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Itsuo Tsuda à la Sorbonne

lecture sorbonne itsuo tsuda

80 ans après, Itsuo Tsuda revient à la Sorbonne

Un pont entre Orient et Occident, Lecture-Rencontre

Menant une réflexion profonde sur les grands développements de la pensée humaine, Itsuo Tsuda parcourt l’Orient et l’Occident et met le ki au centre de ses recherches

Itsuo Tsuda vint en France en 1934 et fit ses études à la Sorbonne avec le sinologue Marcel Granet et le sociologue Marcel Mauss. En 1940, de retour au Japon, il s’intéressa aux aspects culturels de son pays, comme la récitation du Nô, la technique Seitaï et l’Aïkido. Dans les années 70, il entreprend de propager ses idées sur le ki en Europe et publiera neuf livres en français.
Créant un pont entre Orient et Occident, il a su élaborer et présenter des connaissances qu’il avait reçues de ses maîtres. Il s’agit là d’un défi où l’être humain est considéré par-delà l’époque, le lieu et  la tradition. L’être humain en tant que tel. La vie dans ses multiples aspects. Itsuo Tsuda propose un chemin pour réveiller la sensibilité et pour retrouver la liberté intérieure.

Cette Rencontre-Lecture, animée par Régis Soavi, conférencier et enseignant d’Aïkido, élève direct d’Itsuo Tsuda et Yan Allegret, écrivain, comédien,  sera l’occasion de découvrir ce chemin.

Mardi 4 novembre 2014 à 19h30 à l’Amphithéâtre Guizot
17, rue de la Sorbonne 75005 Paris
Entrée gratuite, sur réservation auprès du service culturel : agenda-culturel@paris-sorbonne.fr

« Une extinction biologique et culturelle en cours ? »

Marc-André Selosse est biologiste et professeur du Muséum d’histoire naturelle et enseigne dans plusieurs universités en France et à l’étranger. Ses recherches portent sur les associations à bénéfices mutuels (symbioses), et ses enseignements, sur les plantes, les microbes, l’écologie et l’évolution. En 2020, juste avant le premier confinement, le dojo Tenshin devait l’accueillir pour une conférence sur le microbiote. En raison des circonstances cette conférence n’a pas pu avoir lieu, mais nous espérons bien pouvoir concrétiser cette invitation dès que possible. En attendant nous vous invitons à (re)découvrir ses travaux passionnants, à travers deux vidéos et l’article que nous avions écrit à propos de son livre « Jamais seul » et des points de convergence avec le Seitai.

Marc-André Selosse : « Une extinction biologique et culturelle en cours ? »

Extrait « Le microbiote biologique qui est en nous va mal, il est en train de fondre et affecte directement notre santé : nous souffrons de ces « maladies de la modernité », qui touchent notre système immunitaire (allergies, asthme, malades auto-immunes…), notre système nerveux (Alzheimer, Parkinson, autisme…), notre métabolisme (diabète, obésité…). Nous constatons que le microbiote est moins diversifié chez les individus malades que chez les individus sains. En 2025, ces maladies la modernité, liées à la régression de notre microbiote, toucheront 1 Européen sur 4. »

Pour la suite, cliquez sur la vidéo :

Intervention lors du colloque organisé par la Fondation pour la biodiversité fromagère le 14 septembre 2021 dans le cadre du Mondial du Fromager de Tours.

Marc-André Selosse, la Médecine face à l’évolution

Marc-André Selosse répond au question du Conseil de L’Ordre des Médecins des Yvelines

Ce qui nous lie : microbiote et terrain humain

Par Fabien R. février 2020

Depuis l’aube de nos civilisations, l’action des microbes façonne notre alimentation, elle permet la conservation et la consommation des aliments (pain, fromages, vin, légumes…). Domestiqués de manière empirique depuis des millénaires, les micro-organismes qui interviennent dans ces processus n’ont été identifiés qu’assez récemment, il y a moins de 200 ans.
Et ce n’est qu’encore plus récemment que les scientifiques ont commencé à étudier le microbiote, c’est-à-dire l’ensemble des bactéries, champignons, virus, etc. qui sont abrités par un organisme-hôte (l’être humain par exemple) et vivent dans un environnement spécifique de cet hôte comme la peau ou l’estomac.
La plupart d’entre nous ne soupçonne pas que notre vie est dépendante d’une étroite association, appelée symbiose, que nous établissons naturellement avec plusieurs dizaines de milliards de bactéries qui peuplent la surface de notre corps et jusqu’aux creux de nos intestins. On se considère comme au-dessus, indépendant de toute cette influence microbienne, à l’exception notable des personnes enrhumées qui s’entendent souvent dire : « Ah, mais ne me refile pas tes microbes ! ». Le microbiote n’est donc considéré, au mieux, que pour ou qu’au regard de son potentiel pathogène.
Cette vision, maintenant dépassée mais toujours omniprésente, du microbe vu comme néfaste a profondément influencé notre rapport à la Nature, à nos corps et plus globalement à la vie. Qu’il s’agisse des pesticides en agriculture, des savons bactéricides et gels désinfectants sur nos peaux, ces produits, en éliminant sans discernement les micro-organismes favorables et ceux défavorables à leurs hôtes, créent les conditions d’un appauvrissement du terrain – celui de nos champs comme celui de nos muqueuses.

Ces actions hygiénistes répétées au fil du temps, dès l’accouchement, empêchent chez l’être humain une maturation du système immunitaire qui plus tard ne sera plus capable de reconnaître le corps dont il fait partie ou bien aura des réactions disproportionnées. Notre époque est aussi celle des maladies auto-immunes et des allergies[1].

Les principes Seitai, dans l’œuvre d’Haruchika Noguchi[2], partent d’un point de vue radical : intuitif plutôt qu’analytique. Se basant sur son expérience de guérisseur durant trente ans, H. Noguchi renonça à l’idée de thérapeutique dans les années 50 car il avait constaté qu’elle affaiblissait les organismes des individus et les rendait dépendants du praticien. Ceci l’amena à considérer la santé d’une manière toute différente en actant que les réactions du corps sont les manifestations d’un organisme qui réagit pour retrouver son équilibre.

« La maladie est une chose naturelle, c’est un effort de l’organisme qui tente de récupérer l’équilibre perdu. […] Il est bon que la maladie existe, mais il faut que les hommes se libèrent de son assujettissement, de son esclavage. C’est ainsi que Noguchi est arrivé à concevoir la notion de Seitai, la normalisation du terrain, si on veut. »[3].

Ce rééquilibrage est l’œuvre du système involontaire, il ne dépend pas de notre volonté. Il engendre des symptômes qui impliquent le microbiote. Par exemple les flux qui expulsent hors du corps les germes défavorables (rhumes, diarrhées)[4], la fonction régulatrice de la fièvre ou bien la fonction antibiotique de la carence en fer chez les femmes enceintes[5].

humain forêt symbiose microbiote
Photo de Jérémie Logeay

La philosophie Seitai a cette spécificité de voir l’être humain comme un tout indivisible. Il n’y a pas de séparation entre le psychique et le physique. La traduction du mot Seitai est « terrain normalisé ». Cette notion de terrain chez H. Noguchi est globale. Elle recouvre en partie la notion de microbiote. Ce dernier est pour nous comme la terre qui entoure les racines d’un arbre, c’est la Nature qui vit en harmonie et en collaboration en chacun d’entre nous, sans même que nous en soyons conscients. C’est pourquoi nous ne sommes jamais seuls.
Considérer les microbes comme néfastes et les combattre ou bien profiter de leur aide et collaborer naturellement avec eux est une question d’orientation intérieure. Privilégier un hygiénisme à outrance ou favoriser ce que M. Selosse appelle « la saleté propre »[6]. relève de ce même choix. L’expression « Cultiver son jardin »[7]. prend alors un sens nouveau et concret. Tout dépend de nous.
Là où l’instinct a disparu, il est nécessaire de mettre à disposition les découvertes scientifiques. Bien qu’étant autodidacte, H. Noguchi était parfaitement au courant de la science de son époque. Cela nourrissait ses réflexions et ses intuitions. C’est dans ce même esprit que nous sommes honorés d’accueillir M. Marc-André Selosse qui présentera les découvertes les plus récentes sur le microbiote humain

jamais seul selosse

Notes

[1]↑. Marc-André Selosse, Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations p.185 Édition Actes Sud 2017

[2]↑. Voir l’œuvre d’Itsuo Tsuda (9 tomes), disponible au Courrier du Livre et d’Haruchika Noguchi, 3 livres en langue anglaise disponibles aux éditions Zensei

[3]↑. Itsuo Tsuda, Le Dialogue du Silence, le Courrier du Livre, 2006 (1979) p. 64-65.

[4]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.156

[5]↑. Voir l’article : Marc-André Selosse : La disparition silencieuse des SVT sur Café pédagogique

[6]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.156 et p.197

[7]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.169

 

#3 La respiration, philosophie vivante

respiration philosophie vivanteRetrouvez ici le troisième entretien des six interviews de Itsuo Tsuda « La respiration philosophie vivante » par André Libioulle diffusées sur France Culture dans les années 1980. A écouter ou à lire :

 

 

 

 

ÉMISSION N° 3

Q. : La France, vous la connaissez bien, vous avez travaillé, avant les années quarante, avec deux personnages extrêmement importants : Marcel Granet et Marcel Mauss. Alors que Marcel Granet était sinologue, Marcel Mauss était sociologue. Quels ont été les moments importants que vous avez vécus avec eux ?

I.T. : J’ai suivi, pendant cinq ans, le cours de ces savants, et ça m’a permis d’avoir une ouverture sur des aspects inconnus de la société occidentale. Mauss s’occupait de sociologie des peuples, chez les Polynésiens, etc. Il avait une optique très très profonde dans les choses, et il a constaté des choses qu’il appelait des phénomènes totaux, n’est-ce pas. Tandis que dans les sociétés occidentales c’est toujours analytique, rationnel, etc.

Q. : C’est ça, c’est dans la rencontre de l’idée de globalité.

I.T. : Oui… et puis, Granet m’a donné aussi la possibilité de voir la société chinoise ancienne, et avec une perspective très très différente de ce qu’on fait d’ordinaire : transformer tout, avec les raisonnements occidentaux.

Q. : Après cette période française, après cette période parisienne, vous rentrez au Japon, et là, nouvelles rencontres absolument décisives, celles de Maître Ueshiba, le créateur de l’Aïkido, et celle de Maître Noguchi.

I.T. : Maître Noguchi, m’a permis de voir les choses d’une façon très concrète. À travers ces manifestations de chaque individu, il est possible de voir ce qui agit à l’intérieur. C’est une approche tout à fait différente de l’approche analytique : la tête, le cœur, les organes digestifs, chacun prend dans sa spécialité et puis, le corps d’un côté, le psychique de l’autre, n’est-ce pas. Eh bien, il a permis de voir l’homme, c’est à dire l’individu concret, dans sa totalité, voilà.

Q. : Donc là, vous travaillez avec Maître Noguchi, vous travaillez aussi avec Maître Ueshiba pendant plusieurs années.

I.T. : Avec Maître Ueshiba, j’ai travaillé pendant dix ans avant de venir en France. Eh bien, il m’a donné la possibilité autre que… l’individu enfermé dans la peau. J’ai visité les États‑Unis, et puis j’ai essayé de voir les possibilités, ce que j’allais faire. J’ai commencé par écrire, et puis petit à petit ça a pris forme.

Q. : Je crois que “Le Non-Faire” a été publié en 1973. C’est le premier ouvrage que vous publiez. Alors vous revenez en France à peu près vers quelle période ?

I.T. : 1970.

Itsuo Tsuda, respiration
Itsuo Tsuda, vers 1970. Photo de Eva Rotgold

Q. : Et là vous décidez alors de créer l’École de la Respiration. Alors, “l’École de la Respiration”, voilà un terme un petit peu singulier. Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi une école. Finalement, ce n’est certainement pas une école au sens traditionnel du mot ?

I.T. : Non, pas du tout (rire). C’est le seul nom que j’ai pu trouver, pour faire comprendre aux gens qu’il y a toute une… chose derrière la respiration. Pour les gens qui ne sont pas initiés, la respiration c’est le travail des poumons. Mais là, le mot respiration prend une extension de plus en plus grande, n’est-ce pas…

Q. : Oui, alors à l’École de la Respiration on pratique le Mouvement régénérateur. Alors vous avez décrit le Mouvement régénérateur (Katsugen undo) comme un exercice du système moteur extra-pyramidal.

I.T. : Oui. Le Mouvement régénérateur n’est pas une discipline comme on l’entend d’ordinaire.

Q. : Le mot extra-pyramidal n’est peut être pas immédiatement compréhensible par ceux qui nous écoutent. Mais enfin, le terme lui-même, “extra-pyramidal” désigne en somme une zone cérébrale, par rapport à une autre qui est considérée comme le siège du mouvement volontaire.

I.T. : Oui. Chez les humains, il existe deux zones motrices, n’est-ce pas. Une, c’est le système moteur pyramidal, qui est la source de tout mouvement volontaire. Ça on l’apprend dans les écoles, comme l’entrecroisement des systèmes nerveux, etc.

Q. : c’est un terme de physiologie…

I.T. : … oui, c’est ça. Mais on a longtemps négligé l’extra-pyramidal, qui seconde ce système volontaire, parce que on a peur de sortir du système volontaire, et justement, Maître Noguchi a commencé à le faire. Eh bien lui-même, quand il a commencé, il était un peu surpris : c’est que le corps se met à bouger tout seul. Lorsqu’on croit que tout le corps obéit à notre volonté, c’est quand même étrange, n’est-ce pas ? Mais, à vrai dire, nous ne contrôlons pas tous les mouvements du corps. Si c’était indispensable, comment ferait-on pendant qu’on dort ?

Q. : Il y a toute une zone de notre activité qui est couverte par le volontaire. Mais le volontaire ne concerne pas toute notre activité. Il y a une zone qui échappe à l’emprise de cette volonté.

I.T. : Il y a un médecin japonais qui dit que le mouvement volontaire n’occupe que trois pour cent de la totalité de notre mouvement corporel. Mais pour Noguchi, il n’y a rien qui soit volontaire. Ça c’est (rire) vraiment fort.

Q. : En somme, l’action de l’extra-pyramidal vient se superposer en quelque sorte à l’action du pyramidal.

I.T. : Oui.

Q. : Vous avez précisé que le Mouvement régénérateur existe sous deux formes…

I.T. : … oui…

Q. : … d’une part chez tous les individus comme forme de réaction naturelle de l’organisme. C’est par exemple le bâillement, c’est l’éternuement, c’est l’agitation pendant le sommeil. Et puis il y a une autre forme, qui a été mise au point il y a à peu près cinquante ans par Maître Noguchi. Maître Noguchi, il faut préciser qu’il est le créateur de la méthode dite “Seitai”.

I.T. : C’est par un pur hasard qu’il s’est lancé dans cette carrière : c’est le grand tremblement de terre de 1924 qui a sévi dans toute la région de Tokyo. Il avait douze ans à cette époque. Il s’intéressait beaucoup à ce genre de choses, il s’amusait avec. Mais, toute la région était dévastée, et puis il y avait des gens qui, sans abri, rôdaient un peu partout, et puis la diarrhée s’est propagée, etc. Il a vu une femme voisine, qui était accroupie, qui souffrait énormément. Alors il s’est précipité sur elle, simplement, il a appliqué sa main…

Q. : … appliqué la main sur la colonne vertébrale…

I.T. : … et puis elle dit : « merci mon petit », enfin, elle a souri. Ça c’est le point de départ de sa carrière. Dès le lendemain il y avait des gens qui venaient le voir. Alors depuis, il n’a pas pu quitter cette voie. C’est ce que nous pratiquons maintenant sous le nom de “yuki” : on met la main sur la colonne vertébrale ou sur la tête, et puis, on expire par la main, voilà. Eh bien quand on voit ça, ça n’a rien d’extraordinaire. Seulement, à mesure que l’attention s’y concentre, on sent que ça agit à l’intérieur.

Q. : Et donc là, yuki c’est un des éléments de la technique mise au point par Maître Noguchi. Il y a une chose qui m’étonne un petit peu dans la technique que vous décrivez, c’est que le Seitai, vous le précisez, est une technique qui sert à provoquer le spontané. C’est peut-être un petit peu paradoxal ?

I.T. : Le Seitai, c’est un mot qui a été créé par Noguchi plus tard. Au début, par la force des choses il est devenu simplement… un guérisseur. Il faisait la thérapeutique. Mais, aux environs de 1950, par là, il a quitté cette notion de guérison, de thérapeutique, il a rejeté tout ça, et il a créé la notion de “Seitai”, c’est-à-dire terrain normalisé. Lorsque le terrain se normalise, tous les problèmes disparaissent d’eux-mêmes.

Q. : le Mouvement régénérateur, on pourrait peut-être provisoirement le résumer par deux éléments importants : exercice du système moteur extra-pyramidal. Cet exercice n’est pas véritablement une technique. D’ailleurs vous précisez : « à l’École de la Respiration l’on travaille sans connaissance, sans technique et sans but ». Et alors, second élément important, le Mouvement régénérateur est un mouvement spontané qui existe virtuellement en tous les individus, et on ne peut pas dire que le mouvement est provoqué, il se déclenche chez les individus.

Fin de l’entretien numéro 3, pour écouter l’entretien numéro 4 :

 

Une immobilisation libératrice

Par Régis Soavi. 

Une immobilisation qui a pour perspective de débloquer, d’assouplir, de désengorger une articulation, n’est-ce pas un paradoxe voire un contresens ? C’est pourtant l’optique que nous avons dans l’École Itsuo Tsuda, car il ne s’agit pas de contraindre notre partenaire grâce à la coercition ou à une technique devenue redoutable à force d’entraînement en vue d’une efficacité future, mais plutôt de profiter de ce moment pour affiner notre sensibilité.

