Frédérick Carnet Budoka no Kokoro, p.101. 2013
17) Ellis Amdur Traditions Martiales p.179 Budo Éditions 2006

La violence, un « Fait Social »

Par Régis Soavi. 

La violence est un sujet si vaste et d’une telle densité qu’il me semble impossible d’en traiter correctement tous les aspects dans un article. C’est pourtant toujours un thème important quand on aborde la question de l’être humain.

Émile Durkheim : définition du « fait social »

Avant de parler de la violence, de ses conséquences et de prendre position vis à vis d’elle, il me semble utile de la situer sociologiquement, et je pense que la définition de « fait social » émise par Durkheim peut lui être appliquée, car non seulement elle nous donne le cadre qui permet de l’analyser, mais aussi elle contient en elle-même, grâce à sa rigueur et à sa simplicité, les clés pour trouver le fondement du problème.
« Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles. »(1) Il est légitime à ce niveau de se poser une question. La violence est-elle un phénomène assez fréquent pour qu’on le considère régulier et assez ample pour être qualifié de collectif ? Peut-on dire qu’il est au-dessus des consciences individuelles et qu’il les contraint par sa prédominance ? Même sans être calé en sociologie on ne peut que répondre que cela est évident. Pour étayer cette théorie j’ai pu recueillir dans un article récent à propos de la guerre d’Algérie cette constatation d’une sociologue qui propose une autre vision de ces événements qui confirme – si besoin était – ce positionnement.
« La violence est extérieure aux individus, elle s’impose à eux mais existe bien à travers eux, à la fois. C’est bien la ségrégation spatiale à la fois raciale, sociale, et genrée, […] qui contribue au passage à la violence. »(2)
La violence en tant qu’acte, qu’il soit physique ou psychique, verbal ou gestuel, symbolique ou réel, ne se justifie jamais. Cependant en tant que « fait social » il est absurde de la nier. Sommes-nous capables, tout simplement capables, de réagir autrement, ou sommes-nous dépassés et entraînés par des événements qui finissent par nous diriger dans une direction que théoriquement nous aurions refusée de prime abord, tout au moins consciemment ?

régis soavi article violence

La situation crée les conditions, les conditions créent la situation

« L’enfer c’est les autres » écrivait Jean-Paul Sartre dans sa pièce de théâtre Huis clos. Peut-être, mais nous ne devons pas oublier la « situation » qui a permis que cet enfer existe. Qui en est responsable et même coupable, si ce n’est le type de société qui l’a engendrée ?
Si nous créons les conditions dans nos dojos pour que la situation ne permette pas, ne suscite pas la violence malgré les habitudes, malgré l’éducation et les réactions dites instinctives, pourquoi les choses se passeraient-elles autrement que cordialement ? L’Aïkido est-il un cas particulier dans les arts martiaux ? Certes non car une grande majorité d’arts martiaux se présentent à tort ou à raison comme non violents. Mais justifier une réponse violente à un ou des actes violents ne nous engage-t-il pas dans la voie de la violence ?
Les juges et les jurés des tribunaux se trouvent souvent confrontés à des cas où ils doivent « en leur âme et conscience » décider de qui a eu raison d’utiliser la violence, et si elle est justifiée. La loi leur donne un cadre auquel ils peuvent se référer mais qui ne leur apporte pas des réponses toutes faites pour chaque cas. Il leur faut souvent cependant faire une différence entre la violence subie et la violence exercée. De même la « légitime défense » est extrêmement encadrée, et peut évoluer en fonction des questions de société, de l’histoire, ou de la politique.
Nier la violence qu’exerce la société sur les individus ne consiste qu’à se mettre la tête dans le sable comme une autruche, ou à se cacher les yeux comme les petits enfants qui jouent à cache-cache. Mais de prime abord il ne faut pas confondre lutte et violence, et toutes les réponses à la violence n’engendrent pas systématiquement d’autres réponses violentes. La valeur de l’Aïkido est dans son positionnement consistant non pas à nier la violence, mais plutôt à rééduquer, à rediriger l’énergie destructrice dans une autre direction plus profitable pour tous.

Je

Face à toute cette problématique me voilà forcé de parler de moi.
Si j’ai commencé à pratiquer les arts martiaux il y a maintenant presque soixante ans, et l’Aïkido en particulier il y a une cinquantaine d’années, c’est justement à cause de son esprit de justice, de sa beauté, de son efficacité non violente, de son idéal, à la fois généreux, pacifique, et doux.
Tout a commencé lorsqu’à douze ans, sans être réellement lucide sur ce que j’étais en train de faire, je pris une décision qui bouleversa ma vie : ne plus jamais subir. Cela s’est passé alors que j’étais en dessous d’un garçon plus grand que moi qui me tapait la tête contre le trottoir en me disant « Tu vas crever » ! Cette prise de conscience qu’un autre pouvait exercer sur moi une telle violence n’a pas déclenché un désir de vengeance, mais à contrario, un dégoût de la violence en même temps que naissait un désir d’être fort et un désir de justice que je dois qualifier d’immédiat, d’instantané. Être fort était la solution, mais pas seulement, il y avait aussi et en même temps, ce refus de la violence comme réponse, non seulement à mes problèmes personnels, mais, après y avoir réfléchi, cela pouvait s’étendre aussi aux problèmes du monde me semblait-il. Un désir de justice, pour moi comme pour tous les autres qui subissent, venait de se manifester, mais surtout il devait s’exercer sans avoir recours à la brutalité ou à la barbarie, sans avoir à justifier ni pousser à commettre des actes que je refusais d’instinct. Je n’ai pas toujours réussi à tenir cette position à l’époque, les tensions sociales, la jeunesse, me poussaient souvent – trop souvent – dans d’autres directions, mais toujours afin de défendre une cause, une injustice. Cependant, le désir intérieur de sortir des schémas violents que je constatais autour de moi s’est maintenu et l’Aïkido que j’ai rencontré plus tard avec Itsuo Tsuda senseï  fut une révélation.

La Voie, calligraphie de Itsuo Tsuda

Dans l’Aïkido il y a d’abord Reishiki (l’étiquette) et une mise en forme technique du corps qui, appuyée par une forte résolution, nous donne une occasion de réveiller nos meilleurs instincts. C’est par un refus de la contamination idéologique des pouvoirs dominants que nous pouvons retrouver notre intégrité, notre entièreté. Toutes les théories qui justifient la violence cherchent à nous pousser sur un chemin qui permet d’exercer un pouvoir et donc une violence sur autrui, ce qui un jour ou l’autre se retourne contre nous quel que soit le rôle qu’on ait pris ou cru pouvoir prendre

Un préalable, la normalisation du terrain

Lorsque Tsuda senseï arrive en France au début des années soixante-dix(3) son projet est de propager le Mouvement Régénérateur, (ainsi traduit du japonais katsugen undo par Tsuda Itsuo) et ses idées sur le « ki ». Ayant été un intime de ces deux grands maîtres japonais que furent Ueshiba Morihei pour l’Aïkido et Noguchi Haruchika pour le Seitaï(4), il va inlassablement, à travers de très nombreux stages d’initiation au Mouvement Régénérateur, comme grâce à un enseignement quotidien de l’Aïkido, ainsi qu’à la publication de neuf livres, guider ses élèves vers la découverte de ce qui semble encore mystérieux pour de nombreuses personnes aujourd’hui : le Non-Faire, Yuki(5), et le Seitaï, entre autres.
Cette alliance de deux pratiques (Aïkido et Mouvement Régénérateur) impossible à concevoir dans le Japon de l’époque, et même apparemment encore aujourd’hui, va lui permettre de faire connaître en Occident une conception de la vie et de l’activité humaine qui va bien au-delà d’un modèle oriental ou passéiste.
La visionu préalable, est que l’énergie vitale coagulée, quelles qu’en soient les raisons, est une des principales origines des errements et des difficultés de l’humanité, que sa normalisation est à la source de la résolution de la plupart des problèmes de santé, comme de ceux de la violence. En cela il rejoint les travaux des chercheurs tels que le psychanalyste Wilhelm Reich qui fit un énorme travail sur l’énergie vitale qu’il appelait « Orgone », Carl Gustav Jung, psychanalyste lui aussi, et sa recherche sur les symboles et sa théorie des archétypes, ou encore l’ethnologue Bronislaw Malinovski et ses études sur le matriarcat dans les îles Trobriand. L’Aïkido de Tsuda senseï était très loin d’une self-défense ou d’un sport, il respectait le coté sacré qu’avait découvert O senseï dans cet art, et nous permettait d’en entrevoir au moins les effets dans sa manière d’aborder la vie, dans ses écrits, ses calligraphies. Il s’interdisait en revanche tout aspect religieux ou sectaire, et s’affirmait même athée et libertaire, l’Aïkido étant pour lui un chemin pour normaliser le corps et l’esprit dans une vision non séparée de l’individu. Le Mouvement Régénérateur quant à lui était aussi considéré comme un lent processus de normalisation du terrain.

L’intérêt de la pratique du Mouvement Régénérateur et de son alliance avec l’Aïkido

À la question « Pour vous qu’est-ce que le Mouvement Régénérateur ? » que m’avait posée le fils du fondateur, Noguchi Hirochika, lors de son passage à Paris en 1980, j’avais eu cette réponse spontanée « Le Mouvement Régénérateur c’est le minimum ». Avoir une base solide et saine, un corps capable de réagir pour pratiquer les arts martiaux, voilà quelque chose qui est absolument primordial. La pratique de l’Aïkido peut alors permettre au corps de travailler grâce à des techniques qui seront certes redoutables s’il y a agression de la part de qui que ce soit, mais qui permettent elles aussi de rééquilibrer la personne. Au contraire si on renforce l’agressivité au lieu de la normaliser, c’est souvent la violence qui se déclenche et les dégâts en résultant sur l’un comme sur l’autre des partenaires peuvent être incommensurables. S’engager dans la pratique de l’Aïkido pour se déformer, vieillir plus vite ou avoir des accidents, voire des handicaps, à cause de cela me semble complètement absurde.

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L’art chevaleresque du tir à l’arc

Si l’arc a été l’arme des chasseurs et des guerriers durant des siècles et même des milliers d’années sur toute la planète, le Kyudo qui en est issu a réussi à le transformer en instrument de pacification. Il est intéressant de constater que c’est un art que pratiquent à part égale autant d’hommes que de femmes. De très nombreuses Écoles ne font pas de compétition, ni ne donnent de grades, comme cela se passe dans l’École Itsuo Tsuda. Tous ces aspects en font un art fondamentalement non agressif malgré ses origines. Sans agressivité, mais avec des objectifs qui favorisent l’harmonie, tel que Kai, l’union entre le corps et l’esprit, entre l’arc, la flèche et la cible, avec une recherche intérieure vers : la vérité (真, shin), la vertu (善, zen) et la beauté (美, bi). On peut constater qu’avec cet esprit on est très loin de favoriser la violence, bien au contraire on crée les conditions pour le développement d’une humanité plus sereine. L’Aïkido tel que le concevait O senseï Ueshiba Morihei me semble être de la même nature, et c’est pourquoi je continue chaque jour de guider les pratiquants dans cette direction. Si nous ne pouvons pas changer « le monde » nous pouvons changer « notre monde ». Dans les dojos qui suivent ce type de voie se créeront alors les conditions qui, au moins au niveau régional, sèmeront les graines d’une révolution des mœurs, des habitudes, des gestes, des pensées, une révolution où l’intelligence du corps et de l’esprit enfin réunis bouleversera la société en profondeur. C’est par la pratique du Non-Faire dans l’Aïkido que nous pourrons y arriver.

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« La violence, un « fait social »  » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°2 en juillet 2020.

