Contempler le son du monde

par Manon Soavi

Quand on évoque la maîtrise de soi, la première image qui vient à l’esprit est, généralement, celle d’une élévation de l’individu vers la maîtrise, vers le calme inaltérable. Celui qui est maître de lui-même est un individu détaché, dominant ses passions et ses émotions un peu comme on domine la nature et les êtres subalternes. Vue ainsi, la maîtrise de soi est une idée emprunte de philosophie Kantienne : l’homme, détaché du monde, libéré des liens qui l’entravent, n’est plus atteint par les émotions et en devenant son propre « idéal de liberté » il ne sent plus, ni lui-même, ni le monde autour. En Occident, notre philosophie, notre histoire et nos religions nous portent à envisager ainsi la maîtrise de soi. D’ailleurs nous éduquons les enfants à se contrôler avec la volonté et ceux qui n’y parviennent pas sont considérés comme faibles. L’idéal guerrier qui imprègne profondément notre culture n’envisage pas d’autre choix qu’être dominant ou dominé quel que soit le sujet.

Je suis totalement d’accord avec le fait que Heijoshin, la maîtrise de soi ou calme intérieur, est une chose fondamentale, non seulement dans la pratique d’un art martial mais également dans la vie tout court. Mais je m’intéresse à un autre chemin pour faire affleurer cet état de Heijoshin. À l’instar du courage qui n’est pas l’absence de peur, Heijoshin n’est peut-être pas non plus l’absence d’émotions et de sensations.

Manon Soavi, dojo Tenshin

Le retour à la racine

Cet autre chemin peut être qualifié de chemin inverse, ou d’un retour vers la racine. Ce chemin est une descente dans les profondeurs de l’humain, vers l’obscur. Un voyage qui nous relie à nous-même et à notre sensibilité et, parce qu’il nous place au sein de l’univers, nous centre sur nous-même en lien avec la vie autour. La maîtrise de soi n’est alors pas une question de contrôle, un « pouvoir » sur soi-même ou sur les autres, mais la redécouverte du « pouvoir du dedans », comme l’a théorisé l’autrice Starhawk1Starhawk, Rêver l’obscur – Femmes, magie et politique, Éditions Cambourakis, 2016.. Ainsi, rechercher Heijoshin n’est pas tenir à distance ce qui nous perturbe, les autres, etc., mais bien plutôt accepter les interdépendances du vivant et même les « pétrir » par l’expérience physique de la sensation.

L’Aïkido, au-delà de la martialité toujours présente, est une pratique du corps, qui nous amène à cette attention au réel à travers un apprentissage par le corps. On vit et on expérimente directement ce qui nous traverse et on cherche comment rester centré. Ueshiba O’senseï disait « Je suis le centre de l’Univers », je l’entends dans le sens non-dualiste où il n’y a pas d’opposition entre moi, petit individu, et le monde immense, je suis le centre parce que le monde est le centre. Tsuda senseï aborde souvent la question du calme intérieur dans ses livres, comme ici :

« La solution dualiste est comme si l’on chassait un nuage noir avec un autre nuage noir. Elle est valable dans la mesure où cela n’amène pas d’autres nuages de renfort de part et d’autre pour finir par obscurcir le ciel entier. La solution non dualiste consiste à voir qu’au-dessus des nuages, il y a le ciel bleu. Voir le ciel bleu là où il n’y est pas, c’est impossible. C’est fou. »2 Tsuda Itsuo, Le Dialogue du silence, Éditions Le Courrier du Livre, 1979, p. 16.

D’autres ont exprimé la nécessité de sentir ce qui nous lie, non comme des entraves, mais au contraire comme la capacité à « Sentir la vie en toute chose » comme le disait Noguchi Hiroyuki ou encore Lao-tseu : « À partir de la vigoureuse croissance de toute chose je perçois son évolution dans un mouvement cyclique. Toute chose en pleine vitalité après s’être épanouie retourne finalement à sa racine. Le retour à la racine s’appelle quiétude. »3Lao Tseu, La Voie du Tao, Éditions Le Grand Livre du Mois, 2001, p. 50. Cette quiétude intérieure n’est pas une idée New age, ou Bobo écolo allant se ressourcer une demi-journée en forêt. Il ne s’agit pas d’être toujours « cool ». C’est quelque chose de concret qui se découvre par la pratique et l’approfondissement de la respiration.

