Il naît à Ueno, un quartier de Tokyo, en septembre 1911. Tout commence à l’âge de trois ou quatre ans lorsqu’il est surpris d’avoir apaisé le mal de dent d’une personne, simplement en posant les mains sur elle. C’était un enfant, ses mains allaient vers la cible, sans qu’il se rende compte de ce qu’il faisait. Son premier exploit, il l’accomplit à douze ans, quand il obtient la guérison de ses voisins qui souffraient de dysenterie, après le grand tremblement de terre qui frappe la région de Tokyo, en 1923. Dès cet âge, il commence à recevoir des gens qui lui demandent d’être soignés. À l’époque il n’avait aucune connaissance, pas même élémentaire, en anatomie et en médecine. Adolescent, il commence à prendre conscience des conséquences de ses actes. Au début il croyait, comme cela arrive à presque tous les guérisseurs, qu’il avait un pouvoir exceptionnel qu’il était le seul à posséder. Il y trouve sa propre vocation mais ne s’arrête pas à ce stade, il continue. Il étudie en autodidacte toutes les méthodes thérapeutiques orientales et occidentales. À quinze ans, il ouvre un dojo à Iriya. À dix-sept ans, il formule Préceptes de la vie pleine (Zensei Kun), qui permet de mieux comprendre sa pensée. En 1930, il écrit les Réflexions sur la vie intégrale, un texte surprenant pour un jeune homme qui avait alors seulement dix-neuf ans.
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Tout est mieux “entrouvert” #2
La salle de musique commémorative Haruchika
Noguchi de Zensei Shinsha comme bien commun
entretien avec Shin’ya Noguchi
(2e partie)
Vous pouvez lire la partie 1 ici.
Note des traducteurs : dans cet entretien, Shinya Noguchi utilise le terme japonais henshū 編集 – littéralement “éditer” – mais il l’entend de manière créative et philosophique, en parlant par exemple d’“édition” du corps ou de lieux. Une métaphore aidera : si un éditeur, en vue de créer un livre, peut commencer par recueillir et organiser des textes, il peut aussi rééditer un ouvrage en reprenant, en modifiant l’organisation précédente. L’individu a de même la possibilité de rééditer (réorganiser) ses connexions nerveuses et sa conscience corporelle, afin de reconstruire un corps plus équilibré. Éditer le corps pourra ainsi signifier réorganiser-réadapter l’expérience corporelle ou encore – un terme qu’utilise ailleurs Shinya Noguchi – éduquer le corps (tai-iku 体育). De même, l’édition d’un lieu ou d’une relation pourra vouloir dire transformation, préparation, mise en forme.
Traduction de l’École Itsuo Tsuda, autorisée par S. Noguchi. Toutes les notes de bas de page sont de la traductrice.
Le combat contre les mots refermés
Si Shinya Noguchi tient autant à l’édition [編集 henshū : réorganisation, réadaptation de l’expérience corporelle] et à la traduction, c’est aussi en raison du profond sentiment de crise qu’il éprouve face au monde du Seitai dans lequel il a lui-même grandi. « L’association Seitai Kyōkai à laquelle j’appartenais autrefois avait un seuil d’entrée extrêmement élevé ; il fallait deux parrains pour y entrer. C’était un monde très fermé. »
Toute communauté hautement spécialisée développe inévitablement un jargon compréhensible seulement de l’intérieur. C’est une arme à double tranchant : elle permet une communication efficace entre initiés, mais produit aussi une rupture avec l’extérieur. « Dans un monde fermé, les conversations peuvent se faire uniquement en jargon. Et à ce moment-là, on perd les mots qui permettraient de parler aux gens de l’extérieur. On oublie comment converser. Le lieu devient alors de plus en plus clos. »
Et l’expression même de “Seitai de Noguchi” s’est figée en nom commun, circulant avec un sens limité, consommé uniquement à l’intérieur d’une catégorie bien définie : technique thérapeutique, ajustement, don de génie, ça marche / ça ne marche pas, etc. Pour résister à cette “mort du langage”, Shinya Noguchi a fondé avec son père et son frère une nouvelle organisation : Seifū Gakusha. Ce qu’il réalise, c’est un travail de “traduction” de la pensée de Haruchika Noguchi dans des mots compréhensibles par les gens d’aujourd’hui, sans recourir au vocabulaire spécialisé du Seitai. C’est un travail qui prolonge l’édition des lieux [編集 henshū : mise en forme, préparation] en une transmission de cette pensée vers d’autres contextes.
Dans cette entreprise, son père, Hiroyuki Noguchi , lui a ouvert la voie. « Mon père a commencé à expliquer les trois piliers du Seitai – yuki, katsugen, suitaigairokei1système extra-pyramidal – en les remplaçant par des mots ordinaires : “toucher”, “bouger”, “rencontrer l’autre”. »
Cette traduction a suscité de fortes résistances chez certains membres conservateurs de Seitai Kyōkai, qui répliquaient : « Haruchika Sensei n’a jamais dit cela. » Pourtant, sans des mots situés hors du jargon, cette sagesse ne peut être partagée avec la société ; elle finit inévitablement par s’isoler puis disparaître. « Mon père aussi s’est battu seul, mais c’était une traduction révolutionnaire. Il a réussi à reformuler cela en disant simplement : “le fait de toucher, c’est une bonne chose” – des mots que n’importe qui peut comprendre intuitivement. »

Si Zensei Shinsha aborde des thèmes parfois surprenants, c’est précisément dans cette stratégie de sortie du jargon que cela s’inscrit. Si l’on met en avant l’enseigne Seitai, seules viendront les personnes déjà intéressées par le seitai. Mais si l’on offre comme point d’entrée un beau son ou un livre captivant – des accès universels – alors des personnes diverses se rassemblent. Et les dialogues qui s’y nouent ne reposent plus sur une langue de spécialistes, mais sur des mots vivants.
« Une organisation, une société – si elle perd les mots, c’est fini. Voilà pourquoi je veux maintenir ce lieu entrouvert, afin qu’un courant d’air venu de l’extérieur puisse toujours y entrer. Sinon, tout pourrit. » La fracture entre expertise et dimension publique ne concerne pas seulement le Seitai ; elle touche l’académie, l’art, ou encore les départements R&D des entreprises – bref, tous les collectifs d’experts. Continuer à traduire sans craindre de “se faire gronder” : c’est peut-être la seule manière de remettre le savoir en circulation dans la société.
