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Fukiko Sunadomari et les effacées de l’histoire

par Manon Soavi

Saviez-vous que Morihei Ueshiba, un des plus grand budokas du XXe siècle, hurlait mécontent en voyant ses élèves pratiquer : « Personne ne fait Aïkido ici ! Seules les femmes font Aïkido ! » ?1Henry Kono, « Yin et Yang, moteur de l’Aïkido du fondateur » Entretien par Guillaume Erard, 2008, sur https://www.guillaumeerard.fr/aikido/entretiens/entretien-avec-henry-kono-yin-et-yang-moteur-de-laikido-du-fondateur

Fukiko Sunadomari senseï au hombu dojo, enseignant à la section féminine, en 1956. Source www.guillaumeerard.com

Comment un Japonais ayant une vision traditionaliste de la famille et de la place des femmes a t-il pu dire une chose pareille et même déclarer que les hommes étaient désavantagés en Aïkido à cause de leur utilisation de la force physique2Des propos rapportés par (au moins) : ►Itsuo Tsuda dans La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 148 ; ►Virgina Mayhew, « Entretien » avec Susan Perry, Aikido Today, 1991 ; ►Miyako Fujitani, « I am glad I have Aikido », Magazine of Traditional Budo, n. 2, mars 2019 ; ►Mariye Takahashi, « Is Aikido the pratical self-defense for women ? », Black Belt, novembre 1964. ?

Des propos, d’ailleurs, encore d’actualité, tant l’Aïkido majoritaire valorise toujours la force. Alors, pourquoi ces paroles, qui éclairent la voie développée par Osensei, ne sont-elles pas plus connues ?

Peut-être à cause de la silenciation de la transmission des femmes élèves d’Osenseï Ueshiba. Car au-delà de l’injustice évidente de l’invisibilisation des femmes, taire des manières de faire, c’est supprimer toute mémoire des gestes et des idées. Nos actes se nourrissent du passé et moins on raconte les actions des femmes et leurs modalités, moins le champ des possibles est étendu pour les générations suivantes. On le voit bien en Aïkido, aujourd’hui, où sont les femmes ?

Les hommes n’ont pas à justifier du besoin de les entendre, par contre pour parler des femmes on est obligé de motiver de l’intérêt pour tous. Pourtant l’expérience des hommes ne peut pas « compter pour tous » ça ne marche pas ainsi, le vécu des femmes, leurs manières de faire sont spécifiques et différentes. C’est pourquoi je vous propose de découvrir ici une femme dont on sait très peu de choses bien que son parcours aurait justifié qu’elle reste dans l’histoire de l’Aïkido.

Herstory, une histoire militante ?

L’Histoire est vue à tort neutre et factuelle alors qu’elle est une construction des dominants qui conditionne le présent. C’est pourquoi Titiou Lecoq écrit « En travaillant sur l’histoire des femmes, les historiennes sont toujours suspectées d’être militantes. Pourquoi l’histoire des femmes serait-elle militante ? L’histoire qu’on apprend, qui est masculine et non mixte, ne serait-elle pas aussi une forme de militantisme ? »3Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21

Le jeu de mot her-story souligne que l’Histoire reflète des points de vues masculins : his-story. L’herstory rétablit le rôle actif des femmes dans l’histoire. Pour son livre Les grandes Oubliées – Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes Titiou Lecoq explique que son objectif « n’était pas tant de féminiser l’Histoire que de la démasculiniser. La démarche est différente. Démasculiniser ou déviriliser implique l’idée qu’il y a eu une démarche politique préalable de masculinisation de la société. »4Titiou Lecoq, « Pourquoi l’histoire a-t-elle effacé les femmes ? » Revue Démocratie, 7 juin 2022

Lecoq prend la grammaire comme exemple de masculinisation volontaire ou encore le fait qu’au Moyen Âge existaient « des médecines (femmes médecins), des jongleresses et des orfaveresses, des autrices, enlumineuses, bâtisseuses de cathédrales et ce n’est qu’à la fin de cette période que les hommes leur ont interdit de pratiquer ces métiers. »5Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21 La masculinisation de la société est passée par l’effacement des femmes, de leurs histoires, de leurs actions, de leurs noms.

Un exemple d’effacement très évident est celui d’Alice Guy qui inventa le cinéma ! Pendant que Méliès s’intéressait aux illusions et d’autres à documenter leur époque avec une caméra, Alice Guy imaginait raconter des histoires de fiction. En plus de vingt ans elle tournera une centaine de films comme réalisatrice, scénariste et même productrice. Les frères Lumière et Méliès ont pourtant connu une grande postérité pour une carrière bien plus brève. Alice Guy a été littéralement effacée : un bon nombre de ses films ont été réattribués volontairement à des hommes dans les registres, et beaucoup de ses films ont été détruits. Pendant longtemps elle ne fut même pas mentionnée dans les encyclopédies du Cinéma.

L’histoire d’Alice Guy n’est qu’un exemple classique de ce qui arrive aux créatrices. Et si une œuvre nous parvient les historiens mettent en doute qu’elles l’aient vraiment réalisée, quand ils ne contestent pas carrément l’existence de la personne.

La délégitimation des femmes est une violence symbolique qui tient un rôle majeur dans les mécanismes de domination masculine. C’est pourquoi Aurore Evain plaide pour la réintroduction du terme Matrimoine, car « la puissance symbolique étant immense, nommer notre matrimoine c’est permettre aux femmes comme aux hommes de se reconnaître dans des modèles masculins et féminins. »6Aurore Evain « Vous avez dit  »matrimoine » ? », Mediapart, 23 novembre 2017

Le matrimoine de l’Aïkido

Que sait-on de l’her-story de l’Aïkido ? Presque rien. Là aussi il faut « démasculiniser » l’histoire, pour retrouver la mémoire des femmes aikidoka. C’est pourquoi j’ai écrit sur Miyako Fujitani7Manon Soavi, « Miyako Fujitani, l’effet Matilda de l’Aïkido ? » Self&Dragon Spécial Aïkido no17 avril 2024. Disponible en ligne : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/fujitani-miyako-effet-matilda-de-aikido/ . Pour Fukiko Sunadomari depuis que j’ai commencé mes recherches je traverse des phases d’abattement et de colère tant le potentiel semblait intéressant et les traces absentes.

Voilà le peu qu’on sait : Fukiko Sunadomari est née le 9 mai 1914 dans une famille de fidèles adeptes de la religion Omoto Kyo. Vers la fin des années 30 elle débute l’étude de la naginata dans l’école Jikishingake-ryu, sous la direction de la plus grande experte du Japon, Hideo Sonobe sensei.

En 1939 Hideo senseï rencontre Ueshiba Osenseï, lors d’une démonstration en Mandchourie. Elle en ressort enthousiasmée et décide d’envoyer certaines de ses étudiantes avancées apprendre l’Aïkido. C’est ainsi que Fukiko commence dans les années 50 au Hombu Dojo. Ses deux frères (Kanemoto et Kanshu) avaient déjà commencé à pratiquer sous la direction de Morihei Ueshiba.

Fukiko Sunadomari avec sa naginata. Archives de la famille Sunadomari tous droits réservés.

Fukiko vit plusieurs années au Wakamatsu Dojo avec la famille Ueshiba et l’uchideshi qui y vit8Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal. https://aikidojournal.com/2011/11/06/historical-photo-morihei-ueshiba-aspiring-calligrapher-by-stanley-pranin/ . Elle occupera la fonction de Fujin Bucho (directrice de la section des instructrices femmes)9Stanley Pranin, « L’Encyclopédie Aiki News de l’Aïkido » Aiki News, Tokyo. 1991 jusqu’au décès d’Osenseï en 1969. Ce qui nous renseigne sur le fait qu’existait une section pour former des instructrices ! Cela soulève pleins de questions : pourquoi un cours séparé ? Comment fonctionnait-il, combien étaient-elles… ?

Comme le montre une lettre10Guillaume Erard, « Biographie d’André Nocquet, le premier uchi deshi étranger d’O Sensei Ueshiba Morihei » 2013, https://www.guillaumeerard.fr/ qu’écrit Fukiko à la famille d’André Nocquet, elle est une figure incontournable du Hombu Dojo, impliquée dans le fonctionnement interne du dojo et auprès de la famille Ueshiba. Elle sera une confidente et l’assistante personnelle d’Osenseï durant vingt ans, il lui attribuera le grade de sixième dan. Il existe aussi une très courte vidéo d’une démonstration sur le toit d’un immeuble de Tokyo où l’on voit Osenseï démontrer Ki no musubi avec Fukiko.

Ueshiba osenseï et Fukiko SUnadomari.à Iwama en 1966, publié dans Aikinew 1990 numéro 85

Assistante d’Osenseï elle était fréquemment appelée à voyager avec lui dans la région du Kansai où il enseignait l’Aïkido tout en rendant visite à des étudiants et amis de longue date. Lors de ses voyages Osenseï prenait Fukiko comme partenaire de démonstration notamment auprès des femmes11Miyako Fujitani, entretien, Magazine of Tradional Budo, no 2, mars 2019. Fukiko possédait apparemment de nombreuses photos inédites de cette époque.12Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.

Selon le chercheur de l’Aïkido Stanley Pranin, au milieu des années soixante, Fukiko accompagna Osenseï pour une série de voyages et en profita pour rassembler des matériaux en prévision d’une biographie. Elle prit des photos et interviewa un certain nombre d’anciens élèves et des membres de la religion Omoto qui avaient connu Morihei Ueshiba.13ibid.

Après le décès d’Osenseï, elle continua des recherches approfondies et coécrit avec son frère Kanemoto la première biographie autorisée, Aïkido Kaiso Morihei Ueshiba. Évidemment elle n’est mentionnée que comme collaboratrice, seul son frère est l’auteur officiel du livre !

Au milieu des années 80, Fukiko souhaita rendre hommage à Osenseï en construisant un petit temple votif à sa mémoire à Kumamoto14Simone Chierchini, « Paolo Corallini’s Traditional Aikido Dojo » 2020 https://simonechierchini.co. Pour financer son projet elle se résoudra à vendre quelques-unes des très nombreuses calligraphies originales d’Osenseï, qu’il lui avait offertes.15ibid.

Fukiko Sunadomari s’éteint le 1er mai 2006 à Fujisawa, à l’âge de 92 ans.

Faire l’histoire

Stanley Pranin déclarait « Je connaissais très bien Fukiko Sunadomari. Notre association a débuté en 1984 et s’est poursuivie jusqu’à la fin de 1996. Elle adorait venir visiter le bureau d’AikiNews à Tokyo et nous passions des heures à parler de l’aïkido, de Morihei et de la religion Omoto. […] J’ai de nombreuses heures d’enregistrements de nos entretiens, dont l’un est en cours de transcription. Fukiko Senseï en savait beaucoup sur la vie publique et privée du Fondateur grâce à sa vie au Hombu Dojo et à son rôle d’assistante de Morihei. Le témoignage de Fukiko Senseï est très important pour une compréhension approfondie de l’histoire, du caractère et de l’art de Morihei. »16Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal (je souligne).

De droite à gauche : Stanley Pranin, Kanshu Sunadomari et Fukiko Sunadomari. Archives de la famille Sunadomari.tous droits réservés

Alors, où sont ces heures d’interviews, ces articles rapportant ses propos ? J’ai bien cherché il n’y a rien, dans aucunes publications de Pranin : les livres, les revues AikiNews, Aikido Journal, version papier ou web. Aucune trace.

Josh Gold, actuel responsable d’Aikido Journal, m’a confirmé qu’il n’y a aucun enregistrement, ni numérisés ni en cassettes d’archives.

Pranin a écrit dans un petit article « [Fukiko] était une personne franche et s’est distanciée de la famille Ueshiba après la mort de Morihei. En tant que tels, ses commentaires et ses souvenirs ne se prêtent pas toujours à la publication, et nous nous sommes longtemps abstenus de publier les transcriptions de ces enregistrements, même sous forme éditée. Avec le temps et les ressources, nous espérons remédier à cette situation. »17ibid.

En 2011 il se justifie ainsi « Ces domaines sont très sensibles, sinon j’aurais déjà publié certains documents et témoignages. Même si plusieurs décennies nous séparent de certains des événements en question, la sensibilité des personnes clés est un sujet de préoccupation. C’est un problème auquel je suis confronté depuis longtemps et je n’ai toujours pas de bonne solution. J’ai beaucoup hésité à publier la lettre de démission de Koichi Tohei senseï, par exemple. On verra comment les choses évoluent. »

Ainsi, avec un doux glissement, presque sans volonté, la masculinisation de l’histoire se perpétue. Les femmes disparaissent les unes après les autres de la scène et ne restent que les voix masculines dominantes.

« C’est forcément sa maîtresse » une stratégie de disqualification des femmes.

Personne ne sera surpris qu’avec la position de Fukiko la rumeur qu’elle « couche avec le boss » se soit répandue, c’est la plus vieille arme pour silencier les femmes.

Partant du principe que si Osenseï s’est ainsi « embarrassé » d’une femme c’est qu’il y avait une histoire sentimentale derrière. Curieusement on ne suppose pas la même chose à propos des jeunes hommes uchideshi du dojo. Ni qu’Osenseï aurait eu un amant caché à Iwama !

Fukiko Sunadomari auprès de Uehsiba Osenseï

Sur les opinions de Fukiko, on peut émettre une hypothèse. En s’appuyant sur les propos de Pranin et sur les quelques commentaires qu’elle a laissés, il est clair qu’elle était une mystique18Hikitsushi senseï disait de Fukiko « elle comprend les choses spirituelles », Aikido Magazine, 10/1988 (cf. aussi cette biographie en ligne). comme Ueshiba Osenseï. Elle soulignait souvent l’importance de cet aspect dans le parcours d’Osenseï19Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.. Critiquait-elle les débuts d’un Aïkido désacralisé, sportif – et finalement très masculin – ne correspondant pas, selon elle, à la vision du fondateur ?

Texte de Fukiko Sunadomari écrit à l’occasion du « Aikido Friendship Demonstration Tournament » en 1985. Un événement organisé par Stanley Pranin. Archives de la famille Sunadomari. Tous droits réservés

Cet Aïkido correspond aux efforts de Kisshomaru Ueshiba vers l’expansion internationale de l’art de son père. Mais pour Osenseï l’Aïkido était « un acte spirituel »20Ellis Amdur « [Ueshiba n’offrait pas] des leçons spirituelles supplémentaires dont le monde est inutilement gavé, mais des actes spirituels. » Caché en pleine vue. The Ran Network, 2023, p. 298 et lui-même se tenait sur « Ame no Ukihashi, le pont flottant céleste » ce qui relie le monde visible et invisible. C’était un art d’amour universel recréant les liens nous unissant entre humains et au vivant non-humain.

L’Occident pouvait-il entendre cela, lui qui, comme le dit Isis Labeau-Caberia « s’est tout d’abord employée à détruire les cosmovisions autochtones sur le continent européen – celles des mondes paysans, ruraux et païens ; celles des druides, des rebouteux et des sorcières – avant de se déverser dans le reste du monde. »21Isis Labeau-Caberia « La tête ne nous sauvera pas : L’Occident est une cosmovision, la « raison » en est le mythe fondateur » 04/07/2023, sur https://isislabeaucaberia.substack.com/p/la-tete-ne-nous-sauvera-pas-part

Hisser l’intellect au sommet et rejeter le corps, les émotions et la spiritualité, c’est sur ce dualisme artificiel qu’est né la réification, la domination et l’exploitation de tout ce qui n’était pas un « Homme moderne rationnel » c’est-à-dire le vivant non-humain, les femmes et les non-blancs, renvoyés à l’état infériorisé de « Nature ».

Dans ce contexte l’Aïkido est devenu majoritairement un sport de combat ou un filon pour les gourous, alors que nous avons désespérément besoin de pratiques du corps, spirituelles mais immanentes, dépouillées de toute domination.

D’autres élèves de Osenseï ont critiqué cette nouvelle orientation de l’Aïkikaï, rompant avec la famille Ueshiba : Kōichi Tohei, Noriaki Inoue, le neveu d’Osenseï, Itsuo Tsuda et Kanshu Sunadomari. Pour autant nous ne manquons pas d’interviews de ces célèbres pratiquants.