Retrouver la souplesse

L’École Itsuo Tsuda a suivi un chemin particulier en ce qui concerne les immobilisations. Au lieu d’être considérée comme un blocage absolu auquel il faut répondre par la soumission, et le plus vite possible, sous peine d’une douleur qui peut être parfois intense, je la vois comme une occasion d’assouplir les articulations, de leur rendre une mobilité perdue. Il y a une manière de travailler les immobilisations avec la respiration qui est beaucoup plus un accompagnement qu’un blocage. Quand les pratiquants y sont habitués ils n’ont plus aucunes craintes de se faire maltraiter, bien au contraire, Uke participe avec Tori à l’immobilisation en évitant de se raidir, en respirant plus profondément, afin d’améliorer ses capacités.
C’est l’art de visualiser la respiration (le ki) à travers le bras du partenaire qui permet d’entrer en contact avec la respiration de l’autre. Si le point de départ est la coordination du souffle (on inspire et on expire au même rythme que notre partenaire), c’est un premier pas qu’il ne faut pas négliger car toute la suite en dépend. Au début, et même pendant de nombreuses années malheureusement, tout ce que l’on arrive à faire c’est de tordre le bras pour contrôler l’autre, au risque d’abîmer l’articulation. Mais petit à petit, si on est attentif, si on ne force pas, on peut commencer à sentir la circulation d’une énergie très concrète et en même temps très spéciale à travers le membre que l’on contrôle ainsi que dans tout notre corps. Certaines personnes en sont si étonnées qu’elles refusent d’y accorder l’importance nécessaire et risquent de passer à côté d’un événement majeur, de la possibilité d’approfondir ce que j’appelle leur respiration et donc de découvrir un des aspects primordiaux de notre art : l’harmonie. C’est précisément dans ces moments que je peux intervenir pour faire sentir aux personnes que leur sensation est bien réelle, que ce n’est pas une imagination,en les touchant elles-mêmes dans leur sensibilité grâce à une démonstration directe, sans discours théoriques. Je montre aussi parfois avec d’infinies précautions et la plus grande douceur comment il est possible, avec un partenaire déjà bien avancé, d’aller beaucoup plus loin, non seulement dans la visualisation mais aussi dans la sensation concrète que l’on peut lui communiquer en faisant sentir le chemin que prend cette énergie révélatrice de sensations. Lorsque l’on est attentif et sans idées préconçues, bien vide en quelque sorte, et bien concentré en même temps, on peut avoir la sensation de parcourir, comme sur un chemin, une grande partie du corps. On commence à partir de l’extrémité de la main, on suit jusqu’à l’épaule, on rejoint, toujours avec la sensation, la colonne vertébrale et on glisse tout doucement vers la troisième lombaire, qui est la source du mouvement, de l’activité, et est en relation avec le hara, la rizière de cinabre comme l’appellent les Chinois ou encore le troisième point du ventre dans le Seitai. Cela est possible grâce à une perception qui peut nous sembler toute nouvelle, alors qu’elle est simplement une capacité du corps que nous utilisons peu ou pas, oubliée qu’elle est, à cause du raidissement physique et mental, piètre voire dramatique résultat obtenu du fait de tant d’années où se sont exercés les contrôles du conscient, du volontaire, comme de la raison, sur notre involontaire, notre compréhension intuitive, sur les racines mêmes de notre vie.

régis soavi immobilisation katame waza
On rejoint la colonne vertébrale et on glisse tout doucement vers la troisième lombaire, qui est la source du mouvement en relation avec le hara.

Faire circuler le ki

Retrouver au plus profond de nous-mêmes comment faire circuler le ki, comment le pacifier, est une recherche qui a toujours été suscitée par les plus grands maîtres. Ce n’est surtout pas une démarche qui vise à enthousiasmer les personnes en quête de merveilleux, mais plutôt une approche orientée vers une réalité vérifiable que l’on a la possibilité de rejoindre pour peu que l’on s’y intéresse sans à priori. C’est la visualisation, l’attention, la souplesse dans l’exécution des techniques, ainsi que la sensibilité, qui permettent de travailler dans cette direction. Un grand nombre d’arts en Orient, utilisant parfois un nom différent pour citer cette quête, sont à même d’en démontrer la valeur : le Tai Chi, le Qi Gong entre autres pour la Chine, au même titre que le Kyudo, le Shiatsu ou le Seitai au Japon. Si par ailleurs on se renseigne, on trouvera nombre de civilisations de par le monde qui, sous différentes appellations, ont su conserver et mettre en avant cette dimension de grande valeur qu’est le ki.
Tout dépend de la direction que l’on prend dès le départ dans la pratique de l’Aïkido. Tsuda senseï nous le rappelait avec une certaine ironie lorsqu’il citait son maître : « Maître Ueshiba ne cessait de répéter que l’Aïkido n’est pas un sport, ni un art de combat. Mais aujourd’hui, il est partout considéré comme un sport de combat. D’où vient cette différence de conception aussi flagrante ? »(1). Tout en nous laissant réfléchir sur cette antinomie, ce paradoxe, il se gardait bien de nier l’efficacité de l’Aïkido lorsqu’il était pratiqué par O senseï lui-même. « Me Ueshiba immobilisait les jeunes pratiquants d’Aïkido par terre, uniquement en posant un doigt sur leur dos. Cela paraissait invraisemblable à première vue. Quelques années de pratique m’ont permis de comprendre que c’est bien possible. Il ne s’agit pas d’appuyer avec la force d’un doigt, mais d’y passer le kokyu, de diriger la respiration par le doigt. »(2)

L’esprit

Si l’on veut que l’immobilisation soit dans l’esprit dont parlait O senseï, celui qui consiste à nettoyer les articulations des scories qui les entravent, des tensions qui diminuent leurs capacités, alors la posture est de la première importance. O senseï considérait que la pratique de l’Aïkido était un Misogi c’est-à-dire qu’il s’agissait de se débarrasser des impuretés accumulées : «  La Terre a déjà été portée à la perfection… Seule l’humanité ne s’est pas encore pleinement accomplie. Et cela à cause des péchés et des impuretés qui ont pénétré en nous. La forme des techniques d’Aïkido est une préparation pour débloquer et assouplir toutes les articulations de notre corps. »(3) Pour contrôler les mouvements et réprimer un adversaire de manière à ce qu’il soit dans l’impossibilité de réagir, il suffit d’être solide, stable, d’avoir une bonne connaissance technique, et évidemment d’être déterminé. Par contre, pour qui veut agir de manière à rendre plus libre une articulation par exemple, c’est la sensibilité, la douceur, et une bonne connaissance des lignes qui relient le corps qui seront nécessaires. Rien ne pourra se faire sans l’accord et la compréhension de Uke, avec qui bien bien entendu il ne s’agit pas de jouer au guérisseur, au gourou qui sait tout, ou d’imposer subtilement « pour son bien » telle ou telle façon de faire. Il existe une autre connaissance que celle que nous délivre l’anatomie, celle-ci peut certes nous servir de base pour une compréhension minimale, mais en tant qu’amateurs, dans le meilleur sens du terme, c’est-à-dire passionnés par notre art, il est de première importance de ne pas se limiter à l’aspect proprement physique de la technique.

La posture

La posture de celui qui réalise une immobilisation de type Nikyo ou Sankyo, même si elle est par essence très concentrée, est encore plus exigeante si on veut aller plus loin. La démarche, l’attitude, la recherche changent notre corporalité et lui permettent d’acquérir une dimension différente, à la fois plus souple, plus fine, plus sensible. Il est indispensable de fusionner avec le partenaire, de s’adapter dans un premier temps à la posture de l’autre pour lui permettre de trouver sa place, de positionner son corps de manière à ce qu’il puisse recevoir le mieux possible le geste, l’acte qui permettra la détente, voire la libération attendue. Mais l’immobilisation ne commence pas au sol, déjà dans la saisie du poignet il doit y avoir une impossibilité de mouvement agressif de la part de Uke. Dans ce cas comme pour la plupart des techniques, la posture et le « Ma » (la distance) sont déterminants au même titre malgré tout que la douceur ferme de la prise.

Régis soavi immobilisation katame waza
La posture et le « Ma » (la distance) sont déterminants.

Sentir l’autre

Si je parle de douceur c’est que nombre de débutants cherchent à travers la force ce qui est le résultat d’une longue pratique, d’une longue recherche. Bien souvent ils renforcent leur technique, à la poursuite de la puissance, en perfectionnant la précision, au détriment de la sensation que l’on peut avoir de l’ensemble du corps si, d’une part on a compris physiquement, au niveau du Hara, la circulation du Yin et du Yang, et si d’autre part, au lieu de profiter de l’aubaine pour satisfaire son ego, on s’est positionné dans une attitude, je dirai, de bienveillance envers son partenaire. Dire que l’Aïkido développe une meilleure compréhension de l’être humain est une banalité, dire que l’on perçoit mieux l’âme humaine nous fait entrer dans la sphère des mystiques, prétendre sentir ce qui se passe « dans le corps, dans l’esprit de l’autre » semble tout simplement délirant et hors de toute raison. Pourtant ce n’est pas si différent de ce que font des parents attentifs lorsqu’ils s’occupent de leur bébé nouveau-né. Tsuda Itsuo en donne un aperçu dans le chapitre 3 « Le bébé éducateur des parents », issu de son dernier livre Face à la science, dont voici un passage:
« Savoir bien traiter le bébé, c’est pour moi, le summum des arts martiaux.
En entendant ma réflexion, un Français a sursauté : « Comment est-il possible d’admettre une idée aussi saugrenue, bizarre et incompréhensible que d’associer le bébé avec les arts martiaux ? […]. » Évidemment, pour un esprit occidental, ce sont deux choses totalement différentes, sans aucun rapport. Les arts martiaux ne sont, au fond, que des arts de combat. Il s’agit d’écraser les adversaires, de se défendre contre les agressions. Si ton adversaire est là, tu fais un coup de pied de Karaté. S’il est plus près, tu appliqueras telle technique d’Aïkido. S’il t’empoigne par le vêtement, tu le projetteras avec une technique de Judo. Sinon, tu sors ton couteau et tu le plantes dans son ventre. Si tu peux sortir ton 6,35, c’est encore mieux. […] Il s’agit, en somme, d’accumuler les moyens et techniques variés et compliqués d’agressivité et de remplir l’arsenal. […] Cependant, au delà de ai uchi, il y a ai nuke, état d’esprit qui permet aux adversaires de passer à travers le danger de mort, sans se détruire mutuellement. Il n’y a que très peu de maîtres qui sont arrivés à cet état d’esprit dans l’histoire. L’Aïkido de Maître Ueshiba, d’après ce que j’ai senti, a été entièrement rempli de cet esprit de ai nuke, qu’il appelait de “non résistance”. Après sa mort, cet esprit a disparu, la technique seulement en est restée. L’Aïkido, à l’origine, voulait dire la voie de coordination du ki. Entendu en ce sens, ce n’est pas un art de combat. Lorsque la coordination est établie, l’adversaire cesse d’être adversaire. Il devient comme une planète qui tourne autour du Soleil selon son orbite naturelle. Il n’y a pas de combat entre le Soleil et la planète. Tous les deux sortent indemnes après la rencontre. La fusion est bénéfique et enrichissante aussi bien pour l’un que pour l’autre. […]
Si le bébé poussait des cris bien distincts, […] ce serait plus facile. Mais ce n’est pas le cas. Il n’y a que l’intuition des parents qui permet de distinguer ces nuances subtiles. C’est l’engagement total des parents qui sauve la situation. S’ils n’y attachent pas autant d’importance que s’ils étaient sous la pointe d’une arme blanche, s’ils sont distraits au point de ne penser qu’à sortir leur “poupée” pour la montrer aux autres : « Notre enfant est le plus beau bébé du département », personne d’autre ne peut les obliger.
Voilà des conditions qui associent le bébé aux arts martiaux. Ce n’est pas la peine d’énumérer bien d’autres conditions. Rien ne vaut l’expérience vécue. […] Un des rares domaines qui reste encore et qui exige ce total abandon du “moi intellectuel”, c’est le soin du bébé. Maintenir ce soin dans sa pureté, dans le sens de coordination du ki, c’est un travail colossal alors qu’il existe tellement de solutions de facilité qui sont monnaie courante. »(4)

Régis Soavi immobilisation katame waza
La douceur ferme de l’immobilisation permet d’assouplir les articulations.

Le Seitai

Sans ma rencontre avec le Seitai et surtout sans la pratique du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) je n’aurais jamais découvert des possibilités telles que celles que j’ai mentionnées. La pratique régulière du Mouvement régénérateur pendant des années est une des clés de l’approfondissement de ce que Tsuda Senseï appelait la respiration, cet art de sentir la circulation de l’énergie vitale qui n’est rien d’autre qu’une des formes que prend le Ki lorsqu’il se manifeste de manière concrète et sensible. Un des exercices que nous pratiquons lors des séances de Katsugen Undo se nomme Yuki et c’est une des pratiques du Non-Faire qui, bien conduite, permet de réaliser la fusion de sensibilité avec un partenaire. À charge pour chacun de l’utiliser dans la vie quotidienne et à fortiori dans l’Aïkido ou tout autre art martial. Si toutes les situations n’y semblent pas propices lorsqu’on débute, c’est à coup sûr une possibilité, un chemin à parcourir, qui me semble adéquat et que l’on peut découvrir, notamment dans les moments plus tranquilles comme pendant une immobilisation ou le zanshin qui la suit.
C’est le chemin que nous indiquait Tsuda senseï, le chemin que lui-même avait suivi sur les traces de ses maîtres Ueshiba Morihei pour l’Aïkido, Noguchi Haruchika pour le Seitai ou encore d’une autre manière ses maîtres occidentaux que furent Marcel Granet et Marcel Mauss – respectivement pour la sinologie et l’anthropologie – qu’il eut la chance là aussi de connaître personnellement.
Ce chemin, « le Non-Faire » ou « Wu wei » en chinois, n’a aucune limite ni profondeur définissable, chaque pratiquant doit faire sa propre expérience, vérifier où il en est, et accepter ses limites pour sans cesse approfondir au lieu d’accumuler.

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« Une immobilisation libératrice » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°5 en avril 2021.

Photos : Paul Bernas et Bas van Buuren

Notes
1) Tsuda Itsuo, La Voie des dieux, Le Courrier du Livre (1982), p. 58
2) Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre (1975), p. 106
3) Ellis Amdur, Hidden in Plain Sight: Tracing the Roots of Ueshiba Morihei’s Power, Freelance Academy Press (2018), p. 292, traduction École Itsuo Tsuda.
4) Tsuda Itsuo, Face à la science, Le Courrier du Livre (1983), p. 24 à 27

1 + 1 = 1 : La respiration

Par Régis Soavi. 

« « Qu’ils soient un ou plusieurs cela n’a aucune importance, je les mets tous dans mon ventre,» disait O senseï ». C’est avec cette phrase qu’Itsuo Tsuda senseï répondit un jour à une de mes nombreuses questions sur la pratique et notamment sur la manière de se défendre contre plusieurs partenaires.

Magie ou simplicité

Jeune aïkidoka je cherchais à m’abreuver à toutes les sources disponibles, et mes références je les trouvais chez Nocquet senseï, Tamura senseï, Noro senseï. Mais évidemment je les trouvais aussi chez celui dont je me sentais le plus proche : Tsuda senseï. En ce début des années soixante-dix, nous étions très friands d’anecdotes, sur les arts martiaux, sur les grands maîtres historiques, et sur O senseï Ueshiba Morihei en particulier. Nous allions d’ailleurs acheter les films en « super 8 » qui étaient disponibles, dans ce temple qu’était le magasin d’arts martiaux de la Montagne Sainte-Geneviève (à Paris), fascinés que nous étions par les prouesses de ce grand maître. Bien que profondément matérialiste, je n’étais pas loin de croire en quelque chose de magique, à des pouvoirs exceptionnels accordés à certains êtres plus qu’à d’autres. Tsuda Itsuo m’a fait redescendre sur terre, car ce qu’il nous montrait était très simple mais malgré tout, cela restait parfaitement incompréhensible. Les techniques qu’il nous montrait, je les connaissais bien déjà, mais il les faisait avec une telle simplicité, une telle facilité que j’en étais perturbé, et cela ne faisait que renforcer mon désir de continuer à pratiquer pour découvrir les « secrets » qui le lui permettaient.

Son leitmotiv : la respiration

Respiration, Non-Faire
Les entraînements à plusieurs ont pour objectif de nous porter dans la direction du Non-Faire.

Lorsqu’il parlait de respiration il fallait entendre le mot KI, c’était la traduction qu’il avait choisie pour exprimer ce « non-concept » qui est si commun, et si compréhensible de manière immédiate au Japon, mais si difficile à saisir en Occident. Il expliquait qu’on pouvait réaliser l’unité primordiale lorsqu’on unit sa respiration avec son ou ses partenaires. La respiration devient le support physique, l’acte concret qui permet de s’unifier avec les autres. Elle agit physiquement comme une sorte de contrainte douce sur le corps des partenaires. Nous connaissons tous ce dont je parle, ce n’est absolument pas mystérieux. Il y a des personnes qui sont capables de rendre les autres mal à l’aise, d’autres qui savent s’imposer, imposer leur respiration, laissant parfois leur correspondant dans l’incapacité de prononcer une parole. Dans les arts martiaux, et c’est particulièrement visible dans l’art du sabre, il s’agit de désynchroniser le souffle de manière à surprendre l’adversaire, à le déstabiliser. Le moment crucial dans bon nombre de cas étant celui où le début de l’inspiration de celui qui fait face correspond à la fin de l’inspiration de l’autre, autrement dit au début de son expiration. On frappe pendant cet intervalle entre expire et inspire. Ce moment que l’on appelle  »l’intermission respiratoire » est le moment idéal pour déployer sa force physique dans un combat, et vaincre l’adversaire. Il en va tout autrement en Aïkido où ce même instant permet d’entrer dans le souffle du partenaire, dans cette voie qu’est la voie de l’harmonie, où il s’agit d’unifier les souffles, d’arriver à un souffle commun.

Pratiquer avec un partenaire comme s’ils étaient plusieurs

respiration, technique, calme
Le calme intérieur commence par le fait de bien connaître les techniques.