Notes :

1) Durkheim Émile, Les Règles de la méthode sociologique (1895)
2) Bory Anne, Aux origines de la violence sur Adèle Momméja, Le Monde, 26 février 2020
3) Lire sa biographie complète dans Calligraphies de printemps, pp. 388-457, Yume Éditions, 2017
4) Seitaï : harmonisation de la posture, voir Seitaï, Yashima n°7, avril 2020
5) Yuki : acte qui consiste à faire circuler le ki dans le corps d’un partenaire

 

Crédits Photos :
Jérémie Logeay, Sara Rossetti, Bas van Buuren

Zanshin, l’esprit de l’ordinaire

Par Manon Soavi

Enseignante d’aïkido, également pianiste concertiste, j’ai rencontré la notion de Zanshin à travers plusieurs expériences dans mon parcours. Quand j’ai commencé l’étude de plusieurs koryu il y a quinze ans (Bushuden Kiraku Ryu, Niten Ichi Ryu, Choku Yushin Ryu, et un peu de Shinkage Ryu), j’ai approfondi aussi cette notion dans le travail des armes, avec le maniement du sabre, du bō, du kusarigama, ou même à mains nues avec les nombreux kata de jujutsu que comptent ces écoles anciennes.
Bien que ma route soit sûrement encore longue dans les arts martiaux, je souhaite partager ici quelques réflexions sur le sujet.

Je remarque qu’une des contradictions humaines actuelles est notre fascination pour la force extérieure qui va avec notre mépris pour la sensibilité et les sensations de notre corps que nous reléguons au rang de sensiblerie. Paradoxalement notre manière de vivre en Occident n’a jamais été aussi facile, avec si peu d’efforts physiques à fournir et nos aïeux étaient très probablement plus endurants à la marche, au froid ou même à la douleur puisqu’il n’y avait pas autant de moyens de prendre en charge le moindre de leurs maux, ou de suppléer le moindre de leurs efforts. Pour autant manquaient-ils de sensibilité ? Je ne le crois pas, car la capacité à sentir avant de réfléchir a toujours été indispensable pour vivre et Zanshin, d’après mon expérience, est avant tout une question de sensation et de présence à l’instant présent.

Zanshin peut se traduire par « esprit qui demeure » mais pour les cultures orientales le corps et l’esprit ne sont pas deux choses séparées. Cet « esprit qui demeure » correspond à une sensation précise, et c’est elle qui nous guide dans son application quelle que soit la discipline pratiquée. Ce sont des sensations particulières pour celui qui agit comme pour celui qui reçoit. Zanshin c’est une sensation et à la fois c’est un état que l’on (re)découvre.

Historiquement les principes tels que Zanshin, Mushin, etc., renvoient moins à des idées qu’à des réalités vécues par des générations de personnes. Cela ramène à des expériences directes, réelles, qui, pour être transmises, ont été « conceptualisées ». Il est question donc d’un acte ou d’un état que nous pouvons retrouver, malgré nos différences d’époques et de cultures. Ce ne sont pas de grands principes disparus avec les Samouraï et leur époque, ni même des principes cantonnés aux arts martiaux. Ce sont des principes qui irriguent toute la culture, notamment japonaise, mais aussi et surtout chinoise.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

L’image comme révélateur

Les anciens Chinois enseignaient à travers des images, des évocations qui devaient faire naître, qui devaient révéler, au cœur de l’apprenti une sensation qui le guiderait vers la compréhension du fond. Une compréhension physique puisqu’il s’agissait de faire appel à une expérience réelle que l’autre puisse partager. Ils utilisaient principalement la nature comme révélateur de sensation, l’observation de la nature étant une expérience de vie partagée par tous à l’époque. Mais on trouve cette façon de transmettre aussi dans les arts d’Occident. Comme en musique par exemple, car au-delà de quelques conseils de base, le geste d’un musicien est intransmissible et impossible à comprendre intellectuellement.

Qu’est ce qui fait la différence entre le débutant qui appuie sur une touche de piano et le maître qui fait sonner la première note d’une sonate ? C’est objectivement la même touche et le même mécanisme pour frapper la corde. Pourtant le son n’aura rien à voir. C’est la sensibilité du maître qui fera la différence. Ainsi année après année l’apprenti va chercher comment faire sonner différemment son instrument, et le maître cherchera comment éveiller chez l’autre la sensation qu’il a à l’intérieur de lui-même. C’est pourquoi certains utilisent des mots évocateurs, ils parlent de jouer « au fond » ou de « malaxer » le clavier, ce qui objectivement ne veut rien dire du tout ! Toutes ces images font appel à nos ressources intérieures, pour retranscrire sur du bois et des cordes, une sensation interne et que cette sensation soit, en plus, partagée par l’auditeur. C’est là où nous touchons du doigt la fusion de sensibilité qui nous permet de sentir ce qui se passe dans l’autre, c’est une transmission de sensibilité à sensibilité. Comme un Zanshin ne sera réussi que si les deux personnes le sentent.
Alors au-delà de ce que nous savons objectivement sur ce que veut dire « Zanshin », je trouve intéressant de chercher en nous à quelles expériences nous pouvons rapporter ce principe. Comment le rendre concret pour nous.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

L’esprit de l’ordinaire

Durant les années où j’ai exercé comme musicienne j’ai été parfois dans un état que j’apparente à Zanshin. Quand je jouais avec d’autres musiciens et chanteurs il me fallait être à la fois totalement disponible pour ce qui se passait à l’extérieur, l’autre musicien, et à la fois concentrée sur mes propres gestes pour jouer ma partie de piano. Les aléas du concert live font que je ne pouvais pas compter sur le fait que tout allait se passer comme prévu. Ce n’est jamais le cas, on a beau être très préparé, la scène est une expérience unique. La préparation sert à réduire au maximum l’imprévu mais absolument pas à l’éliminer. Il faut alors réagir instantanément, coller au plus près pour que l’harmonie se continue. Être à la fois hyper-vigilant, et en même temps garder une concentration vague, car dès que je me fixais sur une seule chose, je perdais l’ensemble. Cette phrase de Musashi résume pour moi parfaitement cet état :
« Dans la vie quotidienne aussi bien qu’en stratégie, il faut avoir l’esprit ample et le garder bien droit, pas trop tendu et nullement détendu »(1).

Musashi disait aussi que l’esprit ordinaire doit être celui du combat, l’esprit du combat doit être l’esprit de l’ordinaire(2). Pourtant on ne peut être tout le temps sur ses gardes, c’est donc que l’esprit du combat ne signifie pas être « sur ses gardes » cela signifie autre chose… On peut aussi se douter que cet état d’esprit est bien loin de l’apathie qu’on rencontre bien souvent aujourd’hui. La traduction de zanshin par « esprit qui demeure » nous donne peut être une piste, plus que l’idée un peu réductrice de « vigilance ».

Même si aujourd’hui rares sont ceux d’entre nous qui rencontrent le « combat réel » nous sommes tous confrontés aux multiples petits « combats ordinaires » dans nos existences. Et parfois là aussi on peut voir surgir « zanshin ». Pour moi cela a été le cas lors d’expériences désagréables que j’ai faites. Je me souviens de la fois où, coincée dans un festival de plusieurs jours, dans un petit village, toutes les filles participantes étaient gênées et inquiètes car le responsable du stage, professeur et violoniste reconnu, posait ses mains sur elles de façon inopportune. J’avais alors vingt-et-un an et entre les cours et les répétitions, les filles, entre elles, parlaient de ces moments très gênants et les redoutaient. Lors d’un repas en commun, le professeur commença à remonter la tablée, passant derrière chacune pour donner les horaires de répétition de la journée. Je le voyais approcher, distribuant caresses dans les cheveux ou sur les épaules, petites blagues équivoques etc, et je voyais avec consternation les têtes des filles qui se baissaient et attendaient l’inévitable à son passage, ou riaient d’un rire crispé. Il m’était inconcevable de ne rien faire, je l’ai donc regardé venir sans savoir ce que j’allais faire, et avant qu’il ne passe derrière moi je me suis tournée vers lui et je l’ai regardé droit dans les yeux en lui parlant du planning. Je sais qu’à ce moment mon regard disait « Non ». Il s’est arrêté et ne m’a pas touchée. Durant tout le festival je suis resté présente, sans ouverture. Il ne m’a jamais touchée.

Cela ne m’est pas arrivé qu’avec un seul, plusieurs enseignants et autres garçons alcoolisés ont compris qu’on ne m’approchait pas. Pourtant qu’aurais-je fait ? Je ne sais pas. Dans toutes ces petites situations qui me sont arrivées ce qui m’a toujours frappé c’est que tout était très prévisible et qu’il était finalement relativement simple de les tenir en échec, il « suffisait » d’être là et d’écouter cette sensation de danger qui nous touche avant tout événement. Bien sûr les choses auraient été différentes en cas d’agression plus grave, c’est un autre sujet, mais nous rencontrons aussi beaucoup de ces « petites » agressions qui, si on les subit, incapable de réagir, nous marquent dans notre cœur et dans nos corps.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

Être influencé

Le travail de l’Aïkido depuis mon enfance, comme voie d’harmonisation avec l’autre m’ont aidée, j’en suis sûre, à traverser ces moments difficiles, comme cela m’a aidée à travailler en symbiose avec d’autres musiciens. Car notre façon d’interagir avec les autres, que ce soit en négatif ou en positif, est déterminé par notre attitude intérieure. Le fait de ne pas lutter contre l’influence de l’autre, qu’il soit musicien ou attaquant est déterminant. De comprendre pour deux.
Chinen Kenyū Senseï l’exprime avec ces mots : « La technique est uke [recevoir], l’esprit est attaque. […] Quand on a maîtrisé le principe d’uke, il n’y a plus d’attaque ou de défense. Uke est au-delà de cette dualité, et cela a un impact profond sur notre être. […] Quand on a l’aisance de faire face à n’importe quelle attaque, on développe une assurance qui nous permet de tout accueillir, de faire face à tout. »(3)

Dans notre vie bien souvent pour nous défendre nous refusons d’être influencé par l’autre, mais alors nous fermons de fait le seul canal qui nous permet de sentir et d’agir en fonction de ce que fait l’autre : notre sensibilité. C’est elle qui nous permet de sentir l’autre. Ne pas refuser l’autre, accepter son influence ne veut pas dire y être soumis. Absolument pas. Abolir la différence entre soi et l’autre et ainsi permettre la fusion, s’il bouge, je bouge, car nous ne faisons plus qu’un. Il n’y a plus d’action/réponse. Il y a Un. Au fond c’est la même chose que ce soit pour sentir ce dont a besoin un bébé qui ne peut pas encore s’exprimer, pour sentir les mauvaises intentions d’une personne ou pour sentir quand le chanteur va démarrer.
Tsuda Senseï écrivit : « Même si on comprend et accepte l’aïkido comme la voie de la communion avec l’Univers, ce sera sur le plan purement spirituel. Sitôt aux prises avec des difficultés réelles, l’esprit cède la place à l’agressivité mesquine. »(4)

Tout en étant peut-être très loin des capacités de ces maîtres, nous pouvons pratiquer dans cette direction et cela peut être utile pour nos vies. Pour travailler dans l’esprit de communion le premier pas est un lâcher-prise. Si on a la tête encombrée de peurs, de croyances, si nous sommes embrouillés alors on n’arrive plus à laisser surgir du fond de nous-mêmes l’action juste, cette action juste que les chinois appellent Wuwei – Non-Agir. On cherche la sortie en tout sens, on cherche à se défendre, on refuse l’autre pour lui échapper mais on se cogne au mur. Fukuoka Sensei disait à propos de la recherche théorique d’une nutrition juste : « Si vous espérez trouver un monde lumineux à l’autre bout du tunnel, l’obscurité du tunnel durera d’autant plus longtemps. Si l’on ne cherche plus à manger ce qui est agréable au goût, on peut goûter la vraie saveur de tout ce que l’on mange »(5).