Reste une différence, Fukiko était une femme ayant une expertise, qui a parlé pour transmettre sa vérité, ni plus ni moins que les autres. Mais c’était une femme… alors ils n’ont pas écouté.

Fukiko Sunadomari en démonstration. Archive de la famille Sunadomari, tous droits réservés.

Osenseï parlait-il notamment d’elle quand il disait que son Aïkido idéal était celui des jeunes filles22Rapporté par Itsuo Tsuda dans son livre La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp.148-149. ? Ou bien quand il hurlait « Seules les femmes font de l’Aïkido ici ! »

À travers les fragments de l’histoire de la plus proche disciple de Morihei Ueshiba, peut-être même la meilleure, on distingue une relation de transmission de maître à élève, et même au-delà, une relation spirituelle. Alors comment ne pas supposer que l’Aïkido de Fukiko devait être époustouflant ? Et comment ne pas regretter ce chaînon manquant vers l’Aïkido du fondateur ?

J’espère avoir contribué à mon petit niveau à démasculiniser un peu l’Aïkido et à faire connaître ce personnage hors du commun. Je remercie au passage la belle-sœur de Fukiko, qui a bien voulu me communiquer les quelques photos inédites présentées ici et quelques coupures de presse.

Elle participe ainsi à la transmission d’un matrimoine où chaque pièce du puzzle compte.

Manon Soavi

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Notes

  • 1
    Henry Kono, « Yin et Yang, moteur de l’Aïkido du fondateur » Entretien par Guillaume Erard, 2008, sur https://www.guillaumeerard.fr/aikido/entretiens/entretien-avec-henry-kono-yin-et-yang-moteur-de-laikido-du-fondateur
  • 2
    Des propos rapportés par (au moins) : ►Itsuo Tsuda dans La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 148 ; ►Virgina Mayhew, « Entretien » avec Susan Perry, Aikido Today, 1991 ; ►Miyako Fujitani, « I am glad I have Aikido », Magazine of Traditional Budo, n. 2, mars 2019 ; ►Mariye Takahashi, « Is Aikido the pratical self-defense for women ? », Black Belt, novembre 1964.
  • 3
    Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21
  • 4
    Titiou Lecoq, « Pourquoi l’histoire a-t-elle effacé les femmes ? » Revue Démocratie, 7 juin 2022
  • 5
    Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21
  • 6
    Aurore Evain « Vous avez dit  »matrimoine » ? », Mediapart, 23 novembre 2017
  • 7
    Manon Soavi, « Miyako Fujitani, l’effet Matilda de l’Aïkido ? » Self&Dragon Spécial Aïkido no17 avril 2024. Disponible en ligne : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/fujitani-miyako-effet-matilda-de-aikido/
  • 8
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal. https://aikidojournal.com/2011/11/06/historical-photo-morihei-ueshiba-aspiring-calligrapher-by-stanley-pranin/
  • 9
    Stanley Pranin, « L’Encyclopédie Aiki News de l’Aïkido » Aiki News, Tokyo. 1991
  • 10
    Guillaume Erard, « Biographie d’André Nocquet, le premier uchi deshi étranger d’O Sensei Ueshiba Morihei » 2013, https://www.guillaumeerard.fr/
  • 11
    Miyako Fujitani, entretien, Magazine of Tradional Budo, no 2, mars 2019
  • 12
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.
  • 13
    ibid.
  • 14
    Simone Chierchini, « Paolo Corallini’s Traditional Aikido Dojo » 2020 https://simonechierchini.co
  • 15
    ibid.
  • 16
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal (je souligne).
  • 17
    ibid.
  • 18
    Hikitsushi senseï disait de Fukiko « elle comprend les choses spirituelles », Aikido Magazine, 10/1988 (cf. aussi cette biographie en ligne).
  • 19
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.
  • 20
    Ellis Amdur « [Ueshiba n’offrait pas] des leçons spirituelles supplémentaires dont le monde est inutilement gavé, mais des actes spirituels. » Caché en pleine vue. The Ran Network, 2023, p. 298
  • 21
    Isis Labeau-Caberia « La tête ne nous sauvera pas : L’Occident est une cosmovision, la « raison » en est le mythe fondateur » 04/07/2023, sur https://isislabeaucaberia.substack.com/p/la-tete-ne-nous-sauvera-pas-part
  • 22
    Rapporté par Itsuo Tsuda dans son livre La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp.148-149.

Du sport, de la violence et des femmes 2/2

Par Manon Soavi

Partie 2. La voie du dragon

La première partie de cet article est consultable ici

Dans La Puissance des mères, Fatima Ouassak nous rappelle qu’il n’y a rien à attendre des instances au pouvoir, qu’« il faut nous muer en sujets politiques, retrouver notre puissance de dragon. Car notre pouvoir de faire monde est immense. C’est pour cela que nous en sommes dépossédées. […] Ce sont nos résistances que nous devons transmettre. »

Devenons des dragons, devenons des ReSisters ! Ce jeu de mot génial souligne qu’il est possible de Résister en Sœur à l’instar des groupes locaux de ReSisters qui de par le monde se préoccupent de sécurité alimentaire, de militarisme, de pollution, de droits reproductifs et de répartition des terres.

Utilisons la force du concept de Reclaim – réappropriation/réhabilitation/réinvention – l’un des outils les plus puissants des écoféministes. Ce geste de se réapproprier et de modifier le sujet, comme d’en être en même temps transformé·e. Les arts martiaux n’ont pas été crée par des dieux, ils ont tous évolué !

« Une création permanente inachevée » : c’est ainsi que Morihei Ueshiba, créateur de l’aïkido, considérait d’ailleurs son art à la fin de sa vie. Lui-même avait synthétisé dans l’aïkido une vie de pratiques martiales et ascétiques bien plus anciennes que lui.

Nous avons aussi besoin de briser la rivalité entre femmes qui favorise les hommes comme l’ont fait certaines athlètes des Jeux Olympiques en soutenant ouvertement leurs adversaires perdantes. Les ReSisters se soutiennent et s’inspirent les unes des autres. De celles du passé, comme les jujitsufragettes2 d’Édith Garrud à celles d’aujourd’hui. La championne de MMA Djihene Abdellilah a fait de sa passion un outil d’émancipation pour les femmes. En Chine, des féministes se réapproprient le Wing chun3 . Au Mozambique des jeunes femmes sont inspirées par leur équipe féminine de boxe, Les Puissantes4. Enfin en Bolivie, les descendantes des femmes indigènes Aymaras et Quechuas, les Cholitas, vêtues de leurs jupes traditionnelles, sont devenues des figures de rébellion à travers l’alpinisme, le skateboard et le catch.

Cet esprit des ReSisters et du reclaim m’a inspiré pour la création de séances d’aïkido réservées aux femmes. Un an après sa création, je constate que la non-mixité choisie retire un frein important pour les débutantes et accentue la sororité au dojo. En six mois, le nombre de femmes venues faire un essai a quadruplé et un tiers ont continué la pratique.

Lire la suite gratuitement sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/elise-thiebaut/blog/150924/du-sport-de-la-violence-et-des-femmes-22-la-voie-du-dragon

Il faut perdre la tête pour habiter nos corps

Nous vous proposons ici le texte d’une intervention orale faite par Manon Soavi à l’Institut de recherche en Langues et Littératures Européennes de l’Université de Haute-Alsace au sein du colloque Écoféminismes européens qui s’est tenu les 14 et 15 novembre 2024.Un des après-midi du colloque fut consacré à l’autrice Françoise d’Eaubonne. Son fils Vincent présentait d’abord une communication intitulée La place du corps dans la vie et l’œuvre de Françoise d’Eaubonne. Suivait l’intervention de Manon Soavi faisant le lien entre l’urgence exprimée par d’Eaubonne de renouer avec nos corps pour dépasser l’idéologie patriarcale dualiste et la proposition de pratique de soi émancipatrice de la philosophie du Non-faire d’Itsuo Tsuda.

L’après-midi se poursuivait avec la projection du film de Manon Aubel Françoise d’Eaubonne une épopée écofémisniste et une table ronde avec les participant·es.

Chaque communication ne pouvant dépasser vingt minutes, l’intervention est très condensée. Elle nous paraît néanmoins intéressante pour les liens qu’elle tisse entre la pensée écoféministe et la philosophie du Non-faire.

Intervention de Manon Soavi

Itsuo Tsuda était un écrivain japonais, né en 1914. Formé à la Sorbonne dans les années trente, en sinologie par Marcel Granet et en sociologie par Marcel Mauss. Il aspira inlassablement à la liberté et s’intéressa à sa culture japonaise, au rapport au corps et à la pensée chinoise antique. Auteur de dix livres en français publiés au Courrier du Livre, sa philosophie du Non-faire articule une pensée anarchiste et une compréhension subtile du Tao.

Itsuo Tsuda

Nous allons voir en quoi cette philosophie entre en résonance avec l’écoféminisme, non par l’étiquette, mais par sa nature.

Cette phrase programmatique de d’Eaubonne « Il faut perdre la tête pour habiter nos corps »1 va me servir de point de départ. Car Françoise d’Eaubonne et Itsuo Tsuda avaient en commun de considérer que l’émancipation passaient par l’intégration d’autres patterns2 de pensée pour sortir du dualisme et que le corps est essentiel dans ce processus.

Françoise d'Eaubonne et l'écoféminisme
Françoise d’Eaubonne

Critiquer et proposer d’autres possibles

Comme l’a montré Vincent d’Eaubonne, le corps était un sujet central dans la vie et la pensée de Françoise d’Eaubonne. En avance sur le féminisme de son temps et sans céder à aucun essentialisme, elle a pointé le rôle premier du corps dans les mécanismes de dominations et l’urgence de sa réappropriation comme condition de libération.

Critique de la pensée dualiste, comme toutes les écoféministes, Françoise d’Eaubonne souligne que la matérialité du corps, englué dans le vivant, nous ramène à notre/la nature. Nous empêchant de la regarder tout à fait comme un objet. Le corps est source de liberté et nous permet la prise sur le réel. Françoise d’Eaubonne s’alerte de l’aggravation du dressage subi par les corps allant jusqu’à sa disparition avec la virtualisation.

S’arracher au corps, nier le vivant en nous, c’est l’évolution effroyable contre laquelle elle nous interpelle dès 98 dans Virtuel et domination3. Paroxysme de la culture de la mise à distance, le règne du virtuel va bouleverser le rapport de l’homme au monde et peut-être provoquer un effondrement interne en touchant à la différence perceptible entre réel et virtuel.

Cette différence, pour elle, « Seule peut la rétablir la vieille formule la preuve du pudding est qu’on le mange, pour le jour où le premier drogué du labyrinthe cybernétique sera trouvé mort de faim dans sa cabine en arborant le sourire des repus de l’imaginaire. »4

Pour d’Eaubonne il est clair que l’esprit ne peut survivre sainement devant l’anéantissement de ses sens, avec l’absence de contact du toucher5 et la déréalisation. La perte du corps locomoteur, sensible, remplacé par « un corps hybridé de micro-processeurs et de nano-machines médicales, nous vaudra un notable abaissement de la vitalité. » Si chaque innovation fait peur, aucune n’a jamais atteint si profondément l’être, l’asservissement du virtuel est d’une nature inédite.

Lanceuse d’alerte d’un coté, Françoise d’Eaubonne bouscule aussi le cadre socio-politique qui structure et détermine ce qui peut être dit sujet et ce qui ne le peut pas, ce qui est perçu comme sensible, vital, intelligent et ce qui ne l’est pas. Des cadres de l’expérience inscrits dans nos institutions, nos perceptions, nos corps et nos récits. D’Eaubonne fait donc émerger par l’écriture un autre monde, réunifié, où les dualismes et l’exploitation n’ont plus court.

écoféminisme et science-fiction. Illustration de Pauline Bhutia
Illustration de Pauline J. Bhutia qui met en lien la science-fiction écrite par Françoise d’Eaubonne avec son travail théorique sur l’écoféminisme. Revue Galaxies SF no 87, 2024. Tout droits réservés

Dans Le Satellite de l’Amande, premier tome de sa Trilogie du Losange, elle décentre ainsi le sujet et l’objet avec le récit de l’exploration d’une planète inhabitée mais qui s’avère ÊTRE littéralement un corps. Brouillant ainsi la frontière entre l’exploratrice et la planète. C’est par leurs corps qu’une fusion de sensibilité charnelle, rythmique, va se faire entre elles.

Dans le tome suivant – Les Bergères de l’Apocalypse – d’Eaubonne décrit les débuts d’Anima, la civilisation de femmes. Elle tisse dans le texte les liens nature/humain en employant un vocabulaire végétal à propos des sociétés de femmes : « Tout germait, poussait, feuillotait dans les groupes, communautés et communes de femmes. Tout bruissait, discours, querelles, murmures, commentaires et chansons, et la Révolution travaillait à petit bruit et à grand fracas, sonore comme un arbre plein de craquements et d’oiseaux ». Plus loin, c’est l’enchaînement de la cornemuse, la mouette et la bruyère qui souligne la continuité entre les mondes humain et non-humain6.

Très lucide, d’Eaubonne décrit aussi la faillite de l’agir révolutionnaire de l’avant-garde. Dans Les Bergères elle écrit à propos de cet échec que, de toute façon, « leur libération ne pouvait être qu’intime »7. Elle ne peut se faire de l’extérieur, par la force ou la théorie révolutionnaire. Seules les expériences de la vie sont en mesure de modifier cette dimension intime de nos corps et notre agir.

Remédier à la mise à distance : Je sens donc je suis.

Comment toucher cette dimension ? Une question cruciale aussi pour Itsuo Tsuda. Pour lui comme pour d’Eaubonne, il faut déverrouiller les structures internes qui servent de base à nos modes d’être et d’agir depuis des siècles. En s’appuyant sur d’autres patterns de pensée et sur le corps.

Sachant que les mythes et les rites ne sont pas de l’ordre du symbolique selon la chercheuse Barbara Glowczewski. Les gens agissent avec ces patterns. Chez les aborigènes le rêve est un devenir rhizomatique, un « concept à penser »8. C’est ce que fait d’Eaubonne par l’écriture.

Elle nous indique une clef essentielle dans le passage des Bergères où nous assistions à la renaissance d’un monde unifié et cyclique : « des cris d’animaux naissaient avec la même timidité, très loin, isolés, se rapprochant : “Je suis là !” »9

C’est une clef. Ce « Je suis là » neutralise le « Je pense donc je suis ». Cette conception historiquement datée d’un homme entouré d’objets, d’animaux réifiés et d’un paysage exploitable.

Mais d’autres conceptions du monde existent. Des cultures diverses ayant en commun des modes d’existence qui échappent à l’utilitarisme, à l’universel abstrait et à la coupure humain/milieu. Elles sont organiques et singulières. L’agir trouve ses raisons et ses finalités depuis l’intériorité des situations. L’anthropologue Rodolpho Kush, qui a étudié les cultures autochtones d’Amérique du sud, les nomme les Cultures de l’Estar Siendo, Être là10.

De l’autre coté du Pacifique l’écologue japonais Kinji Imanishi relève une notion analogue avec le Ba 場, ou Être là11. Un concept fondateur de la culture nipponne qu’on retrouve dans beaucoup d’aspects, notamment le mot baaï 場合12, être quelque part, en chair et en os, à une occasion particulière. Le géographe Augustin Berque18, traducteur d’Imanishi, nomme cette ontologie situationnelle y-présence.

Imanishi insiste aussi sur le fait que les être vivants lient ce qu’ils sont et là où ils sont. Et que c’est par la sensation, l’intuition, qu’on peut saisir le commun des mondes humain et non-humain. Ceci se retrouve aussi dans l’écriture chinoise. L’idéogramme Sei 生 la vie, n’est pas un concept, c’est une trace qui évoque une perception. La sensation qu’on éprouve lorsqu’à la vue d’un bourgeon, on sent que l’on est soi-même vivant au sein de la vie sur terre. Imanishi disait : « Je sens, donc je suis ».

Sei, la vie, calligraphie de Itsuo Tsuda

Ce pattern nous réintègre au monde terrestre, vivant parmi les vivants. Maintenant, comment l’agir peut-il se déployer sans retomber dans le schéma dualiste ? La Chine ancienne nous fourni encore un pattern très intéressant : le 無爲 Wu-wei, Non-faire. Nous allons voir que cela n’a rien du retrait de l’action collective ou d’une posture méditative individualiste.

