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Article en langue Francaise

Fukiko Sunadomari et les effacées de l’histoire

par Manon Soavi

Saviez-vous que Morihei Ueshiba, un des plus grand budokas du XXe siècle, hurlait mécontent en voyant ses élèves pratiquer : « Personne ne fait Aïkido ici ! Seules les femmes font Aïkido ! » ?1Henry Kono, « Yin et Yang, moteur de l’Aïkido du fondateur » Entretien par Guillaume Erard, 2008, sur https://www.guillaumeerard.fr/aikido/entretiens/entretien-avec-henry-kono-yin-et-yang-moteur-de-laikido-du-fondateur

Fukiko Sunadomari senseï au hombu dojo, enseignant à la section féminine, en 1956. Source www.guillaumeerard.com

Comment un Japonais ayant une vision traditionaliste de la famille et de la place des femmes a t-il pu dire une chose pareille et même déclarer que les hommes étaient désavantagés en Aïkido à cause de leur utilisation de la force physique2Des propos rapportés par (au moins) : ►Itsuo Tsuda dans La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 148 ; ►Virgina Mayhew, « Entretien » avec Susan Perry, Aikido Today, 1991 ; ►Miyako Fujitani, « I am glad I have Aikido », Magazine of Traditional Budo, n. 2, mars 2019 ; ►Mariye Takahashi, « Is Aikido the pratical self-defense for women ? », Black Belt, novembre 1964. ?

Des propos, d’ailleurs, encore d’actualité, tant l’Aïkido majoritaire valorise toujours la force. Alors, pourquoi ces paroles, qui éclairent la voie développée par Osensei, ne sont-elles pas plus connues ?

Peut-être à cause de la silenciation de la transmission des femmes élèves d’Osenseï Ueshiba. Car au-delà de l’injustice évidente de l’invisibilisation des femmes, taire des manières de faire, c’est supprimer toute mémoire des gestes et des idées. Nos actes se nourrissent du passé et moins on raconte les actions des femmes et leurs modalités, moins le champ des possibles est étendu pour les générations suivantes. On le voit bien en Aïkido, aujourd’hui, où sont les femmes ?

Les hommes n’ont pas à justifier du besoin de les entendre, par contre pour parler des femmes on est obligé de motiver de l’intérêt pour tous. Pourtant l’expérience des hommes ne peut pas « compter pour tous » ça ne marche pas ainsi, le vécu des femmes, leurs manières de faire sont spécifiques et différentes. C’est pourquoi je vous propose de découvrir ici une femme dont on sait très peu de choses bien que son parcours aurait justifié qu’elle reste dans l’histoire de l’Aïkido.

Herstory, une histoire militante ?

L’Histoire est vue à tort neutre et factuelle alors qu’elle est une construction des dominants qui conditionne le présent. C’est pourquoi Titiou Lecoq écrit « En travaillant sur l’histoire des femmes, les historiennes sont toujours suspectées d’être militantes. Pourquoi l’histoire des femmes serait-elle militante ? L’histoire qu’on apprend, qui est masculine et non mixte, ne serait-elle pas aussi une forme de militantisme ? »3Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21

Le jeu de mot her-story souligne que l’Histoire reflète des points de vues masculins : his-story. L’herstory rétablit le rôle actif des femmes dans l’histoire. Pour son livre Les grandes Oubliées – Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes Titiou Lecoq explique que son objectif « n’était pas tant de féminiser l’Histoire que de la démasculiniser. La démarche est différente. Démasculiniser ou déviriliser implique l’idée qu’il y a eu une démarche politique préalable de masculinisation de la société. »4Titiou Lecoq, « Pourquoi l’histoire a-t-elle effacé les femmes ? » Revue Démocratie, 7 juin 2022

Lecoq prend la grammaire comme exemple de masculinisation volontaire ou encore le fait qu’au Moyen Âge existaient « des médecines (femmes médecins), des jongleresses et des orfaveresses, des autrices, enlumineuses, bâtisseuses de cathédrales et ce n’est qu’à la fin de cette période que les hommes leur ont interdit de pratiquer ces métiers. »5Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21 La masculinisation de la société est passée par l’effacement des femmes, de leurs histoires, de leurs actions, de leurs noms.

Un exemple d’effacement très évident est celui d’Alice Guy qui inventa le cinéma ! Pendant que Méliès s’intéressait aux illusions et d’autres à documenter leur époque avec une caméra, Alice Guy imaginait raconter des histoires de fiction. En plus de vingt ans elle tournera une centaine de films comme réalisatrice, scénariste et même productrice. Les frères Lumière et Méliès ont pourtant connu une grande postérité pour une carrière bien plus brève. Alice Guy a été littéralement effacée : un bon nombre de ses films ont été réattribués volontairement à des hommes dans les registres, et beaucoup de ses films ont été détruits. Pendant longtemps elle ne fut même pas mentionnée dans les encyclopédies du Cinéma.

L’histoire d’Alice Guy n’est qu’un exemple classique de ce qui arrive aux créatrices. Et si une œuvre nous parvient les historiens mettent en doute qu’elles l’aient vraiment réalisée, quand ils ne contestent pas carrément l’existence de la personne.

La délégitimation des femmes est une violence symbolique qui tient un rôle majeur dans les mécanismes de domination masculine. C’est pourquoi Aurore Evain plaide pour la réintroduction du terme Matrimoine, car « la puissance symbolique étant immense, nommer notre matrimoine c’est permettre aux femmes comme aux hommes de se reconnaître dans des modèles masculins et féminins. »6Aurore Evain « Vous avez dit  »matrimoine » ? », Mediapart, 23 novembre 2017

Le matrimoine de l’Aïkido

Que sait-on de l’her-story de l’Aïkido ? Presque rien. Là aussi il faut « démasculiniser » l’histoire, pour retrouver la mémoire des femmes aikidoka. C’est pourquoi j’ai écrit sur Miyako Fujitani7Manon Soavi, « Miyako Fujitani, l’effet Matilda de l’Aïkido ? » Self&Dragon Spécial Aïkido no17 avril 2024. Disponible en ligne : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/fujitani-miyako-effet-matilda-de-aikido/ . Pour Fukiko Sunadomari depuis que j’ai commencé mes recherches je traverse des phases d’abattement et de colère tant le potentiel semblait intéressant et les traces absentes.

Voilà le peu qu’on sait : Fukiko Sunadomari est née le 9 mai 1914 dans une famille de fidèles adeptes de la religion Omoto Kyo. Vers la fin des années 30 elle débute l’étude de la naginata dans l’école Jikishingake-ryu, sous la direction de la plus grande experte du Japon, Hideo Sonobe sensei.

En 1939 Hideo senseï rencontre Ueshiba Osenseï, lors d’une démonstration en Mandchourie. Elle en ressort enthousiasmée et décide d’envoyer certaines de ses étudiantes avancées apprendre l’Aïkido. C’est ainsi que Fukiko commence dans les années 50 au Hombu Dojo. Ses deux frères (Kanemoto et Kanshu) avaient déjà commencé à pratiquer sous la direction de Morihei Ueshiba.

Fukiko Sunadomari avec sa naginata. Archives de la famille Sunadomari tous droits réservés.

Fukiko vit plusieurs années au Wakamatsu Dojo avec la famille Ueshiba et l’uchideshi qui y vit8Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal. https://aikidojournal.com/2011/11/06/historical-photo-morihei-ueshiba-aspiring-calligrapher-by-stanley-pranin/ . Elle occupera la fonction de Fujin Bucho (directrice de la section des instructrices femmes)9Stanley Pranin, « L’Encyclopédie Aiki News de l’Aïkido » Aiki News, Tokyo. 1991 jusqu’au décès d’Osenseï en 1969. Ce qui nous renseigne sur le fait qu’existait une section pour former des instructrices ! Cela soulève pleins de questions : pourquoi un cours séparé ? Comment fonctionnait-il, combien étaient-elles… ?

Comme le montre une lettre10Guillaume Erard, « Biographie d’André Nocquet, le premier uchi deshi étranger d’O Sensei Ueshiba Morihei » 2013, https://www.guillaumeerard.fr/ qu’écrit Fukiko à la famille d’André Nocquet, elle est une figure incontournable du Hombu Dojo, impliquée dans le fonctionnement interne du dojo et auprès de la famille Ueshiba. Elle sera une confidente et l’assistante personnelle d’Osenseï durant vingt ans, il lui attribuera le grade de sixième dan. Il existe aussi une très courte vidéo d’une démonstration sur le toit d’un immeuble de Tokyo où l’on voit Osenseï démontrer Ki no musubi avec Fukiko.

Ueshiba osenseï et Fukiko SUnadomari.à Iwama en 1966, publié dans Aikinew 1990 numéro 85

Assistante d’Osenseï elle était fréquemment appelée à voyager avec lui dans la région du Kansai où il enseignait l’Aïkido tout en rendant visite à des étudiants et amis de longue date. Lors de ses voyages Osenseï prenait Fukiko comme partenaire de démonstration notamment auprès des femmes11Miyako Fujitani, entretien, Magazine of Tradional Budo, no 2, mars 2019. Fukiko possédait apparemment de nombreuses photos inédites de cette époque.12Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.

Selon le chercheur de l’Aïkido Stanley Pranin, au milieu des années soixante, Fukiko accompagna Osenseï pour une série de voyages et en profita pour rassembler des matériaux en prévision d’une biographie. Elle prit des photos et interviewa un certain nombre d’anciens élèves et des membres de la religion Omoto qui avaient connu Morihei Ueshiba.13ibid.

Après le décès d’Osenseï, elle continua des recherches approfondies et coécrit avec son frère Kanemoto la première biographie autorisée, Aïkido Kaiso Morihei Ueshiba. Évidemment elle n’est mentionnée que comme collaboratrice, seul son frère est l’auteur officiel du livre !

Au milieu des années 80, Fukiko souhaita rendre hommage à Osenseï en construisant un petit temple votif à sa mémoire à Kumamoto14Simone Chierchini, « Paolo Corallini’s Traditional Aikido Dojo » 2020 https://simonechierchini.co. Pour financer son projet elle se résoudra à vendre quelques-unes des très nombreuses calligraphies originales d’Osenseï, qu’il lui avait offertes.15ibid.

Fukiko Sunadomari s’éteint le 1er mai 2006 à Fujisawa, à l’âge de 92 ans.

Faire l’histoire

Stanley Pranin déclarait « Je connaissais très bien Fukiko Sunadomari. Notre association a débuté en 1984 et s’est poursuivie jusqu’à la fin de 1996. Elle adorait venir visiter le bureau d’AikiNews à Tokyo et nous passions des heures à parler de l’aïkido, de Morihei et de la religion Omoto. […] J’ai de nombreuses heures d’enregistrements de nos entretiens, dont l’un est en cours de transcription. Fukiko Senseï en savait beaucoup sur la vie publique et privée du Fondateur grâce à sa vie au Hombu Dojo et à son rôle d’assistante de Morihei. Le témoignage de Fukiko Senseï est très important pour une compréhension approfondie de l’histoire, du caractère et de l’art de Morihei. »16Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal (je souligne).

De droite à gauche : Stanley Pranin, Kanshu Sunadomari et Fukiko Sunadomari. Archives de la famille Sunadomari.tous droits réservés

Alors, où sont ces heures d’interviews, ces articles rapportant ses propos ? J’ai bien cherché il n’y a rien, dans aucunes publications de Pranin : les livres, les revues AikiNews, Aikido Journal, version papier ou web. Aucune trace.

Josh Gold, actuel responsable d’Aikido Journal, m’a confirmé qu’il n’y a aucun enregistrement, ni numérisés ni en cassettes d’archives.

Pranin a écrit dans un petit article « [Fukiko] était une personne franche et s’est distanciée de la famille Ueshiba après la mort de Morihei. En tant que tels, ses commentaires et ses souvenirs ne se prêtent pas toujours à la publication, et nous nous sommes longtemps abstenus de publier les transcriptions de ces enregistrements, même sous forme éditée. Avec le temps et les ressources, nous espérons remédier à cette situation. »17ibid.

En 2011 il se justifie ainsi « Ces domaines sont très sensibles, sinon j’aurais déjà publié certains documents et témoignages. Même si plusieurs décennies nous séparent de certains des événements en question, la sensibilité des personnes clés est un sujet de préoccupation. C’est un problème auquel je suis confronté depuis longtemps et je n’ai toujours pas de bonne solution. J’ai beaucoup hésité à publier la lettre de démission de Koichi Tohei senseï, par exemple. On verra comment les choses évoluent. »

Ainsi, avec un doux glissement, presque sans volonté, la masculinisation de l’histoire se perpétue. Les femmes disparaissent les unes après les autres de la scène et ne restent que les voix masculines dominantes.

« C’est forcément sa maîtresse » une stratégie de disqualification des femmes.

Personne ne sera surpris qu’avec la position de Fukiko la rumeur qu’elle « couche avec le boss » se soit répandue, c’est la plus vieille arme pour silencier les femmes.

Partant du principe que si Osenseï s’est ainsi « embarrassé » d’une femme c’est qu’il y avait une histoire sentimentale derrière. Curieusement on ne suppose pas la même chose à propos des jeunes hommes uchideshi du dojo. Ni qu’Osenseï aurait eu un amant caché à Iwama !

Fukiko Sunadomari auprès de Uehsiba Osenseï

Sur les opinions de Fukiko, on peut émettre une hypothèse. En s’appuyant sur les propos de Pranin et sur les quelques commentaires qu’elle a laissés, il est clair qu’elle était une mystique18Hikitsushi senseï disait de Fukiko « elle comprend les choses spirituelles », Aikido Magazine, 10/1988 (cf. aussi cette biographie en ligne). comme Ueshiba Osenseï. Elle soulignait souvent l’importance de cet aspect dans le parcours d’Osenseï19Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.. Critiquait-elle les débuts d’un Aïkido désacralisé, sportif – et finalement très masculin – ne correspondant pas, selon elle, à la vision du fondateur ?

Texte de Fukiko Sunadomari écrit à l’occasion du « Aikido Friendship Demonstration Tournament » en 1985. Un événement organisé par Stanley Pranin. Archives de la famille Sunadomari. Tous droits réservés

Cet Aïkido correspond aux efforts de Kisshomaru Ueshiba vers l’expansion internationale de l’art de son père. Mais pour Osenseï l’Aïkido était « un acte spirituel »20Ellis Amdur « [Ueshiba n’offrait pas] des leçons spirituelles supplémentaires dont le monde est inutilement gavé, mais des actes spirituels. » Caché en pleine vue. The Ran Network, 2023, p. 298 et lui-même se tenait sur « Ame no Ukihashi, le pont flottant céleste » ce qui relie le monde visible et invisible. C’était un art d’amour universel recréant les liens nous unissant entre humains et au vivant non-humain.

L’Occident pouvait-il entendre cela, lui qui, comme le dit Isis Labeau-Caberia « s’est tout d’abord employée à détruire les cosmovisions autochtones sur le continent européen – celles des mondes paysans, ruraux et païens ; celles des druides, des rebouteux et des sorcières – avant de se déverser dans le reste du monde. »21Isis Labeau-Caberia « La tête ne nous sauvera pas : L’Occident est une cosmovision, la « raison » en est le mythe fondateur » 04/07/2023, sur https://isislabeaucaberia.substack.com/p/la-tete-ne-nous-sauvera-pas-part

Hisser l’intellect au sommet et rejeter le corps, les émotions et la spiritualité, c’est sur ce dualisme artificiel qu’est né la réification, la domination et l’exploitation de tout ce qui n’était pas un « Homme moderne rationnel » c’est-à-dire le vivant non-humain, les femmes et les non-blancs, renvoyés à l’état infériorisé de « Nature ».

Dans ce contexte l’Aïkido est devenu majoritairement un sport de combat ou un filon pour les gourous, alors que nous avons désespérément besoin de pratiques du corps, spirituelles mais immanentes, dépouillées de toute domination.

D’autres élèves de Osenseï ont critiqué cette nouvelle orientation de l’Aïkikaï, rompant avec la famille Ueshiba : Kōichi Tohei, Noriaki Inoue, le neveu d’Osenseï, Itsuo Tsuda et Kanshu Sunadomari. Pour autant nous ne manquons pas d’interviews de ces célèbres pratiquants.

Reste une différence, Fukiko était une femme ayant une expertise, qui a parlé pour transmettre sa vérité, ni plus ni moins que les autres. Mais c’était une femme… alors ils n’ont pas écouté.

Fukiko Sunadomari en démonstration. Archive de la famille Sunadomari, tous droits réservés.

Osenseï parlait-il notamment d’elle quand il disait que son Aïkido idéal était celui des jeunes filles22Rapporté par Itsuo Tsuda dans son livre La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp.148-149. ? Ou bien quand il hurlait « Seules les femmes font de l’Aïkido ici ! »

À travers les fragments de l’histoire de la plus proche disciple de Morihei Ueshiba, peut-être même la meilleure, on distingue une relation de transmission de maître à élève, et même au-delà, une relation spirituelle. Alors comment ne pas supposer que l’Aïkido de Fukiko devait être époustouflant ? Et comment ne pas regretter ce chaînon manquant vers l’Aïkido du fondateur ?

J’espère avoir contribué à mon petit niveau à démasculiniser un peu l’Aïkido et à faire connaître ce personnage hors du commun. Je remercie au passage la belle-sœur de Fukiko, qui a bien voulu me communiquer les quelques photos inédites présentées ici et quelques coupures de presse.

Elle participe ainsi à la transmission d’un matrimoine où chaque pièce du puzzle compte.

Manon Soavi

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Notes

  • 1
    Henry Kono, « Yin et Yang, moteur de l’Aïkido du fondateur » Entretien par Guillaume Erard, 2008, sur https://www.guillaumeerard.fr/aikido/entretiens/entretien-avec-henry-kono-yin-et-yang-moteur-de-laikido-du-fondateur
  • 2
    Des propos rapportés par (au moins) : ►Itsuo Tsuda dans La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 148 ; ►Virgina Mayhew, « Entretien » avec Susan Perry, Aikido Today, 1991 ; ►Miyako Fujitani, « I am glad I have Aikido », Magazine of Traditional Budo, n. 2, mars 2019 ; ►Mariye Takahashi, « Is Aikido the pratical self-defense for women ? », Black Belt, novembre 1964.
  • 3
    Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21
  • 4
    Titiou Lecoq, « Pourquoi l’histoire a-t-elle effacé les femmes ? » Revue Démocratie, 7 juin 2022
  • 5
    Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21
  • 6
    Aurore Evain « Vous avez dit  »matrimoine » ? », Mediapart, 23 novembre 2017
  • 7
    Manon Soavi, « Miyako Fujitani, l’effet Matilda de l’Aïkido ? » Self&Dragon Spécial Aïkido no17 avril 2024. Disponible en ligne : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/fujitani-miyako-effet-matilda-de-aikido/
  • 8
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal. https://aikidojournal.com/2011/11/06/historical-photo-morihei-ueshiba-aspiring-calligrapher-by-stanley-pranin/
  • 9
    Stanley Pranin, « L’Encyclopédie Aiki News de l’Aïkido » Aiki News, Tokyo. 1991
  • 10
    Guillaume Erard, « Biographie d’André Nocquet, le premier uchi deshi étranger d’O Sensei Ueshiba Morihei » 2013, https://www.guillaumeerard.fr/
  • 11
    Miyako Fujitani, entretien, Magazine of Tradional Budo, no 2, mars 2019
  • 12
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.
  • 13
    ibid.
  • 14
    Simone Chierchini, « Paolo Corallini’s Traditional Aikido Dojo » 2020 https://simonechierchini.co
  • 15
    ibid.
  • 16
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal (je souligne).
  • 17
    ibid.
  • 18
    Hikitsushi senseï disait de Fukiko « elle comprend les choses spirituelles », Aikido Magazine, 10/1988 (cf. aussi cette biographie en ligne).
  • 19
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.
  • 20
    Ellis Amdur « [Ueshiba n’offrait pas] des leçons spirituelles supplémentaires dont le monde est inutilement gavé, mais des actes spirituels. » Caché en pleine vue. The Ran Network, 2023, p. 298
  • 21
    Isis Labeau-Caberia « La tête ne nous sauvera pas : L’Occident est une cosmovision, la « raison » en est le mythe fondateur » 04/07/2023, sur https://isislabeaucaberia.substack.com/p/la-tete-ne-nous-sauvera-pas-part
  • 22
    Rapporté par Itsuo Tsuda dans son livre La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp.148-149.

Témoigner

par Régis Soavi

Responsabilité

Si l’enseignement que l’on a reçu et intégré a changé notre vie, si cela a permis d’approfondir des valeurs qui nous sont chères comme d’en découvrir d’autres qui, bien que jusqu’ici ignorées, se révélèrent essentielles à la qualité de notre vie, il est important de “transmettre ce trésor” car il nous incombe de ne pas laisser tomber dans l’oubli un patrimoine de l’humanité qui est là pour servir le vivant.

Transmettre

L’enseignement de l’Aïkido n’est pas une profession au sens habituel qui lui est donné, il est plutôt question, heureusement pour notre art, de tout autre chose. C’est une tâche que l’on est amené à accomplir un peu comme une mission librement acceptée qui nous a été donnée afin de permettre à d’autres de découvrir ce chemin, cette voie, ce Tao que nous continuons de suivre. « [Q]uand on travaille dans les professions de l’humain, on travaille dans la démaîtrise, c’est-à-dire dans quelque chose dont on n’est pas maître du résultat, puisque c’est la personne elle-même qui élabore ce qu’elle est en train d’advenir »1Jacques Marpeau, Un mot, un enjeu : « Profession » et « métier », article publié le 9 mars 2023 sur https://cafepedagogique.net (emphase par R. Soavi). C’est la transmission d’un héritage qui nous a été légué petit à petit pendant de nombreuses années et qui continue de résonner dans notre vie quotidienne. Quelles que soient les règles rigides imposées par l’État et mises en place par les différentes fédérations, il existe encore une petite marge qui permet que l’enseignement de notre art reste avant tout un don de soi, et une manière d’approfondir notre propre parcours. Il s’agit principalement de communiquer l’incommunicable, et malgré cela de réussir à faire passer le message qui nous a été transmis par Tsuda senseï. Changer le monde au moins localement, “régionalement”, telle a été à mon avis une partie importante du travail autant philosophique que physique d’Itsuo Tsuda. Il insistait particulièrement sur ce qu’il appelait “la pratique solitaire” qu’il conduisait chaque matin.

Au sein de la séance d’Aïkido c’est une première partie très ritualisée, profonde, basée uniquement sur la “Respiration” (la circulation du Ki et sa visualisation), et c’était après l’écriture de ses livres sa manière d’intervenir de façon directe sur ce qui l’entourait, sur le Monde.

Itsuo Tsuda devant le tokonoma

Dans notre École, il est précisé dès les premiers articles des statuts que nous « pratiquons sans but ». Tsuda senseï avait insisté pour que ces quelques mots figurent en bonne place, car là se trouve l’essence de notre pratique. Ils sont rarement compris au tout début, et même plus tard malheureusement, car ils sont souvent considérés comme pratiquement inconcevables en Occident – mis à part pour les personnes qui ont une pratique sérieuse et qui grâce à cela approfondissent leur connaissance du Japon ou de l’Orient en général. Les réflexions les plus diverses se font entendre lors des premiers contacts ou lorsqu’on veut en parler à des amis, des connaissances. Elles vont, de la plus légère comme « c’est une histoire de dingue », jusqu’à « c’est pas sérieux, c’est n’importe quoi ».

Qui plus est, il est très souvent déstabilisant et difficile de l’admettre, il n’y a pas de “cours” comme dans les clubs de Gym ou de Yoga, mais des séances quotidiennes conduites le plus souvent par les plus ancien·nes pratiquant·es. Il n’y a pas de progression non plus mais un réel approfondissement, une ouverture aussi vers une sensibilité affermie et un monde de sensation qui, dès l’instant où on en est capable, permet à toute personne qui en a le courage, le désir, de découvrir ce que veut dire conduire une séance : il suffira d’avoir de la continuité, du respect pour autrui, et évidemment l’accord du groupe. Même pour la pratique de l’Aïkido il ne s’agit pas d’enseigner des techniques sophistiquées ni de corriger à tout prix mais bien plus de créer une ambiance favorable à l’évolution de chacun. De permettre d’aller chercher au fond de soi, au niveau du “Hara”, la “Respiration”, de prendre conscience de la circulation du Ki. C’est d’autant plus évident pour la pratique du Katsugen Undo où il suffit au point de vue technique de savoir compter jusqu’à vingt suivant un rythme donné, pour permettre la coordination du groupe de pratiquants.

Il en va de même pour l’Aïkido, c’est la perception concrète, physique, non intellectualisée, du yin et du yang et la posture, qui sont les éléments déterminants pour faire passer un message autant visuel que sensitif. Conduire des séances n’a “aucune valeur en soi”, il suffit qu’elles soient appréciées par l’ensemble. Néanmoins cela permet parfois de mieux comprendre où on en est dans notre pratique, de voir si on est capable de faire passer ce qu’on a découvert et qui peut être utile à d’autres. Il est important de communiquer à différents niveaux, on comprend mieux parfois lorsque la démonstration est faite par un sempaï plus proche de ce qu’on est capable de faire, de voir, de sentir. Par contre, si on l’a bien compris, à défaut de flatter notre Ego, conduire les séances permet de sortir de la castration sociale qui limite nos facultés et nous fige dans un rôle quel qu’il soit, de se retrouver en soi-même sans subir le risque d’une survalorisation destructrice du Moi.

Une École sans grades

Étant donné que notre École est une École sans grades, sans niveaux « sans repères fixes » comme nous le disait Tsuda senseï, chaque passage, chaque approfondissement est important dans notre pratique, même les plus petites découvertes doivent être considérées à leur juste valeur. Porter le Hakama est marquant à plus d’un égard et a un sens que l’on doit découvrir si on veut comprendre ce qu’il peut nous apporter, il y a d’ailleurs un texte essentiel à disposition pour ceux qui le désirent. La ceinture noire n’est pas un grade mais une opportunité à saisir (il y a un texte qui répertorie les paroles prononcées à cette occasion). Chaque pratiquant suit un chemin qui lui est personnel, purement individuel, personne ne devrait être jaloux ni même simplement envier le parcours d’un autre au risque de perdre le sens de ce qui est enseigné.

Devenir un Senseï

Il ne s’agit pas du “Destin” mais plutôt d’une destinée qui s’est créée indépendamment du désir, du vouloir, de celui ou celle qui grâce à une pratique juste et régulière durant de nombreuses années est devenu·e capable de donner, de redonner, ce qu’il ou elle a reçu. Le terme Senseï comme chacun le sait n’est pas un grade ni même une reconnaissance et n’a aucune valeur particulière, on pourrait l’interpréter par : “marcher devant”, être plus âgé (quel que soit le nombre d’années) et avoir de l’expérience et des capacités réelles dans son art, comprendre et sentir “l’Autre” et savoir communiquer en toute simplicité. Comme en toute chose il y a “chocolat et chocolat”, et donc dans tous les arts il y a “senseï et senseï.” Je pense que personne ne peut revendiquer ni surtout imposer un tel titre. Il peut être attribué à quelqu’un pour des raisons très diverses. De toute façon, il ne peut servir qu’à ceux qui l’utilisent car le fait de considérer quelqu’un comme son senseï c’est le positionnement de l’élève, et c’est ce positionnement qui peut lui permettre de comprendre d’autres choses auprès de son senseï.

Un parcours

Quand j’étais enfant dans mon École de Judo comme dans tous les arts de combat il y avait des ceintures de couleurs, nous étions des enfants, puis des adolescents et cela était censé nous stimuler, permettre une saine compétition en parallèle au système scolaire, afin d’obtenir une plus grosse part du gâteau, quitte à écraser les autres pour l’avoir. Le monde suscite un mode de vie et nous éduque dans cette direction, il y a des gagnants et des perdants, voilà la forme d’Égalitarisme qui nous est proposée, bien loin de l’Équité n’est-ce pas !

À l’époque, je n’avais pas d’autre possibilité, si je voulais pratiquer un art martial il fallait jouer le jeu, passer les examens, gagner des combats pour obtenir des grades. Ceinture blanche d’abord, puis jaune, puis orange, puis verte, enfin bleue. À partir de là, se préparer pour la marron en vue de l’ultime consécration, la ceinture noire.

Un autre point de vue

Les années soixante apportèrent un renversement de perspective. Résultat de l’après-guerre, un bouleversement s’est amorcé autant au niveau social, que sociétal et culturel. Tout a été remis en cause. J’avais 17 ans et j’ai fait une pause dans mon entraînement pour me consacrer, me tourner vers d’autres découvertes. Le monde, ou plutôt “Ma Vision” du monde a changé, la société en se désagrégeant a rendu quelque chose d’impossible possible, rien ne sera plus comme avant, JE NE SERAI PLUS COMME AVANT.

Après cette pause, je reprends de nouveau les arts martiaux, “le Judo jujitsu”, mais je n’y retrouve plus le même esprit. Mon esprit aussi est différent.

Le vieux monde est Mort, un autre monde fleurit en moi. Je veux utiliser les restes du vieux monde pour les retourner contre lui-même afin de permettre la création d’une situation nouvelle. L’Aïkido fait partie des armes non létales qui s’offrent à mon être pour continuer dans la direction que j’ai prise. J’ai vingt ans et je commence l’Aïkido, un chemin neuf et révolutionnaire pour moi.

Un nouveau parcours s’amorce, avec une ceinture blanche bien sûr. Très vite je sers d’Uke pendant les démonstrations (je sais très bien chuter et j’ai un bon équilibre). Maroteaux senseï me donne le 1er kyu avec la conséquence de porter le hakama, et d’être sempaï.

Viendra ensuite la ceinture noire, que j’obtiens dans les trois courants issus de l’Aikikaï – tout d’abord par Nocquet senseï, puis par Tamura senseï, et ensuite par Noro senseï – mais c’est surtout, en parallèle, la rencontre avec celui qui deviendra mon maître, Itsuo Tsuda, qui m’oriente.

Chez mon Maître je continue de porter la ceinture blanche chaque matin et pendant les stages, alors que je porte la noire et conduis des séances en tant qu’instructeur un peu partout dans les trois Écoles “officielles” validées par les fédérations. Enfin, après sept ans de conflits intérieurs je n’en peux plus de ce déséquilibre, je lâche prise et décide de ne plus conduire que des séances telles que Tsuda senseï nous le transmettait. Cette décision me met dans une situation un peu particulière dans les différents dojos avec qui je travaille, mais c’est le prix à payer pour retrouver ma stabilité dans la pratique, et approfondir encore un peu plus ma recherche sur la vérité de la circulation du Ki. C’est le moment que je choisis pour commencer à porter la ceinture noire lors des séances de maître Tsuda.

Tama no hireburi, vibration de l’âme. Régis Soavi.

Un Hakama de couleur grise

Quelques années plus tard j’ai cinquante ans et j’ai approfondi ma pratique, j’ai acquis une expérience qui me permet de guider les pratiquants de notre École, je suis responsable des stages dans de nombreux dojos où je suis invité et cela même dans d’autres fédérations. Je cherche alors à montrer notre manière de pratiquer, de faire sentir la circulation du Ki, et l’état d’esprit général de notre École. C’est à ce moment que je décide de porter un Hakama de couleur grise, c’est pour moi un signe d’ancienneté ainsi qu’un positionnement. Mon maître n’est plus là depuis plus de trente ans, je me dois d’assumer la continuité d’un enseignement qui ne doit pas disparaître car je le considère comme un chemin et un espoir pour l’humanité. Bien des éléments ont mûri dans ma pratique personnelle depuis toutes ces années, ma respiration, ma concentration, jusqu’à ma façon de faire circuler le Ki dans les moments les plus simples. Lors de kokyu-Ho par exemple, en posant simplement la main sur le dos des personnes pour leur faire sentir le passage du Ki, au lieu de leur donner des indications techniques sur la position de leur corps ou de leurs mains.

Un matin pendant la première partie de la séance que Tsuda senseï appelait la pratique solitaire, ma “respiration” s’est tout à coup intensifiée, c’est un événement impossible à décrire si ce n’est par des périphrases que l’on pourrait qualifier de mystiques, alors que c’était beaucoup plus rudimentaire et spontané que tout ce qu’on peut en dire. C’est une nouvelle percée en profondeur pour moi, qui me donne une sensation de liberté naturelle, mais c’est aussi une nouvelle étape sur un chemin à la fois familier, modeste et difficile en même temps qu’inconnu. Cela faisait quelque mois que je sentais que ma manière de pratiquer s’approfondissait mais il manquait quelque chose, une sorte de confirmation qui la rende tangible, plus corporelle en quelque sorte. Aujourd’hui je suis dans ma soixante-quinzième année et comme à l’occasion d’autres passages que j’ai connus, une nouvelle opportunité d’évoluer s’offre à moi, il me semble important maintenant de la confirmer, de concrétiser le travail effectué tout au long de ces cinquante dernières années. Un acte simple doit en rendre compte, depuis ce “matin-là” j’ai simplement remis une ceinture blanche.

Visualiser

L’acte qui consiste à visualiser dépend essentiellement de la posture qui permet la circulation du Ki, de “l’énergie vitale”.

Si la posture corporelle conduit l’énergie vers le cerveau c’est l’imagination qui entre en jeu et qui prend le dessus. Elle peut être positive ou négative, elle est difficilement contrôlable et peut facilement s’emballer, elle est donc peu utilisable dans l’action immédiate. Si l’imagination est positive, on peut l’utiliser dans la vie quotidienne car elle peut être créatrice par exemple dans l’écriture, le dessin ou dans l’art en général, mais pour agir et donner une réponse physique directe elle est un frein. Lorsqu’elle est négative elle bloque très souvent l’action et rend impossible la réaction à moins de la dépasser par un rapide et suprême effort de volonté pour ne pas être entraîné dans une spirale improductive.

Lorsque l’énergie est produite et rassemblée dans le bas du corps, “le hara”, alors, la visualisation devient possible. Il faut commencer à l’entraîner grâce à des exercices que l’on peut faire quotidiennement pendant l’Aïkido. Le plus important c’est la résonance qu’elle doit avoir pour chaque individu. Elle doit correspondre à sa personnalité, à son époque ou à quelque chose qui le touche. La visualisation doit être simple et immédiatement utilisable, elle doit nous “parler”.

Tsuda senseï nous prévient :

« L’Aïkido risque de devenir[…] une philosophie intellectuelle sans participation du corps, sorte de natation dans le salon, ou une gymnastique de réflexe pour transformer les hommes en chiens de Pavlov. Ou encore un sport de combat d’où on sort tout démoli. Ou encore une politique.
En tout cas, le ki, le point essentiel, y est absent. Ce sera l’Aïkido sans ki, qui aboutit souvent au raidissement musculaire. C’est pourquoi il y a tellement de gens qui ont des accidents.

La visualisation joue un rôle primordial dans l’Aïkido. C’est un acte mental au départ, mais elle produit des effets physiques. C’est un des aspects du ki que de visualiser. Que visualise-t-on dans l’Aïkido ? Ce sont des cercles, des triangles et des carrés. »2Itsuo Tsuda, La voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, p. 151

Sengai, cercle, triangle, carré
Sengai, cercle, triangle, carré

Réflexion ou obéissance

« Quand Hotei montre la lune l’imbécile regarde le doigt. » Cette traduction trop rapide, trop connue, est trop forte à mon avis. Elle fausse le propos et nous fait rejeter les sens plus profonds du proverbe que l’on risque de prendre au pied de la lettre. On peut se dire « moi aussi j’ai regardé le doigt, et pourtant je ne suis pas un imbécile, j’ai des diplômes et même un doctorat… ! » ou « c’est évident il montre la lune je l’ai vu tout de suite. »

Sengaï était un moine zen de l’École Rinzai (École de Lin-tsi en Chine), une École qui utilise les koans dans son enseignement. Son dessin, de ce proverbe, s’il n’est peut-être pas un Koan, nous donne à réfléchir, n’est-ce pas l’innocent, ou peut-être l’enfant qui regarde le doigt car il est dans l’action, dans le moment, dans l’instant présent, et ce petit personnage qui joue à ses pieds et saute de joie, et cet énorme sac qu’Hotei porte derrière lui, de quoi s’agit-il ? On peut aussi y voir le senseï, le sage qui indique la voie, la direction mais l’élève pour l’instant ne voit que le doigt, c’est-à-dire la pratique, même s’il soupçonne qu’il doit voir quelque chose qui lui est encore invisible. Ou est-ce une mise en garde à l’intention de ceux qui, pour se mettre en valeur, montrent leur doigt, semblant indiquer qu’ils ont compris, alors qu’ils ne montrent que leur Ego dans le but d’avoir des adeptes admiratifs qui obéissent au doigt et à l’œil afin de profiter d’eux.

Tant de possibilités et de réflexions s’offrent à chacun d’entre nous.

Petit à petit quelque chose s’éclaire, s’affine, on sort de l’abrutissement mental, on s’éveille.

Hotei montre la lune. Dessin de Sengai
dssin de Sengai. « Quand Hotei montre la lune l’imbécile regarde le doigt. »

L’Aïkido est-il un art martial ?

Tout un chacun, pratiquant ou non est en droit de se poser cette question. Il y a aujourd’hui de nombreuses orientations dans notre art, et un grand nombre de courants revendiquent une authenticité plus authentique que toutes les autres ou une ancienneté plus ancienne, d’autres évoquent un besoin de renouvellement, l’attrait de la modernité peut-être ! L’éventail des formes comme des techniques enseignées est gigantesque, elles varient parfois considérablement, des plus douces aux plus violentes, des plus souples, voire acrobatiques, aux plus rigides, voire létales. Qui peut juger de manière sereine de leur opportunité ou de leurs valeurs dans notre monde ? Notre École, que ce soit pour l’Aïkido, aussi bien que pour le Katsugen Undo, est basée sur la pratique du Non-Faire (Wu-wei) qui prend ses racines dans les philosophies chinoises tel le Tchan, le Taoïsme, comme japonaises telles que le Shinto des origines. Elle trouve sa place comme tant d’autres Écoles dans ces grands mouvements Pacifistes et Universalistes nés après la deuxième guerre mondiale.

Régis Soavi

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Cet article de Régis Soavi a été écrit pour Self & Dragon spécial Aikido avant que la revue ne disparaisse en 2025 ; le sujet en était “La professionnalisation”.

Notes

  • 1
    Jacques Marpeau, Un mot, un enjeu : « Profession » et « métier », article publié le 9 mars 2023 sur https://cafepedagogique.net (emphase par R. Soavi)
  • 2
    Itsuo Tsuda, La voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, p. 151

#2 Le Dôhô et la perception interne du corps

La suite de l’article de Hiroyuki Noguchi de 1993. Traduit du japonais par l’École Itsuo Tsuda. La première partie est à lire ici.

2. Les principes du Doho et les katas

Si l’on cherche à comprendre la logique des principes du Dôhô, les kata surgiront naturellement. Le Dôhô et le kata forment une paire, et nous ne pouvons pas parler de l’un sans parler de l’autre. À l’origine, le Dôhô est le principe de base de réalisation du kata. Chaque kata se compose de trois états1Ces trois états se vivent à chaque réalisation du kata autant que dans l’évolution d’une personne sur une vie entière. Ce sont des cercles concentriques qui approfondissent le geste. On peut les rapprocher de Shuhari 守破離 qui décrit les étapes de l’apprentissage : « suivre/obéir », « comprendre/explorer » et « intégrer/transcender ». Ou encore de Jo-ha-kyū 序破急, lent, accélération, rapide, qui est un rythme organique présent dans toute la culture japonaise. Le dramaturge Zeami a écrit à son propos « Chaque phénomène dans l’univers se développe à travers une certaine progression. Même le cri d’un oiseau et le bruit d’un insecte suivent cette progression. » Dans le théâtre Nô, chaque pièce, chaque acte, chaque scène et chaque discours individuel aura son propre Jo-ha-kyū interne. : accueillir/débuter2L’utilisation de ce mot « accueillir » suggère l’utilisation du principe non-dualiste du Non-faire où il n’y a pas opposition entre moi, sujet agissant et l’environnement. Ce n’est pas moi qui « débute » l’action, mon action consiste à accueillir « l’action juste », à être dans la disponibilité de corps et d’esprit pour « accueillir » le kata., transformer et intégrer/clôturer. Ici, cependant, nous allons explorer ce qui traverse les trois états du kata.

Le Dōhō et l’épanouissement de la perception interne

L’époque actuelle est une époque sans kata. À sa place l’exercice physique qui a été diffusé est la soi-disant « relaxation » et le « laisser-aller ». Avec une insistance sur le fait que les kata brimaient la liberté, l’individualité et étaient une forme de répression coercitive. Ainsi les kata ont été injustement pervertis.

Pourtant, les principes du Dôhô ne peuvent pas être « la rigidité et l’inconfort ». Au contraire, les kata sont utilisés pour se déplacer naturellement et sans effort. Par exemple, malgré le fait que les costumes de pèsent au total 30 kilos, les danseurs peuvent encore bouger librement et avec aisance. Si le kata est brisé, c’est-à-dire n’est plus fait correctement, cela ne sera plus possible.

Scène de Nô

Parmi les principes du Dôhô partagés par les anciens on trouve les expressions : Kire (couper), Tame (charger/preparer), Shime (fermer/serrer), Shibori (essorer), Ochi (tomber), Otoshi (descendre), etc. Aucune de ces expressions ne permet de décrire les apparences depuis un point extérieur. Au contraire, elles s’y refusent toutes. Il est impossible et dénué de sens de décrire la forme extérieure du corps. Quand l’on dit que « le koshi est engagé », que « le hara est déterminé » ou que « la poitrine est descendue », il s’agit de descriptions de perceptions internes de plénitude lorsque l’on atteint un mouvement supérieur. Ce ne peut donc être valable et utile que si l’on cherche dans sa perception interne.

La perception interne du corps fait partie intégrante du Dôhô. Il ne peut y avoir de méthode Dôhô sans cette perception interne. La raison du déclin actuel de la pratique du Dôhô est le manque d’attention quotidienne à cette perception interne de son propre corps. Si cette perception interne fait défaut, il n’est pas surprenant que les kata semblent n’être qu’une simple forme vide et inutile.

La clé de la compréhension du Dôhô réside dans la vision du corps d’une époque où l’anatomie n’existait pas. Ce que j’appelle « la perception interne du corps » c’est l’image du corps obtenue par la sensation intérieure, en oubliant les divisions anatomiques et en sentant profondément l’intérieur de son propre corps. La vision ainsi obtenue est très différente d’une simple image mentale et objective du corps, on pourrait plutôt la qualifier d’« image corporelle gazeuse ».

Maintenant, asseyez-vous, fermez légèrement les yeux et essayez de percevoir la région de votre propre hara. Une image du ventre apparaîtra alors. Certaines zones sont indistinctes et floues, tandis que celles qui sont claires peuvent ressembler, par exemple, a une courge ou une demi-lune. Ensuite, nous passons de la perception interne de la surface du ventre aux couches plus profondes. La couche la plus profonde est l’intérieur du dos. Les personnes dont la perception interne atteint l’intérieur du dos pourront sentir leur hara en trois dimensions.

Le hara senti avec la perception interne est tridimensionnel et multicouches. De plus, essayez d’exercer une force dans le ventre en contemplant et observant ce hara interne. Cette force ne peut atteindre la couche la plus profonde. Car c’est lorsque la force remplit le hara depuis la couche la plus profonde jusqu’à la couche superficielle, en passant par plusieurs couches, qu’on utilise l’expression Hara ga kimaru, un ventre déterminé.

Pour ce faire, l’origine de la force doit être recherchée dans la couche la plus profonde. Tout d’abord, elle se concentre en un point de la couche la plus profonde, d’où elle génère un faible mouvement que l’on peut difficilement qualifier de force. Ce mouvement se propage sans délai aux couches supérieures et augmente progressivement. Dès qu’il atteint la surface, le sentiment de puissance ou d’antagonisme apparaît. C’est ce que les anciens entendaient par « bouger l’axe » ou « bouger le centre ». Si la force la plus profonde atteint la surface, le hara se positionne naturellement.

En outre, essayez de faire de même avec le koshi. Vous constaterez que le koshi partage l’espace avec le hara interne. Dans la perception interne du corps, le koshi et le hara ne font qu’un. Les appellations koshi ou hara, sont simplement des noms basés sur la représentation anatomique du corps.

Or, la norme du Dôhô du « hara déterminé » a été développée avec la perception interne de la personne. Ce hara est celui de la perception interne du corps. Les gens d’aujourd’hui, qui ne savent pas comment faire cette introspection du corps, essayent d’appliquer la sagesse du Dôhô des anciens en prenant comme base la vision d’un corps « objectif », c’est-à-dire théorique et non ressenti avec la perception interne. Mais quelle que soit la manière dont vous cherchez à mouvoir votre ventre « objectif », dont vous vous agitez, dont vous concentrez votre ki, vous n’affecterez que la couche superficielle de votre hara, ça ne touchera pas les couches profondes.

Par conséquent, il est impossible pour eux d’obtenir l’épanouissement de la perception interne. Dans ces conditions il n’est pas surprenant que les gens d’aujourd’hui aient l’impression que la maîtrise des kata leur est imposée. Cependant, lorsque vous connaîtrez l’étendue et la profondeur du hara avec la perception interne, vous comprendrez pourquoi les anciens y accordaient tant d’importance. Le calme et les mouvements tranquilles des gestes faits ainsi valent la peine d’être savourés.

Je suis convaincu que les raisons pour lesquelles les principes de mouvement du corps du Dôhô se sont profondément ancrées dans la culture japonaise et ont même eu une forte influence sur ses pratiques spirituelles, sont qu’ils s’accompagnaient de la recherche d’un « corps perçu ».

La satisfaction qui découle de la maîtrise du « corps perçu » et du fait d’accomplir ce à quoi ce « corps perçu » est naturellement prêt, était la substance du « mémoriser par le corps » et du « sentir par le corps ».

Tsukimi, la fête de la lune

Par exemple, lorsque l’on voit la lune en automne, l’on ne la voit pas avec les yeux. C’est par la contemplation du « corps perçu », clarifié par la vue, que l’on se souvient de la beauté de la lune d’automne. Les Japonais ont vécu avec ce « corps gazeux ». C’était un corps avec un espace vague entre la chair et l’esprit. Et les anciens connaissaient les techniques pour réaliser ce « corps perçu ».

Revenons à la question des Katas.

Mouvement interne et externe : les principes du « kata du Dôhô »

Le « kata du Dôhô » sert à maîtriser le mouvement. Plus le corps « objectif » est immobile, plus le « corps perçu » apparaît clairement et plus ce changement se fait avec vigueur. Par conséquent, on peut dire que le kata induit l’action du « corps perçu ».La danse du théâtre Nô est retenue, comme si elle rejetait le mouvement. De même l’expression de l’interprète est cachée par les masques. À l’origine, la culture japonaise reposait sur la perception de la différence entre l’intériorité et l’extériorité des sentiments et sur la perception de la différence entre l’intériorité et l’extériorité des apparences. Il était considéré comme vulgaire de serrer les dents, de faire un effort ou de révéler ses émotions.

Masque de Nô

C’est une culture qui tente de susciter un sentiment de luxe dans un simple bourgeon de camélia dans le tokonoma et un sentiment de silence absolu dans le son tranchant du koto3Instrument de musique à corde.

C’est là que réside la particularité de cette culture, qui découle de la relation entre le kata et la perception interne du corps. L’apparence extérieure de la danse semble retenu, mais en fait le monde de la perception interne est plein de riches mouvements.

Si l’on arrête l’extérieur, l’intérieur bouge ; si l’on arrête l’intérieur, l’extérieur bouge.

Le Kata résume cette inversion de l’ordre entre l’extérieur et l’intérieur.

On trouve trois principes dans le « kata du Dôhô ».

Le premier principe est Jun-Gyaku-Kikkou.

Cela signifie que les forces s’équilibrent. Il peut s’appliquer non seulement à la relation entre l’intérieur et l’extérieur, mais aussi aux détails du kata, c’est-à-dire à l’orientation de chaque partie du corps. Par exemple, la forme shizumi, considérée comme une inclinaison correcte du corps vers l’avant, est basée sur la position debout où l’os pubien part en arrière et les genoux fléchissent vers l’avant. Ils se déplacent en même temps dans des directions opposées.

Les deuxièmes principes sont Tenkei-Doushitu et Doukei-Tenshitu.

Tenkei-Doushitu signifie que quelle que soit la manière dont le kata est modifié, si le koshi du « corps perçu », est en place, il ne sera jamais détruit, autrement dit l’essence du kata reste inchangée.

Doukei-Tenshitu signifie que la forme extérieure du kata restant identique, le « corps perçu » s’est déplacé de l’intérieur. Par exemple, lorsque la tension est générée par le fait de serrer le poing et la flexion du bras, pour relâcher cette tension, l’angle de flexion du bras doit être détendu ou la prise doit être relâchée. Le Doukei-Tenshitu est le processus qui permet grâce au « corps perçu » de se relaxer sans changer ni l’angle du bras ni la force de préhension.

Le fait que l’expression du masque Nô change librement n’est pas seulement dû à la technique Dôhô de l’interprète, mais aussi dû au fait qu’il a acquis la technique Doukei-Tenshitu de déplacement du « corps perçu ».

Les troisièmes principes sont Dochô et Tenkan.

C’est la sensibilisation avec les autres personnes, par l’harmonisation et le déplacement. Essayez de serrer la main à quelqu’un, qui que ce soit. Vous remarquerez alors que les angles des coudes de leurs mains droites sont synchronisés sans le savoir. Si vous ajustez l’angle de votre coude avec plus de précision, vous ne savez plus si vous déplacez le partenaire ou si c’est le partenaire qui vous déplace. Vous avez alors le sentiment que vous êtes tous deux déplacés par l’autre et les deux mouvements deviennent une seule et même chose.

C’est le principe suivi dans les premières étapes de la méthode Seitai de perception interne que je poursuis. Bien que les techniques avec le « corps perçu » plutôt qu’avec le « corps objectif » soient aujourd’hui la norme dans le Seitaï, ce principe basique est toujours d’actualité.

Je pense que la culture japonaise est une culture fondée sur les piliers que sont : le Dôhô, la méthode de mouvement, le naikan4内観 litt. regard interne., la perception interne et le kannô, la sensibilité. Si l’autre partie est polie, nous la traitons avec courtoisie, qu’il s’agisse de nos ennemis ou de nos amis. Cette forme d’harmonisation s’appelle « l’accueil ».

L’art d’accueillir les invités dans le Chanoyu 茶道 était à l’origine une recherche de sensibilité. Pourquoi la rencontre durant le service du thé, Ichigo-Ichie5四字熟語 litt. Une vie, une rencontre ou chaque expérience est unique ne prend-elle pas la forme d’un contact direct, d’un face-à-face avec l’invité principal ? Posez la question à n’importe qui aujourd’hui et vous n’obtiendrez pas de réponse. Celle-ci est pourtant simple : les Japonais ne croyaient pas aux entretiens. Ils partaient du principe que ce ne sont pas les yeux qui sont au centre de la fusion de sensibilité avec une autre personne. Les japonais sont plutôt défavorables à établir un contact visuel.

Notre culture consistait à chercher la rencontre avec l’autre de koshi à koshi6Itsuo Tsuda disait « d’intuition à intuition ». De cette manière, les japonais se réjouissaient, respectaient et désiraient l’échange dans la sensation interne mutuelle du corps de chacun.

Hiroyuki Noguchi, 1993.

Traduction École Itsuo Tsuda, 2025.

Notes

  • 1
    Ces trois états se vivent à chaque réalisation du kata autant que dans l’évolution d’une personne sur une vie entière. Ce sont des cercles concentriques qui approfondissent le geste. On peut les rapprocher de Shuhari 守破離 qui décrit les étapes de l’apprentissage : « suivre/obéir », « comprendre/explorer » et « intégrer/transcender ». Ou encore de Jo-ha-kyū 序破急, lent, accélération, rapide, qui est un rythme organique présent dans toute la culture japonaise. Le dramaturge Zeami a écrit à son propos « Chaque phénomène dans l’univers se développe à travers une certaine progression. Même le cri d’un oiseau et le bruit d’un insecte suivent cette progression. » Dans le théâtre Nô, chaque pièce, chaque acte, chaque scène et chaque discours individuel aura son propre Jo-ha-kyū interne.
  • 2
    L’utilisation de ce mot « accueillir » suggère l’utilisation du principe non-dualiste du Non-faire où il n’y a pas opposition entre moi, sujet agissant et l’environnement. Ce n’est pas moi qui « débute » l’action, mon action consiste à accueillir « l’action juste », à être dans la disponibilité de corps et d’esprit pour « accueillir » le kata.
  • 3
    Instrument de musique à corde
  • 4
    内観 litt. regard interne.
  • 5
    四字熟語 litt. Une vie, une rencontre ou chaque expérience est unique
  • 6
    Itsuo Tsuda disait « d’intuition à intuition »

#1 Le Dôhô et la perception interne du corps

Article de Hiroyuki Noguchi1Fils de Haruchika Noguchi, fondateur du Seïtaï de 1993. Traduit du japonais par l’École Itsuo Tsuda.