Percevoir la réalité

L’humain confronté à la réalité a tendance à se débattre, assailli par le sentiment d’injustice ou à se soumettre, submergé par le découragement. Certains encore veulent tout contrôler, mais est-ce vraiment possible ? Pour autant, voir la réalité en face n’est pas aussi facile qu’on le pense, même si on s’imagine tous le faire. Souvent, on se fait plutôt son propre « cinéma » en alimentant une vision étriquée de la réalité, une vision émotionnelle biaisée.

Les Taoïstes anciens ne s’y trompaient pas, ne tenant pas pour acquis cette capacité, ils avaient une pratique pour cultiver la perception du monde qu’ils appelaient mingxin “enténébrer le cœur”. Mingxin fait référence aux heures du crépuscule, ces moments magiques qui précèdent le lever et le coucher du soleil. Dans ces moments la lumière se propage de manière homogène et offre une vue d’égalité sur tout ce qui nous entoure. Les contours s’effacent et on voit les choses telles qu’elles sont, sans plus de jugements émotionnels. Enténébrer le cœur c’est se mettre dans cette disposition, ce vide de l’esprit pour sentir-voir la réalité et laisser agir le Non-Faire.

Calligraphie de Itsuo Tsuda « Unis ton souffle dans l’indifférencié »

Tsuda senseï en parlait ainsi, à propos du Katsugen undo (Mouvement régénérateur) qui « a pour but, précisément, de faire taire ces gens dont la tête bouillonne d’idées souvent hétéroclites et confuses pour les introduire dans l’univers des sensations. Les critères de jugement habituels tels que la beauté physique, les détails vestimentaires, les capacités intellectuelles, financières, les classes sociales, etc., doivent céder la place à quelque chose de plus intrinsèque : la vitesse biologique à travers la respiration.[…] Que ce dépouillement est devenu chose difficile à l’heure actuelle ! On s’entoure d’épaisses couches de façades pour se protéger vis-à-vis des autres : l’arrogance, la possessivité, le snobisme pour se distinguer des autres, la familiarité quémandeuse, le besoin de tendresse, l’excentricité pour attirer l’attention, l’agressivité, l’adoration, l’envie de dominer, etc. Il est difficile d’énumérer tous ces traits qu’on remarque chez les autres et dont nous ne nous rendons pas compte sur nous-mêmes. La vie s’étouffe. »4Tsuda Itsuo, Un, Éditions Le Courrier du Livre, 1978, p. 99.

Plutôt que de laisser notre vie étouffer en nous, on peut lui laisser la place, lui donner la priorité sur le reste. La pratique du Katsugen undo en est un moyen. De même les petits moments de méditations quotidiennes inclus dans la pratique respiratoire qui débute toutes nos séances d’Aïkido peuvent être rapprochés de mingxin. Le matin tôt, dans le calme du dojo, le cœur s’apaise, la respiration descend. Nous ne sommes plus en lutte pour la maîtrise, c’est un moment privilégié où nous pouvons intégrer la réalité avec plus de calme et ressentir le fait d’être le centre de l’univers.

Mon père Régis Soavi, élève de Tsuda senseï, qui continue son enseignement depuis cinquante ans, est également mon senseï d’Aïkido. Mon éducation avec un père enseignant d’Aïkido, d’esprit libertaire, féministe avant l’heure et grand amateur de Tchouang-tseu a plutôt consisté à travailler sur la conscience de la réalité telle qu’elle est : non contrôlable. Il m’a transmis que c’est notre positionnement intérieur qui change, non « La Réalité » elle-même mais le point d’où nous interagissons avec elle, qui par retour change la réalité qui nous entoure. C’est l’action du Non-Faire ou Non-Agir, ce « régime d’action » comme l’appelle le sinologue Jean François Billeter, si difficile à comprendre pour les Occidentaux. Se vider de nos jugements, de nos idées préconçues, et retrouver le calme intérieur qui est en nous mais que nous oublions, souvent trop agités et inquiets. Alors, curieusement, apparaissent des possibilités d’action insoupçonnées.