Saboter la pensée cartésienne : le Non-faire

Ursula Le Guin a écrit : « Tout ce que j’essaie de faire, c’est de trouver comment placer un obstacle sur la voie »14. Notre structure mentale, déformée par le cartésianisme et le dualisme, ne peut s’extraire d’elle-même de son carcan. C’est pourquoi il faut mettre des obstacles sur la voie. C’est le but d’Itsuo Tsuda quand il déclare « Même si je ne pense pas JE SUIS ». À l’instar de Tchouang-tseu, provoquer un effondrement de la logique afin de laisser émerger une autre compréhension.

Dans les cultures chinoise et japonaise il existe des techniques pour hacker son cerveau. Court-circuiter la volonté afin de laisser la place à une intelligence plus profonde et reliée. Les pratiques comme le zen, la calligraphie, les arts martiaux, etc., ont pour but de provoquer, grâce aux techniques du corps, l’abandon de la pensée calculante afin de laisser surgir le Wu-wei (Non-faire).

C’est le sens de la calligraphie Naka, la cible. Qui représente à la fois arc, flèche, cible, archer, dans une même unité. Ici pensée et action ne font qu’un. Le Non-faire est donc un régime d’activité15 dans lequel l’action et la parole sont hautement efficaces, précisément par l’absence d’intentionnalité.

Naka, la cible, calligraphie de Itsuo Tsuda

Les contes anciens d’Europe enseignaient aussi par symbole comment trouver cet agir juste. Qu’il faille embrasser une grenouille, prêter l’oreille aux paroles d’un renard, ou attendre que la nuit porte conseil. Il s’agit toujours de lâcher prise, de faire le vide pour écouter et entrer dans le flow.

De même les artisans japonais coproduisent les objets avec les matières vivantes, le fer, la terre, l’eau, le feu. L’artisan est reconnaissant de la tournure inattendue que prend sa création. Alors l’acte n’est plus le résultat d’UNE volonté, d’UN sujet. C’est une multiplicité qui s’exprime.

Ce pattern nous sort de l’agir colonial, du FAIRE, de l’ingénieur prônant des solutions abstraites et externes aux situations. Ce Non-agir situationnel, le peuple Kogi le suggérait en proposant la réintroduction du tapir au Brésil plutôt que la dépense de millions de dollars pour restaurer les forêts primitives. Les tapirs mangent les fruits et font leurs déjections là où il n’y a pas d’arbre fruitier, « plantant » ainsi la forêt. Un agir dans/avec la toile du monde.

Des sciences autochtones en symbiose ont toujours existé. Comme l’agir des animaux et des plantes que nous ne faisons probablement qu’entrapercevoir.

Ici avec nos modes de vie urbanisés et parcellisés, une porte pour entrer concrètement dans ces paradigmes est de retrouver nos corps dans des pratiques quotidiennes. D’écouter nos propres ressources involontaires, de réactiver notre sensation et de commencer à rétablir une relation entre une pensée sauvage réhabilitée et une pensée savante relativisée.

Des pratiques de soi émancipatrices

Marcel Mauss indiquait que le corps est une expression de nous-même, mais aussi d’une conception culturelle, de l’organisation sociale et des systèmes de représentation du monde16. Le dressage social et notre aliénation sont donc inscrits dans nos corps.

En Orient, corps et esprit ne sont pas séparés, philosophie et pratique sont donc indissociables. Pour Itsuo Tsuda, Aïkido et Katsugen undo font partie du chemin de la philosophie du Non-faire. Ce sont des pratiques d’émancipation où l’on éprouve un décalage entre ses habitudes et leur recalibration.

C’est par le toucher sensible et le mouvement qu’on expérimente un autre type de relation, qui ne passe ni par la parole ni par la vision. Ce sont des « savoirs sur soi » qu’on redécouvre et des « pratiques de soi » qui impliquent le niveau individuel et collectif.

L’Aïkido dans cette vision n’a pas pour but d’apprendre à se battre et à détruire. C’est une étude, par le corps, des possibilités de relationner avec les autres, malgré et avec le conflit. De rétablir un équilibre en soi, et dans la relation.

Face à la domestication des femmes et à ce qu’Elsa Dorlin appelle la « fabrique des corps désarmés »18, d’Eaubonne soulignait l’importance de la réappropriation des capacités de réaction. Enseignante d’Aïkido, je m’associe à l’appel de d’Eaubonne à redécouvrir « des attitudes ignorées, refoulées, qui nous font si peur, les plus simples positions combatives du corps »18.

Le paradigme de la génération

Un élément très important est souligné par la philosophe Émilie Hache19 : les sociétés industrielles extractivistes ne manifestent plus aucun souci de la génération, c’est-à-dire la reproduction des conditions d’existence. Remplacée historiquement par l’idée de Providence. Un monde créé une fois pour toutes, n’ayant plus besoin d’être perpétué au quotidien. La génération est un phénomène social total, concernant la perpétuation des humains, du clan, des relations avec les ancêtres et les vivants parmi lesquels on vit.

J’ajouterai que, de même, nos sociétés ne manifestent plus aucun souci pour le soin des capacités vitales de (ré)génération humaine. La vision machiniste d’un corps parcellisé, nous porte à penser qu’on peut user son corps comme on use un vélo. De temps en temps, il faut resserrer les freins et changer des pièces. Sauf que les processus biologiques et la métabolisation ne répondent pas du tout comme ces procédés mécaniques, auxquels on les a trop souvent comparés.

Les processus vitaux se régénèrent et retrouvent leur équilibre d’eux-mêmes au quotidien si on leur en laisse la possibilité. Mais le mouvement involontaire est refoulé. Le corps rigidifié a des difficultés à réagir, à garder l’équilibre, à récupérer des fatigues. Comme le dit l’écoféministe Ariel Salleh : « La sensibilité aux flux de la nature se perd quand le savoir insiste sur les opérations précises à effectuer pour transformer la nature. »20.

À l’inverse, dans le paradigme de la génération, la vie humaine s’inscrit au sein d’une vision holistique. Les pratiques vernaculaires prennent soin des ressources internes, c’est-à-dire de la capacité innée d’équilibration par le mouvement involontaire du corps au quotidien.

La pratique du Katsugen Undo qui est une sorte de gymnastique de l’involontaire, s’inscrit dans ce paradigme. C’est la manifestation du travail interne que les humains possèdent déjà mais qui dans notre monde moderne a besoin d’un espace-temps pour laisser la place à l’expression de l’activité du vivant en nous.

Bien entendu il ne s’agit pas de recettes miracles, mais de prendre en compte des pratiques équilibrantes et émancipatrices sur le long terme.

Le paradigme de la génération est illustré par la calligraphie de Itsuo Tsuda « La demeure des ancêtres »

Conclusion

Pour conclure, quand Françoise d’Eaubonne écrivait « Il faut perdre la tête pour habiter nos corps », elle exprimait sa radicalité. Refuser plutôt que continuer. Perdre la tête s’il le faut plutôt que maintenir le dualisme patriarcal. Et puis construire autre chose, ici et maintenant.

Je retrouve chez elle cette entièreté et cette détermination qu’avaient mes parents. Chez eux, c’est du refus de perpétuer le formatage scolaire que mes sœurs et moi ne sommes jamais allées à l’école. C’est du refus des rapports sociaux existants que sont nés des dojos libertaires.

La plupart urbains, autogérés, égalitaires, sans subvention. Où les femmes sont majoritaires. Des dojos faits de débrouille et de ténacité depuis 40 ans. À l’image des ZAD, ils sont en rupture avec l’individualisme néolibéral autant qu’avec les formes anciennes de la contestation. Ce sont des lieux et des pratiques d’où peuvent émerger des changements touchant à l’individu et au collectif.

Il ne s’agit pas de singer des pratiques anhistoriques, hors de leurs cultures. Comme l’écrit Anna Tsing dans Le champignon de la fin du monde, « les ruines se rapprochent et nous enserrent de toute part, des sites industriels aux paysages naturels dévastés. » Pourtant, « l’erreur serait de croire que l’on se contente d’y survivre car c’est aussi dans ces ruines, ces marges, que parfois la vie est plus vive, plus intense. »21

En effet, ces pratiques sont nées au Japon, dans les ruines de la Seconde Guerre mondiale. Ce sont des rhizomes qui ressurgissent, actualisation de sagesses vernaculaires anciennes. C’est par la puissance de l’utilisation qu’en font les personnes pour vivre ici et maintenant d’autres possibles qu’elles deviennent des pratiques stratégiques de résistance-création profondément écoféministes.

Je vous remercie pour votre attention.

Un exposé de Manon Soavi fait au colloque Écoféminismes européens qui s’est tenu les 14 et 15 novembre 2024 à l’Institut de recherche en Langues et Littératures Européennes de l’Université de Haute-Alsace.

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Notes :
  1. Françoise d’Eaubonne, correspondance personnelle avec Alain Lezongar.
  2. Terme utilisé en sciences humaines : modèle simplifié d’une structure de comportement individuel ou collectif (d’ordre psychologique, sociologique, linguistique). Synonymes : patron, schéma.
  3. Françoise d’Eaubonne, « Virtuel et domination », revue Temps critiques, #10, May 1998
  4. ibid.
  5. Anna Berrard et Anaïs Choulet-Vallet, « Mettre en contact plutôt que mettre à distance le monde sensible. Pour une épistémologie écoféministe du toucher », revue Tracés, n° 42 (2022)
  6. Voir l’analyse de Mathilde Maudet : Perspectives sur une écriture littéraire écoféministe dans Les Bergères de l’Apocalypse de Françoise d’Eaubonne et The Fifth Sacred Thing de Starhawk, mémoire de Master 1 en Littérature française et comparée, université Montpellier 3, juin 2023.
  7. Françoise d’Eaubonne, Les Bergères de l’Apocalypse, éd. Des femmes (Paris), mars 2002, p. 367
  8. Barbara Glowczewski, Réveiller les esprits de la Terre, éd. Dehors, juin 2021, p. 48
  9. Les Bergères de l’Apocalypse, op. cit., p. 392
  10. Miguel Benasayag et Bastien Cany, Contre-offensive : Agir et résister dans la complexité, éd. Le Pommier, 2024
  11. Imanishi Kinji, Comment la nature fait science : Entretiens, souvenirs et intuitions, éd. Wildproject (Marseille), 2022, p. 139
  12. Baai 場合, lit. un accord (ai 合い) de differents (ba 場)
  13. Augustin Berque, ‘Fûdo and Edo—a note on Watsuji’s nipponity’ [« Fûdo et Edo — note sur la japonéité de Watsuji »], février 2023 (contribution à un livre collectif sur Watsuji à paraître et coordonné par Hans Peter Liederbach).
  14. Citée par Corinne Morel-Darleux dans « Placer des obstacles sur la voie », revue Terrestres, 6 février 2020
  15. Définition proposée par Jean François Billeter, voir ses Études et Leçons sur Tchouang-tseu, éditions Allia (Paris)
  16. Marcel Mauss, Les techniques du corps, conférence à la Société de Psychologie, 1934
  17. Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, éd. La Découverte, 2017
  18. Françoise d’Eaubonne, Contre-violence. Ou la Résistance à l’État, éd. Cambourakis (Paris), 2023
  19. Émilie Hache, De la génération et de son remplacement par la production, éd. La Découverte, 2024
  20. Ariel Salleh, Pour une politique écoféministe, co-éd. Wildproject & le passager clandestin, 2024, p. 244
  21. [Fr.: Le champignon de la fin du monde]
  22. Anna Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, éd. La Découverte, 2017

 

Fujitani Miyako, « l’effet Matilda » de l’Aïkido ?

par Manon Soavi

Imaginez quelques secondes un monde où seraient écrits des articles sur « l’Aïkido au masculin » ! Avec un unique article qui parlerait de Tohei senseï, de Shioda senseï, de Noro senseï et de Tamura senseï. Des articles qui trouveraient pertinent de les mettre ensemble au nom du fait qu’ils ont en commun… un chromosome Y. C’est étrange, ridicule même, n’est-ce-pas ? Comment mettre ensemble des hommes ayant des histoires personnelles riches, différentes, ayant chacun eu un rapport privilégié avec O senseï, ayant chacun fait un parcours personnel différent dans l’Aïkido ? Chacun d’eux a sa personnalité, son histoire, son enseignement spécifique. Chacun d’eux mérite, a minima, un article à lui seul.

C’est pourtant ce qui arrive aux femmes. On trouve pertinent de parler d’Aïkido « au féminin » … Évidemment cela n’a rien de spécifique à l’Aïkido, c’est un phénomène de société. Savez-vous que les États-Unis ont été champion du monde de foot ? Ah oui, de foot « féminin », du coup, ça ne compte pas. Pourquoi ? Parce qu’il y a LE foot et puis il y a le « foot féminin ».

C’est aussi le phénomène qui permet aux Schtroumpfs d’avoir chacun une caractéristique, même mineure, alors que la Schtroumpfette, sa caractéristique, c’est d’être une fille, c’est tout. Elle n’a aucun caractère, à part les traits caractérisant une fille stupide et coquette. Bien sûr, ce n’est qu’une bande dessinée mais si vous y réfléchissez quelques minutes, il est possible de trouver des centaines d’exemples du même phénomène. Les hommes sont des personnes, des personnages ayant des caractéristiques et des histoires. Les femmes sont, dans la très grande majorité du temps, juste « des femmes ». Comme les aikidokates mises ensemble dans le panier « aïkido féminin » en niant leurs spécificités, leurs différences, leurs histoires. Heureusement certains cherchent à retracer leurs parcours bien que les informations soient « comme par hasard » beaucoup moins disponibles, voire complètement inexistantes !

Tenshin dojo Osaka
Tenshin dojo de Miyako Fujitani à Osaka

L’effet Matilda

« L’effet Matilda est le déni, la spoliation ou la minimisation récurrente et systémique de la contribution des femmes à la recherche scientifique, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins. »1 C’est un phénomène observé par Margaret W. Rossiter, historienne des sciences qui nomme cette théorie l’« effet Matilda » en référence à la militante féministe américaine du XIXe siècle Matilda Joslyn Gage. Celle-ci avait remarqué que des hommes s’attribuaient les pensées intellectuelles des femmes proches d’eux, les contributions des femmes étant souvent réduites à des remerciements en bas de page.
C’est, par exemple, un effet observé pour Rosalind Franklin, dont les travaux, déterminants pour la découverte de la structure de l’ADN, seront publiés sous le nom de ses collègues. Idem pour les découvertes de Jocelyn Bell en astronomie qui vaudront à son directeur d’obtenir un prix Nobel en 1974. Lui, pas elle.

L’histoire de Fujitani Miyako ressemble un peu à celle de Mileva Einstein, physicienne, camarade d’étude et première épouse d’Albert Einstein. Mileva et Albert Einstein se rencontrent sur les bancs de l’université et la théorie de la relativité sera leur recherche commune. Sauf qu’elle tombe enceinte alors qu’ils ne sont pas mariés, ce qui précipite leur mariage mais ralentit considérablement Mileva dans ses études. Finalement les trois enfants qu’auront le couple, dont le dernier, handicapé à vie, seront à la charge intégrale de Mileva, une fois qu’Albert Einstein partira faire carrière aux États-Unis. Bien sûr, il n’est pas question ici de remettre en cause le génie d’Albert Einstein, mais de s’interroger sur les possibilités qu’a eu Mileva, elle, de continuer sa carrière avec trois enfants à charge, dont un handicapé. Albert Einstein n’a pu partir faire carrière que parce qu’elle est restée.

Finalement, si on y pense, le dicton qui dit « derrière chaque grand homme il y a une femme » n’est en rien romantique ou attendrissant, si on le reformule plus justement « derrière chaque grand homme il y a une femme qui s’est sacrifiée car elle n’avait aucune autre option ». La carrière, les distinctions, les récompenses, les postes, la reconnaissance des pairs, tout cela repose sur l’écrasement plus ou moins « accepté » des femmes.

