La salle de musique commémorative Haruchika
Noguchi de Zensei Shinsha1shin-sha 新舎 signifie littéralement nouvelle maison. comme bien commun
(4e épisode de la série « l’art d’éditer2l’édition en question ici ne porte pas sur des livres mais sur autre chose, le sens s’éclairera au cours de la lecture (le terme japonais 編集 henshū comporte exactement la même difficulté) les lieux », publié le 20 janvier 2026, disponible sur le blog https://worksight.substack.com/p/180)
Entretien avec Shin’ya Noguchi3dans la famille Noguchi, Shinya N. est le fils aîné de Hiroyki N., lui-même 2e fils de Haruchika N. (Précisions : le prénom Hiroyuki 裕之 est un surnom d’usage, le prénom officiel est Hirohisa 裕久 (cf. note dans composition du C. A. de Seifū Gakusha). L’aînesse de Shinya est affirmée dans ce post X de Yoshinori Kono.)
[présentation]
Haruchika Noguchi, figure majeure du Seitai au Japon, avait fait aménager de son vivant, dans sa résidence, une salle de musique dotée d’une acoustique conçue selon ses propres principes.
Aujourd’hui, cet espace est utilisé par son petit-fils, Shinya Noguchi, comme lieu d’écoute. Mais cet endroit ne se limite pas à une simple salle consacrée à la musique. En prenant les sensations corporelles comme médiation, on y mène une tentative transversale et novatrice de rouvrir, pour notre époque, la pensée et l’héritage laissés par Haruchika Noguchi.

À Komae, dans la métropole de Tōkyō. Aucun panneau sur la rue principale. Pas de site web non plus. En s’enfonçant dans une ruelle à l’aide de l’adresse, on découvre seulement le portail d’une vieille demeure d’allure Shōwa [1926–1989], entourée d’une végétation dense. Pourtant, depuis quelques années, des éditeurs à l’intuition aigüe, des artistes, ainsi que des personnes en manque de sensations corporelles authentiques, se mettent à affluer comme attirés magnétiquement vers la Salle de musique commémorative Haruchika Noguchi, située dans l’enceinte du dōjō de Seifū Gakusha à Komae.
C’est ici que Haruchika Noguchi (1911–1976), fondateur du Seitai au Japon et penseur, a passé les dernières années de sa vie. Dans la salle de musique qu’il a laissée derrière lui – un vaste espace d’environ 100 m² construit à la manière d’un cellier en terre – trônent des appareils mythiques de l’histoire de l’audio, comme les Oirodynes de Siemens en Allemagne ou encore les immenses pavillons de Western Electric, aux États-Unis.
Mais il ne s’agit ni d’un simple musée de conservation de l’audio vintage, ni d’un lieu voué uniquement à l’enseignement d’une technique corporelle particulière qu’est le Seitai. Shinya Noguchi, petit-fils de Haruchika Noguchi et directeur de Zensei Shinsha, l’organisation qui préserve et transmet aujourd’hui cet héritage, définit cet endroit comme un dōjō d’édition et de traduction. À notre époque saturée d’informations, où toute expérience semble destinée à être consommée jusqu’à l’épuisement, comment concevoir un environnement capable de nous faire retrouver “la sensation de vivre” et “la corporéité” qui nous sont propres ? La réponse se cache peut-être dans un mot étrange que Shinya Noguchi emploie souvent : han-biraki, littéralement, “entrouvert”.
Photographies : Kaori Nishida
Traduction de l’École Itsuo Tsuda, autorisée par S. Noguchi. Toutes les notes de bas de page sont de la traductrice.
[fin de la présentation]