Autrefois une approche singulière de la perception et du mouvement du corps sous-tendait la culture traditionnelle japonaise. Cette tradition était liée à une manière de bouger qui dépassait les frontières des différentes disciplines, styles, écoles et était la norme de l’exercice physique2Marcel Mauss indiquait que le corps est une expression de nous-même, mais surtout d’une conception culturelle, de l’organisation sociale et des systèmes de représentation du monde. L’éducation jouant un rôle capital dans la transmission des techniques du corps qui forgent nos habitus – manière d’être, allure générale, tenue, disposition d’esprit. M. Mauss, « Les Techniques du corps », Journal de Psychologie, vol. xxxii, no 3-4, 15 mars-15 avril 19361. .

Bien qu’il n’y ait jamais eu de système organisé, nos prédécesseurs ont bénéficié de cette manière de bouger tout à fait naturellement et ont approfondi leurs propres mouvements. J’appelle cette approche traditionnelle du corps Dôhô3Dôhô litt. Méthode de mouvement . C’est une manière de vivre son corps qui est en train de disparaître alors qu’il s’agit d’un héritage immatériel développé par les anciens. Je cherche à retrouver cette manière de bouger et ses principes de perception interne du corps, du point de vue de la méthode Seitai4Le Seitaï a été élaborés par Haruchika Noguchi (1911-1976). Cette « méthode » comprend la pratique du Katsugen undo (Mouvement régénérateur) diffusé en Europe par Itsuo Tsuda dans les années 70. Le Seitaï repose sur le postulat que le corps a une capacité naturelle à se rééquilibrer de façon à assurer son bon fonctionnement. La pratique visant à restaurer cette sensibilité et les capacités d’auto-régulation de l’organisme. .

1. Le Dôhô et la culture japonaise

La culture japonaise est une fleur qui s’est épanouie sur le riche terrain du Dôhô. Mais si un terrain se dégrade, les fleurs n’auront d’autre choix que de dépérir. Le Chadô, l’art du thé, le théâtre Nô et le Hana, l’art des fleurs, sont des formes d’art extraordinaires créées par de grands maîtres. Cependant, la beauté d’une cérémonie du thé ne réside pas dans sa forme, mais dans le terrain qui la sous-tend, c’est-à-dire dans les mouvements subtils entre l’hôte et l’invité.

Quelle que soit la forme, même techniquement excellente, s’il n’y a pas un mouvement actif du corps qui la sous-tend, elle n’a pas de vie.

Le raffinement de Ichigo-Ichie5一期一会 litt. Une vie, une rencontre ou chaque expérience est unique ne peut être senti que dans l’instant présent, en étant Kannou dōkō6感応道交expression bouddhiste. Communication mutuelle entre les sentiments du Bouddha et les êtres humains. Dans un sens plus large, il s’agit de la compréhension entre des personnes proches, mais ayant une différence de position comme entre le maître et le disciple. c’est-à-dire dans une communication mutuelle qui ne peut advenir que lorsque la façon de bouger le corps implique une forte concentration du ki, de la part de l’hôte et de l’invité, qui échangent et fusionnent ensemble.

La façon dont un maître de thé bouge n’est pas toujours propre à la cérémonie du thé. Il ne fait aucun doute que l’art des maîtres de thé est imprégné de chacun de leurs mouvements, sa façon de marcher hokô, sa posture assise zahô, son approche nijiri7 躙にじり La position rampante. S’approcher lentement. et sa marche sur les genoux shikkô, sont communes au shintoïsme, au Nô et aux arts martiaux.

De même, bien que le geste d’une main qui tient un bol soit différent du geste de frapper des mains et de les joindre pour prier, dans le Dôhô, l’effet sur le corps est similaire.

Le Dôhô traverse tous les arts

Dans les rizières boueuses les paysans avaient développé une manière de bouger dans laquelle ils étiraient fortement leurs orteils vers l’extérieur afin d’être souples et stables au niveau du koshi8Koshi zone des hanches, du bassin et de la partie basse de la colonne vertébrale.. L’école de sabre Yagyû a développé la même manière de bouger et de s’asseoir en seiza afin d’être capable de sentir une présence dans son dos. On peut même dire que la façon de manier les baguettes pour le kaiseki9Le repas simple que l’hôte de la cérémonie du thé (chanoyu) sert à ses convives avant la cérémonie est la même que les mouvements de l’art du sabre japonais.

Dans la récitation du Nô la sensation de vibration du son dans le hara10Hara, zone situé en dessous du nombril. Centre du corps dans les traditions japonaises et chinoises (丹田). se retrouve dans le shintoïsme et dans la méthode de kiai du Shugen11Le shugendō (修験道) est une tradition spirituelle millénaire japonaise où la relation entre l’homme et la nature est primordiale. Utilisant l’ascése, la vie en montagne et inclutant des enseignements animisme, shintoïsme, taoïsme…. Dans tous ces cas une certaine cambrure du koshi est indispensable. Elle est aussi présente dans la danse du Nô, probablement parce qu’à l’origine, les acteurs de Nô dansaient en chantant.

C’est ainsi que nos ancêtres ont créé leurs propres formes uniques d’agriculture, de rituels, de combats, d’ornements et d’élégance, conformément aux principes du Dôhô, communs au peuple japonais. De même, les cultures étrangères importées au Japon ont été intégrées grâce au Dôhô.

Un bon exemple est l’inclinaison en avant du koshi qui n’était pas autant soulignée sur le continent, mais qui est devenue indissociable du Zazen japonais.

Avec cette cambrure du koshi, pendant la pratique de Zazen lorsqu’on joint les mains, on rapproche les doigts tout en laissant entre les pouces un espace aussi fin qu’une feuille de papier. Ceci favorise un mouvement subtil, le Dôhô.

Cambrer le koshi est un mouvement que les Japonais appréciaient particulièrement et que l’on retrouve autant dans le tracé du calligraphe ou dans le seiza, la posture assise, que chez des gens ordinaires à une table traditionnelle japonaise.

Si l’on regarde en détail, on peut percevoir différents types de cambrure du koshi.

Dans le cas du Nô, on s’assoit en s’accompagnant de la sensation de tirer vers le haut les vertèbres sacrées, tandis que dans le cas du Zen, la sensation est que les vertèbres sacrées poussent vers le hara, ce qui provoque la descente de celui-ci. Un peu comme si le hara était tiré vers le bas.

Le sport moderne ne fait pas exception au Japon, même dans le baseball. On y retrouve les différentes manières de cambrer le koshi.

Il y a Sonkyo la position accroupie du receveur. Shizumi, la position du joueur de champ intérieur et la position du frappeur. Celui-ci semble tenir un sabre japonais symbolisant la cambrure du koshi.

Ces trois positions correspondent aux trois façons spécifiques de cambrer le koshi : la position du prêtre, la position dans le style du Nô et la position dans le style du Zen.

Le Dôhô est comme un « lien du sang » pour les japonais, un « ADN » qui bien qu’il se soit désagrégé en partie, s’est transmis jusqu’à nos jours. C’est la preuve que nous sommes un peuple qui, s’il déploie tout son potentiel, sera naturellement en accord avec les principes du Dôhô.

Une poulie appelée Nanban a été introduite au Japon, et l’image d’un ouvrier utilisant cette poulie aurait donné naissance au mot Nanba, qui serait l’une des caractéristiques originales de la manière de bouger japonaise.

La marche Nanba c’est quand, lorsque la jambe droite est en avant, l’épaule droite et le haut du corps droit avancent également.

Dans les arts martiaux anciens, la posture debout 12ソla position sô, positon debout de base dans l’école Kashima Shin Ryû et la posture de profil Shumoku sont reconnus typiques du Nanba.

 

Du Awa Odori13Danse populaire aux danses Nô, et encore plus dans les positions des paysans plantant le riz, tous ces mouvements viennent du Nanba.

Lors du rassemblement matinal à l’école primaire, notre génération devait faire un exercice de marche appelé « Kôshin : marcher au pas »14La politique de modernisation de l’ère Meiji (après1868) consista à remplacer les formes traditionnelles japonaises dans tous les aspects. Ceci toucha aussi l’éducation du corps à travers l’introduction de la gymnastique occidentale.. À l’époque, on n’avait pas encore l’habitude de marcher au pas à la manière occidentale en balançant les mains devant et derrière alternativement, si bien que de nombreux élèves se sont retrouvés comme empotés après deux ou trois pas et ont été immédiatement catalogués comme ayant de faibles capacités motrices. C’est étrange, car les Japonais étaient maltraités uniquement parce qu’ils bougeaient dans le style traditionnel.

Essayez avec les écoliers d’aujourd’hui et vous verrez que la marche Nanba a complètement disparu. Si l’on y réfléchit bien, l’éducation physique japonaise à l’école depuis la restauration Meiji a tenté d’exterminer la tradition du Dôhô représentée par la marche Nanba. Aujourd’hui, cent ans plus tard, cette politique nationale a triomphé, mais elle a aussi mené à une disparition des techniques traditionnelles.

Là encore, si le terreau du Dôhô se perd, la fleur ne peut que périr, quelle que soit la protection dont elle bénéficie. Cependant, même aujourd’hui, alors que de nombreux Japonais ont naturellement adopté la façon de marcher occidentale, si vous réunissez dix Japonais et que vous leur demandez de marcher en faisant de grands pas, énergiques, et de grands gestes des bras, comme s’ils piétinaient la terre, au moins sept d’entre eux feront le Nanba.

Malgré tout, il faut leur apprendre à avancer les pieds à plat plutôt que de laisser tomber le poids alternativement sur un pied puis sur l’autre. Aujourd’hui, les gens marchent avec leurs orteils. Si vous le faites avec vos orteils, ce ne sera jamais la marche Nanba. On peut dire que le Nanba est clairement lié à la sensation de la voûte plantaire et qu’il est étroitement lié à la démarche traditionnelle des pieds qui glissent (摺り足 Suriashi).

Pour comprendre les caractéristiques de la culture d’un pays, il n’est pas inutile d’examiner la relation entre les objets et les personnes. La production d’objets est en effet étroitement liée à l’apparition d’une culture. L’artisan traditionnel japonais, Yoshio Akioka a identifié qu’une des qualités de la culture japonaise est que les objets ont une utilisation souple et polyvalente.

Les baguettes, par exemple, sont un outil d’usage polyvalent, contrairement aux fourchettes et aux couteaux occidentaux, qui sont à usage unique. Les mêmes baguettes sont utilisées pour ramasser des haricots, saisir du tofu, avaler le gruau de riz et couper les pommes de terre. Cependant, l’utilisation d’un seul objet de manière aussi polyvalente signifie que l’utilisation de la méthode Dôhô est aussi subtile que possible.

Le Kenjutsuka, Yoshinori Kono utilise l’exemple du nihontô (sabre japonais) pour illustrer les nombreuses utilisations d’un même instrument. Le nihontô est à la fois un sabre et une épée, contrairement à la différenciation continentale, où le sabre est un instrument à usage unique, pour trancher. Toutefois, cela a conduit à une ambiguïté fonctionnelle dans la mesure où, le nihontô est inférieur au sabre pour la coupe et n’est pas aussi bon qu’une épée pour piquer. Kono senseï déclare : « C’est pourquoi on ne coupe pas avec le sabre, mais avec le koshi. Le kenjutsu (l’art du sabre japonais) est avant tout un taijutsu ; un art du corps ».

Non seulement les sabres japonais, mais aussi les outils produits par les maîtres japonais, sont des objets inachevés. Toutefois, cela ne signifie pas, bien entendu, que les compétences des artisans soient immatures. Au contraire, ils restent inachevés afin d’harmoniser la fonction de l’outil et la motricité de son utilisateur. C’est comme les espaces vides dans une peinture à l’encre de chine. Pour les artisans japonais, un outil n’est complet que lorsqu’il est relié à une personne.

En outre, les ustensiles japonais sont déjà conçus pour promouvoir le Dôhô de l’utilisateur. Par exemple, le manche d’une théière japonaise doit être trop court pour être saisi. Bien sûr, ce n’est pas parce que nos ancêtres avaient de petites mains. Tout d’abord, le manche d’une théière n’est pas fait pour être saisi. Il doit être tenu entre le pouce et l’index en forme de crochet. Ce kata exige de l’auriculaire une présence forte et profonde afin de supporter le poids de l’eau chaude dans la théière.

L’utilisation de l’auriculaire est la base de l’habileté du Dôhô. L’auriculaire est le doigt le plus étroitement lié au koshi par l’intermédiaire du poignet. Par conséquent, si l’on tient le kyûsu (théière japonaise) de cette façon, le poids de l’eau chaude est naturellement supporté par le koshi. Ainsi la forme du kyûsu est conçue pour favoriser la tenue par le koshi.

Cet exemple montre clairement que le Dôhô était présent jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne. Il fut un temps où les katas formés par le Dôhô fonctionnaient réellement dans la vie de tous les jours. Ce temps n’est pas si lointain.

Le caractère 躾 (shitsuke ; discipline) n’est pas un caractère chinois. Il s’agit d’un caractère japonais qui s’écrit 身ヲ美シウスル (litt. corps qui embellit). C’est là que réside la vision de l’éducation qu’avaient les anciens. En termes simples, l’éducation japonaise était une éducation du corps. L’accent était mis sur « l’apprentissage par le corps » plutôt que sur la mémorisation avec la tête, et sur le fait de respecter « la sensation du corps » plutôt que sur la compréhension intellectuelle.

L’apprentissage n’était pas l’entraînement de l’esprit, mais la pratique du corps. Par conséquent, le premier principe de l’éducation était la discipline du corps, ce qui signifiait la transmission des principes et des kata du Dôhô. Les enfants apprenaient à tenir le bol et les baguettes au moment approprié. Le bol est tenu avec le pouce de la main gauche cambré vers l’arrière. Ce n’était pas seulement pour éviter de toucher le bord pour des raisons d’hygiène. En effet, si l’on tient le bol avec l’articulation du pouce cambré, on peut s’asseoir avec le koshi également cambré vers le ventre. Alors que si l’on plie l’articulation, immédiatement on perd le hara, le koshi s’avachit. « Perdre le koshi » veut dire qu’on fait preuve de lâcheté. Au contraire si vous avez un koshi et un hara stables, vous aurez confiance en vous et vous serez déterminé. Les anciens voyaient le caractère d’une personne dans son koshi et son hara.

Il y a des sensations et des prises de conscience qui ne peuvent jamais se manifester si le terrain n’est pas prêt, c’est-à-dire si le corps n’est pas en « ordre ». Les anciens en étaient bien conscients c’est pourquoi ils ont développé ces méthodes supérieures, le Dôhô, pour aller plus loin et découvrir un kokoro15Kokoro désigne l’esprit, le cœur ou la nature intérieure (sagesse, aspiration, attention, sincérité, sensibilité) qui n’avait pas encore été découvert.

Il n’est pas exagéré de dire que c’est la base de la culture de shin-shin-ichi-nyo 心身一如, l’unité corps-esprit. Les arts de Dôhô n’ont jamais été la propriété exclusive des artisans, des danseurs ou des artistes martiaux. Les Japonais utilisaient les kata pour « être » dans la joie, la colère, le chagrin, la réflexion, l’appréciation et la détermination.

En outre, les Japonais se méfiaient de l’esprit issu d’un kata vidé de son sens, mais appréciaient l’esprit d’un kata brisé donnant naissance à une nouvelle forme dans un équilibre délicat. Les notions esthétiques de Iki16Iki 粋 chic, fraîs, direct, original. Peut concerner l’attitude, le comportement, l’apparence, l’esthétique. et Sha-ré17Sha-ré 洒落 à la mode, drôle, avoir de l’esprit, plaisant. en sont de bons exemples.

L’esprit était autrefois très proche du corps. L’esprit est constitué de mots/sons. Le mot est la voix. La voix émane du corps. Comme nous l’avons déjà mentionné, la vocalisation se faisait avec la méthode de Dôhô. Les mots sont à l’origine des idéogrammes, des calligraphies. L’écriture se faisait avec la méthode Dôhô. C’est ainsi que l’intelligence des anciens brillait avec la méthode Dôhô.

La raison pour laquelle les haïkus et les koans zen sont si appréciés est avant tout pour leur rapidité. C’est une sensation de vitesse qui ne peut être créée en diluant le sujet. La vitesse est exigée par les principes du Dôhô. C’est une action sans pause. Une telle qualité ne peut être trouvée qu’en évitant le regret et en s’arrêtant de façon nette. La brièveté du haïku n’est pas ordinaire, c’est clairement une aspiration à cultiver un esprit déterminé. La brièveté est donc inévitable.

Lire la partie 2 « Les principes du Dôhô et les katas »

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Notes

  • 1
    Fils de Haruchika Noguchi, fondateur du Seïtaï
  • 2
    Marcel Mauss indiquait que le corps est une expression de nous-même, mais surtout d’une conception culturelle, de l’organisation sociale et des systèmes de représentation du monde. L’éducation jouant un rôle capital dans la transmission des techniques du corps qui forgent nos habitus – manière d’être, allure générale, tenue, disposition d’esprit. M. Mauss, « Les Techniques du corps », Journal de Psychologie, vol. xxxii, no 3-4, 15 mars-15 avril 19361.
  • 3
    Dôhô litt. Méthode de mouvement
  • 4
    Le Seitaï a été élaborés par Haruchika Noguchi (1911-1976). Cette « méthode » comprend la pratique du Katsugen undo (Mouvement régénérateur) diffusé en Europe par Itsuo Tsuda dans les années 70. Le Seitaï repose sur le postulat que le corps a une capacité naturelle à se rééquilibrer de façon à assurer son bon fonctionnement. La pratique visant à restaurer cette sensibilité et les capacités d’auto-régulation de l’organisme.
  • 5
    一期一会 litt. Une vie, une rencontre ou chaque expérience est unique
  • 6
    感応道交expression bouddhiste. Communication mutuelle entre les sentiments du Bouddha et les êtres humains. Dans un sens plus large, il s’agit de la compréhension entre des personnes proches, mais ayant une différence de position comme entre le maître et le disciple.
  • 7
    躙にじり La position rampante. S’approcher lentement.
  • 8
    Koshi zone des hanches, du bassin et de la partie basse de la colonne vertébrale.
  • 9
    Le repas simple que l’hôte de la cérémonie du thé (chanoyu) sert à ses convives avant la cérémonie
  • 10
    Hara, zone situé en dessous du nombril. Centre du corps dans les traditions japonaises et chinoises (丹田).
  • 11
    Le shugendō (修験道) est une tradition spirituelle millénaire japonaise où la relation entre l’homme et la nature est primordiale. Utilisant l’ascése, la vie en montagne et inclutant des enseignements animisme, shintoïsme, taoïsme…
  • 12
    ソla position sô, positon debout de base dans l’école Kashima Shin Ryû
  • 13
    Danse populaire
  • 14
    La politique de modernisation de l’ère Meiji (après1868) consista à remplacer les formes traditionnelles japonaises dans tous les aspects. Ceci toucha aussi l’éducation du corps à travers l’introduction de la gymnastique occidentale.
  • 15
    Kokoro désigne l’esprit, le cœur ou la nature intérieure (sagesse, aspiration, attention, sincérité, sensibilité)
  • 16
    Iki 粋 chic, fraîs, direct, original. Peut concerner l’attitude, le comportement, l’apparence, l’esthétique.
  • 17
    Sha-ré 洒落 à la mode, drôle, avoir de l’esprit, plaisant.

Approfondissement

par Régis Soavi

Lâcher… lâcher… lâcher… Oublier afin de perdre les habitudes de jugement sur les autres comme sur nous-mêmes, qui trop souvent ne servent qu’à justifier nos actes, à cacher nos incompréhensions ou nos peurs, et embrouillent nos saines réflexions issues du plus profond de notre être. Progresser ou régresser fait partie d’un monde identique, un monde trompeur où l’apprentissage, comme la formation ou la compétition sont devenus des objets monnayables. L’approfondissement lui ne se monnaye pas.

Citius, Altius, Fortius

Plus vite, plus haut, plus fort. C’est ainsi que s’énonce la devise des Jeux olympiques, l’idéal du sport de haut niveau. L’Aïkido lui, s’inscrit dans une dimension totalement différente, celle qui s’adresse à tous, à tout un chacun, sans qu’il en soit le moins du monde diminué en tant qu’Art martial, Art du souffle, et surtout Art de l’harmonie.

Dans les pratiques martiales au Japon on a coutume de dire que tous les arts suivent au départ, et même pendant assez longtemps, des chemins qui peuvent paraître bien différents les uns des autres, mais tous s’orientent dans la même direction, vers le faîte de la montagne, le mont Fuji. Certains sont tortueux ou difficiles d’accès, d’autres semblent plus faciles, plus rapides ou simplement plus lents mais tous se rejoignent au sommet. Les patriarches du Bouddhisme zen, favorisant la persévérance, ajoutent : « quand tu arrives à la cime ne t’arrête pas continue de monter ».

KATSUSHIKA HOKUSAI (1760–1849) Fujiyama / 富士山 (3, 776 m -12,389 ft) Japan
HOKUSAI, Fujiyama / 富士山

Quant à lui, Tsuda senseï nous proposait une autre image, une visualisation qui permettait un autre point de vue, une façon de penser qui m’a toujours servi d’orientation et m’a permis de m’ouvrir vers une autre dimension essentielle et pourtant sans façon, une réorientation dont j’avais un besoin impératif. Lorsqu’il parlait de ses Maîtres – qu’ils soient japonais comme Ueshiba Morihei O senseï, Noguchi Haruchika senseï créateur du Seitai, Hosada senseï de l’École Kanze Kasetsu avec qui il étudia la récitation du No, ou français comme Marcel Granet et Marcel Mauss à l’université de la Sorbonne – il expliquait que grâce à leurs recherches aussi intenses que continues dans leur spécialité, ils avaient creusé des « puits d’une grande profondeur »1. Pourtant alors qu’ils travaillaient dans des domaines très différents, ce que chacun d’eux avait découvert en se rapprochant ainsi de sa source, c’est qu’il s’agissait de la même “Eau” qui y coulait. Lui-même en parlant de son travail, de sa recherche dans l’Aïkido, le Seitai et la communication à travers ses livres nous disait, deux ans avant sa mort, qu’il commençait à sentir l’humidité. La direction qu’il indiquait n’était pas d’accumuler des connaissances, des techniques, des savoir-faire, mais d’aller toujours dans le sens du dépouillement qui permet à l’individu de se réveiller, de sortir de sa torpeur. Il nous en donne un exemple dans ce paragraphe issu de son cinquième livre2 :

« La seule chose qui me préoccupe, c’est de savoir jusqu’où je pourrai développer ma respiration. Mon expérience m’apprend que là, il n’y a pas de limite. […]
Ce qui me paraissait difficile, impossible, voire même inconcevable devient un jour faisable, et ensuite facile et réjouissant. […]

Tout se déroule comme l’incubation d’un œuf. Lorsque l’embryon devient un poussin, il casse la coquille et sort. Un monde nouveau s’ouvre avec l’éveil des sensations nouvelles. »

Itsuo Tsuda approfondissement
Itsuo Tsuda, exercice de respiration durant la Pratique Respiratoire

Approfondir n’est pas répéter inlassablement

Chaque partenaire, chaque situation, est une occasion de rencontrer, de découvrir quelque chose de nouveau, de subtilement différent. C’est grâce à cette diversité que nous allons pouvoir grandir.

À contrario, je me souviens de mes premières années de Judo. J’avais alors à peine douze ans et bien que nous pratiquions la méthode dite « Judo-jujitsu japonais » qui était très différente du « Judo moderne », car entre autres il n’y avait pas de catégorie de poids, et tout était basé sur le déséquilibre au lieu de la force, notre professeur crut bon de s’aligner sur les tendances plus modernes propulsées par Anton Geesink, le premier non-Japonais à remporter en 1961 le titre de champion du monde. Il commença à nous faire travailler un « spécial », c’est-à-dire une seule technique, deux au maximum, pour chacun de nous. Nous devions les répéter inlassablement afin de gagner dans les quelques compétitions inter-communales et pouvoir nous présenter aux tournois d’Île-de-France. C’était pensait-il une stimulation qui correspondait parfaitement à la pédagogie moderne, mais quant à moi, je réalisais déjà à quel point nous étions en train de passer de l’art martial au sport. Pourtant j’aimais le sport, surtout la course à pied, et notamment le cross-country, mais ce que j’aimais dans le judo était pour moi en train de disparaître.

Je continuais malgré tout au club, et surtout, parallèlement, dans ce que j’appelais mon “Dojo personnel” avec un ami Judoka et Karatéka : il s’agissait d’un espace d’une vingtaine de mètres carrés dont j’étais très fier car j’avais réussi à l’installer dans un sous-sol sur des tatamis de fabrication extrêmement artisanale. Cependant il possédait toutes les caractéristiques nécessaires à notre pratique, photos des maîtres au Tokonoma, etc. Là nous pratiquions les arts martiaux “véridiques”, dans la noblesse de l’art, mais bien sûr aussi dans la souplesse, ainsi que dans la rigueur, confrontant nos expériences récemment acquises, j’avais à ce moment là tout juste une quinzaine d’années et quatre ans de pratique. Notre répertoire se trouvait dans les premiers livres publiés, et nous n’omettions aucun Kata même les plus difficiles alors qu’ils n’étaient pas encore à notre niveau, mais ce qui nous passionnait était de découvrir la richesse et la finesse de cet art qui trouvait ses racines dans l’expérience des siècles passés.

L’Aïkido, et la découverte du ki

Notre professeur de Judo nous avait parlé de l’Aïkido et montré quelques techniques simples. Qu’est-ce qui se cachait derrière ces techniques dont il nous parlait et qu’il nous avait fait entrevoir ? Comment progresser dans les arts martiaux ? Ces questions me tourmentaient quand j’ai voulu reprendre l’entraînement après les événements de 1968. J’avais quitté ma banlieue, et multiplié les arts, de même que des entraînements différents pris dans toutes sortes d’arts martiaux, mais tout cela ne me convenait qu’à moitié. En m’inscrivant à Paris au dojo de la Montagne Sainte-Geneviève chez maître Plée j’espérais trouver enfin quelque chose qui me satisfasse. C’est juste après les cours de Judo, et à la faveur des séances d’Aïkido que conduisait Maroteaux senseï ainsi que grâce à ses démonstrations ou ses explications sur l’importance du Ki tant en Aïkido qu’en Jiu-jitsu que j’ai pressenti la direction à prendre. C’est par lui que j’ai trouvé le fil qui m’a conduit chez celui qui est devenu mon maître d’Aïkido comme de Katsugen Undo et de Seitai pendant ses dix dernières années, “Tsuda senseï”, et de cela je ne le remercierai jamais assez.

Chez tous les maîtres que j’ai ensuite rencontrés j’ai cherché à voir et à sentir le Ki, invisible et pourtant présent chez chacun d’eux. Par les rencontres lors de stages nationaux ou internationaux j’ai côtoyé aussi des pratiquants de différentes Écoles, toujours dans l’optique, non de me confronter ni de découvrir de nouvelles techniques, ni même surtout de montrer ce que je savais faire, mais de sentir le Ki chez les personnes avec qui je pratiquais. L’important pour moi était de percevoir ce qui les animait, superficiellement ou plus profondément, que cela se révèle positif ou négatif par rapport à ma propre pratique. C’est tout cela qui m’a permis de vérifier à la fois où j’en étais, mais aussi d’éprouver le chemin parcouru, et donc d’approfondir et d’aller plus loin.

Les livres de Tsuda senseï de par leur simplicité comme leur profondeur furent non seulement des guides théoriques, mais bien plus des guides pratiques que j’ai pu utiliser dans la vie quotidienne et qui m’ont, petit à petit, contraint à “lâcher prise” pour, enfin, me retrouver et confirmer ce qui me propulsait, me conduisait.

Régis Soavi approfondissement
Régis Soavi

Progresser pour devenir ou approfondir pour “être”

Tant que l’on veut remporter une victoire, que ce soit sur soi-même ou sur les autres, acquérir des avantages ou se conforter, fondamentalement on suit le même chemin, c’est la voie de l’acquisition qui s’attache au superficiel, au contenant plus qu’au contenu, à la forme plus qu’à l’essence. Prendre conscience du trajet que l’on est en train de suivre, de la frustration qui en résulte très souvent, peut nous amener à faire marche arrière et à commencer à apprendre comment utiliser l’insatisfaction, pour aller chercher ce qui est déjà là et ne demande qu’à s’accomplir, plutôt que de chercher à combler, afin de survivre, les failles que nous pressentons dans notre structure caractérielle ou physiologique.

Tel est le trajet que nous propose l’Aïkido, un art de la rencontre, avec une dimension qui nous surprendra autant qu’elle nous réjouira, si nous avons la patience de le découvrir. Intensifier la sensation, ne pas aller à l’encontre de la déception lorsqu’elle survient, mais l’accepter comme une amie qui nous aide à creuser un peu plus dans la direction que nous avons nous-même décidé de suivre. Réveiller notre intuition grâce à la fusion avec nos partenaires et à l’attention apportée à chaque mouvement, à la circulation de cette énergie interne qu’il nous faut découvrir et qui se trouve à portée de notre main. S’ouvrir à notre humanité immanente sans se laisser déposséder ni envahir parce que notre sphère est devenue plus perceptible, plus forte avec une pratique qui est à la fois réaliste mais surtout sans fausseté ni complaisance.

Approfondir c’est découvrir un monde inconnu

C’est quand nous sommes fatigués, déprimés ou même parfois tout simplement souffrants que se réveillent en nous d’étonnantes capacités inhabituelles. Du fait que nous ne pouvons plus nous comporter comme d’habitude, et si nous avons travaillé dans le sens de l’approfondissement, voilà que surgissent des aptitudes inconnues, d’autres manières de faire, de comprendre ce qui nous entoure. L’ego sans que l’on s’en rende compte consciemment a, dans ce cas, la possibilité de se soumettre à quelque chose d’ignoré. Si on accepte qu’il le fasse sans en avoir peur, s’ouvrent à ce moment là des possibilités insoupçonnées dont l’empathie est le moteur et le désir de communiquer la conséquence. Le besoin d’action qui naît alors de cette situation nous propulse plus ou moins rapidement vers la sortie de cet état difficile, entraînant une compréhension de ce que nous recherchions sans en avoir conscience. Les réponses apportées sont souvent profondément enfouies au fond de nous-même. Elles sont pourtant d’une grande simplicité, telles que « pourquoi avoir choisi de pratiquer l’Aïkido ? » ou « pourquoi creuser malgré la lenteur et la difficulté de ce type de parcours ? »

Le monde auquel on a accès n’est pas différent de celui dans lequel nous vivions, s’y ajoute seulement une dimension, le Ki. C’est une quatrième dimension ou une cinquième si on considère le temps comme la quatrième. On peut à la rigueur concevoir le Ki comme on conçoit aujourd’hui la gravité, ou tout autre chose encore qui nous est pour l’instant partiellement inconnu, je ne saurais pas en donner une définition car c’est une dimension « à part ». Tsuda senseï nous donne une piste lorsqu’il écrit en 1973 dès les premières pages de son premier livre Le Non-faire :

« Transposer le problème du “ki” dans le vocabulaire français dont chaque mot subit l’impératif de se définir, de se limiter, est en soi contradictoire, car le “ki” est suggestif et illimité par nature. » « L’esprit occidental, avec sa tendance intellectuelle et analytique, est incapable, de toute façon, d’admettre dans son vocabulaire, un mot aussi flexible que le ki : infiniment grand, infiniment petit, extrêmement vague, extrêmement précis, très commun, terre à terre, technique, ésotérique. »3

Mais après tout, ce que nous pratiquons s’appelle AI KI DO n’est-ce pas : la « Voie de fusion, d’harmonisation du Ki » ?

Régis Soavi

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Notes :
  1. [cf. Tsuda Itsuo, Le Non-faire, Avant-propos (« des puits d’une profondeur exceptionnelle »), 1973, Le Courrier du Livre, p. 12 (note de l’éditeur)]
  2. Tsuda Itsuo, Le dialogue du silence, p. 36, éditions Le Courrier du Livre
  3. Le Non-faire, op. cit., p. 13 et p. 16

 

Du sport, de la violence et des femmes 2/2

Par Manon Soavi

Partie 2. La voie du dragon

La première partie de cet article est consultable ici

Dans La Puissance des mères, Fatima Ouassak nous rappelle qu’il n’y a rien à attendre des instances au pouvoir, qu’« il faut nous muer en sujets politiques, retrouver notre puissance de dragon. Car notre pouvoir de faire monde est immense. C’est pour cela que nous en sommes dépossédées. […] Ce sont nos résistances que nous devons transmettre. »

Devenons des dragons, devenons des ReSisters ! Ce jeu de mot génial souligne qu’il est possible de Résister en Sœur à l’instar des groupes locaux de ReSisters qui de par le monde se préoccupent de sécurité alimentaire, de militarisme, de pollution, de droits reproductifs et de répartition des terres.

Utilisons la force du concept de Reclaim – réappropriation/réhabilitation/réinvention – l’un des outils les plus puissants des écoféministes. Ce geste de se réapproprier et de modifier le sujet, comme d’en être en même temps transformé·e. Les arts martiaux n’ont pas été crée par des dieux, ils ont tous évolué !

« Une création permanente inachevée » : c’est ainsi que Morihei Ueshiba, créateur de l’aïkido, considérait d’ailleurs son art à la fin de sa vie. Lui-même avait synthétisé dans l’aïkido une vie de pratiques martiales et ascétiques bien plus anciennes que lui.

Nous avons aussi besoin de briser la rivalité entre femmes qui favorise les hommes comme l’ont fait certaines athlètes des Jeux Olympiques en soutenant ouvertement leurs adversaires perdantes. Les ReSisters se soutiennent et s’inspirent les unes des autres. De celles du passé, comme les jujitsufragettes2 d’Édith Garrud à celles d’aujourd’hui. La championne de MMA Djihene Abdellilah a fait de sa passion un outil d’émancipation pour les femmes. En Chine, des féministes se réapproprient le Wing chun3 . Au Mozambique des jeunes femmes sont inspirées par leur équipe féminine de boxe, Les Puissantes4. Enfin en Bolivie, les descendantes des femmes indigènes Aymaras et Quechuas, les Cholitas, vêtues de leurs jupes traditionnelles, sont devenues des figures de rébellion à travers l’alpinisme, le skateboard et le catch.

Cet esprit des ReSisters et du reclaim m’a inspiré pour la création de séances d’aïkido réservées aux femmes. Un an après sa création, je constate que la non-mixité choisie retire un frein important pour les débutantes et accentue la sororité au dojo. En six mois, le nombre de femmes venues faire un essai a quadruplé et un tiers ont continué la pratique.

Lire la suite gratuitement sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/elise-thiebaut/blog/150924/du-sport-de-la-violence-et-des-femmes-22-la-voie-du-dragon

Ki no Nagare : la visualisation

De Régis Soavi

Dans son enseignement, Tsuda Itsuo senseï insistait sur la visualisation qui, liée à la respiration, est un moyen de découvrir ce chemin de ki no nagare, l’écoulement du ki. Respiration et visualisation sont des outils permettant d’approfondir la perception de cette circulation et de profiter de ses bienfaits dans la vie quotidienne.

Imagination ou visualisation

L’imagination n’engendre pas de résultat tangible si ce n’est la désillusion, la déception quand on retourne à la réalité. La visualisation quant à elle, n’est pas un processus mental, une sorte de vagabondage de l’esprit, mais engage tout le corps. Peu de gens font la différence avant d’avoir fait l’expérience des deux procédés de façon bien séparée et d’en avoir vérifié la réalité. La visualisation est à la fois action et non action, anticipation et attente du moment opportun, elle nécessite la plus grande détente ainsi que la plus grande concentration, mais n’éprouve aucune difficulté à les trouver car pour cela elle s’appuie sur le socle ressenti de l’unité vécue.

Tsuda senseï était un intellectuel dans le meilleur sens du terme un philosophe de l’ancienne génération. Photo de Eva Rotgold© tous droits réservés.

Ki no nagare : un océan d’interactions

Chaque culture développe sa propre compréhension du monde, sa propre philosophie. Notre culture occidentale a développé durant des siècles une approche analytique, qui amène à une grande précision et un souci du détail. Cette approche intéressante est bien visible dans la science et la technologie mais aussi dans les arts martiaux. Cette recherche de précision est aussi ce qui pousse l’être humain à se dépasser, à devenir meilleur dans sa discipline, comme certains pratiquants de haut niveau nous l’ont déjà démontré. Alors il ne s’agit pas seulement du détail dans le geste, mais aussi de la compréhension du fonctionnement de l’humain, de ses ressorts tant physiques que psychologiques. Bien qu’importante et nécessaire c’est en même temps cette direction qui, quand elle devient exclusive, nous empêche de rejoindre l’unité, si le détail et le contrôle deviennent trop présents, on perd l’ensemble et notamment la perception de l’écoulement du ki.
D’autres, comme la culture japonaise, ont aussi un grand souci du détail mais ont gardé plus présente une certaine conception des liens du vivant et donc de la globalité. Le biologiste Marc-André Selosse propose dans son livre Jamais seul un changement de perspective sur ce sujet : on a aujourd’hui élargi la compréhension du vivant avec les notions de phénotypes étendus ou  »holobiontes ». Mais M.-A. Selosse va plus loin encore, disant qu’on peut considérer le monde comme un océan de microbes où  »flottent » des structures plus grandes et pluricellulaires1 (plantes, animaux), et aussi avoir la vision de l’écologue d’un océan d’interactions où « Chaque  »organisme » (c’est aussi vrai de chaque microbe) est un nœud dans un colossal réseau d’interactions. L’écologue voit le vivant comme ce réseau, où ce que nous appelons les organismes ne sont en fait que des points entre lesquels ces interactions s’articulent. »2 M.-A. Selosse remarque que c’est une vision du monde qu’ont déjà certaines cultures non occidentales, qui « ont une perception plus centrée sur les interactions et nous incorporent en un tout avec ce qui nous entoure. […] Il est peut-être temps de se débarrasser des avatars que projette l’individualisme occidental dans notre vision du monde biologique… et quotidien. La science occidentale a transposé une philosophie basée sur l’individu en une biologie basée sur l’organisme : au-delà des succès engrangés, la vraie rupture consisterait maintenant à redonner à l’interaction une place centrale.
Ki no nagare qui se traduit par écoulement, circulation du ki, est peut être bien une façon de comprendre cet océan d’interactions. J’estime que l’essence de l’Aïkido se trouve dans la compréhension physique, tangible de cette notion d’écoulement du ki. Car même une toute petite rivière peut donner une orientation différente à un fleuve. Qui est à l’origine du changement, qui agit sur l’autre ? Il faut parfois des années, voire des siècles avant de résoudre une telle question.
Nagare
À travers un art comme l’Aïkido, on peut expérimenter très concrètement et finement cette sensation de ki non nagare

L’art du Non-agir

À travers un art comme l’Aïkido, on peut expérimenter très concrètement et finement cette sensation de ki no nagare et progressivement découvrir que ki no nagare va avec l’esprit du Non-faire. On se positionne tout en acceptant « d’aller avec », sans décision d’influencer de façon volontariste la direction, et ce tout en restant un centre fort et bien à sa place, sans se prévaloir ni profiter de la situation.

C’est la position de « l’homme sage » au sens taoïste, comme l’évoque Tchouang-Tseu avec l’histoire du nageur des chutes de Lü-leang qui se maintient parfaitement à un endroit ou nul animal ne peut nager et qui explique : « Je me laisse happer par les tourbillons et remonter par le courant ascendant, je suis les mouvements de l’eau sans agir pour mon propre compte. »4 Le wei wu wei, littéralement « l’agir dans le non-agir » s’appuie sur la sensation du flot, de l’interaction ou du ki no nagare.

C’est peut-être conduit par une sensation intérieure indéfinissable, et parce que l’on a pressenti cette direction que l’on s’est dirigé vers la voie de l’Aïkido, indépendamment de notre vie passée qui, au gré des circonstances, a pu être différente jusqu’à en être parfois l’inverse. L’Aïkido ouvre une autre perspective à qui se pose des questions sur ce qui l’entoure, sur ce qu’il vit au jour le jour.

Il est pourtant des moments où tout s’arrête indépendamment de notre quotidien et de sa routine. C’est quand tout s’arrête que, parfois, on prend conscience du soi, de ce que nous sommes réellement et de certaines facultés qui sont aujourd’hui déconsidérées dans la société dite moderne. Ça peut être un incident, un accident qui survient à l’improviste, un combat, un choc émotif auquel on ne s’attendait pas et qui risque de tourner mal, ou comme un coup du sort qui s’abat sur nous et auquel on ne comprend rien. Et là on a l’impression que tout s’écroule, que plus rien ne vaut rien, que tous les efforts sont inutiles, vains et dérisoires. Cela peut être le début d’une forte dépression dont certains ne sortiront que grâce au soutien médical.

Mais cela peut aussi être le point de départ d’une orientation différente dans notre vie, comme un retour en arrière qui nous ferait faire un bon en avant. Et c’est ce genre de basculement que personnellement j’ai réalisé quand j’ai rencontré mon senseï, Tsuda Itsuo.
Mon expérience au fur et à mesure des années m’a montré qu’en pratiquant sérieusement, quotidiennement, des portes s’ouvraient, des sensations d’une infinie précision me guidaient vers des dimensions que je ne connaissais pas, ou que j’avais oubliées comme beaucoup d’entre nous, de l’époque de mon enfance, ou que je n’étais plus capable de ressentir.

L’intuition fait partie de ces découvertes, et la visualisation est son véhicule et son moteur. Non pas la perception de quelque chose en devenir ou d’une sorte de prémonition, mais plutôt la perception des relations entre les choses ; immuables parfois, sinon cachées, du moins invisibles sans cet état de sensibilité.

Respiration et visualisation sont des outils permettant d’approfondir la perception de cette circulation

La visualisation consciente

S’harmoniser avec le partenaire est une base évidemment indispensable dans la pratique de l’Aïkido, mais l’enseignement de Tsuda senseï nous poussait beaucoup plus loin. Son insistance à nous faire travailler sur la visualisation chaque matin malgré nos difficultés et nos paresses, petit à petit produisait des résultats pour qui voulait continuer dans cette voie. Je me souviens d’une fois lors de Kokyu Ho, je me trouvais bloqué aux épaules face à un partenaire redoutable qui ne voulait surtout rien lâcher ; cela dit, sans aucune agressivité mais avec une détermination implacable.

Tout à coup sans que je n’ai rien vu ni rien entendu, j’ai constaté que mon partenaire se soulevait du sol pour retomber à coté sans que j’ai eu à faire le moindre effort, je me retournais, Tsuda senseï était derrière moi l’air de rien et souriait d’un air goguenard révélant une pointe d’ironie. Lors de ses démonstrations il n’hésitait jamais à nous faire sentir à quel point il était difficile voire impossible de résister à ce flot aussi puissant que doux qu’il réussissait à faire émerger lors de la technique, nous laissant à la fois pantois et amusés. Bon nombre de fois j’avais l’impression d’être un enfant qui joue avec son grand-père.

L’intérêt de la visualisation est qu’elle peut commencer consciemment comme un travail quotidien et passer au niveau de l’inconscient parfois très rapidement même si ce n’est pas de façon permanente. L’avantage de son utilisation c’est qu’en permettant l’écoulement du ki dans une autre direction que celle bloquée par l’adversaire, on se retrouve dans la non-combativité, la non-agressivité et dans le désir de fusion avec l’autre. C’est peut-être là, dans ce territoire sans carte ni point de repère, mais cependant très concret, que l’on trouvera les racines de l’amour universel dont parle O Senseï.

alligraphie : Dessin de Ueshiba Morihei senseï représentant son paysage intérieur de l’Aïkido et offert par lui même à Tsuda senseï

Voici un passage d’un des livres de Tsuda senseï qui me paraît éclairant et significatif de ce qu’il chercha à susciter comme développement chez ses élèves :

« On parle souvent dans l’Aïkido d’écoulement du ki, ki no nagare, ce qui correspondrait, psychologiquement parlant, à la visualisation. Mais l’écoulement du ki a un contenu plus concret et plus riche que la visualisation. Il implique l’idée que quelque chose sort effectivement du corps, des mains ou des yeux pour décrire les trajectoires qu’on va suivre par la suite. Il abolit donc la séparation absolue entre ce qui est intérieur et ce qui est extérieur.

À vrai dire, une telle séparation n’est-elle pas une idée fictive inventée pour la commodité intellectuelle ? Un être humain ne peut pas vivre, ne fût-ce qu’un instant, complètement séparé de l’extérieur.

Il établit aussi l’extension du système volontaire en dehors du cadre conventionnel des muscles volontaires. S’il n’y a pas l’écoulement du ki, l’Aïkido serait simplement une gymnastique ou une danse.

La difficulté en cette matière est qu’on ne voit pas cet écoulement du ki, tandis que par exemple on peut tâter et vérifier l’existence des muscles. »5

« Étant donné que l’écoulement du ki implique le déplacement dans l’espace et également dans le temps, il peut prendre un aspect prémonitoire. C’est ainsi que Me Ueshiba disait qu’il voyait les images de ses adversaires en train de chuter avant que cela se produise. Ce serait à la fois prémonitoire et contrôlé. Cette remarque nous conduit à l’idée révolutionnaire qu’on peut agir sur l’avenir avec certitude et cela, au moment même où la science, abdiquant son absolutisme admet l’incertitude comme une vérité rigoureuse. Avec l’écoulement du ki, l’avenir peut devenir aussi concret que le présent.

Ni l’écoulement du ki, ni la capacité d’anticiper l’avenir ne sont l’apanage exclusif de l’Aïkido. Sur un plan plus général, ils peuvent exister chez tout le monde. Si je prends un crayon sur la table, il y a écoulement du ki vers le crayon. Admettons que l’écoulement du ki dans ce geste ne soit pas très intense. Il n’y a pas l’engagement de toute ma personne. Dans le temps où le métier était plus traditionnel et moins encombré d’innovations, cette faculté naturelle était plus intense.

Il y avait quand même plus de concentration dans l’accomplissement d’un acte. Il y avait joie et déception, parce qu’il y avait un sens réel de l’anticipation. Aujourd’hui, avec le progrès technique et le contexte économique plus développé, on ne sait plus où on en est. Le métier qu’on apprend maintenant, ne sera peut-être plus valable dans les années à venir. La jeunesse est inondée de possibilités de choix, mais aucune n’est stable. Les jeunes gens sont à l’affût de tout, sans pouvoir s’engager à fond dans quelque chose. »6

Tsuda senseï était avant tout un intellectuel dans le meilleur sens du terme, un philosophe de cette ancienne génération qui grâce à un regard clair sur la société qui l’entourait ne se contentait pas de la critiquer ni de l’encenser mais savait trouver la substantifique moelle des questionnements et faire des rapprochements, aussi bien entre les civilisations anciennes, leurs cultures, leurs mœurs, qu’avec les exemples de ce qu’il constatait dans son époque en suivant ce fil que lui-même avait trouvé grâce à ses maîtres tant orientaux qu’occidentaux.

Curieux de tout ce qu’il pressentait utile à son enseignement, il trouvait des exemples qui nous parlaient et qui nous parlent encore lorsque l’on relit ses livres ; comme cet intérêt pour le travail de Constantin Stanislavsky7 dont l’enseignement basé sur la relation affective et le vécu propre des acteurs a influencé le célèbre cours de théâtre new-yorkais Actor Studio de Lee Strasberg et Elia Kazan, et que Tsuda senseï trouvait significatif comme conception, comme entendement de ce qu’il cherchait à faire passer comme message. Ce qui lui permit d’être exhaustif, et même lapidaire dans cette phrase à propos de la visualisation telle que la voyait le metteur en scène :
« [Il] a bien exploité l’effet de la mise en situation.
Si la mise en situation est parfaitement acceptée et effectuée, il y a écoulement du ki. Qu’on exécute le geste avec une intense visualisation de la situation ou avec la tête remplie d’idées abstraites, d’hypothèses ou de théories, le geste est le même mais le résultat n’est pas le même. C’est ce qui fait la différence entre l’acteur et le cabotin. »8

Un article de Régis Soavi, publié dans le magazine Yashima #16 de juillet 2022.

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Notes

1 M.-A. Selosse, Jamais seul, 2017, Éd. Actes Sud, p. 329

2 ibid., p. 327

3 ibid., p. 329

4 J. F. Billeter, Leçons sur Tchouang-tseu, 2002, éd. Allia, p. 28

5 Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 161

6 ibid., pp. 165–6

7 Constantin Stanislavsky (1863–1938), comédien metteur en scène et professeur d’art dramatique russe

8 Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, (op. cit.), p. 163

Il faut perdre la tête pour habiter nos corps

Nous vous proposons ici le texte d’une intervention orale faite par Manon Soavi à l’Institut de recherche en Langues et Littératures Européennes de l’Université de Haute-Alsace au sein du colloque Écoféminismes européens qui s’est tenu les 14 et 15 novembre 2024.Un des après-midi du colloque fut consacré à l’autrice Françoise d’Eaubonne. Son fils Vincent présentait d’abord une communication intitulée La place du corps dans la vie et l’œuvre de Françoise d’Eaubonne. Suivait l’intervention de Manon Soavi faisant le lien entre l’urgence exprimée par d’Eaubonne de renouer avec nos corps pour dépasser l’idéologie patriarcale dualiste et la proposition de pratique de soi émancipatrice de la philosophie du Non-faire d’Itsuo Tsuda.

L’après-midi se poursuivait avec la projection du film de Manon Aubel Françoise d’Eaubonne une épopée écofémisniste et une table ronde avec les participant·es.

Chaque communication ne pouvant dépasser vingt minutes, l’intervention est très condensée. Elle nous paraît néanmoins intéressante pour les liens qu’elle tisse entre la pensée écoféministe et la philosophie du Non-faire.

Intervention de Manon Soavi

Itsuo Tsuda était un écrivain japonais, né en 1914. Formé à la Sorbonne dans les années trente, en sinologie par Marcel Granet et en sociologie par Marcel Mauss. Il aspira inlassablement à la liberté et s’intéressa à sa culture japonaise, au rapport au corps et à la pensée chinoise antique. Auteur de dix livres en français publiés au Courrier du Livre, sa philosophie du Non-faire articule une pensée anarchiste et une compréhension subtile du Tao.

Itsuo Tsuda

Nous allons voir en quoi cette philosophie entre en résonance avec l’écoféminisme, non par l’étiquette, mais par sa nature.

Cette phrase programmatique de d’Eaubonne « Il faut perdre la tête pour habiter nos corps »1 va me servir de point de départ. Car Françoise d’Eaubonne et Itsuo Tsuda avaient en commun de considérer que l’émancipation passaient par l’intégration d’autres patterns2 de pensée pour sortir du dualisme et que le corps est essentiel dans ce processus.

Françoise d'Eaubonne et l'écoféminisme
Françoise d’Eaubonne

Critiquer et proposer d’autres possibles

Comme l’a montré Vincent d’Eaubonne, le corps était un sujet central dans la vie et la pensée de Françoise d’Eaubonne. En avance sur le féminisme de son temps et sans céder à aucun essentialisme, elle a pointé le rôle premier du corps dans les mécanismes de dominations et l’urgence de sa réappropriation comme condition de libération.

Critique de la pensée dualiste, comme toutes les écoféministes, Françoise d’Eaubonne souligne que la matérialité du corps, englué dans le vivant, nous ramène à notre/la nature. Nous empêchant de la regarder tout à fait comme un objet. Le corps est source de liberté et nous permet la prise sur le réel. Françoise d’Eaubonne s’alerte de l’aggravation du dressage subi par les corps allant jusqu’à sa disparition avec la virtualisation.