Zanshin, esprit qui demeure, c’est aussi une perception fine de la réalité qui rejoint le principe de yomi. Nous pensons tous voir la réalité, mais en fait bien souvent ce que nous voyons c’est notre interprétation de ce qui nous entoure. Soit trop naïfs nous manquons de vigilance, soit trop abîmés, traumatisés, nous finissons hyper-méfiants. Nous devenons alors agressifs. Mais que les piques défensives de notre armure personnelle soit tournées vers nous-mêmes ou vers les autres, le résultat sera la blessure et la souffrance. Et cela nous empêche aussi de vivre. Avec un art comme l’aïkido ou les koryu anciennes, en nous mettant en situation, en nous permettant de dépasser nos peurs, cela peut nous aider à redécouvrir que nous ne sommes pas si faibles.

Alors nous découvrirons une autre façon de s’adapter à la réalité qui ne veut plus dire être écrasé par elle. C’est quelque chose qui se retrouve dans d’autres arts, je trouve quelque chose de zanshin dans cette phrase de Rikyû, maître de chanoyu(6) du 16e siècle, qui répondit un jour à son disciple :
« Fais un délicieux bol de thé ; dispose le charbon de bois de façon à chauffer l’eau ; arrange les fleurs comme elles sont dans les champs ; en été, évoque la fraîcheur, en hiver, la chaleur ; devance en chaque chose le temps ; prépare-toi à la pluie. »(7)

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« Zanshin, l’esprit de l’ordinaire  » un article de Manon Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°27) en janvier 2020.

Notes

1. Kenji Tokitsu Miyamoto Musashi, Rouleau de l’eau, p.53, Édition Désiris 1998
2. Kenji Tokitsu Miyamoto Musashi, Rouleau de l’eau, p.53, Édition Désiris 1998
3. Magazine Yashima numéro 4 mai 2019 Chinen Kenyū, au cœur des traditions d’Okinawa p.26
4. Itsuo Tsuda La Science du Particulier p.145 Édition Le Courrier du Livre
5. Masanobu Fukuoka La révolution d’un brin de paille p.150 Trédaniel Éditeur 1978
6. Chanoyu improprement traduit par cérémonie du thé, littéralement « Eau chaude du thé »
7. Soshitsu Sen, Vie du Thé, esprit du Thé, p.41 Édition Seuil 2013

Mobilité et conscience corporelle

Par Régis Soavi

Une des grandes forces de l’Aïkido réside dans sa très grande mobilité et ses mouvements de rotations. Les spirales qui en découlent entraînent une combinaison de forces centripètes avec son corrélat, la force dite centrifuge, créant une forme invisible, puisque sans cesse en déploiement : la sphère.

Les techniques qui utilisent une attaque par l’arrière nous offrent la meilleure visualisation de cette sphère. La rotation des planètes qui tournent à la fois sur elles-mêmes et dans le même temps autour d’une étoile nous donne elle aussi un bon exemple de ce que se mouvoir autour d’un centre veut dire. Quant aux météorites qui gravitent non loin, elles rebondissent sur l’atmosphère, ou aspirées par le centre de la planète, s’y écrasent alors que la plupart des comètes elles, s’en éloignent.

Entrer dans la sphère

Quand il y a rotation autour de plusieurs axes parfois mêlés, il devient difficile de savoir où sont les centres, où sont les périphéries, le devant et le derrière. L’un et l’autre peuvent se présenter tour à tour, ils peuvent même s’inverser. Ils deviennent interchangeables, que ce soit dans le cas de Tori comme de Uke, c’est pourquoi l’Aïkido présente de grands avantages sur le terrain des attaques par l’arrière. Quelle que soit la taille ou la grosseur du centre, c’est sa densité qui fait la différence.
O Senseï Morihei Ueshiba bien que de petite taille était capable de projeter un assaillant à grande distance grâce au déploiement de cette force centripète qui se transformait en force centrifuge puis en spirale et même en sphère qui roulait plus loin sur les tatamis. Comment créer cette sphère ayant un centre si dense qu’il devient possible de réaliser des projections de cette nature ? Les saisies par l’arrière nous en donnent l’opportunité. Techniquement elles commencent souvent par une attaque de type Shomen uchi ou Yokomen uchi qui se transforme en saisie d’un ou de deux poignets par l’arrière. C’est le déplacement de Tori qui provoque la mise en danger de Uke et par là même cette quasi-obligation, ou en tout cas cette opportunité, d’immobiliser Tori. Bien que pour les besoins de l’enseignement, il soit au début pédagogiquement nécessaire d’admettre que le partenaire saisisse la main tendue par Tori, cela deviendrait incompréhensible après quelques années de pratique. Je pense que l’on peut même dire que ce serait contre-productif si on est réellement intéressé par notre art. Les saisies directes des deux poignets ensemble par l’arrière sont difficile pour Uke qui préférera dans beaucoup de cas saisir les manches des keikogi. Si le corps est bien centré il est plutôt facile de sortir de cette difficulté seulement en restant concentré sur le Hara et en bougeant le Koshi. Les techniques pertinentes découlerons tout naturellement de la posture des deux partenaires, de leurs respirations respectives, de leur capacité à saisir l’opportunité ou le moment, ainsi que de la détermination que chacun d’entre eux mettra. Bien souvent si Tori suit son instinct réel et non supposé, s’il ne cherche pas une technique ou une clé mais agit avec spontanéité, souplesse et vigilance, il se débarrassera avec facilité de l’emprise de Uke. Du point de vue pédagogique il y a aussi un grand intérêt car les saisies arrières obligent les élèves à bouger de manière différente. En effet, beaucoup d’entre eux ont tendance à travailler en ligne, un peu comme en Karaté, à se tendre pour résister à la pression avec des Tai sabaki et des déplacements de plus en plus courts, la conséquence inévitable est que leurs techniques deviennent de plus en plus dures et, malgré tous leurs efforts, souvent inefficaces.

Régis Soavi ushiro waza la sphère

Imagination ou visualisation ?

Il y a une grande différence si la saisie a pour but une immobilisation « simple » ou une agression « pure et dure » avec les risques que l’on peut encourir. L’entraînement est un jeu de rôle où chacun est à sa place. Pour retrouver ou acquérir les capacités nécessaires au déploiement de notre force vitale il est indispensable de laisser la spontanéité agir grâce aux bases techniques que l’on a travaillées. La visualisation a cependant une place primordiale. La visualisation et l’imagination sont deux fonctionnements profondément différents. L’imagination est une production du cerveau et n’engage que lui, alors que la visualisation a son point de départ dans le Koshi, c’est une production de notre énergie vitale et elle engage tant l’esprit que tout le corps sans qu’il n’y ait l’ombre d’une séparation entre eux. Elle est un acte de concentration primordial et rejoint une sensibilité de type primaire qui surgit de l’involontaire. Elle permet à Uke de rendre les saisies ou les atemis plus concrets et donc à Tori de les ressentir comme suffisamment dangereux pour réagir, même s’ils sont contrôlés. L’imagination, elle, n’entraîne aucune action, tout au moins immédiate et ne peut être ressentie par Tori comme autre chose qu’une attitude ou une posture sans aucune force ni puissance, un mouvement imaginaire, un mouvement rêvé.

Travailler lentement

Pour un travail précis et une juste compréhension de la direction comme de la puissance des forces mises en mouvement, la lenteur me semble indispensable. On peut ainsi augmenter l’efficacité de la saisie sans risque pour le partenaire. Travailler lentement ne veut pas dire être lent mais plutôt travailler au ralenti. Il est important de ne pas se précipiter pour saisir un poignet ou une manche si en le faisant on se découvre, offrant ainsi au partenaire l’occasion de placer un atemi ou simplement de prendre le centre et par là même de nous déstabiliser. Lors d’une saisie en Ushiro katate dori kubi shime, il est très important de faire sentir que cette saisie peut se transformer en étranglement et est, déjà dans les faits, un étranglement (pour cela il suffit de presser sur la partie haute du sternum sans toucher au cou), mais surtout il faut avoir une posture de nature soignée, à la fois ferme, souple, et ne nous mettant pas en danger. C’est seulement grâce à cela que l’on peut comprendre ce que cette saisie a de dangereux. Si on va trop vite dès le début, quand on n’a pas encore la maîtrise de ces attaques, la saisie sera bâclée et la technique risque de se transformer en bagarre de chiffonniers.

la sphère

Si j’ai pas vu pas senti, je meurs (1)

Une des attaques les plus dangereuses que l’on peut avoir à subir est celle que pourrait faire un adversaire habile muni d’un couteau, dans un espace restreint, et qui plus est lorsqu’on a le dos tourné. Lors d’une rencontre amicale avec un combattant de MMA organisée par Karaté Bushido et à propos d’une attaque précisément dans le dos avec un tanto, Léo Tamaki formule cette sentence : « Si j’ai pas vu pas senti, je meurs ». On pourrait dire qu’elle passe inaperçue car elle est évoquée comme une évidence, et elle exprime une réalité incontestable. Elle touche du doigt l’essentiel, car si on ne peut pas voir de dos on peut sentir, pressentir. C’est justement pour cela que dans l’Aïkido comme dans tout art martial il est nécessaire de retrouver et développer la notion de Yomi (le fait de percevoir l’intention, qu’on peut aussi traduire par intuition). C’est indiscutablement un élément essentiel du développement de l’individu par la pratique. On raconte d’ailleurs une anecdote concernant un samouraï qui se retourne au dernier moment pour sauver sa vie en éliminant un ennemi qui l’attaquait alors qu’il avait le dos tourné. Au delà des histoires que nous ne pouvons vérifier par nous-mêmes, il est clair qu’aujourd’hui encore les notions de Yomi ou de Sakki (la volonté d’attaquer, le Ki destructeur) ont toujours droit de cité(2). Concernant surtout les attaques par l’arrière il est plus qu’essentiel de cultiver et d’entretenir notre sensibilité dans cette direction.
Quand la vie est en jeu des forces insoupçonnées peuvent surgir. Il est parfaitement impossible de s’entraîner à faire surgir ces forces, mais divers types d’entraînements dans les arts martiaux peuvent être considérés comme une préparation à l’imprévisible. Toutes les techniques en Aïkido, bien qu’elles ne portent pas ce nom, sont des Katas et leur but n’est pas d’apprendre à détruire un adversaire, un ennemi, mais de réveiller l’individu encore endormi en nous, pour permettre à toutes nos capacités d’être actives dès que l’on en a besoin. Cela ne veut pas dire qu’elles manquent d’efficacité, bien au contraire, car bien utilisées elles peuvent être plus que redoutables, mais il y a peu de chance qu’elles soient applicables à l’identique hors du contexte du dojo, car elles sont enseignées et pratiquées sans la contrainte d’un risque réel, comme par exemple une attaque dans la rue, et les conditions de leur application véritable ne sont pas réunies. Il suffit d’un petit rien pour que tout chancelle.