Une théorie du corps “entrouvert”
« On me demande souvent : qu’est-ce qu’un bon corps ? Et je réponds sans hésiter : c’est l’état “entrouvert” qui constitue le meilleur corps. » À peine l’entretien commencé, Shinya Noguchi lance cette idée.
Lorsqu’on entend le mot Seitai, on pense généralement à l’ajustement du corps ou aux médecines alternatives. Pourtant, ce dont il parle ici n’a rien d’une méthode de santé ni d’un art du soin : il s’agit d’une réflexion sur les conditions de la “mobilité” du corps. « Un corps constamment tendu se fige et ne bouge plus. À l’inverse, un corps trop relâché, totalement détendu, ne peut pas bouger non plus. La plupart des gens oscillent simplement entre ces deux pôles : la rigidité causée par le stress, et l’abandon total à la recherche d’apaisement. »
Les discours contemporains sur le bien-être se concentrent souvent sur la manière d’éliminer la tension pour favoriser la détente. Les bureaux seraient du côté de la tension, les cafés du côté du réconfort ; les fonctions de la ville elles-mêmes ont été conçues comme des interrupteurs on/off. Mais ce que Shinya Noguchi appelle l’entrouvert, c’est justement un concept qui désactive cette logique binaire. « C’est un état dans lequel tension et détente coexistent dans une sorte d’“antagonisme”. C’est précisément cet état qui rend le corps le plus disponible à l’action suivante. Les forces s’y tirent mutuellement, en équilibre sur une ligne de crête. Cette instabilité dynamique qu’on appelle antagonisme, c’est la forme originelle du vivant. »
Que se passe-t-il si l’on transpose ce terme à un “lieu” ou à une “organisation” ? Une organisation totalement contrôlée – du côté de la tension – se rigidifie ; une communauté complètement installée dans le confort – du côté de la détente – finit par se décomposer. Une organisation entrouverte désigne selon Shinya Noguchi un état où sécurité et inquiétude, discipline et liberté, restent en tension permanente. Ce n’est pas un espace simplement confortable ; mais c’est justement cette vibration subtile qui lui permet de respirer et de répondre à l’imprévu.
Zensei Shinsha constitue elle aussi un lieu de mise en pratique de cet entrouvert. L’adresse n’est pas enregistrée sur Google Maps ; l’accès se fait uniquement sur réservation ; c’est à la fois un espace de vie privé et un lieu qui accueille des inconnus, jouant par la musique et le dialogue un rôle de bien commun public. « Les organisations, la société, même un pays – tout cela fonctionne probablement mieux à l’état entrouvert. Parce que le corps lui-même fonctionne ainsi. » La portée de cette idée vient ébranler les fondements mêmes de l’urbanisme et du design.
Pour tendre vers cet état, Shinya Noguchi accorde une grande importance à ce qu’il appelle le tai-iku, c’est-à-dire “l’éducation du corps”. Il rappelle que le Seitai fondé par son grand-père ne relevait pas, à l’origine, d’une médecine alternative de type thérapeutique, mais bien littéralement du fait d’éduquer le corps, de faire en sorte qu’il se développe. « Le Seitai a d’abord commencé sous le nom de tai-iku. Pour cela, le mot qui convient le mieux n’est pas “thérapie” ni “ajustement”, mais édition. En modifiant légèrement les gestes du quotidien, on éduque le corps lui-même. »
Il donne un exemple simple : boire du thé. « Quand on prend l’eau en bouche et qu’elle entre dans le corps, on peut essayer de ressentir l’écho de son passage dans l’œsophage. Alors, on fait l’expérience de cette résonance qui se diffuse dans le corps ou, au contraire, se contracte. En replaçant chaque geste quotidien dans une expérience corporelle plus créative, notre manière de percevoir le corps change peu à peu. Ce n’est plus la tête qui dirige ; c’est l’expérience elle-même qui devient centrale, et “le corps” se développe. » Rééditer le corps à travers les expériences ordinaires : cette pensée dépasse le seul cadre corporel pour rejoindre directement la conception même du “lieu” qu’il anime.


Montrer seulement les nœuds
« Nous avons souvent la conviction que si l’on énonce l’essentiel, les gens nous écouteront. Mais ce n’est pas du tout le cas. » Shinya Noguchi formule ici une autocritique lucide du monde du Seitai, et plus largement des communautés d’experts. Pour quelqu’un qui hérite de la profonde philosophie corporelle du Seitai de Haruchika Noguchi, transmettre l’essentiel devrait être une mission évidente. Pourtant, il adopte une stratégie paradoxale : transmettre l’essentiel en ne l’énonçant pas directement.
« Dès qu’on formule complètement l’essentiel, il est traité comme une information, rangé dans une catégorie. “Ah d’accord, c’est une méthode de santé”, ou bien “c’est pour stimuler les capacités d’auto-guérison grâce à des ajustements, n’est-ce pas ?” Dès qu’une chose semble comprise, la pensée et le corps s’arrêtent. » Face à l’inconnu, l’être humain éprouve de l’inquiétude. Pour s’en débarrasser, il colle une étiquette connue, classe, et croit avoir compris. Mais ce n’est là qu’une collection de savoirs morts, jamais une expérience vivante. C’est précisément pour cela que Shinya Noguchi recourt à l’édition comme méthode.
« Je pense qu’il vaut mieux produire en grand nombre des sortes d’“accroches” autour de l’essentiel. C’est ainsi qu’on atteint les gens. Ici, nous cherchons donc à offrir des expériences qui transforment le quotidien en un autre quotidien, simplement en ajoutant une infime variation à des gestes que tout le monde accomplit tous les jours : écouter, regarder, goûter… J’espère qu’à travers ces expériences, les gens pourront toucher, ne serait-ce qu’un peu, à l’essence de ce que nous faisons. »