Pour commencer il est plus simple de pratiquer avec un seul partenaire, mais il est important de ne pas se fixer sur lui, de rester disponible à d’autres interventions. Cette disponibilité, on y parvient grâce au calme intérieur, et cela commence par le fait de bien connaître les techniques, et de ne pas s’affoler. Il faudra malgré tout quelques années pour être tranquille dans de telles circonstances, et c’est pourquoi il ne faut pas attendre pour commencer à travailler dans cette direction. Je dirais que, pratiquer avec plusieurs partenaires, plus qu’une performance à exécuter, représente pour moi une orientation pédagogique, l’Aïkido est un tout, on ne peut pas le découper en tranche. Il s’agit d’une pédagogie globale et non d’un enseignement de type scolaire sanctionné par des notations et des examens. Déjà, chaque fois que le groupe de pratiquants se retrouve en nombre impair, on peut en profiter pour travailler à trois, mais cela ne suffira pas pour acquérir les bons réflexes, la bonne attitude à adopter. Chaque fois que le groupe le permet, c’est-à-dire s’il n’y a pas trop de différences de niveaux, on peut faire pratiquer tout le monde par groupe de trois, voire quatre partenaires.
Si les deux partenaires saisissent Tori ensemble, et à deux mains, c’est la technique et la capacité de Tori à concentrer la puissance dans le hara grâce à la respiration qui sera déterminante, la souplesse des bras et des épaules permettra de faire circuler l’énergie, le ki, jusqu’au bout des doigts, et de le faire jaillir au-delà, entraînant la chute des partenaires sur les tatamis. Mais si on travaille avec des attaques en alternance, la difficulté la plus grande n’est pas dans le fait de faire les techniques, mais surtout dans le rôle de Uke.
En effet Uke, bien trop souvent, ne sait pas comment se comporter, et il attend son tour pour attaquer. Mon enseignement consiste donc aussi, à montrer comment se positionner, comment trouver l’angle d’attaque ; je joue dans ce cas le rôle de Uke, exactement comme dans les anciens koryu. Je montre comment tourner autour de Tori, comment sentir les failles dans sa respiration, dans sa posture, et comment Tori peut utiliser un partenaire contre l’autre, je le fais lentement de manière à ce que Tori ne se sente pas réellement agressé mais plutôt dérangé dans ses habitudes, dans sa mobilité ou son incapacité à bouger en harmonie. Les formes de l’attaque doivent être très claires, il ne s’agit pas de démontrer la faiblesse de l’autre mais de lui permettre de sentir ce qui se passe autour de lui sans avoir besoin de regarder ou de s’agiter, mais par contre, en développant sa capacité sensitive. Il ne doit pas s’attacher à la contrainte que lui impose chaque saisie mais au contraire, réaliser qu’elles peuvent être l’occasion d’un dépassement et même, une aubaine.

La valeur du déplacement

Les déplacements acquièrent une valeur toute spéciale lorsqu’il y a plusieurs personnes autour de nous. Si on regarde la circulation automobile sur une autoroute à une heure de pointe du haut d’un pont qui la surplombe on sera très étonné de voir à quel point les véhicules se frôlent, se dépassent, ralentissent, accélèrent, et même changent de file dans une sorte de ballet qui pourtant n’est régi par aucune instance supérieure, mais bien réellement par chaque conducteur. On pourrait s’attendre à une quantité énorme d’accidents, ou au moins de froissements de tôle en quelques minutes, et pourtant il n’en est rien, tout se passe bien. Il existe bien sûr des accidents, mais très peu, relativement à ce que l’on peut imaginer ou voir du haut de notre observatoire.
Si lorsqu’on pratique avec plusieurs partenaires on met autant de concentration, d’attention et de respect de l’autre que lorsque l’on conduit un véhicule quel qu’il soit, comme il s’agit de notre corps – et non d’une extension de la conscience de ce corps, comme cela peut l’être avec une voiture – cela devient beaucoup plus facile. Je le répète : il est nécessaire d’avoir une bonne technique, de ne pas être apeuré par ce qui se passe, mais tranquille et sûr de soi, tout en étant vigilant et conscient de ce qui se bouge tout autour de nous. La différence avec l’exemple que je viens de donner est que les partenaires cherchent à nous toucher, nous frapper, ou nous immobiliser, contrairement aux véhicules qui s’évitent les uns les autres. Or au même titre que la voiture par exemple – qui par anthropotechnie devient comme une extension de notre corps, dont nous connaissons, dont nous avons conscience des dimensions, au centimètre, voire au millimètre près –  il s’agit de saisir l’opportunité de sentir notre sphère, non plus comme un rêve, une idée, un fantasme, une imagination, ou un délire ésotérique inventé de toutes pièces par quelque mage ou charlatan, mais bien comme une réalité concrète accessible à tous, puisque nous en sommes déjà capables en voiture si nous sommes suffisamment attentifs. Il s’agit alors de jouer avec cette sensation, cette extension : à peine les sphères se frôlent-elles, que déjà, elles s’étendent, se rétractent, se déplacent sans cesse, répondant aux besoins sans qu’il y ait un recours au système volontaire. C’est le travail de l’involontaire, du spontané, comme si les déplacements se faisaient tout seuls de manière exacte et avec facilité. C’est alors que l’on est dans la pratique du Non-Faire, ce fameux non-agir, le wu-wei chinois, ce qui semblait mythique devient réalité. Les entraînements à plusieurs ont cet objectif, de nous porter dans la direction du Non-Faire. Cette pratique peut se faire au milieu d’une foule, dans un grand magasin un jour de soldes, ou de manière plus quotidienne dans le métro pour les citadins. Le jeu consiste à sentir comment bouger, comment se déplacer, comment réussir à passer dans les interstices laissés vides entre les personnes.
O senseï était là aussi un maître dans cet art du déplacement au milieu des foules. Ses Uchi deshi se plaignaient de ne pas réussir à le suivre au milieu de l’affluence, lorsqu’ils devaient prendre le métro pour l’accompagner à une démonstration ou lorsqu’ils devaient partir en train avec lui. Ils étaient pourtant jeunes et vigoureux mais avaient d’énormes difficultés à se déplacer dans l’encombrement de la gare alors que lui, très âgé et plutôt frêle à la fin de sa vie, se faufilait dans la multitude à une vitesse surprenante.

Unifier la respiration
Il s’agit d’unifier les souffles, d’arriver à un souffle commun.

Recréer un espace autour de soi

L’art de se fondre dans la foule, de passer inaperçu, peut être une disposition naturelle, ou une déformation – parfois due à un traumatisme – d’où résulte une souffrance : être la personne que l’on ne voit pas, celle que l’on ne remarque pas, qui devient invisible. Mais cela peut aussi être aussi un art, et il semble que là encore O senseï Ueshiba Morihei excellait. Parfois il est nécessaire de fondre, de se fondre dans une foule par exemple, de s’effacer pour passer inaperçu. Notre sphère devient comme transparente dans ce cas, mais elle reste à la fois très présente, cohérente, stable, et puissante. Il se crée autour de la personne un espace vide difficilement franchissable, il est donc délicat voire malaisé de l’attaquer et même simplement de s’en approcher. J’ai eu l’occasion de vivre cela pendant les démonstrations avec mon maître Tsuda senseï, mais je crois que c’était encore plus parlant après les séances, lorsque nous prenions un café ou un thé tous ensemble au dojo juste devant les vestiaires où on avait pu dégager un petit endroit. Il y avait une grande table basse et nous étions tous assis autour, plus ou moins collés les uns aux autres, sauf autour de senseï. Là il y avait toujours un espace de chaque coté qui semblait infranchissable, et ce n’était pas seulement le respect qui nous empêchait de nous y asseoir. Il y avait un vide très concret, très réel, solide comme un rocher. Tsuda senseï semblait ne jamais y prêter attention, il buvait son café, discutait, racontait des histoires puis au bout d’une petite demi-heure voire plus, il se levait et partait. Mais le vide restait : même si nous restions un peu plus longtemps parfois, personne n’occupait la place vacante, quelque chose persistait à cet endroit. C’est ce que j’appelle l’art de créer un espace infranchissable autour de soi, on peut difficilement travailler cet art, c’est plutôt une capacité qui émerge naturellement, qui survient lorsqu’on devient indépendant, autonome, lorsque on a dépassé le stade du premier apprentissage ou que le besoin s’en est fait sentir.

L’un et le multiple

Ce qui pose problème ce n’est pas la multiplicité des attaques, mais notre capacité à rester calme en toutes circonstances. Qui peut y prétendre, et n’est-ce pas un mythe ? Si les attaques sont conventionnelles, ou prévues à l’avance, comme une sorte de ballet, on sort du rôle pédagogique de l’Aïkido. Il ne s’agira que de la répétition de gestes, que l’on peut affiner ou rendre plus esthétique, certes, mais dépourvus de profondeur. Il s’agira d’un spectacle, aussi professionnel soit-il, aussi admirable soit-il, il ne concerne plus l’Aïkido, qui aura perdu je pense sa valeur de changement en profondeur de l’être humain.

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« 1+1= 1 : La respiration » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°4 en janvier 2021.

Photo : Paul Bernas, Jérémie Logeay

Reishiki : une partition de musique

Une fois n’est pas coutume, nous vous proposons aujourd’hui de découvrir un article de Régis Soavi dans un magazine payant. Cet article est paru dans la revue Yashima numéro 7 de mars 2020, que vous pouvez trouver encore en vente en version digitale à 6,90€ ou en version papier à 8,90€. Dans ce numéro très riche, vous trouverez un autre article de Régis Soavi sur l’étiquette Vivre Seitai

Régis Soavi : récitation du Norito, d’origine Shinto, Misogi No Harae qu’il récite quotidiennement lors des séances d’Aïkido. Calligraphie de Tsuda Itsuo Senseï 看脚下 (Regardez sous vos pieds).

Dans notre relation au dojo il est très souvent question de Reishiki (l’étiquette). Dès notre premier contact avec les arts martiaux, dès que nous pénétrons dans un dojo, nous voyons des personnes s’incliner de manière très respectueuse à l’entrée puis se saluer entre elles, ou parfois en direction du Kamiza après avoir pris une arme. Chaque école a ses règles de bonne conduite, comme elle a son savoir-faire. En Occident certaines de ces règles sont même parfois affichées à côté de la porte, ne demandant qu’à être respectées. Ce qui n’est pas toujours le cas, car nombre de personnes y répugnent sous prétexte de religiosité, de modernité ou même parfois parce qu’elles y voient un côté trop militaire ou sectaire. Pourtant notre société a ses protocoles, ses usages. Tout le monde se lève quand la Cour entre au sein du tribunal, les acteurs et musiciens s’inclinent devant leur public au même titre que l’on se lève lorsque est joué l’hymne national ou l’hymne européen.
Le respect qui est demandé dans un dojo est plus qu’une coutume d’origine orientale, qu’elle soit japonaise ou chinoise. Il ne s’agit pas de jouer un rôle, de  »faire comme au Japon », d’être strict et irréprochable, voire rigide dans le respect scrupuleux des règles de bienséance. Reishiki engage tout notre être. La plupart d’entre nous avons perdu l’habitude de nous incliner devant qui ou quoi que ce soit : le shake-hand, la bonne poignée de main, la bise, ou d’autre rituels plus modernes ont remplacé ce qui ressemblait trop souvent à un rapport de pouvoir sur des inférieurs, exigé de la part de supérieurs hiérarchiques.
Avant de comprendre, comme me l’avait enseigné mon maître Tsuda Itsuo Senseï, que le salut entre partenaires, que l’on soit debout ou à genoux, est à la fois une manière d’unifier, de coordonner le souffle et de saluer la vie dans l’autre, il m’a fallu du temps, beaucoup de temps même. Si nous l’acceptons comme une bonne pratique, nous sommes souvent loin de sa compréhension vécue par nos sens. Reishiki pourtant est la partition du merveilleux morceau de musique qu’est la pratique de l’Aïkido. La partition nous donne la mesure, le tempo, les notes sont écrites sur la portée et sont ainsi plus faciles à trouver, mais tout reste à jouer. Bien évidement il faut connaître la clef : sol ? ut ? ou fa ? Et dans quelle position ? De quel instrument joue-t-on ? Comment allons-nous le jouer ? Presque tout semble possible mais on ne peut quand même pas faire n’importe quoi. Un expert, un grand maître lui, est capable de jongler avec les notes, d’y ajouter des improvisations, d’accélérer un tempo dans telle partie, de ralentir dans une autre. D’insister sur une cadence, d’en supprimer une ou de la raccourcir. Comme un maître d’Aïkido improvise face à son partenaire, unifie son souffle avec lui et bouge de manière non conventionnelle, créant par là même comme un ballet à la fois esthétique et redoutable. Noro Masamichi Senseï nous en faisait la démonstration à chaque séance, dans les années soixante-dix, alors que j’étais encore un jeune instructeur très inexpérimenté.

Reishiki : simplement un rituel ?

Le côté cérémonial nous permet d’accéder au sacré sans nous condamner au religieux, de telle manière que le profane lui-même acquiert ses lettres de noblesse et devient sacré lui aussi.
Un musicien classique se prépare avant de commencer à jouer, il accomplit un certain nombre de fois des actes que l’on pourrait qualifier de rituels. Il accorde son instrument ou simplement en vérifie la justesse, exécute des exercices d’assouplissement, de mémorisation pour des passages difficiles, comme nous-mêmes prenons soin de notre posture, de notre corps, et vérifions notre tenue, keikogi, ceinture, hakama, toute cette attention fait partie intégrante du soin que nous apportons à la pratique de notre art.
Reishiki permet de structurer la pratique, à travers les différents rituels et leur répétition, on a ainsi la possibilité de concentrer l’attention grâce au soutien régulier qu’ils apportent. Ils sont aujourd’hui rares, tout au moins en Europe, les dojos où les pratiquants s’occupent du ménage quotidien, du nettoyage des sanitaires, du rangement des vestiaires, ou des keikogi de prêt pour les débutants, etc. En fait ils agissent comme des Uchi deshi d’une autre époque. Il est devenu difficile de faire passer ce message à de jeunes générations pour qui l’apprentissage est souvent devenu une corvée dont il faut se débarrasser le plus vite possible.

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Vivre Seitai

Une fois n’est pas coutume, nous vous proposons aujourd’hui de découvrir un article de Régis Soavi dans un magazine payant. Cet article est paru dans la revue Yashima numéro 7 de mars 2020, que vous pouvez trouver encore en vente en version digitale à 6,90€ ou en version papier à 8,90€. Dans ce numéro très riche, vous trouverez un autre article de Régis Soavi sur l’étiquette Reishiki : une partition de musique.

Seitai : philosophie ou thérapeutique ?

« Le Seitai a, avant tout, affaire à l’individu dans son individualité, et non à un homme moyen statistiquement établi. La vie elle-même est invisible, mais en se manifestant chez les individus, elle donne lieu à une infinité de formules différentes » (Tsuda Itsuo)

Seitai Kyokai Tokyo
Seitai Kyōkai de Tokyo 整体協会. Séance de Katsugen Undō vers 1980.

Le Seitai, et son corollaire le Katsugen undo, sont reconnus au Japon depuis les années 1960 par le Ministère de l’éducation (aujourd’hui Ministère de l’éducation, de la culture, des sports, de la science et de la technologie) comme un mouvement d’éducation. Ils n’y sont pas reconnus comme une thérapeutique – qui, elle, serait reconnue par le ministère de la santé. L’ambiguïté entre les deux reste pourtant entretenue par un grand nombre de ses divulgateurs.
Depuis la publication pendant les années soixante-dix de l’œuvre de Tsuda Itsuo, le Seitai fait rêver dans les rangs des nombreuses personnes qui s’intéressent aux techniques New-age, Orientalistes ou autres. Tantôt on s’improvise technicien, tantôt on rajoute des «ingrédients séducteurs» comme l’écrivait lui-même Tsuda senseï. Il est temps de mettre un peu d’ordre, de tenter de remettre tout cela au clair, et pour cela il suffit de se référer tant à l’enseignement de Tsuda Itsuo qu’aux textes originaux du créateur de cette enseignement, de cette science de l’humain, de cette philosophie.

Noguchi Haruchika senseï

Ce Japonais, fondateur de l’Institut Seitai, est l’auteur d’une trentaine de livres dont trois ont été traduits en anglais. Il est aussi le découvreur des techniques qui permettent le déclenchement du Mouvement régénérateur en tant que gymnastique du système involontaire. Très jeune, il découvre qu’il a une capacité qu’il pense unique et « extra-ordinaire » : celle de «guérir les gens». Cette capacité, il la découvre lors du grand tremblement de terre de 1923 qui ravage la ville de Tokyo, en soulageant une voisine qui souffre de dysenterie, simplement en posant sa main sur son dos. Très vite la rumeur se répand, et les gens se précipitent à l’adresse de ses parents pour recevoir des soins. Lui, se contente de poser les mains sur les personnes qui repartent soulagées de leurs maux. Il commence alors une carrière de guérisseur, il n’a alors que douze ans, sa réputation prend une telle ampleur qu’à l’âge de quinze ans il ouvre son premier dojo à Tokyo même. Mais Noguchi senseï se pose des questions : quelle est la force qui agit lorsqu’il pose les mains et pourquoi lui seul détient ce pouvoir ? Au lieu de profiter de ce qu’il pense être un don et d’en encaisser les bénéfices, il cherche, s’interroge, commence à étudier comme autodidacte. Il va pendant des années chercher des solutions aux problèmes que lui posent ses clients à travers les techniques qui proviennent de l’acupuncture de l’ancienne médecine traditionnelle chinoise qu’il étudie avec son oncle, des médecines japonaises (kampo), les shiatsu, les kuatsu, et même l’anatomie à l’occidentale, etc. Sa renommée est telle qu’il est même connu et reconnu à l’international. Il rencontrera d’ailleurs par la suite nombre de thérapeutes dont certains sont déjà, ou deviendrons, célèbres, comme Masahiro Oki, le créateur de l’Oki-do Yoga, ou Akinobu Kishi senseï, créateur du shiatsu Sei-ki, ou encore, plus connu en France, Moshé Feldenkrais, avec qui il échangera de nombreuses fois. Mais déjà il a compris que cette force qu’il sent en lui ne lui appartient pas en tant qu’individu, et qu’elle existe en revanche chez tous les êtres humains et c’est ce qu’il appellera plus tard la force de cohésion de la vie.