Quand on pense mesurer la compétence d’une femme à sa carrière, à la reconnaissance de ses pairs, on oublie que le jeu est truqué, car pour chaque maître d’aïkido ayant fait carrière il y a derrière au moins une femme s’étant occupé de leurs enfants, souvent du dojo, des inscriptions, de la comptabilité, des relations sociales. Sans compter le soin du mari lui-même, l’attention à lui porter. Sur ces bases assurées par la femme du maître, la compétence martiale extraordinaire peut s’épanouir et briller. Attention, je ne remets pas en doute la compétence de ces maîtres, je contextualise la présence féminine qui leur a permis de s’épanouir. Une présence qu’ils ont souvent considérée comme un dû, un état de fait. Puisque systémique.

A contrario, bien souvent, personne n’a aidé les femmes à exercer leurs arts. Personne ne garde leurs enfants, ne prépare les repas, ne fait la comptabilité du dojo pour elles. Sans compter ceux qui auront tenté de leur barrer la route. Alors quand on compare, soi-disant sur une mesure objective, leurs carrières à celles de certains hommes, évidemment, de façon structurelle, elles n’ont pas pu arriver à la même célébrité. Cependant, ce n’est pas une question de compétences mais de société.

Miyako Fujitani senseï
Miyako Fujitani senseï

L’histoire de Fujitani Miyako

Née dans les années cinquante au Japon, Fujitani senseï est aujourd’hui une des rares femmes septième dan d’Aïkido qui enseigne dans son propre dojo depuis quarante ans, à Osaka. Élève de Tohei Koichi, elle passe ses premier et deuxième dans devant Ueshiba O senseï. Pourtant, contrairement à l’histoire d’un certain nombre d’élèves de Ueshiba O senseï, son parcours d’aikidoka ne raconte pas comment elle partit se confronter au monde et faire carrière, mais il raconte l’histoire qui est bien souvent le lot des femmes : rester à l’arrière et endurer. En ce sens il est un parcours symbolique.

Fujitani Miyako est confrontée très jeune à la violence masculine. Son père maltraite et bat ses trois enfants. Il meurt quand elle a six ans, en ayant « seulement » eu le temps de la maltraiter et de lui déboîter l’épaule. Elle continue à être confrontée à cette violence au collège où elle subit de la part des garçons des agressions quotidiennes. À cette époque, elle pratique la danse classique et le Chado (l’art du thé) mais elle décide de réagir et envisage de faire du Judo comme son frère.

Finalement elle choisit l’Aïkido. Son premier enseignant à Kobé refuse les femmes dans son cours, mais elle insiste tellement qu’il finit par l’accepter. Par la suite, elle devient l’élève de Tohei senseï et elle passe son premier dan devant Ueshiba O senseï à Osaka en 1967. Elle raconte que « O senseï Ueshiba faisait référence à lui-même par Jii (grand-père) quand il enseignait au groupe de femmes. Il était toujours accompagné par mademoiselle Sunadomari, qui l’assistait en tout point. [Notamment] Ueshiba sensei démontrait toujours cette astuce avec elle, une sorte d’évanouissement pour tromper l’adversaire. »2

À ses débuts en Aïkido, elle se sent inférieure en tant que femme dans la pratique. Sans autre modèle, elle n’a d’autre horizon que de « devenir aussi forte » que les hommes pour être enfin considérée comme « aussi compétente ». Elle essaie alors de rivaliser avec la force musculaire des hommes qui l’entourent. Pendant un an elle se renforce musculairement. Elle raconte que sa technique paraissait alors, en effet, très puissante, mais qu’elle maltraite tellement son corps qu’elle finit par se briser les os des bras et des doigts. Elle s’abîme également les articulations des coudes et des genoux. Elle devra même arrêter de pratiquer durant un an pour se rétablir.

Miyako Fujitani senseï
Miyako Fujitani senseï

Cette situation où les femmes souffrent de façon disproportionnée de lésions liées à leur profession se retrouve chez les femmes pianistes par exemple où « plusieurs études font apparaître que les femmes pianistes sont plus exposées aux douleurs et lésions que les pianistes de sexe masculin (pour les femmes, le risque est plus élevé de 50% environ). Une autre étude montre que 78% des femmes, pour 47% des hommes, souffrent de troubles musculosquelettiques. »3 C’est donc là aussi un problème de société où, en ne valorisant qu’une certaine façon de faire, de bouger, de jouer de la musique etc., les femmes sont systématiquement désavantagées et, dans leur volonté de faire leurs métiers, de réaliser leurs passions, elles abîment leurs corps à l’excès. En payant aussi le prix d’interruptions de carrière, voire d’abandons.

Fujitani Miyako a vingt-et-un ans quand elle rencontre Steven Seagal, à Los Angeles où elle accompagne Tohei senseï pour un séminaire d’Aïkido. Elle assiste à son passage de premier dan aux États-Unis et peu de temps après son retour au Japon, elle y retrouve Seagal. Il vient de gagner une somme d’argent avec un spectacle de Karaté à Los Angeles, spectacle durant lequel il se casse le genou, mais avec l’argent gagné il achète son billet pour le Japon et il débarque avec comme seule possession son jean troué et une fourchette en argent.

Fujitani Miyako est alors deuxième dan et elle ouvre son propre dojo, qu’elle nomme Tenshin dojo, sur un terrain appartenant à sa mère, avec l’argent de cette dernière. Elle épouse Steven Seagal quelques mois après leur rencontre en 1976 et, dans un réflexe très typique du conditionnement féminin, c’est elle-même qui le place en position d’enseignant principal dans son propre dojo, et ce, alors qu’elle est, elle, son sempaï, c’est-à-dire son supérieur hiérarchique.

C’est un conditionnement très fort des femmes qui sont éduquées avec l’idée qu’elles doivent assurer la paix du ménage et le bien-être de leur mari en favorisant l’idée qu’il se fait de sa supériorité. Surtout ne pas gagner plus d’argent, ne pas être plus connue, ne pas mieux réussir que lui au risque de voir détruire sa famille. Toutes les femmes savent très bien cela et les histoires d’hommes quittant leurs compagnes, jaloux de leurs réussites à elles, ne sont pas rares.

Mona Chollet l’explicite parfaitement dans son chapitre «  »se faire petite » pour être aimée ? », à l’aide d’exemples tous plus parlant les uns que les autres et avec cette conclusion critique : « Notre culture a si bien normalisé l’infériorisation des femmes que de nombreux hommes ne peuvent assumer une compagne qui ne se diminue ou ne s’autocensure pas d’une quelconque manière. »4 Évidemment, pour Fujitani, cela s’aggrave avec l’arrivée rapide de deux bébés.

La descente aux enfers

Alors qu’elle est dans son propre dojo, Seagal commence très vite à la rabaisser, la reléguant au rôle de « la japonaise qui apporte le thé pendant que lui joue au petit shogun »5. Le piège se referme sur elle, d’autant plus que les journaux et télévisions se font l’écho du « gaijin’s dojo » montant en épingle l’idée que Steven Seagal soit « le premier occidental à avoir ouvert un dojo au Japon », bien qu’en réalité il ait phagocyté le dojo de Fujitani Miyako.

Pendant ce temps, Steven Seagal entretient de nombreuses liaisons avec d’autres femmes, y compris avec ses élèves, et finalement, il annonce à Fujitani qu’il repart aux États-Unis pour faire carrière comme acteur. Elle reste à l’attendre avec sa promesse qu’elle pourra le rejoindre avec leurs enfants. Une autre promesse : de l’argent pour prendre soin des enfants, ne sera jamais honorée non plus.
Finalement, des avocats la contacteront pour demander le divorce et permettre à Seagal de se remarier aux États-Unis.

Miyako Fujitani et sa fille
Miyako Fujitani et sa fille

À quelque chose malheur est bon

Fujitani Miyako est évidemment désespérée d’être ainsi abandonnée avec ses deux enfants. Pour couronner le tout, presque tous les élèves du dojo sont en fait plus impactés par le charisme de Seagal qu’intéressés par l’Aïkido. Le terrain qu’il avait miné en la rabaissant systématiquement devant les élèves agit durablement puisque non seulement ils partent mais, en plus, ils reviennent se moquer d’elle et de son dojo déserté. Elle raconte lors d’un entretien « [À cette époque] j’avais envie de me cacher dans un trou. Pourtant je n’avais rien fait de mal ! Certains élèves venaient d’autres dojos avec beaucoup d’arrogance, comme s’ils étaient chez eux. Ils disaient à mes rares élèves  »elle est faible, allez voir ailleurs ». J’ai vraiment détesté cette époque et ce dojo. Certaines personnes ont même raconté que Steven m’avait quittée parce que j’étais mauvaise (rires). Cependant, lorsque je me couchais dans mon lit le soir, je pensais à ce que j’avais. […] J’utilisais mon imagination pour voir mes enfants grandir et imaginer mes petits-enfants et je me demandais si le jour viendrait où je me sentirais vraiment heureuse d’avoir l’aïkido. C’est ce qui m’a aidé à arriver jusqu’ici. J’aime enseigner aux jeunes avec joie et aujourd’hui je peux vraiment dire « je suis heureuse d’avoir l’aïkido ». »6

Finalement elle s’accroche, persévère, découvre aussi l’école de sabre Yagyu Shinkage-ryu pour laquelle elle se passionne et qui nourrit sa compréhension de l’Aïkido. Elle tient bon et mène à bien son rôle de mère et sa passion pour l’Aïkido. « De nos jours, de nombreuses femmes travaillent, y compris dans des emplois qui étaient auparavant réservés aux hommes. Il n’est pas rare qu’une femme travaille et élève des enfants en même temps. Pour moi, c’était très difficile car je devais subvenir aux besoins de ma famille en enseignant l’Aïkido. Au début [l’Aïkido] était un art martial majoritairement pratiqué par les hommes et j’avais dû longtemps manquer l’entraînement à cause des enfants. C’était honteux pour moi en tant que professeur d’Aïkido : un jour que je reprenais l’entraînement, j’ai commis une erreur et je me suis blessée aux deux genoux. »7

Miyako Fujitani senseï
Miyako Fujitani senseï

Aïkido : être une femme est un avantage

Aujourd’hui elle insiste dans son enseignement sur une pratique qui respecte l’intégrité du corps comme valeur cardinale. Fruit de ses expériences d’accidents à ses débuts, elle insiste donc sur l’importance pour uke de suivre correctement plutôt que de résister jusqu’à ce que le corps souffre « L’ukemi n’est pas un mouvement de démonstration, le but initial est de protéger le corps des blessures. Faire ukemi ne veut pas dire que vous êtes un perdant. Si Uke comprend quel type de technique est utilisé, alors il peut y échapper. Prendre l’avantage et préparer la contre-attaque. Lors de l’exécution d’une technique, le rôle de uke n’est pas seulement d’exécuter correctement l’ukemi sans résister à la projection, mais aussi d’observer le timing de la technique, développant ainsi la capacité à  »lire » la technique. Après tout, c’est un exercice à la fois pour celui qui exécute le waza et pour celui qui le reçoit. »8 Pour cela elle souligne la nécessité d’avoir un corps détendu : « En japonais, il y a le mot Datsuryoku [脱力], qui se traduit par  »détendre le corps comme dans le sommeil ». Quand nous dormons nous ne pouvons normalement pas utiliser notre corps en surcharge. »9

« En karaté, par exemple, on bloque et on contre-attaque, mais en aïkido, on ne bloque pas. Nous ne nous heurtons pas au même niveau que l’adversaire, c’est pourquoi c’est si délicat. Le Ma Aï est très important et j’insiste beaucoup sur ce point. J’enseigne quelque chose de totalement différent de ce qu’ils font à la branche de [l’Aïkikaï] de Tokyo qui, je suis désolée de le dire, est erronée. J’enseigne une méthode plus douce avec un Ma Aï précis afin que les techniques puissent être exécutées plus facilement. »10

Convaincue que l’Aïkido est l’art martial qui convient aux femmes, elle œuvre à son développement au quotidien, et à travers des événements, comme en 2003 où elle dirige aux États-Unis un séminaire nommé Grace&Power. Women&Martial Arts. L’importance d’avoir des modèles féminins sur les tatamis ne lui a pas échappé. Bien sûr « Il fut un temps où le dojo [de Ueshiba O senseï] comptait un bon nombre d’étudiantes. Mais au cours d’une période, beaucoup d’étudiants ont utilisé la force et se sont blessés. Si bien que beaucoup de femmes ont été découragées. Et il y a eu un vide de pratiquantes pendant un certain temps. »11

« [Moi-même] j’ai enseigné l’Aïkido pendant plus de 10 ans dans une atmosphère de discrimination envers les femmes. [Pourtant] en perfectionnant ma pratique encore et encore, j’ai développé mon propre style d’Aïkido, un Aïkido qui peut être pratiqué par des femmes n’ayant aucune capacité physique.

Je crois que les hommes qui pratiquent mon style ont un gros avantage. Si vous utilisez vos muscles dès le début, vous vous habituerez à toujours utiliser la force. Mais vous n’accomplirez ni ne développerez de grandes choses. Mais si l’on découvre les bases sans utiliser la force, en s’appuyant uniquement sur les principes, alors les muscles, la taille, etc. seront un avantage à ne pas sous-estimer une fois qu’on a atteint un certain niveau.
Le fondateur de l’Aïkido a déclaré12 :  »L’Aïkido basé sur la force physique est facile. L’Aïkido sans force inutile, est beaucoup plus difficile. » Je sais que si j’essayais de baser mes cours d’Aïkido sur la force physique, je ne serais pas capable de faire une seule technique et n’aurais pas un seul élève. On peut peut-être dire que les techniques d’Aïkido développées par les femmes détiennent la clé des secrets ultimes de l’Aïkido – un Aïkido qui ne repose pas sur la force. »13

Article de Manon Soavi, publié dans Dragon Magazine Spécial Aikido n° 17 avril 2024.

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Notes :

  1. Entrée Wikipédia « Effet Matilda »
  2. ‘I am glad I have Aikido’ [« Je suis heureuse d’avoir l’aïkido »], entretien avec Fujitani Miyako, Magazine of Traditional Budo, n. 2, mars 2019 (lien pdf en bas de cette page). Trad. Manon Soavi.

  3. Caroline Criado-Perez, Femmes invisibles. Comment le manque de données sur les femmes dessine un monde fait pour les hommes, éd. First, 2019, p. 182

  4. Mona Chollet, Réinventer l’amour, édition La Découverte (label Zones), 2021, p. 99

  5. Fujitani Miyako, in Sylvain Guintard, Rencontres extraordinaires, Budo Éditions, 2014, p. 94

  6. ‘I am glad I have Aikido’, op. cit.

  7. »Zu viele Menschen in dieser Welt müssen leiden« [« Trop de gens souffrent dans ce monde »], entretien avec Fujitani Miyako, Aikido Journal n. 34D, 2e trimestre 2003

  8. ibid.

  9. ibid.

  10. ‘I am glad I have Aikido’, op. cit.

  11. ibid.

  12. Tsuda Itsuo élève direct du fondateur rapporte également que O senseï a déclaré que « son Aïkido idéal était celui des jeunes filles. Les jeunes filles ne sont pas capables, de par leur nature physique, de contracter les épaules aussi durement que les garçons. Leur Aïkido, est de ce fait, plus coulant et plus naturel. » (Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp. 148–149)

  13. >»Zu viele Menschen in dieser Welt müssen leiden«, op. cit.

 

La tradition n’est pas le culte des cendres, mais la préservation du feu #2

Par Manon Soavi et Romaric Rifleu

Partie 2 : Le style « Edo »

Dans la première partie de cette article sur le Niten ichi ryu  [à lire ici] nous avons retracé les recherches sur l’art de Musashi du bujutsuka et chercheur en arts martiaux Hirakami Nobuyuki. Ses travaux sur les lignées presque éteintes de Niten Ichi-ryu l’amènent à découvrir la lignée Iori qui a conservé des caractéristiques typiques des koryus de l’époque Edo. Cette découverte qui le bouleverse l’amène à mieux comprendre le kyokugi (litt. prouesse, performance, art, capacité.), le potentiel de l’art de Musashi. Les spécificités très Edo Style du Ioriden Niten Ichi-ryu font sens dans un système martial donné, en lien avec son époque. Parmi ces spécificités nous allons en parcourir quelques-unes à titre d’exemple.

Aikimitsu sensei Ioriden niten ichi ryu. Musashi ryu
Aikimitsu sensei Kamae de Ioriden niten ichi ryu.