La peur

La peur, si on veut sortir d’une situation par le haut, est un élément déterminant qui peut changer toute la donne dans un sens comme dans l’autre. Si on est envahi par la crainte, ou si on n’a jamais été confronté à une situation critique, voire réellement dangereuse, il est extrêmement difficile de savoir comment on pourra réagir en cas d’agression. Lors des Randori que nous faisons à la fin de chaque séance dans notre École, et cela quel que soit le niveau, il y a toujours le risque des saisies ou des atemis par l’arrière. Il est donc donné une grande importance aux déplacements, mais encore plus à la sensation de danger qui peut se dégager du ou des Uke, et c’est grâce à cela que peut se développer un « quelque chose » qui sera l’amorce de ce que l’on pourrait appeler l’intuition. Il ne s’agit pas d’une mystique, d’une confiance dans une énergie céleste, mais plutôt d’une réalité que chacun d’entre nous connaît, souvent sans lui donner un nom, qui transcende le quotidien des personnes. Mais comme il s’agit d’une réalité que, a priori, nous ne maîtrisons pas, il est très difficile, et même impossible de compter dessus au risque de voir nos capacités s’évanouir au moment où on en aura le plus besoin. Développer nos capacités de perception au moyen de l’attention est donc un des buts de la pratique, mais ce qui est surtout indispensable, c’est que cela doit permettre qu’émergent des capacités intuitives réellement utilisables dans la vie quotidienne et a fortiori à l’impromptu ou dans les cas graves.

Action et perception

Les sciences cognitives ont ouvert un champ d’étude qui nous permet de comprendre de nombreux aspects de l’être humain, tant du point de vue de la pensée que de l’action. Elle permettent aux pratiquants d’arts martiaux que nous sommes de mettre des noms, d’éclaircir un enseignement qui pourrait paraître obscurantiste. Nous pouvons redonner ses lettres de noblesses à ce que nos maîtres nous ont enseigné lorsque cet enseignement est décrié comme étant une vision mystique du monde. Notamment en ce qui concerne nos perceptions lorsqu’elles sont considérées comme « extra-sensorielles » alors qu’elles ne sont que le fruit du travail et de l’entraînement quotidien d’un art comme l’Aïkido.
Aujourd’hui des chercheurs redéfinissent la perception ainsi : « La perception est une forme d’action. Elle n’est pas quelque chose qui nous arrive ou qui se produit en nous. Elle est quelque chose que nous faisons. » « Notre perception s’exprime dans le langage des potentialités motrices »(3).
C’est à ce sujet que le philosophe M. B. Crawford(4) a écrit : « Notre perception de ces potentialités ne dépend pas seulement de notre situation environnementale, mais aussi de la gamme de compétences pratiques que nous possédons. Face à quelqu’un qui lui cherche querelle dans un bar, un expert en arts martiaux perçoit la position de l’individu en question et la distance qui l’en sépare comme permettant si nécessaire de porter certain coups et en excluant d’autres. C’est la pratique et l’habitude qui lui permettent de voir l’agresseur potentiel sous cet angle. De même, il percevra sans doute le mobilier environnant et les objets à portée de main comme des affordances(5) accessibles en situation de combat. Autrement dit, il voit des choses qui échappent totalement à un quidam »

Ne rien négliger

Dans la pratique de l’Aïkido il n’y a rien d’inutile. Cependant si on néglige l’aspect perception ou le travail de la sensibilité (ce que l’on confond souvent avec la sensiblerie) au profit de la technique, on risque de passer à coté d’un grand pan de la pratique. L’inverse est vrai, bien sûr, mais l’un comme l’autre étant indispensable, il est malgré tout possible pour chacun de ne pas s’en tenir à ce que l’on connaît et d’accepter d’aller vers ce que l’on ne connaît pas, ce qui est à découvrir, ce qui nous paraît parfois mystérieux voire impossible.

Itsuo Tsuda et Régis Soavi 1980

Tsuda Itsuo Senseï

Un des exercices que nous faisait faire mon maître Tsuda Senseï, consistait en une projection de notre partenaire à partir de la position seiza. Cela nous paraissait extrêmement simple au début, tout au moins théoriquement, mais quand il s’agissait de le réaliser cela devenait un peu plus compliqué. Tori est assis immobile, derrière lui, Uke a saisi le keikogi au niveau des épaules. Il s’agit alors très simplement de s’incliner comme si on saluait, sans forcer, sans tension, un salut tout simple qui, produisant un vide, aspire le partenaire : celui-ci, pourtant solidement ancré sur les tatamis, et malgré le fait qu’il y met toute sa force, n’arrive pas à résister et chute en avant. De façon très logique dès qu’il y a une résistance on se tend, on contracte tout le corps, on s’énerve, on accuse le partenaire de ne pas jouer le jeu. J’ai pourtant vu de nombreuses fois Tsuda Senseï nous en faire la démonstration avec le sourire. J’ai tenté de le tester sur cette technique, rien à faire, il s’inclinait de manière inexorable avec la plus grande des simplicités. Son secret : la visualisation. Il nous disait si souvent quand nous pataugions dans les difficultés « Cessez de penser en termes d’adversité », puis il nous en faisait la démonstration, faisant chuter un élève en désignant du doigt un endroit choisi par lui et prononçant cette phrase magique : « Je suis déjà là », exprimant ainsi la réalisation concrète de sa visualisation.

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« Mobilité et conscience corporelle » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°28) en avril 2020

Notes :

1) Léo Tamaki dans Karaté Bushido Officiel. (13 décembre 2019) GregMMA et Aikido [Vidéo] https://www.youtube.com/watch?v=KoH4qjWKTfM&feature=emb_title
2) Yashima N°4 Mai 2019
3) Ava Noé, Action in Perception, MIT Press, Boston 2004, p. 1 et p. 106
4) Matthew B. Crawford, Contact, Édition La découverte 2019, p. 80
5) Intuitivités, potentialités.

Crédits Photos :
Paul Bernas, Didier Balick

Senpai-kohai : la hiérarchie de l’ombre

L’École Itsuo Tsuda est une école sans grade, où l’on peut redécouvrir la liberté de s’exprimer, d’intervenir, de réagir entre personnes, sans besoin d’en référer à nos « niveaux » respectifs pour déterminer qui a droit de parole sur qui. Néanmoins notre école n’est pas dépourvue d’une forme de hiérarchie – implicite, mouvante, vivante –, qu’il appartient à chacun de sentir et d’apprécier. Une recherche faisant partie intégrante de notre pratique. Dans un article publié en novembre 2019 sur son blog, Ellis Amdur, pratiquant et chercheur reconnu en arts martiaux japonais traditionnels1, nous conte au travers de la relation senpai2kōhai3 dans les koryū4 une histoire de cette hiérarchie de l’ombre.

Nous remercions Ellis Amdur de nous avoir permis de partager et de traduire cet article. [Traduction de Marc S.]

Il y a plusieurs dizaines d’années, mes amis Phil & Nobuko Relnick, haut gradés de la Shintō Musō-ryū5 et de la Tenshin Shōden Katori Shintō-ryū6, étaient en voyage au Portugal. Ils rendirent visite à une école de jogo do pau7. Voulant témoigner du respect qui était dû à l’école à laquelle ils rendaient visite, Phil et Nobuko demandèrent comme il se doit à la japonaise : « Qui est votre instructeur ? ». Perplexes, les plus anciens se consultèrent entre eux avant de désigner quelqu’un du doigt et de dire : « Sans doute lui. C’est le plus vieux. ».

Les arts martiaux implantés dans une localité, fût-elle un village, une bande de chasseurs-cueilleurs ou un faction dans une ville, n’avaient souvent pas de grades, dans le sens où nous l’imaginons. À la place, les gens les plus compétents (quel que soit leur âge) étaient chéris et respectés pour leur utilité tandis que les anciens étaient respectés pour leur connaissance, leur histoire et leur autorité en tant qu’anciens. C’était certainement le cas au Japon. Pendant des milliers d’années, les villages et les chasseurs-cueilleurs se sont protégés, s’organisant autour de systèmes hiérarchiques qui préservaient intact le reste de leur société. Les compétences et le courage conféraient les éloges, tandis que les années et l’expérience conféraient l’autorité. Même après que le gouvernement central de Yamato s’unifia en mettant sur un pied une force armée de conscription, il y avait dans les régions frontalières des bandes de guerriers qui finirent par devenir les bushi. Ils avaient des chefs, pour sûr, mais au sein de leurs bandes, l’ancienneté (que ce soit l’âge ou le moment d’arrivée dans le groupe) avait un poids considérable. Ceci s’applique encore de nos jours aux arts martiaux japonais. Les senpai ont de l’autorité simplement parce qu’ils étaient là les premiers.

Il me serait facile de m’étaler en longueur sur les problèmes pouvant émerger d’un tel système : les abus dans les lycées japonais ainsi que dans les clubs et fraternités à l’université sont légions, et le niveau terrifiant d’atrocités commises par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale, où certaines régions de la Chine furent transformées en des camps d’Auschwitz à ciel ouvert, fut en grande partie alimenté par l’impossibilité, l’inconcevabilité de braver les exigences de ses supérieurs. Mais remettons ces discussions à plus tard. Il est aisé de se concentrer sur le pire, particulièrement quand on parle de culture martiale où la violence est concernée en tout premier lieu. Or on peut trouver au sein de la même culture martiale certains des meilleurs aspects de l’humanité, ces derniers émergeant aussi – pour une part – d’un système hiérarchique naturel fonctionnant à l’ancienneté.

Abordons plus spécifiquement le rôle de l’ancienneté au sein du koryū bujustu8. On peut être plus ancien à deux abords : le plus évident est d’être le premier à avoir rejoint le ryūha9 ; le second est d’être le premier à avoir rejoint un certain dōjō, car les dōjōs, dirigés par divers shihan10, peuvent avoir des cultures et des hiérarchies différentes au sein desquelles un invité provenant d’un autre dōjō – un  »semi-étranger » – doit trouver sa place. Un parfait exemple de cette complexité est fourni par l’un de mes anciens élèves, G. M., qui a commencé à pratiquer la Toda-ha Bukō-ryū11 au Dojo Hokusei d’Athènes. Il partit au Japon, et quand cela s’avéra être pour du long terme, il rejoignit officiellement le Dojo Nakano de Kent Sorensen Sensei, sōke-dairi12 de l’école, devenant ainsi son élève. En termes d’années de pratique dans la Toda-ha Bukō-ryū, je dirais qu’il était quelque part entre les membres moyens et confirmés du Dojo Nakano, mais d’un autre côté il était le plus récent au moment de son arrivée. Il a dû donc trouver sa juste place.

La situation est d’autant plus complexe qu’interviennent aussi les diplômes reçus : shoden, chūden, okuden, ou mokuroku, menkyō, inka, pour rappeler deux « séries » de grades. Comment alors « calibrer » son ancienneté au vu de ces différentes facettes qui se recoupent et entrent légèrement en conflit les unes avec les autres ? À l’aide de Kan (勘), l’« intuition », qui se fonde sur un savoir culturel, en observant la façon dont la personne à la tête du dōjō traite chaque individu et comment la personne concernée s’intègre dans la culture du dōjō. Et, si cela ne fonctionne pas, les plus ancien (et, rarement, le shihan) aident le nouveau venu à « re-calibrer » afin de s’intégrer convenablement.