La sensation notre boussole

Si la maîtrise de soi n’est pas la transcendance du corps par l’esprit, ni la séparation et l’insensibilité, il est évident qu’il ne s’agit pas pour autant d’être écrasé par les émotions et les sensations. Au contraire, il s’agit de les accepter comme composantes de la vie, de les sentir et de les laisser circuler pour maintenir le calme intérieur. Dans la pratique de l’Aïkido c’est très évident, quand nous nous laissons submerger par la peur, la volonté de vaincre ou autres émotions. Avec l’entraînement nous sentons immédiatement que nous avons perdu ce calme, nous ne sommes plus « vides » même si notre maîtrise technique nous permet de surmonter l’attaque.

Loin de l’idée de maîtrise technique ou de contrôle permettant de « gérer la réalité », la philosophie du Tao va dans ce même sens, en valorisant l’intuition, le vide mental et les facultés d’adaptation qui permettent de s’harmoniser à la situation : « Si on comprend la manière d’harmoniser, le corps sera tranquille et si le corps est tranquille, le monde sera en ordre. Il en est comme de la réponse d’un écho […]. C’est pourquoi si on est capable d’atteindre un instant de pureté et d’harmonie, ce sera alors un instant de véritable Vertu [ou Régime d’action] efficace. »5 Monica Esposito, La Porte du dragon, thèse de doctorat. Université Paris VII, 1993, p. 345.

J’en ai fait l’expérience en étant concertiste durant plus de dix ans. Si j’avais peur tout le long du concert, même quand mon exécution était correcte et que j’étais suffisamment maîtresse de moi extérieurement, mon interprétation s’en ressentait, et mes proches, dans le public, sentaient mon stress et ne pouvaient profiter du concert. S’il n’y avait pas d’enjeux, pas de stress du tout, je pouvais être déconcentrée et faire de stupides erreurs. Au contraire, quand j’arrivais à être réellement calme à l’intérieur, avec un léger trac nécessaire pour avoir la concentration et l’endurance durant le concert, alors ma perception et celle de mes proches étaient toutes différentes, « le monde était en ordre ».

La scène

C’est durant les années où j’ai été pianiste concertiste que j’ai fait les expériences les plus révélatrices sur la maîtrise de soi. Au-delà de la maîtrise technique ou de la connaissance de l’œuvre que l’on joue, l’expérience de la scène est assez paradoxale. Tout est préparé et travaillé, depuis des mois parfois, pourtant la part de l’imprévu reste primordiale. Durant mes études de musique je me suis spécialisée dans l’accompagnement de chanteurs et la musique de chambre, des domaines où finalement le plus important est l’instant présent et la coordination avec les autres musiciens. Il est indéniable qu’à niveau pianistique égal, c’est ma capacité à fusionner avec les autres qui a été appréciée par mes pairs. Je n’étais pas seulement « à l’écoute » d’un décalage avec les autres, ils et elles avaient l’impression que je devançais ce qui allait se passer. Je sais que cette capacité vient de ma pratique de l’Aïkido depuis mes six ans et de la recherche d’harmonisation avec le partenaire. Mon calme intérieur me permettait de rester ouverte, de percevoir ce qui se passait à l’extérieur sans être envahie par les émotions. Je les sentais mais je n’en étais pas perturbée. La plupart du temps du moins !