Mais refuser les catégories existantes et persister comme lieu indéfini implique aussi une douleur très concrète. À propos du financement de Zensei Shinsha, Shinya Noguchi sourit amèrement : « J’y ai investi toute ma fortune, au point d’inquiéter ma famille. » Il a bien sûr tenté de solliciter des subventions publiques, mais sans succès. La raison en est claire : « Pour être évalué favorablement, il faudrait me présenter en disant : “ici, c’est un lieu de musique”. Et c’est précisément ce que je sais le moins faire. »
On y écoute de la musique, on y parle du corps, on y lit des livres. C’est justement cette transversalité qui fait la valeur du lieu. Mais dans une société structurée en silos verticaux, ce qui traverse les catégories apparaît comme sans appartenance claire. Les budgets ne sortent que de cases spécifiques – promotion musicale, aide sociale locale, etc. – et Zensei Shinsha, qui existe dans l’intervalle, n’entre dans aucune. « Les collectionneurs, les amateurs de musique – chacun se regroupe verticalement dans son domaine, parce qu’on s’y sent rassuré. Même si je dis que tout cela est au fond la même chose, on ne me comprend pas. »
Le fait de ne pas obtenir de subventions prouve paradoxalement que Zensei Shinsha est en train d’acquérir une nouvelle forme de notoriété qui échappe aux cadres existants. Si le lieu était compris, catégorisé, subventionné, alors il ne serait déjà plus entrouvert. Accepter cette solitude institutionnelle tout en continuant malgré tout à maintenir l’ouverture : c’est là que réside, selon Shinya Noguchi, une véritable forme d’autonomie.


Recâbler les sensations
Le temps passé à Zensei Shinsha a une qualité radicalement différente de celle des expériences musicales auxquelles nous sommes habitués. Les lieux classiques de diffusion musicale – salles de concert, boîtes de nuit – ont souvent pour fonction de nous faire absorber un grand volume sonore, boire, extérioriser notre stress dans l’excitation collective : ce sont d’abord des espaces de consommation. On y cherche une échappée hors du quotidien, une libération provisoire.
Mais ce que Shinya Noguchi vise ici n’est ni la consommation ni l’évasion. Il s’agit plutôt de consacrer un temps à apprendre de ce qui est ancien, un temps où l’on ramène des sensations corporelles déréglées vers leur état originel. « Je pense que ce lieu n’a clairement pas le même rôle que les autres lieux de musique existants. Ce n’est pas un endroit où l’on vient simplement pour apprécier la musique, recevoir un grand volume sonore ou socialiser. »
Le changement le plus radical qui s’y produit touche le corps lui-même. Quand un son de grande qualité se déploie dans cet espace, explique Shinya Noguchi, un phénomène étrange se produit dans la perception humaine. « Quand le bon son commence à résonner, on a l’impression que l’oreille se déplace quelque part. La fonction auditive semble se répartir dans tout le corps. On a l’impression d’écouter avec les bras, ou du bout des doigts. »
Dans la société contemporaine, notre corps est complètement divisé en fonctions spécialisées : on voit avec les yeux, on entend avec les oreilles, on pense avec le cerveau. Chaque organe devient un expert autonome, et les informations sont traitées de manière fragmentée. Shinya Noguchi considère l’état où les spécialistes de la tête et ceux des bras sont séparés comme profondément artificiel. L’expérience musicale de Zensei Shinsha démonte cette division du travail. Les ondes sonores puissantes qui jaillissent des Oirodynes de Siemens font vibrer non seulement les tympans, mais aussi la peau, les os et les organes internes. L’audition cesse alors d’être localisée ; elle se fond dans une forme de “toucher” généralisé à tout le corps.
« Chee Shimizu, disc-jockey et sélectionneur musical avec qui j’organise des événements, garde les yeux grands ouverts quand il écoute, sans fixer quoi que ce soit. Il dit : “le son atteint mes yeux, et j’en savoure le pétillement.” » De son côté, Shinya Noguchi raconte qu’en état de concentration profonde, lorsqu’il ferme les yeux, « quelque chose comme une bouée surgit doucement au niveau du bas-ventre, et il a l’impression d’être plongé dans un bain ».
Écouter avec la vue. Écouter avec le ventre. Ici, ce n’est pas seulement la frontière entre entendre et écouter qui s’efface, mais les frontières mêmes des cinq sens. Ce qui se joue, c’est une réédition complète [再編集 saihenshū : réorganisation, réadaptation] de la sensibilité corporelle. Et cette transformation ne s’accomplit pas seulement à l’intérieur de l’individu.
Shinya Noguchi se souvient d’un moment vécu dans un petit magasin de disques : « Il y a eu un instant où les oreilles de toutes les personnes présentes semblaient se tourner vers la même direction. Dans un silence presque semblable à celui d’un pavillon de thé, l’écoute se rassemblait en un point unique. J’ai eu l’impression que moi et les autres ne faisions plus qu’un. » Ce n’est pas l’expérience musicale en chambre privée, isolée par des écouteurs, mais une immersion partagée dans un même espace, en sentant la présence des autres. Ce qui naît alors, c’est une résonance collective des sensations.
Si la personne à côté de moi éprouve de la joie, cela me rend heureux moi aussi. Si la concentration de quelqu’un s’approfondit, la profondeur du lieu tout entier augmente avec elle. Des corps “entrouverts” se relient souplement à travers le son, formant un immense récepteur collectif. Ce que Zensei Shinsha cherche, en somme, c’est restaurer un corps capable de résonner avec les autres.

Une éthique du “difficile d’accès”
Mais pour maintenir un lieu aussi délicat et dense, un certain dispositif de protection est nécessaire. C’est pour cette raison que Zensei Shinsha est volontairement conçu comme un lieu “difficile d’accès”. « L’entrée est une ruelle un peu louche, tout est sur réservation, et les textes d’annonce sont écrits dans un style assez ardu. Tout cela constitue un filtrage délibéré. »
Quand on parle d’un lieu ouvert, on imagine volontiers un espace sans barrières, accueillant tout le monde inconditionnellement. Mais une ouverture sans défense peut diluer l’atmosphère du lieu, voire la détruire. L’entrouvert selon Shinya Noguchi n’a rien à voir avec la vulnérabilité naïve. Il s’agit de préserver une connexion avec l’extérieur tout en gérant soigneusement la frontière pour protéger la qualité de l’intérieur.
Cette gestion apparaît symboliquement dans l’entrée même de la maison. « Quand je regarde le vestibule chez nous, je vois les chaussures des visiteurs parfaitement rangées. Et là, je sais : “aujourd’hui, ça ira”. Quand on passe de l’extérieur à l’intérieur, il faut changer de mode de concentration. La manière dont les chaussures sont alignées indique si ce rituel a bien eu lieu. »
Les participants prennent la peine de réserver, lisent un texte exigeant, cheminent à travers la ruelle pour arriver jusqu’ici. Chacune de ces étapes ajuste peu à peu leur esprit et leur corps au mode de présence requis par le lieu. Shinya Noguchi ajoute toujours un mot personnel dans les échanges par mail liés à la réservation. Il ne s’agit pas d’une procédure administrative, mais d’une “édition de la relation” [編集 henshū : préparation, mise en forme] déjà en cours. Grâce à cette attention, non seulement les annulations de dernière minute diminuent, mais ceux qui se présentent le jour venu ne sont plus de simples “consommateurs” : ils deviennent des participants à la formation du lieu.