S’arracher au corps, nier le vivant en nous, c’est l’évolution effroyable contre laquelle elle nous interpelle dès 98 dans Virtuel et domination3. Paroxysme de la culture de la mise à distance, le règne du virtuel va bouleverser le rapport de l’homme au monde et peut-être provoquer un effondrement interne en touchant à la différence perceptible entre réel et virtuel.

Cette différence, pour elle, « Seule peut la rétablir la vieille formule la preuve du pudding est qu’on le mange, pour le jour où le premier drogué du labyrinthe cybernétique sera trouvé mort de faim dans sa cabine en arborant le sourire des repus de l’imaginaire. »4

Pour d’Eaubonne il est clair que l’esprit ne peut survivre sainement devant l’anéantissement de ses sens, avec l’absence de contact du toucher5 et la déréalisation. La perte du corps locomoteur, sensible, remplacé par « un corps hybridé de micro-processeurs et de nano-machines médicales, nous vaudra un notable abaissement de la vitalité. » Si chaque innovation fait peur, aucune n’a jamais atteint si profondément l’être, l’asservissement du virtuel est d’une nature inédite.

Lanceuse d’alerte d’un coté, Françoise d’Eaubonne bouscule aussi le cadre socio-politique qui structure et détermine ce qui peut être dit sujet et ce qui ne le peut pas, ce qui est perçu comme sensible, vital, intelligent et ce qui ne l’est pas. Des cadres de l’expérience inscrits dans nos institutions, nos perceptions, nos corps et nos récits. D’Eaubonne fait donc émerger par l’écriture un autre monde, réunifié, où les dualismes et l’exploitation n’ont plus court.

écoféminisme et science-fiction. Illustration de Pauline Bhutia
Illustration de Pauline J. Bhutia qui met en lien la science-fiction écrite par Françoise d’Eaubonne avec son travail théorique sur l’écoféminisme. Revue Galaxies SF no 87, 2024. Tout droits réservés

Dans Le Satellite de l’Amande, premier tome de sa Trilogie du Losange, elle décentre ainsi le sujet et l’objet avec le récit de l’exploration d’une planète inhabitée mais qui s’avère ÊTRE littéralement un corps. Brouillant ainsi la frontière entre l’exploratrice et la planète. C’est par leurs corps qu’une fusion de sensibilité charnelle, rythmique, va se faire entre elles.

Dans le tome suivant – Les Bergères de l’Apocalypse – d’Eaubonne décrit les débuts d’Anima, la civilisation de femmes. Elle tisse dans le texte les liens nature/humain en employant un vocabulaire végétal à propos des sociétés de femmes : « Tout germait, poussait, feuillotait dans les groupes, communautés et communes de femmes. Tout bruissait, discours, querelles, murmures, commentaires et chansons, et la Révolution travaillait à petit bruit et à grand fracas, sonore comme un arbre plein de craquements et d’oiseaux ». Plus loin, c’est l’enchaînement de la cornemuse, la mouette et la bruyère qui souligne la continuité entre les mondes humain et non-humain6.

Très lucide, d’Eaubonne décrit aussi la faillite de l’agir révolutionnaire de l’avant-garde. Dans Les Bergères elle écrit à propos de cet échec que, de toute façon, « leur libération ne pouvait être qu’intime »7. Elle ne peut se faire de l’extérieur, par la force ou la théorie révolutionnaire. Seules les expériences de la vie sont en mesure de modifier cette dimension intime de nos corps et notre agir.

Remédier à la mise à distance : Je sens donc je suis.

Comment toucher cette dimension ? Une question cruciale aussi pour Itsuo Tsuda. Pour lui comme pour d’Eaubonne, il faut déverrouiller les structures internes qui servent de base à nos modes d’être et d’agir depuis des siècles. En s’appuyant sur d’autres patterns de pensée et sur le corps.

Sachant que les mythes et les rites ne sont pas de l’ordre du symbolique selon la chercheuse Barbara Glowczewski. Les gens agissent avec ces patterns. Chez les aborigènes le rêve est un devenir rhizomatique, un « concept à penser »8. C’est ce que fait d’Eaubonne par l’écriture.

Elle nous indique une clef essentielle dans le passage des Bergères où nous assistions à la renaissance d’un monde unifié et cyclique : « des cris d’animaux naissaient avec la même timidité, très loin, isolés, se rapprochant : “Je suis là !” »9

C’est une clef. Ce « Je suis là » neutralise le « Je pense donc je suis ». Cette conception historiquement datée d’un homme entouré d’objets, d’animaux réifiés et d’un paysage exploitable.

Mais d’autres conceptions du monde existent. Des cultures diverses ayant en commun des modes d’existence qui échappent à l’utilitarisme, à l’universel abstrait et à la coupure humain/milieu. Elles sont organiques et singulières. L’agir trouve ses raisons et ses finalités depuis l’intériorité des situations. L’anthropologue Rodolpho Kush, qui a étudié les cultures autochtones d’Amérique du sud, les nomme les Cultures de l’Estar Siendo, Être là10.

De l’autre coté du Pacifique l’écologue japonais Kinji Imanishi relève une notion analogue avec le Ba 場, ou Être là11. Un concept fondateur de la culture nipponne qu’on retrouve dans beaucoup d’aspects, notamment le mot baaï 場合12, être quelque part, en chair et en os, à une occasion particulière. Le géographe Augustin Berque18, traducteur d’Imanishi, nomme cette ontologie situationnelle y-présence.

Imanishi insiste aussi sur le fait que les être vivants lient ce qu’ils sont et là où ils sont. Et que c’est par la sensation, l’intuition, qu’on peut saisir le commun des mondes humain et non-humain. Ceci se retrouve aussi dans l’écriture chinoise. L’idéogramme Sei 生 la vie, n’est pas un concept, c’est une trace qui évoque une perception. La sensation qu’on éprouve lorsqu’à la vue d’un bourgeon, on sent que l’on est soi-même vivant au sein de la vie sur terre. Imanishi disait : « Je sens, donc je suis ».

Sei, la vie, calligraphie de Itsuo Tsuda

Ce pattern nous réintègre au monde terrestre, vivant parmi les vivants. Maintenant, comment l’agir peut-il se déployer sans retomber dans le schéma dualiste ? La Chine ancienne nous fourni encore un pattern très intéressant : le 無爲 Wu-wei, Non-faire. Nous allons voir que cela n’a rien du retrait de l’action collective ou d’une posture méditative individualiste.

Saboter la pensée cartésienne : le Non-faire

Ursula Le Guin a écrit : « Tout ce que j’essaie de faire, c’est de trouver comment placer un obstacle sur la voie »14. Notre structure mentale, déformée par le cartésianisme et le dualisme, ne peut s’extraire d’elle-même de son carcan. C’est pourquoi il faut mettre des obstacles sur la voie. C’est le but d’Itsuo Tsuda quand il déclare « Même si je ne pense pas JE SUIS ». À l’instar de Tchouang-tseu, provoquer un effondrement de la logique afin de laisser émerger une autre compréhension.

Dans les cultures chinoise et japonaise il existe des techniques pour hacker son cerveau. Court-circuiter la volonté afin de laisser la place à une intelligence plus profonde et reliée. Les pratiques comme le zen, la calligraphie, les arts martiaux, etc., ont pour but de provoquer, grâce aux techniques du corps, l’abandon de la pensée calculante afin de laisser surgir le Wu-wei (Non-faire).

C’est le sens de la calligraphie Naka, la cible. Qui représente à la fois arc, flèche, cible, archer, dans une même unité. Ici pensée et action ne font qu’un. Le Non-faire est donc un régime d’activité15 dans lequel l’action et la parole sont hautement efficaces, précisément par l’absence d’intentionnalité.

Naka, la cible, calligraphie de Itsuo Tsuda

Les contes anciens d’Europe enseignaient aussi par symbole comment trouver cet agir juste. Qu’il faille embrasser une grenouille, prêter l’oreille aux paroles d’un renard, ou attendre que la nuit porte conseil. Il s’agit toujours de lâcher prise, de faire le vide pour écouter et entrer dans le flow.

De même les artisans japonais coproduisent les objets avec les matières vivantes, le fer, la terre, l’eau, le feu. L’artisan est reconnaissant de la tournure inattendue que prend sa création. Alors l’acte n’est plus le résultat d’UNE volonté, d’UN sujet. C’est une multiplicité qui s’exprime.

Ce pattern nous sort de l’agir colonial, du FAIRE, de l’ingénieur prônant des solutions abstraites et externes aux situations. Ce Non-agir situationnel, le peuple Kogi le suggérait en proposant la réintroduction du tapir au Brésil plutôt que la dépense de millions de dollars pour restaurer les forêts primitives. Les tapirs mangent les fruits et font leurs déjections là où il n’y a pas d’arbre fruitier, « plantant » ainsi la forêt. Un agir dans/avec la toile du monde.

Des sciences autochtones en symbiose ont toujours existé. Comme l’agir des animaux et des plantes que nous ne faisons probablement qu’entrapercevoir.

Ici avec nos modes de vie urbanisés et parcellisés, une porte pour entrer concrètement dans ces paradigmes est de retrouver nos corps dans des pratiques quotidiennes. D’écouter nos propres ressources involontaires, de réactiver notre sensation et de commencer à rétablir une relation entre une pensée sauvage réhabilitée et une pensée savante relativisée.

Des pratiques de soi émancipatrices

Marcel Mauss indiquait que le corps est une expression de nous-même, mais aussi d’une conception culturelle, de l’organisation sociale et des systèmes de représentation du monde16. Le dressage social et notre aliénation sont donc inscrits dans nos corps.

En Orient, corps et esprit ne sont pas séparés, philosophie et pratique sont donc indissociables. Pour Itsuo Tsuda, Aïkido et Katsugen undo font partie du chemin de la philosophie du Non-faire. Ce sont des pratiques d’émancipation où l’on éprouve un décalage entre ses habitudes et leur recalibration.

C’est par le toucher sensible et le mouvement qu’on expérimente un autre type de relation, qui ne passe ni par la parole ni par la vision. Ce sont des « savoirs sur soi » qu’on redécouvre et des « pratiques de soi » qui impliquent le niveau individuel et collectif.

L’Aïkido dans cette vision n’a pas pour but d’apprendre à se battre et à détruire. C’est une étude, par le corps, des possibilités de relationner avec les autres, malgré et avec le conflit. De rétablir un équilibre en soi, et dans la relation.

Face à la domestication des femmes et à ce qu’Elsa Dorlin appelle la « fabrique des corps désarmés »18, d’Eaubonne soulignait l’importance de la réappropriation des capacités de réaction. Enseignante d’Aïkido, je m’associe à l’appel de d’Eaubonne à redécouvrir « des attitudes ignorées, refoulées, qui nous font si peur, les plus simples positions combatives du corps »18.

Le paradigme de la génération

Un élément très important est souligné par la philosophe Émilie Hache19 : les sociétés industrielles extractivistes ne manifestent plus aucun souci de la génération, c’est-à-dire la reproduction des conditions d’existence. Remplacée historiquement par l’idée de Providence. Un monde créé une fois pour toutes, n’ayant plus besoin d’être perpétué au quotidien. La génération est un phénomène social total, concernant la perpétuation des humains, du clan, des relations avec les ancêtres et les vivants parmi lesquels on vit.

J’ajouterai que, de même, nos sociétés ne manifestent plus aucun souci pour le soin des capacités vitales de (ré)génération humaine. La vision machiniste d’un corps parcellisé, nous porte à penser qu’on peut user son corps comme on use un vélo. De temps en temps, il faut resserrer les freins et changer des pièces. Sauf que les processus biologiques et la métabolisation ne répondent pas du tout comme ces procédés mécaniques, auxquels on les a trop souvent comparés.

Les processus vitaux se régénèrent et retrouvent leur équilibre d’eux-mêmes au quotidien si on leur en laisse la possibilité. Mais le mouvement involontaire est refoulé. Le corps rigidifié a des difficultés à réagir, à garder l’équilibre, à récupérer des fatigues. Comme le dit l’écoféministe Ariel Salleh : « La sensibilité aux flux de la nature se perd quand le savoir insiste sur les opérations précises à effectuer pour transformer la nature. »20.

À l’inverse, dans le paradigme de la génération, la vie humaine s’inscrit au sein d’une vision holistique. Les pratiques vernaculaires prennent soin des ressources internes, c’est-à-dire de la capacité innée d’équilibration par le mouvement involontaire du corps au quotidien.

La pratique du Katsugen Undo qui est une sorte de gymnastique de l’involontaire, s’inscrit dans ce paradigme. C’est la manifestation du travail interne que les humains possèdent déjà mais qui dans notre monde moderne a besoin d’un espace-temps pour laisser la place à l’expression de l’activité du vivant en nous.

Bien entendu il ne s’agit pas de recettes miracles, mais de prendre en compte des pratiques équilibrantes et émancipatrices sur le long terme.

Le paradigme de la génération est illustré par la calligraphie de Itsuo Tsuda « La demeure des ancêtres »

Conclusion

Pour conclure, quand Françoise d’Eaubonne écrivait « Il faut perdre la tête pour habiter nos corps », elle exprimait sa radicalité. Refuser plutôt que continuer. Perdre la tête s’il le faut plutôt que maintenir le dualisme patriarcal. Et puis construire autre chose, ici et maintenant.

Je retrouve chez elle cette entièreté et cette détermination qu’avaient mes parents. Chez eux, c’est du refus de perpétuer le formatage scolaire que mes sœurs et moi ne sommes jamais allées à l’école. C’est du refus des rapports sociaux existants que sont nés des dojos libertaires.

La plupart urbains, autogérés, égalitaires, sans subvention. Où les femmes sont majoritaires. Des dojos faits de débrouille et de ténacité depuis 40 ans. À l’image des ZAD, ils sont en rupture avec l’individualisme néolibéral autant qu’avec les formes anciennes de la contestation. Ce sont des lieux et des pratiques d’où peuvent émerger des changements touchant à l’individu et au collectif.

Il ne s’agit pas de singer des pratiques anhistoriques, hors de leurs cultures. Comme l’écrit Anna Tsing dans Le champignon de la fin du monde, « les ruines se rapprochent et nous enserrent de toute part, des sites industriels aux paysages naturels dévastés. » Pourtant, « l’erreur serait de croire que l’on se contente d’y survivre car c’est aussi dans ces ruines, ces marges, que parfois la vie est plus vive, plus intense. »21

En effet, ces pratiques sont nées au Japon, dans les ruines de la Seconde Guerre mondiale. Ce sont des rhizomes qui ressurgissent, actualisation de sagesses vernaculaires anciennes. C’est par la puissance de l’utilisation qu’en font les personnes pour vivre ici et maintenant d’autres possibles qu’elles deviennent des pratiques stratégiques de résistance-création profondément écoféministes.

Je vous remercie pour votre attention.

Un exposé de Manon Soavi fait au colloque Écoféminismes européens qui s’est tenu les 14 et 15 novembre 2024 à l’Institut de recherche en Langues et Littératures Européennes de l’Université de Haute-Alsace.

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Notes :
  1. Françoise d’Eaubonne, correspondance personnelle avec Alain Lezongar.
  2. Terme utilisé en sciences humaines : modèle simplifié d’une structure de comportement individuel ou collectif (d’ordre psychologique, sociologique, linguistique). Synonymes : patron, schéma.
  3. Françoise d’Eaubonne, « Virtuel et domination », revue Temps critiques, #10, May 1998
  4. ibid.
  5. Anna Berrard et Anaïs Choulet-Vallet, « Mettre en contact plutôt que mettre à distance le monde sensible. Pour une épistémologie écoféministe du toucher », revue Tracés, n° 42 (2022)
  6. Voir l’analyse de Mathilde Maudet : Perspectives sur une écriture littéraire écoféministe dans Les Bergères de l’Apocalypse de Françoise d’Eaubonne et The Fifth Sacred Thing de Starhawk, mémoire de Master 1 en Littérature française et comparée, université Montpellier 3, juin 2023.
  7. Françoise d’Eaubonne, Les Bergères de l’Apocalypse, éd. Des femmes (Paris), mars 2002, p. 367
  8. Barbara Glowczewski, Réveiller les esprits de la Terre, éd. Dehors, juin 2021, p. 48
  9. Les Bergères de l’Apocalypse, op. cit., p. 392
  10. Miguel Benasayag et Bastien Cany, Contre-offensive : Agir et résister dans la complexité, éd. Le Pommier, 2024
  11. Imanishi Kinji, Comment la nature fait science : Entretiens, souvenirs et intuitions, éd. Wildproject (Marseille), 2022, p. 139
  12. Baai 場合, lit. un accord (ai 合い) de differents (ba 場)
  13. Augustin Berque, ‘Fûdo and Edo—a note on Watsuji’s nipponity’ [« Fûdo et Edo — note sur la japonéité de Watsuji »], février 2023 (contribution à un livre collectif sur Watsuji à paraître et coordonné par Hans Peter Liederbach).
  14. Citée par Corinne Morel-Darleux dans « Placer des obstacles sur la voie », revue Terrestres, 6 février 2020
  15. Définition proposée par Jean François Billeter, voir ses Études et Leçons sur Tchouang-tseu, éditions Allia (Paris)
  16. Marcel Mauss, Les techniques du corps, conférence à la Société de Psychologie, 1934
  17. Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, éd. La Découverte, 2017
  18. Françoise d’Eaubonne, Contre-violence. Ou la Résistance à l’État, éd. Cambourakis (Paris), 2023
  19. Émilie Hache, De la génération et de son remplacement par la production, éd. La Découverte, 2024
  20. Ariel Salleh, Pour une politique écoféministe, co-éd. Wildproject & le passager clandestin, 2024, p. 244
  21. [Fr.: Le champignon de la fin du monde]
  22. Anna Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, éd. La Découverte, 2017

 

Légitimer le combat ou comprendre la vie

par Régis Soavi

Le « non-combat » n’est pas le refus du combat au même titre que le Non-Faire n’est jamais le « ne-rien-faire ». Comprendre la vie dans ses manifestations les plus insolites, les plus bouleversantes, les plus incongrues, apparemment les plus incompréhensibles parfois, c’est peut-être cela le vrai combat à mener.

Pratiquer l’Aïkido et retourner aux origines de l’être

Cet article est difficile pour moi, car je suis à l’origine un combattant qui, grâce à la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo, n’aspire aujourd’hui qu’au « non-combat ». Révolté dès la prime adolescence par les conditions et les solutions proposées par la société, mon chemin aurait pu être très différent si je n’avais pas croisé celui de mon maître : Tsuda Itsuo. Il m’a fallu sept ans pour que se désamorce en moi ce qui n’aurait fait que me porter à ma perte. Après cela, quelques dizaines d’années ont suffi pour répondre à ma demande intérieure et affermir la direction que j’avais commencé à prendre. J’ai ensuite trouvé une réponse antithétique personnelle par le travail d’émancipation et d’affranchissement des personnes qui viennent pratiquer dans notre École. Permettre que chacun redécouvre sa force intérieure à l’opposé du renforcement de toutes ses tendances acquises, qui ne sont que le résultat d’une éducation sous-jacente orchestrée par un monde qui nous fait croire à notre faiblesse, qui nous habitue à la peur et par là même nous pousse à la soumission.

Si notre art n’était qu’une « self-défense » je ne l’aurais pas pratiqué depuis aussi longtemps, je ne me serais pas levé tous les matins à l’aube, depuis près de cinquante ans, pour aller au dojo. Je n’ai rien sacrifié pour cela, mais je n’ai rien laissé me détourner de cette direction. L’Aïkido est un « fait social total » au sens où M. Mauss l’entendait. Il m’a conduit à de multiples approfondissements de ma propre compréhension. Il m’a amené à lutter contre l’injustice subie par les individus quel que soit leur genre, à travers la normalisation des corps devenus rigides, bloqués, et par le retour à la vérité de la force intérieure qui ne demande qu’à surgir de nouveau. Sortir du cadre pour en montrer la fausseté. Proposer l’autogestion des groupes dans les dojos, l’indépendance des personnes, la puissance de la rencontre entre les êtres plutôt que l’incompréhension ou la manipulation sont à la fois les conditions et les réponses à apporter.

Regis Soavi dojo Tenshin Paris
Régis Soavi enseigne depuis 50 ans au dojo Tenshin Paris.

Un combat légitime : favoriser la vie

Tous les combats peuvent être légitimés sur les bases d’une théorie ou d’une idéologie, mais il nous faut, en toutes circonstances, en mesurer les effets, les conséquences. La fin ne justifie pas les moyens. Trop de combats furent perdus par ceux qui les avaient gagnés et cela même à juste titre car les moyens étaient injustifiables en face de la vie. La violence faite aux êtres humains dans une société injuste suscite le combat et la réponse est très souvent un juste conflit, une lutte contre l’adversité. La lutte n’est cependant pas par obligation un combat violent, mais un combat sans lutte est voué à l’échec. La révolte contre les injustices de tous ordres, qu’elles soient individuelles ou collectives, doit passer au travers de notre sensibilité et de notre empathie, elle doit s’en nourrir. Si elle nous amène au combat, comment le refuser, c’est par contre à la forme que nous nous devons d’être attentifs ; c’est ainsi que l’on pourra pratiquer le « non-combat » et agir dans le Non-Faire.

Une solution : la coévolution et possible symbiose

Il faut en finir au niveau individuel avec des raisonnements qui légitiment tout, en s’appuyant de manière excessive et exclusive sur le trop fameux « struggle for life » de Darwin, souvent traduit de manière simpliste par « la lutte pour la vie ». Déjà au 19e siècle, alors que les connaissances scientifiques concernant le fonctionnement du corps étaient encore primaires, le prince Kropotkine, théoricien libertaire, sans nier la totalité de la théorie de l’évolution, précise que les espèces les mieux adaptées ne sont pas nécessairement les plus agressives, mais peuvent être les plus sociales et les plus solidaires. Cette théorie sera d’ailleurs vérifiée par le chercheur M.-A. Selosse en ce début du 21e siècle lorsqu’il écrit sur la biodiversité, le microbiote, ou la symbiose. Le Darwinisme est la justification utilisée depuis le 19e siècle pour étouffer les révoltes sociales, légitimer l’exploitation de l’être humain, asseoir le patriarcat sur des bases pseudo-scientifiques et finir par détruire la planète au nom du profit immédiat. Le primatologue néerlando-américain Frans de Wall, qui a étudié le sentiment d’empathie chez les animaux, en déduit que le Darwinisme social « est une interprétation abusive : oui, la compétition est importante dans la nature mais, on l’a vu, il n’y a pas que ça. » « Nous sommes aussi programmés pour être empathiques, pour être en résonance avec les émotions des autres »1. Favoriser la vie au niveau individuel comme au niveau collectif et propager grâce à un art comme l’Aïkido le possible enrichissement de l’humanité dans la voie vers laquelle nous guidaient nos maîtres est pour moi plus qu’une tâche mais plutôt une conviction.

Régis Soavi La poussée du bokken.
La poussée du bokken.

Légitime Défense

Avant de se poser le problème de la légitime défense il est important de réfléchir sur notre humanité, notre animalité ancestrale, nos réactions primitives souvent antithétiques, et surtout sur notre instinct de vie qui supplante notre réflexe de mort. Parfois même très simplement l’instinct de survie suffit à nous réveiller de l’engourdissement où nous a porté la peur de ce qui nous entoure. Pour mener à bien cette réflexion nous ne pouvons pas nous contenter d’un survol de la pensée générale, ni encore moins de regarder autour de nous pour y trouver des réponses, pas plus que des exemples. Notre réflexion, notre pensée si elle se veut intelligente, doit plonger au plus profond de l’être afin d’y trouver quelques réponses toujours relatives, jamais définitives, plutôt mouvantes en quelque sorte, car les éléments à notre disposition sont à la fois nombreux et contradictoires, théoriques, législatifs voire religieux. Ils ont leurs raisons d’être dans des sociétés diverses, des époques diverses, on ne peut pas les négliger d’un trait de plume, ni en adopter un sur des bases superficielles, et c’est ce en quoi l’art de l’Aïkido, qui nous conduit autant physiquement que par l’esprit, est si précieux.

Favoriser la vie au niveau individuel comme au niveau collectif.
Favoriser la vie au niveau individuel comme au niveau collectif.

Une Réponse adéquate

La nature qui est en nous a besoin de réponses, ces réponses doivent être justes et claires. Elles doivent être sans ambiguïté et ne pas poser plus de problème que la question elle-même, ni engendrer d’autres incompréhensions dans un déchaînement de rancœurs. La situation qui amène au combat est, si on la comprend, déjà propice à nous fournir une réponse juste. C’est notre attitude dans la vie qui est notre point de départ, et c’est pourquoi pratiquer l’Aïkido a autant d’importance. Il ne s’agit pas seulement d’un entraînement à la lutte mais plutôt de retrouver la sensation du vivant dans tous les aspects du quotidien. L’existence n’est pas un long fleuve tranquille ni le monde un parc d’attractions. Les injustices, les violences sont présentes, nul ne peut les ignorer. Fermer les yeux sur ce qui nous entoure ne serait, même si c’est le résultat d’un conditionnement ou d’une peur de l’avenir, qu’un positionnement égocentrique infantile ou un égoïsme cynique. Je ne peux voir le combat seulement comme une solution individuelle ou collective, mais bien plus comme une saine exigence de santé, d’intelligence du monde et une recherche d’unification, de pacification, de retour à l’unité.

La vigilance constante n'est pas la tension permanente. Œuvre de H. Shunso.
La vigilance constante n’est pas la tension permanente. Œuvre de H. Shunso.

Dans le combat, la détente, une nécessité ?

La détente n’est pas une option, elle n’est pas non plus une tactique ou un subterfuge pour vaincre, mais plus simplement le résultat d’un état de l’être. Elle ne s’acquiert pas mais se découvre en suivant un chemin de simplicité et de sincérité. Elle est une manière de vivre quand le corps et l’esprit sont « enfin » en harmonie. C’est ce retour à la nature profonde de nous-même qui doit survenir lorsqu’on s’est débarrassé de ce qui nous encombre, de ce qui nous enchaîne, de ce qui obstrue la vision claire que l’on pourrait avoir si nous étions plus libre. L’Aïkido est une voie royale pour y parvenir, Tsuda senseï l’appelait « La voie du dépouillement »2, la « voie du moins » à l’opposé de la voie de l’acquisition qui suscite la tension et le conflit. C’est une nouvelle base qui nous reporte à notre petite enfance mais sans être puéril3, avec a contrario la force de l’âge, de l’expérience, et peut-être un peu de cette sagesse que nous apporte notre art.

Un poème comme celui que j’ai retrouvé dans la revue Utomag vaut parfois mieux qu’un long argumentaire :

« Le combat »

Être toujours prête

Observer de façon diffuse

Ne pas agir inutilement

Agir au bon moment

Dans un corps détendu prêt à bondir

On le voit très bien chez les chats :

La vigilance constante n’est pas la tension permanente

Au contraire, ils sont capables d’une très grande détente

Leur corps est souple, prêt à se tendre pour l’action,

et celle-ci passée, à se détendre à nouveau

Leur agressivité, déployée en cas de besoin, n’a d’égal que leur volupté, employée sans modération

Doit-on les condamner pour l’un ou l’autre ?

Doivent-ils renoncer à l’un ou l’autre ?

Non

Car ils agissent en total adéquation avec leur fonction d’animal : être

Cela n’a rien de construit, de réfléchi.

Ils sont, ils vivent, ils protègent leur intégrité, leur territoire.

Ils ne vont pas être agressifs pour être agressifs, de même qu’ils ne vont pas ne pas l’être par principe

Le combat est un moyen de se préserver, il n’est pas une fin en soi.

S’il l’est, c’est peut-être que l’instinct de préservation est atteint.

Parfois se préserver c’est ne pas combattre

Mais ne pas combattre ne doit jamais être un renoncement à soi-même, à sa capacité à se préserver. »

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Article de Régis Soavi publié en janvier 2025 dans Self & Dragon Spécial Aikido n° 20.

Notes :
  1. interview de Frans de Waal par Natalie Levisalles publiée en ligne le 11 mars 2010 sur le site de Libération
  2. [voir aussi Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, chap. XX, 1975, Le Courrier du Livre (note de l’éditeur)]
  3. [cf. également : «  L’aikido pour moi, est un art de redevenir des enfants. La différence entre être enfants et faire l’aikido, c’est qu’on y met un peu d’ordre. Chez les enfants, il n’y a pas beaucoup de séparation entre la pensée et l’action. Il n’en va pas de même avec les adultes. Il faut un art pour redevenir enfant sans être puéril. » (La Voie du dépouillement, op. cit., chap. XVIII, p. 167) ou encore « [Tsuda Sensei] disait souvent que par la respiration “l’Aikido est un art de redevenir des enfants… sans être puéril”. » (Tsuda Itsuo, Cœur de ciel pur, « Extrait de Bushido », Yume Editions, 2015, p. 169) (note de l’éditeur)]
  4. Estelle Soavi, Utomag N° 23 (disponbile en ligne), février 2024, « Le combat », p. 14

L’art du bain chaud dans le Seitaï

par Régis Soavi

Alors que l’Occident s’est presque entièrement converti à la douche, en dépit de l’importance qu’a eue le bain au cours des siècles, l’Orient et en particulier le Japon semblent prendre la même direction. Malgré un regain d’intérêt dû à la mode qui a touché les jeunes Japonais il s’avère que, presque uniquement, les personnes âgées restent attachées à ce que l’on pourrait appeler « un mode de vie ancestral ». Dans le Seitaï le bain a ceci de particulier que Noguchi Haruchika senseï en avait fait un des éléments de la normalisation du terrain et qu’il faisait partie de l’apprentissage pour les uchi deshi.

Bain public Futarishizuka Hakuun. Photo Paul Bernas

Tsuda Itsuo senseï

C’est Tsuda Itsuo senseï qui introduisit grâce à ses livres, et notamment dans son quatrième tome qui s’intitule Un, la pratique du bain chaud seitaï en Europe dès le début des années soixante-dix. Technicien seitaï, ayant étudié et travaillé avec Noguchi Haruchika senseï pendant plus de vingt ans, à peine débarqué du Japon il entreprit de faire connaître ce qu’il traduisit par Mouvement régénérateur : le katsugen undo. C’était déjà une petite révolution que de faire expérimenter cet « exercice du système involontaire » à un petit groupe de Français et de Suisses, de leur faire admettre que l’on pouvait pratiquer comme il le recommandait, « sans connaissance, sans technique, sans but », mais Tsuda senseï ne s’arrêta pas là. Il commença un long travail d’éducation, mais aussi de clarification, qui incitait les élèves à penser et à expérimenter par eux-mêmes au lieu de suivre des sentiers battus, des idées, ou des protocoles. Au début, pour concrétiser cet immense labeur, il publiait sous forme de livrets quelques pages photocopiées que nous appelions « Les cahiers de Monsieur Tsuda ». Ce sont ces cahiers, que nous découvrions à peu près chaque mois, qui devinrent les chapitres de ses livres.

C’est à l’occasion d’un stage de Mouvement régénérateur, lors de l’une de ses conférences qu’il appelait « des petites causeries », qu’il commença à parler du bain chaud. Nous n’avions aucune idée de ce qu’il nous enseignait, bon nombre d’entre nous visualisaient quelque chose qui ressemblait plutôt au sauna ou au hammam. Comme d’habitude pour ce qu’il nous faisait découvrir, il lui fallut plusieurs années afin de faire passer son message. Admettre qu’un bain ne consistait pas simplement à se laver pour être propre mais pouvait avoir d’autres qualités, de même que d’autres conséquences, ne se présentait pas pour nous, jeunes Français, comme une évidence.

Le bain dans la vie quotidienne

« Dans le Seitaï, terrain normal veut dire qu’on maintient constamment cette sensation de bien-être d’après le bain chaud »1 nous disait Tsuda senseï. Pour appréhender le Seitaï, je devais donc découvrir cette sensation, clef de voûte de la compréhension, et cela passait au moins par la découverte du bain chaud !

En Europe il n’existe pas ou très peu de Sento2, de Ofuro3 et encore moins de Onsen4, et découvrir le bain chaud japonais n’était déjà pas une chose simple, mais comprendre en quoi le bain seitaï est particulier, cela s’avérait être une gageure. Pour avoir la chance d’être initié tout simplement à l’art du bain chaud il est nécessaire de connaître une personne qui a déjà eu l’occasion non seulement de le découvrir, comme lors d’un voyage au Japon, mais aussi et surtout d’en avoir fait une pratique quotidienne. Quelle différence y a-t-il entre un bain « normal » et le bain chaud, spécialement dans le Seitaï ?

Le bain en Occident a souvent pour objet le lavage ou, au mieux, la détente, il est très rarement précis du point de vue température, mais en général il est plutôt doux et on peut s’y délasser en restant dans l’eau assez longtemps. Dans ce genre de bain l’eau refroidit assez vite bien sûr, mais ce n’est pas très grave car au moment où on la trouve trop tiède on sort du bain et c’est tout. Une des données de base pour comprendre la vision seitaï du bain, c’est évidemment le bain chaud tel qu’il se pratique au Japon, et pour un Japonais c’est beaucoup plus simple dès le départ. Mais cela ne suffit pas car le bain seitaï a de nombreuses particularités qui le différencient du bain japonais traditionnel. Noguchi senseï lui-même regrettait souvent l’incompréhension que manifestaient ses élèves lors de ses conférences sur le bain seitaï où il en expliquait les raisons et les bienfaits.

Il existe un abîme de détails, de précisions, qui séparent ces deux manières de prendre le bain. La préparation du bain chaud seitaï demande une attention dont nous avons, pour beaucoup, perdu l’habitude, et qui de toute façon en l’occurrence ne s’applique pas en général au bain. La concentration exigée dans sa préparation peut dès le départ rebuter nombre de gens qui ne sont plus accoutumés à employer cette faculté hors de leur travail, ou qui y recourent seulement pendant leur jeunesse à l’occasion de leurs études. Beaucoup d’élèves se montrent très enthousiastes au début, mais ils se lassent vite du côté répétitif et trouvent très rapidement un autre sujet d’intérêt plus à même de satisfaire leur côté superficiel et léger, acquis dans un monde qui ne favorise souvent que cet aspect.

quietude interieure calligraphie itsuo tsuda
Quiétude intérieure. Calligraphie de Itsuo Tsuda

Le Bain – mode d’emploi

Il est pratiquement impossible en France d’avoir une baignoire prête à l’emploi, toujours pleine d’eau tiède, que nous n’aurions qu’à réchauffer comme cela existe au Japon. Le premier geste consiste donc à la remplir avec de l’eau chaude, et en fonction de la température ambiante, de la tension, de la fatigue que l’on ressent, de l’ambiance qui existe dans la maison, la quantité en sera différente pour permettre, lorsque l’on ajoute un peu d’eau froide, d’obtenir la température désirée. On ne règle pas le thermostat à priori et de façon péremptoire en fonction d’une idée ou d’un protocole. La température du bain n’est jamais une valeur objective. Si elle est quantifiable, elle reste cependant totalement subjective et dépend du ressenti de chaque personne, de sa propre perception lorsqu’elle entre dans le bain. C’est une connaissance qui s’exprime sous forme de sensations, qui se construit, et qui se développe au fur et à mesure que l’on découvre ce qu’est le bain chaud.

Les premières fois, ne serait-ce que par mesure de sécurité pour ne pas risquer de se brûler, il est indispensable de tremper une main pour sentir si la température nous convient, mais il est extrêmement difficile de savoir, même de manière approximative, si elle est juste ou non, il nous manque l’essentiel, l’expérience. Si l’on n’est pas accompagné dans cette découverte cela s’avère plutôt difficile et bien souvent, les premières fois, le bain est en quelque sorte « raté » même si nous y avons quand même eu du plaisir, s’il nous a détendu, rafraîchi, et même revigoré.

Tsuda Itsuo dans le bain

La température !

C’est la première information que l’on cherche en tant que néophyte et je ne fis pas exception à la règle. De plus Tsuda senseï se gardait bien de nous faciliter la chose, il écrivait tout simplement :

« La sensation de chaleur diffère selon les individus »,5

« Le bain chaud provoque la diffusion du sang canalisé au cerveau dans le reste du corps, mais l’effet peut être hasardeux chez les Européens qui n’en ont pas l’habitude »6,

« Le thermomètre de bain, même s’il est exact et précis, a les défauts suivants : il monte vite mais descend lentement. Il ne montre que la température locale d’un point dans le bain. Rien ne vaut une main bien sensible »7,

« Quel dégât je ferais si je disais, par exemple, qu’il faut absolument prendre le bain à tel degré ! On est inondé par ces camelotes scientifiques qui nous enlèvent toute chance d’exercer notre faculté de concentrer l’attention et de ressentir »8.

Ma température de bain personnelle, se situe en général aux alentours de 43° à 44° bien qu’elle puisse encore varier parfois de 1 à 2 degrés en plus ou en moins en fonction de la journée. Cela, j’ai pu le constater au cours des années quand j’étais encore novice, car je contrôlais chaque bain avec un des thermomètres que j’avais testés. J’ai gardé celui qui me semblait le plus juste et le plus proche de ma sensation. J’ai continué de vérifier la justesse de ma sensation par rapport à la chaleur du bain pendant près de vingt ans, entre autres en mesurant la température du bain quand je considérais qu’il était prêt, qu’il n’y avait rien à y ajouter, ni eau chaude ni eau froide.

Aujourd’hui encore chaque fois que je dois faire un « bain technique » pour quelqu’un de ma famille, je suis particulièrement attentif, tant à la température qu’à la manière d’entrer ou de sortir, comme à la durée. Pour cela un seul instrument, la concentration qu’alimente la sensation qui elle-même est nourrie par l’expérience.

L’expérience

C’est dans les deux derniers chapitres de son neuvième livre Face à la science que Tsuda Itsuo senseï rapporte en quelques lignes un des entretiens que j’avais eus avec lui à propos du bain chaud seitaï avant de publier deux de mes lettres sur le sujet. Le titre de ces chapitres « L’expérience est mère de l’intuition » m’avait à l’époque beaucoup touché et je suis encore ému et reconnaissant de la confiance qu’il exprima à mon égard au vu des quelques mots qu’il écrivit en entête ainsi qu’à la fin du texte9.

Entrer dans « ce monde du bain chaud » n’a pas été simple et il serait trop long d’expliquer ici toutes les procédures, les expérimentations, les vérifications aussi que j’ai faites pendant cette période, tant sur la manière d’entrer, le moment de sortir, que pour trouver la température juste, celle qui convenait pour mon corps à un moment donné, et quelles en étaient les conséquences sur mon organisme, ma sensibilité.

Le point de départ de ma recherche dans ce chemin consistait à trouver le moyen pour stimuler mon organisme et ainsi lui permettre de se normaliser. Le bain chaud fait partie des techniques utilisées dans le Seitaï pour rendre le terrain du corps plus sensible. J’ai donc commencé en autodidacte, et principalement sur moi-même, en suivant les quelques observations et recommandations de Tsuda senseï. J’ai eu besoin d’un peu plus de trois ans en prenant le bain tous les jours, c’est-à-dire qu’il a été nécessaire de préparer à peu près mille deux cents bains, sans compter ceux que je préparais pour ma compagne, avant d’obtenir quelque chose de probant, quelque chose qui me permettait de vérifier par moi-même que ce que je découvrais était fiable, et que je pouvais me fier à mes sensations, à mon intuition. Les réactions et les réflexions que Senseï me faisait à propos des anecdotes que je lui racontais à ce sujet, le matin, ou lorsque je le raccompagnais chez lui après la séance d’Aïkido, m’étaient particulièrement précieuses. Ainsi je pouvais vérifier que cela tenait la route, et mon maître, Tsuda Itsuo me confirma son attachement au développement de cette recherche en publiant en 1983 ces quelques lignes sur mon expérience.

Les enfants

Je pratiquais le Mouvement régénérateur et l’Aïkido avec Tsuda senseï depuis presque dix ans, et ma sensibilité s’était beaucoup développée, quand Manon ma première enfant est née. En raison de mon expérience avec le bain, j’étais prêt à l’accompagner dès son premier bain de naissance. Tsuda senseï écrit à ce sujet :

«Le premier bain après la naissance doit être réglé en fonction de la température du ventre maternel à laquelle le nouveau-né avait été habitué, donc on commence à 37 degrés pour monter jusqu’à 38 degrés. On peut l’augmenter encore d’un demi-degré. Il faut faire attention de ne pas nettoyer d’un seul coup la couche de graisse qui le couvre, appelée vernix, car elle continue à le protéger après la naissance. Il vaut mieux qu’elle disparaisse toute seule au bout d’une semaine de bains sans savon, sans trop de lavage.»10

Je l’ai accompagnée comme je l’ai fait par la suite pour mes autres enfants, jusqu’à leur adolescence, âge où, en ayant acquis la capacité par l’expérience quotidienne, elles commencèrent à préparer leur bain par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Il est primordial dans le Seitaï, quand on veut utiliser le bain chaud, de le faire dans le respect de la vitesse biologique de l’individu et en particulier bien évidemment lorsqu’il s’agit d’un enfant. Tsuda senseï nous expliquait que Noguchi Haruchika senseï, pour régler les problèmes lorsque ses enfants étaient trop tendus, anxieux, qu’ils étaient enrhumés ou devaient passer par une maladie infantile, utilisait la variation et la modulation de la température du bain, sa durée, ainsi que la manière d’entrer dans l’eau. Cela est de première importance dans le cas des bébés, c’est pourquoi Tsuda senseï expliquait :

«Ce qui importe, ce n’est pas tant la température du bain que la façon d’y tremper le corps. Le moment décisif est celui où l’on met le bébé dans l’eau chaude, car on utilise la réaction que produit la différence thermique entre le corps à l’air libre et l’eau du bain, sur l’ensemble de la musculature. Le corps se contracte temporairement au contact de l’eau chaude et se détend graduellement. Il faut choisir le moment précis où la détente provoquée ne soit pas encore complète, de sorte que la contraction reprenne ensuite, pour sortir le bébé du bain.»11

Le Seitaï a pour vocation de permettre aux individus de vivre pleinement sans avoir à se préoccuper de leur santé, de traverser les maladies, les accidents de la vie, de réagir de façon adéquate à tout ce qui nous touche de manière directe ou non. Remettre le corps en bon état, retrouver une bonne sensibilité, tout cela commence tôt, très tôt. Agir afin que l’enfant, dès la naissance, puisse conserver l’équilibre dans le fonctionnement de son corps n’est pas une chose facile, le bain chaud seitaï s’il est bien utilisé peut être d’un grand secours pour les parents qui le connaissent déjà pour eux-mêmes et qui ont compris comment l’utiliser.

«L’utilisation du bain chez le bébé a principalement pour but de faire consommer son excès d’énergie. On pense à nourrir le bébé mais on pense rarement à lui faire consommer son énergie, comme s’il était un sac qu’on se contente de remplir avec des bonnes choses. Comme le bébé n’est pas équipé d’un système moteur suffisamment développé, il ne peut pas se dépenser uniquement avec des mouvements du corps. L’excès de nutrition provoque chez lui des stagnations. Rien ne vaut autant que le bain chaud pour liquider les stagnations et réactiver l’organisme chez le bébé. Le bain chaud est donc une sorte de gymnastique intégrale plutôt que le lavage du corps.»12

Sans une recherche personnelle dans ce domaine il est impossible de comprendre de quoi je suis en train de parler, il manquera toujours la sensation concrète du bain lui-même, ainsi que l’impression de l’après-bain chaud. Cette connaissance ne peut pas être uniquement théorique, sinon on pourrait dire que cela correspondrait à connaître tout sur la natation sans jamais mettre un pied dans l’eau, et vouloir enseigner aux autres à nager.
Dans le Seitaï, à chaque situation correspond un bain précis, si on est très fatigué, si on a trop mangé ou trop bu, si on est refroidi ou enrhumé. Il n’y a pas de mode d’emploi, tout dépend de l’âge, de l’état de santé, de la période que l’on est en train de traverser et de mille autres détails, qui ont chacun leur importance. Dans le Seitaï il n’existe pas de science du général mais seulement une science du particulier, nous disait Senseï.

Un vade-mecum pour le bain

Là encore il n’y a pas de manuel qui permettrait de prendre le bain avec des résultats garantis à cent pour cent, en toute sécurité et avec une fiabilité irréprochable. Tout dépend de la manière de le préparer ainsi que de l’état d’esprit. Si on est présomptueux, ou distrait, mieux vaut ne pas essayer, sinon c’est à vos risques et périls ! Il est impossible et même dangereux de donner des conseils à qui n’est pas accoutumé. Ce sont souvent les personnes les moins compétentes, qui s’essayent à enseigner le « vade-mecum » du bain chaud. Se présentant comme des initiés ils commentent leurs idées sur la chose à longueur d’articles ou sur les réseaux sociaux, donnent des recettes censées résoudre tous les problèmes de santé, toutes les difficultés. Ils indiquent même toutes les soi-disant précautions qu’il faut prendre avec « Le Bain chaud », oubliant hélas bien souvent quelques notions de première importance. Les conséquences peuvent être sérieuses, et les accidents, même peu graves, peuvent s’avérer parfois inquiétants pour des personnes qui n’ont aucune habitude du bain chaud. Il s’agit pourtant le plus souvent d’exercer un peu de bon sens et de ne pas jouer les « touche-à-tout » ou les prétentieux imprudents.

Le bain de pieds

Il existe quantité de bains techniques dans le Seitaï  : le bain de jambes, le bain lors d’une intoxication alimentaire, le bain pour éliminer un excès de boisson alcoolique, quand il y a de la fatigue cérébrale, pour équilibrer la nutrition du bébé, etc.

Voilà un exemple de bain technique que nous dévoilait Tsuda senseï et qui avait pour objectif de nous permettre une approche de ce savoir-faire :

«Le bain de pieds dont j’ai expliqué le principe commence à se propager chez les pratiquants. Il s’agit de tremper les pieds jusqu’au-dessus des malléoles dans un bain de 2 degrés plus chaud que le bain habituel, ce qui rend le bain intolérablement chaud pour un organisme normal. Au bout de deux minutes, on sort les pieds qui deviennent rouges et on les essuie. Dans le cas de rhume, il y a un des pieds qui reste pâle. On le retrempe dans le bain, en y ajoutant de l’eau chaude auparavant, jusqu’à ce qu’il devienne rouge à son tour.»13

À la première lecture on peut penser que la technique sert à guérir le rhume alors qu’une fois de plus, conformément à l’orientation du Seitaï, il s’agit de stimuler le corps pour traverser le rhume, accélérer les réactions corporelles de manière à en sortir plus fort et en meilleure santé quand il est fini. C’est une technique qui semble très simple, mais si on relit le petit texte avec attention avant de commencer on s’apercevra, bien qu’il soit précis, qu’il y a une foule de détails inconnus qui sont très loin d’être anodins et qui demandent réflexion avant de tenter l’aventure. On s’apercevra pourtant par la suite, après maintes expériences, que la chose n’est pas si compliquée lorsque la sensibilité nous guide.

Régis Soavi en conférence

Le Seitaï, une compréhension de l’hygiène à part

Le Seitaï a une vision de l’hygiène différente certes mais plus moderne d’un certain point de vue, malgré son antériorité, de celle qui est aujourd’hui diffusée dans la majorité des médias. Une conception de la propreté qui rejoint non seulement l’écologie mais aussi les travaux les plus avancés en matière de symbiose, comme ceux rassemblés par M.-A. Selosse, qui l’ont amené au concept de « saleté propre », et dont voici deux extraits : « La réconciliation avec le monde microbien heurte de plein fouet nos codes de propreté. [Et] froisse éducation et savoir-vivre. Mais c’est ici que la propreté (un code social) ne recouvre plus l’hygiène (la pratique médicale qui optimise la santé). Hier, on pensait à tort que l’hygiène passait par la stérilisation, ce qui a conduit à une vision de la propreté […] contre-productive au regard des maladies liées à la modernité comme le diabète, l’obésité, les allergies. »14

« La théorie hygiéniste rencontre donc la notion de  »saleté propre » : un certain degré de contamination est requis pour un bon développement et un bon fonctionnement du système immunitaire ».15

Avec le bain chaud on agit en premier lieu sur la peau. Il est important de se rendre compte que la peau est le plus gros organe du corps humain, il représente 16% de son poids total, ce n’est pas juste une « sorte de sac de cuir dans lequel est enfermé le corps »16, une simple enveloppe de composition complexe, elle interagit avec l’environnement et occupe des fonctions vitales.

L’épiderme comprend des cellules immunitaires et c’est à ce niveau que l’on trouve le microbiote cutané, peuplé de milliards de micro-organismes. L’eau chaude stimule le système immunitaire de la peau sans l’agresser avec des produits décapants ou bactéricides comme ceux contenus dans les gels douche et autres savons détersifs. La chaleur stimule la sudation à tel point que l’on transpire même dans l’eau, ce qui favorise le travail du système neuro-végétatif et l’élimination des toxines et autres impuretés à travers les canaux sudoripares. Le fait de favoriser l’évacuation à travers la transpiration élimine aussi les macérations bactériennes et donc les odeurs corporelles désagréables.

Les conditions de vie moderne – travail, transport, médiatisation à outrance, et donc stress en tout genre –  créent chez l’individu des tensions qui sont sujettes à rendre malade tout un chacun. La réponse proposée est souvent la médicalisation. Face à l’insomnie on propose des somnifères, contre la nervosité des calmants, pour résoudre l’apathie des stimulants, la dépression des euphorisants, etc. Le bain chaud tel que l’entend le Seitaï n’est pas la panacée, c’est une possibilité de réguler l’organisme, c’est un instrument pour retrouver l’équilibre, l’autonomie, grâce à la relaxation et en même temps à la stimulation de tout le corps. Le bien-être que l’on éprouve alors, provient de la détente grâce à l’énergie qui circule de nouveau, et de la clarté de l’esprit que l’on peut ressentir car la « tête » se trouve vidée des soucis accumulés dans la vie de tous les jours. On découvre alors ce que signifie « La sensation d’après le bain chaud » dont parlaient Noguchi Haruchika senseï et Tsuda senseï, qui est une des clés, un des instruments impalpables, mais majeurs, pour qui veut avoir une approche qui ne soit pas seulement intellectuelle mais plus concrète et pratique du Seitaï.

Le bain chaud au quotidien

Le bain chaud est toujours un immense plaisir, dans la famille tous l’attendent, quand vient le moment, personne n’aurait envie de s’y soustraire, bien au contraire, c’est une occasion tellement importante, et pourtant si simple, de se détendre, de récupérer après les fatigues et les tensions auxquelles il est difficile d’échapper dans la journée. Les enfants n’y rechignent jamais, surtout s’ils le connaissent depuis leur naissance, mais quoi qu’on en pense, c’est plus qu’une habitude journalière, cela fait partie pour eux aussi d’un moment de rééquilibrage qu’ils sentent intuitivement.

Il devient souvent un axe dans la famille, une circonstance unique en son genre grâce à laquelle tous se retrouvent autour de cette activité indépendamment de l’âge ou des occupations. C’est par exemple autour du moment du bain que se renouent des rituels, un certain type de communication entre les parents et les enfants, un moment où ils peuvent se retrouver hors des contingences sociales imposées par la société et ses codes.

On prépare le bain le plus souvent le soir, sans précipitation, et chacun après s’être lavé vient s’immerger dans l’eau chaude. Ceux qui le prennent le plus chaud seront les premiers, car il est plus facile de refroidir l’eau que de la réchauffer dans les conditions actuelles de la vie citadine occidentale. Cependant chacun a une température de bain qui lui convient, différente des autres, même si c’est de très peu, parfois de quelques dixièmes de degrés, mais l’assouvissement de ce besoin du corps que l’on ressent exige un ajustement, certes subjectif, mais très précis. Comme la température de l’eau a tendance à baisser, souvent il faut réchauffer le bain de manière à obtenir la satisfaction.

Parfois aussi à la fin de son bain, on sort et on ajoute de l’eau brûlante que l’on mélange dans la baignoire pour préparer une « réactivation »: le corps s’étant refroidi, lorsqu’on se retrempe, la différence de température entre l’air et l’eau ressentie par la peau est d’autant plus grande, on reste quelques minutes à peine et on ressort.