Uchitachi est l’enseignant

Dans une koryu, contrairement à ce qui ce fait aujourd’hui dans les budos modernes, uchitachi, celui qui attaque (uke dirions-nous en Aïkido) a un rôle d’enseignement. Il est primordial qu’il donne l’intensité juste, qu’il contrôle la vitesse et le rythme du kata. Il doit adapter son attaque aux capacités de shitachi (tori en Aïkido) qui, lui, est dans un processus d’apprentissage. Progressivement uchitachi va moduler son attaque pour faire progresser le plus novice, le mettre en difficulté ou lui faire travailler un aspect particulier. Ce rôle est donc tenu par l’enseignant ou un élève expérimenté.

C’est pourquoi, à chaque fois que Hirakami venait au dojo de Akimitsu senseï pour pratiquer le Ioriden Niten Ichi-ryu, ce dernier, malgré ses 92 ans, mettait toujours un keikogi et pratiquait directement avec lui. Cette façon de faire est l’essence de la transmission de maître à élève dans les koryus (ceci s’est maintenu également dans les lignées de Niten Ichi-ryu modernisées après guerre).

Tatsuzawa senseï. Musashi ryu. Ioriden niten ichi ryu
Tatsuzawa senseï enseignant le Ioriden niten ichi ryu

OmoteUra

De façon tout aussi caractéristique, Hirakami découvre qu’en Ioriden il y a deux faces à chaque kata, une face omote et une face ura. Là aussi la signification est différente de l’Aïkido où cela désigne grosso modo le fait de passer devant ou derrière uke. Dans le style Edo des koryus traditionnelles, les katas omote désignent une version de base du kata, qu’il est indispensable de maîtriser pour ceux qui commencent. C’est aussi cette version qui servira pour les démonstrations publiques. Dans un contexte où il était vital que chaque école garde ses secrets, le kata omote était très utile. Parfois même des coupes finales étaient ajoutées de façon à brouiller la mémoire des spectateurs. Puisque le cerveau retient plus facilement le début et la fin d’un enchaînement, cela permettait de cacher la technique décisive au milieu. En même temps, les katas omote transmettent les principes essentiels aux étudiants, ils ne les cachent pas réellement, ils sont, comme dirait Ellis Amdur, « cachés à la vue de tous »1.

La face ura au Japon signifie ce qui est à l’intérieur, à l’arrière, mais aussi ce qui n’est pas directement visible. Cela touche tous les aspects de la culture japonaise : l’architecture, les arts, le combat, les relations humaines etc. Pour les katas, la forme ura peut être une version plus pragmatique ou bien avec des variations parfois mineures, parfois assez importantes. Si le kata omote expose les principes, le kata ura donne les clefs pour « ouvrir la porte ». En fait, cela fait bien partie de l’ancienne cosmovision japonaise puisque il n’y pas de noir sans blanc, de négatif sans positif, de yin sans yang. C’est une tension dynamique entre deux pôles qui s’alimentent l’un l’autre.

Là aussi le riaï des katas, leurs principes, s’appréhendent mieux quand il existe les deux versions omote et ura. En Ioriden Niten Ichi-ryu il y a cinq katas omote à deux sabres et leurs cinq versants ura, de même pour les katas à un sabre il y a cinq katas omote et cinq ura.

Manon Soavi Romaric Rifleu entrainement au Ioriden niten ichi ryu, Japon 2023. Musashi ryu
Manon Soavi & Romaric Rifleu, entrainement au Ioriden niten ichi ryu, Japon 2023.

Respirer

Le Ioriden Niten Ichi-ryu accorde une grande importance à la respiration. Cela se travaille à travers les cinq exercices de respiration qui se font avec les deux sabres et à travers le rei, le salut. Chaque kata commence et finit avec une façon particulière de faire le salut qui fait travailler l’ouverture du corps au niveau des épaules et la souplesse des poignets. S’il est évident que l’art du sabre consiste bien souvent à rompre le rythme, à saisir la respiration pour s’en désynchroniser, pour en être capable il faut bien commencer par s’harmoniser. Pour entrer en synchronie avec l’autre, la respiration est la clef.
Maintenir une respiration calme afin de maintenir un certain calme intérieur, même face à une lame, était bien sûr un enjeu décisif. La respiration est la voie royale pour se recentrer et rester lucide, sans compter tous les bienfaits que nombre de pratiques du corps utilisent aussi. Avoir explicitement des exercices et des postures permettant de travailler sur la respiration et la coordination fait ainsi sens dans cette tradition martiale.

Akimitsu sensei, Ioriden niten ichi ryu. Musashi ryu.
Akimitsu sensei, 92 ans, Ioriden niten ichi ryu.

Transmettre avec des images

Enfin, les noms des katas du Ioriden étaient aussi plus classiques, ressemblant d’avantage au style typique des koryus anciennes. Hirakami explique que, dans la lignée Santo-ha, les noms des katas à deux sabres sont simplement les noms des gardes de départ (Chudan 中段, Jodan 上段, Gedan 下段…) alors que dans la lignée Iori les noms sont plus typiques des koryus au sens où ils sont évocateurs. Ils évoquent une action, une impression, les noms parlent par images – comme dans le Zenga où la calligraphie évoque un poème, un koan, une histoire porteuse d’enseignement. Les noms des katas de la branche Ioriden sont par exemple In-bakusatsu (enroulement yin meurtrier) ou bien Tenchi-gamae (garde du ciel et de la terre). Ce sont des évocations, ce n’est pas littéral. On voit le même phénomène entre les noms des techniques de budos modernes comme l’Aïkido, le Judo ou le Karaté comparés aux noms des katas de jujutsu des koryus. On y trouve des noms plus poétiques comme « dompter le cheval sauvage », « souffler la cendre » ou « arrêter l’ogre » (exemples tirés du Bushuden Kiraku-ryu).

Tokitsu Kenji s’est lui aussi interrogé sur les noms et les changements de noms d’une branche à l’autre : « Pourquoi, lorsqu’on passe d’une école à l’autre, une même technique reçoit-elle des noms différents ? La différence vient de la manière dont le maître initial ressent la technique en rapport avec une image. Certains peuvent être plutôt poètes et d’autres plutôt descriptifs, tout en utilisant des mots qui véhiculent une image. L’utilisation des idéogrammes peut servir de camouflage lorsque la richesse en images dissimule le sens précis sous l’ambiguïté des sens multiples. En saisissant les fils qui relient la spécificité de l’image et du sens des idéogrammes qui composent un nom, l’adepte peut capter un sens profond pour sa pratique.

Dans la pratique des guerriers, l’importance des techniques des arts martiaux n’était pas seulement le savoir-faire. Tant qu’un nom n’était pas associé à une technique, celle-ci n’était ni constitué, ni apprise. C’est ainsi que le dernier acte de la transmission était souvent d’apprendre le nom de la technique considérée comme la plus importante. […] Le mot semble avoir eu un sens mythique et même magique pour les guerriers du XVIIe siècle. »2

Les questions sans réponses

Pour conclure cette « enquête » nous pouvons rappeler que la vitalité d’un art réside dans cette tension entre évolution et tradition. Pour Hirakami senseï c’est grâce aux recherches sur ces formes anciennes que le riaï de cette tradition martiale lui est apparu et finalement la profondeur du kyokugi du Musashi-ryu est devenue plus évidente pour lui.

Finalement les koryus nous embarquent dans un voyage où s’entremêlent la vie d’un peuple et de sa culture, les soubresauts de l’histoire et les efforts pour, à la fois, conserver une tradition martiale, et à la fois la faire perdurer dans un monde très différent de celui qui l’a vue naître. Les évolutions sont inévitables, en même temps qu’une compréhension fine du passé est nécessaire. C’est une question sans réponse définitive, évidemment, presque un koan, à laquelle chaque génération est confrontée.

Ainsi il appartient à chaque adepte de jouer son rôle dans la chaîne de transmission, pour faire rejaillir le feu des braises et non pas juste honorer les cendre. À nous aujourd’hui de continuer cette transmission, à l’écoute des traditions tout en s’inspirant de cette très belle phrase de Jean Jaurès qui nous a inspiré notre titre, extraite d’un discours de 1910 : « la vraie manière d’honorer [le passé] ou de le respecter, ce n’est pas de se tourner vers les siècles éteints pour contempler une longue chaîne de fantômes : le vrai moyen de respecter le passé, c’est de continuer, vers l’avenir, l’œuvre des forces vives qui, dans le passé, travaillèrent. »3

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Un article de Manon Soavi et Romaric Rifleu publié en avril 2024 dans Dragon Magazine Spécial Aikido n° 17.

Notes :
  1. [cf. Ellis Amdur, Caché en pleine vue, 2023, éd. The Ran Network  (1re éd. Hidden in Plain Sight, 2009, éd. Edgework) (note de l’éditeur)]
  2. Tokitsu Kenji, Miyamoto Musashi, l’homme et l’œuvre, mythe et réalité, 1998, éd. DésIris, pp. 272–273
  3. Discours de Jean Jaurès – Prononcé en 1910 à la Chambre des Députés

Du sport, de la violence et des femmes

Par Manon Soavi

Les Jeux Olympiques ont attiré l’attention sur la pratique sportive des femmes, soulignant en creux à quel point le sport reste un univers de compétition et d’agressivité pensé par et pour les hommes.

De la sexualisation des corps avec les tenues obligatoires très ajustées et inconfortables aux discours sexistes et misogynes des commentateurs, en passant par de magnifiques cadrages en contre-plongée sur les fesses des athlètes, sans oublier l’interdiction du port du voile pour les sportives musulmanes, la séquence des Jeux olympiques 2024 ne nous a rien épargné.

Pour quelques femmes qui brillent – et à quel prix ? – combien sont brisées, dégoûtées ou découragées ? Les dénonciations d’abus commis par des coachs, mentors ou partenaires ne sont malheureusement « que » la partie visible de l’iceberg. En dessous se cache le continuum de violence qui participe à la domestication, la chosification et l’anéantissement des femmes. Des abus qui touchent aussi la pratique amateur puisque chaque année, une femme sur deux, malgré son envie, ne prend pas le chemin d’une pratique physique.

Enseignante d’aïkido et féministe, je suis en colère : le monde des arts martiaux ne fait pas exception. Porteur d’un imaginaire associant combat et virilité, c’est une véritable chasse gardée de l’identité masculine. Sous couvert d’efficacité martiale y règnent l’omerta sur les violences faites aux femmes, la négation de leurs difficultés d’accès au tatamis, le refus des critiques, là ou ces pratiques comme arts émancipateurs pourraient bénéficier à toustes, donc aux femmes privées de leurs bienfaits.

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La tradition n’est pas le culte des cendres, mais la préservation du feu #1

Par Manon Soavi et Romaric Rifleu

Partie 1 : L’enquête

Toutes les traditions martiales, au cours de leur histoire, se trouvent prises dans cette tension entre évoluer pour s’adapter au monde et préserver leurs savoir-faire passés. C’est même grâce à l’alternance entre ces deux pôles qu’une tradition peut perdurer, les adeptes eux-même se partagent entre ceux qui modernisent et ceux qui cherchent dans les origines. Il nous faut nous débarrasser de toute idée de hiérarchie entre eux pour apprécier le travail nécessaire que chaque adepte apporte à cette dynamique.

On peut voir un exemple en musique occidentale avec les recherches dans les années 90 de certains musiciens sur la facture instrumentale de l’époque baroque. Leurs recherches aboutirent à une redécouverte qualitative d’un répertoire délaissé car difficile à interpréter correctement sur les instruments du 20e siècle. D’autres musiciens, au contraire, comme Beethoven ou Liszt, en poussant les limites des instruments de leurs époques ont amené les facteurs de piano à modifier les instruments, faisant naître ainsi le piano d’aujourd’hui.

Miyamoto Musashi a fait partie de ceux qui ont modernisé une tradition martiale, en « réorganisant du savoir technique existant »1 à partir de l’école familiale de jitte2 et de sa propre expérience du combat pour créer son école des deux sabres. Cette évolution est, pour nous, du passé. Un passé que d’un coté nous devons faire vivre en pratiquant et qui de l’autre s’alimente des redécouvertes qualitatives de certains chercheurs. Ces recherches ont pour but de permettre une meilleure compréhension du riaï d’une tradition martiale donnée. Le riaï (cohérence des principes) se perd un peu de vue, parfois, avec les évolutions et les apports de chaque génération. C’est bien pourquoi il y a des moments où certains adeptes se tournent vers le passé pour retrouver les racines des principes d’une école. C’est de ces travaux dont nous voulons vous entretenir dans cet article à propos de l’école des deux sabres de Musashi.

Évidemment l’héritage de Miyamoto Musashi est sujet à des controverses historiques comme l’héritage de l’Aïkido d’ailleurs, chaque branche se revendiquant plus authentique, plus importante, plus réaliste etc. De la même manière que chaque élève de Ueshiba O senseï a reçu l’enseignement à un moment différent de l’évolution du maître et l’a transmis à sa façon, les élèves de Musashi ont reçu et transmis des choses proches mais qui, avec le temps, se différencient les unes des autres. Encore une fois, au lieu de chercher une hiérarchie entre ces écoles, ces branches, au lieu de chercher une vérité unique, nous pouvons choisir de nous nourrir de la complétude qu’apportent ces différences pour rendre vivant l’art de Musashi.

Manon Soavi et Romaric Rifleu. Niten ichi ryu. Musashi ryu.
Manon Soavi et Romaric Rifleu, Niten Ichi ryu, entraînement au Japon, 2023

Tatsuzawa Kunihiko senseï

Quand il y a plus de quinze ans nous avons eu la chance de débuter l’étude du Musashi-ryu avec Tatsuzawa senseï, nous ne connaissions presque rien de l’univers des écoles anciennes japonaises. Nous pratiquions l’Aïkido depuis déjà une dizaine d’années mais nous ne savions pas dans quoi nous nous embarquions, car ces écoles ne sont pas seulement un répertoire de techniques anciennes et d’armes archaïques, elles se réfèrent à un univers, à une culture, à une « cosmovision » pourrait-on dire.

Tatsuzawa senseï est professeur émérite de droit spatial international et vice-recteur de l’Université Ritsumeikan de Kyoto. Descendant d’une famille de samouraïs il étudie très tôt l’école familiale, le Jigo-ryu, puis il devient 10e maître de Ioriden Niten Ichi-ryu et 19e maître de l’école Bushuden kiraku-ryu. Cette dernière est une koryu de près de 500 ans d’ancienneté comprenant jujutsu, iaï, nagamaki, bo, tessen, kusarigama, kusarifundo, yari, chigiriki. Une tradition martiale riche de 180 katas environ qui représentent une véritable plongée dans le Japon féodal.

Tatsuzawa senseï est donc également maître de la 10e génération en Ioriden Niten Ichi-ryu, il enseigne plusieurs branches de ce qui est réuni sous le terme de Musashi-ryu : le Sakonden Niten Ichi-ryu, le Ioriden Niten Ichi-ryu et le Santo-ha Niten Ichi-ryu. Ces trois branches correspondent à trois époques de la vie de Musashi, le Sakonden à sa jeunesse, le Ioriden à l’âge mûr et le Santo-ha à la fin de sa vie. Cet ensemble forme, dans le Musashi-ryu, un cursus reprenant le système traditionnel de transmission par niveau Shoden – Chuden – Okuden. Chaque niveau permettant d’approfondir la compréhension du Musashi-ryu en découvrant une branche et ses spécificités (sans les mélanger).

Tatsuzawa senseï nous expliqua que son propre maître, Hirakami Nobuyuki senseï, avait mené des recherches approfondies depuis les années 1970 pour retrouver les traces oubliées laissées par différents élèves de Musashi, ce qui lui permit finalement de mieux appréhender la force du kyokugi (litt. prouesse, performance, art, capacité) de Musashi.

Tatsusawa sensei, Ioriden niten ichi ryu.
Tatsusawa senseï, Ioriden Niten Ichi ryu

Miyamoto Musashi

Miyamoto Musashi (1584-1642) est une figure presque légendaire de la culture populaire japonaise. Il vécut à un tournant de l’histoire de son pays juste à l’entrée dans l’ère Edo. Le Japon sortait des guerres féodales et commençait à se stabiliser autour d’un pouvoir fort mais aussi d’une structure de société très rigide. Tokitsu Kenji dit, dans le livre de recherche qu’il lui a consacré, que « par l’ampleur du domaine de son art et sa manière d’explorer les limites du savoir de son temps, Miyamoto Musashi [lui] fait pensé à Léonard de Vinci. »3 En effet Musashi était aussi peintre, sculpteur, calligraphe, et a laissé une œuvre écrite qui tient une place importante dans l’histoire du sabre japonais. Il est l’auteur de plusieurs traités de stratégie dont le plus célèbre est le Gorin no sho (Écrits sur les cinq éléments) qui est un précis de l’art du sabre et un traité de stratégie.