Le Seitai : une vision global

C’est dans les années cinquante que Maître Noguchi change complètement d’orientation. À travers son expérience pratique et ses études personnelles, il arrive à la conclusion qu’aucune méthode de guérison ne peut sauver l’être humain. Il abandonne la thérapeutique, conçoit l’idée de Seitai et le Katsugen undo. Déjà à l’époque il déclare : «la santé est une chose naturelle qui ne requiert aucune intervention artificielle. La thérapeutique renforce les rapports de dépendance. Les maladies ne sont pas des choses à guérir, mais des occasions dont il faut profiter pour activer l’organisme et le rééquilibrer», tous thèmes qu’il reprendra plus tard dans ses livres. Il décide donc d’arrêter de guérir les personnes et de propager le Katsugen undo, ainsi que yuki, qui n’est pas la prérogative d’une minorité, mais un acte humain et instinctif.
L’aboutissement des recherches que fit Noguchi Haruchika senseï nous porte à voir le Seitai comme une philosophie – et donc non comme une thérapeutique– et c’est lui-même qui le définissait ainsi dans ses livres. Cela ne veut pas dire que ce qu’il faisait et enseignait n’avait pas de conséquences sur la santé, bien au contraire puisque son domaine de compétence était au service des personnes et consistait à permettre aux individus de vivre pleinement. Malgré cela un certain nombre de personnes, tant à son époque qu’aujourd’hui, ont été dérangées par une opinion aussi radicale et cela entraîna pour celles qui ne voulaient voir et comprendre que selon leur propre opinion une confusion entre les genres. Il en résulta qu’elles privilégièrent le soutien aux personnes au détriment du réveil de l’être.[…]

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Fudoshin : l’esprit immuable

Par Régis Soavi. 

Il y a plusieurs manières d’envisager le travail en Jiyuwaza et chaque École a sa manière de le voir, de le pratiquer. L’École Itsuo Tsuda, quant à elle, en a incontestablement fait une des bases de son enseignement, de sa pédagogie.

Jiyuwaza :  « Le mouvement libre »

Tsuda senseï, bien que japonais, n’utilisait que très rarement des termes techniques de sa langue natale. Intellectuel d’une grande finesse, écrivain et philosophe, conférencier et technicien Seitai, il accordait une très grande importance au fait d’être, si possible, toujours bien compris. Aussi, comme il maîtrisait parfaitement la langue française, il utilisait uniquement celle-ci pendant les séances d’Aïkido. Pour moi qui suivais à l’époque tous les senseï qui passaient en France c’était assez curieux de l’entendre expliquer une technique ou la montrer sans même en dire le nom en japonais. Certains élèves qui ne connaissaient que son Aïkido en avaient par contre l’habitude, et n’étaient aucunement choqués. J’ai personnellement gardé l’usage d’utiliser les noms japonais, comme moyen de communication dans mon enseignement, uniquement lorsque c’est indispensable, et c’est devenu une tradition dans nos dojos. C’est pourquoi dans notre École, ce que nous appelons le « mouvement libre » à la fin de chaque séance, juste avant de faire le kokyu ho, est un exercice que l’on pourrai appeler  » Jiyuwaza ». C’est une sorte de randori léger et c’est un moment très important, car les espaces entre les personnes sont réduits du fait que tout le monde bouge en même temps dans tous les sens, et que chacun agit comme il veut au gré de son inspiration, en fonction de son partenaire, ou de l’angle dans lequel il se trouve par rapport à l’autre. Parfois, sans transition, tout en continuant l’exercice et sans que personne ne retourne s’asseoir, je fais changer les partenaires. Puis, après quelques minutes, de nouveau, je dis « changer », puis enfin, j’annonce avec un sourire « bagarre générale ! » et là c’est la joyeuse mêlée, où tout un chacun est à la fois uke et tori, à tour de rôle et en même temps, cela tient du capharnaüm mais de façon légère, de manière que personne ne se blesse, et pourtant il est important que chacun donne son maximum en fonction de son niveau. C’est un exercice important que je fais souvent travailler à l’occasion des stages où il y a beaucoup de monde car il donne la mesure de ce que nous sommes capables de faire dans une situation embrouillée. Il est primordial que les attaques portées ne soit pas violentes, qu’elles ne provoquent pas la peur, mais qu’elles soient suffisamment appuyées de manière que l’on sente la continuité du ki dans le geste. Si elles sont superficielles ou hésitantes on perd son temps, ou on s’illusionne sur ses capacités. C’est un apprentissage difficile, qui lui aussi prend des années, mais il a une grande importance pédagogique, c’est pourquoi nous pratiquons « le mouvement libre » à deux quotidiennement à la fin de chaque séance.

Encore une fois la sphère

mormyridae
Mormyridés : en transformant les impulsions électriques en son, puis en tracés, on a une image de la sphère de ces poissons

C’est en regardant un documentaire sur l’évolution que m’avait envoyé un de mes élèves pendant le confinement que, comme lui, j’ai été stupéfait de découvrir la représentation imagée de la sphère qui entoure un poisson très spécial faisant partie du groupe des Mormyridés. Bien que connus depuis la plus haute Antiquité car, curieusement, ils ont souvent été représentés sur les fresques et bas-reliefs ornant les tombes des pharaons, on vient de leur découvrir des qualités remarquables. Ce sont des poissons ayant un squelette osseux, ce qui déjà est plutôt rare, qui en plus de cette particularité possèdent des facultés singulières. Ils chassent et communiquent grâce aux impulsions électriques, envoyant de légères décharges électriques (entre 5 et 20 V) extrêmement brèves, moins d’une milliseconde, qui sont répétées à un rythme variable et sans interruption de plus d’une seconde. Un organe particulier produit ce champ électrique qui entoure le poisson. En transformant les impulsions électriques en son, puis en tracés, on peut par la suite en avoir une image comme celle de la page ci-contre, et on peut ainsi visualiser la sphère de ces poissons, qu’ils peuvent aussi utiliser comme système de défense. Grâce à ce champ ils peuvent faire la différence entre un prédateur, une proie ou l’un de leurs semblables. Lorsqu’un prédateur pénètre dans ce champ il le déforme, et cette information est immédiatement communiquée au cervelet. Le cervelet chez eux est nettement plus volumineux que tout le reste du cerveau. Cette capacité de produire et analyser un courant électrique faible leur est utile pour s’orienter dans l’espace, et leur permet de localiser des obstacles, de détecter des proies, même dans une eau trouble ou en l’absence de lumière.

Une représentation mentale ou une fonction du cervelet

La sphère chez l’être humain n’est peut-être qu’une représentation mentale des capacités inconscientes qu’il possède – nous le saurons peut-être dans plusieurs années ou siècles – mais cela n’enlève rien à sa réalité, ressentie par le pratiquant d’arts martiaux, ni à son efficacité. Le ki, cette sensation énigmatique de notre propre énergie, de notre observation, de l’ambiance, que tous les peuples ont connu et transmis dans leurs cultures sans pouvoir lui donner une définition précise, pourrait bien être la réponse, certes considérée comme non scientifique, mais qui possède une réalité empirique attestée par l’expérience de nombreux maîtres, shamans, ou mystiques. Si nous cherchons des réponses du coté des sciences cognitives nous pouvons trouver des éléments qui, mis ensemble, donnent du corps à cette recherche.
Le cervelet joue un rôle important chez tous les vertébrés. Chez l’être humain son rôle est absolument primordial dans le contrôle moteur, qui est la capacité de faire des ajustements posturaux dynamiques et de diriger le corps et les membres dans le but de faire un mouvement précis. Il est déterminant aussi dans certaines fonctions cognitives et il est également impliqué dans l’attention et la régulation des réactions de peur et de plaisir. Il contribue à la coordination et la synchronisation des gestes, et à la précision des mouvements. Dans une attaque simultanée de plusieurs personnes, les arts martiaux – et l’Aïkido en particulier – doivent avoir préparé l’individu, grâce à la répétition et à la scénographie lors des kata ou dans les mouvements libres, à apporter les réponses nécessaires pour sortir de ce genre de situation. Lorsqu’il s’agit d’une question de survie, les « organes » que sont cervelet, thalamus, et système moteur extra-pyramidal doivent être prêts. L’apprentissage doit avoir été de qualité, incluant la surprise, l’attention et même une sorte d’appréhension, de manière que l’involontaire trouve où puiser dans ces expériences pour conduire les gestes justes.

Être comme un poisson dans l’eau

Jiyuwasa est comme une danse où l’involontaire est roi. Il ne s’agit pas d’être le chef tout puissant régissant des subalternes ou des faire-valoir, mais plutôt de pénétrer dans un monde subtil où la perception, la sensation nous conduisent. Comme le poisson cité plus haut il s’agit de sentir le mouvement de l’autre au moment où il se déploie et touche notre sphère, ne surtout pas partir avant, au risque que l’attaque change en cours de route, mais être dans une position, une posture, qui suscite un certain type de geste et donc de réponse. La technique ne doit pas être prévue ni prévisible, mais adaptable et adaptée à la forme qui tente de nous atteindre. Une relecture de Sun zi nous offre quelques citations de choix telle : « Si vous connaissez l’ennemi et vous vous connaissez, la victoire est assurée. Si vous connaissez le Ciel et la Terre, votre victoire sera totale. »1. Connaître, tout en ignorant ce qui va se passer : comment faire ? C’est par la fusion de sensibilité avec le partenaire que nous pouvons découvrir comment nous devons nous comporter, comment nous devons agir, réagir sans réflexion primaire, sans hésitation. Petit à petit une sorte de confiance naît de ce genre d’exercice où toutes les réponses sont possibles. C’est le moment d’aller plus loin, de demander à notre partenaire d’être plus subtil, plus opiniâtre aussi. Il doit chaque fois que cela est possible renverser les rôles et se présenter comme s’il était Tori plutôt que Uke.

regis soavi aikido fudoshin
Il s’agit de sentir le mouvement de l’autre au moment où il se déploie et touche notre sphère

Fudoshin

Lorsqu’on pratique avec plusieurs partenaires ou lorsqu’il s’agit de sortir du confort de la pratique quotidienne avec des personnes que l’on connaît, pour exprimer ce que certains appellent le potentiel, il se produit divers réactions de tension, le corps qui appréhende cette rencontre inhabituelle se raidit, et devient rigide. Tsuda Itsuo senseï nous apporte une réponse, ou plutôt effectue un décryptage de la situation à travers un texte de Takuan qu’il cite, tout en développant pour les Occidentaux que nous sommes, deux ou trois concepts qui nous éclairent sur le comportement et les ressources que nous devons trouver au plus profond de nous-mêmes.
« Comment sortir de cet état d’engourdissement, c’est le problème majeur de ceux qui sont dans le métier des armes. À ce propos, un texte, Fudôchi Shimmyô roku, la Sagesse Immobile, écrit par Takuan (1573-1645), un moine zen, donnant conseil à un des descendants de la famille Yagyû, chargée de l’enseignement du sabre auprès du shogounat Tokugawa, reste célèbre.
« Fudô veut dire immobile, dit-il, mais cette immobilité n’est pas celle qui consiste à être insensible comme de la pierre ou du bois. Il s’agit de ne pas fixer l’esprit, tout en allant en avant, à gauche et à droite, en bougeant librement, selon le désir, dans toutes les directions. » L’Immobilité, selon Takuan, est donc d’être imperturbable en esprit, il ne s’agit nullement de l’immobilité sans vie. Il s’agit de ne pas rester dans la stagnation, de pouvoir agir librement comme de l’eau qui coule. Lorsqu’on reste figé à cause de la fixation sur un objet, notre esprit, notre Kokoro est perturbé sous l’influence de cet objet. L’immobilité rigide est le terrain propice aux égarements. « Même si dix ennemis vous attaquent, chacun donnant un coup de sabre, » dit-il, « il suffit de les laisser passer, sans bloquer votre attention chaque fois. C’est ainsi que vous pouvez faire votre travail sans contrainte de un contre dix. » […] La formule de Takuan, c’est de vivre au présent, au maximum, sans être aucunement entravé par le passé qui fuit. »2
La maîtrise pour chacun d’entre nous, aussi relative soit elle, est toujours, quelles que soient nos capacités, nos difficultés, ou même parfois nos facilités, le résultat d’une vie de travail, et d’entraînement. Frédéric Chopin, alors qu’il venait de jouer par cœur quatorze préludes et fugues de Jean-Sébastien Bach, avait déclaré à une de ses élèves lors d’un cours particulier : « La dernière chose c’est la simplicité. Après avoir épuisé toutes les difficultés, après avoir joué une immense quantité de notes et de notes, c’est la simplicité qui sort avec son charme, comme le dernier sceau de l’art. Quiconque veut arriver d’emblée à cela n’y parviendra jamais ; on ne peut commencer par la fin. » 3
Que l’on soit Musicien, Artisan, Compagnon du devoir, Moine zen, ou Senseï d’arts martiaux, c’est la sincérité dans le travail et le plaisir partagé qui nous conduisent vers la simplicité, vers Fudōshin, l’esprit immuable.

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« Fudōshin : l’esprit immuable » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°3 en octobre 2020.

Notes :
1) Sun Zi, L’art de la guerre, Guy Trédaniel Éditeur, 2011, p. 69
2) Tsuda Itsuo, La Voie des dieux, Le Courrier du Livre, 1982, pp. 72-73
3) Guy de Pourtales, Chopin ou le poète, Gallimard, 1940, p. 145

Crédits Photos : Bas van Buuren et image extraite de « La fabuleuse histoire de l’évolution : le Rift Albertin » Arte France

 

Kakugo, sans rêve et sans peur

Par Régis Soavi. Cette article a été écrit fin mars 2020 pour la revue Aïkido Journal (No74)

Pour la première fois de son histoire, Tenshin, notre dojo à Paris, est fermé pour une durée indéterminée, comme tous les dojos de notre école (Milan, Rome, Turin, Ancone, Toulouse, Blois, Amsterdam, etc.). C’est d’autant plus exceptionnel que depuis son ouverture en 1985, le dojo ne s’était jamais arrêté. Il y a des séances tous les matins, toute l’année, sans distinction de vacances ou de jours fériés.

L’École Itsuo Tsuda est une école particulière puisque nous pratiquons l’Aïkido bien sûr, mais aussi le Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) qui peut se pratiquer tout seul, à la maison. Et puis pour un petit nombre d’élèves intéressés par le travail des anciennes koryu à l’origine de notre art, il y a aussi des séances consacrées aux armes de l’école Bushuden Kiraku Ryu. Cette école qui comprend de nombreux kata a dans son cursus d’enseignement la pratique du jujutsu à main nues, de la Naginata, du Kusarigama, du Bo, du Tessen, etc. Il y a aussi un travail sur d’autres techniques qui viennent des écoles de deux sabres, le Niten Ichi Ryu.

Malgré la fermeture des dojos, la pratique, à ma connaissance, n’a cessé pour personne ou presque. Certains pratiquent les kata d’armes chez eux mais surtout nous avons la chance d’avoir une première partie dans les séances d’Aïkido (une sorte d’Aïki-Taïso) que mon maître, Tsuda senseï, avait pratiquée chez O senseï, et qu’il appelait déjà « la pratique solitaire ». Cette première partie dure environ une vingtaine de minutes et peut se faire dans un espace réduit (équivalent à un seul tatami). Ce qui la différencie d’une gymnastique est qu’il s’agit d’un travail sur la respiration et sur la circulation du ki dans le corps. Par certains côtés, cela ressemble aux exercices que font certains pratiquants de Taï-chi-chuan avec, bien sûr, sa spécificité. Cette pratique solitaire peut ainsi se faire chaque jour. Je sais que des pratiquants profitent aussi de cet arrêt pour lire ou relire les livres d’Itsuo Tsuda (neuf livres aux éditions Le courrier du Livre – Trédaniel) mais aussi, comme je l’ai souvent conseillé, les grands auteurs et philosophes comme Tchouang tseu, Li tseu, Sun tzu, ou encore Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu.

kakugo
« Même si l’étalon est enfermé dans l’écurie, il est encore capable de galoper des
milliers de miles »  Calligraphie de Itsuo Tsuda

Si aucune pratique n’est évidemment une solution toute faite à la situation que nous vivons, il est évident pour moi que le fait d’avoir une pratique quotidienne nous aide à garder un cap intérieur. Tatsuzawa Kunihiko senseï, 19e maître de Bushuden Kiraku Ryu, une école de plus de quatre cents ans parle de Kakugo 覚悟 qui se traduit habituellement par détermination ou lucidité face à une situation. Sa traduction personnelle m’est apparue intéressante au vu de la crise que nous vivons en ce moment. À la question « Pourquoi les personnes pratiquent encore un art aussi ancien ? » il répond : « C’est pour avoir la stabilité du cœur (Kokoro). C’est ce qu’on nomme Kakugo à l’origine. Kakugo est dur à traduire en français. C’est-à-dire qu’on se conçoit sans rêve et sans peur. Devenir, avoir la mentalité comme telle : « Nec spe nec metu » en latin. Sans espoir d’une récompense et sans crainte d’un châtiment »(1). La pratique, même solitaire, nous aide à retrouver une respiration et un calme intérieur.

De même le philosophe Hans Jonas, que j’ai parfois cité dans mes conférences, me semble à l’ordre du jour en ces temps incertains. À l’occasion du sommet de Rio de Janeiro sur l’environnement en 1992, fut publiée par le journal Der Spiegel une interview intitulée Au plus proche d’une issue fatale. Au journaliste qui lui demandait à propos du pillage de la planète s’il pensait qu’il soit possible de modifier notre mode de vie il répondit, malheureusement déjà visionnaire : « Paradoxalement, l’espoir réside à mes yeux dans l’éducation par l’intermédiaire des catastrophes »(2). Reste malgré tout cet impératif qui nous concerne tous, et qu’il énonce ainsi :

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. »(3)

Postface de janvier 2021

Dix mois ont passé, dix mois de contrainte, dix mois d’une nuit sans nom, dont nous ne pouvons même pas dire quand elle finira. La montée d’une forme insidieuse d’autoritarisme sur des bases sanitaires qui s’effectue en ce moment nous amène tous à une forme d’autocensure, afin de ne pas gêner les résistances qui ont été mises en place un peu partout dans ce « monde nouveau » qui est loin d’être un « nouveau monde ».

La stabilité du « Kokoro » c’est nos pratiques qui nous permettent de la maintenir, sans elles les tensions risqueraient de nous envahir et nous pourrions succomber à l’ambiance environnante.