Ce procédé est bien connu dans le Seitaï car il stimule beaucoup plus l’organisme et on peut l’utiliser, pour aider le corps à traverser une maladie ou par exemple après un petit accident du quotidien. Il vaut mieux cependant ne pas exagérer le nombre de réactivations ni la chaleur de celles-ci, car si on pense qu’ainsi les réactions seront plus fortes donc plus efficaces, c’est une erreur. Trop de puissance altère souvent la force de la réaction que l’on avait espérée et la transforme parfois en une réaction opposée. Chacun connaît déjà ses propres habitudes, ses propres tendances quant à la chaleur de son bain, mais on s’étonne parfois du bain que l’on s’est préparé soi-même. C’est pourquoi il arrive que l’on se fasse, même après coup, ce genre de réflexions : « tiens j’avais vraiment envie d’un bain beaucoup plus chaud aujourd’hui » ou « c’est curieux j’ai besoin d’un bain relaxant en ce moment, je le prend vraiment très doux ».

L’apprentissage du Seitaï

L’art du bain chez Noguchi senseï faisait partie de l’apprentissage du Seitaï pour les uchi deshi. L’élève devait préparer le bain pour son maître de façon qu’il soit prêt au moment où il rentrerait de ses déplacements ou de ses cours, de ses rencontres à l’extérieur. Cela ne semble pas si difficile lorsqu’on ne connaît pas les conditions auxquelles l’élève était confronté :

Premièrement il ne savait pas quand Noguchi senseï rentrerait des visites qu’il faisait en ville car ses horaires n’étaient jamais les mêmes, il ne savait pas non plus si sa journée avait été difficile ou plutôt agréable et donc s’il était fatigué, tendu ou décontracté. Il devait prévoir à quel moment il serait de retour pour avoir le temps de préparer le bain, ce qui exigeait entre autres, à l’époque, d’alimenter un poêle à bois conçu spécialement pour réchauffer l’eau et la porter à la température juste. Il devait deviner quelle serait son humeur, sans aucune information, savoir quelle était la température de l’eau sans thermomètre. Comment faire ?

Attendre qu’il rentre et discuter avec lui ?
Lui expliquer que les conditions qu’il exige sont inhumaines ?
Faire appel, si cela eût existé, au syndicat des uchi deshi ?
Ou tout laisser tomber « parce que c’est trop dur » ?

Toutes ces réactions seraient parfaitement compréhensibles, surtout quand on connaît l’ultime recommandation de Noguchi senseï, la plus difficile, la pire d’un certain point de vue, l’élève n’avait pas le droit de toucher l’eau du bain, même avec le bout du doigt. Et cela quelles que soient les difficultés, les conditions, le besoin de vérifier etc.

Que restait-il à faire ? Une seule et unique solution pour continuer dans cette voie : utiliser et développer son intuition.

‘L’art du bain chaud dans le Seitaï’, un article de Régis Soavi publié en octobre 2021 dans la revue Yashima #13.

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Notes :

    1. Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 1978, p. 103
    2. Bain public japonais.
    3. Désigne le bain japonais mais aussi la baignoire.
    4. Bain thermal japonais alimenté par une source chaude.
    5. Tsuda Itsuo, Un, Le Courrier du Livre, 1978, p. 111.
    6. Ibid., p. 111.
    7. Ibid., pp. 107 et 108.
    8. Ibid., p. 107.
    9. Tsuda Itsuo, Face à la Science, Le Courrier du Livre, 1983 pp. 140–152)
    10. Tsuda Itsuo, Un, Le Courrier du Livre, 1978, p. 107.
    11. Ibid., p. 107.
    12. Ibid., p. 106.
    13. Ibid., p. 106.
    14. Marc-André Selosse, « L’homme augmenté… grâce aux microbiotes », Pour la Science [en ligne], octobre 2019.
    15. Marc-André Selosse, Jamais seul. Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, Acte sud, 2017, p. 186.
    16. Noguchi Haruchika, Colds and their benefits, Zensei Publishing Company, 1986, p. 105. Traduction École Itsuo Tsuda.

Fujitani Miyako, « l’effet Matilda » de l’Aïkido ?

par Manon Soavi

Imaginez quelques secondes un monde où seraient écrits des articles sur « l’Aïkido au masculin » ! Avec un unique article qui parlerait de Tohei senseï, de Shioda senseï, de Noro senseï et de Tamura senseï. Des articles qui trouveraient pertinent de les mettre ensemble au nom du fait qu’ils ont en commun… un chromosome Y. C’est étrange, ridicule même, n’est-ce-pas ? Comment mettre ensemble des hommes ayant des histoires personnelles riches, différentes, ayant chacun eu un rapport privilégié avec O senseï, ayant chacun fait un parcours personnel différent dans l’Aïkido ? Chacun d’eux a sa personnalité, son histoire, son enseignement spécifique. Chacun d’eux mérite, a minima, un article à lui seul.

C’est pourtant ce qui arrive aux femmes. On trouve pertinent de parler d’Aïkido « au féminin » … Évidemment cela n’a rien de spécifique à l’Aïkido, c’est un phénomène de société. Savez-vous que les États-Unis ont été champion du monde de foot ? Ah oui, de foot « féminin », du coup, ça ne compte pas. Pourquoi ? Parce qu’il y a LE foot et puis il y a le « foot féminin ».

C’est aussi le phénomène qui permet aux Schtroumpfs d’avoir chacun une caractéristique, même mineure, alors que la Schtroumpfette, sa caractéristique, c’est d’être une fille, c’est tout. Elle n’a aucun caractère, à part les traits caractérisant une fille stupide et coquette. Bien sûr, ce n’est qu’une bande dessinée mais si vous y réfléchissez quelques minutes, il est possible de trouver des centaines d’exemples du même phénomène. Les hommes sont des personnes, des personnages ayant des caractéristiques et des histoires. Les femmes sont, dans la très grande majorité du temps, juste « des femmes ». Comme les aikidokates mises ensemble dans le panier « aïkido féminin » en niant leurs spécificités, leurs différences, leurs histoires. Heureusement certains cherchent à retracer leurs parcours bien que les informations soient « comme par hasard » beaucoup moins disponibles, voire complètement inexistantes !

Tenshin dojo Osaka
Tenshin dojo de Miyako Fujitani à Osaka

L’effet Matilda

« L’effet Matilda est le déni, la spoliation ou la minimisation récurrente et systémique de la contribution des femmes à la recherche scientifique, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins. »1 C’est un phénomène observé par Margaret W. Rossiter, historienne des sciences qui nomme cette théorie l’« effet Matilda » en référence à la militante féministe américaine du XIXe siècle Matilda Joslyn Gage. Celle-ci avait remarqué que des hommes s’attribuaient les pensées intellectuelles des femmes proches d’eux, les contributions des femmes étant souvent réduites à des remerciements en bas de page.
C’est, par exemple, un effet observé pour Rosalind Franklin, dont les travaux, déterminants pour la découverte de la structure de l’ADN, seront publiés sous le nom de ses collègues. Idem pour les découvertes de Jocelyn Bell en astronomie qui vaudront à son directeur d’obtenir un prix Nobel en 1974. Lui, pas elle.

L’histoire de Fujitani Miyako ressemble un peu à celle de Mileva Einstein, physicienne, camarade d’étude et première épouse d’Albert Einstein. Mileva et Albert Einstein se rencontrent sur les bancs de l’université et la théorie de la relativité sera leur recherche commune. Sauf qu’elle tombe enceinte alors qu’ils ne sont pas mariés, ce qui précipite leur mariage mais ralentit considérablement Mileva dans ses études. Finalement les trois enfants qu’auront le couple, dont le dernier, handicapé à vie, seront à la charge intégrale de Mileva, une fois qu’Albert Einstein partira faire carrière aux États-Unis. Bien sûr, il n’est pas question ici de remettre en cause le génie d’Albert Einstein, mais de s’interroger sur les possibilités qu’a eu Mileva, elle, de continuer sa carrière avec trois enfants à charge, dont un handicapé. Albert Einstein n’a pu partir faire carrière que parce qu’elle est restée.

Finalement, si on y pense, le dicton qui dit « derrière chaque grand homme il y a une femme » n’est en rien romantique ou attendrissant, si on le reformule plus justement « derrière chaque grand homme il y a une femme qui s’est sacrifiée car elle n’avait aucune autre option ». La carrière, les distinctions, les récompenses, les postes, la reconnaissance des pairs, tout cela repose sur l’écrasement plus ou moins « accepté » des femmes.

Quand on pense mesurer la compétence d’une femme à sa carrière, à la reconnaissance de ses pairs, on oublie que le jeu est truqué, car pour chaque maître d’aïkido ayant fait carrière il y a derrière au moins une femme s’étant occupé de leurs enfants, souvent du dojo, des inscriptions, de la comptabilité, des relations sociales. Sans compter le soin du mari lui-même, l’attention à lui porter. Sur ces bases assurées par la femme du maître, la compétence martiale extraordinaire peut s’épanouir et briller. Attention, je ne remets pas en doute la compétence de ces maîtres, je contextualise la présence féminine qui leur a permis de s’épanouir. Une présence qu’ils ont souvent considérée comme un dû, un état de fait. Puisque systémique.

A contrario, bien souvent, personne n’a aidé les femmes à exercer leurs arts. Personne ne garde leurs enfants, ne prépare les repas, ne fait la comptabilité du dojo pour elles. Sans compter ceux qui auront tenté de leur barrer la route. Alors quand on compare, soi-disant sur une mesure objective, leurs carrières à celles de certains hommes, évidemment, de façon structurelle, elles n’ont pas pu arriver à la même célébrité. Cependant, ce n’est pas une question de compétences mais de société.

Miyako Fujitani senseï
Miyako Fujitani senseï

L’histoire de Fujitani Miyako

Née dans les années cinquante au Japon, Fujitani senseï est aujourd’hui une des rares femmes septième dan d’Aïkido qui enseigne dans son propre dojo depuis quarante ans, à Osaka. Élève de Tohei Koichi, elle passe ses premier et deuxième dans devant Ueshiba O senseï. Pourtant, contrairement à l’histoire d’un certain nombre d’élèves de Ueshiba O senseï, son parcours d’aikidoka ne raconte pas comment elle partit se confronter au monde et faire carrière, mais il raconte l’histoire qui est bien souvent le lot des femmes : rester à l’arrière et endurer. En ce sens il est un parcours symbolique.

Fujitani Miyako est confrontée très jeune à la violence masculine. Son père maltraite et bat ses trois enfants. Il meurt quand elle a six ans, en ayant « seulement » eu le temps de la maltraiter et de lui déboîter l’épaule. Elle continue à être confrontée à cette violence au collège où elle subit de la part des garçons des agressions quotidiennes. À cette époque, elle pratique la danse classique et le Chado (l’art du thé) mais elle décide de réagir et envisage de faire du Judo comme son frère.

Finalement elle choisit l’Aïkido. Son premier enseignant à Kobé refuse les femmes dans son cours, mais elle insiste tellement qu’il finit par l’accepter. Par la suite, elle devient l’élève de Tohei senseï et elle passe son premier dan devant Ueshiba O senseï à Osaka en 1967. Elle raconte que « O senseï Ueshiba faisait référence à lui-même par Jii (grand-père) quand il enseignait au groupe de femmes. Il était toujours accompagné par mademoiselle Sunadomari, qui l’assistait en tout point. [Notamment] Ueshiba sensei démontrait toujours cette astuce avec elle, une sorte d’évanouissement pour tromper l’adversaire. »2

À ses débuts en Aïkido, elle se sent inférieure en tant que femme dans la pratique. Sans autre modèle, elle n’a d’autre horizon que de « devenir aussi forte » que les hommes pour être enfin considérée comme « aussi compétente ». Elle essaie alors de rivaliser avec la force musculaire des hommes qui l’entourent. Pendant un an elle se renforce musculairement. Elle raconte que sa technique paraissait alors, en effet, très puissante, mais qu’elle maltraite tellement son corps qu’elle finit par se briser les os des bras et des doigts. Elle s’abîme également les articulations des coudes et des genoux. Elle devra même arrêter de pratiquer durant un an pour se rétablir.

Miyako Fujitani senseï
Miyako Fujitani senseï

Cette situation où les femmes souffrent de façon disproportionnée de lésions liées à leur profession se retrouve chez les femmes pianistes par exemple où « plusieurs études font apparaître que les femmes pianistes sont plus exposées aux douleurs et lésions que les pianistes de sexe masculin (pour les femmes, le risque est plus élevé de 50% environ). Une autre étude montre que 78% des femmes, pour 47% des hommes, souffrent de troubles musculosquelettiques. »3 C’est donc là aussi un problème de société où, en ne valorisant qu’une certaine façon de faire, de bouger, de jouer de la musique etc., les femmes sont systématiquement désavantagées et, dans leur volonté de faire leurs métiers, de réaliser leurs passions, elles abîment leurs corps à l’excès. En payant aussi le prix d’interruptions de carrière, voire d’abandons.

Fujitani Miyako a vingt-et-un ans quand elle rencontre Steven Seagal, à Los Angeles où elle accompagne Tohei senseï pour un séminaire d’Aïkido. Elle assiste à son passage de premier dan aux États-Unis et peu de temps après son retour au Japon, elle y retrouve Seagal. Il vient de gagner une somme d’argent avec un spectacle de Karaté à Los Angeles, spectacle durant lequel il se casse le genou, mais avec l’argent gagné il achète son billet pour le Japon et il débarque avec comme seule possession son jean troué et une fourchette en argent.

Fujitani Miyako est alors deuxième dan et elle ouvre son propre dojo, qu’elle nomme Tenshin dojo, sur un terrain appartenant à sa mère, avec l’argent de cette dernière. Elle épouse Steven Seagal quelques mois après leur rencontre en 1976 et, dans un réflexe très typique du conditionnement féminin, c’est elle-même qui le place en position d’enseignant principal dans son propre dojo, et ce, alors qu’elle est, elle, son sempaï, c’est-à-dire son supérieur hiérarchique.

C’est un conditionnement très fort des femmes qui sont éduquées avec l’idée qu’elles doivent assurer la paix du ménage et le bien-être de leur mari en favorisant l’idée qu’il se fait de sa supériorité. Surtout ne pas gagner plus d’argent, ne pas être plus connue, ne pas mieux réussir que lui au risque de voir détruire sa famille. Toutes les femmes savent très bien cela et les histoires d’hommes quittant leurs compagnes, jaloux de leurs réussites à elles, ne sont pas rares.

Mona Chollet l’explicite parfaitement dans son chapitre «  »se faire petite » pour être aimée ? », à l’aide d’exemples tous plus parlant les uns que les autres et avec cette conclusion critique : « Notre culture a si bien normalisé l’infériorisation des femmes que de nombreux hommes ne peuvent assumer une compagne qui ne se diminue ou ne s’autocensure pas d’une quelconque manière. »4 Évidemment, pour Fujitani, cela s’aggrave avec l’arrivée rapide de deux bébés.

La descente aux enfers

Alors qu’elle est dans son propre dojo, Seagal commence très vite à la rabaisser, la reléguant au rôle de « la japonaise qui apporte le thé pendant que lui joue au petit shogun »5. Le piège se referme sur elle, d’autant plus que les journaux et télévisions se font l’écho du « gaijin’s dojo » montant en épingle l’idée que Steven Seagal soit « le premier occidental à avoir ouvert un dojo au Japon », bien qu’en réalité il ait phagocyté le dojo de Fujitani Miyako.

Pendant ce temps, Steven Seagal entretient de nombreuses liaisons avec d’autres femmes, y compris avec ses élèves, et finalement, il annonce à Fujitani qu’il repart aux États-Unis pour faire carrière comme acteur. Elle reste à l’attendre avec sa promesse qu’elle pourra le rejoindre avec leurs enfants. Une autre promesse : de l’argent pour prendre soin des enfants, ne sera jamais honorée non plus.
Finalement, des avocats la contacteront pour demander le divorce et permettre à Seagal de se remarier aux États-Unis.

Miyako Fujitani et sa fille
Miyako Fujitani et sa fille

À quelque chose malheur est bon

Fujitani Miyako est évidemment désespérée d’être ainsi abandonnée avec ses deux enfants. Pour couronner le tout, presque tous les élèves du dojo sont en fait plus impactés par le charisme de Seagal qu’intéressés par l’Aïkido. Le terrain qu’il avait miné en la rabaissant systématiquement devant les élèves agit durablement puisque non seulement ils partent mais, en plus, ils reviennent se moquer d’elle et de son dojo déserté. Elle raconte lors d’un entretien « [À cette époque] j’avais envie de me cacher dans un trou. Pourtant je n’avais rien fait de mal ! Certains élèves venaient d’autres dojos avec beaucoup d’arrogance, comme s’ils étaient chez eux. Ils disaient à mes rares élèves  »elle est faible, allez voir ailleurs ». J’ai vraiment détesté cette époque et ce dojo. Certaines personnes ont même raconté que Steven m’avait quittée parce que j’étais mauvaise (rires). Cependant, lorsque je me couchais dans mon lit le soir, je pensais à ce que j’avais. […] J’utilisais mon imagination pour voir mes enfants grandir et imaginer mes petits-enfants et je me demandais si le jour viendrait où je me sentirais vraiment heureuse d’avoir l’aïkido. C’est ce qui m’a aidé à arriver jusqu’ici. J’aime enseigner aux jeunes avec joie et aujourd’hui je peux vraiment dire « je suis heureuse d’avoir l’aïkido ». »6

Finalement elle s’accroche, persévère, découvre aussi l’école de sabre Yagyu Shinkage-ryu pour laquelle elle se passionne et qui nourrit sa compréhension de l’Aïkido. Elle tient bon et mène à bien son rôle de mère et sa passion pour l’Aïkido. « De nos jours, de nombreuses femmes travaillent, y compris dans des emplois qui étaient auparavant réservés aux hommes. Il n’est pas rare qu’une femme travaille et élève des enfants en même temps. Pour moi, c’était très difficile car je devais subvenir aux besoins de ma famille en enseignant l’Aïkido. Au début [l’Aïkido] était un art martial majoritairement pratiqué par les hommes et j’avais dû longtemps manquer l’entraînement à cause des enfants. C’était honteux pour moi en tant que professeur d’Aïkido : un jour que je reprenais l’entraînement, j’ai commis une erreur et je me suis blessée aux deux genoux. »7

Miyako Fujitani senseï
Miyako Fujitani senseï

Aïkido : être une femme est un avantage

Aujourd’hui elle insiste dans son enseignement sur une pratique qui respecte l’intégrité du corps comme valeur cardinale. Fruit de ses expériences d’accidents à ses débuts, elle insiste donc sur l’importance pour uke de suivre correctement plutôt que de résister jusqu’à ce que le corps souffre « L’ukemi n’est pas un mouvement de démonstration, le but initial est de protéger le corps des blessures. Faire ukemi ne veut pas dire que vous êtes un perdant. Si Uke comprend quel type de technique est utilisé, alors il peut y échapper. Prendre l’avantage et préparer la contre-attaque. Lors de l’exécution d’une technique, le rôle de uke n’est pas seulement d’exécuter correctement l’ukemi sans résister à la projection, mais aussi d’observer le timing de la technique, développant ainsi la capacité à  »lire » la technique. Après tout, c’est un exercice à la fois pour celui qui exécute le waza et pour celui qui le reçoit. »8 Pour cela elle souligne la nécessité d’avoir un corps détendu : « En japonais, il y a le mot Datsuryoku [脱力], qui se traduit par  »détendre le corps comme dans le sommeil ». Quand nous dormons nous ne pouvons normalement pas utiliser notre corps en surcharge. »9

« En karaté, par exemple, on bloque et on contre-attaque, mais en aïkido, on ne bloque pas. Nous ne nous heurtons pas au même niveau que l’adversaire, c’est pourquoi c’est si délicat. Le Ma Aï est très important et j’insiste beaucoup sur ce point. J’enseigne quelque chose de totalement différent de ce qu’ils font à la branche de [l’Aïkikaï] de Tokyo qui, je suis désolée de le dire, est erronée. J’enseigne une méthode plus douce avec un Ma Aï précis afin que les techniques puissent être exécutées plus facilement. »10

Convaincue que l’Aïkido est l’art martial qui convient aux femmes, elle œuvre à son développement au quotidien, et à travers des événements, comme en 2003 où elle dirige aux États-Unis un séminaire nommé Grace&Power. Women&Martial Arts. L’importance d’avoir des modèles féminins sur les tatamis ne lui a pas échappé. Bien sûr « Il fut un temps où le dojo [de Ueshiba O senseï] comptait un bon nombre d’étudiantes. Mais au cours d’une période, beaucoup d’étudiants ont utilisé la force et se sont blessés. Si bien que beaucoup de femmes ont été découragées. Et il y a eu un vide de pratiquantes pendant un certain temps. »11

« [Moi-même] j’ai enseigné l’Aïkido pendant plus de 10 ans dans une atmosphère de discrimination envers les femmes. [Pourtant] en perfectionnant ma pratique encore et encore, j’ai développé mon propre style d’Aïkido, un Aïkido qui peut être pratiqué par des femmes n’ayant aucune capacité physique.

Je crois que les hommes qui pratiquent mon style ont un gros avantage. Si vous utilisez vos muscles dès le début, vous vous habituerez à toujours utiliser la force. Mais vous n’accomplirez ni ne développerez de grandes choses. Mais si l’on découvre les bases sans utiliser la force, en s’appuyant uniquement sur les principes, alors les muscles, la taille, etc. seront un avantage à ne pas sous-estimer une fois qu’on a atteint un certain niveau.
Le fondateur de l’Aïkido a déclaré12 :  »L’Aïkido basé sur la force physique est facile. L’Aïkido sans force inutile, est beaucoup plus difficile. » Je sais que si j’essayais de baser mes cours d’Aïkido sur la force physique, je ne serais pas capable de faire une seule technique et n’aurais pas un seul élève. On peut peut-être dire que les techniques d’Aïkido développées par les femmes détiennent la clé des secrets ultimes de l’Aïkido – un Aïkido qui ne repose pas sur la force. »13

Article de Manon Soavi, publié dans Dragon Magazine Spécial Aikido n° 17 avril 2024.

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Notes :

  1. Entrée Wikipédia « Effet Matilda »
  2. ‘I am glad I have Aikido’ [« Je suis heureuse d’avoir l’aïkido »], entretien avec Fujitani Miyako, Magazine of Traditional Budo, n. 2, mars 2019 (lien pdf en bas de cette page). Trad. Manon Soavi.

  3. Caroline Criado-Perez, Femmes invisibles. Comment le manque de données sur les femmes dessine un monde fait pour les hommes, éd. First, 2019, p. 182

  4. Mona Chollet, Réinventer l’amour, édition La Découverte (label Zones), 2021, p. 99

  5. Fujitani Miyako, in Sylvain Guintard, Rencontres extraordinaires, Budo Éditions, 2014, p. 94

  6. ‘I am glad I have Aikido’, op. cit.

  7. »Zu viele Menschen in dieser Welt müssen leiden« [« Trop de gens souffrent dans ce monde »], entretien avec Fujitani Miyako, Aikido Journal n. 34D, 2e trimestre 2003

  8. ibid.

  9. ibid.

  10. ‘I am glad I have Aikido’, op. cit.

  11. ibid.

  12. Tsuda Itsuo élève direct du fondateur rapporte également que O senseï a déclaré que « son Aïkido idéal était celui des jeunes filles. Les jeunes filles ne sont pas capables, de par leur nature physique, de contracter les épaules aussi durement que les garçons. Leur Aïkido, est de ce fait, plus coulant et plus naturel. » (Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp. 148–149)

  13. >»Zu viele Menschen in dieser Welt müssen leiden«, op. cit.

 

Complémentarité

par Régis Soavi

La tension et la détente sont les deux aspects les plus visibles du mouvement intérieur humain ; comme le yin et le yang ils peuvent se succéder, s’entrelacer ou se superposer, mais ils ne sont jamais totalement séparés malgré l’intensité des réactions qu’ils provoquent.

Notre monde nous offre tous les jours des raisons de tension, ce qui en soit n’est pas condamnable, car il s’agit le plus souvent d’une fonction involontaire, voire un réflexe de défense face à l’adversité. Les être humains ont mille raisons de se tendre, mais la tension qui cherche à se soulager provoque bien souvent des attitudes agressives qui entraînent une ambiance faisant boule de neige. Il est alors difficile d’apporter un peu de détente afin de résoudre cette situation. On cherche à obtenir la détente avec le volontaire mais bien souvent c’est pire encore et la situation s’envenime. Plus on cherche à se détendre, plus on se raisonne, plus la tension augmente. C’est l’escalade qui semble ne plus avoir de fin.

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Expiration au plexus lors d’une séance de Katsugen undo, au dojo de Tsuda senseï

Involontaire

La tension n’est qu’une réponse à une situation donnée. Si la réponse est adéquate, tout va bien. Mais bien souvent elle nous entraîne vers quelque chose que nous ne désirons pas et nous amène à dépasser les limites acceptables par autrui. D’autres fois elle provoque des blocages rendant impossible, ou en tout cas difficile la résolution d’une peur, ou d’un conflit interne. Obtenir la détente, dans ce cas, provient souvent d’un effort volontaire, d’un entraînement rigoureux, d’un dépassement conscient de la situation.

Notre système involontaire est au service de la vie qui travaille en chacun de nous. Il est justement là, entre autres, pour corriger nos difficultés posturales et permettre de préserver un équilibre qui soit le plus naturel possible afin que la vie se maintienne en nous. Et cela même, parfois, au prix de douleurs ou de déformations si nous résistons à ses impulsions régulatrices et persistons à refuser de lâcher prise, donc à nous raidir en luttant contre lui. Il est donc important de stimuler ce système involontaire grâce à des exercices qui, au lieu de le mettre en péril ou de chercher à le dominer, lui donnent la liberté de faire son travail et de nous rééquilibrer chaque fois qu’il y en aura besoin.

À l’opposé de la recherche du contrôle grâce à la volonté, le Seitai a un point de vue relativement simple et pourtant de bon sens, concernant le mouvement du corps, et j’ai souvent entendu Tsuda senseï l’exposer lors de ses conférences. Dans son livre, Le dialogue du silence, il résume en une phrase la réflexion de Noguchi senseï sur la santé :

« « Un corps bien portant est élastique. »
Ceci peut se traduire par une grande amplitude musculaire, autrement dit, il y a un grand écart dans les muscles entre le moment de contraction et le moment de détente. Un corps bien portant est comparable à un élastique tout neuf qui s’allonge et se raccourcit facilement.
Cette élasticité diminue à mesure qu’on vieillit. Lorsque l’amplitude musculaire devient zéro, on cesse de vivre.

La mort ne survient donc pas brusquement. On s’approche de la mort par une perte graduelle d’élasticité. »1

Tsuda senseï nous explique dans un autre livre, Même si je ne pense pas JE SUIS :

« Lorsqu’un mouvement est exécuté normalement, la contraction musculaire doit cesser après l’usage pour céder la place à la détente. Si le raidissement persiste dans les parties concernées, c’est que le mouvement est mal exécuté. Cette remarque s’applique à tout mouvement qu’exécute le corps. L’idéal du Seitai est de maintenir au maximum l’amplitude musculaire, c’est-à-dire, l’écart entre la contraction et la détente. »2

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Favoriser la détente lors des immobilisations

Le sans-tension, quelque chose d’inhumain ?

Il existe des adages qui donnent matière à réflexion, comme par exemple celui-ci : « Seul le sage tel un Bouddha vivant reste en toutes circonstances d’humeur égale et assume une posture tranquille reflétant la détente la plus parfaite ». Est-ce vrai ou est-ce comme d’habitude une idée mal comprise, un message qui du coup perd toute sa valeur de par sa réduction simplificatrice. De plus qui peut prétendre à cela ?

Les pratiquants d’arts martiaux cherchent souvent comment rester calme, ne pas être envahis par la peur, quelles que soient les occurrences. La méditation de même que des exercices conçus pour cela peuvent amener à trouver une certaine sérénité, mais lorsqu’on se trouve à l’improviste dans une situation difficile bien souvent tout s’envole, « on perd ses moyens ».

Rester Cool

Comment rester calme et serein quand une situation devient périlleuse ? La réponse dépend bien sûr de la situation elle-même, mais avant tout du Taïheki (tendances posturales) de la personne et donc de sa posture, de la capacité de mouvement de son corps. Ce que l’on appelle Taïheki est l’expression visible de la polarisation de l’énergie vitale à un endroit particulier du corps, le plus souvent une zone incluant le Koshi ainsi qu’une ou plusieurs vertèbres. Cela influe évidement sur les habitudes corporelles et par conséquent peut provoquer des blocages comme de plus grandes facilités de mouvements, et agir sur la rapidité à passer à l’acte : face à une situation donnée un certain type de pratiquants ne pourra trouver la détente que dans l’action, un blocage de son énergie à la troisième lombaire l’oblige à se tordre et à agir pour la dépenser quelles que soient les conséquences. Une fois le problème résolu, même s’il se rend compte qu’il a fait une bêtise, il se détend.

Un autre a besoin de penser avant d’agir, il connaît des techniques pour se protéger en cas de danger, mais lorsqu’il se trouve réellement dans la situation il s’éloigne du lieu, s’il le peut, pour rester spectateur. Ce détachement lui permet d’avoir un esprit critique et un jugement objectif. Son énergie est bloquée à la première lombaire et à la troisième cervicale, elle a tendance à monter au cerveau mais n’arrive pas facilement à redescendre. Il se détend car il est satisfait lorsqu’il trouve la solution théorique.

Un autre encore sera un excellent pratiquant, sportif en grande forme mais pour lui la détente vient quand il a bien calculé son coup. Il est prêt et sait comment réagir, ses techniques sont sûres, il domine la situation. Son énergie est concentrée à la cinquième lombaire, ce qui le pousse à aller de l’avant.

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« Solfège » exercice de détente avant la pratique

Équilibre

Quels que soient notre posture, notre agilité, nos difficultés ou nos blocages, ce que nous cherchons dans notre quotidien pour maintenir la forme, donc la santé, c’est l’équilibre, la capacité à se tendre lorsqu’on en a besoin et à rester détendu quand ce n’est plus nécessaire. La capacité de tension est favorisée par la détente, qui agit comme régulateur de la santé humaine. C’est l’alternance tension et détente, plein et vide qui gouverne la vie de chacun. C’est notre système involontaire, s’il est en bon état de fonctionnement et donc capable de réagir, qui donnera les réponses justes à toutes les circonstances qui peuvent survenir, car c’est l’intuition, comme le déclare le philosophe Henri Bergson qui est « la conscience dans ce qu’elle a de plus lumineux »3, et qui lorsqu’elle est bien réveillée est le juge indiscutable de la situation.

La pratique de l’Aïkido nous amène, et j’ose même dire, nous contraint, si nous sommes intéressés par le développement intérieur de l’individu, à avoir une vision et une compréhension non dualiste du monde dans lequel nous vivons. Elle nous permet de retrouver le sens profond du Tao en tant qu’unité, de ressentir le yin et le yang comme des forces non séparées qui parcourent le corps. Que ce soit dans la contraction ou dans le relâchement nous pouvons sentir ces forces comme des courants, des flots biologiques portés par les réseaux musculaires et animés par ce que nous avons du mal à définir mais que chacun d’entre nous connaît et reconnaît. Il ne reste plus alors qu’à les conduire afin qu’elles nous harmonisent, nous et nos partenaires, dans chaque mouvement, chaque technique.

« L’humanité a commencé probablement avec une telle intensité de vie, avec un grand écart entre la tension et la détente, entre la concentration de l’énergie et sa dispersion, pour pouvoir se frayer le chemin uniquement avec son intuition. Avec le développement de l’intelligence, l’intuition recule, pour céder la place à la logique, à l’explication rationnelle, à l’impératif de l’ordre. Le nombre de béquilles augmente. »4

« Dos à dos » exercice de détente à la fin de la séance

Expiration

Toutes les séances d’Aïkido dans notre École commencent par une pratique respiratoire et même plus précisément par un exercice de respiration profonde qui a été enseigné à Tsuda senseï par le maître de Seitai Noguchi Haruchika senseï, et a été intégré à cette partie que l’on accomplit seul, bien qu’au même rythme que les autres. Cette première partie à laquelle O senseï tenait beaucoup, qu’il pratiquait tous les matins et qui, malgré la transmission de Tsuda senseï, Tamura senseï et bien d’autres, a disparu de la plupart des dojos. Oubliée par méconnaissance ou par incompréhension car, par erreur, elle fut très souvent assimilée à un rite religieux ou un échauffement sportif, alors qu’il s’agissait d’un Misogi. C’est-à-dire un rituel de purification, d’union avec la nature en même temps que de réalisation de soi comme faisant partie d’un tout, étant à la fois le tout et la partie, sans distinction.

Cet exercice de Seitai se déroule de cette façon : assis en seiza, sur les talons, on met les mains au niveau du plexus solaire et, en appuyant légèrement, on se penche en avant jusqu’à toucher les tatamis en expirant avec la bouche grande ouverte mais détendue, un peu en quelque sorte comme un enfant qui serait « bouche bée » devant un cadeau inattendu. On se redresse ensuite avec l’inspiration. C’est en fait une sorte de bâillement provoqué artificiellement, car comme chacun le sait on ne peut pas bailler de manière volontaire ni même sur commande d’ailleurs. Ce bâillement même s’il n’est pas spontané agit en profondeur sur le système parasympathique et provoque une détente qui peut s’installer de façon durable ou tout au moins pour un débutant, le temps de la séance. On fait cet exercice trois fois de suite très tranquillement avant de continuer la pratique respiratoire qui sera rythmée par l’inspire en alternance avec l’expire.

C’est l’amplitude de la respiration, et le fait de rester concentré sur cet acte, qui permet que la détente succède à la tension, qu’il y ait cette possibilité de ne pas rester dans l’un ou l’autre de ces états qui bloquent nos actions et réactions, par trop d’énergie non dépensée ou manque de ressort pour cause de flaccidité.

Sans la détente l’Aïkido perd son identité

Inutile de chercher très loin en arrière, si l’Aïkido a eu son heure de gloire en tant qu’art martial, c’est plus grâce à la manière détendue qu’ont enseignée nos maîtres, la beauté de leurs gestes, la simplicité de leur comportement, d’où découlait de manière évidente cette efficacité qui nous a fascinés à nos débuts. C’est cette attitude bien plus que la tension, les gestes brusques voire violents, ou l’agressivité qui se manifeste dans bien des aspects de notre monde social ou dans les pratiques guerrières qui nous a touchés.

Il me paraît de première nécessité de ne pas oublier nos racines, ni de renier ce qui a toujours fait partie de l’enseignement de notre art, mais au contraire d’en comprendre l’importance, la puissance, la finesse. Guider les personnes nouvelles, la génération des « millennials », comme les anciens du siècle précédent, en leur offrant modestement ce que nous avons pu découvrir et éprouver, résultat d’une pratique aussi douce et souple qu’intensive parfois, mais toujours à la recherche de la compréhension de l’autre, de la fusion de sensibilité, de la détente afin de toujours favoriser la vie.

C’est le chemin que je parcours, c’est le chemin de notre École, c’est la voie que m’a enseignée mon maître Tsuda Itsuo. C’est cette voie qui nous permet d’être dans ce monde tout en vivant dans un autre. C’est ainsi que je peux faire mien cet aphorisme du philosophe Raoul Vaneigem :

« Dans l’irrépressible désir de vie se dissolvent et s’abolissent les lois d’un monde qui n’est pas le mien. »5

Régis Soavi

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« Complémentarité », un article de Régis Soavi publié en juillet 2024 dans Self & Dragon Spécial Aikido n° 18.

Notes :
  1. Tsuda Itsuo, Le Dialogue du silence,  1979, Le Courrier du Livre, p. 36
  2. Tsuda Itsuo, Même si je ne pense pas, JE SUIS, 1981, Le Courrier du Livre, p. 67
  3. [La citation originelle semble être ‘a consciousness more and more wide awake and luminous’, cf. Henri Bergson in The Hibbert Journal, Issue X, N° 1, Oct. 1911, ‘Life and Consciousness’ (pp. 24–44), p. 33. Le terme « intuition » ne fait pas partie de la citation, bien que l’on puisse envisager de l’y rattacher. (Note de l’éditeur.)]
  4. Tsuda Itsuo, La Science du particulier, 1976, Le Courrier du Livre, p. 111
  5. Raoul Vaneigem, Du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations à la nouvelle insurrection mondiale, partie VI « Dépassement des contraires », aphorisme 25, éd. Le Cherche-midi (Paris), oct. 2023

 

La tradition n’est pas le culte des cendres, mais la préservation du feu #2

Par Manon Soavi et Romaric Rifleu

Partie 2 : Le style « Edo »

Dans la première partie de cette article sur le Niten ichi ryu  [à lire ici] nous avons retracé les recherches sur l’art de Musashi du bujutsuka et chercheur en arts martiaux Hirakami Nobuyuki. Ses travaux sur les lignées presque éteintes de Niten Ichi-ryu l’amènent à découvrir la lignée Iori qui a conservé des caractéristiques typiques des koryus de l’époque Edo. Cette découverte qui le bouleverse l’amène à mieux comprendre le kyokugi (litt. prouesse, performance, art, capacité.), le potentiel de l’art de Musashi. Les spécificités très Edo Style du Ioriden Niten Ichi-ryu font sens dans un système martial donné, en lien avec son époque. Parmi ces spécificités nous allons en parcourir quelques-unes à titre d’exemple.

Aikimitsu sensei Ioriden niten ichi ryu. Musashi ryu
Aikimitsu sensei Kamae de Ioriden niten ichi ryu.

Uchitachi est l’enseignant

Dans une koryu, contrairement à ce qui ce fait aujourd’hui dans les budos modernes, uchitachi, celui qui attaque (uke dirions-nous en Aïkido) a un rôle d’enseignement. Il est primordial qu’il donne l’intensité juste, qu’il contrôle la vitesse et le rythme du kata. Il doit adapter son attaque aux capacités de shitachi (tori en Aïkido) qui, lui, est dans un processus d’apprentissage. Progressivement uchitachi va moduler son attaque pour faire progresser le plus novice, le mettre en difficulté ou lui faire travailler un aspect particulier. Ce rôle est donc tenu par l’enseignant ou un élève expérimenté.

C’est pourquoi, à chaque fois que Hirakami venait au dojo de Akimitsu senseï pour pratiquer le Ioriden Niten Ichi-ryu, ce dernier, malgré ses 92 ans, mettait toujours un keikogi et pratiquait directement avec lui. Cette façon de faire est l’essence de la transmission de maître à élève dans les koryus (ceci s’est maintenu également dans les lignées de Niten Ichi-ryu modernisées après guerre).

Tatsuzawa senseï. Musashi ryu. Ioriden niten ichi ryu
Tatsuzawa senseï enseignant le Ioriden niten ichi ryu

OmoteUra

De façon tout aussi caractéristique, Hirakami découvre qu’en Ioriden il y a deux faces à chaque kata, une face omote et une face ura. Là aussi la signification est différente de l’Aïkido où cela désigne grosso modo le fait de passer devant ou derrière uke. Dans le style Edo des koryus traditionnelles, les katas omote désignent une version de base du kata, qu’il est indispensable de maîtriser pour ceux qui commencent. C’est aussi cette version qui servira pour les démonstrations publiques. Dans un contexte où il était vital que chaque école garde ses secrets, le kata omote était très utile. Parfois même des coupes finales étaient ajoutées de façon à brouiller la mémoire des spectateurs. Puisque le cerveau retient plus facilement le début et la fin d’un enchaînement, cela permettait de cacher la technique décisive au milieu. En même temps, les katas omote transmettent les principes essentiels aux étudiants, ils ne les cachent pas réellement, ils sont, comme dirait Ellis Amdur, « cachés à la vue de tous »1.

La face ura au Japon signifie ce qui est à l’intérieur, à l’arrière, mais aussi ce qui n’est pas directement visible. Cela touche tous les aspects de la culture japonaise : l’architecture, les arts, le combat, les relations humaines etc. Pour les katas, la forme ura peut être une version plus pragmatique ou bien avec des variations parfois mineures, parfois assez importantes. Si le kata omote expose les principes, le kata ura donne les clefs pour « ouvrir la porte ». En fait, cela fait bien partie de l’ancienne cosmovision japonaise puisque il n’y pas de noir sans blanc, de négatif sans positif, de yin sans yang. C’est une tension dynamique entre deux pôles qui s’alimentent l’un l’autre.

Là aussi le riaï des katas, leurs principes, s’appréhendent mieux quand il existe les deux versions omote et ura. En Ioriden Niten Ichi-ryu il y a cinq katas omote à deux sabres et leurs cinq versants ura, de même pour les katas à un sabre il y a cinq katas omote et cinq ura.

Manon Soavi Romaric Rifleu entrainement au Ioriden niten ichi ryu, Japon 2023. Musashi ryu
Manon Soavi & Romaric Rifleu, entrainement au Ioriden niten ichi ryu, Japon 2023.

Respirer

Le Ioriden Niten Ichi-ryu accorde une grande importance à la respiration. Cela se travaille à travers les cinq exercices de respiration qui se font avec les deux sabres et à travers le rei, le salut. Chaque kata commence et finit avec une façon particulière de faire le salut qui fait travailler l’ouverture du corps au niveau des épaules et la souplesse des poignets. S’il est évident que l’art du sabre consiste bien souvent à rompre le rythme, à saisir la respiration pour s’en désynchroniser, pour en être capable il faut bien commencer par s’harmoniser. Pour entrer en synchronie avec l’autre, la respiration est la clef.
Maintenir une respiration calme afin de maintenir un certain calme intérieur, même face à une lame, était bien sûr un enjeu décisif. La respiration est la voie royale pour se recentrer et rester lucide, sans compter tous les bienfaits que nombre de pratiques du corps utilisent aussi. Avoir explicitement des exercices et des postures permettant de travailler sur la respiration et la coordination fait ainsi sens dans cette tradition martiale.

Akimitsu sensei, Ioriden niten ichi ryu. Musashi ryu.
Akimitsu sensei, 92 ans, Ioriden niten ichi ryu.

Transmettre avec des images

Enfin, les noms des katas du Ioriden étaient aussi plus classiques, ressemblant d’avantage au style typique des koryus anciennes. Hirakami explique que, dans la lignée Santo-ha, les noms des katas à deux sabres sont simplement les noms des gardes de départ (Chudan 中段, Jodan 上段, Gedan 下段…) alors que dans la lignée Iori les noms sont plus typiques des koryus au sens où ils sont évocateurs. Ils évoquent une action, une impression, les noms parlent par images – comme dans le Zenga où la calligraphie évoque un poème, un koan, une histoire porteuse d’enseignement. Les noms des katas de la branche Ioriden sont par exemple In-bakusatsu (enroulement yin meurtrier) ou bien Tenchi-gamae (garde du ciel et de la terre). Ce sont des évocations, ce n’est pas littéral. On voit le même phénomène entre les noms des techniques de budos modernes comme l’Aïkido, le Judo ou le Karaté comparés aux noms des katas de jujutsu des koryus. On y trouve des noms plus poétiques comme « dompter le cheval sauvage », « souffler la cendre » ou « arrêter l’ogre » (exemples tirés du Bushuden Kiraku-ryu).

Tokitsu Kenji s’est lui aussi interrogé sur les noms et les changements de noms d’une branche à l’autre : « Pourquoi, lorsqu’on passe d’une école à l’autre, une même technique reçoit-elle des noms différents ? La différence vient de la manière dont le maître initial ressent la technique en rapport avec une image. Certains peuvent être plutôt poètes et d’autres plutôt descriptifs, tout en utilisant des mots qui véhiculent une image. L’utilisation des idéogrammes peut servir de camouflage lorsque la richesse en images dissimule le sens précis sous l’ambiguïté des sens multiples. En saisissant les fils qui relient la spécificité de l’image et du sens des idéogrammes qui composent un nom, l’adepte peut capter un sens profond pour sa pratique.

Dans la pratique des guerriers, l’importance des techniques des arts martiaux n’était pas seulement le savoir-faire. Tant qu’un nom n’était pas associé à une technique, celle-ci n’était ni constitué, ni apprise. C’est ainsi que le dernier acte de la transmission était souvent d’apprendre le nom de la technique considérée comme la plus importante. […] Le mot semble avoir eu un sens mythique et même magique pour les guerriers du XVIIe siècle. »2

Les questions sans réponses

Pour conclure cette « enquête » nous pouvons rappeler que la vitalité d’un art réside dans cette tension entre évolution et tradition. Pour Hirakami senseï c’est grâce aux recherches sur ces formes anciennes que le riaï de cette tradition martiale lui est apparu et finalement la profondeur du kyokugi du Musashi-ryu est devenue plus évidente pour lui.

Finalement les koryus nous embarquent dans un voyage où s’entremêlent la vie d’un peuple et de sa culture, les soubresauts de l’histoire et les efforts pour, à la fois, conserver une tradition martiale, et à la fois la faire perdurer dans un monde très différent de celui qui l’a vue naître. Les évolutions sont inévitables, en même temps qu’une compréhension fine du passé est nécessaire. C’est une question sans réponse définitive, évidemment, presque un koan, à laquelle chaque génération est confrontée.

Ainsi il appartient à chaque adepte de jouer son rôle dans la chaîne de transmission, pour faire rejaillir le feu des braises et non pas juste honorer les cendre. À nous aujourd’hui de continuer cette transmission, à l’écoute des traditions tout en s’inspirant de cette très belle phrase de Jean Jaurès qui nous a inspiré notre titre, extraite d’un discours de 1910 : « la vraie manière d’honorer [le passé] ou de le respecter, ce n’est pas de se tourner vers les siècles éteints pour contempler une longue chaîne de fantômes : le vrai moyen de respecter le passé, c’est de continuer, vers l’avenir, l’œuvre des forces vives qui, dans le passé, travaillèrent. »3

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Un article de Manon Soavi et Romaric Rifleu publié en avril 2024 dans Dragon Magazine Spécial Aikido n° 17.

Notes :
  1. [cf. Ellis Amdur, Caché en pleine vue, 2023, éd. The Ran Network  (1re éd. Hidden in Plain Sight, 2009, éd. Edgework) (note de l’éditeur)]
  2. Tokitsu Kenji, Miyamoto Musashi, l’homme et l’œuvre, mythe et réalité, 1998, éd. DésIris, pp. 272–273
  3. Discours de Jean Jaurès – Prononcé en 1910 à la Chambre des Députés

Miroir

par Régis Soavi

Le Shiseï est le reflet de l’âme comme de la santé du corps tant physique que psychique. Il est le révélateur indiscutable d’un état, permanent ou passager, pour qui sait lire la posture dans l’expression de sa manifestation de la vie. « [L]a posture est la concrétisation du mouvement inconscient. »1

Posture et involontaire

La recherche scientifique moderne a mis en évidence que, mis à part les problèmes de structure corporelle ou mentale, la maladie ou encore l’âge, la posture est la plupart du temps, le résultat de l’éducation et des efforts que l’on fait pour obtenir une conformité à notre environnement culturel et social, c’est par conséquent par un mélange de volontaire et d’involontaire qu’on obtient la posture que l’on désire. Il est nécessaire de prendre conscience, qu’à moins de se rigidifier, l’involontaire, quel que soit le nom qu’on lui donne (inconscient, subconscient, ou encore système nerveux autonome) a toujours la prépondérance sur le volontaire. Il nous est souvent difficile malgré tout de l’accepter, d’en avoir une conscience pleine et entière. La preuve de notre incompréhension, est notre désir de corriger notre posture à l’aide du volontaire dans l’espoir de suppléer à un manque, une indisposition, une souffrance personnelle ou pour toutes sortes d’autres raisons, chacune d’entre elles ayant à nos yeux une valeur qui lui est propre.

Notre système involontaire est au service de la vie qui travaille en chacun de nous. Il est justement là, entre autres, pour corriger nos difficultés posturales et permettre de préserver un équilibre qui soit le plus naturel possible afin que la vie se maintienne en nous. Et cela même, parfois, au prix de douleurs ou de déformations si nous résistons à ses impulsions régulatrices et persistons à refuser de lâcher prise, donc à nous raidir en luttant contre lui. Il est donc important de stimuler ce système involontaire grâce à des exercices qui, au lieu de le mettre en péril ou de chercher à le dominer, lui donnent la liberté de faire son travail et de nous rééquilibrer chaque fois qu’il y en aura besoin.

Le Katsugen Undo, introduit en France sous le nom de Mouvement régénérateur par Tsuda Itsuo senseï dès le début des années soixante-dix correspondait exactement à la réponse que beaucoup d’entre nous, pratiquants d’arts martiaux, cherchions déjà à cette époque-là pour améliorer notre posture. Ce n’était évidemment pas la seule méthode existante et certains ont trouvé dans diverses disciplines ou thérapies des moyens qui leur ont permis d’avancer sans s’abîmer. Mais évidement, ce n’était pas à la portée de tout le monde, autant du point de vue financier, que de l’investissement que cela demandait en continuité, en résistance, ou en temps.

Tsuda Itsuo : introduisit le Katsugen Undo en France au début des années 70.

Cette méthode d’activation de l’involontaire, le Katsugen Undo découvert par Noguchi Haruchika senseï, est pratiquée depuis plus d’un demi-siècle par des milliers de Japonais. Elle est, de par sa simplicité, sa philosophie et son très faible coût d’initiation comme de cotisation pour la pratique, une activité qui non seulement est à la portée de tous et de toutes, mais surtout, elle est d’un grand secours pour chacun grâce à sa capacité à résoudre de nombreux problèmes posturaux par l’activation du système involontaire. C’est une possibilité pour toute personne qui en a le désir de trouver un chemin vers la santé de manière autonome et indépendante. Un grand nombre de chercheurs, de médecins, de shiatsuka qui avaient axé leurs recherches sur les bienfaits d’une posture à la fois souple, forte, saine et qui amenait l’individu vers l’autonomie et l’indépendance dans le traitement de sa propre santé, sont allés rendre visite à Noguchi senseï afin de prendre contact et d’échanger leurs points de vue et même leurs techniques, à l’exemple de Moshe Feldenkrais dont la méthode est bien connue en France ou encore Kishi senseï qui développa sa propre technique sous le nom de Sei-ki.

Le souffle

Il n’y a pas si longtemps on utilisait un miroir que l’on mettait devant la bouche d’un mourant pour savoir s’il y avait encore un peu de vie ou si la mort était déjà passée. Cette méthode, bien que primitive, donnait une indication, certes relative, mais elle indiquait clairement l’importance accordée au souffle, à la respiration, et donc à cette manifestation de la vie de celui ou celle devant qui on le présentait. Aujourd’hui le miroir ne suffit plus, on teste l’activité cérébrale en espérant ne pas se tromper sur la capacité de l’individu à retrouver une vie normale, en tout cas on a appliqué le protocole imposé, on a mis les machines en route, donc on est protégé juridiquement. Le souffle est cependant quelque chose de bien différent de la respiration pulmonaire car il est porteur d’une énergie bien plus vaste, même si peu de gens en ont conscience ou le reconnaissent.

Le souffle est l’aliment de la posture, simplement par sa composition interne, par les éléments tant visibles qu’invisibles qu’il porte. Qui peut croire à une posture forte, à la réelle puissance d’une personne alors que l’on voit que sa respiration est bloquée. Ce ne sont pas les exercices qui amplifient le souffle, ils permettent éventuellement et tout simplement de libérer le psychisme, de calmer l’esprit, pour que le Ki circule à nouveau sans encombre dans ce corps enfin débarrassé de ses tensions.

La posture : un bien-être personnel

La recherche d’une posture à tout prix comporte des risques pour l’organisme, surtout lorsque les techniques proposées comprennent des exercices visant à la rigidification afin de se conformer à une idée du corps publicisée aujourd’hui par les réseaux sociaux. Les images et les représentations occupent de plus en plus de place dans la vie quotidienne, au détriment d’une réalité simple, considérée comme peu attirante. Les postures qui se dégagent de la présence des Maîtres anciens, attirent de moins en moins car elles sont trop souvent incomprises et semblent être cachées au plus grand nombre. C’est après de longues années de pratique que les yeux de l’intérieur s’ouvrent pour nous révéler ce que nous aurions pu voir, si nous n’avions été aveuglés par le spectacle du monde.