« Rendre légèrement plus laborieux le processus d’entrée dans l’espace fait aussi partie de l’entrouvert. Pour recevoir quelque chose, il faut se préparer à construire une relation. » Les services contemporains cherchent à tout prix à rendre l’expérience utilisateur fluide, sans friction. Zensei Shinsha, au contraire, maintient volontairement une certaine résistance. Car c’est précisément cette friction qui fait émerger l’initiative du participant et nourrit son respect pour le lieu. La bienveillance ne consiste pas à inviter facilement tout le monde d’un geste. Parfois, elle consiste à poser un seuil élevé, puis à accueillir avec la meilleure musique et le meilleur espace ceux qui choisissent de le franchir. Voilà l’éthique du lieu selon Shinya Noguchi.

Vers un bien commun résonnant
Depuis cette théorie du corps fondée sur l’antagonisme entre tension et détente, en passant par cet art d’éditer qui ne dit pas l’essentiel, jusqu’à cette protection du lieu par la difficulté d’accès, l’initiative menée autour de Zensei Shinsha et de la Salle de musique commémorative Haruchika Noguchi recèle une série d’indices pratiques pour imaginer une nouvelle société.
Shinya Noguchi insiste sur l’importance de “traverser horizontalement” plutôt que de s’en tenir aux “cloisonnements verticaux”. Seitai, audio, littérature, nature : il ne s’agit pas d’approfondir chacun de ces domaines comme des spécialités (verticales) distinctes, mais de les relier en les traversant depuis une perspective (horizontale) commune, celle de la vie humaine. Là, les rôles fixes – expert et profane, interprète et spectateur, hôte et invité – se dissolvent ; chacun entre dans une relation d’égalité à travers ce qu’il partage avec les autres.
Lorsqu’on lui demande comment des lieux comme celui-ci, destinés à l’écoute musicale, devraient se multiplier à l’avenir, Shinya Noguchi répond : « J’aimerais voir davantage d’endroits où écouter de la musique n’est pas la seule finalité, des lieux où quelque chose de nouveau peut naître du fait de traverser horizontalement les choses. C’est à partir de telles pratiques que la culture émerge, je crois. »
Zensei Shinsha n’est pas un musée achevé. Tout en héritant de ce que Haruchika Noguchi a laissé à la génération suivante, le lieu continue à respirer avec son époque, dans un état perpétuellement inachevé. Les amplificateurs à lampes chauffent, l’aiguille du tourne-disque suit les sillons, les gens se rassemblent puis se dispersent. Ce processus même est une mise en pratique de ce que Haruchika Noguchi appelait zensei : vivre en mobilisant jusqu’au bout toute sa force vitale. Dans une société obsédée par l’efficacité et la bonne réponse, n’avons-nous pas durci nos corps et retenu notre souffle ? Si tel est le cas, il suffit peut-être de frapper à la porte de cette ruelle de Komae. Là vous attend peut-être une résonance libre, “entrouverte”, que votre corps ne connaît pas encore – ou dont il se souvient avec nostalgie.

[fin]
Photographies : Kaori Nishida
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Notes
- 1système extra-pyramidal ↩︎
Tout est mieux “entrouvert” #1
La salle de musique commémorative Haruchika
Noguchi de Zensei Shinsha1shin-sha 新舎 signifie littéralement nouvelle maison. comme bien commun
(4e épisode de la série « l’art d’éditer les lieux », publié le 20 janvier 2026, disponible sur le blog https://worksight.substack.com/p/180)
Entretien avec Shin’ya Noguchi2dans la famille Noguchi, Shinya N. est le fils aîné de Hiroyki N., lui-même 2e fils de Haruchika N. (Précisions : le prénom Hiroyuki 裕之 est un surnom d’usage, le prénom officiel est Hirohisa 裕久 (cf. note dans composition du C. A. de Seifū Gakusha). L’aînesse de Shinya est affirmée dans ce post X de Yoshinori Kono.)
Note des traducteurs : dans cet entretien, Shinya Noguchi utilise le terme japonais henshū 編集 – littéralement “éditer” – mais il l’entend de manière créative et philosophique, en parlant par exemple d’“édition” du corps ou de lieux. Une métaphore aidera : si un éditeur, en vue de créer un livre, peut commencer par recueillir et organiser des textes, il peut aussi rééditer un ouvrage en reprenant, en modifiant l’organisation précédente. L’individu a de même la possibilité de rééditer (réorganiser) ses connexions nerveuses et sa conscience corporelle, afin de reconstruire un corps plus équilibré. Éditer le corps pourra ainsi signifier réorganiser-réadapter l’expérience corporelle ou encore – un terme qu’utilise ailleurs Shinya Noguchi – éduquer le corps (tai-iku 体育). De même, l’édition d’un lieu ou d’une relation pourra vouloir dire transformation, préparation, mise en forme.
Dans ce qui suit, toutes les notes de bas de page sont des traducteurs.
[présentation]
Haruchika Noguchi, figure majeure du Seitai au Japon, avait fait aménager de son vivant, dans sa résidence, une salle de musique dotée d’une acoustique conçue selon ses propres principes.
Aujourd’hui, cet espace est utilisé par son petit-fils, Shinya Noguchi, comme lieu d’écoute. Mais cet endroit ne se limite pas à une simple salle consacrée à la musique. En prenant les sensations corporelles comme médiation, on y mène une tentative transversale et novatrice de rouvrir, pour notre époque, la pensée et l’héritage laissés par Haruchika Noguchi.

À Komae, dans la métropole de Tōkyō. Aucun panneau sur la rue principale. Pas de site web non plus. En s’enfonçant dans une ruelle à l’aide de l’adresse, on découvre seulement le portail d’une vieille demeure d’allure Shōwa [1926–1989], entourée d’une végétation dense. Pourtant, depuis quelques années, des personnes à l’intuition aigüe, des artistes, ainsi que des personnes en manque de sensations corporelles authentiques, se mettent à affluer comme attirés magnétiquement vers la Salle de musique commémorative Haruchika Noguchi, située dans l’enceinte du dōjō de Seifū Gakusha à Komae.