Une autre ambiance
Tous nos dojos ont pu se maintenir et payer leurs loyers malgré la fermeture des locaux pendant tous ces mois, cela grâce à la forme associative très particulière qu’ils ont adopté depuis leur création, certains depuis les années 80. En effet les dojos appartiennent à tous leurs membres, qui en sont comme  »colocataires », c’est donc de leur propre volonté qu’ils s’associent pour maintenir ces lieux de pratique vivants. Les membres mettent en commun ce qui est nécessaire, sans dépendre d’aucune subvention, ni de salles municipales, ni même de clients… Ainsi ce fonctionnement qui paraît habituellement bien fragile, se montre en fait assez résilient dans la période que nous traversons.

La première partie de nos séances d’Aïkido  »la pratique respiratoire individuelle » s’est continuée partout, en fonction des semaines où la légalité le permettait, parfois dans des parcs comme à Milan pour recréer le lien qui manquait, sinon chez soi ou chez des amis déjà pratiquants.

Chacun a pu continuer la pratique du Katsugen undo (Mouvement Régénérateur) à la maison, seul ou en famille, comme à chaque fois qu’il nous est impossible, pour une raison ou une autre, de venir au dojo. Cette pratique, qui laisse le mouvement inné du corps s’exprimer, contribue à l’équilibre global de l’individu. Le système involontaire étant maintenu actif, cela favorise les réactions précoces, accélère et amplifie l’aspect régulateur du fonctionnement de l’organisme.

Même si certains jours, la durée nous y contraignant, il y eut des moments de découragement, la perspective de ré-ouvrir pour faire connaître notre pratique a limité, et fait fondre l’inquiétude qui pouvait en naître.

Les contacts et les échanges entre les membres, au niveau national comme international ont permis de faire circuler informations et références, textes et livres, mettant l’accent sur l’aspect culturel des dojos et l’activant ainsi une fois de plus .

Personne ne prévoyait ce que nous sommes en train de vivre, peut-être ce passage d’un texte d’Estelle Soavi saura tranquilliser la force de chacun et la guider vers le Non-faire, le Wu-wei :

Dans un monde en cours de destruction,
Bâtir des lieux où règne un autre espace-temps, où une autre relation au vivant se crée, où les êtres peuvent s’épanouir. […]
La seule façon de ne pas sombrer reste de toujours nager.

Demori (4)

Notes

(1) Tatsuzawa Kunihiko senseï, « Le sens de la beauté », interview par Yann Allegret, Karaté Bushido N°371 (octobre 2008)
(2) Hans Jonas, Une éthique pour la nature, éd. Flammarion, 2017, p. 39
(3) Hans Jonas, Le principe responsabilité (1979), éd. Flammarion, 1998
(4) « Demori » signifie « je reste » en cathare (occitan). Texte de Estelle Soavi, « Bâtir », Utomag N°4, juin 2020, en ligne : http://estellesoavi.fr/utomag/

Aïkido : une voie de normalisation du Terrain

Par Régis Soavi

Aïkido journal : « L’aïkido a-t-il encore une chance de survie après plus de trois mois d’interruption? »(1)

Régis Soavi : « Qui parle de plus trois mois d’interruption de la pratique ? D’après nos sources, qui en fait sont des contacts directs, à l’exception de trois ou quatre personnes qui venaient de commencer depuis moins d’un ou deux mois aucun des membres de notre dojo n’a cessé de pratiquer (chez lui). Et même, pour certains, le confinement leur a permis de faire ce que nous appelons la Pratique respiratoire (communément nommé Taïso dans les autres Écoles) tous les matins alors que d’habitude leur travail ne le leur permettait que trois ou quatre séances par semaine.
Le lieu, le dojo est certes resté fermé. Bien que, étant moi-même confiné à Paris par ordre de l’État, mais habitant à moins de vingt mètres du dojo, j’ai pu continuer de m’y rendre et d’y maintenir la Vie. Chaque matin avec ma compagne (confinée avec moi) nous avons pu, après le Norito Misogi no Harae que je récite avant les séances, faire la pratique respiratoire. La résonance créée par les « Hei Ho » lors de Funakogi undo ou par les claquements de mains qui ponctuent les exercice du début a permis je pense de maintenir cet espace « plein », au sens de la plénitude du Ki. Le dojo n’a jamais été vide. »

Aikido, voie de normalisation du terrain

A. J. : « La reprise de la pratique sous sa forme habituelle sera-t-elle possible à la rentrée ou devra-t-elle attendre le développent et la mise en place d’un vaccin efficace contre le SARS-CoV-2 ? »

R.S. : « Aïkido : La voie, est-ce une autoroute ? (2)
Il est plus que jamais nécessaire de normaliser notre terrain afin de permettre une réaction du corps qui soit à la fois saine et rapide. Si le Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) est une réponse spécifique pour permettre au corps de réagir, l’Aïkido quant à lui – s’il est pratiqué de manière régulière avec l’attention et la concentration indispensables – est une pratique qui va dans la même direction. À condition bien sûr d’oublier le coté « je veux une efficacité immédiate et facile ». Dans les statuts de notre dojo figure toujours cette recommandation de Tsuda Senseï sur l’esprit de la pratique : « sans connaissance, sans technique, sans but ». Ces indications – d’esprit très zen dira-t-on – font de notre École une École très particulière, ce n’est certes pas la seule, mais ce type d’Écoles est devenu rare et maintenant commence à être de nouveau recherché pour ses spécificités. C’est par la mobilisation de l’unité de l’Être que le corps physique retrouve des capacités trop souvent oubliées, sous-évaluées, surévaluées, ou bien encore méprisées, mais dans tous les cas trop souvent sous-utilisées. Pourquoi le Tai-chi-chuan et le Qi Gong, quelle que soit l’École, ont pu continuer, progresser et fleurir alors que beaucoup de clubs d’Aïkido ont régressé et parfois meurent à petit feu ? Ne serait-ce pas parce qu’ils ont su présenter le coté santé, développement personnel, ainsi que le coté détente de leur pratique, face au stress provoqué par les modes de vie modernes, plutôt que le coté martial qui pourtant existe dans de nombreuses Écoles et – j’oserais même dire – existe de manière sous-jacente dans toutes les Écoles ? Ils n’ont pas eu peur de mettre en avant des valeurs qui sont ou devraient être les nôtres, telles que la circulation du ki (le Chi ou Qi) et l’importance de l’unité du corps pour maintenir la santé psychique autant que physique.

Immunité croisée
Après nous avoir enfermés, confinés dans des villes et des villages, après avoir insufflé la peur à la majorité des peuples du monde, aujourd’hui on nous parle de l’immunité croisée comme si c’était une découverte. Mais ne se pose-t-on pas la question de la capacité de résistance, de résilience de l’être humain depuis des milliers d’années ? Si l’être humain existe encore, n’est-ce pas parce qu’il est fondamentalement ancré dans la Nature avec un grand N et non la nature au sens de son environnement – qu’au demeurant il traite si mal ? Nous sommes une partie non séparée de « La Nature », nous menons une vie en symbiose avec ce qui nous entoure, nous sommes fondamentalement des Symbiotes. Les bactéries, tant redoutées, n’exercent pas seulement un rôle pathogène, elles sont aussi par exemple à l’origine de notre capacité de respirer, grâce à leur mutation qui en fit des mitochondries(3). Sans leur travail nous serions incapable de digérer les aliments et donc de nous nourrir, de même qu’elles participent à nos systèmes de défense en faisant barrière contre des éléments dangereux. Les virus, les rétrovirus quant à eux ont un rôle dans notre capacité à vivre et à dépasser les difficultés et les obstacles : certains d’entre eux sont des bactériophages, d’autres souvent très anciens, coincés qu’ils sont dans des parties encore incomprises de l’ A. D. N. (parties si incomprises qu’elles étaient même appelées « Rubbish » ou « détritus »), servent de mine d’information – un peu comme une immense bibliothèque – pour le système immunitaire, à condition qu’on laisse celui-ci travailler à chaque fois qu’il y en a besoin. Qu’en est-il de l’équilibre en ces jours d’affolement ? La société nous propose, nous impose toujours plus de protection, et nous sommes de plus en plus désemparés devant la difficulté. Nous parlons d’entraînement en Aïkido, nous voulons un corps fort, il faudrait peut-être aussi penser à entraîner notre système immunitaire, et ne pas l’empêcher de faire son travail.

La peur, une banalité
La peur est la grande responsable, et elle nous est inculquée dès notre plus tendre enfance, avec gentillesse, avec bonne volonté, pour notre bien. Tout cela presque sans que personne ne s’en rende vraiment compte. Tout notre entourage y participe ; parents, famille, éducateurs, enseignants, médias. La peur de la douleur, la peur de la maladie, la peur de la mort. On doit faire attention, se méfier de tout, du moindre rhume, de la plus petite fièvre, d’un minuscule bouton, tout doit être traité, analysé, répertorié, il y a danger partout, l’individu en vient à revendiquer d’être enfermé dans un bunker, qu’il soit physique ou mental, censé contenir un doux cocon de protection sécurisant à souhait. Tout cela semble normal, pourquoi se priver de ce cocon, en priver les autres, nos amis, nos proches ? La société moderne a altéré le sens de la vie et l’a remplacée par sa consommation passive, les propagateurs de cette nouvelle idéologie en ont fait un objet de désir, parfois un objet de culte comme pendant le confinement, mais toujours un objet. Peut-on renverser la vapeur ? Faire marche arrière ? Cela aurait-il un sens ? On serait vite traité de fou, de groupe sectaire dangereux, à éliminer rapidement car « risque de contagion idéologique ». Si solution il y a, elle est individuelle, raisonnable et responsable, vis-à-vis de soi comme de ceux qui nous entourent.

A. J. : « Dans le contexte de la diminution du nombre de pratiquants et du vieillissement de ceux-ci, l’aïkido a-t-il encore une chance de survie après plus de trois mois d’interruption? »

R.S. : « Le mythe de la vieillesse »
On me dit : « Il n’y a plus de jeunes pratiquants dans les dojos d’Aïkido ! Ils vont tous pratiquer des Budo réputés plus efficaces, plus volontaires ! » Pourquoi un tel défaitisme ? Et si au lieu de faire « un peu plus de la même chose », comme l’énonce la théorie des chercheurs de Palo Alto, nous réfléchissions sur ce qui nous a fait venir, nous, dans un dojo d’Aïkido plutôt que de choisir un autre art ? Et si notre force était ailleurs, si la valeur de l’Aïkido n’était justement pas dans l’apprentissage du combat mais dans l’art de la fusion de la respiration, dans le développement de la sensibilité, en favorisant les recherches sur la sensation de la sphère, l’intuition, la libération de l’être humain véritable qui dort encore au fond de chacun d’entre nous ? Cela ne forme pas des personnes faibles – bien au contraire – mais plutôt des personnes capables d’aller chercher ce dont elles ont besoin au moment juste même dans un environnement difficile, voire dangereux. Et si notre force c’était l’involontaire, et son aboutissement le « Non-Faire » ? Mais comment parvenir à réveiller cette force ? À défaut de l’avoir conservée depuis l’enfance, peut-être a-t-on tout simplement besoin de la retrouver et pour cela besoin de mûrir, parfois même besoin d’éliminer les fausses bonnes solutions, les illusions, les stratagèmes. O Senseï Morihei Ueshiba a cherché toute sa vie dans la pratique des Budo comme à travers le Sacré, et cette recherche était la réalisation même de sa vie. Il n’a pas pris sa retraite à soixante ans pour devenir patron de club. Il a été un exemple pour ceux qui, comme Tsuda Senseï, l’ont connu personnellement. Un exemple et sûrement pas « une personne à risque » que l’on doit protéger. Comme on le fait aujourd’hui avec nos aînés dans des institutions spécialisées.
Je ne résiste pas à citer un petit passage d’un texte qu’Itsuo Tsuda avait publié sous forme de cahier au début des années soixante-dix et que j’ai conservé précieusement jusqu’à sa publication officielle dans un recueil posthume en 2014. Ce passage en dit long sur l’état d’esprit de ce maître hors du commun que j’ai eu la chance de suivre pendant plus de dix ans et qui a imprégné si fortement ma démarche dans la pratique de notre art.

Itsuo Tsuda parle :
« J’ai commencé l’Aïkido à l’âge de quarante-cinq ans, à l’âge auquel on renonce en général à tout mouvement qui risque d’être violent. Pendant plus de dix ans, tous les matins, j’allais à la séance qui commençait à 6h30, en me levant à 4h, sans relâche, même s’il m’arrivait de me mettre au lit à 2h du matin ou même si j’avais une fièvre de quarante degrés, et cela, pour le plaisir de voir ce maître octogénaire marcher sur les tatamis. Des camarades du dojo disaient de moi : « Vous avez une volonté de fer’. À quoi je répliquais : « Non. J’ai une volonté tellement faible que je n’arrive pas à m’arrêter de continuer ». Ce qui provoquait un éclat de rire joyeux chez eux, mais j’étais sincère. » (4)

Article de Régis Soavi, publié dans Aikido Journal no75, octobre 2020 sur le thème : la pratique et le confinement  ?

Notes

  1. Le premier confinement à cause de la covid-19 a commencé le 17 mars et c’est terminé le 11 mai 2020, mais il a été possible de reprendre les séance d’Aïkido le 12 juillet seulement.
  2. Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 1978, p. 27.

  3. Marc-André Selosse, Jamais seul, Ed. Actes Sud, 2017.

  4. Itsuo Tsuda, Cœur de ciel pur, Le Courrier du Livre, 2014, p. 110.

Le monde où nous vivons

Par Manon Soavi.

Notre monde est malade de sa violence (qu’elle soit physique, verbale, psychologique, symbolique, sociale, économique…), malade d’un modèle dominant basé sur la compétition, l’appropriation et la peur depuis des siècles. De celle des puissants qui possèdent le monde à celle de nos divertissements et médias, la violence est partout. Le monde ne nous laisse souvent pas le choix : la violence on l’exerce ou on la subit, voire les deux. La plupart du temps, pour les femmes, la violence est déjà dans le fait même de naître femme. Toute notre vie, nous serons sous-estimées, maltraitées et jugées à l’aune du modèle masculin auquel on nous renvoie toujours. Les arts martiaux ne font pas exception à la règle : violence, condescendance et comparaisons sexistes existent bel et bien. Beaucoup plus qu’on ne veut l’admettre.

La violence est ainsi une plaie purulente qui nous concerne tous, les femmes en première ligne malheureusement. Si l’Aïkido n’est évidemment pas une réponse à tous les malheurs du monde, il me semble que cet art peut être un outil exceptionnel pour les femmes pour sortir du cadre qu’on leur a imposé. Une voie qui peut nous amener à dépasser la violence, pour sortir du dualisme : victime ou bourreau. Pour cela, je crois que le premier pas c’est de se réapproprier la question de la violence pour qu’elle ne soit plus une fatalité subie.

Fatalité ? Ou choix politiques ?

Pour faire ce travail, il nous faut sortir de certains schémas bien ancrés. La vision, historiquement étriquée, selon laquelle depuis la nuit des temps les femmes seraient soumises aux hommes, n’est plus d’actualité. Comme le montrent certains chercheurs(2), pendant les milliers d’années qu’a duré la préhistoire, à l’instar d’autres espèces du règne animal, femmes et hommes cueillent, chassent, soignent, se battent et manient les armes de jet. Au fur et à mesure de la sédentarisation, la condition des femmes se dégrade partout dans le monde, mais c’est en Europe, à la Renaissance, que la religion et le pouvoir politique vont faire prendre un tournant décisif à l’histoire qui nous a formés. Dans son livre Sorcières, la puissance invaincue des femmes, l’autrice Mona Chollet explore l’immense violence que furent les chasses aux sorcières en Europe aux 15ème et 16ème siècles. Ces crimes de masse, passés sous silence, tuèrent non seulement des milliers de femmes et d’enfants sous le prétexte de « sorcellerie », mais contribuèrent également à façonner le monde qui est le nôtre « en anéantissant parfois des familles entières, en faisant régner la terreur, en réprimant sans pitié certains comportements et certaines pratiques désormais considérés comme intolérables »(3). La condition des femmes était déjà difficile, mais cet épisode historique va marquer un basculement historique de notre monde. Notre culture européenne va s’imposer comme modèle dominant universel, conséquence entre autres de nos conquêtes. Mona Chollet analyse dans son livre le trauma profond qui restera sur les femmes et le message indélébile qui s’inscrira et se transmettra de générations en générations, de femmes en femmes : soumets-toi ! Ne te révolte pas, car celles qui l’ont fait l’ont payé très cher.

Femmes du 21ème siècle, nous sommes les héritières de ce passé ultra violent et la plaie suppure toujours, bien entretenue par l’accumulation des violences d’aujourd’hui. Dans un certain nombre de pays, nous ne risquons plus d’être brûlées et soumises à la torture, c’est vrai – mais c’est que ce n’est plus nécessaire, car nous avons intégré les règles du jeu, nous avons même tellement intériorisé la violence que nous ne la voyons plus, bien souvent ! Et en cas de doute, la violence sera toujours là pour nous le rappeler, au cas où nous oublierions notre place.

Maître Bow Sim Mark. Experte en Fu Style Wudangquan Shaolin (Tai chi, Bagua, boxe Tanglangquan) et mère de l'acteur Donnie Yen (star des films Ip man de Wilson Yip)
Maître Bow Sim Mark. Experte en Fu Style Wudangquan Shaolin (Tai chi, Bagua, boxe Tanglangquan) et mère de l’acteur Donnie Yen (star des films Ip man de Wilson Yip). Photo courtoisie de Bow Sim Mark Tai Chi Arts Association.

Les femmes et la violence

En tant que femme, pratiquante et enseignante d’arts martiaux (aïkido, jujutsu, kenjutsu), je ne peux que me sentir concernée par cette question et chercher des réponses. Si la société d’hier répondait aux femmes qu’elles ne devaient pas réagir, la société actuelle semble osciller entre perpétuer ce silence et cette immobilité et nous proposer de devenir aussi agressives que les hommes (au travail, en amour, au combat, etc.). Sommes-nous alors condamnées, pour nous libérer, à devenir aussi violentes que les hommes ? Est-ce souhaitable ? Et pouvons-nous rivaliser sur le même plan ?
Devons-nous faire, comme Hollywood, les mêmes films d’action mais en en rendant des femmes héroïnes pour coller au goût du jour ? Personnellement, si je ne doute pas un seul instant de la puissance des femmes, je doute que ce soit la bonne voie pour l’exprimer. Alors, comment trouver le point d’équilibre ?