Manon Soavi au piano

Certaines expériences ont été plus fortes que d’autres. Celles d’un concert réussi dans une belle salle sont évidemment très fortes, mais concernant la maîtrise de soi ce sont souvent les expériences boiteuses qui sont révélatrices de ce que nous sommes capables de faire ou non. Comme cette fois où j’ai donné une représentation d’extraits de l’opéra Cosi fan Tutte de Mozart. La représentation avait lieu à destination de collégiens, dans le gymnase de l’établissement. Le « piano » mis à ma disposition était en fait un clavier électrique posé sur des tréteaux. Nous nous sommes très vite rendu compte que pour que les chanteurs m’entendent il fallait mettre les enceintes à fond, mais qu’ainsi c’était moi qui entendais à peine les chanteurs. Durant la représentation le clavier tremblait sur ses fragiles pieds, à tel point que la grosse partition en équilibre sur le petit pupitre menaçait de tomber tout du long. Je dus aussi caler la pédale qui, reliée seulement par un fil, reculait sur le sol, s’éloignant de mon pied de plus en plus. D’autres fois il m’est arrivé que deux pages de la partition soient tournées au lieu d’une, ou bien que le chanteur lui-même saute deux pages. Dans toutes ces circonstances assez catastrophiques pour la qualité d’une représentation, même si mon niveau de stress était haut, je ne m’affolais pas, ne cherchant que ce que je pouvais faire pour être de nouveau avec les autres, au bon endroit au bon moment. Le temps s’étirait, comme lorsqu’on a un accident et qu’on se voit tomber, mais qu’en même temps on agit pour se rattraper.

Changer de regard

Changer de regard n’est pas une évidence et demande, outre de le vivre à travers une pratique du corps, de s’attaquer aussi aux symboles. Comme l’explique Carol Christ : « Les systèmes symboliques ne peuvent pas simplement être rejetés ; ils doivent être remplacés. Là où aucun remplacement n’a eu lieu, l’esprit va revenir à des structures familières en temps de crise, de perplexité ou de défaite. »6 Carol P. Christ, Reclaim, Éditions Cambourakis, 2016. C’est pourquoi nous avons peut-être besoin d’évoquer une autre incarnation que celle du détachement des héros qui nous accompagnent depuis des siècles.

Une figure comme Kannon, celle qui « contemple le son du monde », me semble pour cela intéressante. Cette Déesse très ancienne, vénérée en Inde et en Chine sous d’autres noms, est devenue au fils du temps une bodhisattva et une déesse taoïste. Mais elle est surtout la survivance de croyances matrifocales7 Voir les travaux de Heide Goettner-Abendroth et de Marija Gimbutas. beaucoup plus anciennes, où elle représentait un principe inclusif actif. Dans son sens premier elle évoquait cette capacité d’unification, cette absence de dualité entre moi et le monde, entre le sujet et l’objet. Ainsi nous sommes tout à la fois récepteur et diffuseur de cette quiétude. C’est peut-être dans ce sens que O’senseï Ueshiba disait : « Les attaquants, qu’ils soient un ou plusieurs cela n’a aucune importance, je les mets tous dans mon ventre »8 Tsuda Itsuo, conversation avec Régis Soavi..

Manon Soavi

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Article de Manon Soavi publié en octobre 2022 dans Yashima #17.

Notes

  • 1
    Starhawk, Rêver l’obscur – Femmes, magie et politique, Éditions Cambourakis, 2016.
  • 2
    Tsuda Itsuo, Le Dialogue du silence, Éditions Le Courrier du Livre, 1979, p. 16.
  • 3
    Lao Tseu, La Voie du Tao, Éditions Le Grand Livre du Mois, 2001, p. 50.
  • 4
    Tsuda Itsuo, Un, Éditions Le Courrier du Livre, 1978, p. 99.
  • 5
    Monica Esposito, La Porte du dragon, thèse de doctorat. Université Paris VII, 1993, p. 345.
  • 6
    Carol P. Christ, Reclaim, Éditions Cambourakis, 2016.
  • 7
    Voir les travaux de Heide Goettner-Abendroth et de Marija Gimbutas.
  • 8
    Tsuda Itsuo, conversation avec Régis Soavi.