C’est ici que Haruchika Noguchi (1911–1976), fondateur du Seitai au Japon et penseur, a passé les dernières années de sa vie. Dans la salle de musique qu’il a laissée derrière lui – un vaste espace d’environ 100 m² construit à la manière d’un cellier en terre – trônent des appareils mythiques de l’histoire de l’audio, comme les Oirodynes de Siemens en Allemagne ou encore les immenses pavillons de Western Electric, aux États-Unis.
Mais il ne s’agit ni d’un simple musée de conservation de l’audio vintage, ni d’un lieu voué uniquement à l’enseignement d’une technique corporelle particulière qu’est le Seitai. Shinya Noguchi, petit-fils de Haruchika Noguchi et directeur de Zensei Shinsha, l’organisation qui préserve et transmet aujourd’hui cet héritage, définit cet endroit comme un dōjō d’édition et de traduction [編集 henshū : réorganisation/réadaptation de l’expérience corporelle, éducation du corps]. À notre époque saturée d’informations, où toute expérience semble destinée à être consommée jusqu’à l’épuisement, comment concevoir un environnement capable de nous faire retrouver “la sensation de vivre” et “la corporéité” qui nous sont propres ? La réponse se cache peut-être dans un mot étrange que Shinya Noguchi emploie souvent : han-biraki, littéralement, “entrouvert”.
Photographies : Kaori Nishida
Traduction de l’École Itsuo Tsuda, autorisée par S. Noguchi.
[fin de la présentation]

Une théorie du corps “entrouvert”
« On me demande souvent : qu’est-ce qu’un bon corps ? Et je réponds sans hésiter : c’est l’état “entrouvert” qui constitue le meilleur corps. » À peine l’entretien commencé, Shinya Noguchi lance cette idée.
Lorsqu’on entend le mot Seitai, on pense généralement à l’ajustement du corps ou aux médecines alternatives. Pourtant, ce dont il parle ici n’a rien d’une méthode de santé ni d’un art du soin : il s’agit d’une réflexion sur les conditions de la “mobilité” du corps. « Un corps constamment tendu se fige et ne bouge plus. À l’inverse, un corps trop relâché, totalement détendu, ne peut pas bouger non plus. La plupart des gens oscillent simplement entre ces deux pôles : la rigidité causée par le stress, et l’abandon total à la recherche d’apaisement. »
Les discours contemporains sur le bien-être se concentrent souvent sur la manière d’éliminer la tension pour favoriser la détente. Les bureaux seraient du côté de la tension, les cafés du côté du réconfort ; les fonctions de la ville elles-mêmes ont été conçues comme des interrupteurs on/off. Mais ce que Shinya Noguchi appelle l’entrouvert, c’est justement un concept qui désactive cette logique binaire. « C’est un état dans lequel tension et détente coexistent dans une sorte d’“antagonisme”. C’est précisément cet état qui rend le corps le plus disponible à l’action suivante. Les forces s’y tirent mutuellement, en équilibre sur une ligne de crête. Cette instabilité dynamique qu’on appelle antagonisme, c’est la forme originelle du vivant. »
Que se passe-t-il si l’on transpose ce terme à un “lieu” ou à une “organisation” ? Une organisation totalement contrôlée – du côté de la tension – se rigidifie ; une communauté complètement installée dans le confort – du côté de la détente – finit par se décomposer. Une organisation entrouverte désigne selon Shinya Noguchi un état où sécurité et inquiétude, discipline et liberté, restent en tension permanente. Ce n’est pas un espace simplement confortable ; mais c’est justement cette vibration subtile qui lui permet de respirer et de répondre à l’imprévu.
Zensei Shinsha constitue elle aussi un lieu de mise en pratique de cet entrouvert. L’adresse n’est pas enregistrée sur Google Maps ; l’accès se fait uniquement sur réservation ; c’est à la fois un espace de vie privé et un lieu qui accueille des inconnus, jouant par la musique et le dialogue un rôle de bien commun public. « Les organisations, la société, même un pays – tout cela fonctionne probablement mieux à l’état entrouvert. Parce que le corps lui-même fonctionne ainsi. » La portée de cette idée vient ébranler les fondements mêmes de l’urbanisme et du design.
Pour tendre vers cet état, Shinya Noguchi accorde une grande importance à ce qu’il appelle le tai-iku, c’est-à-dire “l’éducation du corps”. Il rappelle que le Seitai fondé par son grand-père ne relevait pas, à l’origine, d’une médecine alternative de type thérapeutique, mais bien littéralement du fait d’éduquer le corps, de faire en sorte qu’il se développe. « Le Seitai a d’abord commencé sous le nom de tai-iku. Pour cela, le mot qui convient le mieux n’est pas “thérapie” ni “ajustement”, mais édition [編集 henshū : réorganisation/réadaptation de l’expérience corporelle]. En modifiant légèrement les gestes du quotidien, on éduque le corps lui-même. »
Il donne un exemple simple : boire du thé. « Quand on prend l’eau en bouche et qu’elle entre dans le corps, on peut essayer de ressentir l’écho de son passage dans l’œsophage. Alors, on fait l’expérience de cette résonance qui se diffuse dans le corps ou, au contraire, se contracte. En replaçant chaque geste quotidien dans une expérience corporelle plus créative, notre manière de percevoir le corps change peu à peu. Ce n’est plus la tête qui dirige ; c’est l’expérience elle-même qui devient centrale, et “le corps” se développe. » Rééditer le corps [再編集 saihenshū : rééduquer] à travers les expériences ordinaires : cette pensée dépasse le seul cadre corporel pour rejoindre directement la conception même du “lieu” qu’il anime.


Montrer seulement les nœuds
« Nous avons souvent la conviction que si l’on énonce l’essentiel, les gens nous écouteront. Mais ce n’est pas du tout le cas. » Shinya Noguchi formule ici une autocritique lucide du monde du Seitai, et plus largement des communautés d’experts. Pour quelqu’un qui hérite de la profonde philosophie corporelle du Seitai de Haruchika Noguchi, transmettre l’essentiel devrait être une mission évidente. Pourtant, il adopte une stratégie paradoxale : transmettre l’essentiel en ne l’énonçant pas directement.
« Dès qu’on formule complètement l’essentiel, il est traité comme une information, rangé dans une catégorie. “Ah d’accord, c’est une méthode de santé”, ou bien “c’est pour stimuler les capacités d’auto-guérison grâce à des ajustements, n’est-ce pas ?” Dès qu’une chose semble comprise, la pensée et le corps s’arrêtent. » Face à l’inconnu, l’être humain éprouve de l’inquiétude. Pour s’en débarrasser, il colle une étiquette connue, classe, et croit avoir compris. Mais ce n’est là qu’une collection de savoirs morts, jamais une expérience vivante. C’est précisément pour cela que Shinya Noguchi recourt à la méthode de l’édition [編集 henshū : réorganisation/réadaptation de l’expérience corporelle].