En premier lieu, il faut remonter à la racine : l’éducation. C’est dès l’enfance que les garçons peuvent occuper l’espace, courir, grimper, taper dans un ballon, s’opposer les uns aux autres ; éprouver leur corps et ainsi prendre confiance dans ce corps qui se déploie. Au contraire, de l’espace, les filles en seront plus ou moins exclues. Elles seront cantonnées à des jeux plus statiques, à de petits jouets mignons et futiles. Sans parler des vêtements « si jolis » qui les entravent. Leurs corps n’auront ainsi pas l’expérience vécue de son déploiement, de sa puissance. Nous sommes formatées pour intérioriser toute expression de violence et chercher à plaire aux autres. Les modèles féminins de fiction achèveront d’ailleurs de nous montrer la voie.
Comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas allée à l’école et l’on ne m’a pas éduquée « comme une fille ». Je me rappelle donc de ma rage à l’adolescence devant le manque de réaction des personnages féminins des livres et films. Je ne comprenais pas pourquoi elles étaient si soumises, si passives, ou bien devenant des intrigantes œuvrant dans l’ombre, utilisant leurs charmes pour se venger. Résultat : je ne m’identifiais absolument pas aux personnages féminins mais toujours aux personnages masculins, agissant, combattant pour de grandes causes, libres de leurs faits et gestes.
Devenues adultes, les femmes ont toujours de grandes difficultés à s’autoriser à réagir face à la violence. Je ne dis pas que les victimes sont responsables de leurs agressions, absolument pas ! Mais nous avons ainsi la double peine, comme le dit Virginie Despentes : « Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d’habitude, double contrainte : nous faire savoir qu’il n’y a rien de plus grave [le viol], et en même temps, qu’on ne doit ni se défendre, ni se venger. »(4) Récemment je parlais avec une jeune femme (ingénieure, cheffe d’équipe dans son entreprise) de cette difficulté à sortir de ce schéma. Elle disait que bien souvent, elle avait peur de sa propre violence si elle réagissait, alors souvent elle laissait faire l’agresseur, attendant encore un peu (il peut s’agir « juste » de gestes déplacés, dragues lourdes ou autres violences ordinaires) plutôt que de réagir et que cette réaction soit jugée disproportionnée ou hystérique.
Pourquoi cet état des choses, est-ce fondamentalement féminin ? La philosophe Elsa Dorlin(5) nous apporte des éléments de réponse en parlant d’un processus qu’elle nomme « la fabrique des corps désarmés ». Cette philosophe étudie par quels biais les corps considérés comme subalternes (esclaves, colonisés, femmes, etc.) se trouvent restreints dans leur capacité à se défendre, au sens large du terme. Pour elle, si les femmes sont « sans défense » c’est par volonté sociale, depuis des siècles. Ainsi, on nous apprend que si on réagit ce sera pire, qu’il est inéluctable de se faire agresser un jour ou l’autre et que les hommes seront toujours plus forts. Une surpuissance masculine qui tient du fantasme bien souvent.

Naginat et kusarikama : Shimada Teruko. Article la violence
Naginat et kusarikama : Shimada Teruko senseï, experte de la Jikkishin-kage-ryu. Photos extraites du livre de Michel Random Les arts martiaux ou l’esprit des budô Nathan,1977

J’ai eu la « chance » de ne pas me faire agresser de façon très grave, je n’ai connu, jusqu’à maintenant « que » les « petites » agressions. Il m’est arrivé jeune fille, par exemple, de dormir dans une chambre partagée dans un bâtiment réservé pour une académie musicale d’été. En plein milieu de la nuit, un garçon entre dans la chambre, dont la porte n’avait pas de serrure (ce qui m’avait atterrée en arrivant). Il est soûl et entre en braillant qu’il veut nous embrasser. Mal réveillée, je l’entends se pencher sur le premier lit où dort une autre fille, qui proteste mais se fait quand même plus ou moins « peloter ». Je l’entends qui s’approche de mon lit, il se penche et reçoit mon bras dans la figure. Il est surpris, chancelle et quitte la chambre après quelques invectives. J’ai eu de la chance, oui, et je n’ai pas fait « de l’Aïkido » pour l’éloigner. Mais dans ma tête, il y avait la certitude que j’étais légitime de réagir tout de suite et cela fait toute la différence. Je ne prône pas la violence pour la violence, mais la capacité à exercer sa capacité de réaction, à utiliser la rage qui monte en nous lorsque nous sommes agressées.Mais ce n’est pas nous qui avons décidé d’être dans cette situation ! Tout l’enjeu sera alors d’avoir une réaction efficace et si possible proportionnée, mais dans cet ordre de priorité.

Mais la pratique d’un art comme l’Aïkido peut être, comme le Jujitsu des féministes anglaises au début du 20ème siècle, plus qu’un art de défense, un  »art total » « en raison de son aptitude à créer de nouvelles pratiques de soi qui sont autant de transformations politiques, corporelles, intimes. En libérant les corps des vêtements qui entravent les gestes, en déployant les mouvements […] en exerçant un corps qui habite, occupe la rue, se déplace, s’équilibre »(6) et qui ainsi instaure un autre rapport au monde, une autre façon d’être. Petit à petit notre posture change pour passer du « comment me défendre, sans faire de mal » à « être moi-même » et quels sont les moyens à ma disposition pour garder mon intégrité. Peut-être il y aura-t-il besoin de la rage comme force d’action, peut-être suffira-t-il de se lever et de dire « non ». C’est notre détermination qui changera tout.

Violence ou énergie coagulée

Quand nous parlons de violence, nous ne parlons pas, la plupart du temps, de la violence du vent ou de la violence des sentiments qui nous traversent. Et pourtant ce mot à l’origine parlait plutôt de la volonté, de la force (force du vent, ardeur du soleil, etc.) dérivant même du latin vis qui peut signifier force vitale ou vitalité ! Cette énergie, cette vitalité, pourquoi s’exprime-t-elle alors trop souvent par la destruction ?
Tsuda Itsuo Senseï expliquait que « Quand cette énergie invisible se déchaîne, elle donne lieu à des violences sans raison justifiable. On éprouve alors du plaisir à entendre des cris stridents, des fracas. Par contre, lorsque la raison met le frein à ce déchaînement, l’énergie non consommée se coagule et empêche l’équilibration normale. […] Il y a un grand nombre de personnes qui, uniquement dans le souci de composer avec la société, courent à droite et à gauche à la recherche d’une solution de facilité sans arriver à la solution radicale : le réveil de l’être. »(7)
À partir du moment où l’on découvre que bloquer notre énergie et nos réactions nous enferme dans ce rôle insupportable de « victime », et peut nous conduire à exprimer notre vitalité par la destruction des autres ou de nous-même, on peut alors faire le pas suivant : travailler à la maîtrise de la violence. Arrêter une main, une parole, regarder l’autre dans les yeux. Maîtriser ici ne veut pas forcement dire retenir la violence. Ce n’est pas simple, mais c’est aussi évaluer les situations pour savoir quelle sera l’étape suivante. On n’espère plus que l’autre ne s’approche pas, on sait que si on attend ce sera trop tard, qu’alors la violence sera là. Un des travails à faire est d’être plus sensible, de sentir notre état et celui des autres.

Dans notre école, les outils pour ce réveil, qui passe par le corps, sont l’Aïkido et le Katsugen Undo, qui fait partie du Seitai. « Le principe du Seitai est extrêmement simple : la vie cherche toujours à s’équilibrer, en dépit des idées structurées que nous faisons peser sur elle. La vie agit par nos instincts et non par la raison. »(8). Ainsi il ne s’agit pas d’une action extérieure ou d’un défoulement, mais plutôt d’une fine équilibration de notre propre énergie. À travers le mouvement involontaire qui permet son écoulement, cela nous pacifie de l’intérieur.

De son côté, la pratique de l’Aïkido nous confronte à l’énergie qui nous arrive des autres. Comment gérer cela, comment réagir ? Dans notre école la réponse est l’harmonisation. Même si l’autre est un danger, surtout si l’autre est un danger, s’harmoniser est nécessaire. Comme le dit Ellis Amdur « Il y a de fait une intimité de l’ordre de la nudité dans le combat à mains nues […]. L’expertise n’est pas simplement l’habileté au mouvement ou à la technique : la véritable expertise est la capacité à être aussi perméable qu’un bébé »(9). Évidement s’harmoniser ne veut pas dire s’abandonner. C’est un travail subtil qui amène à ne vraiment pas utiliser la force contre la force, mais à guider, à faire s’écouler cette force vers ailleurs. C’est à travers les axes de travail que sont la respiration, le développement de la sensation et le Non-faire que nous pratiquons. Il ne s’agit pas d’une non-violence de pacotille. Au contraire, nos dojos proposent une pratique quotidienne, et c’est progressivement que l’intensité va augmenter, toujours en fonction de la capacité de tori à garder ces axes de travail, même face à des attaques qui deviennent plus rapides et contraignantes. Les femmes trouvent une place de choix dans ce travail où leurs capacités peuvent s’exercer et progressivement découvrir qu’ « Il ne s’agit pas tant d’apprendre à se battre, que de désapprendre à ne pas se battre. »(10)

Ces deux pratiques permettent ainsi de retrouver une sensibilité plus fine. Souvent pour supporter les choses nous avons fini par ne plus sentir, ni la souffrance, ni la caresse du vent, ni le danger malheureusement. Ellis Amdur en dit ceci : « Pour véritablement survivre lors de rencontres à haut risque, il faut développer et raffiner à l’extrême une sensibilité aux autres, à nos alliés comme à nos ennemis. Développer son intuition kan (勘) est essentiel. »(11) Cette capacité à sentir l’autre et à écouter son intuition sont primordiales dans tous les aspects de notre vie.

L’Aïkido n’est pas une self-defense, c’est beaucoup mieux que cela, c’est la possibilité de rééquilibrer notre rapport au monde. Se réconcilier avec nous-même et le monde en retrouvant notre force intérieure. Cela peut paraître bien ambitieux, c’est pourtant une possibilité. Je connais une pratiquante qui durant des années, suite à des violences subies, a eu des cauchemars épouvantables. Elle se réveillait régulièrement la nuit en hurlant. Quand elle eut atteint un stade en Aïkido avec une intensité d’échanges augmentée, elle commença à réagir dans ses rêves. Elle faisait encore des cauchemars, mais elle n’était plus passive, elle réagissait dans ses rêves, pour ne plus être encore et toujours victime. Ce « simple » fait était d’une importance capitale pour elle, pour son parcours.

Naginat et kusarikama. Article la violence
Naginat et kusarikama : Shimada Teruko senseï, experte de la Jikkishin-kage-ryu. Photos extraites du livre de Michel Random Les arts martiaux ou l’esprit des budô Nathan,1977

Female gaze

C’est en 1975 que la critique de cinéma Laura Mulvey théorise le Male gaze au cinéma, qui se caractérise par le fait que la caméra a toujours un point de vue masculin avec un regard sur le corps des femmes comme objets. Depuis, certaines cinéastes parlent d’un Female gaze qui n’est pas l’inverse (regarder les corps des hommes comme des objets) mais qui cherche à se mettre au cœur de l’expérience vécue par les individus, femmes notamment. Ce monopole de représentation fondé sur le point de vue masculin, mis en évidence dans le cinéma, se retrouve dans à peu près tous les domaines.
Dans les arts martiaux d’autant plus, vus comme presque exclusivement masculins car guerriers. Mais l’histoire est écrite par les vainqueurs. Comme le dit l’autrice Chimamanda Ngozi Adichie, c’est le danger de l’histoire unique : « Commencez l’histoire par les flèches des Américains natifs, et non par l’arrivée des Anglais, et vous obtiendrez une histoire complètement différente. »(12) Parfois, raconter l’histoire de l’autre point de vue, c’est réparer des traumatismes sociétaux profonds.

Je le disais plus haut : l’industrie du cinéma nous montre aujourd’hui de plus en plus de femmes héroïnes qui combattent. Bien que j’aie pu y reconnaître une certaine satisfaction de ma frustration d’adolescente, je m’en suis assez vite lassée. Ces femmes combattent « comme des hommes » et n’ont rien de réaliste. Elles ne sont donc toujours pas réellement des modèles de femmes comme je l’aurais voulu à mes seize ans. En Aïkido, comme dans la majorité des domaines, la surreprésentation des hommes nous donne comme horizon, comme modèle de pratique, un univers masculin avec ses caractéristiques physiques et mentales. Les femmes souhaitant persévérer doivent bien souvent alors prouver qu’elles peuvent jouer sur le même plan que les modèles masculins.
Je ne prône pas une façon féminine de faire de l’Aïkido mais la possibilité qu’il existe d’autres façons de faire qui soient aussi respectables et respectées. D’ailleurs, si l’idée d’une façon de faire de l’Aïkido féminin nous paraît à nous, femmes, si insupportable, c’est bien que nous valorisons toujours un certain regard, une certaine façon de faire. Cela depuis tellement longtemps, que nous avons intégré la supériorité d’un modèle qui n’est même plus masculin, qui est juste LE modèle. Pour reconnaître notre excellence il nous faut rivaliser avec ce modèle, de la même façon, sur le même terrain, sinon ce sera une sous-discipline méprisée. Nous oublions de nous interroger sur le fond : en quoi ce modèle masculin serait-il plus justifié, plus universel ? Il s’agit d’ailleurs d’un modèle masculin occidental contemporain, car d’autres cultures ont eu d’autres modèles.
Ce phénomène se retrouve dans tous les domaines, par exemple l’écrivain Junichirō Tanizaki développait cette question du monopole du regard occidental dans le domaine des sciences :
« Je ne peux m’empêcher de penser que si l’Orient avait développé une civilisation scientifique qui lui fût propre, indépendamment de l’Occident, nous vivrions aujourd’hui dans une forme de société bien différente. Par exemple si nous possédions une science physique ou une science chimique à nous, et que sur elles nous ayons développé des technologies et une industrie spécifiques qui auraient par conséquent évolué selon des voies différentes, ne serait-il pas apparu des artefacts, des machines de toutes sortes, des médicaments et des objets manufacturés plus compatibles avec notre identité ? Voire, me demandé-je, les principes mêmes de cette physique et de cette chimie ne se seraient-ils pas montrés différents de ce que les Occidentaux y voient ? »(13)

Le courant des « savoirs situés » dans les sciences va dans le même sens. Initié par des femmes justement, le courant repose sur des travaux qui décrivent et analysent en quoi tout savoir scientifique est « situé », teinté de la culture, du contexte historique, de la position (sociale, de genre, etc.) des chercheuses et chercheurs. Selon ce courant, tout savoir, même scientifique, est partiel, et prétendre à un savoir neutre et objectif est une illusion. C’est en multipliant les points de vue, les positions, et en explicitant et assumant notre caractère situé que l’on qu’on tend vers un savoir plus solide, plus fiable.

Autre exemple, les Amérindiens peuvent nous enseigner une autre façon de vivre l’adaptation à l’environnement que la nôtre :
« Contrairement aux paysans européens ployant sous le joug des travaux agricoles et remplissant anxieusement leur grenier en prévision de futures disettes, l’indien semblait libre, sûr de sa capacité à surmonter toutes les épreuves […] fruit de sa ténacité »(14) plutôt que de sa prévoyance. Serait-il possible de vivre sans s’inquiéter pour l’avenir ?

De la même façon, est-il possible qu’il existe une autre façon de se battre ? Si les femmes préhistoriques étaient capables de se battre, il y eut aussi les Celtes, les amazones d’Amazonie, plusieurs traditions de femmes-guerrières en Afrique (les amazones du Dahomey, les Linguères du Sénégal, ou chez les Zoulous), il y en eut aussi en Chine et au Japon. Ou bien encore les Amérindiennes(15) qui pouvaient être chef, chamane, guérisseuse, ou guerrière. Et puis les femmes de la Révolution française, les anarchistes, ou les suffragettes anglaises. Et sûrement encore d’autres cultures oubliées où des femmes étaient détentrices de traditions martiales spécifiques et il n’y a aucune raison de penser que dans ce domaine elles ne pouvaient pas être efficaces, selon les buts recherchés. Je donnerais cher pour voir comment elles se battaient, comment elles tiraient profit de leurs spécificités physiques et psychiques.
Hino Akira senseï raconte sa rencontre avec le Taï Chi Chuan et le Kung-fu de Shaolin : « Le professeur était une femme, une grand-mère à la pratique très souple. J’étais perplexe et je me demandais s’il s’agissait d’une gymnastique de santé ou d’une technique martiale. Je lui ai posé la question et elle m’a répondu que c’était un art martial. Je lui ai alors dit: « Excusez-moi mais si c’est un art martial auriez-vous la gentillesse de me montrer ce que vous faites contre un chudan tsuki par exemple? ». Elle m’a dit qu’il n’y avait aucun problème et je l’ai attaquée. Avant que je comprenne ce qui m’arrivait j’étais projeté !
Je me suis dit « Ça existe ! ». Bien que je ne sois pas grand, j’étais encore un jeune homme plein de vigueur et une grand-mère venait de surpasser mon attaque grâce à la souplesse. Je venais de découvrir qu’il existait réellement des principes permettant de surpasser la force par la douceur. J’étais sidéré mais je venais de découvrir une des clefs qui me permettrait de continuer ma recherche. »(16)

Pourquoi, en Aïkido, ne pourrions-nous pas nous aussi développer notre façon de faire ? Si l’Aïkido est unique, c’est dans sa multiplicité, tout à la fois Yin et Yang, masculin et féminin. Peu importe que face à une saisie ryotedori d’un homme de 70kg une femme de 45kg soit incapable de faire kokyu ho, nous sommes compétentes justement si nous ne nous retrouvons pas saisies ainsi ! Si nous bougeons bien avant, ou si en dernier recours nous donnons un coup de tête, ou un coup de pied vous savez où… Alors pourquoi comparer ? Imaginons une arène avec comme règle stricte que tori doit attendre passivement que uke arrive et lui saisisse les poignets d’une façon bloquante vers le bas. Le maître Ueshiba de 70 ans dans cette situation aurait-il pu battre le maître Ueshiba de 40 ans lui saisissant les poignets ainsi ? Probablement pas si il avait essayé de faire comme l’homme de 40 ans. C’est bien parce qu’il avait un corps différent, une sensation de l’attaque bien différente, qu’il était capable d’autre chose.
C’est la même absurdité de la comparaison dans un cadre défini qui permit en 1961 à Anton Geesink, hollandais 1,98 m et 115 kg de remporter la victoire contre les japonais en Judo. Mais n’était-il pas absurde d’en arriver là ?
La puissance des femmes c’est d’être des femmes. Comme le dit Toyoko Abe Senseï, enseignante émérite de 70 ans de la Tendo-ryu :

« Le premier tournoi [de naginata] dans lequel j’ai vu combattre ma professeur était incroyable. Elle avait, grâce à sa présence et sa force mentale, fait reculer son adversaire d’un bout à l’autre de la surface de combat sans même utiliser une seule technique. Tous, même les vieux maîtres, étaient captivés. Puis, elle s’est approchée et n’a exécuté qu’une seule coupe. Elle avait gagné. […] Être féminine ne veut pas nécessairement dire être douce. La féminité veut autant dire la douceur que la force selon la circonstance. Agir de façon juste et intègre. C’est ça, le budō. »(17)

Paradoxalement c’est en développant notre spécificité que nous pouvons créer une idée complètement différente d’un art, d’une science universelle. Un universel multiple plein d’une diversité de couleurs et de formes. Un Aïkido porteur de la diversité des êtres humains en général.