Une question pourrait se poser : l’école ne devrait-elle avoir un livre de règles, un manuel pour savoir comment se comporter, qui serait remis à l’étudiant lors de son arrivée ? Eh bien, cela peut arriver, mais seules les grandes lignes sont alors esquissées. Dans beaucoup d’écoles, on fait un kishōmon (serment par le sang) qui donne accès à quelques conditions générales pour pouvoir entrer. (Voir le livre Old School13 pour une analyse au peigne fin de tels serments.) Le kishōmon ne donne toutefois que quelques conditions, tandis que nous sommes en train de parler d’un vaste complexe de valeurs et de comportements, somme totale de la culture martiale archaïque japonaise. Notez cette expression : « culture martiale ». Pour véritablement survivre lors de rencontres à haut risque, il faut développer et raffiner à l’extrême une sensibilité aux autres, à nos alliés comme à nos ennemis. Développer son intuition kan est essentiel. Mais comment développer notre capacité à sentir le niveau de confiance de nos proches, ou encore l’intention d’un de nos adversaires, si ce n’est en l’incorporant dans notre pratique ? Être sur le qui-vive, craindre d’offenser gravement son enseignant ou les anciens de son dōjō, tout cela requiert que l’on développe une sensibilité aigüe au moment présent. Paradoxalement, les élèves qui y parviennent apprennent à se détendre tout en étant sur le qui-vive, quelque chose auquel je me réfère ailleurs comme « l’étiquette de la meute ». Un ensemble de règles, apprises par cœur, tout d’abord seront appliquées de manière artificielle, et d’autre part priveront l’élève de l’opportunité de développer ce qui compte vraiment – reigi (attitude convenable) est en fin de compte la voie royale vers kan.

Quelles sont, pour rentrer plus en détail, les responsabilités des anciens (senpai) ? D’un point de vue général, l’ancien est responsable du maintien de la culture de l’école, et se prononce au nom de ce qu’il croit être les souhaits de l’enseignant. Une façon simple d’envisager le rôle de l’ancien est de penser à une sœur ou un frère aîné. Même si le petit frère a bien mieux réussi dans la vie, dans son travail, etc., les paroles du grand frère compteront toujours.

Donnons quelques exemples :

  • Un élève plus récent a une mauvaise hygiène – son keikogi sent mauvais, son haleine est horrible, ou bien les vêtements qu’il porte pour pratiquer sont sales ou mis n’importe comment. Le shihan de l’école ne devrait JAMAIS être mis dans l’obligation de dire à l’élève de se nettoyer. Les anciens du dōjō parlent à cette personne, lui disent de s’occuper du problème – avec tact et politesse. Si elle continue, ils deviennent fermes. Enfin, si le problème venait à perdurer, il est concevable qu’ils lui disent de ne pas revenir avant d’avoir réglé le problème.
  • Une personne commence à rentrer dans des discussions ou bien à apprendre aux autres, devant l’instructeur, sans être autorisée par l’enseignant à tenir ce rôle. Même en étant moins gradé que la personne bavarde, un ancien peut et devrait se plaindre auprès de l’autre, rappelant qu’il vient au dōjō pour étudier auprès du shihan et lui disant « Comme tu causes, là, tu nous prives de l’enseignement de Sensei en prenant toute la place.  ».
  • Un jeune élève plein de vitalité pratique trop vigoureusement – voire dangereusement – avec d’autres élèves. Il est de la responsabilité des anciens de l’informer qu’il doit se calmer et prendre la mesure de son comportement. Idéalement, l’ancien peut si besoin contrôler physiquement la personne vigoureuse mais, même si cela n’est pas possible, l’ancien doit quand même intervenir pour remettre les choses dans l’ordre. Et uniquement en cas d’échec de la part d’un ou plusieurs anciens pourrait-on alors faire appel au shihan.

Quelles sont les responsabilités de l’élève moins avancé (kōhai) ? En tant que « petit frère », sa responsabilité est d’écouter ses grands frères & sœurs pour avoir des repères quant à la culture du dōjō et à l’attitude convenable à avoir, aussi bien pendant la pratique que dans les interactions sociales hors du dōjō. Une objection pourrait pourtant être levée, vu ma brève allusion plus haut aux abus potentiels du système senpai-kōhai. A-t-on encore besoin de ce système ? Absolument. C’est à travers lui qu’a été préservé le koryū bujustsu au fil des générations. Sans lui, nous aurions changé d’une façon qui menacerait le futur d’une tradition martiale telle qu’une authentique koryū.

Toutefois, il n’est pas inconcevable qu’un tel système se corrompe. Nous, les Japonais comme les non-Japonais, sommes aussi des êtres humains autonomes du 21e siècle et ne devrions jamais accepter quoi que ce soit d’abusif ou d’immoral au prétexte de suivre ce système archaïque. Si cela devrait arriver, il incombe au kōhai (ou senpai) de faire face et protester, idéalement en le faisant d’abord auprès de ses ancien.nes proches : et de le faire avec force et dignité. En espérant qu’une telle objection change quelque chose qui était toxique dans la culture du dōjō. Seulement en cas d’échec le shihan devrait-il rentrer en jeu (voire, dans certains cas, être informé du problème – idéalement le shihan n’aurait peut-être même pas entendu parler de l’incident). Si vous échouez à ce niveau, vous voici à un carrefour : peut-être resterez-vous, en acceptant la situation (et parfois vous rendrez-vous compte que ce que vous trouviez répréhensible il y fut un temps est quelque chose que vous voyez différemment au fil des années) ; peut-être ne le supporterez-vous pas et devrez-vous partir (ou être renvoyé). Soit. Dans un cas aussi extrême et hypothétique, vous perdriez certes votre appartenance à un groupe, mais conserveriez votre intégrité. Cela dit, ce scénario catastrophe décrit la pire des situations et n’a quasiment jamais lieu dans quelque école que ce soit.

Si l’on veut bien laisser de côté ce cas extrême et revenir à ce que nous vivons au quotidien, un ryūha est comme une famille : nos aînés nous guident du mieux qu’ils peuvent tandis que nos cadets se donnent à fond pour nous dépasser, tout en nous témoignant du respect.

Ellis Amdur

Notes :

1. Ses travaux écrits peuvent être consultés sur la page https://edgeworkbooks.com
2. Litt. avantcompagnon : aîné (comme dans sensei, litt. avant-naître : maître)
3. Litt. après-compagnon : cadet
4. Litt. ancienne-tradition : école ancienne traditionnelle
5. Une koryū de jōdō (voie du ) dont une des branches actuelles est dirigée par Pascal Krieger Sensei
6. Une des plus anciennes koryūs japonaises (remontant au XVe siècle) dont le shihan actuel est Risuke Otake Sensei
7. Litt. jeu de bâton : art martial portugais se pratiquant avec un bâton
8. Tradition martiale des koryū
9. Synonyme de ryū
10. Pratiquant enseignant modèle
11. Une koryū remontant au XVIe siècle dont Ellis Amdur, feu Pierre Simon et Claire Seika sont shihan
12. Instructeur principal remplaçant
13. Ellis Amdur, Old School: Essays on Japanese Martial Traditions, fév. 2015

Créer les conditions

J’écrivais récemment dans un article pour le magazine Dragon Hors-série Aïkido que « Le Dojo lui-même est un lieu hors du temps social, hors de l’époque, indifférent à la localisation géographique ». Aujourd’hui où tous les dojos de notre École, comme ceux d’une bonne partie du monde, sont fermés, nous nous retrouvons sans ces espaces.

Nous pouvons pratiquer à la maison mais ce n’est pas toujours facile car tout nous rattrape quand nous essayons de pratiquer chez nous : le temps social, l’époque, notre lieu géographique. Nous nous retrouvons entourés de nos meubles, à côté du téléphone, pas loin des enfants ou du chien, dans l’espace réduit d’un appartement parisien ou dans une vaste étendue à la campagne. Nous nous y sentons peut-être trop à l’étroit ou au contraire perdus dans trop d’espace vide. Tout nous rappelle notre quotidien, et il peut devenir très difficile de s’abstraire alors de ce contexte qui nous entoure. C’est bien pour cela que l’existence des dojos est si importante surtout dans nos premières années de pratique.

Parfois les pratiquants ont aménagé chez eux un espace pour pratiquer. Mettre une calligraphie, quelques tatamis, peut nous aider à nous mettre dans l’ambiance, à couper avec notre environnement quotidien. Pour certains ce sera juste un tapis, pour d’autres un ou deux tatamis dans le salon, dégagés des jouets éparpillés des enfants pour l’occasion. D’autres encore aménageront un grenier ou un coin dans la chambre. La seule chose qui importe, ce n’est pas le respect d’une idée ou une imitation de « mini-dojo », mais la possibilité pour nous de manifester un espace et un temps pour notre pratique.

Habituellement cela sert aux pratiquants quand ils ne peuvent pas aller au dojo pour diverses raisons. Ils y pratiquent le mouvement individuel (Katsugen Undo), la pratique respiratoire de l’Aïkido ou quelques kata d’armes. Tout dépend des personnes, des besoins et des moments.

Bien entendu, à terme, il est possible de faire abstraction du contexte quel qu’il soit. Si notre capacité de concentration le permet, il est possible de pratiquer au milieu du bruit, à côté d’un enfant qui joue aux Légo, ou autre. L’histoire humaine est riche d’exemples de personnes ayant traversé de grandes épreuves tout en maintenant leur art, leurs pratiques. La calligraphe Li Guoxiang, par exemple, pratiqua durant dix ans la calligraphie en traçant avec de l’eau sur des pierres car rien d’autre ne lui était accessible pour pratiquer son art(1). Maître Gu Meisheng raconte également avoir découvert la liberté intérieure sans limite dans les geôles chinoises durant la Révolution culturelle.

Pour autant je crois qu’ils ont apprécié d’avoir de l’encre, un pinceau et la liberté quand cela fut possible !

Toute proportion gardée, nous retrouverons avec plaisir le calme et l’ambiance concentrée des dojos dès que possible. En cette période de confinement où il devient plus critique pour chacun de maintenir une pratique quotidienne, ou du moins régulière, si vous en avez besoin n’hésitez pas à dégager un espace, même minimum, pour vous recentrer, pour prendre ce temps de pratique.

Sur la page Facebook de l’École Itsuo Tsuda, plusieurs membres ont partagé leurs espaces de pratiques, un aperçu à la fin de l’article  ⇓ ⇓⇓

Afin de nourrir notre démarche, nous créons également une chaîne de podcast audio où nous partagerons des lectures à haute voix de chapitres issus des livres de Itsuo Tsuda. Cela pourra vous accompagner dans la voiture, dans le métro, en faisant la cuisine ou le ménage… Une autre façon de découvrir, redécouvrir ces œuvres. Rdv sur la chaîne Soundcloud ou sur Youtube. Le premier enregistrement est ici :

Manon Soavi

Les pratiquants partagent leurs home-dojo

 

 

Manon Soavi

  1. Fabienne Verdier Passagère du silence p.284 Albin Michel

La force vitale

Par Régis Soavi

Pourquoi parler de la force vitale alors que le sujet semble démodé (il est aujourd’hui considéré comme une sorte de résidu idéologique des années soixante), ou reste apparemment le domaine privilégié d’une petite quantité de personnes à la recherche d’effets mystérieux ?

Si la force physique reste pour de nombreuses raisons et dans de nombreux cas un domaine important, elle n’est pas un état permanent et inaltérable. Il existe quantité de facteurs que nous devons prendre en considération : l’âge de l’individu, son état de santé, son mental, sa situation sociale, sa conception du monde, etc. Il en va de même avec la force dite mentale, ou plus communément parlant, la force de caractère.

Le spectaculaire

Avoir un corps de dieu ou de déesse a toujours fait rêver la jeunesse, il est clair que l’état du corps est censé être reflété par son apparence. La silhouette d’une personne était un des moyens pour juger de son état de santé, de sa force, de sa puissance. Les statues de la Grèce ou de la Rome antique servaient d’exemple. L’accent était mis sur l’esthétique des formes et des proportions. Il en va de même aujourd’hui, mais les modèles ont changé car ils appartiennent surtout aux milieux branchés de la « people society » : acteurs, sportifs de haut niveau, mannequins, etc. Les images que l’on nous en propose, même quand elles n’ont pas été retouchées, nous font miroiter un monde complètement irréel de jeunes gens innocents, pétillants de santé, sautillant, et réalisant des « exploits » avec la plus grande facilité. « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » (1) Dans ce monde en trompe-l’œil comment ne pas passer pour un trouble-fête lorsqu’on présente d’autres valeurs que celles qui sont actées par la publicité au service de l’Économie et de la volonté de puissance de quelques uns, tout cela au détriment de la majorité des individus ?