Vivant au début de l’ère Edo, avant la politique de fermeture et de stabilisation du Japon par la famille Tokugawa, Musashi semble aussi un personnage charnière, porteur de traditions martiales très anciennes et en même temps conscient de sa postérité et d’un avenir très différent, qui aura besoin qu’on lui laisse des indications. « La stratégie et la réflexion sur le combat qui forment la toile de fond de la vie de Musashi lui confèrent plusieurs dimensions. C’est cette tension vers une écriture sur son art qui fait la particularité de l’œuvre de Musashi. »4

Hirakami5 Nobuyuki fait des recherches depuis les années 1970 sur les arts martiaux et sur l’histoire des sciences et des technologies à l’époque d’Edo6, il s’est passionné pour les différentes écoles des successeurs de Miyamoto Musashi. Il raconte ainsi ses débuts, alors qu’il faisait déjà du Kendo : « La première personne qui m’a enseigné le Santo-ha Niten Ichi-ryu était Komatsu Nobuo Sensei à Kobe, qui vivait près de la maison de mes parents. J’y allais en bicyclette et nous nous entraînions chez lui et dans le parc à coté. ».

Hirakami senseï était déjà pratiquant de deux autres koryus (écoles anciennes) la Jigen-ryu et la Shibukawa-ryu, il était donc très intrigué par le fait qu’il y eût si peu de katas dans la transmission qu’il recevait en Santo-ha Niten Ichi-ryu. Même s’il est vrai que Musashi critiquait les écoles accumulant beaucoup de techniques différentes, cinq katas, cela lui paraissait quand même vraiment peu. Il sentait qu’il lui manquait des éléments pour comprendre cette tradition martiale de façon plus fine, ce qui le poussa à chercher plus loin.

L’école de la fin de vie de Musashi : Santo-ha Niten Ichi-ryu

La branche Santo-ha Niten Ichi-ryu est transmise par les élèves des dernières années de Musashi et est la plus répandue aujourd’hui. Hirakami eut l’opportunité de rencontrer un Shihan de cette école Inamura Kiyoshi ayant étudié avant guerre avec Aoki Kikuo Hisakatsu. Il avait donc bénéficié de la transmission de formes de Santo-ha Niten Ichi-ryu antérieures aux modernisations effectuées après guerre, des formes datant de la fin de l’ère Meiji. Là aussi il n’y avait que cinq katas de deux sabres mais Hirakami apprit, avec lui, que la tradition des douze katas avec un sabre aurait été ajoutée après Musashi et que les katas avec juste un kodachi (sabre court) quant à eux auraient été ajoutés par Aoki senseï après la Deuxième Guerre mondiale.

Cette rencontre permit à Hirakami de mieux comprendre les anciennes formes de la tradition de Musashi. Les formes de l’époque Meiji étaient différentes de celles élaborés après guerre. En comparant les deux formes techniques il put constater les ajouts et les changements effectués après guerre dans les techniques de l’école Santo-ha Niten Ichi-ryu. Découvrir qu’il y avait d’autres formes, plus anciennes, était un premier pas dans ses recherches qui l’encouragea à continuer.

L’école de la maturité de Musashi : Ioriden Niten Ichi-ryu,

Au cours de ses recherches sur l’art du sabre de Musashi, une lignée en particulier a attiré son attention. C’est dans un numéro du magazine Kendo Nihon, spécial Musashi, qu’Hirakami découvre la mention de l’existence d’un successeur encore vivant de la lignée Miyamoto Iori, à Tokyo. Une lignée transmise par Aoki Jôzaemon7 qui étudia auprès d’un Musashi d’âge mûr. À partir de là, Hirakami va de surprise en surprise :

« J’ai vérifié les registres et, à ma grande surprise, il y avait bien un héritier à Setagaya (quartier de Tokyo), comme l’indiquaient les anciens registres. Ce qui était encore plus surprenant, c’est que Akimitsu Shikou senseï, avait 92 ans et pratiquait encore.
En le rencontrant j’ai constaté qu’il avait l’esprit clair et était capable d’exécuter des katas avec facilité. Pourtant il n’avait pratiquement pas d’élèves. Lui et un seul autre élève étaient capables d’exécuter les kata de Ioriden Niten Ichi-ryu. Cet élève était le célèbre kendoka Kosan Yanagiya (maître de Kendo traditionnel et sportif, déclaré Trésor national vivant du Japon en tant que maître de Rakugo8).
Ainsi à ma grande surprise, Akimitsu senseï a fait appeler Kosan Yanagiya et m’a fait une démonstration de tous les kata de Ioriden Niten Ichi-ryu.
Lorsque j’ai vu ces kata, j’ai de nouveau été surpris. Premièrement parce que les kata étaient exécutés non pas avec un sabre en bois mais avec un fukuroshinaï et l’avant-bras avait une protection en cuir. Deuxièmement les kata étaient complètement différents du Santo-ha Niten Ichi-ryu, en termes de style, de technique et d’esprit. C’était une technique très particulière et très directe.

Ces kata transmis de génération en génération avaient un style et une atmosphère uniques que l’on ne retrouvait pas dans le Santo-ha Niten Ichi-ryu. J’étais fasciné et je souhaitais à tout prix apprendre cette forme unique. Akimitsu Sensei m’a dit qu’il serait heureux d’accepter ma demande d’initiation et que je pouvais venir à tout moment. »9

Akimitsu Shikou senseï, 92 ans et Kosan Yanagiya. Ioriden niten ichi ryu Musashi ryu
Akimitsu Shikō senseï, 92 ans et Yanagiya Kosan

On peut noter au passage que le fait de travailler avec des fukuroshinaïs ne date pas de l’époque de Musashi, c’est un apport ultérieur. Là encore on retrouve la tension entre conservation et innovation. Le fait de pratiquer avec des fukuroshinaïs, bien qu’étant un apport moderne, permet d’être plus proche des distances réelles de combat, ce que ne permet pas vraiment le bokken, cela permet aussi de frapper réellement sans craindre d’abîmer ou de tuer son partenaire. Il y a là un choix pédagogique fait par les senseï de cette lignée.

L’école de jeunesse de Musashi : Sakonden Niten Ichi-ryu

Continuant ses recherches sur les lignées de transmission, Hirakami eu la chance de retrouver une copie d’un document historique sur l’art du sabre de Musashi, datant de la jeunesse de celui-ci. Il s’agissait d’un livre nommé Niten-ryu Kenjutsu Tetsugisho : à l’intérieur il était clairement écrit « Niten Ichi-ryu » et il contenait également une copie du Gorin no sho. Ce qui était original était que le livre contenait un descriptif de neuf katas à deux sabres avec des commentaires très détaillés. Hirakami a alors compris qu’il s’agissait d’un document avec des formes techniques spécifiques, transmises par la lignée de Fujimoto Sakon de la région d’Owari.

Le contenu était assez facile à comprendre bien que très différent de celui du Niten Ichi-ryu transmis à l’époque moderne – avec néanmoins des recoupements possibles avec les katas actuels, transmis dans d’autres lignées. La restauration de ces katas prit plusieurs années à Hirakami et, après plusieurs tentatives infructueuses, neuf katas ont pu être restaurés : cinq kata omote et quatre kata ura.

Le style  »Edo »

Ce que Hirakami senseï observe suite à ses recherches, c’est que ces lignées Iori et Sakon ont des caractéristiques qu’il reconnaît comme typiques des koryus de l’époque Edo, des caractéristiques qui se sont plus ou moins perdues dans les budos modernes comme le Judo, le Karate-do ou l’Aïkido. Ces caractéristiques n’ont pas été maintenues dans la création des budos modernes car elles ne correspondaient pas à la « cosmovision » occidentale importée après la restauration Meiji et encore plus renforcée après guerre. Les budos ont été alors construits principalement sur le modèle du sport occidental. Ils ont été rationalisés, au niveau des noms, des katas, des systèmes de dan. De la même manière que l’architecture occidentale moderne s’imposait pour construire des hôpitaux, des écoles, des aéroports etc., cette façon de « gérer » de manière systématique s’imposait aussi aux arts martiaux traditionnels.

C’est pour survivre dans un nouveau monde, sur les ruines de l’ancien Japon que la transmission des écoles de Musashi s’est modernisée en se détachant de certaines traditions, bien qu’aucune des branches ne soit devenue un sport pour autant. Néanmoins elles se sont aussi éloignées de la « cosmovision » de l’époque qui soutenait leurs transmissions et permettait de mieux saisir l’ensemble des principes qui irriguaient une tradition martiale particulière.

C’est pourquoi il était si précieux pour Hirakami d’accéder déjà au style Meiji de la lignée Santo-ha, premier pas pour comprendre le kyokugi, le potentiel de cet art. Ensuite de remonter encore plus avant lui permit de découvrir que la lignée Iori avoir conservé des spécificités très Edo Style, des spécificités qui font sens dans un système martial relié à son époque. Parmi ces spécificités nous allons parcourir quelques-unes du Ioriden Niten Ichi-ryu à titre d’exemple dans la deuxième partie de cet article.

Suite de l’article prochainement…

Manon Soavi et Romaric Rifleu

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Texte de Manon Soavi et Romaric Rifleu publié en janvier 2024 dans Dragon Magazine Spécial Aikido n° 16.

Notes :
    1. Tokitsu Kenji, Miyamoto Musashi, l’homme et l’œuvre, mythe et réalité, 1998, éd. DésIris, p. 172
    2. La jitte (十手) : petite arme courte non coupante, avec une sorte de griffe, permettant de bloquer la lame d’un sabre.
    3. Miyamoto Musashi, op. cit., p. 5
    4. ibid., p. 7
    5. Hirakami Nobuyuki est bujutsuka, maître de plusieurs koryus. Ses recherches sur les arts martiaux ont été publiées dans des revues spécialisées et dans des livres, notamment : Gokui Soden [Transmissions secrètes], vol. 1 et 2, 1993 et 1994
    6. Des articles sur ces recherches, en japonais, peuvent être consulter sur son site
    7. Tokitsu Kenji mentionne aussi Aoki Jôzaemon dans son livre Miyamoto Musashi (op. cit.), p. 255
    8. Le rakugo (落語, littéralement « histoire qui a une chute ») est une forme de spectacle littéraire japonais humoristique du début de l’époque d’Edo (1603-1868). Le rakugo tirerait ses origines des historiettes comiques racontées par les moines bouddhistes. Au début, le rakugo se jouait dans la rue ou en privé. À la fin du XVIIIe siècle, des salles exclusivement destinées à ce spectacle sont construites. Le conteur, à genou en seiza, utilise comme accessoires un éventail de papier et parfois un essuie-main en coton. Ils lui servent à figurer un pinceau, une cruche à saké, un sabre, une lettre, etc. Il n’y a ni décor, ni musique.
    9. site de Hirakami Nobuyuki, op. cit.

Vivre l’utopie – entretien avec Manon Soavi

Dans cet entretien Manon Soavi nous parle de son livre Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda. Savoir vivre l’utopie.

Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda est disponible chez votre libraire ou bien sur le site des éditions L’Originel.

Manon Soavi aborde dans cet entretien plusieurs aspects présents dans son livre :

  1. Une enfance libre
  2. Les racines du taoïsme et de l’anarchisme
  3. Itsuo Tsuda et l’anarchisme
  4. La philosophie pratique d’Itsuo Tsuda : Aïkido et Katsugen undo
  5. Les outils d’une révolution
  6. Le dojo, lieu d’expérimentation collective
  7. Un outil quotidien : le bain chaud
  8. La science du particulier
  9. Les capacités naturelles des enfants
  10. La société du haut du corps
  11. Le rapport hommes-femmes

Pour être au courant des rencontres et événements autour du livre, rendez-vous sur cette page.

Un entretien réalisé à Paris au dojo Tenshin.

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Philosophie du Non-faire. Rencontre avec Manon Soavi

Entrevue avec Manon Soavi pour la parution de Le Maître anarchiste, Itsuo Tsuda. Savoir vivre l’utopie aux éditions L’Originel. Entretien réalisé par Jean Rivest pour la chaîne Réseau Vox Populi à Montréal le 20 mai 2023.

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Manon Soavi est aïkidoka et enseignante d’arts martiaux dans l’École Itsuo Tsuda à Paris. Toute son enfance a baigné dans la philosophie du Non-faire d’Itsuo Tsuda, rencontré dans les années soixante-dix par ses parents. Cette philosophie, et la pratique de l’Aïkido et du Seitaï (le Mouvement régénérateur), ont fait partie intégrante de leur vie quotidienne. Jamais scolarisée, Manon Soavi débute la pratique de l’Aïkido à six ans et ses études de piano classique à onze ans. Devenue adulte, Manon Soavi complète sa pratique des arts martiaux avec le sabre japonais et le jujitsu ; elle exerce également en tant que pianiste concertiste et accompagnatrice durant plus de dix ans. En parallèle, elle commence à enseigner elle-même l’Aïkido et la philosophie du Non-faire. Aujourd’hui, elle se consacre entièrement à cette transmission. http://soavimanon.rifleu.fr/. Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda – Savoir vivre l’utopie. Publié aux Éditions L’Originel Charles Antoni (2022)

La voie d’Itsuo Tsuda – entretien avec Manon Soavi

Entretien avec Manon Soavi pour la parution de Le Maître anarchiste, Itsuo Tsuda. Savoir vivre l’utopie aux éditions L’originel. Par Louise Vertigo dans l’émission Respiration diffusée en direct sur AligreFM, le 17 février 2023.

Retrouvez ici le podcast ou la retranscription ci-dessous :

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LV : Bonjour Manon Soavi.

MS : Bonjour.

LV : Très heureuse de vous accueillir pour la publication de votre livre Le maître anarchiste Itsuo Tsuda, savoir vivre l’utopie aux éditions L’Originel. Chez vous la pratique de l’énergie, de l’art martial, débouche sur quelque chose de plus, puisque cela va engager une réflexion, un positionnement sur le fonctionnement de la société elle-même. C’est ce qu’on va découvrir tout au long de l’émission. Tout d’abord je vais vous demander de vous présenter.

MS : Merci de m’accueillir aujourd’hui. Effectivement je dis souvent que je suis comme Obélix, je suis tombée dans la marmite quand j’étais petite, puisque c’est un parcours que mes parents ont commencé avant ma naissance. Cela a commencé avec les révoltes de mai 68, les remises en question des systèmes des années 70. Puis leur rencontre avec Itsuo Tsuda va leur permettre de vraiment mettre en œuvre, de vivre dans leur corps, dans leur sensibilité une autre façon d’envisager le monde, d’envisager la vie et les rapports humains. C’est un tournant pour mettre en œuvre toutes ces idées, tout ce bouillonnement qu’il y avait autour de ces années là : les anarchistes, les situationnistes, tous ces penseurs qui ont remis en question le monde moderne. Et ces pensées qui les ont nourris ont trouvé un écho très fort chez Itsuo Tsuda. Cette rencontre a modifié leur façon de vivre, leur façon d’être – progressivement, c’est un parcours.

Quand je suis née, et puis ma sœur ensuite, trois ans après, il y a quelque chose qui s’est évidemment continué, dans le rapport aux enfants, dans le rythme de vie. C’est-à-dire qu’il n’était pas question pour eux d’avoir fait tout ce chemin de libération, ce chemin pour sortir de ces systèmes de domination, et laisser leurs enfants recommencer au point zéro. C’est pour ça que très naturellement il en a découlé que ni moi, ni ma sœur, ne sommes jamais allées à l’école. Ça c’est fondamental. Parce que le fait de ne pas être allées à l’école nous a permis une vie très différente, une sorte de continuum entre l’enfance, l’adolescence, la vie adulte, de ne pas avoir ces séparations, ces cases, ces catégories enfant | homme | femme | travail | loisirs – tout était imbriqué. Et la philosophie d’Itsuo Tsuda, la philosophie du Non-Faire, l’importance du corps, du subconscient, tout ça était présent, omniprésent dans notre vie quotidienne.