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« Le monde où nous vivons  » un article de Manon Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°2 en juillet 2020.

Notes :

1) « Le monde où nous vivons » Ce titre est une référence à The World We Live In: Self-Defence de Edit Garrud, 1910.
2) Marylène Patou-Mathis Neandertal une autre humanité Perrin Tempus 2006 et Alison Macintosh Science Advances 2017 no. 11
3) Mona Chollet Sorcières, la puissance invaincue des femmes p.13 La découverte 2018
4) Virginie Despentes King Kong théorie p.46 Grasset 2017
5, 6, 9 et 10) Elsa Dorlin Se défendre : une philosophie de la violence p.21 et p.66 La Découverte 2017
7) et 8) Itsuo Tsuda Le dialogue du silence p.58 et p. 59 Le Courrier du Livre 1979
11) Ellis Amdur Senpai-Kohai: The Shadow Ranking System consulté sur kogenbudo.org
12) Chimanda Ngozi Adichie: Le danger d’une histoire unique TEDGlobal 2009
13) Junichirō Tanizaki Louange de l’ombre, p.30-31 Éditions Picquier, 2017
14) Matthieu B.Crawford Contact p.30 Édition La découverte 2016
15) Patrick Deval Squaws, la mémoire oubliée, éditions Hoëbeke 2014
16) Léo Tamaki – Frédérick Carnet Budoka no Kokoro, p.101. 2013
17) Ellis Amdur Traditions Martiales p.179 Budo Éditions 2006

La violence, un « Fait Social »

Par Régis Soavi. 

La violence est un sujet si vaste et d’une telle densité qu’il me semble impossible d’en traiter correctement tous les aspects dans un article. C’est pourtant toujours un thème important quand on aborde la question de l’être humain.

Émile Durkheim : définition du « fait social »

Avant de parler de la violence, de ses conséquences et de prendre position vis à vis d’elle, il me semble utile de la situer sociologiquement, et je pense que la définition de « fait social » émise par Durkheim peut lui être appliquée, car non seulement elle nous donne le cadre qui permet de l’analyser, mais aussi elle contient en elle-même, grâce à sa rigueur et à sa simplicité, les clés pour trouver le fondement du problème.
« Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles. »(1) Il est légitime à ce niveau de se poser une question. La violence est-elle un phénomène assez fréquent pour qu’on le considère régulier et assez ample pour être qualifié de collectif ? Peut-on dire qu’il est au-dessus des consciences individuelles et qu’il les contraint par sa prédominance ? Même sans être calé en sociologie on ne peut que répondre que cela est évident. Pour étayer cette théorie j’ai pu recueillir dans un article récent à propos de la guerre d’Algérie cette constatation d’une sociologue qui propose une autre vision de ces événements qui confirme – si besoin était – ce positionnement.
« La violence est extérieure aux individus, elle s’impose à eux mais existe bien à travers eux, à la fois. C’est bien la ségrégation spatiale à la fois raciale, sociale, et genrée, […] qui contribue au passage à la violence. »(2)
La violence en tant qu’acte, qu’il soit physique ou psychique, verbal ou gestuel, symbolique ou réel, ne se justifie jamais. Cependant en tant que « fait social » il est absurde de la nier. Sommes-nous capables, tout simplement capables, de réagir autrement, ou sommes-nous dépassés et entraînés par des événements qui finissent par nous diriger dans une direction que théoriquement nous aurions refusée de prime abord, tout au moins consciemment ?

régis soavi article violence

La situation crée les conditions, les conditions créent la situation

« L’enfer c’est les autres » écrivait Jean-Paul Sartre dans sa pièce de théâtre Huis clos. Peut-être, mais nous ne devons pas oublier la « situation » qui a permis que cet enfer existe. Qui en est responsable et même coupable, si ce n’est le type de société qui l’a engendrée ?
Si nous créons les conditions dans nos dojos pour que la situation ne permette pas, ne suscite pas la violence malgré les habitudes, malgré l’éducation et les réactions dites instinctives, pourquoi les choses se passeraient-elles autrement que cordialement ? L’Aïkido est-il un cas particulier dans les arts martiaux ? Certes non car une grande majorité d’arts martiaux se présentent à tort ou à raison comme non violents. Mais justifier une réponse violente à un ou des actes violents ne nous engage-t-il pas dans la voie de la violence ?
Les juges et les jurés des tribunaux se trouvent souvent confrontés à des cas où ils doivent « en leur âme et conscience » décider de qui a eu raison d’utiliser la violence, et si elle est justifiée. La loi leur donne un cadre auquel ils peuvent se référer mais qui ne leur apporte pas des réponses toutes faites pour chaque cas. Il leur faut souvent cependant faire une différence entre la violence subie et la violence exercée. De même la « légitime défense » est extrêmement encadrée, et peut évoluer en fonction des questions de société, de l’histoire, ou de la politique.
Nier la violence qu’exerce la société sur les individus ne consiste qu’à se mettre la tête dans le sable comme une autruche, ou à se cacher les yeux comme les petits enfants qui jouent à cache-cache. Mais de prime abord il ne faut pas confondre lutte et violence, et toutes les réponses à la violence n’engendrent pas systématiquement d’autres réponses violentes. La valeur de l’Aïkido est dans son positionnement consistant non pas à nier la violence, mais plutôt à rééduquer, à rediriger l’énergie destructrice dans une autre direction plus profitable pour tous.

Je

Face à toute cette problématique me voilà forcé de parler de moi.
Si j’ai commencé à pratiquer les arts martiaux il y a maintenant presque soixante ans, et l’Aïkido en particulier il y a une cinquantaine d’années, c’est justement à cause de son esprit de justice, de sa beauté, de son efficacité non violente, de son idéal, à la fois généreux, pacifique, et doux.
Tout a commencé lorsqu’à douze ans, sans être réellement lucide sur ce que j’étais en train de faire, je pris une décision qui bouleversa ma vie : ne plus jamais subir. Cela s’est passé alors que j’étais en dessous d’un garçon plus grand que moi qui me tapait la tête contre le trottoir en me disant « Tu vas crever » ! Cette prise de conscience qu’un autre pouvait exercer sur moi une telle violence n’a pas déclenché un désir de vengeance, mais à contrario, un dégoût de la violence en même temps que naissait un désir d’être fort et un désir de justice que je dois qualifier d’immédiat, d’instantané. Être fort était la solution, mais pas seulement, il y avait aussi et en même temps, ce refus de la violence comme réponse, non seulement à mes problèmes personnels, mais, après y avoir réfléchi, cela pouvait s’étendre aussi aux problèmes du monde me semblait-il. Un désir de justice, pour moi comme pour tous les autres qui subissent, venait de se manifester, mais surtout il devait s’exercer sans avoir recours à la brutalité ou à la barbarie, sans avoir à justifier ni pousser à commettre des actes que je refusais d’instinct. Je n’ai pas toujours réussi à tenir cette position à l’époque, les tensions sociales, la jeunesse, me poussaient souvent – trop souvent – dans d’autres directions, mais toujours afin de défendre une cause, une injustice. Cependant, le désir intérieur de sortir des schémas violents que je constatais autour de moi s’est maintenu et l’Aïkido que j’ai rencontré plus tard avec Itsuo Tsuda senseï  fut une révélation.

La Voie, calligraphie de Itsuo Tsuda

Dans l’Aïkido il y a d’abord Reishiki (l’étiquette) et une mise en forme technique du corps qui, appuyée par une forte résolution, nous donne une occasion de réveiller nos meilleurs instincts. C’est par un refus de la contamination idéologique des pouvoirs dominants que nous pouvons retrouver notre intégrité, notre entièreté. Toutes les théories qui justifient la violence cherchent à nous pousser sur un chemin qui permet d’exercer un pouvoir et donc une violence sur autrui, ce qui un jour ou l’autre se retourne contre nous quel que soit le rôle qu’on ait pris ou cru pouvoir prendre

Un préalable, la normalisation du terrain

Lorsque Tsuda senseï arrive en France au début des années soixante-dix(3) son projet est de propager le Mouvement Régénérateur, (ainsi traduit du japonais katsugen undo par Tsuda Itsuo) et ses idées sur le « ki ». Ayant été un intime de ces deux grands maîtres japonais que furent Ueshiba Morihei pour l’Aïkido et Noguchi Haruchika pour le Seitaï(4), il va inlassablement, à travers de très nombreux stages d’initiation au Mouvement Régénérateur, comme grâce à un enseignement quotidien de l’Aïkido, ainsi qu’à la publication de neuf livres, guider ses élèves vers la découverte de ce qui semble encore mystérieux pour de nombreuses personnes aujourd’hui : le Non-Faire, Yuki(5), et le Seitaï, entre autres.
Cette alliance de deux pratiques (Aïkido et Mouvement Régénérateur) impossible à concevoir dans le Japon de l’époque, et même apparemment encore aujourd’hui, va lui permettre de faire connaître en Occident une conception de la vie et de l’activité humaine qui va bien au-delà d’un modèle oriental ou passéiste.
La visionu préalable, est que l’énergie vitale coagulée, quelles qu’en soient les raisons, est une des principales origines des errements et des difficultés de l’humanité, que sa normalisation est à la source de la résolution de la plupart des problèmes de santé, comme de ceux de la violence. En cela il rejoint les travaux des chercheurs tels que le psychanalyste Wilhelm Reich qui fit un énorme travail sur l’énergie vitale qu’il appelait « Orgone », Carl Gustav Jung, psychanalyste lui aussi, et sa recherche sur les symboles et sa théorie des archétypes, ou encore l’ethnologue Bronislaw Malinovski et ses études sur le matriarcat dans les îles Trobriand. L’Aïkido de Tsuda senseï était très loin d’une self-défense ou d’un sport, il respectait le coté sacré qu’avait découvert O senseï dans cet art, et nous permettait d’en entrevoir au moins les effets dans sa manière d’aborder la vie, dans ses écrits, ses calligraphies. Il s’interdisait en revanche tout aspect religieux ou sectaire, et s’affirmait même athée et libertaire, l’Aïkido étant pour lui un chemin pour normaliser le corps et l’esprit dans une vision non séparée de l’individu. Le Mouvement Régénérateur quant à lui était aussi considéré comme un lent processus de normalisation du terrain.

L’intérêt de la pratique du Mouvement Régénérateur et de son alliance avec l’Aïkido

À la question « Pour vous qu’est-ce que le Mouvement Régénérateur ? » que m’avait posée le fils du fondateur, Noguchi Hirochika, lors de son passage à Paris en 1980, j’avais eu cette réponse spontanée « Le Mouvement Régénérateur c’est le minimum ». Avoir une base solide et saine, un corps capable de réagir pour pratiquer les arts martiaux, voilà quelque chose qui est absolument primordial. La pratique de l’Aïkido peut alors permettre au corps de travailler grâce à des techniques qui seront certes redoutables s’il y a agression de la part de qui que ce soit, mais qui permettent elles aussi de rééquilibrer la personne. Au contraire si on renforce l’agressivité au lieu de la normaliser, c’est souvent la violence qui se déclenche et les dégâts en résultant sur l’un comme sur l’autre des partenaires peuvent être incommensurables. S’engager dans la pratique de l’Aïkido pour se déformer, vieillir plus vite ou avoir des accidents, voire des handicaps, à cause de cela me semble complètement absurde.

regis soavi article violence

L’art chevaleresque du tir à l’arc

Si l’arc a été l’arme des chasseurs et des guerriers durant des siècles et même des milliers d’années sur toute la planète, le Kyudo qui en est issu a réussi à le transformer en instrument de pacification. Il est intéressant de constater que c’est un art que pratiquent à part égale autant d’hommes que de femmes. De très nombreuses Écoles ne font pas de compétition, ni ne donnent de grades, comme cela se passe dans l’École Itsuo Tsuda. Tous ces aspects en font un art fondamentalement non agressif malgré ses origines. Sans agressivité, mais avec des objectifs qui favorisent l’harmonie, tel que Kai, l’union entre le corps et l’esprit, entre l’arc, la flèche et la cible, avec une recherche intérieure vers : la vérité (真, shin), la vertu (善, zen) et la beauté (美, bi). On peut constater qu’avec cet esprit on est très loin de favoriser la violence, bien au contraire on crée les conditions pour le développement d’une humanité plus sereine. L’Aïkido tel que le concevait O senseï Ueshiba Morihei me semble être de la même nature, et c’est pourquoi je continue chaque jour de guider les pratiquants dans cette direction. Si nous ne pouvons pas changer « le monde » nous pouvons changer « notre monde ». Dans les dojos qui suivent ce type de voie se créeront alors les conditions qui, au moins au niveau régional, sèmeront les graines d’une révolution des mœurs, des habitudes, des gestes, des pensées, une révolution où l’intelligence du corps et de l’esprit enfin réunis bouleversera la société en profondeur. C’est par la pratique du Non-Faire dans l’Aïkido que nous pourrons y arriver.

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« La violence, un « fait social »  » un article de Régis Soavi publié dans Self et Dragon Spécial n°2 en juillet 2020.

Notes :

1) Durkheim Émile, Les Règles de la méthode sociologique (1895)
2) Bory Anne, Aux origines de la violence sur Adèle Momméja, Le Monde, 26 février 2020
3) Lire sa biographie complète dans Calligraphies de printemps, pp. 388-457, Yume Éditions, 2017
4) Seitaï : harmonisation de la posture, voir Seitaï, Yashima n°7, avril 2020
5) Yuki : acte qui consiste à faire circuler le ki dans le corps d’un partenaire

 

Crédits Photos :
Jérémie Logeay, Sara Rossetti, Bas van Buuren

Zanshin, l’esprit de l’ordinaire

Par Manon Soavi

Enseignante d’aïkido, également pianiste concertiste, j’ai rencontré la notion de Zanshin à travers plusieurs expériences dans mon parcours. Quand j’ai commencé l’étude de plusieurs koryu il y a quinze ans (Bushuden Kiraku Ryu, Niten Ichi Ryu, Choku Yushin Ryu, et un peu de Shinkage Ryu), j’ai approfondi aussi cette notion dans le travail des armes, avec le maniement du sabre, du bō, du kusarigama, ou même à mains nues avec les nombreux kata de jujutsu que comptent ces écoles anciennes.
Bien que ma route soit sûrement encore longue dans les arts martiaux, je souhaite partager ici quelques réflexions sur le sujet.

Je remarque qu’une des contradictions humaines actuelles est notre fascination pour la force extérieure qui va avec notre mépris pour la sensibilité et les sensations de notre corps que nous reléguons au rang de sensiblerie. Paradoxalement notre manière de vivre en Occident n’a jamais été aussi facile, avec si peu d’efforts physiques à fournir et nos aïeux étaient très probablement plus endurants à la marche, au froid ou même à la douleur puisqu’il n’y avait pas autant de moyens de prendre en charge le moindre de leurs maux, ou de suppléer le moindre de leurs efforts. Pour autant manquaient-ils de sensibilité ? Je ne le crois pas, car la capacité à sentir avant de réfléchir a toujours été indispensable pour vivre et Zanshin, d’après mon expérience, est avant tout une question de sensation et de présence à l’instant présent.

Zanshin peut se traduire par « esprit qui demeure » mais pour les cultures orientales le corps et l’esprit ne sont pas deux choses séparées. Cet « esprit qui demeure » correspond à une sensation précise, et c’est elle qui nous guide dans son application quelle que soit la discipline pratiquée. Ce sont des sensations particulières pour celui qui agit comme pour celui qui reçoit. Zanshin c’est une sensation et à la fois c’est un état que l’on (re)découvre.

Historiquement les principes tels que Zanshin, Mushin, etc., renvoient moins à des idées qu’à des réalités vécues par des générations de personnes. Cela ramène à des expériences directes, réelles, qui, pour être transmises, ont été « conceptualisées ». Il est question donc d’un acte ou d’un état que nous pouvons retrouver, malgré nos différences d’époques et de cultures. Ce ne sont pas de grands principes disparus avec les Samouraï et leur époque, ni même des principes cantonnés aux arts martiaux. Ce sont des principes qui irriguent toute la culture, notamment japonaise, mais aussi et surtout chinoise.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

L’image comme révélateur

Les anciens Chinois enseignaient à travers des images, des évocations qui devaient faire naître, qui devaient révéler, au cœur de l’apprenti une sensation qui le guiderait vers la compréhension du fond. Une compréhension physique puisqu’il s’agissait de faire appel à une expérience réelle que l’autre puisse partager. Ils utilisaient principalement la nature comme révélateur de sensation, l’observation de la nature étant une expérience de vie partagée par tous à l’époque. Mais on trouve cette façon de transmettre aussi dans les arts d’Occident. Comme en musique par exemple, car au-delà de quelques conseils de base, le geste d’un musicien est intransmissible et impossible à comprendre intellectuellement.