« Je pense qu’il vaut mieux produire en grand nombre des sortes d’“accroches” autour de l’essentiel. C’est ainsi qu’on atteint les gens. Ici, nous cherchons donc à offrir des expériences qui transforment le quotidien en un autre quotidien, simplement en ajoutant une infime variation à des gestes que tout le monde accomplit tous les jours : écouter, regarder, goûter… J’espère qu’à travers ces expériences, les gens pourront toucher, ne serait-ce qu’un peu, à l’essence de ce que nous faisons. »


Les événements organisés à Zensei Shinsha peuvent sembler, à première vue, sans lien évident : séances d’écoute sur audio vintage, allant de la musique classique japonaise aux disques d’avant-garde ; écoutes de 78 tours centrées sur la voix ; projections de films ; rencontres autour des onsen, de la truite iwana [omble] et du Seitai de Noguchi ; discussions sur les insectes du ventre3selon l’imaginaire du Hari-kiki gaki (ancien traité d’acupuncture remontant à 1568), les coagulations de ki dans le ventre forment des insectes (le Harikiki gaki en recense plus d’une cinquantaine !) qui sont à l’origine de nombreux états du corps. Ainsi dit-on au Japon, quand on est en colère : « J’ai des insectes dans le ventre ! ». et la Restauration Meiji4Hiroyuki Noguchi a écrit sur le rôle “démanteleur” de la Restauration Meiji dans L’idée du corps dans la culture japonaise et son démantèlement ; sans oublier la sélection d’ouvrages de la librairie-café Zazahonhon, ouverte en novembre 2025 sur le même terrain. Tout cela constitue en réalité une constellation d’“accroches” soigneusement disposées autour de l’essence qu’est le Seitai de Noguchi. Sans s’en rendre compte, les visiteurs se trouvent attirés vers les profondeurs de la réflexion de Haruchika Noguchi sur “la vie”. Shinya Noguchi appelle cela : montrer les nœuds [結び目 musubime : interconnexions, liens].
« Par exemple, si l’on définit le bras en disant : “votre bras va d’ici à là”, ou “la tête, c’est ceci”, alors le corps se morcelle en parties distinctes et cesse de bouger. Mais si l’on montre qu’il existe ici une articulation, c’est-à-dire un “nœud”, alors les différentes parties du corps – bras, tronc, jambes – entrent en relation et commencent à bouger ensemble de manière naturelle. Le corps humain est fait ainsi. Pour les lieux, c’est pareil. »
Ne pas se précipiter vers une conclusion, ne pas livrer la bonne réponse, mais seulement présenter des “nœuds” : cette posture réhabilite aussi une attitude d’attente que l’éducation et les médias contemporains sont en train de perdre. Il ne s’agit pas de fournir des solutions immédiatement utiles, mais de concevoir une “marge”, un vide fécond, jusqu’à ce que le corps du récepteur se mette de lui-même en mouvement. Voilà, selon Shinya Noguchi, le cœur de cet “art de l’édition” [編集術 henshū jutsu : technique/art de l’édition].
Cette approche autorise chez les visiteurs des “mésinterprétations créatives”. Autrefois, l’écrivain Kōsuke Gomi5nom de plume de Yasusuke Gomi (1921–1980), écrivain, critique musical réputé et essayeur de systèmes audio, en écoutant le système audio de Haruchika Noguchi, découvrit en lui non pas seulement un praticien du Seitai, mais un artiste du son – et le fit connaître comme tel. C’était peut-être, d’une certaine manière, un contresens. Mais sans ce contresens, la philosophie de Haruchika Noguchi n’aurait peut-être jamais dépassé le cadre étroit du monde du Seitai pour acquérir une ampleur culturelle. Aujourd’hui, Zensei Shinsha tente de retrouver cette “richesse du malentendu fertile”. Un lieu comme média qui ne dit pas l’essentiel. Là, chacun, à partir des accroches disséminées, commence à éditer [編集 henshū : modifier, transformer] sa propre histoire.
Lire la suite ici : partie 2


Photographies : Kaori Nishida
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Notes
- 1shin-sha 新舎 signifie littéralement nouvelle maison. ↩︎
- 2dans la famille Noguchi, Shinya N. est le fils aîné de Hiroyki N., lui-même 2e fils de Haruchika N. (Précisions : le prénom Hiroyuki 裕之 est un surnom d’usage, le prénom officiel est Hirohisa 裕久 (cf. note dans composition du C. A. de Seifū Gakusha). L’aînesse de Shinya est affirmée dans ce post X de Yoshinori Kono.) ↩︎
- 3selon l’imaginaire du Hari-kiki gaki (ancien traité d’acupuncture remontant à 1568), les coagulations de ki dans le ventre forment des insectes (le Harikiki gaki en recense plus d’une cinquantaine !) qui sont à l’origine de nombreux états du corps. Ainsi dit-on au Japon, quand on est en colère : « J’ai des insectes dans le ventre ! ». ↩︎
- 4Hiroyuki Noguchi a écrit sur le rôle “démanteleur” de la Restauration Meiji dans L’idée du corps dans la culture japonaise et son démantèlement ↩︎
- 5nom de plume de Yasusuke Gomi (1921–1980), écrivain, critique musical réputé et essayeur de systèmes audio ↩︎
Noguchi sur Tchouang-Tseu #5
Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie » (V) Pour lire le début de ce texte cliquez ici.
Aussi longtemps que les êtres humains vivront, à un moment donné ils mourront. Cette affirmation a été vérifiée pendant des milliers d’années, et donc ce n’est pas une idée fausse. En général les gens n’acceptent pas le fait irréfutable que les hommes meurent, et quand ils se rapprochent de la mort et la sentent dans leur cœur, ils s’inquiètent et agissent impatiemment, étant donné qu’ils ne veulent pas mourir. Mais les êtres humains sont des créatures qui meurent. Bach a composé les Variations Goldberg pour procurer à quelqu’un un sommeil profond, et cette œuvre dit et redit que les hommes sont mortels. Cette réitération est intéressante car elle rappelle tellement Bach lui-même, qui respirait calmement et avait la tranquillité d’esprit.Lire la suite
Noguchi sur Tchouang-Tseu #4
Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie » (IV)
Quand Kung Wen Hsien vit le Général Commandant de l’Armée, il dit tout surpris, « Je me demandais qui c’était, et c’est vous. Ce pied unique – est-ce l’œuvre de l’homme ou celle du Ciel? »
Le Général répondit, « C’est l’œuvre du Ciel, et non celle de l’homme. Fondamentalement, la forme d’un homme est déterminée. Ce qui prouve bien qu’avoir un seul pied, cela aussi, est l’œuvre du ciel, et non celle de l’homme. »
Voici le passage qui suit les paroles du Général : « Un faisan qui vit dans un marais fait dix pas pour picorer une bouchée et cent pas pour boire une gorgée d’eau, mais il ne veut pas qu’on l’enferme dans une cage. Un oiseau a beau être plein de vitalité, en cage il ne peut pas jouir de sa vie. »Lire la suite
Noguchi sur Tchouang-Tseu #3
Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie » (III). Pour lire le début de ce texte cliquez ici.