Les événements organisés à Zensei Shinsha peuvent sembler, à première vue, sans lien évident : séances d’écoute sur audio vintage, allant de la musique classique japonaise aux disques d’avant-garde ; écoutes de 78 tours centrées sur la voix ; projections de films ; rencontres autour des onsen, de la truite iwana [omble] et du Seitai de Noguchi ; discussions sur les insectes du ventre4selon l’imaginaire du Hari-kiki gaki (ancien traité d’acupuncture remontant à 1568), les coagulations de ki dans le ventre forment des insectes (le Harikiki gaki en recense plus d’une cinquantaine !) qui sont à l’origine de nombreux états du corps. Ainsi dit-on au Japon, quand on est en colère : « J’ai des insectes dans le ventre ! ». et la Restauration Meiji5Hiroyuki Noguchi a écrit sur le rôle “démanteleur” de la Restauration Meiji dans L’idée du corps dans la culture japonaise et son démantèlement ; sans oublier la sélection d’ouvrages de la librairie-café Zazahonhon, ouverte en novembre 2025 sur le même terrain. Tout cela constitue en réalité une constellation d’“accroches” soigneusement disposées autour de l’essence qu’est le Seitai de Noguchi. Sans s’en rendre compte, les visiteurs se trouvent attirés vers les profondeurs de la réflexion de Haruchika Noguchi sur “la vie”. Shinya Noguchi appelle cela : montrer les nœuds.
« Par exemple, si l’on définit le bras en disant : “votre bras va d’ici à là”, ou “la tête, c’est ceci”, alors le corps se morcelle en parties distinctes et cesse de bouger. Mais si l’on montre qu’il existe ici une articulation, c’est-à-dire un “nœud”, alors les différentes parties du corps – bras, tronc, jambes – entrent en relation et commencent à bouger ensemble de manière naturelle. Le corps humain est fait ainsi. Pour les lieux, c’est pareil. »
Ne pas se précipiter vers une conclusion, ne pas livrer la bonne réponse, mais seulement présenter des “nœuds” : cette posture réhabilite aussi une attitude d’attente que l’éducation et les médias contemporains sont en train de perdre. Il ne s’agit pas de fournir des solutions immédiatement utiles, mais de concevoir une “marge”, un vide fécond, jusqu’à ce que le corps du récepteur se mette de lui-même en mouvement. Voilà, selon Shinya Noguchi, le cœur de cet “art de l’édition”.
Cette approche autorise chez les visiteurs des “mésinterprétations créatives”. Autrefois, l’écrivain Kōsuke Gomi6nom de plume de Yasusuke Gomi (1921–1980), écrivain, critique musical réputé et essayeur de systèmes audio, en écoutant le système audio de Haruchika Noguchi, découvrit en lui non pas seulement un praticien du Seitai, mais un artiste du son – et le fit connaître comme tel. C’était peut-être, d’une certaine manière, un contresens. Mais sans ce contresens, la philosophie de Haruchika Noguchi n’aurait peut-être jamais dépassé le cadre étroit du monde du Seitai pour acquérir une ampleur culturelle. Aujourd’hui, Zensei Shinsha tente de retrouver cette “richesse du malentendu fertile”. Un lieu comme média qui ne dit pas l’essentiel. Là, chacun, à partir des accroches disséminées, commence à éditer sa propre histoire.


[fin de la partie 1]
Photographies : Kaori Nishida
La suite sera publiée au mois de novembre
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Notes
- 1shin-sha 新舎 signifie littéralement nouvelle maison. ↩︎
- 2l’édition en question ici ne porte pas sur des livres mais sur autre chose, le sens s’éclairera au cours de la lecture (le terme japonais 編集 henshū comporte exactement la même difficulté) ↩︎
- 3dans la famille Noguchi, Shinya N. est le fils aîné de Hiroyki N., lui-même 2e fils de Haruchika N. (Précisions : le prénom Hiroyuki 裕之 est un surnom d’usage, le prénom officiel est Hirohisa 裕久 (cf. note dans composition du C. A. de Seifū Gakusha). L’aînesse de Shinya est affirmée dans ce post X de Yoshinori Kono.) ↩︎
- 4selon l’imaginaire du Hari-kiki gaki (ancien traité d’acupuncture remontant à 1568), les coagulations de ki dans le ventre forment des insectes (le Harikiki gaki en recense plus d’une cinquantaine !) qui sont à l’origine de nombreux états du corps. Ainsi dit-on au Japon, quand on est en colère : « J’ai des insectes dans le ventre ! ». ↩︎
- 5Hiroyuki Noguchi a écrit sur le rôle “démanteleur” de la Restauration Meiji dans L’idée du corps dans la culture japonaise et son démantèlement ↩︎
- 6nom de plume de Yasusuke Gomi (1921–1980), écrivain, critique musical réputé et essayeur de systèmes audio ↩︎