Lorsque Tsuda senseï écrit pour nous permettre de mieux comprendre O senseï Ueshiba, il le fait toujours d’une façon particulière, et il me semble important de retrouver les témoignages des maîtres qui, comme lui, ont connu le fondateur de l’Aikido :

« Mon contact avec lui qui a duré plus de dix ans m’a donné une image de lui complètement différente de celle couramment admise pour un athlète.
[…]
Je ne l’ai jamais vu faire le moindre exercice qui soit de nature à fortifier ses muscles pendant tout le temps que je l’ai connu. Par contre, je l’ai souvent vu faire le norito, incantation rituelle, qui le mettait en communication avec les dieux. C’était une pratique religieuse sans rapport avec les sports ou l’athlétisme.
Un jour, il m’a dit lors de ma visite à Iwama, dans sa retraite à la campagne : « Quand j’avais cinquante à soixante ans, j’avais une force extraordinaire. Maintenant, je n’ai plus beaucoup de force et il m’est déjà pénible de porter même un seau d’eau. Par contre, je comprends l’Aïkido beaucoup mieux qu’à cette époque. »
Qui accepterait, en Occident, l’idée d’un athlète qui n’a plus de force physique, qui passe sa journée en pratique religieuse, et qui, pourtant, est capable d’accomplir des performances extraordinaires ? En tout cas sans aucune incohérence, je l’acceptais comme tel. J’étais fasciné par sa posture, sa démarche. Chez lui, tout était naturel, simple, sans le moindre geste inutile, sans aucune ostentation ni orgueil. Je sentais autour de lui, bien qu’invisible, tout un paysage de sérénité, d’épanouissement. Moi, clown grossier, je ne pouvais pas résister au plaisir de le voir tous les matins, en me levant à quatre heures, pendant dix ans jusqu’à sa mort.
Il balayait tous mes soucis mesquins de la vie sociale. » 2
Régis Soavi, récitant le norito, au début de la séance.

Le Centre

Un bon équilibre, un bon Shiseï nécessite un bon centre, bien positionné, mais comment le trouver, l’entretenir, le garder ? Tsuda senseï raconte3 que pendant la méditation que O senseï appelait « Ka- Mi » (méditation qui se pratique debout au début de la séance), il disait à ses élèves : Ame-tsuchi no hajime « placez vous au commencement de l’univers ». Il est devenu très difficile aujourd’hui de proposer une telle image, cela risque fort d’être incompris ou compris seulement au premier degré, ce qui revient à être une compréhension purement mentale alors qu’il s’agit de tout autre chose. Seule l’expérience peut nous guider pour réaliser ce centre. Nous devons aller au cœur de notre sensibilité, être sans pensée, être présent de manière réelle « ici et maintenant ». La science a cassé ce rapport simple à notre environnement, à ce que nous pouvons ressentir, nous n’arrivons même plus à savoir qui nous sommes et où nous sommes.

Il me semble qu’il fut un temps où l’être humain ne se posait pas plus de questions sur sa position dans l’univers que cela ne lui était nécessaire pour vivre sa vie de tous les jours. Peu lui importaient l’espace, les planètes, les constellations, si ce n’était pour ce qui avait un rapport direct avec son quotidien, l’agriculture, le temps qu’il faisait, le mouvement des animaux et leurs cycles de reproduction. La connaissance de l’astrologie était tournée vers l’humain et ce qui l’entoure. Là où il se trouvait devenait le centre de sa vie et par conséquent de son univers. C’est grâce à cela qu’il se sentait appartenir à un univers, « son monde, son cosmos ». La science a élargi notre conception et notre perception de l’univers, très bien, mais le résultat est une déstabilisation de notre réalité.

L’être vivant se sentait au centre de la planète, « sa terre », où qu’il soit, où qu’il vive. Puis ce fut le début de sa désorganisation mentale. Bien qu’elle fût nécessaire pour sortir de l’oppression religieuse de l’époque médiévale qu’il subissait, elle créa un choc, puis des bouleversements qui allaient être de plus en plus perturbants. D’abord on lui a appris que la Terre était ronde comme une boule, puis qu’elle tournait autour d’un axe, ensuite qu’elle tournait autour du Soleil et enfin que le Soleil était au centre du système solaire. L’être humain s’est alors retrouvé décentré, il n’était plus le centre d’un univers mais rejeté vers l’extérieur. Comme si cela ne suffisait pas, il apprit que le système solaire faisait partie d’une gigantesque galaxie, la voie lactée, traînée blanche qu’il avait pu voir dans son ciel, que celui-ci était lui-même en compétition avec d’autres systèmes solaires, des trous noirs etc. Mais là encore il constata qu’il n’était pas le centre de cette galaxie, qu’il se trouvait plutôt sur un des bords extérieurs, une sorte de corne d’étoiles dans une banlieue lointaine. Plus récemment encore on découvrit que cette galaxie n’est presque rien par rapport aux milliards de milliards de milliards de galaxies connues, ou simplement devinées, ou encore conceptualisées grâce à l’art des mathématiques. La chose humaine s’est retrouvée bien petite, insignifiante même au regard de ce qui l’entoure.

La question reste : comment trouver, retrouver son centre dans ces conditions ?

Ueshiba Morihei : une posture simple, sans le moindre geste inutile.

Ameno-minaka-nushi

Au début de la séance d’Aïkido, juste après le funakogi undo, « mouvement d’aviron » comme le dénommaient les jeunes élèves d’O senseï, vient une sorte de méditation en mouvement, mais très lente au début, tama-no-hireburi « la vibration de l’âme ». Elle se pratique avec les mains jointes, placées devant le Hara, la gauche posée sur le dessus. On fait vibrer les mains, sans excès, mais de façon régulière. Une des particularités de cette méditation est que l’on doit la faire pendant une seule inspiration qui doit être très, très lente. Cet exercice doit être répété trois fois, en accélérant légèrement à chaque fois le rythme de la vibration. C’est juste avant cette pratique que O Senseï faisait à haute voix des évocations en forme d’invocation des noms de Kami que Tsuda senseï nous a transmis dans les dernières années de sa vie. C’est pour moi, à la fois comme une fissure, un léger espace, une légère ouverture, et c’est à la fois une direction, une porte et une clef, qui me permettent de me recentrer. Cela me permet chaque matin de me faufiler lors de la pratique, dans ce qui peut représenter malgré tout, j’en ai conscience, « un risque ». Celui de plonger dans un univers mental parallèle, une sorte de schizophrénie ou un tourbillon mystique dont on ne sort que difficilement. Il suffit pourtant de garder son sang-froid, sa lucidité physique et psychique pour rester présent à soi-même.

O Senseï utilisait des rituels shinto comme une sorte de transposition de ses sensations. Au même titre qu’un écrivain, un musicien ou un peintre transposent leurs sensations lorsqu’ils composent une œuvre, ou nous font découvrir un monde qui leur appartient. Dans le Shinto, Ameno-minaka-nushi est considéré comme le Kami Centre de l’Univers et c’est la première des évocations, puis vient le temps de Kuni-toko-tachi, Éternelle Terre, la matérialisation du monde, en tant qu’être humain, que pratiquant, on prend corps, on réalise la matière, ce que nous sommes pourrait-on dire, presque chair et sang. Enfin Amaterasu-o-mi-kami se présente à notre conscience, et il n’y a pas d’autre alternative que de l’accepter. Principe féminin, Amaterasu est « La » Kami Soleil, à la fois vie et stimulation de la vie, la création. Entre chaque moment de vibration, la vibration se continue, rien ne s’arrête, le rythme des mouvements de rames, funakogi undo, s’accélère, passant de lent à moyennement rapide puis à très rapide. Tsuda Itsuo senseï nous expliquait que, pour lui, ce rythme lui rappelait la récitation de Noh qu’il étudia pendant près de vingt-cinq ans, et où il y a aussi trois rythmes différents qui se suivent : Jo, Ha et Kyu4. Pour nous, Européens, on peut par exemple se permettre d’évoquer les rythmes musicaux que sont les largo, andante, puis presto, prestissimo. Tsuda senseï nous donne quelques indications concernant sa propre compréhension des invocations d’O Senseï :

« 1) Wake-mitama (émanation) : Tous les êtres sont des émanations d’un Tout, de Ame-no-minaka-nushi, du Dieu centre. Nous sommes tous Dieu lui-même dans notre essence. Foncièrement, nous nous identifions au Dieu centre.
Dans les religions de révélation comme le Christianisme ou l’Islam, l’essence divine appartient exclusivement à un seul être. Tous les autres sont des brebis ou moutons qui ont besoin d’un pasteur ou d’un guide spirituel.

2) Kotodama (vibrations) : Tout l’Univers est conçu comme rempli de sensations de vibrations. Ces vibrations préexistent avant d’être perceptibles. »5

Le reflet de l’âme

Notre état mental ne peut que se refléter dans notre posture, quelle que soit la théorie que, peut-être, nous avons faite nôtre. La posture de chacun est influencée par le moment que l’on est en train de vivre, par notre entourage immédiat ou lointain. En fait par toutes les circonstances internes ou externes. Notre capacité à maintenir une posture correcte, capable de réactions, est malgré tout une chose qui peut se travailler et donner de bons résultats si on ne va pas à contresens de ce qui fait du bien au corps et de ce que nous sommes tout au fond de nous-même.

« Humble fleur dressée au creux d’un mur
Ton bonheur d’être toi-même te suffit
Pour être au centre de l’univers »6

 

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« Miroir », un article de Régis Soavi publié en avril 2024 dans Dragon Magazine Spécial Aikido n° 17.

Notes :
  1. Tsuda Itsuo, Cœur de ciel pur (œuvre posthume), 2014, Le Courrier du Livre, « ENTRETIENS AVEC MAÎTRE TSUDA », « Interviews à France Culture », « Émission n° 2 », p. 23
  2. Tsuda Itsuo, Le Dialogue du silence, chap. XI, 1979, Le Courrier du Livre, pp. 75–76
  3. [Voir par exemple Tsuda Itsuo, La Science du particulier, chap. XVIII, 1976, Le Courrier du Livre, p. 132, ainsi que (mêmes auteur & éditeur) La Voie des dieux, chap. XIII, 1982, p. 96 (note de l’éditeur)]
  4. Cf. La Science du particulier (op. cit.), fin du chap. XVII
  5. La Voie des dieux, loc. cit.
  6. Bing Xin, autrice, poétesse (1900-1999), citée par F. Verdier dans son livre Passagère du silence (sept. 2003, éd° Albin Michel, p. 111).
    [Note de l’éditeur : le poème chinois original serait peut-être le n° 33 dans le recueil 清水 Eau printanière disponible en ligne (version bilingue anglais-chinois) : 墙角的花! 你孤芳自赏时,天地便小了。 ‘O flower in the corner of the wall, / Your fragrance is for yourself. / You are too much alone. / But in gazing upon you / Heaven and earth become small.’]

La tradition n’est pas le culte des cendres, mais la préservation du feu #1

Par Manon Soavi et Romaric Rifleu

Partie 1 : L’enquête

Toutes les traditions martiales, au cours de leur histoire, se trouvent prises dans cette tension entre évoluer pour s’adapter au monde et préserver leurs savoir-faire passés. C’est même grâce à l’alternance entre ces deux pôles qu’une tradition peut perdurer, les adeptes eux-même se partagent entre ceux qui modernisent et ceux qui cherchent dans les origines. Il nous faut nous débarrasser de toute idée de hiérarchie entre eux pour apprécier le travail nécessaire que chaque adepte apporte à cette dynamique.

On peut voir un exemple en musique occidentale avec les recherches dans les années 90 de certains musiciens sur la facture instrumentale de l’époque baroque. Leurs recherches aboutirent à une redécouverte qualitative d’un répertoire délaissé car difficile à interpréter correctement sur les instruments du 20e siècle. D’autres musiciens, au contraire, comme Beethoven ou Liszt, en poussant les limites des instruments de leurs époques ont amené les facteurs de piano à modifier les instruments, faisant naître ainsi le piano d’aujourd’hui.

Miyamoto Musashi a fait partie de ceux qui ont modernisé une tradition martiale, en « réorganisant du savoir technique existant »1 à partir de l’école familiale de jitte2 et de sa propre expérience du combat pour créer son école des deux sabres. Cette évolution est, pour nous, du passé. Un passé que d’un coté nous devons faire vivre en pratiquant et qui de l’autre s’alimente des redécouvertes qualitatives de certains chercheurs. Ces recherches ont pour but de permettre une meilleure compréhension du riaï d’une tradition martiale donnée. Le riaï (cohérence des principes) se perd un peu de vue, parfois, avec les évolutions et les apports de chaque génération. C’est bien pourquoi il y a des moments où certains adeptes se tournent vers le passé pour retrouver les racines des principes d’une école. C’est de ces travaux dont nous voulons vous entretenir dans cet article à propos de l’école des deux sabres de Musashi.

Évidemment l’héritage de Miyamoto Musashi est sujet à des controverses historiques comme l’héritage de l’Aïkido d’ailleurs, chaque branche se revendiquant plus authentique, plus importante, plus réaliste etc. De la même manière que chaque élève de Ueshiba O senseï a reçu l’enseignement à un moment différent de l’évolution du maître et l’a transmis à sa façon, les élèves de Musashi ont reçu et transmis des choses proches mais qui, avec le temps, se différencient les unes des autres. Encore une fois, au lieu de chercher une hiérarchie entre ces écoles, ces branches, au lieu de chercher une vérité unique, nous pouvons choisir de nous nourrir de la complétude qu’apportent ces différences pour rendre vivant l’art de Musashi.

Manon Soavi et Romaric Rifleu. Niten ichi ryu. Musashi ryu.
Manon Soavi et Romaric Rifleu, Niten Ichi ryu, entraînement au Japon, 2023

Tatsuzawa Kunihiko senseï

Quand il y a plus de quinze ans nous avons eu la chance de débuter l’étude du Musashi-ryu avec Tatsuzawa senseï, nous ne connaissions presque rien de l’univers des écoles anciennes japonaises. Nous pratiquions l’Aïkido depuis déjà une dizaine d’années mais nous ne savions pas dans quoi nous nous embarquions, car ces écoles ne sont pas seulement un répertoire de techniques anciennes et d’armes archaïques, elles se réfèrent à un univers, à une culture, à une « cosmovision » pourrait-on dire.

Tatsuzawa senseï est professeur émérite de droit spatial international et vice-recteur de l’Université Ritsumeikan de Kyoto. Descendant d’une famille de samouraïs il étudie très tôt l’école familiale, le Jigo-ryu, puis il devient 10e maître de Ioriden Niten Ichi-ryu et 19e maître de l’école Bushuden kiraku-ryu. Cette dernière est une koryu de près de 500 ans d’ancienneté comprenant jujutsu, iaï, nagamaki, bo, tessen, kusarigama, kusarifundo, yari, chigiriki. Une tradition martiale riche de 180 katas environ qui représentent une véritable plongée dans le Japon féodal.

Tatsuzawa senseï est donc également maître de la 10e génération en Ioriden Niten Ichi-ryu, il enseigne plusieurs branches de ce qui est réuni sous le terme de Musashi-ryu : le Sakonden Niten Ichi-ryu, le Ioriden Niten Ichi-ryu et le Santo-ha Niten Ichi-ryu. Ces trois branches correspondent à trois époques de la vie de Musashi, le Sakonden à sa jeunesse, le Ioriden à l’âge mûr et le Santo-ha à la fin de sa vie. Cet ensemble forme, dans le Musashi-ryu, un cursus reprenant le système traditionnel de transmission par niveau Shoden – Chuden – Okuden. Chaque niveau permettant d’approfondir la compréhension du Musashi-ryu en découvrant une branche et ses spécificités (sans les mélanger).

Tatsuzawa senseï nous expliqua que son propre maître, Hirakami Nobuyuki senseï, avait mené des recherches approfondies depuis les années 1970 pour retrouver les traces oubliées laissées par différents élèves de Musashi, ce qui lui permit finalement de mieux appréhender la force du kyokugi (litt. prouesse, performance, art, capacité) de Musashi.

Tatsusawa sensei, Ioriden niten ichi ryu.
Tatsusawa senseï, Ioriden Niten Ichi ryu

Miyamoto Musashi

Miyamoto Musashi (1584-1642) est une figure presque légendaire de la culture populaire japonaise. Il vécut à un tournant de l’histoire de son pays juste à l’entrée dans l’ère Edo. Le Japon sortait des guerres féodales et commençait à se stabiliser autour d’un pouvoir fort mais aussi d’une structure de société très rigide. Tokitsu Kenji dit, dans le livre de recherche qu’il lui a consacré, que « par l’ampleur du domaine de son art et sa manière d’explorer les limites du savoir de son temps, Miyamoto Musashi [lui] fait pensé à Léonard de Vinci. »3 En effet Musashi était aussi peintre, sculpteur, calligraphe, et a laissé une œuvre écrite qui tient une place importante dans l’histoire du sabre japonais. Il est l’auteur de plusieurs traités de stratégie dont le plus célèbre est le Gorin no sho (Écrits sur les cinq éléments) qui est un précis de l’art du sabre et un traité de stratégie.

Vivant au début de l’ère Edo, avant la politique de fermeture et de stabilisation du Japon par la famille Tokugawa, Musashi semble aussi un personnage charnière, porteur de traditions martiales très anciennes et en même temps conscient de sa postérité et d’un avenir très différent, qui aura besoin qu’on lui laisse des indications. « La stratégie et la réflexion sur le combat qui forment la toile de fond de la vie de Musashi lui confèrent plusieurs dimensions. C’est cette tension vers une écriture sur son art qui fait la particularité de l’œuvre de Musashi. »4

Hirakami5 Nobuyuki fait des recherches depuis les années 1970 sur les arts martiaux et sur l’histoire des sciences et des technologies à l’époque d’Edo6, il s’est passionné pour les différentes écoles des successeurs de Miyamoto Musashi. Il raconte ainsi ses débuts, alors qu’il faisait déjà du Kendo : « La première personne qui m’a enseigné le Santo-ha Niten Ichi-ryu était Komatsu Nobuo Sensei à Kobe, qui vivait près de la maison de mes parents. J’y allais en bicyclette et nous nous entraînions chez lui et dans le parc à coté. ».

Hirakami senseï était déjà pratiquant de deux autres koryus (écoles anciennes) la Jigen-ryu et la Shibukawa-ryu, il était donc très intrigué par le fait qu’il y eût si peu de katas dans la transmission qu’il recevait en Santo-ha Niten Ichi-ryu. Même s’il est vrai que Musashi critiquait les écoles accumulant beaucoup de techniques différentes, cinq katas, cela lui paraissait quand même vraiment peu. Il sentait qu’il lui manquait des éléments pour comprendre cette tradition martiale de façon plus fine, ce qui le poussa à chercher plus loin.

L’école de la fin de vie de Musashi : Santo-ha Niten Ichi-ryu

La branche Santo-ha Niten Ichi-ryu est transmise par les élèves des dernières années de Musashi et est la plus répandue aujourd’hui. Hirakami eut l’opportunité de rencontrer un Shihan de cette école Inamura Kiyoshi ayant étudié avant guerre avec Aoki Kikuo Hisakatsu. Il avait donc bénéficié de la transmission de formes de Santo-ha Niten Ichi-ryu antérieures aux modernisations effectuées après guerre, des formes datant de la fin de l’ère Meiji. Là aussi il n’y avait que cinq katas de deux sabres mais Hirakami apprit, avec lui, que la tradition des douze katas avec un sabre aurait été ajoutée après Musashi et que les katas avec juste un kodachi (sabre court) quant à eux auraient été ajoutés par Aoki senseï après la Deuxième Guerre mondiale.

Cette rencontre permit à Hirakami de mieux comprendre les anciennes formes de la tradition de Musashi. Les formes de l’époque Meiji étaient différentes de celles élaborés après guerre. En comparant les deux formes techniques il put constater les ajouts et les changements effectués après guerre dans les techniques de l’école Santo-ha Niten Ichi-ryu. Découvrir qu’il y avait d’autres formes, plus anciennes, était un premier pas dans ses recherches qui l’encouragea à continuer.

L’école de la maturité de Musashi : Ioriden Niten Ichi-ryu,

Au cours de ses recherches sur l’art du sabre de Musashi, une lignée en particulier a attiré son attention. C’est dans un numéro du magazine Kendo Nihon, spécial Musashi, qu’Hirakami découvre la mention de l’existence d’un successeur encore vivant de la lignée Miyamoto Iori, à Tokyo. Une lignée transmise par Aoki Jôzaemon7 qui étudia auprès d’un Musashi d’âge mûr. À partir de là, Hirakami va de surprise en surprise :

« J’ai vérifié les registres et, à ma grande surprise, il y avait bien un héritier à Setagaya (quartier de Tokyo), comme l’indiquaient les anciens registres. Ce qui était encore plus surprenant, c’est que Akimitsu Shikou senseï, avait 92 ans et pratiquait encore.
En le rencontrant j’ai constaté qu’il avait l’esprit clair et était capable d’exécuter des katas avec facilité. Pourtant il n’avait pratiquement pas d’élèves. Lui et un seul autre élève étaient capables d’exécuter les kata de Ioriden Niten Ichi-ryu. Cet élève était le célèbre kendoka Kosan Yanagiya (maître de Kendo traditionnel et sportif, déclaré Trésor national vivant du Japon en tant que maître de Rakugo8).
Ainsi à ma grande surprise, Akimitsu senseï a fait appeler Kosan Yanagiya et m’a fait une démonstration de tous les kata de Ioriden Niten Ichi-ryu.
Lorsque j’ai vu ces kata, j’ai de nouveau été surpris. Premièrement parce que les kata étaient exécutés non pas avec un sabre en bois mais avec un fukuroshinaï et l’avant-bras avait une protection en cuir. Deuxièmement les kata étaient complètement différents du Santo-ha Niten Ichi-ryu, en termes de style, de technique et d’esprit. C’était une technique très particulière et très directe.

Ces kata transmis de génération en génération avaient un style et une atmosphère uniques que l’on ne retrouvait pas dans le Santo-ha Niten Ichi-ryu. J’étais fasciné et je souhaitais à tout prix apprendre cette forme unique. Akimitsu Sensei m’a dit qu’il serait heureux d’accepter ma demande d’initiation et que je pouvais venir à tout moment. »9

Akimitsu Shikou senseï, 92 ans et Kosan Yanagiya. Ioriden niten ichi ryu Musashi ryu
Akimitsu Shikō senseï, 92 ans et Yanagiya Kosan

On peut noter au passage que le fait de travailler avec des fukuroshinaïs ne date pas de l’époque de Musashi, c’est un apport ultérieur. Là encore on retrouve la tension entre conservation et innovation. Le fait de pratiquer avec des fukuroshinaïs, bien qu’étant un apport moderne, permet d’être plus proche des distances réelles de combat, ce que ne permet pas vraiment le bokken, cela permet aussi de frapper réellement sans craindre d’abîmer ou de tuer son partenaire. Il y a là un choix pédagogique fait par les senseï de cette lignée.

L’école de jeunesse de Musashi : Sakonden Niten Ichi-ryu

Continuant ses recherches sur les lignées de transmission, Hirakami eu la chance de retrouver une copie d’un document historique sur l’art du sabre de Musashi, datant de la jeunesse de celui-ci. Il s’agissait d’un livre nommé Niten-ryu Kenjutsu Tetsugisho : à l’intérieur il était clairement écrit « Niten Ichi-ryu » et il contenait également une copie du Gorin no sho. Ce qui était original était que le livre contenait un descriptif de neuf katas à deux sabres avec des commentaires très détaillés. Hirakami a alors compris qu’il s’agissait d’un document avec des formes techniques spécifiques, transmises par la lignée de Fujimoto Sakon de la région d’Owari.

Le contenu était assez facile à comprendre bien que très différent de celui du Niten Ichi-ryu transmis à l’époque moderne – avec néanmoins des recoupements possibles avec les katas actuels, transmis dans d’autres lignées. La restauration de ces katas prit plusieurs années à Hirakami et, après plusieurs tentatives infructueuses, neuf katas ont pu être restaurés : cinq kata omote et quatre kata ura.

Le style  »Edo »

Ce que Hirakami senseï observe suite à ses recherches, c’est que ces lignées Iori et Sakon ont des caractéristiques qu’il reconnaît comme typiques des koryus de l’époque Edo, des caractéristiques qui se sont plus ou moins perdues dans les budos modernes comme le Judo, le Karate-do ou l’Aïkido. Ces caractéristiques n’ont pas été maintenues dans la création des budos modernes car elles ne correspondaient pas à la « cosmovision » occidentale importée après la restauration Meiji et encore plus renforcée après guerre. Les budos ont été alors construits principalement sur le modèle du sport occidental. Ils ont été rationalisés, au niveau des noms, des katas, des systèmes de dan. De la même manière que l’architecture occidentale moderne s’imposait pour construire des hôpitaux, des écoles, des aéroports etc., cette façon de « gérer » de manière systématique s’imposait aussi aux arts martiaux traditionnels.

C’est pour survivre dans un nouveau monde, sur les ruines de l’ancien Japon que la transmission des écoles de Musashi s’est modernisée en se détachant de certaines traditions, bien qu’aucune des branches ne soit devenue un sport pour autant. Néanmoins elles se sont aussi éloignées de la « cosmovision » de l’époque qui soutenait leurs transmissions et permettait de mieux saisir l’ensemble des principes qui irriguaient une tradition martiale particulière.

C’est pourquoi il était si précieux pour Hirakami d’accéder déjà au style Meiji de la lignée Santo-ha, premier pas pour comprendre le kyokugi, le potentiel de cet art. Ensuite de remonter encore plus avant lui permit de découvrir que la lignée Iori avoir conservé des spécificités très Edo Style, des spécificités qui font sens dans un système martial relié à son époque. Parmi ces spécificités nous allons parcourir quelques-unes du Ioriden Niten Ichi-ryu à titre d’exemple dans la deuxième partie de cet article.

Suite de l’article prochainement…

Manon Soavi et Romaric Rifleu

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Texte de Manon Soavi et Romaric Rifleu publié en janvier 2024 dans Dragon Magazine Spécial Aikido n° 16.

Notes :
    1. Tokitsu Kenji, Miyamoto Musashi, l’homme et l’œuvre, mythe et réalité, 1998, éd. DésIris, p. 172
    2. La jitte (十手) : petite arme courte non coupante, avec une sorte de griffe, permettant de bloquer la lame d’un sabre.
    3. Miyamoto Musashi, op. cit., p. 5
    4. ibid., p. 7
    5. Hirakami Nobuyuki est bujutsuka, maître de plusieurs koryus. Ses recherches sur les arts martiaux ont été publiées dans des revues spécialisées et dans des livres, notamment : Gokui Soden [Transmissions secrètes], vol. 1 et 2, 1993 et 1994
    6. Des articles sur ces recherches, en japonais, peuvent être consulter sur son site
    7. Tokitsu Kenji mentionne aussi Aoki Jôzaemon dans son livre Miyamoto Musashi (op. cit.), p. 255
    8. Le rakugo (落語, littéralement « histoire qui a une chute ») est une forme de spectacle littéraire japonais humoristique du début de l’époque d’Edo (1603-1868). Le rakugo tirerait ses origines des historiettes comiques racontées par les moines bouddhistes. Au début, le rakugo se jouait dans la rue ou en privé. À la fin du XVIIIe siècle, des salles exclusivement destinées à ce spectacle sont construites. Le conteur, à genou en seiza, utilise comme accessoires un éventail de papier et parfois un essuie-main en coton. Ils lui servent à figurer un pinceau, une cruche à saké, un sabre, une lettre, etc. Il n’y a ni décor, ni musique.
    9. site de Hirakami Nobuyuki, op. cit.

Il faut perdre la tête pour habiter nos corps

Par Manon Soavi

Dans notre vie de tous les jours nous avons bien souvent du mal à prendre le temps. Prendre le temps d’aller au dojo, de pratiquer, de respirer. Prendre le temps de laisser se développer d’autres types de rapports au monde, une autre puissance intérieure que celle que donnent l’argent ou la domination. Parfois on a lu des articles et des livres, on a écouté des discours très intéressants sur des pratiques du corps comme moyens d’émancipation. Sur des dojos comme des outils pour découvrir des rapports d’entraide, une manière de faire « commun », d’autres modes d’agir, des possibilités de sentir le « Non-faire » comme régime d’action etc. Mais… Mais le temps nous manque. Une séance par semaine, parfois deux. Bien que le dojo soit ouvert tous les jours, le monde nous happe dès que nous mettons les pieds hors du dojo. Les problèmes et les petites tracasseries nous accaparent. Le travail, les enfants, les dettes, la voiture, le désastre écologique, les guerres, les impôts… nous nous sentons engloutis.

Parfois aussi nous sommes dans de petits groupes, peu nombreux, des dojos encore fragiles et il est difficile de réellement sentir d’autres manières de faire. Le mode d’agir et de penser de notre société s’invite sans cesse au dojo, souvent par manque d’expérience de ceux qui constituent le groupe. Ou encore c’est la rigidité théorique qui règne, régentant le moindre coup de balai et perdant ainsi l’idée de base d’une redécouverte de la liberté. L’élan s’essouffle. À quoi bon, on n’a pas le temps. Le temps nous manque.

Bien sûr, il nous manque parce que nous ne le prenons pas. Nous « n’arrêtons » pas le temps. C’est bien pour « arrêter le temps » qu’est né un stage comme le stage d’été de notre école. Arrêter la course, au moins quelques instants et un peu « perdre la tête pour habiter nos corps » comme l’écrivait Françoise d’Eaubonne1.

Le Mas-d’Azil, la rencontre

Le premier stage d’été de notre école est né en juillet 1985, quand Régis Soavi a créé avec quelques élèves un premier dojo à Toulouse. Les murs n’étaient même pas encore finis, le plafond n’était pas peint, mais déjà, ils pratiquaient. Sur les tatamis ils n’étaient qu’une douzaine pour ce stage, venus de Toulouse, Paris et Milan. Deux autres stages d’été suivront à Toulouse, en 86 et 87.

Le premier stage d'été 1986
Le premier stage d’été 1985 à Toulouse. Murs et plafonds ne sont pas terminés.
Régis Soavi à Toulouse en 1985 lors du stage d'été
Régis Soavi à Toulouse en 1985
Stage d'été 1987 Toulouse
Stage d’été 1987, Toulouse

Pourtant le fait d’être en ville, le manque d’hébergement, la chaleur étouffante, tout cela ne rendait pas la situation idéale. Régis Soavi et sa compagne Tatiana vont alors partir à la recherche d’un « lieu » à la campagne pour y organiser un stage d’été.

Ils prennent leur voiture et partent sur les routes d’Ariège, agissant comme ils en avaient l’habitude avec la dérive situationniste, qu’ils pratiquèrent à Paris durant dix ans. Ils agissent aussi selon le mode d’action du Non-faire, où il s’agit de s’orienter dans une direction et de percevoir comment « quelque chose » réagit. Ce que certains nomment aussi un « agir situationnel », c’est-à-dire en adéquation parfaite avec l’instant présent. Pour cela il faut lâcher notre « raison ». Accepter et agir dans un « flow » si on veut. Cela est illustré par la célèbre histoire du nageur de Tchouang-tseu :

« Confucius admirait les chutes de Lü-leang. L’eau tombait d’une hauteur de trois cent pieds et dévalait ensuite en écumant sur quarante lieues. Ni tortues ni crocodiles ne pouvaient se maintenir à cet endroit, mais Confucius aperçut un homme qui nageait là. Il crut que c’était un malheureux qui cherchait la mort et dit à ses disciples de longer la rive pour se porter à son secours.
Mais quelques centaines de pas plus loin, l’homme sortit de l’eau et, les cheveux épars, se mit à se promener sur la berge en chantant.
Confucius le rattrapa et l’interrogea :  »Je vous ai pris pour un revenant mais, de près, vous m’avez l’air d’un vivant. Dites-moi : avez-vous une méthode pour surnager ainsi ?
— Non, répondit l’homme, je n’en ai pas. Je suis parti du donné, j’ai développé un naturel et j’ai atteint la nécessité. Je me laisse happer par les tourbillons et remonter par le courant ascendant, je suis les mouvements de l’eau sans agir pour mon propre compte.
— Que voulez-vous dire par : partir du donné, développer un naturel, atteindre la nécessité ? » demanda Confucius.

L’homme répondit :  »Je suis né dans ces collines et je m’y suis senti chez moi : voilà le donné. J’ai grandi dans l’eau et je m’y suis peu à peu senti à l’aise : voilà le naturel. J’ignore pourquoi j’agis comme je le fais : voilà la nécessité. » »2

Le sinologue Billeter commente ce passage (qui parle de l’agir dans le Non-faire évidemment) en remarquant que « L’art consiste à faire fond sur ces données-là, à développer par l’exercice un naturel qui permet de répondre aux courants et aux tourbillons de l’eau, autrement dit d’agir de façon nécessaire, et d’être libre par cette nécessité même. Il ne fait pas de doute que ces courants et ces tourbillons ne sont pas seulement ceux de l’eau. Ce sont toutes les forces qui agissent au sein d’une réalité en perpétuelle transformation, hors de nous aussi bien qu’en nous. »3

Développer un naturel qui permette de suivre les courants et les tourbillons tout en allant dans la direction qu’on veut est quelque chose qui s’exerce comme le dit le nageur. En pratiquant avec son corps et aussi en acceptant de « suivre » plutôt que de « choisir ».

Après trois semaines de recherche dans la région, Régis et Tatiana constatent qu’ils ne trouvent pas le bon lieu. Ils sont au camping avec leurs deux petites filles, cela commence à faire long, ils décident donc de repartir pour Toulouse. Le matin du départ, Régis prend un café au bar du village et le patron lui parle alors du Mas-d’Azil, lui conseillant d’aller voir ce village.

Ils décident donc de faire une dernière visite, le jour du départ. En arrivant au Mas-d’Azil, ils réalisent alors que ce village, à moins de dix kilomètres de là où ils campent depuis trois semaines, ils y sont déjà passés dix ans plus tôt.

Le Mas-d’Azil, la grotte est à l’arrière à gauche
Le Mas-d’Azil

Il y a dix ans en rentrant d’Espagne, Régis et Tatiana avaient remarqué dans le ciel le vol circulaire d’un rapace, qui les « suivait » depuis un moment. En continuant leur route ils avaient vu le rapace se poser sur un panneau indicateur à l’intersection d’une route : « Le Mas-d’Azil ». Ils avaient pris alors cette route, intrigués, qui les avaient amenés jusqu’à un village, enserré dans un relief rocheux au pied des Pyrénées, traversé par une rivière tumultueuse et dominé par une très belle grotte préhistorique.

La grotte préhistorique du Mas-d’Azil
La rivière traverse la grotte

Ce jour-là, dix ans plus tard Régis et Tatania retrouvent avec étonnement le même village ! À partir de là les choses vont très vite, en deux heures les responsables de la municipalité accueillent l’idée d’un stage à bras ouverts. Le village est petit en taille, certes, mais c’est un chef-lieu de canton, il possède un gymnase, deux hôtels, un camping, une poste, des commerces et à l’époque une usine de fabrique de meubles encore en activité.

Il s’avérera aussi que Le Mas-d’Azil a une longue histoire de résistance, en plus d’être un haut lieu de la préhistoire (qui donne son nom à une ère : l’Azilien). Après la Réforme il sert de refuge aux protestants. La résistance protestante y durera plus de cent ans. Le fait le plus célèbre sera le siège d’un mois et la résistance acharnée que la cité mènera face à l’armée royale de Louis XIII à mille contre quinze mille. Mais nichés dans le relief rocheux et protégés par de solides remparts, les habitants malgré beaucoup de morts mettront en échec l’armée et ses canons.

Le siège et la bataille du Mas-d’Azil

Aujourd’hui encore, bien que le nombre d’habitants ait chuté avec l’exode rural du vingtième siècle, c’est un lieu où beaucoup de ceux qu’on appelle les « néoruraux » se retrouvent et s’installent. Kokopeli, une association écologiste qui distribue des semences libres de droits et reproductibles, dans le but de préserver la biodiversité semencière et potagère, y est aussi installée.

Le Mas-d’Azil n’est pas le lieu parfait, il ne répond pas à un cahier des charges, mais c’est ici.

Une transformation

À partir de 1988 le stage d’été a lieu dans le gymnase municipal. Pour le premier stage les participants ne sont qu’une quinzaine. L’aménagement est donc minimal.

Le gymnase est peu aménagé eu début
Un gymnase assez ancien

Mais au fur et à mesure que les années passent les participants, y compris Régis Soavi, font des travaux, des aménagements, des améliorations. Le nombre de participants augmente, jusqu’à une centaine aujourd’hui.

La quinzaine de personnes qui arrivent volontairement une semaine à l’avance pour préparer le stage installent provisoirement un carré de tatamis, afin de pratiquer le matin durant la semaine de préparation. Pourtant c’est « juste » des tatamis au milieu d’un gymnase pour le moment. Il s’agit de transformer ce lieu en dojo pour le premier jour du stage.

Régis Soavi raconte cette transformation ainsi : « Quand on arrive, rien n’est prêt. Tout est à faire.

Le gymnase tel que nous le trouvons chaque année

Le gymnase est sale, il y a des tags, des vitres cassées. Mais comme les personnes ont l’habitude de pratiquer dans un dojo, elles ont envie de recréer dojo. Maître Ueshiba disait :  »là où je suis il y a dojo ». Pour cela il nous faut des tatamis, il faut que ce soit propre. C’est pourquoi un certain nombre de personne viennent une semaine à l’avance, effacent les tags, réparent, repeignent. On va chercher les tatamis en camion. Les personnes font tout cela parce que ça les intéresse, elles ont envie que le stage soit agréable, qu’il y ait une certaine ambiance. C’est tout un tas de petits détails, on met des rideaux, un porte-manteau par-ci, il faut visser par là. Il faut bien une semaine pour tout installer.

Comme ça, pour la première séance du stage. Là, c’est prêt.

On va maintenant pouvoir se consacrer, se concentrer sur les pratiques (Aïkido et Katsugen undo), pendant 15 jours. Mais il faut toute cette agitation avant, ce bouillonnement, cette pression aussi, et enfin tout est prêt.

On est prêt.

Le dojo est prêt

C’est comme ça qu’on recrée  »dojo », l’espace sacralisé. Le sacré ce n’est pas le religieux, c’est quelque chose que l’on sent avec le corps. C’est très net. Quand on arrive en début de semaine c’est un bête gymnase avec des espaliers, du matériel, du béton par terre. Pendant une semaine par notre activité de préparation, on y amène du ki, du ki, encore du ki. Ainsi à un moment donné cela  »devient » un espace sacré. Mais c’est nous-mêmes qui amenons le sacré dans le lieu.

D’ailleurs ce n’est pas parce qu’on aurait un magnifique dojo en bois, avec un pont japonais et des bambous devant la porte que ce serait forcément un espace sacré. Cela pourrait être juste un espace artificiel. »4

Régis Soavi, démonstration durant une séance d’Aïkido. Stage d’été

Le stage d’été : l’éphémère irréversible

Le stage d’été est donc un peu comme une parenthèse. Un temps d’arrêt et un temps qui s’étire à la fois. On le vit et cela change quelque chose en nous. Ainsi on peut dire que le stage d’été n’a pas pour but de faire émerger un autre monde, mais bien plutôt de faire l’expérience directe d’un autre rapport au monde. Un vécu qui, même s’il est éphémère, n’en est pas moins irréversible. Chacun restant libre de ce qu’il fait de ce vécu.

Régis Soavi : « Durant le stage aussi, tout est organisé par les pratiquants eux-mêmes, les petits déjeuners ensemble, le ménage, on est proche de ce qui se faisait au Japon avec les Uchideshi, les élèves internes qui s’occupaient de tout. C’est un peu cet état d’esprit. Il n’y a personne de rémunéré, il n’y a pas de staff. On n’est pas dans une organisation administrative. Chacun donne le meilleur de lui-même. Ça permet, comme dans les dojos tout au long de l’année, de déployer ses capacités ou, parfois, de les découvrir. Il y a bon nombre de personnes qui sont arrivées au dojo elles ne savaient pas planter un clou. Dès qu’on leur demandait quelque chose, c’était  »holala ! il faut balayer, je ne sais pas balayer ! Faire le café, je ne sais pas faire le café ! Comment faut faire ? »

Petit à petit ils découvrent le plaisir de faire par soi-même, d’être capable. Certains ont découvert des capacités qu’ils ne se soupçonnaient pas. On découvre cela parce qu’il y a ce quotidien collectif, comme dans les dojos, qui est un peu différent du quotidien chez soi, c’est du  »’chez-soi collectif ». »5

C’est donc par l’expérimentation concrète, en situation, qu’on expérimente une autre façon d’être et d’interagir. Car subvertir notre façon de faire société c’est s’attaquer à un ensemble qui fait système. Comme le décrit Miguel Benasayag c’est d’abord « une organisation sociale, un projet économique, un mythe, qui configure un type de rapport au monde, à soi, à son corps, une certaine façon de désirer, d’aimer, d’évaluer sa vie… » C’est également « s’attaquer à un dispositif très concret, que l’on peut résumer par l’image de la ville européenne moderne avec ses murs, ses relations à l’espace et au temps, ses modes de circulation, de travail, de commerce, qui induisent là encore une certain manière de sentir, de penser et d’agir, et dont l’influence dépasse le seul périmètre strictement urbain. »6

Créer une autre situation c’est très concrètement laisser surgir une autre manière d’être au monde. Dans notre société on a tendance à penser qu’une situation est déterminée par un périmètre extérieur, dans le cas du stage d’été on pourrait dire : le nombre de jours, le nombre de séances, le nombre de personnes, le lieu géographique etc. Pourtant, selon le philosophe Miguel Benasayag, reprenant Rodolpho Kush, une situation se caractérise d’abord comme une intensité. Prenant l’exemple de la forêt, il explique que ce qui fait forêt n’est pas le périmètre, le nombre d’arbres etc. Ce qui fait forêt c’est une intensité : les arbres, les animaux, les mousses, les gouttes d’eau, les champignons et il fait remarquer que l’intensité attire ce qui l’alimente… Pour paraphraser cet exemple je dirai aussi que le stage d’été est une intensité. Une intensité faite du lieu, des gens qui se retrouvent, qui s’organisent, qui pratiquent, des corps qui bougent, de la pratique du yuki etc.

Début de la séance de Katsugen undo (mouvement régénérateur)

Françoise d’Eaubonne écrivait dans une lettre : « Il faut perdre la tête pour habiter nos corps ». Itsuo Tsuda disait : « videz-vous la tête ». Le stage d’été c’est cette intensité où à un moment, la fatigue aidant, le travail de l’involontaire dans le corps se fait plus en profondeur, la « tête » lâche enfin un peu. Laissant un peu de champ libre aux besoins du corps, à son mouvement involontaire. Habiter son corps entraîne une autre manière de sentir, de penser et d’agir. La prédominance n’est plus dans les principes extérieurs de la modernité (rationalité, progrès, utilitarisme, universalisme abstrait), on en revient à la dimension de la connaissance immédiate et non réfléchie de nous-mêmes.

Régis Soavi : « Pour les gens qui arrivent pour la première fois, un stage c’est un premier pas. On redécouvre que notre corps bouge et qu’il bouge de façon involontaire. Ça n’a rien à voir avec un stage où l’on irait se ressourcer pour mieux ensuite repartir pour un tour. Non. C’est un début. Ensuite c’est une pratique régulière. Dans les dojos on pratique le Katsugen undo (mouvement régénérateur) deux à trois fois par semaine, on peut pratiquer aussi seul chez soi. Mais il faut réentrainer ce système involontaire qu’on a beaucoup bloqué. »

« Le stage d’été c’est aussi un brassage, il y a des gens d’un peu partout en Europe, on découvre les personnes à travers la pratique de l’Aïkido et du Katsugen undo. À travers la sensation.

Ça bouge beaucoup ! Certains font des rencontres, ils arrivent seuls et repartent à deux ! Certains arrivent à deux et repartent seuls ! Car parfois cela met en évidence des problèmes qui étaient maintenus sous le chapeau. On essayait de tenir, de faire taire, mais là avec le stage, avec la pratique du Katsugen undo qui réveille notre corps, on sent clairement que ce n’est plus tenable. Quand la volonté de contrôle lâche enfin, cela émerge, c’est tout. Ce qui est insupportable est enfin ressenti comme tel. Mais quelque part, c’est une libération. Le Katsugen undo, c’est une libération, rien d’autre. »7

Manon Soavi

Les infos sur le prochain stage d’été sont ici :
https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/stage_ete/

6h30, le Soleil se lève sur le Mas-d’Azil, départ pour la séance du matin
Notes :
    1. Françoise d’Eaubonne, correspondance privée avec son fils adoptif Alain Lezongar, 1976
    2. Jean François Billeter, Leçons sur Tchouang-tseu, 2002, éditions Allia, p. 28
    3. Ibid., p. 33
    4. Régis Soavi, propos extraits du film Une transformation, réalisation de Bas van Buuren, 2009
    5. Ibid.
    6. M. Benasayag et B. Cani, Contre-offensive. Agir et résister dans la complexité, éd. Le pommier, 2024, p. 43 & 44
    7. Régis Soavi, op. cit.

Tout est dans tout, et réciproquement

par Régis Soavi

Comprendre le Riai c’est, au-delà des correspondances techniques, sortir du monde de la séparation. C’est accepter de retrouver l’unité de l’être pour sentir dans tout son corps la vie qui se manifeste.

Oui le Riai existe, je l’ai rencontré

Pour vraiment à la fois le comprendre et le sentir dans notre être, il nous faut effectuer un dépassement. Aller au delà de la technicité, ne pas se réduire simplement à l’imitation, tout en respectant bien sûr ceux qui nous guidèrent et apportèrent les fruits de leurs propres recherches. Lorsque Noro Masamichi senseï créa le Kinomichi, il révéla, déjà il y a plus de quarante ans, ce qu’il avait découvert. Il a pu en faire profiter ses élèves et cela sans nécessité de discourir à propos du Riai, car il en démontrait bien avant déjà les capacités, la vigueur et la finesse dans ses si extraordinaires démonstrations que j’ai eu la chance de voir. Les capacités de Tamura Nobuyoshi senseï dans ce domaine ne sont plus à démontrer non plus. Tant d’autres nous en ont fait la démonstration.

Régis Soavi. Riai
Régis Soavi : Rendre visible les axes du corps qui portent l’action

Dans les coulisses

Quelle que soit notre technique et, aussi précise soit-elle, celle-ci dépend de très nombreux éléments. D’abord notre mental avant et pendant l’action, ainsi que les réactions du partenaire versus adversaire, notre forme physique du jour, et enfin l’instant T, toujours dans l’indéfinissable. Dans les coulisses de notre for intérieur si l’on peut dire, quelque chose travaille dont nous n’avons pas connaissance, et même dont nous ne pouvons ni ne devons prendre conscience – si ce n’est dans le moment même où il se produit –, car le risque est grand de l’empêcher de se manifester. Seules les personnes qui ont accepté de se vider l’esprit des bruits perturbateurs qui l’encombrent peuvent réaliser l’unité nécessaire à l’action juste.

Quand nous sommes vides de toute pensée parasite, de toute interrogation superficielle, nous sommes dans l’état naturel de l’être humain où, ce qui peut et doit surgir saura utiliser tout à la fois notre potentiel qui lui-même saura s’appuyer sur notre entraînement, et notre comportement dans la vie de tous les jours.

Créer un comparatif est un danger

Voir les axes du corps qui portent l’action me semble « l’acte » le plus important pour un pratiquant car les lignes qui définissent ces axes dépendent de chaque personne, de chaque tendance corporelle et chacune a ses spécificités. Le danger de la comparaison est le risque de bloquer l’attention sur des détails au détriment de l’ensemble de l’observation. Par contre, savoir apprécier à sa juste valeur un mouvement, un geste, quel que soit l’art, nous permet d’élargir notre champ de connaissance et, par la même occasion, nos capacités.

Peut-être le Yoseikan Budo est-il l’art où la réalité du Riai a été dès le début la plus évidente pour moi. Créé à la fin des années soixante par Mochizuki Minoru qui était sans conteste l’un des plus hauts gradés dans plusieurs arts martiaux du Japon (Aïkido, Jujitsu, Iaido, Judo, Kendo, Karaté), le Yoseikan Budo est maintenant conduit par son fils Mochizuki Hiroo qui en est le Soke. J’ai eu la chance de le rencontrer, dans les années soixante-dix, lors d’une démonstration où Tsuda senseï, invité lui-même, nous avait emmenés. Étant donné que j’avais pratiqué le Judo pendant plus de six ans, le Ju-jitsu Hakko-ryu avec Maroteaux senseï et le Jiu-jitsu de l’école Jigo ryu avec Tatsuzawa senseï, j’ai tout de suite apprécié la performance qui m’était donné à voir. Les katas de Iaido qui clôturaient la présentation de cet art révélaient sans conteste une compréhension et une mise en lumière de la réalité du Riai.

De même, je me souviens avoir vu un documentaire1 au début des années quatre-vingt-dix sur le Taï-chi-chuan qui présentait le travail de maître Gu Meisheng, et avoir été extrêmement impressionné par les mouvements de son corps, sa façon de bouger pendant ses démonstrations. Je voyais de manière très précise le même mouvement corporel que mon maître Tsuda Itsuo, les techniques étaient fondamentalement différentes, mais tant l’esprit que ce quelque chose qui l’habitait donnait un résultat incroyable : je voyais mon maître vivant et pourtant ce n’était pas lui. Je me suis procuré la cassette vidéo et nous la visionnons au dojo chaque fois que cela est opportun, comme par exemple lors du stage d’été.

Comparer l’efficacité de la technique sans voir l’essentiel du mouvement serait une grave erreur. Parfois, indépendamment de l’éventuelle compétence technique, c’est la seule présence ou la détermination de la personne – c’est-à-dire la concentration du Ki (du Chi pour les arts chinois) – qui suffira à résoudre un problème.

La respiration KA MI

Ce qu’il y a derrière tout mouvement, et que bien souvent on ne perçoit pas assez, c’est la « Respiration ». Au même titre que le sang circule dans toutes les parties de notre corps, même les plus petites, la respiration, notamment en tant qu’oxygénation, circule sans interruption, elle aussi, à travers chaque cellule. Elle est le vecteur de notre faculté à nous mouvoir, donc à nous déplacer, et donc à réagir quand il y en a le besoin. La visualisation de la respiration est la prise de conscience de la réalité du Ki. Il est très difficile de concevoir le Ki, qui est du domaine du sentir, c’est pourquoi les maîtres d’art martiaux utilisent différentes méthodes dans leurs enseignements afin de permettre à leurs élèves d’approcher cette perception. C’est, notamment, à travers la prononciation des noms Ka et Mi que Tsuda senseï nous a enseigné que l’on peut comprendre l’identité commune existante entre toutes les techniques et entre tous les arts. Ceci ne retire rien à la spécificité de chacune d’entre elles ou de chacun d’entre eux, mais nous ouvre une fenêtre pour sa compréhension.

Itsuo Tsuda, exercice de respiration Ka-Mi durant la pratique respiratoire. Riai
Tsuda Itsuo, exercice de respiration Ka-Mi durant la pratique respiratoire

À chaque inspiration on prononce mentalement, ou à voix basse, ce qui aide à la visualisation, le mot Ka (radical de « feu » en japonais) et à chaque expiration Mi (radical de l’eau) ; petit à petit on intègre cette manière de faire et donc la visualisation devient de plus en plus facile. À tel point que l’on n’a plus à s’en préoccuper, sauf pour certains exercices qui requièrent une plus grande concentration. Il est important de savoir que la visualisation n’a rien à voir avec l’imagination car c’est un acte qui se produit par l’action concrète du koshi qui est en prise directe avec la réalité. L’imagination est, au contraire, un produit des zones supérieures du cerveau, dont le but est de nous faire entrer dans un monde abstrait et donc fondamentalement irréel.