Vivre est une affaire plus importante que de penser. Être vivant n’est pas un moyen, mais une fin. On devrait donc poursuivre sa vie naturellement avec le seul but de préserver la vie: une inspiration, une expiration, lever la main, faire un mouvement de la jambe – tout cela devrait aller dans le sens de cultiver la vie. Par conséquent, le simple fait de demeurer en bonne santé est une chose très précieuse. Zensei, c’est-à-dire, « une vie accomplie », n’est rien d’autre que le chemin que suivent les hommes, et c’est la voie de la nature. Accomplir la vie qui nous est donnée dans la paix de l’esprit ne vise pas à une satisfaction spirituelle, c’est plutôt ce qui aurait déjà du être entrepris avant toute autre chose. Il nous faut vivre pleinement la vie humaine, qui est la santé. Vivre toujours avec entrain et bonheur – c’est ce qui a toujours eu une vraie valeur pour les êtres humains.

Les êtres humains vivent parce qu’ils sont nés, et parce qu’ils sont vivants, ils mangent et ils dorment. Ils sont nés du fait d’une exigence naturelle, et ils vivent du fait de cette même exigence. Vivre est naturel. Et donc mourir aussi est naturel. Le fait pour les êtres humains d’accomplir la vie qui leur est donnée vient avant tout le reste. Mais cela ne veut pas dire du tout être attaché à la vie. Les désirs de telle ou telle chose en particulier déplaisaient à Tchouang-tseu. Pour lui, la naissance d’un attachement éloigne immédiatement de la voie. Il parle donc de cultiver la vie et d’entretenir le corps pour que le moment présent qui est donné, précisément parce que c’est le moment présent, puisse être utilisé pleinement, et certainement pas parce que ce qui est donné c’est la vie.
Tchouang-tseu voyait comme une totalité unique les contraires du bien et du mal, de la beauté et de la laideur, et de l’utilité et de l’inutilité, et pour lui la vie et la mort étaient aussi un tout unique, où ce qui vient à l’existence est en train de la quitter et ce qui quitte l’existence est en train d’y entrer. « La vie naît de la mort et la mort de la vie » a-t-il écrit.
Quand Tsu-yu contracta une maladie qui le rendait infirme, Tsu-szu alla le voir et lui demanda, « Trouves-tu ton sort déplaisant? » La réponse de Tsu-yu fut stupéfiante :
Pourquoi devrais-je le trouver déplaisant? Si des changements se produisent et que mon bras gauche se change en coq, je l’utiliserai pour annoncer l’aube. Si mon épaule droite se transforme en balle de fusil, je m’en servirai pour tirer un pigeon à faire rôtir. Si mes fesses deviennent des roues de voiture et mon esprit un cheval, je voyagerai grâce à eux. Dans ce cas je n’aurais plus besoin d’un autre véhicule que moi-même – ça serait merveilleux !
Le temps ne s’arrête pas même pendant un instant, et si c’est le destin d’un être humain de naître, alors il est naturel que la forme vivante disparaisse. Si vous êtes satisfait de l’écoulement du temps et en accord avec l’ordre des choses, alors il n’y a pas particulièrement de joie ni de chagrin. C’est ce que les anciens appelaient « la délivrance de la servitude ». Vous mettez un nœud coulant autour de votre cou et vous ne pouvez pas l’enlever ; ceci parce que ce qui le tient attaché c’est l’esprit qui pense en termes de bien et de mal et de bon et de mauvais. Rien ne peut vaincre le ciel. La haine du ciel ne mène à rien.
Ce que dit Tchouang-tseu sur la façon de cultiver la vie apparaît clairement dans les paroles prononcées dans le passage où Kung Wen Hsien parle au Commandant de l’Armée : « Le travail de l’homme est encore le travail de la nature. » Telle est la voie que prend Tchouang-tseu. Dans son attitude – à savoir que quoi qu’il arrive, c’est approprié, et que, quand il se passe quelque chose, on va de l’avant et on affirme la réalité – il n’y a pas la moindre trace de la résignation inhérente à la soumission au destin. Son affirmation de la réalité n’est rien d’autre que l’affirmation de la réalité. La dignité de cet homme, seuls l’expriment ces mots de Lin Tsi : « Où que vous soyez, soyez maître. »
Du point de vue de Tchouang-tseu, la sécurité de la cage à oiseau ne vaut pas mieux que d’être plongé dans un sommeil inconscient. Il ne sent la vie dans toute sa vitalité que tant que l’existence n’est pas entravée.
[à suivre…]
Noguchi Haruchika. publié dans la revue Zensei. Traduction de l’École Itsuo Tsuda
image : Chuang Tzu. Lu Chih (1496–1576)
Noguchi sur Tchouang-Tseu #2
Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie » (II) Pour lire le début de ce texte cliquez ici.
« En faisant ce qui est considéré comme bon, ne cherchez pas le renom ; en faisant ce qui est considéré comme mauvais, évitez l’opprobre ; adoptez comme principe de rester dans une voie médiane, et vous pourrez préserver votre corps, parfaire votre vie, pourvoir à l’entretien de votre famille, aller jusqu’au terme des années qui vous ont été allouées. »
Lus et acceptés tels qu’ils sont, ces mots expriment les principes de la santé. Je sens en eux, proche de moi, la force de l’esprit d’un homme.
Quand le roi de So entendit parler de l’habileté de Tchouang-tseu, il envoya, avec de grandes marques de courtoisie, des officiels chez lui pour lui demander de devenir premier ministre ; mais Tchouang-tseu rit et fit observer que dix mille pièces d’or étaient une forte somme et que la position de premier ministre était d’un bien haut rang. Mais il demanda aux officiels s’ils avaient déjà vu un taureau de sacrifice paré pour une festivité. Pour l’occasion, dit-il, on engraisse le taureau avec toutes sortes de bonnes nourritures, on le pare d’un beau tissu, et on le conduit dans le sanctuaire des dieux. Le taureau a beau à ce moment-là vouloir être simplement un taureau, il ne le peut pas. Tchouang-tseu dit aux officiels de s’en aller sans faire d’histoires et de ne pas souiller sa vie, et il ajouta qu’il voulait simplement s’amuser dans la situation sordide qui était la sienne. Des paroles comme celles-là sont extrêmement caractéristiques de Tchouang-tseu, et elles font encore venir le sourire aux lèvres deux mille ans plus tard.