Tsuda Itsuo montrant les points du ventre pendant une conférence.
Tsuda Itsuo montrant les points du ventre pendant une conférence.

Un problème de société

La société de 2019 n’est pas la société du vingtième siècle et encore moins celle du dix-neuvième. À l’époque la force physique avait un coté naturel, oserai-je dire primitif, il n’en est plus de même aujourd’hui. Si, par exemple, en Occident les avancées de la médecine ont pu sauver des personnes et permettre un allongement de la durée de vie, elles ont, par contre-coup, rendu beaucoup de gens dépendants aux traitements et aux médicaments, créant par là même une société d’assistés dont la force vitale semble s’être cruellement affaiblie. Les laboratoires pharmaceutiques ne se gênent pas pour produire à profusion de plus en plus de substances, de nouvelles molécules, censées rendre la vie plus facile. Un des exemples qui fit scandale récemment est celui des drogués sur ordonnance. Les antidouleurs à base d’opiacés, par l’accoutumance qu’ils engendrent, ont déjà fait non seulement deux millions de personnes dépendantes de ces substances, mais aussi des centaines de milliers de drogués qui ne savent plus comment se procurer leur dose et même, dramatiquement, plus de quarante-huit mille morts au États-Unis en 2017. (2)
La médecine du sport dans certains pays, et cela depuis des dizaines d’années, n’hésite pas elle aussi à droguer les athlètes pour permettre à leur pays de remporter une course, un concours, ou une médaille aux Jeux olympiques.
Les records sont continuellement dépassés dans le domaine du sport, ainsi que partout où la compétition fait rage, mais il semble difficile de gagner, ni même seulement d’être sélectionné sans avoir des spécialistes du corps et de la médecine dans son staff technique.
La seule force physique naturelle ne suffit plus, il faut plus que cela aujourd’hui, beaucoup plus. On propose des compléments alimentaires, des cocktails de substances sans cesse plus sophistiqués pour dépasser les limites humaines naturelles et même parfois tout simplement pour être toujours en forme ou tout au moins le paraître, et quand les conséquences des traitements ou plutôt du mauvais traitement du corps surviennent il est déjà trop tard pour rebrousser chemin.

L’Écologie humaine

La prise de conscience de l’état de la planète par une partie de la nouvelle génération pourrait être le déclencheur d’une prise de conscience plus globale. La nécessité absolue de revoir non seulement la production de produits de consommation, mais également les schémas de cette même production si cette nécessité est poussée un peu plus loin, devrait amener la société à la compréhension de ce besoin impératif de changer d’orientation.
Si la technologie a des cotés pratiques, devons-nous renoncer à penser par nous-mêmes et suivre les traces pré-imprimées par les logiciels, les algorithmes, ou les moteurs de recherche ? La médecine occidentale, qui est un art et non une science, a fait de gros progrès du point de vue de la compréhension et du traitement de certaines maladies humaines, mais devons-nous pour cela abandonner notre libre arbitre et nous remettre entre ses mains sans chercher à comprendre ou à sentir ce qui nous convient le mieux ? La société nous gave de recommandations qui, si elles ne nous font plus rire, nous laissent souvent indifférents : « mangez bougez » « mangez cinq fruits et légumes par jour » « attention au taux de cholestérol, mangez des produits allégés » « respectez scrupuleusement le nombre d’heures de sommeil » etc. L’être humain moderne en vient à suivre les directives de personnes qui pensent pour lui en matière de santé, de travail, de rencontre, tout est préparé, pré-digéré, au nom de notre bien-être, pour réaliser ce que des écrivains comme Ievgueni Zamiatine, dès 1920, Aldous Huxley en 1932, ou George Orwell en 1949 avaient décrit dans leurs romans dits d’anticipation, c’est-à-dire « un monde idéal ». Sommes-nous déjà en train de vivre dans ce monde que prédisait Huxley dans une conférence en 1961 ?
« Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir. » (3)
Loin de moi l’idée de porter en avant les idéologies réactionnaires ou passéistes qui ont tendance à apporter leurs solutions à coup de « y a qu’à » ou de prôner la résurgence des valeurs patriarcales ou racistes qui fort heureusement sont, ou j’ose l’espérer, devraient être dépassées. Les pas à faire sont d’une toute autre dimension. Il ne s’agit rien de moins que de retrouver des valeurs humaines et c’est peut-être cela la vraie révolution. L’Aïkido est porteur de cet espoir, mais nous ne devons pas nous tromper de direction.

Respiration KA MI : activation de la force vitale
Respiration KA MI : activation de la force vitale

La force vitale

Les expressions populaires comme « avoir du cœur au ventre » ou « avoir des tripes » expriment bien l’importance que la majorité des gens d’il n’y a pas si longtemps accordaient à cette région du corps, le courage ne se trouvait pas dans la réflexion mais dans l’action du bas du corps.
La force vitale était un domaine bien connu des maîtres d’arts martiaux, et ils accordaient tous la plus grande attention à en faire un des sujets majeurs, sinon le centre, de leur enseignement. Tous ceux qui ont eu la chance de connaître les maîtres de la première génération après O Senseï savent que la valeur de Noquet Senseï, Tamura Senseï, Yamaguchi Senseï ou Noro Senseï, ainsi que de tant d’autres n’était pas dans la qualité, évidemment irréprochable, de leur technique mais dans leur présence, simple reflet de leur personnalité, de leur force vitale.
Tsuda Itsuo Senseï, maître d’Aïkido, faisait aussi partie de cette génération, mais il était aussi un des maîtres de la première génération après Noguchi Haruchika Senseï, dans l’art du Seitai, et il a beaucoup écrit sur ce domaine dès son premier livre Le Non-faire dont j’ai tiré quelques extraits.
« Du point de vue Seitai, le ventre n’est pas simplement un récipient de divers organes digestifs, comme l’enseigne l’anatomie. Le ventre, déjà connu en Europe sous le nom japonais de “hara”, est la source et le dépôt de la force vitale. » (4)
« [L]a vie agit comme une force qui donne la cohésion aux éléments absorbés. […] C’est cette force de cohésion que nous appelons “ki”. […] Ce qui intéresse le Seitai, ce n’est pas les détails de la structure anatomique, mais le comportement de chaque individu qui révèle l’état de cette force de cohésion. Cette cohésion, en l’occurrence, est en quête spontanée d’un équilibre et se manifeste de deux façons diamétralement opposées : en excès et en déficit. Lorsque le ki, force de cohésion ou énergie vitale, se trouve en excès, l’organisme rejette automatiquement cet excès afin de rétablir l’équilibre. Ce qui déroute l’observateur, c’est que le rejet, loin d’être simple, s’effectue sous des formes diverses et complexes. Il se manifeste chez l’individu dans son comportement verbal, dans son geste, ou dans son acte. Par contre, lorsque le ki est en déficit, l’organisme réagit pour combler cette insuffisance, en attirant vers lui le ki des autres, c’est-à-dire, leur attention. » (5)
Dans le Seitai, il existe un moyen pour se rendre compte de l’état du koshi et de la force vitale, et cela simplement en vérifiant l’élasticité du troisième point du ventre qui se trouve environ deux doigts en dessous du nombril. Si le point est positif, c’est-à-dire si on sent qu’il rebondit lorsqu’on appuie dessus, alors tout va bien, on se remettra rapidement en cas de difficulté ou de maladie, si par contre les doigts s’enfoncent et ne reviennent qu’avec lenteur, si le ventre est mou, c’est que l’état du corps est en difficulté, ce manque de tonus est révélateur de l’état de la force vitale. Je préfère m’abstenir de donner plus de détails afin d’éviter que des bricoleurs présomptueux ou mal informés commencent à toucher à tout. En tout cas vous pouvez essayer sur vous-mêmes, mais pas sur les autres même s’ils sont d’accord, le risque de perturber leur rythme biologique et par contre-coup leur santé est trop grand, inutile de jouer les apprentis sorciers.
La force vitale est ce qui nous fait remonter la pente lorsqu’on a sombré. C’est ce qui nous permet de concrétiser des projets qui parfois semblent impossibles à réaliser.

Représentation du hara ; Basilique Saint-Sernin à Toulouse
Représentation du hara ; Basilique Saint-Sernin à Toulouse

La technique Seitai : une orientation

Le Seitai nous apporte dans le quotidien les instruments dont nous manquons pour entretenir notre force vitale. La pratique du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) ainsi que des Taïso adaptés en fonction des Taiheki (habitudes corporelles) ou des techniques de premier secours n’en sont que la partie visible, l’essentiel se trouve dans sa philosophie de la vie et dans sa compréhension de l’être humain. Toute l’attention apportée à l’éducation des jeunes parents, le soin au bébé, la manière de faire circuler le Ki, de respecter chaque personne dans son individualité, et non en faisant référence au général, en font une science du particulier comme aimait à le définir Tsuda Itsuo Senseï dans son livre du même nom.
Si à l’occasion des stages je donne des indications pratiques qui permettent aux personnes de retrouver un bon état de santé, de récupérer leur force vitale lorsqu’elle est affaiblie, je compte toujours sur la capacité des individus à réagir, à comprendre la nécessité de s’orienter différemment pour cela, plutôt que de se démettre de leur pouvoir au profit d’une technique, d’une idole, ou d’un gourou.
Sans la force vitale, la force physique a du mal à trouver des débouchés, elle tourne en rond et finit par perturber la personne elle-même qui ne sait plus comment faire pour retrouver son équilibre.
La force vitale n’a pas de morale, elle peut être utilisée à bon escient ou non certes, mais si elle n’est plus là, inutile de discuter sur la valeur des objectifs à atteindre ou sur les perspectives que nous propose la société.
On se pose beaucoup de questions sur sa nature, son origine, voire sa domestication. Certains aimeraient pouvoir la mesurer grâce à du matériel technologique très développé, comme par exemple, des électrodes sophistiquées capable d’enregistrer les réponses subtiles émises par le cerveau. Malheureusement, ou plutôt heureusement car les risques de manipulation sont grands, cela semble pour l’instant impossible. La force vitale est d’une toute autre nature, on la comprend quand on retrouve la sensation du ki dans son propre corps. Mais qu’est-ce que le ki ? Tsuda Senseï nous donne en quelque mots une piste pour sa redécouverte.
« Le ki est le moteur de toutes les manifestations instinctives et intuitives des êtres vivants. Les animaux n’essayent pas de justifier leur action mais arrivent à maintenir un équilibre biologique dans la nature. Chez l’homme, le développement extraordinaire de l’intelligence menace de détruire tout équilibre biologique, allant jusqu’à la destruction totale de tout être vivant » (6)

L’Aïkido : un art pour réveiller la force vitale

L’Aïkido est facilement au cœur de nombreuses polémiques, au sujet de son refus de la compétition, de son idéal de non-violence, de son manque de modernité, voire de sa prétendue inefficacité. Il me semble que, justement, il est temps d’affirmer les valeurs de notre art – et elles sont nombreuses. Dans la pratique de l’Aïkido ce n’est pas la force physique qui est déterminante, mais plutôt la capacité à l’utiliser, de même pour la technique c’est son adaptation à la situation concrète qui est la plus importante et cela ne peut se faire sans avoir réveillé notre force vitale. La mise en situation sur les tatamis jour après jour, séance après séance, si elle est faite sans concession et en même temps sans brutalité, nous ouvre les yeux et permet de développer, de retrouver ce qui anime l’être humain, une force, une vitalité que l’on a trop souvent laissé s’atrophier. La puissance que l’on peut développer, mais aussi la tranquillité, la quiétude intérieure que l’on peut retrouver en sont la manifestation visible, le reflet de ce que l’on appelle le Kokoro au Japon.
Il est inutile de comparer avec d’autres pratiques car, même si l’Aïkido, quelques soient les critiques qui lui sont faites, ne servait seulement qu’à permettre le réveil, l’entretien ou l’amélioration de la force vitale, n’aurait-il pas rempli son devoir vis à vis des pratiquants ? Ne pourrait-on le considérer comme un des arts martiaux majeurs ?
La force vitale est au cœur de toutes les disciplines et cela depuis l’origine des temps, si tous les arts martiaux évoluent, elle reste l’élément indispensable à leur pratique.