Grâce à cet enseignement, il est possible de prendre conscience que notre perception du temps se dilate dans cette réalité qui est notre quotidien. C’est une chose que chacun a déjà vécu au moins une fois, voire de nombreuses fois, dans sa vie. Par exemple, lorsqu’on attend un autobus qui a deux minutes de retard, le temps nous semble très long, alors qu’une soirée avec des amis est passée avant que l’on ne s’en rende compte. Mais cette technique de visualisation qui s’appuie sur la respiration peut nous révéler beaucoup plus que ces simples constatations, elle peut nous dévoiler un univers que nous ignorions jusque-là. Tsuda senseï nous en a décrit quelques aspects lorsqu’il écrivait dans son deuxième livre :

« La dilatation du temps constitue le fondement même de la technique seitaï. Entre l’expiration et l’inspiration, il y a un arrêt de respiration, un point mort pendant lequel l’homme ne peut réagir en aucune façon. Cette fissure, comme on peut s’en rendre compte, est presque imperceptible et on a l’impression que l’expiration et l’inspiration se succèdent sans solution de continuité. Mais pour Noguchi2, c’est comme une porte largement ouverte.
[…]

C’est d’ailleurs dans la fissure de la respiration que toute technique, qu’il s’agisse de Judo, de Kendo, ou de Sumo, marche vraiment. L’inspiration permet de contracter les muscles, l’expiration de les relâcher. Mais pendant la rétention, on ne peut ni contracter ni relâcher. Si c’est après l’inspiration et avant l’expiration, on a beau essayer de se décontracter, on reste raide. On se laisse emporter par-dessus l’épaule, par exemple. »3

C’est à chacun d’entre nous d’utiliser cette découverte pour le bien-être de tous.

Le Non-Faire

Pourquoi aborder le Non-Faire dans un article sur le Riai ? Parce que je pense que c’est une clef des plus importantes dans la pratique des arts martiaux, et qu’elle est aujourd’hui trop méconnue ou négligée, car elle échappe à l’état actuel de l’expérimentation dite scientifique couramment admise. Cette clef est considérée comme faisant partie du domaine mystique alors qu’elle était à la base des enseignements anciens et, par là même, des savoirs de nos maîtres dans de nombreux arts martiaux. Toutes les techniques se sont construites à partir de l’expérience involontaire et bien souvent inconsciente du corps de l’être humain, quel que soit son genre, la latitude où il vivait, ou son âge. Toutes les techniques se sont développées et enchaînées pour permettre une meilleure efficacité face à l’adversité. Elles naissent toutes d’une réponse à un acte, qu’il soit déjà commencé ou à peine naissant. La précision vient après, elle découle des axes, de l’ambiance, comme de la volonté qui naît de la rencontre, du danger qui se révèle ou non, donc de la nécessité.

L’Aïkido est un art du Non-Faire (le wu-wei si renommé en Chine ancienne) et c’est ce qu’O senseï a transmis durant les dix dernières années de sa vie – prônant la paix et préconisant ce qu’aujourd’hui on appelle la symbiose, plutôt que le parasitisme et la soi-disant « Lutte pour la vie » si mal comprise déjà à l’époque de Darwin.

Tsuda senseï, en insistant sur la capacité de fusion des personnes et la respiration coordonnée, nous a donné une orientation et a permis cette recherche que certains d’entre nous continuent. O senseï, lui, qui n’avait plus de technique réellement détectable ni compréhensible comme nous l’expliquaient les maîtres qui l’ont directement connus dans leurs jeunesses, nous guide au premier plan pour aller dans cette direction. Si l’on s’éloigne de l’idée d’efficacité et par là même de rendement – si cher à notre société dite moderne ou encore civilisée –, on aura la possibilité de rencontrer la vie, et de pouvoir déployer nos capacités qui alors pourrons s’appuyer sur ces connaissances ancestrales trop souvent dévalorisées.

Régis Soavi

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« Tout est dans tout, et réciproquement » un article de Régis Soavi, publié dans Self et Dragon Spécial Aikido n°16 en janvier 2024.

Notes :
  1. Yolande du Luart, Le Taiji quan : de Shanghai à Pékin à la recherche du qi, 1991
  2. Noguchi Haruchika, créateur de la technique Seitai et du Katsugen undo [note de l’éditeur]
  3. Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, chap. XII, Le Courrier du Livre, 1975, pp. 117–118

Voir

Par Régis Soavi

« Le maître ne demande qu’à ce qu’on vienne lui voler son enseignement qui, pour lui, est d’une simplicité extrême, mais qui, pour les autres, semble mystérieux, incompréhensible, invraisemblable. » 1

Voir, sentir

Même si on commence l’Aïkido avec des idées superficielles issues du monde qui nous entoure, il est important que petit à petit elles se rapprochent de la réalité et deviennent un outil pour se réapproprier le corps, notre corps authentique.

À chaque séance que je conduis, après la première partie que chacun accomplit de manière solitaire mais en harmonie avec les autres, et qui est basée essentiellement sur des exercices de circulation du KI, je commence par la démonstration d’une technique que, à priori, un grand nombre de pratiquants connaissent déjà. Tout l’art de la démonstration consiste à faire passer un message à travers le mouvement effectué. Il y a l’amorce d’un dialogue, ce n’est pas seulement une technique ni même une manière de faire car chaque pratiquant, en fonction de son niveau, de son attention, comme de sa capacité du moment, doit pouvoir y trouver ce qui lui est nécessaire pour approfondir sa pratique. Il s’agit plus d’une transmission que de tout autre chose. J’insiste sur un élément, la précision, la distance, ou toute autre particularité, afin que quelque chose que je tiens à rendre concret soit bien visible et devienne une forme évidente de par sa simplicité et que, de par le travail et l’entraînement qui va suivre, le corps dans son ensemble n’ait plus à réfléchir mais agisse naturellement en retrouvant sa spontanéité.

voir
Calligraphie de Tsuda Itsuo : Ciseler un insecte, graver une fleur

Ciseler un insecte, graver une fleur

Il y a une expression courante en Chine, un proverbe, qui signifie « Travail facile » et dont les deux premiers idéogrammes sont les mêmes que la calligraphie en style petit sceau (sigillaire) de Tsuda senseï : 雕蟲小技 ciseler insecte petite technique.

Cette calligraphie (voir photo) peut donc exprimer : « La gravure d’une fleur est très facile, de même que la sculpture d’un insecte ».

Le proverbe a pour sens que tout le monde peut graver ou dessiner une petite fleur car c’est un travail simple et facile à réaliser, mais par contrecoup cela indique que seuls les grands maîtres peuvent accomplir une œuvre remarquable. Tout dépend du kokyu. Tsuda senseï s’exprime sur la signification de ce mot dans son deuxième livre La Voie du dépouillement. Il est rare de pouvoir disposer d’une telle définition, à la fois simple et précise, qui nous permette à nous Occidentaux à priori non préparés d’appréhender sa teneur :

« Dans l’apprentissage d’un art japonais il est toujours question de “kokyu”, qui est l’équivalent proprement dit de la respiration. Mais ce mot signifie aussi le tour de main pour faire quelque chose, le truc. Quand on n’a pas de “kokyu”, on ne peut pas exécuter la chose comme il faut. Un cuisinier a besoin du “kokyu” pour bien se servir de son couteau, et l’ouvrier pour ses outils. Le “kokyu” ne s’explique pas, il s’acquiert.
[…]
Quand on acquiert le “kokyu”, on a l’impression que les outils, les machines, les matériaux, jusqu’alors “indomptables”, deviennent tout à coup dociles et obéissent à notre commande sans opposer de résistance.

Le ki, le kokyu, respiration, intuition, voilà les thèmes autour desquels tournoient les arts et les métiers du Japon. Ils constituent le secret professionnel, non parce qu’on veut le garder comme brevet d’invention ou comme recette de gagne-pain, mais parce que c’est intransmissible intellectuellement. La respiration, c’est le dernier mot. Le secret suprême de l’apprentissage. Seuls les meilleurs disciples y accèdent, après des années d’efforts soutenus. » 2

Le rôle de l’enseignant

Un des rôles de l’enseignant – et c’est loin d’être son unique tâche – est d’agir, entre autres, comme une sorte de chef d’orchestre. Il donne le tempo, propose diverses manières d’interpréter une technique, de l’amener dans une direction afin de lui donner tout son potentiel, au même titre que le maestro donne des indications sur le « comment interpréter » un morceau de musique en mettant l’accent sur une note, un ensemble de notes, un trait particulier. L’enseignant comme le chef d’orchestre a un rôle très important et par sa manière de conduire une séance d’Aïkido il peut la rendre ennuyeuse ou captivante ; trop rapide et sans précisions par exemple, elle peut rater son objectif alors que l’intention était bonne ; de même qu’un chef peut faire dérailler un morceau de musique qui était d’une grande sensibilité s’il se montre trop dur dans sa manière de diriger. Ni rigide ni trop mou, à la fois souple et convaincant, l’un comme l’autre donne son interprétation de ce qu’il a ressenti, de ce qu’il a compris de son art, de la musique comme de la séance qu’il conduit. Un autre chef ou un autre enseignant y verra d’autres choses, d’autres accents à mettre en valeur, chacun d’entre eux insistera sur divers aspects.

Les rapports aux musiciens comme aux élèves sont eux aussi déterminants. Dictatorial, celui qui conduit n’aura pas l’adhésion des personnes qui sont censées le suivre, il obtiendra au mieux une soumission qui ne pourra que rendre l’œuvre musicale banale ou le cours d’Aïkido sans esprit et sans joie. À l’exemple du chef d’orchestre qui ne doit surtout pas oublier qu’il n’est pas le compositeur et qu’il se doit de respecter l’œuvre pour ce qu’elle est, ou ce qu’il pense ou ressent qu’elle est, l’enseignant dans les arts martiaux n’est pas le créateur de cet art qu’il désire développer et faire connaître, il en est l’interprète, aussi génial soit-il. Le compositeur lui-même, tel Beethoven je crois, disait qu’il ne faisait que transcrire la musique qu’il entendait et qui préexistait dans l’univers qui l’entourait. De la même façon, nous ne faisons qu’interpréter ce que faisait O senseï, ce que nous en connaissons, ce que nous avons pu percevoir des vidéos de l’époque, ce que différents maîtres ont su nous transmettre et, plus précisément, ce que personnellement j’ai pu découvrir grâce au contact direct avec Tsuda senseï pendant toutes ces années. Mais O senseï lui-même considérait que son art lui était donné, transmis par quelque chose de plus grand que lui, quelque chose qu’il percevait et qu’il essayait de communiquer à travers ses mouvements, sa personne, ses paroles, sa posture, ou tout simplement sa présence.

Reste que chaque séance est une gageüre et dépend de l’ambiance que l’on a réussi à créer. Le grand chef d’orchestre Sergiu Celibidache considérait que, quel que soit le nombre de répétitions, l’engagement de chaque musicien, l’attention du public, tout pouvait être remis en cause au dernier moment. Le concert, comme moment de vérité ultime, dépend d’éléments parfois imprévisibles qui, favorables ou non, changent le cours de l’événement, de la démonstration. Le rôle de l’enseignant consiste à permettre à chaque élève de déployer ses capacités au-delà même de ce que chacun d’entre eux peut en concevoir ou en percevoir.

Un travail sur le corps

C’est grâce à la sincérité du travail sur le corps que l’on peut désenclaver notre structure mentale aliénée par des habitudes de raisonnement et de réaction profondément dualistes. Les démonstrations ne sont là que pour montrer que quelque chose est possible et peut nous permettre de changer ce qui nous ligote si on va dans une direction avec sincérité. Le corps doit retrouver sa base naturelle, ce qu’il est réellement en profondeur, et non pas être modelé pour suivre les désirs d’une époque, d’une mode, d’une idée de soi pré-imprimée sur un cerveau fragilisé par son environnement. La démonstration d’une technique dépend de facteurs multiples qui conditionnent une réponse ad hoc et non une riposte inconditionnelle prévue par la nomenclature. Elle doit permettre à tout un chacun de se sentir concerné par ce qui se passe sous ses yeux afin de savoir réagir en fonction du besoin, indépendamment de son environnement mais plutôt en intégrant ce qui l’entoure pour créer une situation qui apportera une solution paisible – et si possible pacifique – à tout acte qui risquerait de devenir désagréable voire dangereux.

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Avec un débutant, il faut se montrer particulièrement disponible.

Quel partenaire utiliser

J’ai souvent vu des enseignants prendre de façon régulière leur meilleur élève comme uke. Si ce choix semble judicieux lors des démonstrations publiques, lors de « portes ouvertes » car il s’agit de montrer la beauté de l’art ou son efficacité, sans risque pour le partenaire qui saura chuter en toutes circonstances, cela perd son sens dans le quotidien où le but est tout autre à mon avis. Travailler avec des anciens est souvent valorisant à cause de leur disponibilité, de la qualité de leurs déplacements, du suivi qu’ils apportent mais quant à eux l’inconvénient est qu’ils cherchent souvent à mettre en valeur leur professeur. Avec un débutant, surtout les très débutants d’ailleurs, c’est très différent, là, pas d’erreur possible, il faut se montrer particulièrement disponible en face de ce corps qui n’est pas habitué à bouger, à réagir dans cette situation et qui risque de se faire mal pour rien. Il est indispensable de comprendre, de sentir l’autre, et malgré tout parvenir à faire passer le message que l’on désire pour permettre l’apprentissage et le développement des personnes qui viennent pour apprendre. J’ai toujours trouvé intéressant de faire mes démonstrations de techniques avec des personnes nettement moins avancées, voire très débutantes, ce qui me permet de montrer et même démontrer que l’adaptation au corps de l’autre est un des secrets du Non-faire.

Le secret du vivant

Il est nécessaire que les démonstrations pendant une séance soient à chaque fois adaptées aux types de personnes qui sont présentent et qui, grâce à cela, peuvent percevoir par imprégnation la circulation du Ki, ce qui est beaucoup plus difficile lorsque ces démonstrations sont médiatisées. Les livres contenant dessins ou photos ne peuvent servir que comme un appoint technique ou un complément parfois indispensable, mais ils ne peuvent remplacer les démonstrations in vivo. Les vidéos aussi peuvent être utiles pour connaître les différentes écoles ou les « Maîtres historiques », mais aussi – et peut-être plus – afin de donner une image de notre art et par là même de susciter le désir de découvrir sa beauté comme son efficacité. Malgré tout, que ce soit dans la musique ou dans les arts martiaux, le secret se trouve au-delà de la forme ou de l’entraînement, il est plutôt à mon avis dans la manifestation du vivant que l’on ne peut découvrir que grâce à ce que l’on a ressenti à son contact. Un musicien amateur peut animer un bal folk et permettre à un village entier de trouver une unité dans le plaisir d’être ensemble parce qu’il est partie prenante de l’ambiance. Dans un dojo, le vivant et donc le ki se manifeste grâce à ce qui habite la personne qui conduit la séance. C’est la qualité intérieure qui s’exprime dans les démonstrations, qu’elles soient rapides ou lentes, puissantes ou subtiles et pénétrantes. C’est le Ki qu’elles dégagent qui nous amène à commencer la pratique de l’Aïkido, qui nous pousse à continuer ou parfois à fuir l’endroit. Rien ne peut remplacer le vivant, ni les discours ni les sourires, ni les faux-semblants. Les démonstrations pendant les séances sont pour moi la référence ultime, « un moments de vérité ».

Régis Soavi

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« Voir » un article de Régis Soavi, publié dans Self et Dragon Spécial Aikido n°15 en octobre 2023.

Notes :

  1. Tsuda Itsuo, Le Triangle instable, Chap. XVIII, Le Courrier du Livre, 1980, p. 132
  2. Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Chap. III, Le Courrier du Livre, 1975, pp. 31–32

Vivre Seitai

Un article de Régis Soavi.

Seitai : philosophie ou thérapeutique ?

« Le Seitai a, avant tout, affaire à l’individu dans son individualité, et non à un homme moyen statistiquement établi.
La vie elle-même est invisible, mais en se manifestant chez les individus, elle donne lieu à une infinité de formules différentes. » 1 (Tsuda Itsuo)
Seitai Kyokai Tokyo
Seitai Kyōkai de Tokyo 整体協会. Séance de Katsugen Undō vers 1980.

Le Seitai 整体, et son corollaire le Katsugen undo2, sont reconnus au Japon depuis les années 1960 par le Ministère de l’éducation (aujourd’hui Ministère de l’éducation, de la culture, des sports, de la science et de la technologie) comme un mouvement d’éducation. Ils n’y sont pas reconnus comme une thérapeutique – qui, elle, serait reconnue par le ministère de la santé. L’ambiguïté entre les deux reste pourtant entretenue par un grand nombre de ses divulgateurs.

Depuis la publication pendant les années soixante-dix de l’œuvre de Tsuda Itsuo, le Seitai fait rêver dans les rangs des nombreuses personnes qui s’intéressent aux techniques New-age, Orientalistes ou autres. Tantôt on s’improvise technicien, tantôt on rajoute des « ingrédients séducteurs » comme l’écrivait lui-même Tsuda senseï. Il est temps de mettre un peu d’ordre, de tenter de remettre tout cela au clair, et pour cela il suffit de se référer tant à l’enseignement de Tsuda Itsuo qu’aux textes originaux du créateur de cette enseignement, de cette science de l’humain, de cette philosophie.

Noguchi Haruchika 野口晴哉 senseï

Noguchi Haruchika senseï (1911-1976), fondateur du Seitai.

Ce Japonais, fondateur de l’Institut Seitai3, est l’auteur d’une trentaine de livres dont trois ont été traduits en anglais. Il est aussi le découvreur des techniques qui permettent le déclenchement du Mouvement régénérateur en tant que gymnastique du système involontaire4. Très jeune, il découvre qu’il a une capacité qu’il pense unique et “extra-ordinaire” : celle de “guérir les gens”. Cette capacité, il la découvre lors du grand tremblement de terre de 1923 qui ravage la ville de Tokyo, en soulageant une voisine qui souffre de dysenterie, simplement en posant sa main sur son dos. Très vite la rumeur se répand, et les gens se précipitent à l’adresse de ses parents pour recevoir des soins. Lui, se contente de poser les mains sur les personnes qui repartent soulagées de leurs maux. Il commence alors une carrière de guérisseur, il n’a alors que douze ans, sa réputation prend une telle ampleur qu’à l’âge de quinze ans il ouvre son premier dojo à Tokyo même.

Mais Noguchi senseï se pose des questions : quelle est la force qui agit lorsqu’il pose les mains et pourquoi lui seul détient ce pouvoir ? Au lieu de profiter de ce qu’il pense être un don et d’en encaisser les bénéfices, il cherche, s’interroge, commence à étudier comme autodidacte.

Il va pendant des années chercher des solutions aux problèmes que lui posent ses clients à travers les techniques qui proviennent de l’acupuncture de l’ancienne médecine traditionnelle chinoise qu’il étudie avec son oncle, des médecines japonaises (kampo), les shiatsu, les kuatsu, et même l’anatomie à l’occidentale, etc. Sa renommée est telle qu’il est même connu et reconnu à l’international. Il rencontrera d’ailleurs par la suite nombre de thérapeutes dont certains sont déjà, ou deviendrons, célèbres, comme Oki Masahiro, le créateur de l’Oki-do Yoga, ou Kishi Akinobu senseï, créateur du shiatsu Sei-ki, ou encore, plus connu en France, Moshé Feldenkrais, avec qui il échangera de nombreuses fois. Mais déjà il a compris que cette force qu’il sent en lui ne lui appartient pas en tant qu’individu, et qu’elle existe en revanche chez tous les êtres humains et c’est ce qu’il appellera plus tard la force de cohésion de la vie.

Le Seitai : une vision globale

Régis Soavi faisant yuki

C’est dans les années cinquante que Maître Noguchi change complètement d’orientation. À travers son expérience pratique et ses études personnelles, il arrive à la conclusion qu’aucune méthode de guérison ne peut sauver l’être humain. Il abandonne la thérapeutique, conçoit l’idée de Seitai et le Katsugen undo. Déjà à l’époque il déclare : « la santé est une chose naturelle qui ne requiert aucune intervention artificielle. La thérapeutique renforce les rapports de dépendance. Les maladies ne sont pas des choses à guérir, mais des occasions dont il faut profiter pour activer l’organisme et le rééquilibrer », tous thèmes qu’il reprendra plus tard dans ses livres5. Il décide donc d’arrêter de guérir les personnes et de propager le Katsugen undo, ainsi que yuki6, qui n’est pas la prérogative d’une minorité, mais un acte humain et instinctif.

L’aboutissement des recherches que fit Noguchi Haruchika senseï nous porte à voir le Seitai comme une philosophie – et donc non comme une thérapeutique– et c’est lui-même qui le définissait ainsi dans ses livres7. Cela ne veut pas dire que ce qu’il faisait et enseignait n’avait pas de conséquences sur la santé, bien au contraire puisque son domaine de compétence était au service des personnes et consistait à permettre aux individus de vivre pleinement. Malgré cela un certain nombre de personnes, tant à son époque qu’aujourd’hui, ont été dérangées par une opinion aussi radicale et cela entraîna pour celles qui ne voulaient voir et comprendre que selon leur propre opinion une confusion entre les genres. Il en résulta qu’elles privilégièrent le soutien aux personnes au détriment du réveil de l’être.

La technicité de ce très grand maître était unanimement reconnue au Japon, il avait même été le président de l’association des thérapeutes manuels dans la période d’avant-guerre. Mais son travail, qu’il considérait comme un accompagnement, un guide, une orientation Seitai, allait beaucoup plus loin que de guérir les personnes qui venaient le voir, il s’agissait plutôt de permettre à chacun de retrouver sa force intérieure et pour cela il était d’une incroyable efficacité.

Il explique que très souvent c’est le Kokoro8 qui est atteint, qui est perturbé et qu’il suffit de conduire ce Kokoro dans la bonne direction pour que la personne retrouve la santé qu’elle avait perdue. Faire s’écouler le Ki dans la bonne direction était sa technique privilégiée, cela peut sembler plutôt facile, mais il en est tout autrement. On ne s’improvise pas guide Seitai, il ne s’agit pas de chercher par des tours de passe-passe à stimuler telle ou telle région mais de comprendre, de sentir d’où vient le problème pour permettre cet écoulement du Ki dans la bonne direction et pour faire travailler la vie. Noguchi senseï avait une intuition extraordinaire et la qualité de ses sensations, la finesse de son observation en faisaient véritablement un homme exceptionnel et même quelqu’un que certains de ses contemporains considéraient comme redoutable d’un certain point de vue à cause de son extrême perspicacité.

Itsuo Tsuda (1914-1984). Introduisit le Seitai en Europe dans les années 70 après l’avoir étudié durant 20 ans avec Noguchi sensei.

Un rêve

La santé est devenue un rêve technologique. Nous sommes passés de la conception du dix-neuvième siècle, si bien résumée par Jules Romain dans sa pièce de théâtre Knock ou le Triomphe de la médecine, où l’on considère que toute personne bien portante est un malade qui s’ignore, à la conception du vingtième siècle qui prétendait éradiquer la maladie grâce à la chimie pharmaceutique et aux rayons. Le vingt-et-unième, quant à lui, nous propose de régler tous les problèmes avec la génétique ou le transhumanisme.

L’analyse se veut de plus en plus minutieuse, on est passé de la dissection au séquençage. En découpant l’être humain en morceaux de plus en plus petits, jusqu’aux cellules et maintenant aux gènes et même plus petit encore, on perd de vue l’ensemble, on s’éloigne de la notion d’individu (du latin individuum : ce qui est indivisible) et curieusement la conséquence est que l’on est obligé de traiter l’humain en général et non plus en particulier. L’être humain apparaît comme une accumulation de parties. Chaque partie du corps a son spécialiste, psychique compris évidemment, et tous s’occupent du symptôme de leur client. Pour des raisons idéologiques voire religieuses, ou quand le résultat espéré n’est pas au rendez-vous avec la médecine classique, on se tourne vers les médecines dites parallèles. Il peut tout aussi bien s’agir de méthodes ancestrales de grande valeur comme de petites combines. Il y a autour de nous quantité de recettes promulguées par internet, et retransmises par nos amis et connaissances, chacun pensant détenir la solution à nos problèmes de santé, d’énergie, ou tout simplement à un trouble quelconque.

Le symptôme

On s’acharne à guérir le symptôme, car c’est lui qui nous dérange. Bien sûr, on ne peut pas nier son importance, il est le signe, souvent le révélateur, d’un problème que l’on avait pas encore perçu. Mais il est aussi et même surtout la manifestation du travail de l’organisme pour résoudre la difficulté. Souvent les problèmes du corps sont mal compris et on veut les résoudre le plus vite possible sans réellement en chercher la cause profonde. Il suffit de faire disparaître le symptôme pour que tout le monde soit content, pour que l’on pense que l’on est guéri, alors que bien souvent on a simplement écarté le problème et, parfois même, empêché le corps de réagir.

Le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas

Noguchi Hirochika, fils ainé du fondateur du Seitai, avec Régis Soavi, durant sa visité à Paris en novembre 1981

Il n’y a pas de corps parfait et immuable, le corps bouge sans cesse de l’extérieur comme de l’intérieur c’est la vie même qui veut cela. Mais il nous faut bien prendre en considération que ce mouvement ou plutôt ces mouvements sont aussi le résultat de nos tendances corporelles, que celles-ci découlent de notre naissance, de nos gênes, ainsi que de l’utilisation que nous faisons de notre corps à travers le travail, le sport, les arts martiaux, et donc en général à travers toute activité quelle qu’elle soit. Par exemple, il existe un phénomène plutôt récurent dans les arts martiaux et dans les sports en général : c’est d’avoir mal à un, ou aux deux genoux. La réponse la plus commune est de traiter la douleur à l’endroit où elle se trouve, de l’anesthésier, d’empêcher le gonflement, etc. En fait, dans ce genre de cas comme dans tant d’autres, on est en train d’oublier voire de nier que c’est une réponse naturelle de l’organisme à un problème d’ordre beaucoup plus vaste, un problème de posture ou une mauvaise utilisation du corps.

Noguchi Haruchika nous a laissé un instrument extrêmement précieux permettant de mieux comprendre les êtres humains en fonction de la polarisation de l’énergie (du Ki) dans les différentes régions du corps. Cet instrument, le concept de Taiheki9, nous offre la possibilité de percevoir l’individu dans son mouvement inconscient à travers ses habitudes corporelles et ce qui en résulte. Noguchi senseï utilisait un système de comparaison de type animalier, conçu au début de ses recherches comme une observation minutieuse du mouvement humain, qu’il réduisit pour des raisons d’enseignement à six groupes comprenant en tout douze tendances principales. Chacun des cinq premiers groupes est en relation avec une vertèbre lombaire et un système corporel (urinaire, pelvien, pulmonaire, etc.), le dernier décrivant plutôt un état général du corps.

Ces tendances qui découlent de la coagulation et de la stagnation du ki ont pour cause les raidissements ou les mollesses du corps lorsqu’il ne parvient plus à se régénérer, à récupérer des fatigues qui lui sont imposées.

Prenons un exemple de manière à rendre la chose concrète : bon nombre de personnes ont tendance à s’appuyer plus sur une jambe que sur l’autre. Cette tendance peut résulter (entre autres) de ce que l’on appelle dans le Seitai soit du latéralisme soit de la torsion, et qui sont comme d’autres déformations corporelles absolument involontaires, elles ne sont que le résultat, la réponse de l’organisme qui cherche à maintenir le corps en équilibre.

Dans le cas de la torsion, la jambe d’appui sert pour se préparer à bondir pour attaquer ou pour se défendre mais dans tous les cas pour vaincre ; avec le latéralisme il s’agit plutôt d’un état qui résulte de tendances digestives et sentimentales avec une déformation au niveau de la deuxième lombaire, cet état pousse à la concertation, à la diplomatie. Dans ces deux exemples, ce sera toujours la même jambe qui sert de point d’appui et c’est par conséquent celle qui supporte en permanence le plus de poids, donc qui se fatigue et a tendance à s’user plus et à devenir rigide. L’ensemble de l’organisme souffre de cette dissymétrie et, notamment, évidemment en premier lieu la colonne vertébrale. Par le biais d’un gonflement par un apport de liquide ou grâce à une douleur, et souvent même à travers les deux réactions, l’organisme cherche à soulager le genou qui porte le plus lourd tribut, en nous empêchant de l’utiliser jusqu’à la guérison, c’est-à-dire le rétablissement de l’équilibre du corps dans son ensemble. Si on empêche ce développement en forçant le dégonflement et en supprimant la douleur, le corps devenu insensible continuera de s’appuyer du même coté et la situation va empirer. Le corps cherchera à retrouver l’équilibre par tous les moyens, au début en renouvelant les problèmes aux genoux dès qu’il a retrouvé de la sensibilité dans cet endroit, puis petit à petit ce sont les hanches qui commencent à compenser le manque de souplesse et enfin le dos, c’est-à-dire la colonne vertébrale, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer.

Le mal de dos n’est-il pas considéré comme le problème le plus courant dans notre civilisation et même peut-être comme « le mal du siècle » ? La solution est-elle de supporter la douleur en silence ? Ce n’est pas le point de vue du Seitai, mais maintenir l’équilibre depuis le début, depuis la naissance, consiste à accepter les petites perturbations et à conduire le corps dans la bonne direction dans le quotidien, jour après jour. Si on n’a pas respecté les manifestations de son propre organisme, il devient nécessaire de passer par un réapprentissage corporel, un rééquilibrage lent mais profond. Si en revanche on n’accepte pas le travail de son propre corps, il faudra alors accepter la désensibilisation progressive, le raidissement progressif et ses conséquences : une certaine forme de Robotisation ou l’affaiblissement et l’incapacité de réagir.

Vivre Seitai

Noguchi senseï considérait que s’occuper des enfants à partir de la naissance, c’était déjà tard. Les mois de grossesse, l’accouchement, les premiers soins à donner au bébé faisaient partie intégrante de ses préoccupations concernant la vie future de l’enfant. Tsuda Itsuo senseï nous donne dans ses livres bon nombre d’indications sur la grossesse, l’accouchement, l’allaitement, la nutrition, le sevrage, les premiers pas, etc. et notamment dans le tome quatre intitulé Un. Le Seitai n’établit pas des règles à suivre en toute circonstance, il ne s’agit pas de trouver une bonne solution aux problèmes de la petite enfance, de l’enfance, ou de l’adolescence comme dans un livre de puériculture ou de pédagogie. Le Seitai s’occupe des manifestations de la vie sans a priori, il permet là encore de guider les parents tout en leur permettant de développer leur intuition grâce à un dialogue dans le silence avec le bébé puis avec le petit enfant. Pour celui qui n’a pas eu la chance, ou parfois la possibilité de laisser le corps travailler en fonction de ses propres besoins, reste t-il encore des possibilités de retrouver un état de santé ? C’est là qu’intervient la pratique du Katsugen undo.

C’est une pratique d’une grande simplicité qui commence par une condition indispensable : ne pas penser. Tsuda senseï appelait cela « se vider la tête ». Dans La Science du particulier, il nous explique ce qu’il entend par cette expression : « Vider la tête ! On en comprend la nécessité aujourd’hui que la tête est devenue une poubelle dans laquelle la fermentation continue vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour produire l’inquiétude du présent, et la peur de l’avenir.

Qu’appelle-t-on  »se vider la tête » ? Il ne s’agit pas, bien entendu, de l’état comateux dans lequel la conscience est perdue. Il s’agit d’un état où la conscience cesse d’être perturbée par la succession des idées. Au lieu de la cérébralisation excessive, la vie commence à s’éveiller dans les parties du corps jusqu’alors laissées en léthargie. » 10

La notion d’individu dans le Seitai

Pour Noguchi senseï, l’être humain divisé en parties n’existe pas, il existe toujours en tant que corps unique.

À la lumière des découvertes les plus récentes on s’aperçoit, par exemple grâce à la théorie des fascias, de l’interaction qui existe entre les différentes parties du corps, même si elles sont parfois extrêmement éloignées les unes des autres. Certaines de ces théories ont permis de réhabiliter des techniques ancestrales en provenance de lointains pays, jusque-là incomprises dans leur profondeur et très souvent peu respectées par la science médicale occidentale. D’autres découvertes, rapportées notamment par M.-A. Selosse dans son livre Jamais seul11, ont mis l’accent sur l’aspect symbiotique de l’individu, sur l’interaction qui existe entre les bactéries et le corps : l’être humain n’est plus considéré de façon séparée, la biologie moderne entrevoit de façon flagrante son caractère de symbionte. Une fois de plus, de nouveau devrais-je dire, on est obligé de considérer l’individu dans son ensemble.

Cependant, malgré une époque où les découvertes technologico-scientifiques ont considérablement augmenté la connaissance sur l’être humain, du point de vue du Seitai peu de choses ont changé, il reste le même qu’il y a soixante ou soixante-dix ans ; les causes qui le perturbent, qui perturbent son Kokoro sont différentes mais l’être humain lui est resté le même. On peut constater aussi malheureusement que nombre de corps et d’esprits sont plus fragiles aujourd’hui où les idéologies sur la santé ont créé des individus profondément dépendants de spécialistes en tout genre, générant un certain type d’aliénation parfois difficile à comprendre ou à analyser pour celui qui n’a pas une vue d’ensemble de la société. Le gouffre vers le fond duquel nous nous dirigeons réclame une reprise en main de chacun au niveau individuel et c’est peut-être là que l’orientation Seitai peut nous éclairer : en fournissant à l’individu un outil unique pour retrouver son autonomie, se réapproprier sa vie et la vivre pleinement. C’est pourquoi la pratique de Katsugen Undo et le Yuki sont les deux activités proposées par l’École Itsuo Tsuda car elles sont l’Alpha et l’Oméga de la pratique du Seitai.

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Un article de Régis Soavi paru dans la revue Yashima #7 de mars 2020.

Notes :

  1. Tsuda Itsuo, Le Non-faire, Chap. VII, 1973, Le Courrier du Livre, pp. 68-9
  2. Katsugen Undo 活元運動: Mouvement régénérateur (traduction française par Tsuda Itsuo).
  3. Seitai Kyōkai 整体協会.
  4. Il s’agit plus précisément d’un exercice du système moteur extra-pyramidal.
  5. Noguchi Haruchika, Colds and their benefits [Le rhume et ses bienfaits], Zensei Publishing Company, 1986. (Recueil de conférences données dans les années 1960, transcrites, éditées & traduites).
  6. Yuki 愉氣 : acte de concentrer l’attention qui active la force vitale de l’individu.
  7. Noguchi Haruchika, Order, Spontaneity and the Body [De l’ordre et de la spontanéité du corps], Zensei Publishing Company, 1984. (1re éd. en japonais : 1976.)
  8. Kokoro 心 : cœur et esprit, faculté de raisonnement, de compréhension et volonté de l’humain non en tant que l’opposé de son aspect corporel, mais comme ce qui l’anime.
  9. Taiheki 体癖 : habitudes corporelles.
  10. Tsuda Itsuo, La Science du particulier, chap. XIX, 1976, Le Courrier du Livre, p. 143.
  11. Marc-André Selosse, Jamais seul, juin 2017, Actes Sud (Arles).

Aïkido un art qui émancipe. Un art qui s’émancipe

Par Régis Soavi

Dès septembre 2023 dans les dojos de l’École Itsuo Tsuda, à Paris, à Toulouse comme à Milan, en plus des séances quotidiennes, une séance d’Aïkido hebdomadaire sera exclusivement réservée aux femmes.

Une séance pour des femmes, gérée par des femmes, conduite par des femmes

Peut-être est-il important de préciser de prime abord qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle version de l’Aïkido, ni même d’un Aïkido plus doux, et évidemment surtout pas d’un Aïkido « au féminin » mais d’une « non mixité choisie », conçue comme une démarche « d’empowerment ». Fondamentalement, elle ne s’adresse pas aux pratiquantes qui connaissent déjà notre École et qui viennent déjà aux autres séances, bien qu’elles y soient les bienvenues pour être des Sempai ou pour permettre de faire découvrir la pratique aux nouvelles personnes qui vont venir. L’objectif est de permettre aux nouvelles participantes de pratiquer l’Aïkido dans le respect de leur différence, et d’avoir ainsi une autre vision que celles diffusées à travers les divers médias trop souvent à la recherche du sensationnel, de l’exagération, voire du vulgaire. Nous avons tous entendu des propos d’une compagne ou d’une amie qui, après leur avoir parlé de l’Aïkido, nous ont dit « non, non ce n’est pas pour moi c’est trop violent » ou encore « c’est un truc de mec ». Il est aujourd’hui nécessaire de présenter l’Aïkido comme une possibilité réaliste de permettre aux femmes de retrouver « une confiance en elles » souvent altérée par l’ambiance dominante dans les arts martiaux, et de s’affirmer non comme une communauté séparée, mais plutôt comme un groupe qui s’émancipe, qui sort d’un certain type de rapports sociaux afin de tenter de trouver, retrouver ou continuer le chemin, « la voie », qui est sans cesse à redécouvrir, vers une humanité plus simple, plus paisible et, par là-même, plus réelle. Proposer, pour un art martial déjà reconnu de manière spécifique comme l’Aïkido, une séance séparée pour les femmes, n’a rien de révolutionnaire ni de nouveau pour nous car les femmes dans l’École Itsuo Tsuda ont toujours été nombreuses et très souvent même majoritaires. Mais, de là à créer une séance supplémentaire de ce type, il y a le danger qu’elle soit le sujet d’une telle incompréhension pour une grande partie des pratiquants comme des pratiquantes, toutes écoles confondues, qu’il existe un risque que cette innovation soit considérée comme gênante, perturbante, inutile, et donc contre-productive. Cette incompréhension ne sera pas une exclusivité de ceux ou celles qui sont concernés par notre art je le crains, car j’entends déjà bon nombre de critiques tant sur la forme que sur le fond qui pourraient avoir leurs raisons d’être si le monde d’aujourd’hui était vraiment celui qu’il prétend être et non ce qu’il est réellement. Cette démarche est à mon avis devenue une nécessité plus aiguë encore au vingt-et-unième siècle que lors des siècles précédents du simple fait de la modernisation idéologique des esprits qui voudrait faire croire à une nouvelle normalité plus égale alors qu’elle n’est, en fait, que la réification du vieux monde.
Barbara Glowczewski lorsqu’elle écrit sur les aborigènes d’Australie nous donne les raisons de ce besoin « d’entre soi » qui, à mon avis, a toujours existé même si il a été entravé ou travesti pour pouvoir persister malgré la désapprobation sociétale : « Si cette revendication d’un « entre soi » existe c’est parce qu’il y eut historiquement une désappropriation, une spoliation de ce qui leur appartenait ou plutôt de ce qui signait leur appartenance tant aux savoirs qu’aux terres qu’ils et elles ont aménagées au cours des siècles, voire des millénaires. » (Barbara Glowczewski, Réveiller les esprits de la Terre, éd. Dehors).

Tout est dit.

aikido émancipe

Pourquoi ai-je suscité et donné résolument mon soutien à ce projet ?

Peut-être parce que, pratiquant les arts martiaux depuis 60 ans et notamment l’Aïkido depuis 50 ans, j’ai toujours été intéressé par le côté Yin qui a une telle importance dans notre art en tant que composante intrinsèque de la totalité et qui est si souvent dévalorisé, tout comme le côté Ura a souvent été déprécié au profit de l’Omoté apparemment tellement plus brillant et donc considéré à tort comme plus fort, plus « valable » dans une échelle de valeurs faussée depuis des siècles.
Peut-être que ces aspects représentent ce qui me manquait ou plutôt ce qui avait du mal à se développer naturellement en moi au sein de cette société si Yang et que l’enseignement de mon maître Tsuda Itsuo me poussait à chercher, à redécouvrir au fond de moi. Très certainement c’est aussi ce que j’imaginais devoir réprimer ou tout au moins modérer pour survivre et tenter de vivre comme je pensais le désirer, comme la société le suggérait. C’est aussi grâce à ma vie familiale personnelle, à tout ce qu’elle a comporté de richesse et surtout de radicalité vis-à-vis du monde social, que j’ai pu trouver le chemin vers cet univers trop souvent méconnu par la moitié de l’humanité, qu’est le monde du féminin, un monde ni totalement Yin comme certains pourraient nous le faire croire au premier abord, ni en manque de Yang bien au contraire.

L’Aïkido de Tsuda senseï, quant à lui, m’a permis d’appréhender une autre dimension qui allait bien au delà de ce que j’avais pu percevoir dans une première approche des arts martiaux. Il écrit d’ailleurs à ce propos, et cela déjà en 1982, cette phrase qui semble prémonitoire : « L’Aïkido, conçu comme mouvement sacralisé par Maître Ueshiba est en train de disparaître pour faire place à l’Aïkido athlétique, sport de combat, plus conforme aux exigences des civilisés » (Tsuda Itsuo, La Voie des dieux, éd. Le Courrier du Livre). Il avait cette façon de toucher, souvent simplement à l’aide de quelques mots, nos points sensibles, d’ouvrir des portes dans notre esprit afin de nous (ses élèves) faire réfléchir sur le concret, sur la vie quotidienne.

femmes aikido émancipe

Un art qui émancipe

Sortir des sentiers battus et rebattus, labourés par le soc des conventions et les chariots lourdement lestés par des idées toutes faites est un travail certes difficile mais plus que nécessaire.
L’époque est maintenant venue de sortir du rang, de profiter d’un état de conscience qui a pu émerger en Occident grâce au mouvement féministe reprenant en cela les revendications des générations précédentes avant que de nouveaux idéologues au service du pouvoir, ou plutôt des pouvoirs, n’embrouillent tout ce qu’il y a de vrai dans cette émergence au moyen d’un discours, aux aspects soi-disant novateurs, recyclant les vieilles ritournelles usées, les mélangeant si besoin avec les idées en vogue, au mieux en pensant bien faire, au pire en se comportant en laquais des idéologies dominantes.
Si l’Aïkido est un art qui émancipe l’individu, et c’est sa principale raison d’être dans notre École, il est donc nécessaire voire impératif d’ouvrir les yeux sur ce monde qui nous entoure. Cet affranchissement doit être néanmoins sans limite. Même s’il est parfois douloureux de regarder les choses en face, il est toujours très sain de le faire.
Constater la déshérence de notre art et par conséquent le peu d’intérêt qu’il semble susciter tant parmi les adolescents que parmi les jeunes adultes et, de façon éminemment notoire pour la moitié de l’humanité (le monde féminin), est devenu une évidence pour un grand nombre d’enseignants(es) d’art martiaux. La réponse le plus souvent mise en avant dans l’objectif de recruter de nouveaux pratiquants/es est de proposer des démonstrations d’efficacité et des essais comparatifs entres les différentes tendances, écoles, ou les différents arts, quand ce n’est pas de mélanger des techniques issues du monde entier afin de créer un melting-pot attractif pour le plus grand nombre pense-t-on ! Et si le problème n’était pas là, pas du tout là où on est vainement en train creuser et de s’acharner à découvrir une solution ?

Une personne émancipée est une personne autonome, indépendante, libre : notre recherche est dans cette direction. En créant des espaces de liberté, des lieux différents de par leur nature profonde, on peut permettre que des conditions qui favorisent l’épanouissement de l’être se mettent en place de façon réellement autonome. Les dojos sont des lieux d’une telle nature. Mais qui le sait ?! La crainte de retrouver les mêmes conditions que dans tout ce qui les entoure et les oppresse « en toute discrétion » ne suscite pas les femmes à entrer dans un de nos dojos pour voir ce qui s’y passe réellement, désabusées qu’elles sont par les tentatives infructueuses déjà subies ou par la fausseté des discours souvent lénifiants bien que si sociétaux. Il me semble que nous devons créer des situations à l’image de l’affirmative action aux États-Unis, traduite à mon avis à tort par « discrimination positive », qui fut rendue possible par l’initiative de J. F. Kennedy au tout début des années soixante. Une nouvelle situation, un positionnement des dojos, permettant aux femmes qui, bien qu’attirées par les arts martiaux, n’auraient aucune envie de se confronter une fois de plus au sexisme (même s’il est involontaire et gentil). Permettre de tenter, parce qu’elles ont un rapport au corps qui est le leur, différent de celui des hommes, ce qui, pour une fois, ne leur sera ni reproché ni accepté de manière condescendante, de trouver du plaisir comme de l’efficacité grâce au développement corporel dans les mouvements, de la stabilité et de l’équilibre dans l’harmonisation de la respiration sans ambiguïté ni complaisance. La compétition étant absente, elles peuvent ainsi découvrir toutes les capacités de leur « être », de la totalité de leur corps comme de leur esprit dans un milieu sécurisé par l’aspect non mixte mis en place. Le côté martial qui lui non plus n’est pas oublié permettra de retrouver des capacités et une assurance face à l’adversité existant dans un monde dominé par le pouvoir du masculin.

takako kunigoshi
Kunigoshi Takako (国越孝子)

Un art qui s’émancipe

Depuis Louise Michel et ses consœurs pendant la Commune de Paris, et même avant elles, depuis Olympe de Gouge à l’aube de la révolution française, les femmes revendiquent la Liberté, l’Égalité et la Fraternité (ou la Sororité) pour toutes et tous sans jamais les trouver à l’exception de quelques rares moments historiques, et là encore plus que relativement.
Et si l’Aïkido était ce levier agissant pour changer notre société, cet instrument qui en s’émancipant des habitudes, des idées toutes faites, des accoutrements qui lui on été ajoutés, redevenait ou tout au moins se rapprochait à nouveau des idéaux de son fondateur Ueshiba Morihei, lui qui considérait le monde comme une grande famille ?
O senseï insistait sur l’importance de l’équilibre entre le Yin et le Yang, sur leur alternance au sein de l’Unité. Tsuda senseï nous parlait sans cesse de la respiration Ka Mi, alternance elle aussi de l’inspire et de l’expire au sein de la Vie. Dans les deux exemples tous deux parlaient en fait du Tao, de l’Un. Pour revenir à cette recherche de l’unité au contraire de la séparation, il est parfois nécessaire de prendre du recul, c’est ce que ferait tout bon sociologue, pour analyser ce qui a amené l’Aïkido dans cette impasse où il se trouve aujourd’hui, alors qu’il était considéré comme un des premiers arts martiaux dans les années soixante et soixante-dix, tant du point de vue philosophique que par ses aspects corporels accessibles à toutes et à tous indépendamment de l’âge ou de la forme physique.
Tsuda senseï, comme tous les élèves de O senseï, avait sa manière propre, et en un sens elle était très particulière, de nous communiquer ce qu’il avait vu et compris dans l’enseignement de son maître. Sa recherche était dirigée depuis le début vers le Non-Faire. N’étant pas un homme jeune, il avait quarante-cinq ans lorsqu’il commença à pratiquer l’Aïkido avec maître Ueshiba, il y découvrit quelque chose que les jeunes Uchi-Dechi étaient dans l’incapacité de voir ou de comprendre, comme l’explique si bien Tamura senseï. En fait, Tsuda senseï n’enseignait pas, il nous transmettait ce qu’il avait découvert avec les maîtres qu’il avait connus, entre autres, avec Ueshiba senseï, Noguchi senseï ou Marcel Granet et Marcel Mauss. Cette transmission m’a marqué au plus haut point et elle a été le fil conducteur de mon enseignement pendant toutes ces années. Elle m’a permis de m’adresser aux femmes et aux hommes sans m’occuper de la distinction de genre, d’âge, ou de niveau, de capacité du corps comme de difficultés voire de handicap. Pour moi cela a aussi été l’occasion d’améliorer mon enseignement et d’insister sur certains aspects afin d’aller vers la liberté et l’autonomie des individus.

L’Aïkido est un dépassement des conflits : ai-nuke, il est une occasion de comprendre comment gérer les problèmes de société. Tsuda senseï écrit « L’Aïkido de Maître Ueshiba, d’après ce que j’ai senti, a été entièrement rempli de cet esprit de ai‑nuke, qu’il appelait de « non‑résistance ». Après sa mort, cet esprit a disparu, la technique seulement en est restée. Aïkido, à l’origine, voulait dire la voie de coordination du ki. Entendu en ce sens, ce n’est pas un art de combat. Lorsque la coordination est établie, l’adversaire cesse d’être adversaire. » (Tsuda Itsuo, Face à la science, éd. Le Courrier du Livre.) C’est à chacun d’entre nous de prendre en main cet instrument, car c’est entre nos mains qu’il peut acquérir une réelle efficacité non par des discours mais en servant d’exemple des possibilités à notre portée. En ouvrant le corps, on ouvre les yeux sur les réalités. C’est maintenant ou jamais pour nous enseignants de permettre que notre art, puisque sensé être plus lucide, soit l’art du dépassement des arts anciens, puisant dans ses origines qui ne sont pas niées mais comprises comme étant la nécessité, certes archaïque, d’une époque aujourd’hui révolue. En créant les conditions nécessaires pour permettre que les femmes se réapproprient, au moins dans notre École, ce qui leur échappait et leur manquait depuis tant de siècles, il s’agit de mettre en place un contexte, un environnement, une ambiance indispensable, un cadre essentiel, pour que ce travail de reconquête puisse s’accomplir. Ces séances dédiées ne sont en quelque sorte qu’une proposition pour susciter une situation de rééquilibrage qui devra s’étendre à tout les domaines, dans les arts martiaux comme au dehors dans la société, et principalement dans chaque aspect de la vie quotidienne. Kunigoshi Takako senseï, une des rares élèves féminine du Kobukan Dojo, rapportait ces paroles de O senseï : « Que ce soit la cérémonie du thé ou l’arrangement floral, il existe des points communs avec l’Aïkido car le ciel et la terre sont faits de mouvement et de calme, de lumière et d’ombre. Si tout était continuellement en mouvement il y aurait un complet chaos. » (Kunigoshi Kunigoshi, Les Maîtres de l’Aïkido – période d’avant guerre, éd. budoconcepts).

Régis Soavi

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« Aïkido un art qui émancipe. Un art qui s’émancipe » un article de Régis Soavi, publié dans Self et Dragon Spécial Aikido n°15 en octobre 2023.

Sans repères fixes, une École sans grade

Par Manon Soavi

Tsuda Itsuo senseï disait « il n’y a pas de ceinture noire de vide mental » soulignant ainsi que l’essentiel n’est pas mesurable ni comparable. Suivant cette direction, Régis Soavi senseï a fait ce choix radical dès les années 80 d’une École sans grade. Un choix qui dénote dans le fonctionnement de notre société basé sur la compétition.

Un horizon infini

Avertissement : cet article ne vise absolument pas à prétendre que ce choix serait le meilleur, à dénigrer les grades ou autre. Il se trouve simplement que le riaï de notre École (la cohérence de ses principes) passe par ce chemin. Cet article raconte un autre possible sans esprit d’évaluation entre les systèmes mais plutôt dans un esprit de découverte d’une autre culture.
Ce choix de ne pas avoir de grade, d’aucune sorte, est une chose qui parfois surprend, ou déçoit. En effet certaines personnes ressentent le besoin de mesurer leur parcours, d’avoir des jalons, ce qui est compréhensible au vu du contexte dans lequel nous vivons. Mais cette particularité est aussi une orientation qui libère, qui soulage beaucoup de personnes ! Ici au moins, dans les dojos de notre École, il n’y a ni mesure, ni comparaison, ni hiérarchie.
Dans un monde où tout se quantifie : les vitamines qu’on avale, notre productivité, nos heures de sommeil, en passant par la vitesse de l’extinction de notre planète, tout se mesure et se calcule. Un lieu sans grade c’est un peu comme passer de l’horizon d’une ville, fait de repères, de quartiers, d’immeubles, à l’horizon de l’océan. C’est libérateur et légèrement grisant.

sans grade pliage du hakama
Laisser le temps et l’espace pour d’autres possibles.

Sans repères fixes

Tsuda senseï écrivait qu’avec les enfants nous sommes « sans repères fixes » c’est-à-dire qu’on ne peut pas se référer à des données extérieures, objectives : à tel âge ceci, tant de centimètres, telle capacité, tel besoin. Pourtant c’est ce que suggèrent la plupart des approches en puériculture ! C’est l’esprit de systématisation. Pour Tsuda senseï il s’agissait d’aiguiser sa capacité d’attention, de réveiller son intuition et de sentir à travers la fusion de sensibilité les besoins du bébé. Un dialogue sensible, unique puisque différent pour chacun et à chaque instant, avec une vérification de nos intuitions à travers les réactions du bébé. La nature de la relation se déplace alors de la recherche de performance (élever un bébé ou passer un grade) vers la qualité de la relation, de l’instant présent toujours fluctuant. Une qualité qu’on ne peut pas évaluer de façon extérieure puisqu’il faut toujours la renouveler.
De même, une École sans grade ne donne pas de repères fixes objectifs, telle technique, vitesse, précision ou autre. Puisque nous partons de l’individu et que chacun est différent, il ne peut être comparé à un autre. Dans notre style d’Aïkido, chacun développe, à travers une forme technique commune, sa spécificité qui, non seulement lui correspond, mais épouse aussi les cycles de la vie, les âges et les états de chacun.
C’est dans la relation à l’autre que chacun peut mesurer le chemin parcouru, à la fois par sa propre observation mais aussi par les retours de ses partenaires et de son senseï. Ou en allant voir d’autres enseignants lors de stages occasionnels. Car sans juge extérieur il n’y a ni sanction ni, surtout, récompense ! Il ne s’agit bien sûr pas de s’imaginer génial et tout puissant ! Dans ce cas nos partenaires et notre senseï se chargeront de nous faire redescendre sur terre, il s’agit de retrouver le goût de faire les choses pour elles-mêmes. Retrouver aussi le temps, un temps qui n’est pas linéaire, car notre « progression » n’est pas une ligne droite avec l’arrivée à la fin. Il s’agit plutôt d’une évolution circulaire : « la pensée orientale ne procède pas par démonstration, elle n’est pas orientée vers un sens final et définitif, mais chemine par cercles d’expérimentations successives afin que la compréhension jaillisse d’un retour au centre même de la question » (Gu Meisheng, la voie du souffle, Les Éditions du Relié)
Il est évidemment possible de combiner un système de grade et l’idée d’un chemin sans fin, les grands adeptes l’ont toujours fait, simplement dans notre École nous avons décidé de poser ce paradigme dès le départ.

sans grade hakama
un acte simple, toujours renouvelé.