À la fin le bien et le mal ainsi que la louange et le blâme sont tout un, dit Tchouang-tseu. Faire la distinction entre les choses implique de les définir. La définition implique une dissociation. Pour ce qui est des choses, il n’y a ni définition ni dissociation, seulement l’unité. Seul le sage authentique sait que tout est un. Ainsi, Tchouang-tseu foula aux pieds le monde des oppositions et le fit voler en éclats. C’est pourquoi il dit sans se faire de souci, « En faisant ce qui est considéré comme bon, évitez le renom ; en faisant ce qui est considéré comme mauvais, évitez l’opprobre. »
Quand quelqu’un dort sur le sol humide, il se vide de sa force et contracte du rhumatisme. Mettez une anguille au sommet d’un arbre, elle tremblera de frayeur ; faites la même chose avec un singe, et il ne se passera rien de la sorte. « Parmi ces trois êtres, y en a-t-il un qui ne sache pas quel est l’endroit qui lui convient pour vivre? »
L’être humain mange du porc, le daim aime l’herbe, le scolopendre trouve les vers délicieux, le corbeau se régale de rats. « Parmi ces quatre-là, y en a-t-il un qui ne sache pas ce qu’il aime manger? »
Le singe mâle prend la guenon dans ses bras, le cerf copule avec la biche, l’anguille joue avec les poissons. Mao Chiang et Li Chi étaient réputées être les plus belles femmes sous les cieux, mais à leur vue, les poissons plongeaient dans les profondeurs, les oiseaux s’envolaient haut dans le ciel, et les daims s’enfuyaient. Lequel d’entre eux ignore quel est le véritable objet de son affection ?
Se tenir au-delà du bien et du mal et fusionner avec la nature de toute chose : tel est le secret de l’art de cultiver la vie de Tchouang-tseu.
Être à la poursuite d’une vie saine et courir pour éviter une vie malsaine ne fait que vous donner chaud et vous embêter. Être fier de vos talents et vouloir devenir le champion du monde de quelque chose c’est avoir oublié le principe le plus important pour cultiver la vie. Un grand arbre est renversé par le vent ; le rang élevé d’un ministre attire l’envie des masses, mais pour la personne qui a rejeté toutes les chaînes et jouit d’une vie de liberté, un ministre, bien qu’il ait une position élevée et qu’il touche un gros salaire, n’est rien de plus qu’une sandale brisée.
« Un faisan qui vit dans les marais fait dix pas pour picorer une bouchée et cent pas pour boire une gorgée d’eau, mais il ne veut pas qu’on l’enferme dans une cage. »
Tchouang-tseu nous enseigne qu’il n’y a pas besoin d’être trop pointilleux sur ce qu’est une vie « saine » ou une vie « malsaine », ni d’attraper chaud et de s’embêter. Il nous dit que respirer tranquillement et suivre de manière désintéressée les besoins de son corps, voilà l’essence de ce qu’est préserver sa vie et vivre pleinement.
Comment faire pour vivre en accord avec cela? Allons-nous adopter l’attitude de quelqu’un qui voit un feu de l’autre côté de la rivière et qui reste les bras croisés? Ou bien y a-t-il quelque chose de mieux à faire, quelque chose de positif?
Le cuisinier du prince Wen Hui dit, « Je manie les choses avec l’esprit, et non avec la vue. Quand les sens cessent de fonctionner, c’est l’esprit qui conduit. » Cela consiste à se fermer aux apparences et à les oublier immédiatement ; fondamentalement c’est la même chose que quand le prêtre Zen Lin Tsi dit, « L’esprit ne diffère pas de l’esprit. »
Ainsi dans tout cela il n’y a rien d’autre que le déploiement de l’acte pur, et c’est essentiellement ce qu’affirme l’adage du maître de sabre : »Oubliez votre habileté et oubliez votre adversaire ; laissez-le égratigner votre peau, tandis que vous taillez dans sa chair ; ce n’est qu’en s’abandonnant au flot débordant qu’on peut rejoindre les eaux peu profondes. »
Ne peut-on pas dire que dans la façon dont l’art de tuer mène sur le chemin de la sincérité véritable, se cache la voie pour cultiver la vie? Vaincre l’attachement aux choses, l’adhésion aux règles et la peur de la mort, et rendre l’esprit libre permet dans le monde du guerrier d’utiliser le sabre librement sans causer aucun dommage, et dans le monde ordinaire cela permet d’entrer dans la voie de l’art de cultiver la vie et de nourrir l’essence de celle-ci. Je crois que Wen Hui a appris par les paroles de son cuisinier que c’est en suivant la nature des choses que l’on cultive la vie ; la chose importante est qu’il a reconnu que le couteau du cuisinier bougeait sans l’intervention du moi et sans subir de dommages.
On demanda à un moine Zen, « Vous allez et vous venez, allez et venez. Quelle intention est la vôtre? » « J’use du cuir de chaussures sans but aucun, » répondit-il.
[à suivre…]
publié dans la revue Zensei. Traduction de l’École Itsuo Tsuda
Photo : Haruchika Noguchi
Noguchi sur Tchouang-Tseu #1
Texte de Haruchika Noguchi à propos du chapitre de Tchouang-Tseu « Principes pour nourrir sa vie » (I)
Le chapitre de Tchouang-tseu « Principes pour nourrir sa vie » expose ce qu’est la manière de cultiver l’esprit de la vie, c’est à dire, de cultiver son être tout entier. Cependant, si – toujours en lisant les deux premiers caractères chinois de la façon habituelle – on considère que le titre signifie quelque chose comme « Les Règles pour maintenir sa santé », cela donne un résultat très intéressant. Jusqu’à présent, concernant les règles pour maintenir la santé ou les règles d’hygiène, les seules choses que l’on a prêchées c’est « Traitez la vie comme quelque chose de précieux » et « Faites attention » ; et on n’a pas pu sentir, ne serait-ce qu’un peu, dans ces prêches, l’activité vivante de la vie. C’est peut-être parce qu’il y manque une touche de Tchouang-tseu.
Je vais considérer les « Principes pour nourrir sa vie » non pas en tant que moyens de développement spirituel, mais comme étant une des sciences de la santé, et j’espère réussir à discerner ce qui s’y dissimule : les véritables linéaments de la vie, qui est exubérante et positive.