Manon Soavi en entretien sur Aligre FM
Manon Soavi sur AligreFM 93.1

LV : Très bien oui nous allons développer tout ça. Vous êtes la fille du Sensei Régis Soavi. Votre père a été élève d’Itsuo Tsuda pendant dix ans. Il enseigne l’Aïkido depuis plus de quarante ans…

MS : cinquante ans même maintenant.

LV : Ah oui d’accord ! Et pourriez-vous… Donc j’imagine que c’est Itsuo Tsuda qui l’a amené à ce niveau ?

MS : Mon père a commencé le judo quand il était jeune, à 12 ans, il a fait un parcours par rapport à ça. Ensuite il a commencé l’Aïkido, il a pratiqué avec plusieurs maîtres d’Aïkido, maître Noro, maître Tamura. Il a eu un parcours au niveau de son Aïkido… et un jour (en 1973) il a rencontré Itsuo Tsuda. Et Itsuo Tsuda c’est quelqu’un qui a complètement réorienté sa pratique de l’Aïkido, et la découverte du Katsugen Undo, qu’on traduit par Mouvement Régénérateur, est aussi une dimension qui a changé aussi, par sa découverte, la nature de son Aïkido. Itsuo Tsuda est devenu son maître, c’est celui qu’il a suivi, pendant dix ans, jusqu’à son décès. Un petit peu avant le décès d’Itsuo Tsuda, en 1983, Régis Soavi a décidé de partir à Toulouse et d’ouvrir son propre dojo. Avec l’accord d’Itsuo Tsuda qui l’a, à ce moment-là, encouragé à poursuivre son chemin. Et depuis il continue à enseigner tous les matins, depuis 50 ans. Tous les matins, l’Aïkido et initier des gens au Katsugen Undo.

Régis Soavi

LV : Très bien oui. J’ai eu la chance de vivre cette expérience avec vous. Alors maintenant nous allons parler du parcours singulier d’Itsuo Tsuda. Et d’abord parler de ses influences. Qui était-il ? Et peut-être on va pouvoir parler un peu au départ de ce qui est le départ de toute chose dans l’énergie qui est le Tao. Mais donc qui était-il, quel est son parcours ?

MS : Itsuo Tsuda est né en 1914 dans une famille japonaise vivant en Corée. La Corée était occupée à l’époque par le Japon. C’était une société très rigide, très dure, militarisée, colonialiste. À 16 ans, Itsuo Tsuda va refuser le droit d’aînesse. Il s’oppose à son père, assez violemment puisqu’il part. Il quitte tout à 16 ans et il part vagabonder comme il l’a dit. Il passe par la Chine. Et finalement dans les années 30 il n’a qu’un seul désir c’est rencontrer la France. Déjà en Chine à mon avis il a été en contact avec des pensées anarchistes, avec des publications, c’est quelque chose qui l’a déjà marqué. Mais alors en France quand il arrive en 1934 c’est le Front Populaire, c’est un moment où il y a tout un mouvement social très important en France dont aujourd’hui on a beaucoup oublié l’ampleur et où le mouvement anarchiste est très très fort.

Ces années à Paris sont extrêmement importantes pour Itsuo Tsuda . Il va suivre l’enseignement de Marcel Granet et Marcel Mauss à la Sorbonne en sinologie et sociologie. Ce sont des chercheurs qui le marquent profondément dans sa pensée, dans sa compréhension du monde, des cultures. Au moment de la guerre il est obligé de partir pour le Japon. Et il découvre, à 30 ans, son pays pendant la deuxième guerre mondiale. Là aussi c’est un grand bouleversement. Lui aurait souhaité rester en France, il avait tout un parcours encore à faire. Mais la vie en a décidé autrement.

Après guerre il va alors se plonger dans sa propre culture, que finalement il ne connaît pas. Il va découvrir le Noh et puis ensuite le Seitai, avec Maître Haruchika Noguchi et les dix dernières années de maître Ueshiba pour l’Aïkido. Ce parcours-là, avec ces découvertes de cette culture où le corps n’est pas séparé de l’esprit, où il y a cette sensation de la vie en toute chose, les choses ne sont pas matière inerte, ne sont pas séparées, autant le corps que l’esprit, la nature, que nous-mêmes… Nous sommes un tout. Et ça c’est une découverte d’une pensée qu’il a déjà approchée, à travers la Chine ancienne, à travers Marcel Granet. Et ses recherches sur l’anthropologie, qu’il continue toutes ces années au Japon – il traduit d’ailleurs « La Religion des Chinois » de Marcel Granet, il est le premier traducteur en japonais, c’est vraiment quelque chose qu’il approfondit. Et cette découverte du Taoïsme – il est un grand connaisseur de Tchouang Tseu.

Mais le Japon aussi a été fermé pendant 200 ans. Cela explique qu’ils ont gardé des traces d’une culture beaucoup plus ancienne, beaucoup plus fondamentale, qui continue à s’exprimer dans les arts traditionnels

LV : Oui. Très intéressant. Alors, je vais lire un passage de votre livre et puis on fera une pause musicale, ça vous donnera le temps de réfléchir à la question. À propos du Tao, auquel il s’intéresse :

« Dans cette géographie initiatique du dao [tao], il est un seuil obscur que l’on représente par le fond d’une vallée mystérieuse. » Le Dao de jing s’exprime de façon vague et poétique pour parler de cela « L’esprit de la vallée ne meurt pas. C’est la Femelle Obscure, […] voilà l’origine du ciel et de la terre. Indiscernable, elle semble toujours présente et en nous jamais ne s’épuise » Gu Meisheng explique qu’il s’agit d’une façon imagée de parler du sens actif du vide, il l’explicite par ces mots « La vallée est à la fois un lieu vide et sensible qui répercute les sons. La vallée est vide, mais lorsqu’on crie, l’écho nous répond. Telle est la nature du dao. Le dao est donc un vide d’une extrême sensibilité »

On écoute Dead of night d’Orville Peck.

MS : Dans cet extrait que vous avez lu sur le Tao, Maître Gu Meisheng le raconte très bien. Il n’y a que la poésie qui peut vraiment rendre quelque chose qu’on ne peut pas exprimer avec des mots.

Vous connaissez certainement cette histoire Zen où il y a un maître Zen dans un monastère qui demande à un des moines de nettoyer le Jardin… Alors le moine ratisse, ratisse, nettoie, tout est impeccable, il va voir le maître et lui dit « Voilà, c’est fait ». Le maître arrive, il regarde et il lui dit « Recommence ». Alors l’élève recommence, de nouveau, il nettoie tout bien, bien, impeccable, il retourne voir le maître et lui dit « Voilà, c’est fait maître ». Alors le maître vient et dit « ça va pas ». et il repart. L’élève commence a en avoir assez. Alors cette fois il laisse un petit tas de feuilles mortes. Il retourne voir le maître et lui dit « C’est fait ». Et quand le maître arrive, il regarde, et il ne dit rien. Eh bien c’est ça le vide : le vide est actif. On ne peut pas le définir de façon définitive. Mais c’est vrai que ça va complètement à l’encontre de notre philosophie, de la façon dont on voit aujourd’hui le monde en Occident, qui s’est répandue dans le monde entier pratiquement.

C’est exactement ce que déplorait Tanizaki dans L’Éloge de l’ombre. On a une espèce d’idée que tout doit être mis en lumière, tout doit être disséqué, il ne faut pas qu’il y ait de zone d’ombre, il ne faut pas qu’il y ait d’inconnaissance, tout doit pouvoir être expliqué par la rationalité. Sauf que quand on dissèque un corps humain, un corps animal, peu importe, l’essentiel n’est plus là de toute façon. Il y aura toujours cet essentiel qui nous échappe.

Et à mon avis ça rejoint complètement les analyses de quelques penseuses écoféministes, ou aussi Mona Chollet qui parlent de tout cet aspect inconnaissable par la science rationnelle, mais qui se sent, qui se vit, qui est quelque chose que les êtres humains connaissent, dans lequel ils ont un lien très fort et les penseuses écoféministes essaient de déconstruire notre compréhension du monde pour voir que la rationalité n’est peut-être pas du côté qu’on pense, ce n’est peut-être pas de tout disséquer, de tout aborder sous cet angle qui est le plus rationnel. Peut-être qu’il y a un ensemble qui nous échappe complètement, un rapport à la Terre, un rapport au vivant, peut-être effectivement un rapport à l’obscur, au corps, à toutes ces choses qu’on a dénigrées, reléguées, écrasées et qu’il faut revaloriser ou redécouvrir.

LV : Oui. C’est très important le mystère, c’est très précieux. Alors là on arrive sur les principes des arts martiaux : cultiver sa sensibilité, son attention. Rester attentif à la vitesse biologique, ce qui demande une intensité d’attention. J’ai pris ça dans votre ouvrage. Donc on parlait du gyo dans les influences de ce maître…

MS : Oui, alors Itsuo Tsuda va trouver dans les pratiques du corps que sont le seitai et l’Aïkido cette incarnation, cette possibilité de sentir. Il va trouver la dimension du ki et de la respiration. Le gyo c’est un terme qu’on traduit souvent par ascèse. Sauf que la différence entre l’ascèse version occidentale c’est qu’on va chercher à sortir de son corps à travers des pratiques, à ne plus sentir, à s’extraire du corps. Alors que dans le gyo, dans les pratiques ascétiques d’Asie ou même aussi en Inde, enfin en tout cas certaines branches, au contraire on cherche l’unité, la réunification entre l’esprit et le corps à travers des pratiques ascétiques. Ce sont des pratiques ascétiques qui ont influencé notamment Me Ueshiba qui en a transmis une partie à travers l’Aïkido. On peut voir à travers l’Aïkido une possibilité de retrouver ce lien, cette totalité de l’être.

LV : Vous avez parlé à nouveau du seitai, le mouvement régénérateur peut-être pourriez-vous nous éclairer un peu là-dessus.

MS : Le Seitai a été mis en place par Me Haruchika Noguchi à partir des années 50. Il s’intéresse à ce qui fait que chaque individu est unique et indivisible et à sa capacité innée d’équilibration pour maintenir sa santé. C’est le mouvement inconscient du corps.

Parmi le seitai, qui est on pourrait dire une philosophie, une compréhension de l’humain, il y a plusieurs techniques, plusieurs pratiques et il y a notamment le Katsugen Undo qu’Itsuo Tsuda va traduire par Mouvement Régénérateur, et c’est cet aspect-là précisément qui va intéresser Itsuo Tsuda, le mouvement régénérateur. C’est cet aspect du seitai qu’il va choisir de retransmettre dans les années 70 en France ; ça l’intéresse parce que justement avec son orientation personnelle, sa philosophie, sa recherche de liberté autant pour lui que pour les autres, cette recherche de liberté, d’autonomie, il entrevoit à travers le Katsugen Undo une possibilité de réactiver par soi-même les moyens de notre propre corps pour retrouver son équilibre. De ne plus dépendre d’un expert, d’une pratique extérieure, d’un avis d’un maître ou autre.

C’est pour ça que je le rapproche de ce qu’Ivan Illich appelait des choses « conviviales », ce sont des outils que n’importe qui peut utiliser, il n’y a pas d’expertise et ça c’est fondamental pour Itsuo Tsuda.

LV : Oui, ça me fait penser dans le Qi Qong on travaille avec cette dimension-là. On collabore avec ces dimensions d’auto-médication qu’est le corps.

MS : Me Noguchi disait qu’on n’en finissait pas avec les “il faut” et “il ne faut pas”, avec les indications extérieures et cela, depuis les années 50, ça n’a fait que s’aggraver. Aujourd’hui il faut manger 5 fruits et légumes par jour, il faut boire 1L d’eau, il faut manger mais bouger, il faut faire du sport, mais pas trop, … on a des injonctions extérieures permanentes…

LV : C’est vrai.

MS : Et on oublie notre propre besoin biologique à nous qui dépend du jour, du moment, de plein de choses et qui n’est pas le même pour nous, pour mon voisin, pour mon enfant, chacun a un besoin différent et la seule boussole c’est nous-mêmes. Retrouver la capacité de sentir si on a envie de carottes ou de chocolat, si on a assez mangé ou pas, c’est le début de l’autonomie tout simplement.

LV : Tout à fait. Alors maintenant parlons un peu du Ki, qu’on appelle Qi en Chine par exemple. Vous écrivez « Le Ki échappe à toute tentative de catégorisation » disait Itsuo Tsuda qui expliquait ceci de multiples fois. Ici en Occident le Ki est très difficile à expliquer car il n’entre pas dans le système des catégories. Et vous donnez cet exemple : se sentir observé.

MS : Le ki peut se traduire selon les circonstances par intuition, ambiance, intention, vitalité, respiration, action, mouvement, spontanéité… c’est quelque chose de fluide qu’on ne peut pas effectivement définir. Itsuo Tsuda disait aussi « le ki meurt à la forme ». Mais c’est quelque chose qu’on peut sentir. C’est de l’expérience concrète. Il donnait cet exemple : on marche dans la rue et tout à coup on sent. On sent qu’on est observé, on se retourne… peut-être qu’on trouve « quelqu’un « qui nous observait derrière un rideau. Peut-être que c’est un chat simplement, mais de toute façon on l’a senti. On sent l’intention. Évidemment que dans les arts martiaux on va l’utiliser pour sentir plutôt le ki d’agression, le danger. C’est une des formes. Mais on peut très bien sentir le ki de danger pour d’autres raisons. On peut sentir au contraire un ki accueillant, on peut sentir une ambiance. On se sent bien dans certains lieux. Et dans certains lieux on se sent extrêmement mal à l’aise.

LV : Et même avec des personnes. Pour moi il y a des amitiés, des amours de ki.

MS : Tout à fait. Il y a des gens qui dégagent quelque chose.

LV : On se sent tout de suite en confiance, tout de suite bien, parce que ce qi – moi je dirais plutôt qi ou ki bon peu importe – parle au mien (rires).

MS : Bien sûr. Tout à fait. Le problème, c’est le fait qu’on apprend dès l’enfance, dès la toute petite enfance à ne pas s’écouter soi-même. À ne pas écouter cette intuition, cette chose qui nous parle. Alors malheureusement en perdant le contact avec soi-même on oublie un peu cette sensation.

LV : Très bien on va réfléchir à ça en écoutant Hot Hot Hot de Matthew E. White.

LV : On a évoqué assez rapidement, parce qu’il faut dire que ce livre est très très riche et je vous le recommande, on va maintenant parler de son enseignement à proprement parler. Et je vais vous demander d’abord qu’est-ce qu’il a trouvé dans la pratique de l’Aïkido de Me Ueshiba ?

MS : Il a connu Me Ueshiba les dernières années de sa vie. Me Ueshiba à la fin d’une vie entière de pratique, de recherche a proposé une évolution de son art. Il a appelé ça une voie de l’amour. Je crois que c’est un outil puissant d’évolution pour l’humain. Il y a effectivement le gyo, des pratiques ascétiques, des misogi, diverses choses qui l’ont alimenté dans sa propre recherche.

Je crois que ce qui a fasciné Itsuo Tsuda c’est cette liberté de mouvement de ce maître. Me Ueshiba était octogénaire déjà et il avait pourtant une liberté de mouvement qu’Itsuo Tsuda, lui qui avait quarante ans n’avait pas, il se sentait déjà raide. À travers la pratique de l’Aïkido, la pratique quotidienne de la première partie qu’Itsuo Tsuda appelait la pratique respiratoire, qui est une pratique individuelle avec toute sorte de mouvements qui remettent en vie, en mouvement le corps, qui approfondissent la respiration, c’est quelque chose qui alimente en fait, qui alimente la vie en nous.

Ce qui est assez étrange, ou curieux c’est que par exemple on retrouve même chez des rebelles, des révolutionnaires comme « le comité invisible » cette phrase où ils disent « l’épuisement des ressources naturelles est probablement bien moins avancé que l’épuisement des ressources subjectives, les ressources vitales qui frappe nos contemporains ». C’est de cet épuisement-là dont il est question et il s’agit de revitaliser les ressources internes, cette racine. Itsuo Tsuda disait qu’il était là pour proposer de ranimer la racine. Et je pense que c’est ça qu’il a trouvé aussi dans l’Aïkido.