Le moment juste

Une fois ce modèle écarté nous avons une situation où l’on débute sans hakama et nous rencontrons alors la possibilité de découvrir le moment juste pour mettre ce fameux hakama. Dans la philosophie du Non-faire il s’agit de redécouvrir l’action juste, celle qui n’est ni calculée ni déterminée par notre « petite intelligence », le volontaire calculateur qui se crispe sur de petits buts, mais par la « grande intelligence » qui s’exprime si on l’écoute réellement.
Certaines personnes mettent le hakama au bout d’un an de pratique et d’autres au bout de dix ans, en fait cela n’a aucune importance sinon pour elles-mêmes et leur capacité à sentir le moment juste. Mais nombreux sont ceux pour qui saisir ce moment présente une grande difficulté. Beaucoup manquent cette occasion de retrouver le sens du moment juste à travers le port du hakama. Que ce soit par légèreté excessive, par peur, par anxiété, par prétention, par incompréhension, ou pour mille autres raisons. Nous sommes face à nous-mêmes.
C’est aussi une occasion de découvrir la différence entre le choix et la décision ! Tsuda senseï accordait une importance immense à la décision comme il l’a écrit : « Une décision peut être prise très rapidement selon les circonstances, mais elle peut aussi mettre bien longtemps avant de mûrir.
La plupart du temps, on confond la décision avec l’option.
Mais ce sont deux choses complètement différentes.
L’option implique la comparaison de plusieurs possibilités et le choix qu’on en fait. C’est un acte de l’intelligence. […] Il n’en va pas de même avec la décision qui détermine notre orientation dans la vie. Cette décision‐là n’est pas un acte de l’intelligence, c’est un acte de l’instinct.(…)
La vraie décision est celle qui correspond à la tension intérieure qui monte au maximum. Sans la tension intérieure, il n’y a pas de décision. Plus la décision exige de courage, de sacrifice de l’amour‐propre et des avantages matériels, plus elle gagne en poids. » (Itsuo Tsuda, La voie des dieux, Le Courrier du Livre.)
En offrant aux pratiquants la situation propice à sentir le moment juste et à prendre une vraie décision nous utilisons l’outil du hakama pour cheminer dans cette voie d’autonomie : décider par soi-même. Cela peut paraître anecdotique, pourtant pour beaucoup ça n’est pas facile et le moment juste sera manqué.
Accompagner ce chemin pour chaque personne est également riche d’enseignements pour les plus anciens qui doivent être attentifs à agir dans le Non-faire : laisser mûrir parfois, augmenter la pression intérieure souvent, acquiescer rarement ! Pourtant aucune conduite ne peut être déterminée d’avance, c’est là aussi « sans repères fixes », mais quand l’action est juste elle est une évidence. Pour que cet acte surgisse il faut se vider la tête et ne pas avoir d’idées préconçues. Cet accompagnement ne peut se faire que si, et uniquement si, la personne qui envisage de porter le hakama a « soif » de cette transmission. C’est sa disponibilité, son positionnement qui le permet ou non.

Donner, recevoir, rendre

Le parcours des pratiquants commence déjà, avant de mettre soi-même le hakama, avec le fait de plier celui d’un plus ancien. Là encore, l’absence de grade est un peu déboussolante les premiers temps. Notre optique est toujours que l’acte prenne un sens en lui-même, pas par respect pour la tradition. Pour autant nous ne nous considérons pas tous avec un égalitarisme forcé. Beaucoup de choses entrent en considération : l’âge, les années de pratique, mais aussi l’aptitude ou l’attitude intérieure. Parfois une personne aura une aptitude, une affinité avec une arme, ou un certain type de technique, ou pourra simplement, à travers une respiration plus profonde, aider quelqu’un de pourtant plus ancien qu’elle. Finalement cela dépend de beaucoup de facteurs.
Alors pourquoi plier le hakama ? Pour remercier ? Oui et non. Le fait de plier le hakama n’est pas simplement un retour direct de type « remerciement » pour quelque chose. Parfois cela peut l’être bien sûr, mais on peut y découvrir beaucoup plus, comme une qualité de relation. Cette relation peut être rapprochée de ce que les anthropologues ont appelé « économie du don ». Mis en lumière par M. Mauss et B. Malinowski au début du 20e siècle, on peut souligner que ce système repose sur la triple nécessité : de donner, de recevoir et de rendre. À la différence de l’économie de marché (dont le troc fait partie) l’économie du don n’attend pas de réciprocité. Elle implique qu’une personne A offre une richesse à une personne B, sans que cette personne B ait à donner une contrepartie ou se sente en dette vis-à-vis de A. Par contre c’est un acte qui existe dans un contexte (famille, culture, société) ; dans notre cas il s’agit du dojo et de la pratique. L’économie du don implique donc de donner, de recevoir et de rendre dans le contexte mais pas nécessairement à la même personne, ni la même valeur, ni au même moment. Ce qui importe c’est que continue la circulation de la richesse, qu’il n’y ait pas stagnation ou accumulation. Dans notre cas la richesse est un enseignement ou une attitude, un moment de pratique etc. La personne qui l’a reçue va continuer à faire circuler en donnant elle-même à d’autres. Elle peut également plier le hakama, mais si on comprend le sens de l’économie du don on comprend que plier le hakama n’est pas une façon de rembourser ce que l’autre nous a donné. On n’est pas quitte, car plier le hakama ce n’est pas rendre mais donner à son tour. Plier le hakama implique aussi que l’ancien reçoive ! Pour celui à qui on plie le hakama c’est aussi un don qui « l’oblige » en retour à continuer à rendre et ainsi de suite. C’est pour cela que ça ne doit pas être systématique, sinon on perd le sens de l’acte, le sens de donner, recevoir et rendre.
Cela ne peut pas s’imposer sinon on retombe dans le système binaire hiérarchique, c’est pourquoi nous laissons chacun libre de faire son chemin, de comprendre à plus ou moins longue échéance car « la vrai morale surgit de l’intérieur » comme disait Tsuda senseï, rejoignant l’anarchiste Kropotkine sur cette sagesse interne des êtres vivants. Mais comme depuis l’enfance on apprend aux enfants à respecter les personnes en fonction de la hiérarchie et de l’autorité qu’elles exercent, on perd complètement le sens du respect simple et naturel. Ce respect qui émerge quand on est respecté. Nous laissons travailler le temps et la pratique pour que l’obligation, imposée par nos habitudes et notre éducation, tombe, et qu’enfin surgisse le respect.

sans grade hakama
Deux pratiquants : Donner, recevoir, rendre

D’autres possibles

Récemment la chercheuse Heide Göttner-Abendroth a théorisé dans ses travaux sur les sociétés matriarcales que ce sont des sociétés d’économie du don (précision utile : les sociétés matriarcales ne sont pas l’inverse du patriarcat, ce sont des sociétés égalitaires, matrilinéaires, où les femmes et particulièrement les mères sont au centre du clan, dans une position acratique c’est-à-dire sans pouvoir). Göttner-Abendroth explique même que « les principes économiques des sociétés matriarcales sont indissolublement liés aux principes spirituels. […] Le modèle à suivre pour l’économie est la Terre Mère elle-même et, à l’image de la terre, partager et offrir de l’abondance sont ses valeurs suprêmes. » (Heide Göttner-Abendroth, Les sociétés matriarcales ; recherches sur les cultures autochtones à travers le monde, Éditions Des femmes, p 534). La maternité étant, de façon évidente le don de la vie sans attente de retour, ces sociétés considèrent comme valeur cardinale la maternité, non le fait d’avoir des enfants biologiques ou pas mais la capacité à donner et l’état d’esprit que cela implique. Dans ces sociétés on peut parler même de maternité sociale qu’hommes et femmes pratiquent, indépendamment du fait d’avoir des enfants biologiques ou pas. Il s’agit donc d’une attitude à la vie, d’un positionnement de respect, de soin, évidemment mis en lien direct avec le don de vie de la planète, la Terre. Aujourd’hui la société commence à peine à prendre conscience de la globalité du vivant et des liens inextricables entre humains et autres formes de vie. Mais si la science a progressé, la mentalité de la société, elle, évolue bien lentement et nos valeurs restent la prédation et la compétition pour des ressources considérées comme inertes, en bref le capitalisme patriarcal.
Quels rapports entre notre petite École d’Aïkido et Katsugen undo et ces grands problèmes du monde ? Quel rapport entre un hakama et une société pratiquant l’économie du don ? Je dirai qu’à notre échelle nous participons à faire vivre des espaces-temps où d’autres valeurs ont cours. Sans partir à l’autre bout du monde on peut faire volontairement ce pas de côté hors de la comparaison, et se concentrer sur l’expérience concrète du ki en retrouvant ainsi la sensation de la vie en toute chose qui guidait nos ancêtres. Sentir, cela commence par savoir se ressentir soi-même ! Indépendamment des projections, des jugements et des idées que l’on a sur soi-même. Le hakama, le plier et le mettre, peut, si l’on est capable de s’en saisir, être une occasion d’expérimenter par soi-même un autre paradigme.

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« Sans repères fixes, une École sans grade » un article de Manon Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°14 en juillet2023.
 

Le bambou plie mais ne rompt pas

Ce vieil adage chinois est à la source de beaucoup d’arts martiaux, chinois comme japonais, mais nous éprouvons souvent de grandes difficultés à le vivre au quotidien. Notre société nous amène à être soit dominant, soit dominé, soit fort, soit faible, soit nous nous battons, soit nous abandonnons. Garder le cap sans être rigide, plier sans subir, voici ce que les membres du dojo Scuola della Respirazione à Milan ont du affronter durant trois ans. Depuis qu’ils font tout pour acheter les locaux du dojo en vente depuis 2020. Une vente qui menaçait l’existence même du dojo. Mais comme disait Itsuo Tsuda Senseï « un échec vaut parfois mieux qu’une réussite » et comme dans les contes anciens c’est au moment où tout est perdu qu’on se découvre soi-même.

Récit d’un «échec» par Eloïse Soavi

3 ans ! 1 095 jours, 26 298 heures, 1 576 800 minutes. Tout notre être tendu vers un unique but. Acheter le local situé via Fioravanti 30. En cela nous avons échoué. Mais nous avons gagné autre chose, quelque chose de bien plus précieux. Si les débuts ont été difficiles et que de nombreuses disputes éclataient pour un oui ou pour un non, les embûches quotidiennes sur notre chemin ont fini par effacer ces différences. Comme la rivière polit les galets en les entrechoquant chaque jour, cette lutte quotidienne ponctuée de revers de fortune a fini par nous lisser. Le 30 octobre 2023 a été signé l’achat du local situé via Conte Verde 4 à Milan. Les travaux ont commencé et une goutte de sueur après l’autre il est temps de conquérir notre nouvel espace, d’ériger notre nouveau dojo.

Cliquez sur les flèches pour faire défiler.

L’extérieur et le local dans son état d’origine

Les premiers coups de marteaux

Création des vestiaires, mezzanine et escalier

Plomberie, électricité et carrelage

Le futur Atelier de peinture expression

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Être humble, certes, mais fier de soi

par Régis Soavi

Il semble qu’aujourd’hui le sens du mot “fierté” se soit alourdi de manière trompeuse, la fierté est presque devenue un défaut majeur dans certaines classes de la société. On utilise à tort le mot “fier”pour définir « quelqu’un qui se croit supérieur aux autres et le manifeste par son comportement », alors qu’il s’agit souvent à mon avis, tout simplement d’un inconscient prétentieux.

L’estime de soi

On confond trop souvent l’estime de soi-même qui est éminemment respectable avec la vanité qui est une forme d’auto-satisfaction qui ne peut que nous nuire. Par contre on dira de quelqu’un « qui a soi-disant conscience de ses limites, de ses faiblesses, et qui le manifeste par une attitude volontairement modeste et effacée » qu’il est humble, même si cette humilité est factice et ne sert qu’à tromper son monde. Le monde politique regorge depuis toujours de ce type d’usurpation pour ce qui est de l’utilisation des termes “être humble” ou “être fier”. L’humilité implique un rapport sociétal, elle est nécessaire face aux autres pour maintenir un équilibre externe autant qu’interne, mais elle ne doit pas nuire à notre état de conscience et à la force qui nous guide dans notre vie.

L’amour-propre

Cela commence dès la naissance dans sa forme naturelle qu’on appelle l’égocentrisme et dont il ne faut pas avoir peur malgré les recommandations de certaines écoles de pédiatrie ou de pédagogie, car il est indispensable à la survie du petit enfant. Très vite l’enfant a conscience d’être et il est fier d’être ce qu’il est, de ce qu’il peut faire ou dire. Il participe au monde non comme une créature dépendante mais déjà comme créateur de ce qui l’entoure, pour lui le monde « lui appartient et il veut en jouir ». La force de vie qui peine à être contenue dans ce petit corps le pousse à exercer ses capacités dans toutes les opportunités qu’il trouvera à sa portée, et même au-delà. S’il n’est pas cassé par son éducation, il gardera le sens de ce qu’on appelle l’amour-propre, ce qui est à mon humble avis la fierté. L’amour- propre nous pousse à dépasser nos capacités, à chercher plus loin plus profond, à découvrir, afin d’être fier de soi, ce qui nous remplit d’une satisfaction et en même temps stimule le désir de dépassement propre à tout être vivant.

Être fier de ses talents est le contraire de la prétention et avoir conscience de ce qu’on est capable de faire n’est pas la vanité. J’ai trop souvent vu et reçu des personnes au dojo qui n’étaient plus conscientes de leurs capacités réelles et alors s’en inventaient de fictives afin de survivre dans un monde où seuls les plus forts semblent avoir le dessus. Cassées, elles attendent les ordres ou au minimum les exemples pour pouvoir imiter et devenir ce qu’elles ne seront jamais en réalité, mais afin de le prétendre devant de plus faibles qu’elles.

Un humble dojo

C’est dans un de ces vieux quartiers de Paris qui a gardé son ambiance à la fois calme et populaire que, parisien à l’ancienne manière, j’ai la chance d’enseigner chaque matin.
Niché au premier étage d’un bâtiment qui fut industriel, le dojo Tenshin se situe dans le vingtième arrondissement de Paris. On y accède après avoir franchi une porte qui donne côté rue sur une petite impasse et de l’autre côté sur un jardinet qu’il faut traverser avant de monter l’escalier. Pas d’enseigne lumineuse tape-à-l’œil, pas de grandes photos vantant les mérites de l’endroit et proposant remise en forme et/ou culture physique et martiale. Collé à l’ancienne petite ceinture de Paris, tout près d’un de ces ponts ferroviaires qui n’existent presque plus, il a le charme des endroits cachés que l’on aime découvrir à l’occasion d’une balade en ville un jour de grève ou de vacances quand la ville est désertée. Quand on pénètre dans le dojo tout change ; bien que les fenêtres du coin café donnent sur le jardin, bien que dès qu’on les ouvre les chants d’oiseaux résonnent, l’espace des tatamis se présente comme un cocon de plus de 200 mètres carrés, éclairé tout autant par le ciel que par des éventails lumineux disposés au plafond.

Fruit du travail des pratiquants qui en ont assuré la réhabilitation comme l’entretien journalier, le dojo a fière allure à nos yeux. Dans ce lieu de travail du corps et sur le corps, dans la douceur et la concentration comme dans la résistance et la ténacité, chaque personne qui participe aux séances d’Aïkido ou de Katsugen Undo1 se sent fière d’être là, sans prétention aucune, mais avec le plaisir de vivre ce que le monde du quotidien a rendu difficile voire impossible pour certains. Tout est à reconquérir et si le désir est là, le lieu s’y prête. Si le dojo se présente si humblement (c’est son coté Ura) c’est aussi afin de permettre la rencontre avec des personnes simples et courageuses qui sauront découvrir son intérêt (son coté Omote) au-delà des apparences.

humble mais fiere
O senseï Ueshiba : quelle posture superbe !

Humilité et posture

Préserver l’humilité pour permettre de retrouver la fierté d’être ce qu’on est réellement ne manque pas d’intérêt et se présente fréquemment comme une nécessité face aux egos démesurés et de fabrication récente, souvent dus à l’éducation des enfants d’une partie favorisée de la société. On représente habituellement les personnes humbles courbées, pliées en deux, tête baissée ce qui n’est en fait qu’un signe de soumission ou de renoncement. La respiration dans ce cas est bloquée ou sifflante et tout le corps aura tendance à aller vers la fourberie s’il n’y est déjà. Humilité et humiliation sont deux choses différentes, on ne devient pas humble à coup d’humiliation, la réaction la plus saine sera la rébellion, on se redressera alors pour montrer ses capacités, et cela même dans l’adversité. Lorsque le corps est droit, le squelette est en équilibre et non plus écrasé par le poids des chairs, ce qui l’entoure le maintient dans cette posture, animé par cette énergie vitale que l’on peine à définir mais que l’on connaît et reconnaît.

Je me souviens encore aujourd’hui de la posture de Tsuda senseï, quittant le dojo après la séance du matin avec son sac pour faire quelques courses avant de rentrer chez lui. Pour qui ne le connaissait pas il ressemblait à un homme ordinaire, un asiatique choisissant des fruits rue Saint-Denis ou achetant un journal, pour qui savait “voir”, il se dégageait de lui une présence, une manière de se mouvoir, différente de tous ceux qui l’entouraient. Le dos droit la tête alignée, on peut dire qu’il avait fière allure, même sans rien connaître à la posture on pouvait sentir sa force intérieure, son “aura”.

Tsuda Itsuo senseï. Le corps se redresse et se distingue au milieu d’une foule.

Un

Tous les maîtres qui avaient été des élèves de Ueshiba Morihei, sous la direction desquels j’ai eu la chance d’apprendre et de travailler, tels que Noro senseï, Nocquet senseï, Tamura senseï, avaient une très haute idée de ce qui leur avait été transmis et se sentaient investis d’une mission qu’ils ne pouvaient trahir. Au même titre que d’autres comme Sugano senseï, Hikitsuchi senseï, Kobayashi senseï, ou encore Shirata senseï que j’ai croisés à l’occasion de stages, tous avaient une grande simplicité, une grande rigueur et ils étaient fiers de transmettre notre art avec l’humilité qui seyait à chacun d’eux, sachant de façon claire être à la fois “fier et humble” en même temps.
Évidemment Tsuda senseï, qui fut mon maître pendant dix ans, faisait partie de cette lignée et il savait très bien nous remettre à notre place quand il le fallait, usant souvent de l’humour ou de la dérision car il avait l’art de nous guider sans nous rabaisser, mais plutôt en valorisant nos qualités propres et ne nous laissant jamais nous en enorgueillir.

Voici un texte de Noguchi Haruchika2 traduit par Tsuda senseï, qui de prime abord et pour qui ne connaît pas l’auteur peut sembler extrêmement prétentieux, mais peut aussi nous donner une petite idée de la vision d’un maître reconnu dans son art comme le plus prestigieux.

« “pensée sur la vie intégrale

Moi, je suis.
Je suis le Centre de l’Univers. En moi réside la Vie.
La Vie n’a ni commencement ni fin.
À travers moi, elle s’étend à l’infini, à travers moi, elle se lie à l’éternité.
Comme la Vie est absolue et infinie, moi aussi, je suis absolu et infini.
Si je me meus, l’Univers se meut. Si l’Univers se meut, moi, je me meus. « Moi » et l’Univers sont Un indivisible, un corps et une pensée.
Je suis libre et sans barrière. Je suis détaché de la vie et de la mort. Ainsi en va-t-il, bien entendu, de la vieillesse et de la maladie. Maintenant je réalise la Vie et demeure dans la quiétude infinie et éternelle.
Ma conduite dans la vie quotidienne reste imperturbable et inaltérable. Cette conviction est incorruptible et éternellement inattaquable.

Oum ! Tout va bien. » 3

Tsuda senseï ajoute dans son livre quelques remarques : « Cette pensée n’a peut-être pas besoin de commentaire pour ceux qui en sentent directement l’impact. Pourtant je me rends compte de l’énorme distance qui sépare cette pensée de la pensée occidentale qui sous-tend la structure mentale des civilisés. […]
[…]
Moi, je suis.
Cette affirmation est simple, profonde et sublime. À la différence de Descartes, Noguchi n’a pas besoin de prouver son affirmation. Il n’est pas en position de recul, il est « dedans » par rapport à son affirmation. Celle-ci peut nous embarrasser par sa simplicité même […] Mais personne n’ose dire : moi, je suis, tout court.
Je suis le Centre de l’Univers.
Du point de vue occidental, ce ne peut être qu’une parole de fou. Noguchi est-il un mégalomane, un fanatique qui se croit Dieu ? […] Pourtant, ce qu’il dit ne relève que d’une constatation très banale : je suis le seul à ressentir la valeur directe de mon expérience. À ce titre, n’importe qui peut reconnaître qu’il est lui-même le Centre de l’Univers. À chacun son Univers.
Univers mental ? Univers subjectif ? Combien y a-t-il d’Univers dans l’Univers ? » 4
Calligraphie de Tsuda Itsuo. Moi, je suis. Je suis le Centre de l’Univers. En moi réside la Vie.

Avoir un port altier

Regardons la posture de O senseï lorsqu’il marche ou lorsqu’il arrose ses fleurs : quelle posture superbe ! De la même façon je reste sans voix quand je regarde comment se déplace Shimada Teruko senseï, experte de la Jikkishin-kage-ryu.

humble mais fiere
Shimada Teruko senseï.

Hommes ou femmes sans distinction montrent de la hauteur dans leur présence face aux autres, autant que de la simplicité et de la modestie dans leur intimité. Il n’y a pas si longtemps la prestance était valorisée, si elle n’était pas mise en valeur pour cacher des défauts, de la faiblesse ou encore la médiocrité voire la fausseté, elle était censée refléter l’intérieur, l’“âme” de la personne. Bon nombre de valeurs sont aujourd’hui comprises comme négatives ou absurdes, on parle d’arrogance, d’orgueil, de stupidité, d’infantilisme, etc., là où ma façon de comprendre le monde voyait audace, courtoisie, intelligence ou panache, comme par exemple dans la tirade des « Non, merci » issue de la pièce d’Edmond Rostand Cyrano de Bergerac.

Les arts martiaux et plus particulièrement l’Aïkido nous ramènent à nous-mêmes, indépendamment de l’éducation que l’on a reçue, c’est la possibilité de se recentrer et tout à la fois de mesurer notre indépendance comme notre dépendance de tout ce qui nous entoure. C’est l’occasion, grâce aux contacts avec les autres, de retrouver nos racines vivantes bien qu’invisibles mais non immatérielles, ou plutôt d’une matérialité non encore reconnue comme mesurable. Par la pratique régulière, le corps se redresse et sans être remarquable, il sera distingué au milieu d’une foule comme un élément chargé et digne d’intérêt.

Régis Soavi

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Article publié dans Self et Dragon Spécial Aikido n° 14 en juillet 2023.

Notes :

  1. Katsugen Undo (en français Mouvement Régénérateur) : pratique permettant la normalisation du corps grâce à l’activation du système moteur extra-pyramidal (système involontaire)
  2. Noguchi Haruchika (1911–1976) fondateur du Seitaï, dont Tsuda I. suivit l’enseignement durant plus de vingt ans
  3. Tsuda Itsuo, Un, chap. I, 1978, Le Courrier du Livre, p. 7
  4. ibid., pp. 8–9
  5. Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac (disponible en ligne), Acte II, Scène VIII, 1898, Librairie Charpentier et Fasquelle

Vivre l’utopie – entretien avec Manon Soavi

Dans cet entretien Manon Soavi nous parle de son livre Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda. Savoir vivre l’utopie.

Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda est disponible chez votre libraire ou bien sur le site des éditions L’Originel.

Manon Soavi aborde dans cet entretien plusieurs aspects présents dans son livre :

  1. Une enfance libre
  2. Les racines du taoïsme et de l’anarchisme
  3. Itsuo Tsuda et l’anarchisme
  4. La philosophie pratique d’Itsuo Tsuda : Aïkido et Katsugen undo
  5. Les outils d’une révolution
  6. Le dojo, lieu d’expérimentation collective
  7. Un outil quotidien : le bain chaud
  8. La science du particulier
  9. Les capacités naturelles des enfants
  10. La société du haut du corps
  11. Le rapport hommes-femmes

Pour être au courant des rencontres et événements autour du livre, rendez-vous sur cette page.

Un entretien réalisé à Paris au dojo Tenshin.

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Rendre l’impossible possible

Entretien avec Régis Soavi

 

Pourquoi avez-vous commencé l’Aïkido ?

J’ai commencé le Judo-jujitsu, comme on l’appelait à ce moment-là, en 1962 et notre professeur nous le présentait comme « la voie de la souplesse », l’utilisation de la force de l’adversaire. J’avais presque douze ans et j’adorais les techniques, le déséquilibre, les chutes qui pouvaient être aussi un dépassement de la technique subie. Notre instructeur nous parlait du hara, de la posture et nous savions que lui-même apprenait l’Aïkido et qu’il avait le grade de « jupe noire », ce qui était pour nous très impressionnant. Les événements de 68 m’ont orienté vers des techniques de combat de rue, de kobudo, et des tactiques différentes. Cependant en 1972 j’ai voulu reprendre le judo, et je me suis inscrit rue de la Montagne-Sainte-Geneviève chez Plée senseï, on pouvait pratiquer le Judo le Karaté ou l’Aïkido pour le prix d’une seule cotisation, c’était idéal pour s’entraîner. Mais le judo avait changé : les catégories de poids, le travail d’un spécial afin de gagner un combat, j’étais très déçu. Un soir après la séance je suis resté pour regarder l’Aïkido, c’était Maroteaux senseï qui conduisait la séance et j’ai tout de suite été conquis.

Régis Soavi, débuts au Judo en 1964.

 

Pourquoi continuer ?

J’ai trouvé dans l’Aïkido bien plus qu’un art, une « Voie » d’une très grande richesse qui comme toute voie n’a besoin que d’être approfondie. Chaque jour la séance me permet de découvrir un aspect, de sentir que l’on peut aller beaucoup plus loin, que je ne suis qu’au bord de quelque chose de plus vaste, comme si un océan se présentait à moi. Au-delà du plaisir que j’éprouve, il me semble important de témoigner de son existence.

 

Quel aspect vous parle le plus : martial, mystique, santé, spiritualité ?

Il n’y a aucune séparation pour moi entre toutes ces choses, elles sont interdépendantes.

 

Pourquoi vous créez des dojos plutôt que pratiquer dans des gymnases ?

Je comprends votre question, ce serait tellement plus simple d’utiliser les structures existantes, rien à faire, même pas de ménage, tout serait pris en charge par la direction. On aurait la possibilité de râler si ce n’est pas assez propre, de réclamer si quelque chose ne va pas, de toute façon nous ne serions que des passants temporaires. A contrario pour moi le dojo a une importance cruciale. Déjà parce que c’est un lieu dédié et donc il permet une ambiance différente, libérée des contraintes des administrations, un endroit où on se sent chez soi, où on a la liberté de s’organiser comme on veut, où on est responsable de tout ce qui se passe. C’est grâce à cette mise en situation que l’on peut comprendre ce qu’est un dojo, cela change la donne, cela permet une pratique qui va au-delà de l’entraînement et porte les individus vers l’autonomie, la responsabilité. Mais la raison principale est que le lieu se charge du point de vue du KI, au même titre qu’une vieille demeure, un théâtre ancien ou certains temples. Cette charge permet de sentir qu’un autre monde est possible, même au sein de celui dans lequel nous évoluons.

 

Vous avez créé plusieurs dojos mais aussi d’autres lieux dès les années 80. Le Jardin Floréal, un lieu pour les enfants, puis plusieurs ateliers de peinture , ainsi qu’une école de musique La musique Buissonnière. Pourquoi tous ces lieux ? Qu’ont-ils en commun ?

Mon désir a toujours été de favoriser la liberté des corps comme des esprits dans le but qu’ils soient enfin réunis. Ce travail, pour être mené à bien, exige une vision très large sans aucune idéologie, en dehors des systèmes abrutissants, en dehors de la compétition, toujours à la recherche d’une part de la sensibilité, qui semble être devenue une maladie ou une tare dans notre société, et d’autre part et entre autres de la spontanéité. Créer un jardin d’enfants pour permettre les bases d’une éducation dans la liberté favorisant par là même la non-scolarisation, des « ateliers de peinture-expression »1 dans l’esprit du travail d’Arno Stern qui soient des bulles, qui libèrent l’être humain de la sclérose névrotique qui l’entoure, donner la possibilité pour des adultes et des enfants de se passionner pour la musique, notamment classique, grâce à une notation « la musique en clair »2 qui permet de jouer immédiatement et de découvrir ce plaisir de jouer sans subir la rigidification du mental et du corps organisée par les spécialistes du solfège et de l’enseignement musical en général. Tout cela toujours au service de l’être humain, de la possibilité d’un développement harmonieux des corps et des esprits.

créer un dojo, impossible ?
Régis Soavi enseigne tous les matins depuis plus de quarante ans. Dojo Tenshin, Paris

 

Vous cultivez une place de non-maître, n’est-ce pas ? En étant à la fois le senseï, celui qui indique le chemin, celui qui endosse la responsabilité de l’enseignement, et à la fois un membre ordinaire de l’association, qui participe aux tâches quotidiennes et se préoccupe autant du chauffage que d’une fuite ou du bricolage.

Je vois que vous avez très bien saisi mon positionnement. Cette attitude est une nécessité pour moi, il n’est pas question que je me perde, abusé par un pouvoir factice que j’aurais acquis en profitant de subterfuges et de faux-semblants mais qui flatterait mon ego. Ma recherche dans cette direction est issue du Non-Faire et concerne tous les aspects de ma vie, elle est ancienne, à la fois longue et hasardeuse car « sans repères fixes » comme l’écrivait Tsuda senseï3. Cette orientation est un instrument, un outil indispensable pour permettre aux membres des associations de cheminer vers leur propre liberté, leur propre autonomie à travers l’activité au dojo. Pour résumer ma pensée, je voudrais citer un philosophe du 19e siècle que j’apprécie depuis très longtemps et dont l’importance m’a toujours semblé sous-évaluée dans notre société :

« Pas un individu ne peut reconnaître sa propre humanité, ni par conséquent la réaliser dans la vie, si ce n’est en la reconnaissant dans les autres et en coopérant à sa réalisation pour les autres. Aucun homme ne peut s’émanciper s’il n’émancipe avec lui tous les hommes qui l’entourent. Ma liberté est la liberté de tous, puisque je ne suis réellement libre, libre non seulement en idée mais en fait, que quand ma liberté et mon droit trouvent leur confirmation et leur sanction dans la liberté et le droit de tous les hommes, mes égaux. »4

 

Comment était Tsuda Itsuo et qu’est-ce qui vous a marqué chez lui ?

C’était un homme d’une grande simplicité et en même temps d’une grande finesse. Le fait qu’il parlait aussi parfaitement le français, qu’il l’écrivait, nous permettait une communication que je ne pouvais trouver nulle part ailleurs avec un maître japonais. C’était aussi un intellectuel dans le meilleur sens du terme, sa connaissance de l’Orient comme de l’Occident lui a permis de faire passer un certain type de message, par rapport au corps et à la liberté de pensée, notamment dans ses livres, qui reste aujourd’hui encore inégalé. Il avait rencontré Ueshiba Morihei en 1955 comme traducteur de Nocquet senseï et commença à pratiquer en 1959 alors qu’il avait déjà quarante-cinq ans. Il fut son élève pendant dix ans, mais comme il était par ailleurs déjà pratiquant de Seitai et qu’il traduisait pour les étrangers français et américains les propos d’O senseï, il a pu saisir la profondeur de ses paroles ainsi que l’importance de la posture, de l’esprit, et surtout de la respiration (du Ki) dans la première partie de l’Aïkido, ce qui semble aujourd’hui oublié – à ma grande tristesse.

Tsuda Itsuo avec Regis Soavi en 1980, Paris.

 

Comment trouver l’équilibre entre enseignement et pratique personnelle ?

Je pratique tout simplement l’Aïkido depuis cinquante ans, chaque matin à 6h45 pendant une heure et demie et cela 365 jours par an. Bien sûr, je pratique aussi le Katsugen Undo (que Tsuda senseï avait traduit par Mouvement Régénérateur) là aussi – je pourrais dire – tous les jours, ne serait-ce que, au minimum, à travers le bain chaud Seitai5. Quand à l’enseignement, j’ai des stages à peu près une fois par mois, que ce soit à Paris, Toulouse, Milan, ou Rome.

 

Y a-t-il eu des évolutions dans votre pratique ou votre enseignement ?

Bien sûr ! comment pourrait-il en être autrement ? Si on s’exerce sincèrement la pratique s’étend à tous les aspects de notre vie, j’ai du mal à comprendre les personnes qui ont abandonné ou vont chercher d’autres arts car elles trouvent l’Aïkido répétitif. La vie lorsqu’elle est pleinement vécue est-elle répétitive ? Chaque instant de ma pratique provoque des changements, des évolutions, et même des bouleversements qui m’ont amené à des remises en cause, des approfondissements. C’est ce qui provoque en moi la joie dans ma pratique de l’Aïkido. Même les moments les plus difficiles, et peut-être ceux-là plus que d’autres, ont été les vecteurs de transformations et d’enrichissements.

 

Votre maître, Tsuda Itsuo vous a, un jour, donné un koan, n’est-ce pas ?

Oui, mais j’ai du mal à en raconter les circonstances exactes. Je dois d’abord vous expliquer que Tsuda senseï savait parler au subconscient des personnes, chaque fois qu’il le faisait c’était une manière de leur donner un coup de main mais il n’en parlait quasiment jamais. Il disait que Noguchi senseï le faisait couramment car cela fait partie des techniques Seitai. Un jour, suite à une discussion il me dit « Bon courage », phrase somme toute assez banale, mais le ton qu’il utilisa en s’appuyant évidemment en plus sur « l’intermission respiratoire » me bouleversa et me fit réagir, me donnant une force intérieure que je ne soupçonnais pas. Une autre fois ce fut plus important car c’est à ce moment-là qu’il me donna le koan.

Alors que je lui racontais mes difficultés par rapport au travail (comment gagner de quoi vivre pour ma famille et moi, etc.) et comment trouver le moyen de continuer à pratiquer, voire à monter un dojo puisque j’allais quitter Paris pour quelques années et que je serais à 800 kms, il commença par m’expliquer que dans l’école de Zen Rinzai (je venais de lire les Entretiens de Lin Tsi6 et il le savait) le maître donne à ses disciples des koans qu’ils doivent résoudre. Brusquement il me dit « Impossible » « voila c’est pour vous » ! puis il partit rapidement, me laissant cloué sur place, interloqué, complètement ébahi. Je dois dire que j’ai tout d’abord trouvé cela absurde, ridicule, il m’avait déjà donné quelques temps auparavant une direction pour ma pratique en choisissant de façon précise la calligraphie MU7 comme cadeau de la part de mes élèves parisiens. Mais là, j’étais choqué, je ne comprenais pas. Mu me semblait un vrai koan, déjà connu, répertorié, acceptable, mais « impossible » ça n’avait pas de sens. Pourquoi me dire ça à moi ? C’est au fil des années que la « réponse » est apparue comme une évidence.

 

Quelle est la place du Katsugen Undo dans votre pratique ?

Oh ! il a une importance de premier plan, mais, pour vous répondre, voici une anecdote. Nous étions au restaurant avec Tsuda senseï, et Noguchi Hirochika – le premier fils de Noguchi senseï – qui était assis à coté de moi me demanda soudain : « Le Katsugen Undo, qu’est-ce que c’est pour vous ? ». Ma réponse fut aussi immédiate que spontanée : « C’est le minimum » ai-je répondu, et depuis je n’ai pas changé d’opinion. Cette réponse avait beaucoup plu à Tsuda senseï et il l’utilisa dans certaines de ses conférences pendant les stages. Le « minimum » pour maintenir l’équilibre, pour permettre que notre système involontaire fonctionne correctement et ainsi que l’on n’ait plus besoin de se préoccuper de sa santé, de ne plus avoir peur de la maladie.

Noguchi Hirochika avec Régis Soavi Paris 1981.

 

Pour vous, un Aïkido sans Katsugen Undo a-t-il un sens ?

Oui bien sûr, malgré tout, cela dépend de la manière dont on pratique. Il est simplement dommage de ne pas profiter de ce qui peut nous rendre indépendant, de ce qui peut réveiller notre intuition, notre attention, notre capacité de concentration et libérer notre mental.

 

Cela fait de nombreuses années que vous contribuez à Dragon Magazine. Qu’est-ce que cela vous apporte ?

Cela me permet de faire passer un message et en même temps cela me contraint à ce qu’il soit le plus clair possible par rapport à l’enseignement de mon maître Tsuda senseï, et donc à notre école. C’est aussi une manière de sortir de l’ombre tout en restant dans la simplicité, sans faire de la publicité ou du tapage. Le fait de lire régulièrement les articles de mes contemporains ainsi que des jeunes enseignants m’apporte beaucoup et me permet de voir et de comprendre les différentes directions vers lesquelles va l’Aïkido et leurs raisons d’être, même lorsque je ne les approuve pas.

 

L’écriture est-elle importante dans le Budo ?

L’écriture est toujours importante car c’est une des bases de la communication – « les paroles s’envolent mais les écrits restent ». Cependant, sans une pratique réelle cela risque de demeurer dans le domaine des idées et ne satisfaire que l’intellect, dans ce cas la cible est manquée.

 

D’autres maîtres vous ont-ils également marqué ?

J’ai la chance d’appartenir à une époque ou il était possible de rencontrer un grand nombre de senseï de la première génération. Les années 70 étaient très riches de ce point de vue, nous courions de stages en stages pour nous former, à l’écoute attentive de leurs paroles de leurs postures pour tirer le meilleur de ce que chacun d’entre eux apportait. Toute ma reconnaissance va donc à tous ceux qui m’ont enseigné, mon maître Tsuda Itsuo senseï, Noro Masamichi senseï, Tamura Nobuyoshi senseï, André Nocquet senseï, ainsi qu’à ceux que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Je préfère les citer par ordre alphabétique afin de ne rien suggérer par rapport à l’importance qu’ils ont eu sur ma pratique : Hikitsuchi Michio senseï, Kobayashi Hirokazu senseï, Shirata Rinjiro senseï, Sugano Seiichi senseï, Ueshiba Kisshomaru senseï, ainsi que – bien que je n’aie jamais pratiqué le Karaté – Kasé Taiji senseï, ou Mochizuki Hiroo senseï que j’ai croisés grâce à Tsuda senseï et qui m’ont marqué. Je n’oublie pas Rolland Maroteaux senseï qui fut mon premier enseignant d’Aïkido et qui m’a permis de rencontrer celui qui fut mon principal mentor : Tsuda Itsuo senseï.

Régis Soavi

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Entretien avec Régis Soavi publié en avril 2023 dans Dragon Magazine Spécial Aikido n° 13.

Notes :
  1. appelés aujourd’hui « ateliers du jeu de peindre »
  2. pédagogie de M. Jacques Greys (1929-2019), pianiste.
  3. [Tsuda Itsuo, Même si je ne pense pas, JE SUIS, chap. XVIII–XX, 1981, Le Courrier du Livre]
  4. Mikhail Bakounine (1814-1876), philosophe anarchiste.
  5. revue Yashima, N° 13, octobre 2021
  6. [Paul Demiéville, Les Entretiens de Lin-tsi, 1972, éd. Fayard]
  7. « rien » ou « non-existence », terme utilisé dans le taoïsme pour exprimer la vacuité

Crédit photos : Paul Bernas, Dominique Guiraud

Dojo Tenshin « chaque jour est un bon jour »

Quand des visiteurs passent la porte du dojo, après un temps d’arrêt, ils s’exclament assez souvent « Quelle chance vous avez d’être ici ! ». Plus de 200m² de tatamis en plein Paris, un coin café convivial, un petit jardin, c’est appréciable ! Cependant il ne s’agit pas de chance mais d’orientations prises par un petit groupe d’individus pour leurs pratiques, il y a plus de trente ans.

Le besoin d’un lieu autonome et consacré

Dès son arrivée en France dans les années 70, Tsuda Senseï insiste sur la nécessité d’un lieu consacré à la pratique de la voie. Il crée lui-même plusieurs dojos exclusivement pour la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo. L’association Tenshin est fondée par des élèves de Régis Soavi Senseï, lui-même élève de Tsuda Senseï. Au début, ils expérimentent la pratique dans des lieux publics, mais après quelques mois trouver un espace dédié devient nécessaire : un lieu à soi et à tous. Pour autant, une telle création représente beaucoup de travail et d’implication continue. Pourquoi s’embêter à faire des travaux, payer un loyer, s’occuper du chauffage, des poubelles, du ménage, plutôt que d’aller dans un gymnase ? Dans notre École, un dojo est moins un lieu matériel qu’un espace chargé d’une atmosphère, d’un ki1Voir à ce sujet l’article de Manon Soavi « Dojo, un autre espace-temps  ». Il est en tout cas impossible de créer cette ambiance dans un lieu public, dont personne ne s’occupe vraiment.Dojo Tenshin Paris

Le réveil intérieur à travers la pratique

Le premier dojo Tenshin était quai de la Gare, dans un ancien local de la SNCF. De gros travaux sont réalisés par les membres. Du fait d’une opération urbaine, ce dojo est détruit sept ans après notre arrivée. « Tant d’énergie déployée pour si peu de temps ! », pourrait-on dire, mais agir ici et maintenant était pourtant primordial.

Faire avec les moyens du bord et ensemble

Le local du 120 rue des Grands-Champs, anciens bureaux, n’est pas d’emblée adapté. Sans moyens financiers importants, les travaux sont faits avec des matériaux récupérés, en mettant en commun les connaissances de chacun, ce qui donne à tous l’occasion d’apprendre. Tous les dojos de l’École Itsuo Tsuda ont été bâtis suivant ces principes, décrits bien en détail par le dojo Yuki-Ho dans le numéro 9 de ce magazine, en avril 2022.

Le 120 rue des Grands-Champs 75020 Paris Dojo Tenshin Paris

Un vide plein

Nous avons donc un beau lieu qui est vide la plupart de la journée, sans logique de rentabilité ! À part la séance le matin et certains soirs : le vide. Mais un vide plein, chargé. Bien qu’étant une parenthèse silencieuse dans la cacophonie urbaine, c’est aussi un lieu de discussions, de rencontres, de lectures, de projections : c’est un lieu de culture. Et c’est aussi un lieu de vie, pour tous les âges. Ainsi quand des petits enfants découvrent le dojo, eux ne disent rien mais beaucoup marquent un temps d’arrêt à l’entrée des tatamis pour bien vite s’approprier cet espace. Pour embrasser toutes ces contradictions apparentes sur ce qu’on y fait et ce qu’on n’y fait pas, il faut bien comprendre que Tenshin est un lieu de transmission. À nos yeux, c’est le « hombu-dojo » de notre école, où Régis Soavi Senseï enseigne quotidiennement. Pouvoir venir tous les jours pratiquer l’Aïkido en présence de notre Senseï et échanger avec lui est inestimable. Il est impossible de parler en quelques mots de ce qui prend des années à appréhender.

Dojo Tenshin Paris

Une utopie autogérée

Cela fait près de quarante ans que notre dojo existe. Un dojo indépendant et autonome laisse la possibilité aux membres de décider de son utilisation. Le dojo Tenshin est ainsi ouvert chaque matin et certains soirs, 365 jours par an, pour des séances et des stages d’Aïkido et de Katsugen Undo. Chacun peut venir selon son rythme. Après deux années de repli, nous organisons plusieurs événements cette année afin de faire découvrir à tous cet endroit qui nous est cher.

Cette utopie est possible grâce à la responsabilité et la décision de chacun. C’est une chance, qu’on se donne.

Le coin bibliothèque du dojo Tenshin, Paris

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Article publié en janvier 2023 dans Self & Dragon Spécial Aikido n° 12.

Notes

Philosophie du Non-faire. Rencontre avec Manon Soavi

Entrevue avec Manon Soavi pour la parution de Le Maître anarchiste, Itsuo Tsuda. Savoir vivre l’utopie aux éditions L’Originel. Entretien réalisé par Jean Rivest pour la chaîne Réseau Vox Populi à Montréal le 20 mai 2023.

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Manon Soavi est aïkidoka et enseignante d’arts martiaux dans l’École Itsuo Tsuda à Paris. Toute son enfance a baigné dans la philosophie du Non-faire d’Itsuo Tsuda, rencontré dans les années soixante-dix par ses parents. Cette philosophie, et la pratique de l’Aïkido et du Seitaï (le Mouvement régénérateur), ont fait partie intégrante de leur vie quotidienne. Jamais scolarisée, Manon Soavi débute la pratique de l’Aïkido à six ans et ses études de piano classique à onze ans. Devenue adulte, Manon Soavi complète sa pratique des arts martiaux avec le sabre japonais et le jujitsu ; elle exerce également en tant que pianiste concertiste et accompagnatrice durant plus de dix ans. En parallèle, elle commence à enseigner elle-même l’Aïkido et la philosophie du Non-faire. Aujourd’hui, elle se consacre entièrement à cette transmission. http://soavimanon.rifleu.fr/. Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda – Savoir vivre l’utopie. Publié aux Éditions L’Originel Charles Antoni (2022)

Les choses extérieures n’ont rien de certain ni de nécessaire

Par Manon Soavi

Max Stirner écrivait en 1844 : « il existe des vagabonds de l’esprit, qui, étouffant sous le toit qui abritait leurs pères, s’en vont chercher au loin plus d’air et plus d’espace. Au lieu de rester au coin de l’âtre familial à remuer les cendres d’une opinion modérée, au lieu de tenir pour des vérités indiscutables ce qui a consolé et apaisé tant de générations avant eux, ils franchissent la barrière qui clôt le champ paternel et s’en vont, par les chemins audacieux de la critique, où les mène leur indomptable curiosité de douter. » (Max Stirner, L’Unique et sa propriété)

Tsuda Itsuo senseï est connu pour ses dix livres, parfois aussi pour ses calligraphies empruntes de philosophie tch’an (Zen en japonais) ou encore pour avoir introduit le Seitaï en Europe. Son école de pensée « L’école de la respiration », bien que relativement modeste, a marqué durablement les milliers de personnes qui sont passées dans les dojos ou qui ont lu ses livres. Pourtant il ne faut pas s’imaginer que son chemin fut un long fleuve tranquille jusqu’à la sagesse. Au contraire, c’est le refus des certitudes du passé qui l’ont poussé vers une autre voie. Tsuda senseï était assurément un « vagabond de l’esprit » qui étouffait sous le toit paternel comme le dit Stirner. En 1914, quand il naît, son père est un grand industriel japonais ayant fait fortune qui s’est installé en Corée, alors sous domination japonaise. Il n’est pas possible de savoir exactement ce qui a motivé la révolte de Tsuda Itsuo contre son père et son départ à seize ans. Néanmoins nous savons qu’il y a la façon dont son père s’y prend après le décès de sa mère et de sa grande sœur. Il y a quelque chose d’inacceptable pour le jeune homme qu’est alors Tsuda Itsuo mais son père attend de lui qu’il se résigne, qu’il endure et se taise. À cette souffrance s’ajoute la rencontre avec une jeune fille coréenne (qu’il épousera finalement, quatorze ans plus tard, quand il la retrouvera durant la Deuxième Guerre mondiale). Cette jeune fille, dont il tombe amoureux, lui permet d’approcher certaines des immenses souffrances du peuple coréen alors dominé avec la plus grande violence d’État par le Japon.
À seize ans, en rupture totale avec son père, il refuse le droit d’aînesse et part, seul, sans aucune certitude, sauf celle qu’il lui serait insupportable de continuer sur la voie qui était tracée pour lui. Ainsi durant quatre ans va-t-il vagabonder, au sens littéral, en Chine et en Mandchourie, passant deux ans à Shanghaï. Il trouve une ville alors extraordinairement cosmopolite, avec d’un coté les concessions françaises et britanniques et de l’autre une très forte présence des mouvements anarchistes coréens, japonais et chinois.

certitude intérieure incertitude extérieur
Accepter l’incertitude extérieure

Il faut croire que Tsuda Itsuo n’aimait pas les certitudes car à vingt ans il part cette fois pour Paris, ne connaissant que quelques mots de français, à la recherche de la liberté de pensée. Quand il arrive en 1934, il tombe en plein milieu des mouvements du Front populaire, des grèves et des manifestations massives de l’époque. Un mouvement d’une force qu’il nous est difficile d’imaginer aujourd’hui et que la guerre va écraser, fauchant la jeunesse ouvrière révolutionnaire de l’époque. Petit à petit, Tsuda Itsuo s’intègre et il débute alors des études à la Sorbonne avec Marcel Mauss et Marcel Granet. Il est en contact avec les milieux intellectuels de Montparnasse, et je crois pouvoir dire qu’il projette de rester à Paris, au moins un bon moment. Mais en 1940 le monde bascule dans la guerre et il est réquisitionné par le Japon. À son grand désespoir, il doit s’embarquer pour un pays que, finalement, il ne connaît pas. Ce qui l’attend au Japon c’est le chaos de la guerre, le nationalisme et l’incertitude totale du lendemain. Peut-être les situations extrêmes révèlent-elles ceux qui s’écroulent et ceux qui ont la résistance de continuer leur route. Tsuda senseï avait-il des certitudes, je ne sais pas, mais le fait est qu’il poursuit son chemin malgré la guerre. Ses intérêts pour la sinologie et pour l’ethnologie ne se démentent pas, au contraire, il publie des traductions et des articles. Après la guerre, sa vie semble se « stabiliser », marié et salarié (il travaille à Air France comme interprète) il continue pourtant de creuser inlassablement. La rencontre avec le Nô, puis avec le Seitai et son fondateur Noguchi Haruchika (avec qui il étudiera durant vingt ans), et enfin avec O senseï Ueshiba et l’Aïkido seront les instruments décisifs de l’articulation de sa philosophie : le Non-faire et la notion de Ki.

certitudes
Les choses extérieurs n’ont rien de certain ni de nécessaire. Calligraphie de Itsuo Tsuda,

Cultiver l’incertitude

On pourrait croire qu’arrivé là, les évidences s’installent, comme souvent chez les personnes d’un certain âge après une jeunesse tumultueuse. Mais il n’en est rien, c’est à cinquante-six ans qu’il retourne en France sans garantie ni promesse, comme il l’écrira lui-même. Vivant de nouveau chichement, dans une chambre de bonne près de la Gare du Nord à Paris, il se met à écrire, en français directement. Il commence aussi à enseigner l’Aïkido et à diffuser le Katsugen undo (la gymnastique de l’involontaire du Seitaï). À soixante-huit ans, dans son huitième livre, il écrit ceci :
« Du point de vue courant, je suis un homme imprudent. Je ne prends pas de précautions contre les microbes, les virus, les pollutions, les maladies. Je ne suis ni protégé ni armé contre les dangers. Je fais ce qu’il me plaît de faire, sans gêner personne.
Il ne m’appartient pas d’imposer mes idées, en disant : Ne faites pas ce que je fais, mais faites ce que je vous dis. Une telle formule appartient aux grands, aux puissants, mais pas à moi. Ma formule est : “Je vis, je vais, je fais.”
Ce n’est pas pour me conformer à un but moral, social ou politique que je fais quelque chose. Je fais ce que je sens en moi, ce que je peux faire sans regret. Je ne cherche pas l’utopie à l’extérieur. Je cherche la satisfaction intérieure, inconditionnelle. C’est dans la respiration calme et profonde que je trouve ma vraie satisfaction. Cela, en dépit des nombreuses contrariétés de la vie moderne. J’ai surmonté et vais surmonter des difficultés, tant que dure ma vie. C’est ainsi que je trouve le plaisir de vivre. » (Itsuo Tsuda, La Voie des dieux, Le Courrier du Livre)
Tsuda Itsuo nous a laissé aussi des enseignements précieux à travers ses calligraphies. Sur cette question de l’incertitude, on trouve cette phrase de Tchouang-tseu qu’il calligraphia : « Les choses extérieures n’ont rien de certain ni de nécessaire » (1). Les choses extérieures vont et viennent, malheurs ou bonheurs, rien n’est prévisible et rien n’est en soi un malheur ou un bonheur. Intégrer réellement cette donnée de l’incertitude des choses extérieures est pourtant difficile, nous avons pu le constater par nous-mêmes avec les deux années de crise que nous venons de vivre. Des mois d’instabilité et de crise qui, sans être l’équivalent d’une guerre, nous ont usés, fatigués. Nous avons pu mesurer, à notre échelle, la difficulté à continuer et les effets n’ont pas fini de se faire sentir.