Tchouang-tseu commence son chapitre par ces mots : « Notre vie est limitée, la connaissance est sans limites. Il est périlleux pour ce qui est limité de suivre ce qui est illimité. Il est encore plus périlleux d’appliquer la connaissance. »
Plutôt que d’utiliser la connaissance pour percer sept orifices à Chaos (comme dans la parabole qui conclut le chapitre sept*), Tchouang-tseu voulait demeurer dans le vide indifférencié, et il dit que les êtres humains devraient rester dans ce vide.
Notre vie est limitée, or il n’y a pas de limite aux « il faut » et « il ne faut pas », et si, avec nos limites, nous essayons de nous conformer aux « il faut » et « il ne faut pas » qui sont sans limites, tout ce qui va nous rester c’est l’angoisse d’être incapables de nous y conformer. Pourtant, les gens courent toujours après les « il faut » et « il ne faut pas ». Et leur anxiété augmente.
On suit la voie de l’hygiène avec comme seul résultat la multiplication des « il faut » et « il ne faut pas » ; les « il faut » et « il ne faut pas » auxquels les gens doivent faire attention se multiplient de plus en plus ; et alors l’angoisse d’avoir à observer ces règles conjuguée avec la peur de ne pas en être capable rend les gens toujours plus timorés et abattus, et l’envers de la médaille est que l’angoisse et la peur augmentent le pouvoir d’action des facteurs causes de maladies et de mauvaise santé.

Déconnectée de la question fondamentale qui est de mettre en valeur la vie, l’hygiène s’efforce seulement d’éviter la mauvaise santé, de se garder de ce qui est nocif, d’échapper aux choses qui font peur ; et comme cela il devient difficile pour les gens d’être pleinement vivants. Manger autant qu’on peut, dormir autant qu’on veut, s’épargner la peine dans toute la mesure du possible, se reposer autant que l’on peut, prendre un tas de médicaments, éviter la chaleur et ne pas aimer le froid, se couvrir plus que nécessaire, et vivre dans la sécurité par ces moyens – est-ce qu’on peut appeler ça la santé? Peut-on appeler hygiène ces méthodes, pour l’élaboration desquelles les êtres humains ont utilisé chaque bribe de connaissance qu’ils possèdent?
Quelle force y a-t-il dans une énumération de formes? Cela ne fait que vicier l’esprit humain. Est-ce que cela ne fait pas dépérir la vie?
Vivre de façon saine et pleinement vivante veut dire ne pas se laisser décourager par le froid, la chaleur, le vent ou l’humidité, travailler sans se fatiguer, dormir d’un sommeil sans rêves, trouver délicieux tout ce que l’on mange, et avoir toujours du plaisir à vivre ; cela ne signifie pas ne pas tomber malade. Ne pas tomber malade ne devrait pas être un but, mais un résultat. Les gens sains ne sont pas intimidés par la maladie, et ils traversent la maladie, quand ils en ont une, de façon splendide, n’en devenant que plus énergiques et pleins de vie ; et vous n’avez pas besoin de lire des choses sur l’expérience de Nietzsche pour comprendre cela. Quand les « il faut » et « il ne faut pas » contrôlent l’activité humaine, alors les êtres humains ont déjà forgé des chaînes pour eux-mêmes. La connaissance est une arme pour les êtres humains, et un pouvoir pour l’accomplissement de leurs intentions. Mais quand on accumule les connaissances et que la liberté des êtres humains est restreinte, les gens deviennent incapables de vivre avec vivacité à cause des « il faut » et « il ne faut pas », un peu comme les bois d’un cerf deviennent pour lui une gêne. Et alors il n’y a rien de mieux à faire que de se libérer en tranchant cette connaissance et en la jetant.
Quand vous voulez manger, mangez ; quand vous voulez dormir, dormez ; quand vous voulez travailler, travaillez. Ce n’est pas qu’on doit manger, ce n’est pas qu’on doit dormir, il ne s’agit pas de travailler parce qu’on doit le faire. Il s’agit encore moins de manger, de dormir ou de travailler en fonction de ce que dit la pendule. Il ne s’agit pas de vivre la vie de demain en conformité avec la connaissance d’hier. Demain est fait pour ouvrir un nouveau chapitre sur la base de l’expérience de demain. La connaissance venant du passé, les chaînes de l’habitude – séparez-vous de ces choses et vivez pleinement la vie. L’activité vitale d’une vie toujours renouvelée appartient à ceux qui vivent sans jamais avoir de chaînes.
[à suivre]
publié dans la revue Zensei. Traduction par l’École Itsuo Tsuda
Notes :
- Illustration : Tchouang-Tseu et une grenouille. Auteur inconnu
- « L’empereur de la mer du Sud était Illico, l’empereur de la mer du Nord était Presto, l’empereur du milieu était Chaos. Comme chaque fois qu’ils s’étaient retrouvés chez Chaos celui-ci les avait reçus avec la plus grande aménité, Illico et Presto se concertèrent sur la meilleure façon de le remercier de ses bontés : »Les hommes, déclarèrent-ils, ont sept ouvertures pour voir, entendre, manger, respirer. Lui seul n’en a aucune. Et si on les lui perçait? » Chaque jour ils lui ouvrirent un orifice. Au septième jour Chaos avait rendu l’âme. »
Les Œuvres de Maître Tchouang, traduction Jean Levi, chapitre sept.
Kokoro
Un texte de Haruchika Noguchi, fondateur du Seïtaï.
« Le kokoro qui réside au plus profond de l’homme possède des facultés inestimables ; ses possibilités sont si illimitées et inépuisables que si on unifie le ki et que l’on concentre tout dedans on ne se retrouvera jamais incapable ou impuissant. Tout se met à changer, et pas seulement le corps, lorsque le ki se centre et se concentre dans le kokoro. Ceux qui le mettent en pratique me commentent par la suite les changements vécus.

Beaucoup associent le mot kokoro à la volonté, mais celle-ci, de fait, ne possède pas de vertu propre; par contre, au lieu de prétendre réussir quelque chose à force de volonté, si nous visualisons simplement que nous y arriverons, notre souhait devient réalité. Quiconque sait employer son kokoro verra la réalisation de ses souhaits.
Depuis la nuit des temps jusqu’à aujourd’hui l’être humain a inventé un nombre incalculable de choses. Voici une table. Celle-ci n’existe pas depuis toujours, elle est née de l’utilisation de la visualisation. La visualisation précède toujours ce qui existe; le mot intervient seulement après. Si nous procédons dans ce même ordre, pas à pas, sans dévier et avec fermeté, notre souhait s’accomplira. Alors les divers mondes par lesquels évolue l’Humanité s’élargiront davantage. L’homme est ainsi.