En tout cas c’est ça que « cette pratique » lui a enseigné, c’est ça que lui a donné comme orientation. Parce que là encore, comme pour le seitai où il a pris le katsugen undo, dans l’Aïkido il y avait aussi des aspects plus martiaux et autres, qui ne l’ont pas intéressé en fait, que d’autres élèves de Me Ueshiba ont développé, chacun a fait son parcours.

Mais lui ce qui l’a intéressé c’est cet aspect respiration, la circulation du ki, c’est cette possibilité à travers le corps. C’est ça qui l’a marqué et c’est ça qu’il a transmis dans son école.

Itsuo Tsuda à droite, Régis Soavi au centre, vers 1980

LV : C’est vrai que c’est une grande richesse l’aikido de Me Ueshiba et que certains ont développé leur propre voie. Et il y a aussi Me Noro qui a créé lui un mouvement, un art du mouvement.

MS : Tout à fait oui.

LV : Ce n’est plus un art martial mais un art du mouvement. D’ailleurs ils étaient amis.

MS : Oui tout à fait. Il connaissait assez bien Maître Noro qui a créé le Ki no michi. Il y avait une grande différence d’âge, puisque Me Noro a été élève de Me Ueshiba très jeune, il a été un élève interne, il avait 17 ans, 18 ans, alors qu’effectivement Itsuo Tsuda a commencé l’Aïkido à quarante-cinq ans. Et malgré cette grande différence d’âge, ils avaient de grands points communs, une affinité qui était assez marquée.

Le fait d’avoir commencé aussi tard l’Aïkido pour Itsuo Tsuda ça a été aussi la possibilité d’avoir un bagage intellectuel puisqu’il avait aussi le bagage en sinologie, d’avoir ces références parce que Me Ueshiba parlait de façon poétique, littéraire, avec des références à la mythologie, des références à la culture chinoise. Et Itsuo Tsuda avait un bagage, c’était vraiment un intellectuel et il avait cette connaissance qui lui a permis de rentrer dedans. Aussi, il était le traducteur, l’interprète en fait au départ, et il a continué à l’être, l’interprète des Occidentaux qui venaient voir Me Ueshiba. Comme André Nocquet et d’autres personnes. Donc c’était aussi une façon pour lui d’être très en contact avec le discours de Me Ueshiba qu’il devait traduire pour le rendre compréhensible pour ces Occidentaux.

LV : Très bien. Alors il y a un autre aspect que j’ai trouvé intéressant chez ce maître Itsuo Tsuda c’est la mnémotechnique qui consiste à oublier.

MS : (rires) C’est là encore retrouver ce branchement avec soi-même comme il disait. Cette capacité. C’est faire confiance à notre capacité interne, à nos propres ressources et aussi à notre inconscient, à notre subconscient.

On a l’impression que c’est nous qui décidons de faire ceci ou de faire cela, mais en fait, 90% de notre activité vitale, voire 100% est totalement inconsciente. On ne peut pas accélérer nos battements de cœur ou les ralentir, à part peut-être quelques Yogis mais la plupart du temps on n’a aucun impact sur nos fonctions vitales. Et on a une illusion de contrôle sur soi-même, sur la Nature, sur les autres… on est complètement dans une illusion de contrôle.

Au lieu de se crisper sur « il faut absolument que je n’oublie pas d’acheter le lait en rentrant à la maison » – ça c’est une crispation, c’est le mental qui va essayer de s’en rappeler. Et on sait tous très bien que la plupart du temps on rentre à la maison, on pose les clés et là on se dit « Ah ! Le Lait, j’ai oublié… ». Alors que au contraire, Itsuo Tsuda dit « visualisez-vous en train de sortir du métro et faire le détour par le petit supermarché à côté, et vous prenez le lait ». Visualisez cette action, vous la voyez, Ok ? Et maintenant, oubliez, n’y pensez plus.

LV : Merci pour ce conseil que je vais appliquer de ce pas. Alors, qu’est-ce qui se passe dans le dojo ? Le dojo permet de reprendre le pouvoir sur son corps et cela s’étend à la vie quotidienne. Je vous cite. « Le dojo fait partie de ces lieux uniques où le temps s’écoule différemment, où le monde s’arrête quelques instants. »

MS : Dans notre École, nous avons plusieurs dojos et ce sont des lieux entièrement consacrés à l’Aïkido et au Katsugen Undo. Ce ne sont pas des gymnases, ce ne sont pas des salles de sport, il n’y a aucune autre activité. Ce sont des lieux qui sont gérés par des associations. Donc les personnes s’auto-gèrent, s’auto-organisent. Tous les membres sont responsables de leur dojo. Il n’y a pas d’un côté le dojo et de l’autre côté des clients. Chacun est chez lui et chez les autres à la fois. Donc c’est un espace, un peu hors du temps, hors du monde, de part l’orientation qu’Itsuo Tsuda a donnée, et l’orientation que Régis Soavi, mon père, continue depuis 50 ans, et qu’aujourd’hui moi-même j’essaie de continuer. Continuer à donner cette impulsion. De faire comprendre qu’on peut vivre différemment.

LV : Oui alors le dojo c’est l’endroit où l’on vient travailler la Voie. Je reviens un peu sur cette notion d’art martial, ça ne peut pas être quelque chose de mécanique où le corps serait un objet. Donc c’est beaucoup plus relié effectivement avec cette dimension du souffle. Donc avec la spiritualité. Donc votre père récite un norito, le matin.

MS : Oui, alors pas seulement mon père. Nous commençons tous la séance par ce norito qui est une récitation. On ne sait même pas ce que ça veut dire, à vrai dire. C’est un moment, c’est une façon de se mettre dans un autre état, une autre disponibilité. Parfois mon père prend cet exemple, de parler d’un Lied de Schubert qui est en allemand – et peut-être on ne comprend pas l’allemand. Pourtant quand on l’écoute, il y a quelque chose en nous qui résonne. On le sent, on l’entend, c’est inexplicable.

LV : Oui. Il y a des voyelles qui sont sacrées notamment dans le sanskrit et vraiment le son, la vibration a une action. Donc ça vient du Shintoïsme. C’est une invocation aux dieux d’origine. Je vais lire un extrait où justement votre père en parle. « Régis Soavi dit : « Le norito n’appartient pas au monde de la religion mais certainement au monde du sacré au sens animiste. Les vibrations et la résonance conduites par la prononciation de ce texte nous apportent à chaque séance une sensation de calme, de plénitude et parfois quelque chose qui va au-delà et reste inexprimable. Le norito est un misogi. Par essence il n’est jamais parfait, il change et évolue. Il est le reflet d’un moment de notre être. » ». Alors on va y réfléchir durant l’écoute du morceau Sure de Shannon Lay

itsuo tsuda
Itsuo Tsuda

LV : Alors on parle du Maître Itsuo Tsuda aujourd’hui. Et il est question d’anarchisme.

MS : L’anarchisme est un mot qui est devenu un mot tabou. Un mot qui est empreint de violence et de chaos. Et en fait on oublie complètement, on oublie et je dirai même que c’est fait sûrement « fait »exprès de détacher ça de ce qu’était, de ce que c’est toujours la philosophie anarchiste. La philosophie anarchiste c’est l’organisation par soi-même, l’autogestion. C’est l’ordre sans le pouvoir. C’est simplement un refus de la domination des uns sur les autres. C’est finalement quelque chose qui n’est pas si inconnu. Déjà avant la création des États qui sont apparus, on va dire à peut-être à -3000 ou -4000, il existait et il a existé pendant de très nombreux milliers d’années des sociétés qui s’autogéraient. Et même après la création des États il y a beaucoup d’endroits sur terre qui ont continué à s’autogérer, à avoir des fonctionnements divers.

On a un certain nombre d’historiens, de chercheurs, Pierre Clastres ou David Graber par exemple qui ont fait des recherches et montré que toutes sortes d’organisations sociales existent. Ce qui est sûr c’est que même s’il y a un chef, le rôle du chef n’est pas de la coercition, ce n’est pas de diriger les autres. C’est bien souvent un rôle de médiateur, de quelqu’un qui doit trouver la façon d’organiser les choses mais qui ne décide de rien seul. Le chef ne peut pas donner des ordres aux autres. L’anarchisme c’est retrouver cette puissance individuelle et quelque chose qui s’organise avec les autres.

Les mouvements anarchistes ont été très puissants. Il y a eu effectivement quelques faits de violence qui ont été totalement montés en épingle pour discréditer le mouvement, discréditer toute une pensée riche et complexe. Il n’y a pas un anarchisme, il y en a plusieurs. Et c’est quelque chose qui a beaucoup marqué la pensée d’Itsuo Tsuda, y compris la pensée de mon père Régis Soavi. Cette recherche de liberté, non seulement la liberté intérieure bien sûr mais aussi la liberté avec les autres.

Dans le dojo il est vraiment question de prendre en charge tous les aspects de notre existence. Par conséquent il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’une liberté hors sol. Aurélien Berlan oppose le fantasme de délivrance, où on serait libéré de toutes les contingences matérielles, mais évidemment libéré avec d’autres personnes qui sont des esclaves, que ce soient des esclaves énergétiques, technologiques ou d’autres personnes dominées. Ainsi contre le fantasme de délivrance, il parle de la quête d’autonomie. Reprendre en main sa propre capacité, dans tous les aspects de sa vie. Cela rejoint évidemment aussi les féministes de la subsistance, qui parlent aussi de cet aspect très important, de se réapproprier tous les aspects de notre vie.

Et c’est ça qu’on cherche dans un dojo. En tout cas dans les nôtres, il y a évidemment l’aspect pratique du corps mais il y a aussi l’aspect fondamental de cette organisation, de sortir d’un rapport où on arrive, on est client, on paie et on veut avoir quelque chose en retour. On est tous concerné, on est tous à faire vivre ce dojo pour que le lieu existe, pour nous-mêmes. Ce n’est pas non plus de se dire il faut le faire pour les autres, je me sacrifie… pas du tout. Chacun de nous le fait pour lui-même mais en collaboration avec les autres.

dojo
Dojo Scuola della Respirazione, Milano

LV : Oui alors ce que je trouve vraiment très intéressant dans ce chemin – et là on retrouve, et vous en parlez dans votre livre des choses communes avec notamment les Kogis – c’est-à-dire que la vraie morale surgit de l’intérieur. Ce travail, ce changement intérieur va rejaillir vers un changement extérieur. Et vous dites aussi que la création d’un État a entraîné une dépossession des valeurs créatives de l’individu.

MS : La morale surgit de l’intérieur, Kropotkine, l’anarchiste en parle, autant que Itsuo Tsuda, autant effectivement que les Kogis. Il ne s’agit pas d’avoir des règles extérieures, des interdits, encore une fois des injonctions, mais de retrouver cette morale qui fait qu’on va collaborer les uns avec les autres.

On retrouve aussi la notion d’attention. Se passer de chef, les kogis vivent comme ça. Mais nous, nous vivons avec la domination. Nous sommes à la fois dominés et dominants de quelqu’un. On ne peut pas juste dire « Ah oui c’est la liberté, on va se passer de chef et tout est facile ». Ce n’est pas la réalité. La réalité c’est que c’est une auto-éducation qu’il faut refaire pour comprendre l’attention, l’auto-discipline que cela demande. Redécouvrir à la fois sa puissance et sa capacité d’organisation.

Au final il y a une prise de conscience qui rejoint un petit peu ce que dit Winona LaDuke à propos des amérindiens, qu’ils savent qu’ils sont opprimés mais qu’ils ne se sentent pas impuissants. Par contre les Blancs ne se savent pas opprimés mais se sentent impuissants. Eh bien c’est exactement ça. On redécouvre que finalement nous sommes dominés, nous sommes dominants mais que nous ne sommes pas impuissants.

Je pense que c’était aussi le sens de la phrase quand Itsuo Tsuda disait « L’utopie n’existe nulle part sauf là où l’on est. » C’est retrouver cette puissance aujourd’hui et maintenant. Et moi je suis là pour dire que c’est possible.

LV : C’est sûr. (rires)

MS : Même si ça demande un chemin ! Ce n’est pas une baguette magique. C’est quelque chose qui doit se travailler, se découvrir. Ça demande un chemin dans son corps, comme effectivement dans son esprit. Il y a des outils philosophiques, des outils de compréhension intellectuelle, et des outils pour sortir de ce que nous avons totalement intégré depuis la toute petite enfance. Dès la toute petite enfance on apprend aux enfants à ne pas s’écouter, à ne pas pouvoir dire Non, à ne pas être eux-mêmes, eh bien effectivement on arrive à des gens qui intègrent la domination et il faut faire un travail pour en sortir, et c’est possible. C’est possible de faire ce chemin, et de cheminer au moins un peu plus libres.

LV : Oui, nous sommes en chemin de toute façon. Alors cette culture de la séparation vous en parlez notamment en évoquant les pleurs des bébés, en disant que ce n’est pas spécialement normal que les bébés pleurent dans d’autres cultures. Au Kenya c’est plutôt une culture de proximité, d’attachement.

MS : La culture de la séparation c’est une façon de nous séparer de nous-mêmes, de notre corps, de nos sensations, des uns et des autres évidemment. Et c’est penser qu’il est normal de laisser pleurer un bébé, de tirer un enfant dans la rue qui hurle parce qu’il ne veut pas aller à l’école, que c’est normal, que la vie est comme ça, que de toute façon il faut « perdre sa vie à la gagner » comme disaient les soixante-huitards.

Et pourtant est-ce que c’est ça la vie ? Est-ce que ce n’est pas possible de complètement refuser de jouer à ce jeu ? Est-ce qu’on ne peut pas redécouvrir que nous sommes à l’intérieur de nous, libres. Alors bien sûr on va me dire « Oui, mais l’argent ? Oui mais il y a des dettes… Oui mais il faut payer ceci, c’est comme ça, dans la vie il faut souffrir… » – mais en fait qui a dit ça ? Ah bon ? Pourquoi ? En fait, peut-être que juste, non. Peut-être qu’on a l’impression d’avoir toutes ces chaînes, et quelque part on les a réellement bien sûr. Elles ne tombent pas d’un coup de baguette magique.

Mais on peut faire un chemin qui nous réunit et où on s’apercevra qu’effectivement les pleurs des enfants expriment peut-être la chose fondamentale qui est que ça ne va pas du tout !

LV : Je trouve que c’est une très belle conclusion ! Alors Manon Soavi, je recommande vraiment ce livre Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda. Savoir vivre l’utopie.

 

La Trace Vide

Par Manon Soavi

« Tchouang-Tseu, grand philosophe chinois, a dit, il y a deux mille cinq cents ans : le Vrai homme respire de ses talons alors que les gens du commun respirent de leur gorge.

Qui respire aujourd’hui de ses talons ? On respire de la poitrine, de ses épaules ou de sa gorge. Le monde est rempli de ces invalides qui s’ignorent. »1Tsuda Itsuo, Le Non-faire, Éditions Le Courrier du Livre, 1973, p. 13

Ainsi commence Tsuda senseï dans son premier livre, publié en 1973, donnant le ton en citant le philosophe qui l’a le plus accompagné dans son parcours.

Tsuda senseï était un chercheur acharné et un homme d’une grande culture. Toute sa vie il ne cessa de travailler pour permettre à l’être humain de se dégager de ce qui l’encombre et l’entrave. Parti de sa recherche personnelle de la liberté de pensée, c’est finalement une compréhension philosophique de l’être humain qui se révéla au fur et à mesure de ses pratiques : Aïkido, Seitai, Nô… Et cette philosophie de l’être humain, cette voie, Tsuda senseï va la diffuser avant tout par ses livres2Neuf livres publiés entre 1973 et 1984 aux Éditions Le Courrier du Livre. Toujours disponibles. et son enseignement dans les dojos durant une dizaine d’années. Mais il est un média plus secret qu’il emprunta les dernières années de sa vie : la calligraphie.

L'ermite véritable, calligraphie de Itsuo Tsuda
L’ermite véritable, calligraphie de Tsuda Itsuo

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Notes

  • 1
    Tsuda Itsuo, Le Non-faire, Éditions Le Courrier du Livre, 1973, p. 13
  • 2
    Neuf livres publiés entre 1973 et 1984 aux Éditions Le Courrier du Livre. Toujours disponibles.