La force intérieure

Le défaut de l’éducation occidentale est que celle-ci tend à nous faire prendre en compte seulement l’aspect volontaire de l’individu. Alors, pour compenser sa faiblesse, l’être l’humain affiche ses certitudes à l’extérieur tout en restant pourtant très incertain de lui-même à l’intérieur.
L’enseignement de Tsuda senseï réoriente notre attention vers les capacités insoupçonnées de notre involontaire. Écouter nos besoins intérieurs qui s’expriment et nous donnent les directions à suivre pour nous-mêmes et garder l’imprévisibilité, la disponibilité vers l’extérieur puisque rien n’est certain ni nécessaire. C’est faire confiance aux capacités d’adaptation humaine.
N’ayant jamais été à l’école, j’ai eu à faire avec un cortège de personnes qui projetaient leurs propres inquiétudes sur nos choix et qui avaient la certitude que mes parents gâchaient mes chances d’avenir. Pourtant, une chose est sûre, c’est que l’avenir est toujours incertain (voire absent parfois). J’ai donc vécu une enfance de l’instant présent plutôt que dictée par un futur inexistant. Dans la joie et la confiance de faire les choses pour elles-mêmes, dans le moment où l’intérêt était présent. Mes parents ont eu des moments de doutes évidemment mais ils avaient la conviction que vivre comme leurs aînés n’était tout simplement pas vivre mais mourir lentement. Ils ont préféré faire le choix de l’incertitude en prenant une voie divergente. Car la certitude intérieure que le plus important était de vivre maintenant ne les a pas quittés. Ne pas aller à l’école était cette chance inouïe d’apprendre à compter sur ses propres ressources pour faire face aux inévitables difficultés de l’existence.
Pratiquer un art comme l’Aïkido c’est, au moins sur les tatamis, devoir compter sur cette spontanéité car quel que soit l’apprentissage technique il n’est pas possible de tout prévoir. Les corps sont souvent plus ou moins paralysés de l’intérieur et l’activité du corps est figée (activité du corps entendue selon J. F. Billeter : “ensemble des énergies et de l’activité inconsciente qui nourrissent et soutiennent l’action consciente”) (2). Mais alors l’adaptation, l’intégration, ne se font plus. Ainsi, un art qui remet en mouvement les ressources du corps, qui réintroduit du jeu, est vraiment salutaire bien qu’il ne soit pas une thérapie. La vie reprend par le corps.
C’est pourquoi l’Aïkido ne doit pas devenir un catalogue technique stérile, avec des attaques toujours prévisibles et des réponses standards. La part de l’incertitude doit être maintenue avec différents moyens pédagogiques comme jyu waza ou le travail à plusieurs attaquants par exemple. Quand j’ai commencé l’étude des techniques de jujitsu de la Bushuden Kiraku ryu, ce qui était formateur c’était de sortir du cadre de l’Aïkido et de retrouver certaines techniques, très proches de l’Aïkido, mais de façon différente ; cela cassait le cadre et m’a permis de continuer l’Aïkido avec la sensation interne des possibilités d’atemi, de kubi shime, de kaeshi waza, etc. Sans pour autant placer forcément ces éléments à chaque technique, le simple fait de les avoir ressentis dans mon corps me donnait un positionnement différent.

Manon Soavi
Cultiver le calme intérieur

Créativité

L’Aïkido nous entraîne évidemment à sentir les situations où il nous faut partir ou agir avant qu’il ne soit trop tard. C’est bien sûr une base. Mais cela a plus à voir avec l’intuition et avec le potentiel de créativité de l’individu dans le sens où l’exprime le chercheur Arno Stern qu’avec le contrôle : « Créer, c’est acquérir une liberté hors de l’emprise de la société consommante. Lorsque je parle de liberté, ce n’est pas un mot léger que je prononce ; elle est la condition et aussi le but de l’éducation qui engendre l’acte créateur. Créativité ne signifie pas production d’œuvre. C’est une attitude dans la vie, une capacité de maîtriser n’importe quelle donnée de l’existence. » (Arno Stern, L’Expression ou l’Homo-vulcanus, Delachaux & Niestlé)
Dans les arts martiaux il y a de bien nombreux exemples. Car ce qui fait l’efficience d’un art n’est pas le panel technique mais d’abord l’humain et sa capacité de réaction. Il y a bien sûr beaucoup d’histoires et de contes d’arts martiaux qui le racontent, mais j’ai envie pour finir cette réflexion de vous rapporter une histoire qui replace l’Aïkido dans une réalité où il n’y a pas de certitude sur l’issue (l’extérieur) mais il y a évidence sur la nécessité de faire face (l’intérieur). Elle est relatée par la fille de Virginia Mayhew (pionnière de l’Aïkido, fondatrice du New York Aïkikaï et élève directe d’O senseï) :
« Quand j’avais sept ans, ma mère et moi avons déménagé dans le sud de la Californie et avons vécu dans un vieux motel du centre-ville de Los Angeles. Tard dans la nuit, alors que nous retournions dans notre chambre, un homme en colère brandissant une batte a bloqué notre chemin et a exigé notre argent. Ma mère a essayé de le raisonner et lui a proposé de partager son argent. Cela semblait juste le mettre plus en colère et il s’est approché de ma mère brandissant sa batte de manière menaçante au-dessus de lui. Je me souviens avoir eu peur au moment où ma mère s’est dirigée vers lui. Je ne comprenais pas encore la notion d’irimi, donc cela n’avait aucun sens pour moi de la voir se diriger vers un homme qui était sur le point de la frapper avec une batte. L’affrontement proprement dit n’a duré que quelques secondes. La batte n’a jamais été en contact avec ma mère parce que tout à coup elle en a pris possession et ensuite, elle a immobilisé le poignet du gars dans une clé douloureuse. Elle s’est penchée près de lui et a dit : “Je ne vais pas vous faire de mal, mais sachez qu’il n’est pas bien d’attaquer une femme, surtout lorsque son enfant est présent. Quand je vais vous laisser partir, vous partirez paisiblement mais nous garderons votre batte.” Quand elle a finalement lâché son poignet, son agresseur potentiel ne pouvait pas s’enfuir assez vite. » (Shankari Patel, Irimi sur feministaikidoka.blogspot.com. Trad. G. Érard.)

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« Les choses extérieures n’ont rien de certain ni de nécessaire » un article de Manon Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°12 en janvier 2023.

Notes :

1. Régis Soavi, Sara Rossetti, Manon Soavi, Itsuo Tsuda – Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p. 354.
2. Voir les travaux du sinologue Jean François Billeter sur Tchouang-tseu ou son livre Un paradigme aux éditions Allia (2012).

 

Vivre sans certitude ni incertitude

par Régis Soavi

Ce sont sans nul doute les certitudes qui font le plus de mal dans la pratique des arts martiaux car elles sont souvent issues d’une pensée qui s’est arrêtée à des schémas que d’autres ont éprouvés en d’autres temps. En refusant le doute on se cantonne à un monde connu, certes rassurant, mais qui risque de bloquer l’esprit et le corps.

Les certitudes amènent fréquemment vers la répétition qui est sécurisante, la monotonie qui est démotivante, quand ce n’est pas vers la prétention ou la suffisance qui elles, empêchent toute évolution réelle. L’incertitude par contre, si elle n’est pas un prétexte pour se défiler d’une situation à laquelle on aurait pu répondre avec courage, et si elle ne bloque pas l’action déjà entreprise par des doutes qui souvent ne s’appuient sur rien de consistant et amènent à tourner en rond, peut être à la source de la compréhension, de l’originalité, de la création, et donc de l’ouverture d’esprit qui porte à l’intelligence. Par la remise en cause des certitudes acquises, elle peut faire découvrir l’origine de techniques qui étaient restées incomprises, leur importance à une époque donnée et par conséquent parfois leur inutilité à une autre. Lorsque la certitude est le fruit de l’expérience personnelle du pratiquant et qu’elle repose sur une pratique concrète dénuée de présomptions elle peut alors apporter une tranquillité qui ne sera pas factice, et favoriser le réveil d’une force intérieure qui saura utiliser l’intuition afin d’être en adéquation avec la situation réelle qui se présente.

incertitude
Ne favoriser ni les certitudes, ni les incertitudes

Enseigner

Une des difficultés quand on enseigne est de ne favoriser ni les certitudes, ni les incertitudes, d’éviter l’idéalisation qui pourrait naître d’affirmations trop péremptoires sur le pouvoir de certaines techniques, de certaines Écoles, etc. Il est tout à fait possible et même très sain que certains élèves aient des incertitudes et se posent des questions par rapport à leur pratique. Il leur suffit alors d’avoir des réactions simples et de se faire expliquer la raison de telle ou telle posture. Cela ne veut pas dire la remise en cause du responsable de la séance, ni n’est l’occasion de mettre en doute ses capacités afin de le provoquer pour qu’il fasse la démonstration de son habileté. L’utilisation du principe d’incertitude ne se fait pas afin de remettre en cause les qualités de l’enseignant, dans le but de prouver qu’il y a des failles et susciter des problèmes en ne respectant pas les règles de l’entraînement, en les enfreignant, ou en mélangeant les techniques. L’incertitude si elle est bien utilisée nous contraint à chercher plus loin et en profondeur, que ce soit physiquement ou psychiquement, pour comprendre pourquoi cet art a convaincu tant de personnes déjà, avant d’arriver jusqu’à nous, et comment il a pu traverser les années et parfois les siècles dans des centaines de pays et rester parfaitement d’actualité sur le fond.

Certitude

La certitude peut être très utile si on a bien compris la philosophie taoïste du Yin et du Yang, chacun des deux principes contenant une partie active même minime de l’autre. Il n’y a alors aucun inconvénient à utiliser notre conviction de la valeur d’une technique qui par essence est considérée comme Yang, car elle contient intrinsèquement le doute (sa part de Yin). Si cette technique est battue en brèche malgré nos certitudes, une adaptation surgit immédiatement pour combler le déséquilibre qui s’est créé et l’ordre revient de lui-même. Ce n’est pas la technique qui est remise en cause ni la certitude de sa valeur, mais son utilisation trop rigide car trop assurée, mal maîtrisée du fait du manque d’entraînement ou d’un certain niveau d’incompétence, ou encore en raison de l’incompréhension de l’action en cours. La compétence peut à certains moments nous amener à des certitudes, c’est important en terme de survie par exemple, car il est des circonstances où on ne peut se permettre d’avoir des doutes, être incertain pourrait provoquer les plus terribles dégâts. Il est indispensable dans ce cas de laisser de coté tout ce qui peut aller à l’encontre du résultat qui est nécessaire.

Si la certitude nous fait aller de l’avant avec les risques que cela comporte parfois, l’incertitude aurait plutôt tendance à nous tirer en arrière, ou à nous immobiliser. Mais elle nous oblige aussi à réfléchir sur la réalité, à sortir de la confusion où nous sommes entraînés par le coté virtuel et par là même irréel des images, des séries, des films qui nous sont proposés par le monde environnant. L’équilibre de l’individu sera meilleur si on passe après réflexion de l’incertitude à la certitude, quand bien même elle serait relative, plutôt que si on suit le chemin inverse, car l’incertitude, si elle est le résultat de cette démarche, peut se présenter comme de la sagesse, afin de servir d’excuse à la peur ou à la méfiance. Elle amène dans ce cas à des hésitations, des blocages et très souvent des regrets de n’avoir pas trouvé la voie juste.

incertitude
La pratique régulière de l’Aïkido transforme nos points de vue

Vivre dans l’incertitude

De fait chacun d’entre nous vit au jour le jour et donc dans l’incertitude de ce qui se passera le jour suivant. Qui peut dire avec certitude quand notre vie va s’arrêter ni ce qu’il va se passer demain ? Même si nous n’avons aucune certitude sur quoi que ce soit, nous vivons comme si nous étions sûrs de l’avenir, ou pour être plus juste, nous évitons de trop nous inquiéter car nous savons instinctivement les conséquences qu’engendre l’inquiétude. Si cette incertitude nous empêche de vivre normalement à cause de la tension qu’elle procure, la suite logique sera la maladie, les blocages handicapants ou des problèmes mentaux, voire une certaine forme de névrose. Il est toujours possible de vivre dans la conviction que nos idées sont indubitables, mais si à l’occasion d’un événement, peut-être fortuit, on sort de l’illusion, on s’aperçoit très vite de la fausseté du chemin que l’on a emprunté.

Fondamentalement, pour vivre dans la certitude il pourrait sembler quasiment indispensable d’épouser même inconsciemment une idéologie, qu’elle soit religieuse, politique, sectaire, scientifique ou autre. C’est une solution extrêmement rassurante, très tranquillisante, et cela donne à la vie un caractère enviable car cela semble être un recours, peut-être même le refuge idéal devant les difficultés quotidiennes qu’affrontent les êtres humains. Ce ne sont pas forcément les individus faibles qui adoptent cette solution ; il existe un grand nombre de personnes qui, se pensant libres d’influences ou même tout en étant contestataires, se trouvent entraînées par des raisonnements qui, bien que fallacieux, leur semblent extrêmement convaincants. Il s’agit aussi très souvent d’un mode de comportement rendu indispensable ou tout simplement nécessaire par l’entourage dans certains types de sociétés, qu’elles soient modernes ou ancestrales, et qui rend ainsi les rapports plus faciles. L’éducation et la médiatisation de certaines idéologies ont fini par embrigader des populations entières avec pour conséquence de rendre les personnes apathiques et par là même plus manipulables.

L’Aïkido pour passer au travers

Sans certitude ni incertitude la pratique de l’Aïkido permet de rejoindre cet instant du présent si souvent décrit dans le Taoïsme ou le Bouddhisme zen. C’est par le Non-Faire qu’il est possible de retrouver la sérénité indispensable à notre pratique. Aucune technique n’a d’intérêt si elle n’est pas le support à la circulation d’un Ki visant à purifier notre mental comme notre corps de ce qui nous encombre. Il s’agit de réveiller des phénomènes enfouis au fin fond de notre humanité, qui échappent peut-être au rationnel mais nous rapprochent de l’enfance et par là même du Sacré dans son acceptation la plus simple. Dès l’instant où l’on pratique, commence un voyage initiatique qui nous porte vers des rivages qui nous étaient inconnus, mais que l’on soupçonnait pour les avoir pressentis depuis très longtemps. À la fin de chaque séance quand commence la partie « mouvement libre », on a la possibilité d’échapper pendant ces quelques instants aux problématiques de certitude ou d’incertitude pour, étant dans le moment présent occupé à sentir et même à fusionner avec notre partenaire, communiquer avec une dimension différente, qui nous est connue mais est trop souvent bloquée dans la vie quotidienne. Notre attention concentrée sur ce qui se passe « ici et maintenant » se libère de ce qui l’entrave, nous permettant de laisser les mouvements et les techniques s’enchaîner, se déployer dans la plus grande liberté et en même temps dans la rigueur qui est indispensable à leur réalisation.

Les aveugles et l'éléphant par Katsushika Hokusai
Les aveugles et l’éléphant par Katsushika Hokusai

L’histoire des aveugles et de l’éléphant

Il y a au moins deux mille cinq cents ans que déjà circulait cette fable d’origine indienne devenue une des paraboles philosophiques des plus connues. Cette histoire raconte comment six aveugles érudits qui voulaient accroître leur savoir comparèrent leurs informations après avoir touché un éléphant mais, du fait de leur cécité, chacun d’eux n’avait eu accès qu’à une partie du corps de l’animal. Le résultat fut désastreux car aucun d’entre eux n’avait la même réponse. L’un disait qu’il ressemblait à un mur, un autre à un long tube, un troisième qui lui, palpa la jambe, pensa qu’il était comme un arbre ou une colonne. Chacun était individuellement persuadé d’avoir raison et du fait de sa connaissance passée, de son expérience d’hier et d’aujourd’hui, il avait la certitude d’être dans le vrai. Leur certitude pouvait même les amener à un conflit ; un sage qui passait par là leur apporta la solution, en résolvant leur problème ce qui était conflictuel s’évanouit, il leur rendit ainsi la paix de l’esprit. Ils repartirent sereins car aucun d’entre eux n’avait tort, mais tout simplement leur vérité se trouvait être parcellaire.

Les certitudes peuvent comme dans ce conte nous amener dans de fausses directions si nous ne savons pas aller au delà des apparences, chaque fois que nous les rencontrons et que nous les reconnaissons. Comme les aveugles nous pouvons reconnaître que nos certitudes sont bien une réalité, mais certainement pas la seule, et si nous fouillons avec sincérité dans notre être nous trouverons des réponses éventuellement différentes de ce que nous pensions. Là où étaient incertitudes ou certitudes, nous trouverons peut-être compréhension et intelligence.

Insoupçonnable

La pratique régulière de l’Aïkido transforme nos points de vue et nous amène plus loin que nous ne le pensions au départ, on ne peut avoir idée de ce qu’il y a derrière cette pratique, peut-être devrais- je dire dans son essence. Il s’agit d’un retour à la confiance en soi, qui s’appuie et se vérifie grâce à l’expérience en cours pendant ces années de pratique sans compétition mais non sans émulation. Une confiance qui devient à la fois une assurance et une spontanéité que l’on pensait souvent avoir perdue suite aux désillusions ou aux déceptions subies au fil du temps.

Il ne s’agit plus de rechercher des certitudes afin de pouvoir vivre en toute tranquillité, ou de se sentir persécuté par les incertitudes du quotidien, mais de regarder la réalité en face et de la vivre pleinement en s’appuyant sur nos capacités propres, insoupçonnées et insoupçonnables, mais en fait plus réelles et concrètes que ce que le monde nous en avait, jusqu’à maintenant, permis d’augurer. Il s’agit moins d’un espoir de résoudre quelque chose qui nous empêchait de nous réaliser, que d’une prise de conscience de ce que nous sommes réellement qui, grâce à cette union du corps et de l’esprit fruit du travail sur la circulation du Ki, éclot enfin pour nous permettre d’avoir la satisfaction de vivre sans incertitudes ni certitudes.

Régis Soavi

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Article de Régis Soavi publié en janvier 2023 dans Self & Dragon Spécial Aikido n° 12.

La voie d’Itsuo Tsuda – entretien avec Manon Soavi

Entretien avec Manon Soavi pour la parution de Le Maître anarchiste, Itsuo Tsuda. Savoir vivre l’utopie aux éditions L’originel. Par Louise Vertigo dans l’émission Respiration diffusée en direct sur AligreFM, le 17 février 2023.

Retrouvez ici le podcast ou la retranscription ci-dessous :

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LV : Bonjour Manon Soavi.

MS : Bonjour.

LV : Très heureuse de vous accueillir pour la publication de votre livre Le maître anarchiste Itsuo Tsuda, savoir vivre l’utopie aux éditions L’Originel. Chez vous la pratique de l’énergie, de l’art martial, débouche sur quelque chose de plus, puisque cela va engager une réflexion, un positionnement sur le fonctionnement de la société elle-même. C’est ce qu’on va découvrir tout au long de l’émission. Tout d’abord je vais vous demander de vous présenter.

MS : Merci de m’accueillir aujourd’hui. Effectivement je dis souvent que je suis comme Obélix, je suis tombée dans la marmite quand j’étais petite, puisque c’est un parcours que mes parents ont commencé avant ma naissance. Cela a commencé avec les révoltes de mai 68, les remises en question des systèmes des années 70. Puis leur rencontre avec Itsuo Tsuda va leur permettre de vraiment mettre en œuvre, de vivre dans leur corps, dans leur sensibilité une autre façon d’envisager le monde, d’envisager la vie et les rapports humains. C’est un tournant pour mettre en œuvre toutes ces idées, tout ce bouillonnement qu’il y avait autour de ces années là : les anarchistes, les situationnistes, tous ces penseurs qui ont remis en question le monde moderne. Et ces pensées qui les ont nourris ont trouvé un écho très fort chez Itsuo Tsuda. Cette rencontre a modifié leur façon de vivre, leur façon d’être – progressivement, c’est un parcours.

Quand je suis née, et puis ma sœur ensuite, trois ans après, il y a quelque chose qui s’est évidemment continué, dans le rapport aux enfants, dans le rythme de vie. C’est-à-dire qu’il n’était pas question pour eux d’avoir fait tout ce chemin de libération, ce chemin pour sortir de ces systèmes de domination, et laisser leurs enfants recommencer au point zéro. C’est pour ça que très naturellement il en a découlé que ni moi, ni ma sœur, ne sommes jamais allées à l’école. Ça c’est fondamental. Parce que le fait de ne pas être allées à l’école nous a permis une vie très différente, une sorte de continuum entre l’enfance, l’adolescence, la vie adulte, de ne pas avoir ces séparations, ces cases, ces catégories enfant | homme | femme | travail | loisirs – tout était imbriqué. Et la philosophie d’Itsuo Tsuda, la philosophie du Non-Faire, l’importance du corps, du subconscient, tout ça était présent, omniprésent dans notre vie quotidienne.

Manon Soavi en entretien sur Aligre FM
Manon Soavi sur AligreFM 93.1

LV : Très bien oui nous allons développer tout ça. Vous êtes la fille du Sensei Régis Soavi. Votre père a été élève d’Itsuo Tsuda pendant dix ans. Il enseigne l’Aïkido depuis plus de quarante ans…

MS : cinquante ans même maintenant.

LV : Ah oui d’accord ! Et pourriez-vous… Donc j’imagine que c’est Itsuo Tsuda qui l’a amené à ce niveau ?

MS : Mon père a commencé le judo quand il était jeune, à 12 ans, il a fait un parcours par rapport à ça. Ensuite il a commencé l’Aïkido, il a pratiqué avec plusieurs maîtres d’Aïkido, maître Noro, maître Tamura. Il a eu un parcours au niveau de son Aïkido… et un jour (en 1973) il a rencontré Itsuo Tsuda. Et Itsuo Tsuda c’est quelqu’un qui a complètement réorienté sa pratique de l’Aïkido, et la découverte du Katsugen Undo, qu’on traduit par Mouvement Régénérateur, est aussi une dimension qui a changé aussi, par sa découverte, la nature de son Aïkido. Itsuo Tsuda est devenu son maître, c’est celui qu’il a suivi, pendant dix ans, jusqu’à son décès. Un petit peu avant le décès d’Itsuo Tsuda, en 1983, Régis Soavi a décidé de partir à Toulouse et d’ouvrir son propre dojo. Avec l’accord d’Itsuo Tsuda qui l’a, à ce moment-là, encouragé à poursuivre son chemin. Et depuis il continue à enseigner tous les matins, depuis 50 ans. Tous les matins, l’Aïkido et initier des gens au Katsugen Undo.

Régis Soavi

LV : Très bien oui. J’ai eu la chance de vivre cette expérience avec vous. Alors maintenant nous allons parler du parcours singulier d’Itsuo Tsuda. Et d’abord parler de ses influences. Qui était-il ? Et peut-être on va pouvoir parler un peu au départ de ce qui est le départ de toute chose dans l’énergie qui est le Tao. Mais donc qui était-il, quel est son parcours ?

MS : Itsuo Tsuda est né en 1914 dans une famille japonaise vivant en Corée. La Corée était occupée à l’époque par le Japon. C’était une société très rigide, très dure, militarisée, colonialiste. À 16 ans, Itsuo Tsuda va refuser le droit d’aînesse. Il s’oppose à son père, assez violemment puisqu’il part. Il quitte tout à 16 ans et il part vagabonder comme il l’a dit. Il passe par la Chine. Et finalement dans les années 30 il n’a qu’un seul désir c’est rencontrer la France. Déjà en Chine à mon avis il a été en contact avec des pensées anarchistes, avec des publications, c’est quelque chose qui l’a déjà marqué. Mais alors en France quand il arrive en 1934 c’est le Front Populaire, c’est un moment où il y a tout un mouvement social très important en France dont aujourd’hui on a beaucoup oublié l’ampleur et où le mouvement anarchiste est très très fort.

Ces années à Paris sont extrêmement importantes pour Itsuo Tsuda . Il va suivre l’enseignement de Marcel Granet et Marcel Mauss à la Sorbonne en sinologie et sociologie. Ce sont des chercheurs qui le marquent profondément dans sa pensée, dans sa compréhension du monde, des cultures. Au moment de la guerre il est obligé de partir pour le Japon. Et il découvre, à 30 ans, son pays pendant la deuxième guerre mondiale. Là aussi c’est un grand bouleversement. Lui aurait souhaité rester en France, il avait tout un parcours encore à faire. Mais la vie en a décidé autrement.

Après guerre il va alors se plonger dans sa propre culture, que finalement il ne connaît pas. Il va découvrir le Noh et puis ensuite le Seitai, avec Maître Haruchika Noguchi et les dix dernières années de maître Ueshiba pour l’Aïkido. Ce parcours-là, avec ces découvertes de cette culture où le corps n’est pas séparé de l’esprit, où il y a cette sensation de la vie en toute chose, les choses ne sont pas matière inerte, ne sont pas séparées, autant le corps que l’esprit, la nature, que nous-mêmes… Nous sommes un tout. Et ça c’est une découverte d’une pensée qu’il a déjà approchée, à travers la Chine ancienne, à travers Marcel Granet. Et ses recherches sur l’anthropologie, qu’il continue toutes ces années au Japon – il traduit d’ailleurs « La Religion des Chinois » de Marcel Granet, il est le premier traducteur en japonais, c’est vraiment quelque chose qu’il approfondit. Et cette découverte du Taoïsme – il est un grand connaisseur de Tchouang Tseu.

Mais le Japon aussi a été fermé pendant 200 ans. Cela explique qu’ils ont gardé des traces d’une culture beaucoup plus ancienne, beaucoup plus fondamentale, qui continue à s’exprimer dans les arts traditionnels

LV : Oui. Très intéressant. Alors, je vais lire un passage de votre livre et puis on fera une pause musicale, ça vous donnera le temps de réfléchir à la question. À propos du Tao, auquel il s’intéresse :

« Dans cette géographie initiatique du dao [tao], il est un seuil obscur que l’on représente par le fond d’une vallée mystérieuse. » Le Dao de jing s’exprime de façon vague et poétique pour parler de cela « L’esprit de la vallée ne meurt pas. C’est la Femelle Obscure, […] voilà l’origine du ciel et de la terre. Indiscernable, elle semble toujours présente et en nous jamais ne s’épuise » Gu Meisheng explique qu’il s’agit d’une façon imagée de parler du sens actif du vide, il l’explicite par ces mots « La vallée est à la fois un lieu vide et sensible qui répercute les sons. La vallée est vide, mais lorsqu’on crie, l’écho nous répond. Telle est la nature du dao. Le dao est donc un vide d’une extrême sensibilité »

On écoute Dead of night d’Orville Peck.

MS : Dans cet extrait que vous avez lu sur le Tao, Maître Gu Meisheng le raconte très bien. Il n’y a que la poésie qui peut vraiment rendre quelque chose qu’on ne peut pas exprimer avec des mots.

Vous connaissez certainement cette histoire Zen où il y a un maître Zen dans un monastère qui demande à un des moines de nettoyer le Jardin… Alors le moine ratisse, ratisse, nettoie, tout est impeccable, il va voir le maître et lui dit « Voilà, c’est fait ». Le maître arrive, il regarde et il lui dit « Recommence ». Alors l’élève recommence, de nouveau, il nettoie tout bien, bien, impeccable, il retourne voir le maître et lui dit « Voilà, c’est fait maître ». Alors le maître vient et dit « ça va pas ». et il repart. L’élève commence a en avoir assez. Alors cette fois il laisse un petit tas de feuilles mortes. Il retourne voir le maître et lui dit « C’est fait ». Et quand le maître arrive, il regarde, et il ne dit rien. Eh bien c’est ça le vide : le vide est actif. On ne peut pas le définir de façon définitive. Mais c’est vrai que ça va complètement à l’encontre de notre philosophie, de la façon dont on voit aujourd’hui le monde en Occident, qui s’est répandue dans le monde entier pratiquement.

C’est exactement ce que déplorait Tanizaki dans L’Éloge de l’ombre. On a une espèce d’idée que tout doit être mis en lumière, tout doit être disséqué, il ne faut pas qu’il y ait de zone d’ombre, il ne faut pas qu’il y ait d’inconnaissance, tout doit pouvoir être expliqué par la rationalité. Sauf que quand on dissèque un corps humain, un corps animal, peu importe, l’essentiel n’est plus là de toute façon. Il y aura toujours cet essentiel qui nous échappe.

Et à mon avis ça rejoint complètement les analyses de quelques penseuses écoféministes, ou aussi Mona Chollet qui parlent de tout cet aspect inconnaissable par la science rationnelle, mais qui se sent, qui se vit, qui est quelque chose que les êtres humains connaissent, dans lequel ils ont un lien très fort et les penseuses écoféministes essaient de déconstruire notre compréhension du monde pour voir que la rationalité n’est peut-être pas du côté qu’on pense, ce n’est peut-être pas de tout disséquer, de tout aborder sous cet angle qui est le plus rationnel. Peut-être qu’il y a un ensemble qui nous échappe complètement, un rapport à la Terre, un rapport au vivant, peut-être effectivement un rapport à l’obscur, au corps, à toutes ces choses qu’on a dénigrées, reléguées, écrasées et qu’il faut revaloriser ou redécouvrir.

LV : Oui. C’est très important le mystère, c’est très précieux. Alors là on arrive sur les principes des arts martiaux : cultiver sa sensibilité, son attention. Rester attentif à la vitesse biologique, ce qui demande une intensité d’attention. J’ai pris ça dans votre ouvrage. Donc on parlait du gyo dans les influences de ce maître…

MS : Oui, alors Itsuo Tsuda va trouver dans les pratiques du corps que sont le seitai et l’Aïkido cette incarnation, cette possibilité de sentir. Il va trouver la dimension du ki et de la respiration. Le gyo c’est un terme qu’on traduit souvent par ascèse. Sauf que la différence entre l’ascèse version occidentale c’est qu’on va chercher à sortir de son corps à travers des pratiques, à ne plus sentir, à s’extraire du corps. Alors que dans le gyo, dans les pratiques ascétiques d’Asie ou même aussi en Inde, enfin en tout cas certaines branches, au contraire on cherche l’unité, la réunification entre l’esprit et le corps à travers des pratiques ascétiques. Ce sont des pratiques ascétiques qui ont influencé notamment Me Ueshiba qui en a transmis une partie à travers l’Aïkido. On peut voir à travers l’Aïkido une possibilité de retrouver ce lien, cette totalité de l’être.

LV : Vous avez parlé à nouveau du seitai, le mouvement régénérateur peut-être pourriez-vous nous éclairer un peu là-dessus.

MS : Le Seitai a été mis en place par Me Haruchika Noguchi à partir des années 50. Il s’intéresse à ce qui fait que chaque individu est unique et indivisible et à sa capacité innée d’équilibration pour maintenir sa santé. C’est le mouvement inconscient du corps.

Parmi le seitai, qui est on pourrait dire une philosophie, une compréhension de l’humain, il y a plusieurs techniques, plusieurs pratiques et il y a notamment le Katsugen Undo qu’Itsuo Tsuda va traduire par Mouvement Régénérateur, et c’est cet aspect-là précisément qui va intéresser Itsuo Tsuda, le mouvement régénérateur. C’est cet aspect du seitai qu’il va choisir de retransmettre dans les années 70 en France ; ça l’intéresse parce que justement avec son orientation personnelle, sa philosophie, sa recherche de liberté autant pour lui que pour les autres, cette recherche de liberté, d’autonomie, il entrevoit à travers le Katsugen Undo une possibilité de réactiver par soi-même les moyens de notre propre corps pour retrouver son équilibre. De ne plus dépendre d’un expert, d’une pratique extérieure, d’un avis d’un maître ou autre.

C’est pour ça que je le rapproche de ce qu’Ivan Illich appelait des choses « conviviales », ce sont des outils que n’importe qui peut utiliser, il n’y a pas d’expertise et ça c’est fondamental pour Itsuo Tsuda.

LV : Oui, ça me fait penser dans le Qi Qong on travaille avec cette dimension-là. On collabore avec ces dimensions d’auto-médication qu’est le corps.

MS : Me Noguchi disait qu’on n’en finissait pas avec les “il faut” et “il ne faut pas”, avec les indications extérieures et cela, depuis les années 50, ça n’a fait que s’aggraver. Aujourd’hui il faut manger 5 fruits et légumes par jour, il faut boire 1L d’eau, il faut manger mais bouger, il faut faire du sport, mais pas trop, … on a des injonctions extérieures permanentes…

LV : C’est vrai.

MS : Et on oublie notre propre besoin biologique à nous qui dépend du jour, du moment, de plein de choses et qui n’est pas le même pour nous, pour mon voisin, pour mon enfant, chacun a un besoin différent et la seule boussole c’est nous-mêmes. Retrouver la capacité de sentir si on a envie de carottes ou de chocolat, si on a assez mangé ou pas, c’est le début de l’autonomie tout simplement.

LV : Tout à fait. Alors maintenant parlons un peu du Ki, qu’on appelle Qi en Chine par exemple. Vous écrivez « Le Ki échappe à toute tentative de catégorisation » disait Itsuo Tsuda qui expliquait ceci de multiples fois. Ici en Occident le Ki est très difficile à expliquer car il n’entre pas dans le système des catégories. Et vous donnez cet exemple : se sentir observé.

MS : Le ki peut se traduire selon les circonstances par intuition, ambiance, intention, vitalité, respiration, action, mouvement, spontanéité… c’est quelque chose de fluide qu’on ne peut pas effectivement définir. Itsuo Tsuda disait aussi « le ki meurt à la forme ». Mais c’est quelque chose qu’on peut sentir. C’est de l’expérience concrète. Il donnait cet exemple : on marche dans la rue et tout à coup on sent. On sent qu’on est observé, on se retourne… peut-être qu’on trouve « quelqu’un « qui nous observait derrière un rideau. Peut-être que c’est un chat simplement, mais de toute façon on l’a senti. On sent l’intention. Évidemment que dans les arts martiaux on va l’utiliser pour sentir plutôt le ki d’agression, le danger. C’est une des formes. Mais on peut très bien sentir le ki de danger pour d’autres raisons. On peut sentir au contraire un ki accueillant, on peut sentir une ambiance. On se sent bien dans certains lieux. Et dans certains lieux on se sent extrêmement mal à l’aise.

LV : Et même avec des personnes. Pour moi il y a des amitiés, des amours de ki.

MS : Tout à fait. Il y a des gens qui dégagent quelque chose.

LV : On se sent tout de suite en confiance, tout de suite bien, parce que ce qi – moi je dirais plutôt qi ou ki bon peu importe – parle au mien (rires).

MS : Bien sûr. Tout à fait. Le problème, c’est le fait qu’on apprend dès l’enfance, dès la toute petite enfance à ne pas s’écouter soi-même. À ne pas écouter cette intuition, cette chose qui nous parle. Alors malheureusement en perdant le contact avec soi-même on oublie un peu cette sensation.

LV : Très bien on va réfléchir à ça en écoutant Hot Hot Hot de Matthew E. White.

LV : On a évoqué assez rapidement, parce qu’il faut dire que ce livre est très très riche et je vous le recommande, on va maintenant parler de son enseignement à proprement parler. Et je vais vous demander d’abord qu’est-ce qu’il a trouvé dans la pratique de l’Aïkido de Me Ueshiba ?

MS : Il a connu Me Ueshiba les dernières années de sa vie. Me Ueshiba à la fin d’une vie entière de pratique, de recherche a proposé une évolution de son art. Il a appelé ça une voie de l’amour. Je crois que c’est un outil puissant d’évolution pour l’humain. Il y a effectivement le gyo, des pratiques ascétiques, des misogi, diverses choses qui l’ont alimenté dans sa propre recherche.

Je crois que ce qui a fasciné Itsuo Tsuda c’est cette liberté de mouvement de ce maître. Me Ueshiba était octogénaire déjà et il avait pourtant une liberté de mouvement qu’Itsuo Tsuda, lui qui avait quarante ans n’avait pas, il se sentait déjà raide. À travers la pratique de l’Aïkido, la pratique quotidienne de la première partie qu’Itsuo Tsuda appelait la pratique respiratoire, qui est une pratique individuelle avec toute sorte de mouvements qui remettent en vie, en mouvement le corps, qui approfondissent la respiration, c’est quelque chose qui alimente en fait, qui alimente la vie en nous.

Ce qui est assez étrange, ou curieux c’est que par exemple on retrouve même chez des rebelles, des révolutionnaires comme « le comité invisible » cette phrase où ils disent « l’épuisement des ressources naturelles est probablement bien moins avancé que l’épuisement des ressources subjectives, les ressources vitales qui frappe nos contemporains ». C’est de cet épuisement-là dont il est question et il s’agit de revitaliser les ressources internes, cette racine. Itsuo Tsuda disait qu’il était là pour proposer de ranimer la racine. Et je pense que c’est ça qu’il a trouvé aussi dans l’Aïkido.

En tout cas c’est ça que « cette pratique » lui a enseigné, c’est ça que lui a donné comme orientation. Parce que là encore, comme pour le seitai où il a pris le katsugen undo, dans l’Aïkido il y avait aussi des aspects plus martiaux et autres, qui ne l’ont pas intéressé en fait, que d’autres élèves de Me Ueshiba ont développé, chacun a fait son parcours.

Mais lui ce qui l’a intéressé c’est cet aspect respiration, la circulation du ki, c’est cette possibilité à travers le corps. C’est ça qui l’a marqué et c’est ça qu’il a transmis dans son école.

Itsuo Tsuda à droite, Régis Soavi au centre, vers 1980

LV : C’est vrai que c’est une grande richesse l’aikido de Me Ueshiba et que certains ont développé leur propre voie. Et il y a aussi Me Noro qui a créé lui un mouvement, un art du mouvement.

MS : Tout à fait oui.

LV : Ce n’est plus un art martial mais un art du mouvement. D’ailleurs ils étaient amis.

MS : Oui tout à fait. Il connaissait assez bien Maître Noro qui a créé le Ki no michi. Il y avait une grande différence d’âge, puisque Me Noro a été élève de Me Ueshiba très jeune, il a été un élève interne, il avait 17 ans, 18 ans, alors qu’effectivement Itsuo Tsuda a commencé l’Aïkido à quarante-cinq ans. Et malgré cette grande différence d’âge, ils avaient de grands points communs, une affinité qui était assez marquée.

Le fait d’avoir commencé aussi tard l’Aïkido pour Itsuo Tsuda ça a été aussi la possibilité d’avoir un bagage intellectuel puisqu’il avait aussi le bagage en sinologie, d’avoir ces références parce que Me Ueshiba parlait de façon poétique, littéraire, avec des références à la mythologie, des références à la culture chinoise. Et Itsuo Tsuda avait un bagage, c’était vraiment un intellectuel et il avait cette connaissance qui lui a permis de rentrer dedans. Aussi, il était le traducteur, l’interprète en fait au départ, et il a continué à l’être, l’interprète des Occidentaux qui venaient voir Me Ueshiba. Comme André Nocquet et d’autres personnes. Donc c’était aussi une façon pour lui d’être très en contact avec le discours de Me Ueshiba qu’il devait traduire pour le rendre compréhensible pour ces Occidentaux.

LV : Très bien. Alors il y a un autre aspect que j’ai trouvé intéressant chez ce maître Itsuo Tsuda c’est la mnémotechnique qui consiste à oublier.

MS : (rires) C’est là encore retrouver ce branchement avec soi-même comme il disait. Cette capacité. C’est faire confiance à notre capacité interne, à nos propres ressources et aussi à notre inconscient, à notre subconscient.

On a l’impression que c’est nous qui décidons de faire ceci ou de faire cela, mais en fait, 90% de notre activité vitale, voire 100% est totalement inconsciente. On ne peut pas accélérer nos battements de cœur ou les ralentir, à part peut-être quelques Yogis mais la plupart du temps on n’a aucun impact sur nos fonctions vitales. Et on a une illusion de contrôle sur soi-même, sur la Nature, sur les autres… on est complètement dans une illusion de contrôle.

Au lieu de se crisper sur « il faut absolument que je n’oublie pas d’acheter le lait en rentrant à la maison » – ça c’est une crispation, c’est le mental qui va essayer de s’en rappeler. Et on sait tous très bien que la plupart du temps on rentre à la maison, on pose les clés et là on se dit « Ah ! Le Lait, j’ai oublié… ». Alors que au contraire, Itsuo Tsuda dit « visualisez-vous en train de sortir du métro et faire le détour par le petit supermarché à côté, et vous prenez le lait ». Visualisez cette action, vous la voyez, Ok ? Et maintenant, oubliez, n’y pensez plus.

LV : Merci pour ce conseil que je vais appliquer de ce pas. Alors, qu’est-ce qui se passe dans le dojo ? Le dojo permet de reprendre le pouvoir sur son corps et cela s’étend à la vie quotidienne. Je vous cite. « Le dojo fait partie de ces lieux uniques où le temps s’écoule différemment, où le monde s’arrête quelques instants. »

MS : Dans notre École, nous avons plusieurs dojos et ce sont des lieux entièrement consacrés à l’Aïkido et au Katsugen Undo. Ce ne sont pas des gymnases, ce ne sont pas des salles de sport, il n’y a aucune autre activité. Ce sont des lieux qui sont gérés par des associations. Donc les personnes s’auto-gèrent, s’auto-organisent. Tous les membres sont responsables de leur dojo. Il n’y a pas d’un côté le dojo et de l’autre côté des clients. Chacun est chez lui et chez les autres à la fois. Donc c’est un espace, un peu hors du temps, hors du monde, de part l’orientation qu’Itsuo Tsuda a donnée, et l’orientation que Régis Soavi, mon père, continue depuis 50 ans, et qu’aujourd’hui moi-même j’essaie de continuer. Continuer à donner cette impulsion. De faire comprendre qu’on peut vivre différemment.

LV : Oui alors le dojo c’est l’endroit où l’on vient travailler la Voie. Je reviens un peu sur cette notion d’art martial, ça ne peut pas être quelque chose de mécanique où le corps serait un objet. Donc c’est beaucoup plus relié effectivement avec cette dimension du souffle. Donc avec la spiritualité. Donc votre père récite un norito, le matin.

MS : Oui, alors pas seulement mon père. Nous commençons tous la séance par ce norito qui est une récitation. On ne sait même pas ce que ça veut dire, à vrai dire. C’est un moment, c’est une façon de se mettre dans un autre état, une autre disponibilité. Parfois mon père prend cet exemple, de parler d’un Lied de Schubert qui est en allemand – et peut-être on ne comprend pas l’allemand. Pourtant quand on l’écoute, il y a quelque chose en nous qui résonne. On le sent, on l’entend, c’est inexplicable.

LV : Oui. Il y a des voyelles qui sont sacrées notamment dans le sanskrit et vraiment le son, la vibration a une action. Donc ça vient du Shintoïsme. C’est une invocation aux dieux d’origine. Je vais lire un extrait où justement votre père en parle. « Régis Soavi dit : « Le norito n’appartient pas au monde de la religion mais certainement au monde du sacré au sens animiste. Les vibrations et la résonance conduites par la prononciation de ce texte nous apportent à chaque séance une sensation de calme, de plénitude et parfois quelque chose qui va au-delà et reste inexprimable. Le norito est un misogi. Par essence il n’est jamais parfait, il change et évolue. Il est le reflet d’un moment de notre être. » ». Alors on va y réfléchir durant l’écoute du morceau Sure de Shannon Lay

itsuo tsuda
Itsuo Tsuda

LV : Alors on parle du Maître Itsuo Tsuda aujourd’hui. Et il est question d’anarchisme.

MS : L’anarchisme est un mot qui est devenu un mot tabou. Un mot qui est empreint de violence et de chaos. Et en fait on oublie complètement, on oublie et je dirai même que c’est fait sûrement « fait »exprès de détacher ça de ce qu’était, de ce que c’est toujours la philosophie anarchiste. La philosophie anarchiste c’est l’organisation par soi-même, l’autogestion. C’est l’ordre sans le pouvoir. C’est simplement un refus de la domination des uns sur les autres. C’est finalement quelque chose qui n’est pas si inconnu. Déjà avant la création des États qui sont apparus, on va dire à peut-être à -3000 ou -4000, il existait et il a existé pendant de très nombreux milliers d’années des sociétés qui s’autogéraient. Et même après la création des États il y a beaucoup d’endroits sur terre qui ont continué à s’autogérer, à avoir des fonctionnements divers.

On a un certain nombre d’historiens, de chercheurs, Pierre Clastres ou David Graber par exemple qui ont fait des recherches et montré que toutes sortes d’organisations sociales existent. Ce qui est sûr c’est que même s’il y a un chef, le rôle du chef n’est pas de la coercition, ce n’est pas de diriger les autres. C’est bien souvent un rôle de médiateur, de quelqu’un qui doit trouver la façon d’organiser les choses mais qui ne décide de rien seul. Le chef ne peut pas donner des ordres aux autres. L’anarchisme c’est retrouver cette puissance individuelle et quelque chose qui s’organise avec les autres.

Les mouvements anarchistes ont été très puissants. Il y a eu effectivement quelques faits de violence qui ont été totalement montés en épingle pour discréditer le mouvement, discréditer toute une pensée riche et complexe. Il n’y a pas un anarchisme, il y en a plusieurs. Et c’est quelque chose qui a beaucoup marqué la pensée d’Itsuo Tsuda, y compris la pensée de mon père Régis Soavi. Cette recherche de liberté, non seulement la liberté intérieure bien sûr mais aussi la liberté avec les autres.

Dans le dojo il est vraiment question de prendre en charge tous les aspects de notre existence. Par conséquent il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’une liberté hors sol. Aurélien Berlan oppose le fantasme de délivrance, où on serait libéré de toutes les contingences matérielles, mais évidemment libéré avec d’autres personnes qui sont des esclaves, que ce soient des esclaves énergétiques, technologiques ou d’autres personnes dominées. Ainsi contre le fantasme de délivrance, il parle de la quête d’autonomie. Reprendre en main sa propre capacité, dans tous les aspects de sa vie. Cela rejoint évidemment aussi les féministes de la subsistance, qui parlent aussi de cet aspect très important, de se réapproprier tous les aspects de notre vie.

Et c’est ça qu’on cherche dans un dojo. En tout cas dans les nôtres, il y a évidemment l’aspect pratique du corps mais il y a aussi l’aspect fondamental de cette organisation, de sortir d’un rapport où on arrive, on est client, on paie et on veut avoir quelque chose en retour. On est tous concerné, on est tous à faire vivre ce dojo pour que le lieu existe, pour nous-mêmes. Ce n’est pas non plus de se dire il faut le faire pour les autres, je me sacrifie… pas du tout. Chacun de nous le fait pour lui-même mais en collaboration avec les autres.

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Dojo Scuola della Respirazione, Milano

LV : Oui alors ce que je trouve vraiment très intéressant dans ce chemin – et là on retrouve, et vous en parlez dans votre livre des choses communes avec notamment les Kogis – c’est-à-dire que la vraie morale surgit de l’intérieur. Ce travail, ce changement intérieur va rejaillir vers un changement extérieur. Et vous dites aussi que la création d’un État a entraîné une dépossession des valeurs créatives de l’individu.

MS : La morale surgit de l’intérieur, Kropotkine, l’anarchiste en parle, autant que Itsuo Tsuda, autant effectivement que les Kogis. Il ne s’agit pas d’avoir des règles extérieures, des interdits, encore une fois des injonctions, mais de retrouver cette morale qui fait qu’on va collaborer les uns avec les autres.

On retrouve aussi la notion d’attention. Se passer de chef, les kogis vivent comme ça. Mais nous, nous vivons avec la domination. Nous sommes à la fois dominés et dominants de quelqu’un. On ne peut pas juste dire « Ah oui c’est la liberté, on va se passer de chef et tout est facile ». Ce n’est pas la réalité. La réalité c’est que c’est une auto-éducation qu’il faut refaire pour comprendre l’attention, l’auto-discipline que cela demande. Redécouvrir à la fois sa puissance et sa capacité d’organisation.

Au final il y a une prise de conscience qui rejoint un petit peu ce que dit Winona LaDuke à propos des amérindiens, qu’ils savent qu’ils sont opprimés mais qu’ils ne se sentent pas impuissants. Par contre les Blancs ne se savent pas opprimés mais se sentent impuissants. Eh bien c’est exactement ça. On redécouvre que finalement nous sommes dominés, nous sommes dominants mais que nous ne sommes pas impuissants.

Je pense que c’était aussi le sens de la phrase quand Itsuo Tsuda disait « L’utopie n’existe nulle part sauf là où l’on est. » C’est retrouver cette puissance aujourd’hui et maintenant. Et moi je suis là pour dire que c’est possible.

LV : C’est sûr. (rires)

MS : Même si ça demande un chemin ! Ce n’est pas une baguette magique. C’est quelque chose qui doit se travailler, se découvrir. Ça demande un chemin dans son corps, comme effectivement dans son esprit. Il y a des outils philosophiques, des outils de compréhension intellectuelle, et des outils pour sortir de ce que nous avons totalement intégré depuis la toute petite enfance. Dès la toute petite enfance on apprend aux enfants à ne pas s’écouter, à ne pas pouvoir dire Non, à ne pas être eux-mêmes, eh bien effectivement on arrive à des gens qui intègrent la domination et il faut faire un travail pour en sortir, et c’est possible. C’est possible de faire ce chemin, et de cheminer au moins un peu plus libres.

LV : Oui, nous sommes en chemin de toute façon. Alors cette culture de la séparation vous en parlez notamment en évoquant les pleurs des bébés, en disant que ce n’est pas spécialement normal que les bébés pleurent dans d’autres cultures. Au Kenya c’est plutôt une culture de proximité, d’attachement.

MS : La culture de la séparation c’est une façon de nous séparer de nous-mêmes, de notre corps, de nos sensations, des uns et des autres évidemment. Et c’est penser qu’il est normal de laisser pleurer un bébé, de tirer un enfant dans la rue qui hurle parce qu’il ne veut pas aller à l’école, que c’est normal, que la vie est comme ça, que de toute façon il faut « perdre sa vie à la gagner » comme disaient les soixante-huitards.

Et pourtant est-ce que c’est ça la vie ? Est-ce que ce n’est pas possible de complètement refuser de jouer à ce jeu ? Est-ce qu’on ne peut pas redécouvrir que nous sommes à l’intérieur de nous, libres. Alors bien sûr on va me dire « Oui, mais l’argent ? Oui mais il y a des dettes… Oui mais il faut payer ceci, c’est comme ça, dans la vie il faut souffrir… » – mais en fait qui a dit ça ? Ah bon ? Pourquoi ? En fait, peut-être que juste, non. Peut-être qu’on a l’impression d’avoir toutes ces chaînes, et quelque part on les a réellement bien sûr. Elles ne tombent pas d’un coup de baguette magique.

Mais on peut faire un chemin qui nous réunit et où on s’apercevra qu’effectivement les pleurs des enfants expriment peut-être la chose fondamentale qui est que ça ne va pas du tout !

LV : Je trouve que c’est une très belle conclusion ! Alors Manon Soavi, je recommande vraiment ce livre Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda. Savoir vivre l’utopie.