Régis Soavi

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« La force vitale » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°26) en octobre 2019

Notes :
1) Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet/Chastel 1969 p. 9
2) Journal Le Monde, « Médicaments antidouleurs : overdose sur ordonnance », 16 octobre 2018
3) Aldous Huxley, discours prononcé en 1961 à la California Medical School de San Francisco
4) Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1977, p. 185
5) Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1977, p. 189, pp. 194-195
6) Itsuo Tsuda, Le Dialogue du silence, Le Courrier du Livre, 1979, p. 87

Garder un cap

Si aucune pratique n’est évidemment une solution toute faite à la situation que nous vivons, le fait de continuer une pratique quotidienne nous aide souvent à garder un cap intérieur, à garder un équilibre dans une situation instable et pleine d’inconnues.

La philosophie pratique transmise par Itsuo Tsuda est aussi un chemin pour retrouver notre « liberté intérieure ». L’actualité nous impose une forte contrainte extérieure : il n’est plus possible de se retrouver pour pratiquer, ni même de circuler librement, certains sont aussi empêchés dans l’exercice de leur métier, préoccupés par des difficultés financières, leurs proches, leur santé… bref les motifs d’inquiétude et contraintes ne manquent pas. Nous sommes tous concernés d’une manière ou d’une autre, mais tout en reconnaissant ce fait nous pouvons chercher en nous et dans ce qui nous entoure des éléments qui nous aident à traverser cette période.

garder un cap - Quietude interieure calligraphie itsuo tsuda
Quiétude Intérieure, calligraphie de Itsuo Tsuda

Cela ne peut qu’être personnel ; certains auront besoin d’un programme, certains de pratiquer, même seul, certains de repos, il n’y a pas de réponse universelle. C’est l’occasion, malgré tout, de puiser dans le fond de nos capacités et il est possible de décider comment nous vivons le moment quel qu’il soit.
Pour cela, nous avons des outils à disposition : la Pratique Respiratoire, le Mouvement Régénérateur, les neuf livres d’Itsuo Tsuda, les articles de Régis Soavi, mais aussi ce que nous avons découvert à travers cela : le réveil de notre force intérieure.
Il ne s’agit pas de vaincre la peur ni de fuir la réalité mais de faire face à la situation, en gardant un calme intérieur, c’est bien un des sens du budo pour les pratiquants d’art martiaux, traverser les difficultés en conservant son intégrité.
Comme le rappelle Régis Soavi dans son dernier article, notre art enseigne « la liberté de l’esprit, l’intuition, la force vitale et tout ce qui l’accompagne – souplesse, mobilité, résistance, capacité de se recentrer afin de ne pas sombrer après être tombé ou devant la difficulté » [Régis Soavi Reishiki : une partition de musique Yashima #07 mars 2020].

Nous vous invitons à lire ces mots de maître Tsuda commentant une phrase de son propre Maître Haruchika Noguchi :

« Je suis libre et sans barrière. Je me détache de la vie et de la mort. Il en va de même de la vieillesse et de la maladie. [H.N]
La fixation des idées qui nous oriente dans l’organisation de la vie, peut aussi se retourner contre nous en nous conduisant dans des contraintes imprévisibles. La liberté devient une fixation qui nous ligote. Plus on a la liberté, moins on se sent libre. La liberté est un mythe.
On lutte contre les contraintes pour acquérir la liberté. La liberté acquise ne reste pas sans provoquer d’autres contraintes. Il ne semble pas y avoir de solutions finales. Car la liberté que nous cherchons est avant tout une liberté conditionnelle. On n’a pas l’idée d’une liberté absolue, sans condition.

Être libre et sans barrière, chez Noguchi, est inconditionnel. En fait, il a été loin d’être libre toute sa vie : travailler pendant cinquante ans sans un jour de répit, avec des programmes extrêmement chargés, sans pouvoir partir en vacances comme les employés de bureau, constamment dérangé à des heures impossibles par ses clients qui avaient besoin de son aide, s’occuper de l’éducation de ses disciples internes jusqu’à 4 heures du matin, avant de prendre un sommeil d’une courte durée, etc. C’est à l’opposé de l’idée qu’on se fait de la liberté en Occident. C’est purement et simplement de l’esclavage.
C’était un travail de 24 heures sur 24, sans discontinuité, pour Noguchi. Une lourde responsabilité impliquant une disponibilité à tout moment.
Quand on pense à l’organisation de la vie moderne qui décharge la responsabilité des individus de plus en plus, avec des limitations, des congés et vacances, des protections collectives, des camouflages verbaux, etc., une telle responsabilité continue est impensable.
De même avec Me Ueshiba, qui disait à ses disciples : vous pouvez m’attaquer n’importe quand, n’importe où, ce qui impliquait aussi les heures de sommeil. Une disponibilité de 24 heures sur 24.

Comment pouvaient-ils mener une vie aussi intense, comme des poissons de profondeur qui supportent une haute pression, et se sentir libres en plus ? Cette interrogation doit s’énoncer en
une proposition inversée : c’est parce qu’ils se sentaient libres qu’ils pouvaient jouir d’une telle intensité de vie.
C’étaient des êtres qui appartenaient à une dimension différente de la nôtre, dira-t-on. Quant à nous, nous sommes assaillis par toutes sortes de peurs : la peur de ne pas pouvoir nous conserver, la peur de manquer, la peur de souffrir, et pour couronner le tout, la peur de mourir.

Je me détache de la vie et de la mort, dit Noguchi. Je me détache des affaires humaines, dit Ueshiba.

La vie en Europe est dominée par l’Administration. On ne peut rien entreprendre sans que cela ne corresponde à une catégorie administrative quelconque. Toutes ces catégories sont déjà vieilles de cent ans. Il n’est pas étonnant que l’Aïkido soit classé comme un sport de combat, en dépit de l’esprit du fondateur. Il faut que tout soit rangé dans les tiroirs d’une vieille armoire, les chemises ici, les chaussettes là. Or, de quoi s’occupe l’Administration ? Des affaires humaines. Il n’y a pas
de tiroirs pour des choses qui ne la concernent pas. Il n’y a pas de place en Europe pour le Seitai ni pour l’Aïkido sans qu’ils ne se déguisent en quelque chose d’autre. Si l’Administration décide que l’Aïkido est un mouchoir, il faut le repasser au fer, le plier en quatre et le mettre dans le petit tiroir d’en haut à gauche. On n’y peut rien.

Vie, mort, vieillesse, maladie, autant de thèmes qui permettent d’animer la valse des structures et le fox-trot de l’argent. Donc, ils sont extrêmement importants. Mais lorsqu’on se détache de tout cela, quel soulagement ! On pourra parler alors de la vraie liberté sans barrière. »

Itsuo Tsuda, Un, p.20, Édition Le Courrier du livre, [1978] 2006

La pratique solitaire

« Au-delà des nuages il y a toujours le ciel immuable, le cœur de ciel pur, Tenshin »
Itsuo Tsuda

 

En cette période troublée où notre quotidien est bousculé et notre pratique dans les dojos impossible, nous souhaitons vous rappeler qu’il est malgré tout possible de continuer une recherche et une pratique individuelle.

Ainsi voici quelques pistes pour ne pas seulement subir la contrainte, mais en profiter pour faire des choses que nous ne faisons pas forcement habituellement.

La pratique

Tous les jours dans nos dojos nous faisons ce que nous appelons la « Pratique respiratoire » ensemble de mouvements codifiés par Itsuo Tsuda à partir de ce que pratiquait O Sensei Ueshiba. Si aujourd’hui beaucoup l’appelleraient Aiki-taiso, Itsuo Tsuda, lui, en parlait comme de la « pratique solitaire », ainsi si nous la faisons en groupe dans les dojos il est possible de la faire chez sois, tous les jours si on le souhaite. Nul besoin de beaucoup de place et on peu la faire silencieusement.

Il est aussi possible de pratiquer des katas et suburis avec bokken ou jo. Et également de faire un travail de visualisation en répétant des mouvements lentement, que ce soit le rôle de tori ou de uke (les yeux fermés éventuellement si cela vous aide à faire abstraction du décor).

La pratique du Katsugen Undo est bien sûr possible dans sa version individuelle, si vous avez déjà fait un stage d’initiation vous connaissez les exercices de déclenchement et d’arrêt.

Approfondir autrement

Nous vous conseillons aussi de prendre le temps de lire, ou relire, ce qui est la base de notre école, l’enseignement de Maître Tsuda. Il écrivit neuf livres encore publiés aux Éditions Le Courrier du Livre – Trédaniel : www.editions-tredaniel.com/itsuo-tsuda-auteur-630.html ainsi qu’un livre posthume « Cœur de ciel pur ».

D’autre part sur le blog vous trouverez de nombreuses ressources : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/blogs/ avec des articles sur l’Aïkido, le Seitai, la calligraphie, le Japon, la notion du corps, etc. Ils sont aussi triés par catégories sous l’onglet « approfondir » du site.
Sur notre chaîne Youtube aussi plusieurs vidéos en consultation : https://www.youtube.com/user/EcoleItsuoTsuda

Et puis vous pouvez en profiter pour découvrir le magazine Yashima, dans ce numéro 7 de mars 2O2O :  Vous y trouverez notamment deux articles de Régis Soavi Senseï «  Reishiki : une partition de musique » sur le thème de l’étiquette en Aïkido, et « Seitai » article d’introduction à ce sujet.

Ce qui nous lie : microbiote et terrain humain

Le dojo Tenshin à Paris accueillera le 30 novembre 2022 le biologiste Marc-André Selosse pour une conférence intitulée : « Le microbiote humain : De nos corps à nos civilisations« .

Nous vous proposons ici une lecture de son livre « Jamais seul » et ses points de convergence avec le Seitai.

Depuis l’aube de nos civilisations, l’action des microbes façonne notre alimentation, elle permet la conservation et la consommation des aliments (pain, fromages, vin, légumes…). Domestiqués de manière empirique depuis des millénaires, les micro-organismes qui interviennent dans ces processus n’ont été identifiés qu’assez récemment, il y a moins de 200 ans.
Et ce n’est qu’encore plus récemment que les scientifiques ont commencé à étudier le microbiote, c’est-à-dire l’ensemble des bactéries, champignons, virus, etc. qui sont abrités par un organisme-hôte (l’être humain par exemple) et vivent dans un environnement spécifique de cet hôte comme la peau ou l’estomac.
La plupart d’entre nous ne soupçonne pas que notre vie est dépendante d’une étroite association, appelée symbiose, que nous établissons naturellement avec plusieurs dizaines de milliards de bactéries qui peuplent la surface de notre corps et jusqu’aux creux de nos intestins. On se considère comme au-dessus, indépendant de toute cette influence microbienne, à l’exception notable des personnes enrhumées qui s’entendent souvent dire : « Ah, mais ne me refile pas tes microbes ! ». Le microbiote n’est donc considéré, au mieux, que pour ou qu’au regard de son potentiel pathogène.
Cette vision, maintenant dépassée mais toujours omniprésente, du microbe vu comme néfaste a profondément influencé notre rapport à la Nature, à nos corps et plus globalement à la vie. Qu’il s’agisse des pesticides en agriculture, des savons bactéricides et gels désinfectants sur nos peaux, ces produits, en éliminant sans discernement les micro-organismes favorables et ceux défavorables à leurs hôtes, créent les conditions d’un appauvrissement du terrain – celui de nos champs comme celui de nos muqueuses.

Ces actions hygiénistes répétées au fil du temps, dès l’accouchement, empêchent chez l’être humain une maturation du système immunitaire qui plus tard ne sera plus capable de reconnaître le corps dont il fait partie ou bien aura des réactions disproportionnées. Notre époque est aussi celle des maladies auto-immunes et des allergies[1].

Les principes Seitai, dans l’œuvre d’Haruchika Noguchi[2], partent d’un point de vue radical : intuitif plutôt qu’analytique. Se basant sur son expérience de guérisseur durant trente ans, H. Noguchi renonça à l’idée de thérapeutique dans les années 50 car il avait constaté qu’elle affaiblissait les organismes des individus et les rendait dépendants du praticien. Ceci l’amena à considérer la santé d’une manière toute différente en actant que les réactions du corps sont les manifestations d’un organisme qui réagit pour retrouver son équilibre.

« La maladie est une chose naturelle, c’est un effort de l’organisme qui tente de récupérer l’équilibre perdu. […] Il est bon que la maladie existe, mais il faut que les hommes se libèrent de son assujettissement, de son esclavage. C’est ainsi que Noguchi est arrivé à concevoir la notion de Seitai, la normalisation du terrain, si on veut. »[3].

Ce rééquilibrage est l’œuvre du système involontaire, il ne dépend pas de notre volonté. Il engendre des symptômes qui impliquent le microbiote. Par exemple les flux qui expulsent hors du corps les germes défavorables (rhumes, diarrhées)[4], la fonction régulatrice de la fièvre ou bien la fonction antibiotique de la carence en fer chez les femmes enceintes[5].

La philosophie Seitai a cette spécificité de voir l’être humain comme un tout indivisible. Il n’y a pas de séparation entre le psychique et le physique. La traduction du mot Seitai est « terrain normalisé ». Cette notion de terrain chez H. Noguchi est globale. Elle recouvre en partie la notion de microbiote. Ce dernier est pour nous comme la terre qui entoure les racines d’un arbre, c’est la Nature qui vit en harmonie et en collaboration en chacun d’entre nous, sans même que nous en soyons conscients. C’est pourquoi nous ne sommes jamais seuls.
Considérer les microbes comme néfastes et les combattre ou bien profiter de leur aide et collaborer naturellement avec eux est une question d’orientation intérieure. Privilégier un hygiénisme à outrance ou favoriser ce que M. Selosse appelle « la saleté propre »[6]. relève de ce même choix. L’expression « Cultiver son jardin »[7]. prend alors un sens nouveau et concret. Tout dépend de nous.
Là où l’instinct a disparu, il est nécessaire de mettre à disposition les découvertes scientifiques. Bien qu’étant autodidacte, H. Noguchi était parfaitement au courant de la science de son époque. Cela nourrissait ses réflexions et ses intuitions. C’est dans ce même esprit que nous sommes honorés d’accueillir M. Marc-André Selosse qui présentera les découvertes les plus récentes sur le microbiote humain et échangera avec le public. Réservation indispensable : http://tenshin.org/conference-selosse/

jamais seul selosse

Notes

[1]↑. Marc-André Selosse, Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations p.185 Édition Actes Sud 2017

[2]↑. Voir l’œuvre d’Itsuo Tsuda (9 tomes), disponible au Courrier du Livre et d’Haruchika Noguchi, 3 livres en langue anglaise disponibles aux éditions Zensei

[3]↑. Itsuo Tsuda, Le Dialogue du Silence, le Courrier du Livre, 2006 (1979) p. 64-65.

[4]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.156

[5]↑. Voir l’article : Marc-André Selosse : La disparition silencieuse des SVT sur Café pédagogique

[6]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.156 et p.197

[7]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.169

 

Seitai | La séance de Katsugen undo #6

Dans cette 6ème partie, Régis Soavi nous décrit une séance de Katsugen undo (traduit par Mouvement régénérateur)

Subtitles available in French, English, Italian and Spanish. To activate the subtitles, click on this icon. Then click on the icon to select the subtitle language.

Quelques informations complémentaires :

Le Seitai a été mis au point par Haruchika Noguchi (1911-1976) au Japon. Le Katsugen Undo (ou Mouvement régénérateur) est un exercice du système moteur extrapyramidal faisant partie du SeitaiItsuo Tsuda (1914-1984) qui introduisit le Katsugen Undo en Europe dans les années 70 en disait «Le corps humain est doué d’une faculté naturelle qui réajuste sa condition. Cette faculté […] est du ressort du système moteur extra-pyramidal »

Extraits de la vidéo :

C’est la simplicité même. On veut toujours rajouter plein de choses parce que quand c’est trop simple on a l’impression que ça ne marche pas.

On va proposer aux personnes de faire deux, trois exercices. Un exercice qui va détendre la région de plexus solaire. Là, on expire, bien à fond. C’est comme une sorte de bâillement artificiel. Donc c’est un exercice volontaire. Un bâillement en quelque sorte artificiel. On détend la région du plexus solaire.

Un des deuxièmes exercices que l’on fait, par exemple pour le déclenchement du mouvement individuel, ce serait « rotation de la colonne ». Eh bien là, il s’agit de retrouver un peu de souplesse. Je vois les personnes aujourd’hui avec le vieillissement des corps, la colonne est complètement bloquée, ils n’arrivent plus à se tourner. Ils sont obligés de tourner tout le corps pour regarder derrière eux. Alors qu’il suffirait de tourner la colonne. Mais bien souvent, même des fois à trente ans, la colonne vertébrale est bloquée. Donc c’est un exercice qui détend le corps. Ça c’est le deuxième exercice.

Et le troisième exercice, qui est un peu plus compliqué, il s’agit de mettre les pouces à l’intérieur des poings fermés et de tirer le tout en arrière. Bon. Difficile de faire voir comme ça, il faut quand même avoir quelqu’un qui nous le montre de manière plus précise. C’est pour ça qu’il y a des stages organisés. Ça c’est pour le mouvement individuel.

Et ensuite, qu’est-ce qu’on fait ? Rien ! On fait rien. On laisse le corps déclencher le mouvement. Si on fait le mouvement individuel, c’est très simple. On peut le faire partout. Ça peut être très discret. Il ne s’agit pas de commencer à avoir des hurlements… Ce n’est pas quelque chose qui est très visible. C’est extrêmement discret. Il n’y a pas de bruit pendant une séance de mouvement. Parfois il y a des légers bruits, presque rien. Donc ça c’est le mouvement individuel.

Et puis dans les dojos, en semaine, c’est-à-dire deux ou trois fois par semaine, ça dépend des dojos, on pratique le mouvement mutuel. Alors là on fait simplement l’exercice au plexus et on rajoute quelques exercices de concentration, comme la respiration par les mains, Yuki, la chaîne d’activation, tout cela pour permettre que les corps soient bien prêts à laisser le mouvement se déclencher. Mais par contre le déclenchement du mouvement lui-même se fera par une activation des deuxièmes points de la tête. Je ne peux pas faire une démonstration comme ça. Par une activation des deuxièmes points de la tête, en quelque sorte, le système volontaire va se mettre au repos. Et c’est le système involontaire qui va conduire, qui va diriger.

Alors qu’est-ce que ça veut dire ? ça veut pas dire que d’un seul coup on est décervelé et qu’on ne comprend plus rien. Quand par exemple on mange, c’est le système digestif qui d’un seul coup, alors qu’il était tranquille, qu’il ne faisait rien, d’un seul coup le système digestif se met à s’activer. Et il y a toute sorte de sucs gastriques qui arrivent, l’estomac se met en branle, les intestins travaillent plus, etc. C’est pas pour ça qu’on ne pense plus. Au mieux on a un peu une espèce de somnolence. La somnolence qui vient quand il y a la digestion, ou qu’on a bien mangé, on est un peu … ah voilà. Parce que le système involontaire digestif s’est activé. C’est pas parce que ce système digestif s’est activé qu’il n’y a plus rien d’autre. Là aussi, lorsqu’on fait le mouvement régénérateur, le mouvement volontaire est au repos, on n’y pense plus, on ferme les yeux, on laisse le corps bouger en fonction de ses besoins.

Et là, le corps, parce qu’il est dans l’involontaire, va pouvoir faire des choses que d’habitude il ne fait pas, ou qu’il a un peu laissé tomber. Et donc là il se met à bouger. C’est pour ça qu’on le fait dans un dojo, il fait des choses qui peuvent paraître parfois incongrues. Par exemple faire des mouvements de ce genre, si vous faites ça dans le métro, les gens peuvent se dire « Ohlàlà, celui-là il est un peu bizarre… ». Et là au dojo, justement, on est tranquille, on a les yeux fermés, personne ne nous regarde, c’est un peu comme quand on est à la maison. Le mouvement tel qu’il se passe au dojo, c’est un entraînement. C’est un entraînement, on dit souvent, du système moteur extra-pyramidal, mais pas seulement. C’est un entraînement parce que les corps se sont affaiblis, parce qu’on a du mal à réagir, donc on se ré-entraîne. C’est un peu comme quelqu’un qui ne marche plus. A un moment donné, le moindre pas est difficile : passer de la cuisine à la salle de bains lui est difficile. Donc à partir du moment où il va recommencer à marcher, son corps va recommencer à fonctionner mieux. Là, c’est la même chose pour le mouvement involontaire.

Et à un moment donné, bien sûr, comme c’est un entraînement, c’est dans un temps donné. Il faut aussi que ce temps à un moment donné on l’arrête. C’est-à-dire que dans la séance on a fait les entraînements, on laisse le mouvement se déclencher, puis on arrête le mouvement. Là encore il y a un exercice très similaire au premier individuel pour arrêter le mouvement. On arrête le mouvement. Là on reste allongé quelques minutes. Et on revient, on reprend le système volontaire qui va de nouveau agir.

Donc on a laissé le mouvement individuel agir complètement comme il avait besoin, tout seul, pendant un certain temps, et puis ensuite on revient à notre vie quotidienne, tout à fait normale. Et donc, le corps maintenant va retrouver des capacités de l’involontaire. On laissera justement plus qu’avant l’involontaire travailler dans la vie quotidienne. Parce que le corps va dire « tiens, là j’ai besoin » et il va susciter un autre type de travail. Donc là encore, il y a des exercices qui permettent un entraînement du système involontaire et puis ensuite c’est la vie quotidienne. On n’est pas tout le temps dans l’involontaire. On va travailler, on fait un tas de choses avec le volontaire. Mais comme l’involontaire travaille par en-dessous, le corps reste normal.

Régis Soavi

L’anniversaire des 20 ans

L’École Itsuo Tsuda fête ses vingt ans, au travers d’une série d’événements organisés par les dojos tout au long de cette année. Nous souhaitons que ce soit pour tous des occasions de partages, de découvertes et d’ouverture. Et pour commencer faites-vous une idée de notre école avec :

Trois mouvements pour découvrir une école particulière – > Cliquez sur la première vidéo !

20 ans en 2020

Retrouvez toutes les informations et le calendrier des événements  sur la page dédiée (cliquez sur l’image)