Qu’est ce qui fait la différence entre le débutant qui appuie sur une touche de piano et le maître qui fait sonner la première note d’une sonate ? C’est objectivement la même touche et le même mécanisme pour frapper la corde. Pourtant le son n’aura rien à voir. C’est la sensibilité du maître qui fera la différence. Ainsi année après année l’apprenti va chercher comment faire sonner différemment son instrument, et le maître cherchera comment éveiller chez l’autre la sensation qu’il a à l’intérieur de lui-même. C’est pourquoi certains utilisent des mots évocateurs, ils parlent de jouer « au fond » ou de « malaxer » le clavier, ce qui objectivement ne veut rien dire du tout ! Toutes ces images font appel à nos ressources intérieures, pour retranscrire sur du bois et des cordes, une sensation interne et que cette sensation soit, en plus, partagée par l’auditeur. C’est là où nous touchons du doigt la fusion de sensibilité qui nous permet de sentir ce qui se passe dans l’autre, c’est une transmission de sensibilité à sensibilité. Comme un Zanshin ne sera réussi que si les deux personnes le sentent.
Alors au-delà de ce que nous savons objectivement sur ce que veut dire « Zanshin », je trouve intéressant de chercher en nous à quelles expériences nous pouvons rapporter ce principe. Comment le rendre concret pour nous.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

L’esprit de l’ordinaire

Durant les années où j’ai exercé comme musicienne j’ai été parfois dans un état que j’apparente à Zanshin. Quand je jouais avec d’autres musiciens et chanteurs il me fallait être à la fois totalement disponible pour ce qui se passait à l’extérieur, l’autre musicien, et à la fois concentrée sur mes propres gestes pour jouer ma partie de piano. Les aléas du concert live font que je ne pouvais pas compter sur le fait que tout allait se passer comme prévu. Ce n’est jamais le cas, on a beau être très préparé, la scène est une expérience unique. La préparation sert à réduire au maximum l’imprévu mais absolument pas à l’éliminer. Il faut alors réagir instantanément, coller au plus près pour que l’harmonie se continue. Être à la fois hyper-vigilant, et en même temps garder une concentration vague, car dès que je me fixais sur une seule chose, je perdais l’ensemble. Cette phrase de Musashi résume pour moi parfaitement cet état :
« Dans la vie quotidienne aussi bien qu’en stratégie, il faut avoir l’esprit ample et le garder bien droit, pas trop tendu et nullement détendu »(1).

Musashi disait aussi que l’esprit ordinaire doit être celui du combat, l’esprit du combat doit être l’esprit de l’ordinaire(2). Pourtant on ne peut être tout le temps sur ses gardes, c’est donc que l’esprit du combat ne signifie pas être « sur ses gardes » cela signifie autre chose… On peut aussi se douter que cet état d’esprit est bien loin de l’apathie qu’on rencontre bien souvent aujourd’hui. La traduction de zanshin par « esprit qui demeure » nous donne peut être une piste, plus que l’idée un peu réductrice de « vigilance ».

Même si aujourd’hui rares sont ceux d’entre nous qui rencontrent le « combat réel » nous sommes tous confrontés aux multiples petits « combats ordinaires » dans nos existences. Et parfois là aussi on peut voir surgir « zanshin ». Pour moi cela a été le cas lors d’expériences désagréables que j’ai faites. Je me souviens de la fois où, coincée dans un festival de plusieurs jours, dans un petit village, toutes les filles participantes étaient gênées et inquiètes car le responsable du stage, professeur et violoniste reconnu, posait ses mains sur elles de façon inopportune. J’avais alors vingt-et-un an et entre les cours et les répétitions, les filles, entre elles, parlaient de ces moments très gênants et les redoutaient. Lors d’un repas en commun, le professeur commença à remonter la tablée, passant derrière chacune pour donner les horaires de répétition de la journée. Je le voyais approcher, distribuant caresses dans les cheveux ou sur les épaules, petites blagues équivoques etc, et je voyais avec consternation les têtes des filles qui se baissaient et attendaient l’inévitable à son passage, ou riaient d’un rire crispé. Il m’était inconcevable de ne rien faire, je l’ai donc regardé venir sans savoir ce que j’allais faire, et avant qu’il ne passe derrière moi je me suis tournée vers lui et je l’ai regardé droit dans les yeux en lui parlant du planning. Je sais qu’à ce moment mon regard disait « Non ». Il s’est arrêté et ne m’a pas touchée. Durant tout le festival je suis resté présente, sans ouverture. Il ne m’a jamais touchée.

Cela ne m’est pas arrivé qu’avec un seul, plusieurs enseignants et autres garçons alcoolisés ont compris qu’on ne m’approchait pas. Pourtant qu’aurais-je fait ? Je ne sais pas. Dans toutes ces petites situations qui me sont arrivées ce qui m’a toujours frappé c’est que tout était très prévisible et qu’il était finalement relativement simple de les tenir en échec, il « suffisait » d’être là et d’écouter cette sensation de danger qui nous touche avant tout événement. Bien sûr les choses auraient été différentes en cas d’agression plus grave, c’est un autre sujet, mais nous rencontrons aussi beaucoup de ces « petites » agressions qui, si on les subit, incapable de réagir, nous marquent dans notre cœur et dans nos corps.

Manon Soavi Zanshin, l'esprit de l'ordinaire

Être influencé

Le travail de l’Aïkido depuis mon enfance, comme voie d’harmonisation avec l’autre m’ont aidée, j’en suis sûre, à traverser ces moments difficiles, comme cela m’a aidée à travailler en symbiose avec d’autres musiciens. Car notre façon d’interagir avec les autres, que ce soit en négatif ou en positif, est déterminé par notre attitude intérieure. Le fait de ne pas lutter contre l’influence de l’autre, qu’il soit musicien ou attaquant est déterminant. De comprendre pour deux.
Chinen Kenyū Senseï l’exprime avec ces mots : « La technique est uke [recevoir], l’esprit est attaque. […] Quand on a maîtrisé le principe d’uke, il n’y a plus d’attaque ou de défense. Uke est au-delà de cette dualité, et cela a un impact profond sur notre être. […] Quand on a l’aisance de faire face à n’importe quelle attaque, on développe une assurance qui nous permet de tout accueillir, de faire face à tout. »(3)

Dans notre vie bien souvent pour nous défendre nous refusons d’être influencé par l’autre, mais alors nous fermons de fait le seul canal qui nous permet de sentir et d’agir en fonction de ce que fait l’autre : notre sensibilité. C’est elle qui nous permet de sentir l’autre. Ne pas refuser l’autre, accepter son influence ne veut pas dire y être soumis. Absolument pas. Abolir la différence entre soi et l’autre et ainsi permettre la fusion, s’il bouge, je bouge, car nous ne faisons plus qu’un. Il n’y a plus d’action/réponse. Il y a Un. Au fond c’est la même chose que ce soit pour sentir ce dont a besoin un bébé qui ne peut pas encore s’exprimer, pour sentir les mauvaises intentions d’une personne ou pour sentir quand le chanteur va démarrer.
Tsuda Senseï écrivit : « Même si on comprend et accepte l’aïkido comme la voie de la communion avec l’Univers, ce sera sur le plan purement spirituel. Sitôt aux prises avec des difficultés réelles, l’esprit cède la place à l’agressivité mesquine. »(4)

Tout en étant peut-être très loin des capacités de ces maîtres, nous pouvons pratiquer dans cette direction et cela peut être utile pour nos vies. Pour travailler dans l’esprit de communion le premier pas est un lâcher-prise. Si on a la tête encombrée de peurs, de croyances, si nous sommes embrouillés alors on n’arrive plus à laisser surgir du fond de nous-mêmes l’action juste, cette action juste que les chinois appellent Wuwei – Non-Agir. On cherche la sortie en tout sens, on cherche à se défendre, on refuse l’autre pour lui échapper mais on se cogne au mur. Fukuoka Sensei disait à propos de la recherche théorique d’une nutrition juste : « Si vous espérez trouver un monde lumineux à l’autre bout du tunnel, l’obscurité du tunnel durera d’autant plus longtemps. Si l’on ne cherche plus à manger ce qui est agréable au goût, on peut goûter la vraie saveur de tout ce que l’on mange »(5).

Zanshin, esprit qui demeure, c’est aussi une perception fine de la réalité qui rejoint le principe de yomi. Nous pensons tous voir la réalité, mais en fait bien souvent ce que nous voyons c’est notre interprétation de ce qui nous entoure. Soit trop naïfs nous manquons de vigilance, soit trop abîmés, traumatisés, nous finissons hyper-méfiants. Nous devenons alors agressifs. Mais que les piques défensives de notre armure personnelle soit tournées vers nous-mêmes ou vers les autres, le résultat sera la blessure et la souffrance. Et cela nous empêche aussi de vivre. Avec un art comme l’aïkido ou les koryu anciennes, en nous mettant en situation, en nous permettant de dépasser nos peurs, cela peut nous aider à redécouvrir que nous ne sommes pas si faibles.

Alors nous découvrirons une autre façon de s’adapter à la réalité qui ne veut plus dire être écrasé par elle. C’est quelque chose qui se retrouve dans d’autres arts, je trouve quelque chose de zanshin dans cette phrase de Rikyû, maître de chanoyu(6) du 16e siècle, qui répondit un jour à son disciple :
« Fais un délicieux bol de thé ; dispose le charbon de bois de façon à chauffer l’eau ; arrange les fleurs comme elles sont dans les champs ; en été, évoque la fraîcheur, en hiver, la chaleur ; devance en chaque chose le temps ; prépare-toi à la pluie. »(7)

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« Zanshin, l’esprit de l’ordinaire  » un article de Manon Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°27) en janvier 2020.

Notes

1. Kenji Tokitsu Miyamoto Musashi, Rouleau de l’eau, p.53, Édition Désiris 1998
2. Kenji Tokitsu Miyamoto Musashi, Rouleau de l’eau, p.53, Édition Désiris 1998
3. Magazine Yashima numéro 4 mai 2019 Chinen Kenyū, au cœur des traditions d’Okinawa p.26
4. Itsuo Tsuda La Science du Particulier p.145 Édition Le Courrier du Livre
5. Masanobu Fukuoka La révolution d’un brin de paille p.150 Trédaniel Éditeur 1978
6. Chanoyu improprement traduit par cérémonie du thé, littéralement « Eau chaude du thé »
7. Soshitsu Sen, Vie du Thé, esprit du Thé, p.41 Édition Seuil 2013

Mobilité et conscience corporelle

Par Régis Soavi

Une des grandes forces de l’Aïkido réside dans sa très grande mobilité et ses mouvements de rotations. Les spirales qui en découlent entraînent une combinaison de forces centripètes avec son corrélat, la force dite centrifuge, créant une forme invisible, puisque sans cesse en déploiement : la sphère.

Les techniques qui utilisent une attaque par l’arrière nous offrent la meilleure visualisation de cette sphère. La rotation des planètes qui tournent à la fois sur elles-mêmes et dans le même temps autour d’une étoile nous donne elle aussi un bon exemple de ce que se mouvoir autour d’un centre veut dire. Quant aux météorites qui gravitent non loin, elles rebondissent sur l’atmosphère, ou aspirées par le centre de la planète, s’y écrasent alors que la plupart des comètes elles, s’en éloignent.

Entrer dans la sphère

Quand il y a rotation autour de plusieurs axes parfois mêlés, il devient difficile de savoir où sont les centres, où sont les périphéries, le devant et le derrière. L’un et l’autre peuvent se présenter tour à tour, ils peuvent même s’inverser. Ils deviennent interchangeables, que ce soit dans le cas de Tori comme de Uke, c’est pourquoi l’Aïkido présente de grands avantages sur le terrain des attaques par l’arrière. Quelle que soit la taille ou la grosseur du centre, c’est sa densité qui fait la différence.
O Senseï Morihei Ueshiba bien que de petite taille était capable de projeter un assaillant à grande distance grâce au déploiement de cette force centripète qui se transformait en force centrifuge puis en spirale et même en sphère qui roulait plus loin sur les tatamis. Comment créer cette sphère ayant un centre si dense qu’il devient possible de réaliser des projections de cette nature ? Les saisies par l’arrière nous en donnent l’opportunité. Techniquement elles commencent souvent par une attaque de type Shomen uchi ou Yokomen uchi qui se transforme en saisie d’un ou de deux poignets par l’arrière. C’est le déplacement de Tori qui provoque la mise en danger de Uke et par là même cette quasi-obligation, ou en tout cas cette opportunité, d’immobiliser Tori. Bien que pour les besoins de l’enseignement, il soit au début pédagogiquement nécessaire d’admettre que le partenaire saisisse la main tendue par Tori, cela deviendrait incompréhensible après quelques années de pratique. Je pense que l’on peut même dire que ce serait contre-productif si on est réellement intéressé par notre art. Les saisies directes des deux poignets ensemble par l’arrière sont difficile pour Uke qui préférera dans beaucoup de cas saisir les manches des keikogi. Si le corps est bien centré il est plutôt facile de sortir de cette difficulté seulement en restant concentré sur le Hara et en bougeant le Koshi. Les techniques pertinentes découlerons tout naturellement de la posture des deux partenaires, de leurs respirations respectives, de leur capacité à saisir l’opportunité ou le moment, ainsi que de la détermination que chacun d’entre eux mettra. Bien souvent si Tori suit son instinct réel et non supposé, s’il ne cherche pas une technique ou une clé mais agit avec spontanéité, souplesse et vigilance, il se débarrassera avec facilité de l’emprise de Uke. Du point de vue pédagogique il y a aussi un grand intérêt car les saisies arrières obligent les élèves à bouger de manière différente. En effet, beaucoup d’entre eux ont tendance à travailler en ligne, un peu comme en Karaté, à se tendre pour résister à la pression avec des Tai sabaki et des déplacements de plus en plus courts, la conséquence inévitable est que leurs techniques deviennent de plus en plus dures et, malgré tous leurs efforts, souvent inefficaces.

Régis Soavi ushiro waza la sphère

Imagination ou visualisation ?

Il y a une grande différence si la saisie a pour but une immobilisation « simple » ou une agression « pure et dure » avec les risques que l’on peut encourir. L’entraînement est un jeu de rôle où chacun est à sa place. Pour retrouver ou acquérir les capacités nécessaires au déploiement de notre force vitale il est indispensable de laisser la spontanéité agir grâce aux bases techniques que l’on a travaillées. La visualisation a cependant une place primordiale. La visualisation et l’imagination sont deux fonctionnements profondément différents. L’imagination est une production du cerveau et n’engage que lui, alors que la visualisation a son point de départ dans le Koshi, c’est une production de notre énergie vitale et elle engage tant l’esprit que tout le corps sans qu’il n’y ait l’ombre d’une séparation entre eux. Elle est un acte de concentration primordial et rejoint une sensibilité de type primaire qui surgit de l’involontaire. Elle permet à Uke de rendre les saisies ou les atemis plus concrets et donc à Tori de les ressentir comme suffisamment dangereux pour réagir, même s’ils sont contrôlés. L’imagination, elle, n’entraîne aucune action, tout au moins immédiate et ne peut être ressentie par Tori comme autre chose qu’une attitude ou une posture sans aucune force ni puissance, un mouvement imaginaire, un mouvement rêvé.

Travailler lentement

Pour un travail précis et une juste compréhension de la direction comme de la puissance des forces mises en mouvement, la lenteur me semble indispensable. On peut ainsi augmenter l’efficacité de la saisie sans risque pour le partenaire. Travailler lentement ne veut pas dire être lent mais plutôt travailler au ralenti. Il est important de ne pas se précipiter pour saisir un poignet ou une manche si en le faisant on se découvre, offrant ainsi au partenaire l’occasion de placer un atemi ou simplement de prendre le centre et par là même de nous déstabiliser. Lors d’une saisie en Ushiro katate dori kubi shime, il est très important de faire sentir que cette saisie peut se transformer en étranglement et est, déjà dans les faits, un étranglement (pour cela il suffit de presser sur la partie haute du sternum sans toucher au cou), mais surtout il faut avoir une posture de nature soignée, à la fois ferme, souple, et ne nous mettant pas en danger. C’est seulement grâce à cela que l’on peut comprendre ce que cette saisie a de dangereux. Si on va trop vite dès le début, quand on n’a pas encore la maîtrise de ces attaques, la saisie sera bâclée et la technique risque de se transformer en bagarre de chiffonniers.

la sphère

Si j’ai pas vu pas senti, je meurs (1)

Une des attaques les plus dangereuses que l’on peut avoir à subir est celle que pourrait faire un adversaire habile muni d’un couteau, dans un espace restreint, et qui plus est lorsqu’on a le dos tourné. Lors d’une rencontre amicale avec un combattant de MMA organisée par Karaté Bushido et à propos d’une attaque précisément dans le dos avec un tanto, Léo Tamaki formule cette sentence : « Si j’ai pas vu pas senti, je meurs ». On pourrait dire qu’elle passe inaperçue car elle est évoquée comme une évidence, et elle exprime une réalité incontestable. Elle touche du doigt l’essentiel, car si on ne peut pas voir de dos on peut sentir, pressentir. C’est justement pour cela que dans l’Aïkido comme dans tout art martial il est nécessaire de retrouver et développer la notion de Yomi (le fait de percevoir l’intention, qu’on peut aussi traduire par intuition). C’est indiscutablement un élément essentiel du développement de l’individu par la pratique. On raconte d’ailleurs une anecdote concernant un samouraï qui se retourne au dernier moment pour sauver sa vie en éliminant un ennemi qui l’attaquait alors qu’il avait le dos tourné. Au delà des histoires que nous ne pouvons vérifier par nous-mêmes, il est clair qu’aujourd’hui encore les notions de Yomi ou de Sakki (la volonté d’attaquer, le Ki destructeur) ont toujours droit de cité(2). Concernant surtout les attaques par l’arrière il est plus qu’essentiel de cultiver et d’entretenir notre sensibilité dans cette direction.
Quand la vie est en jeu des forces insoupçonnées peuvent surgir. Il est parfaitement impossible de s’entraîner à faire surgir ces forces, mais divers types d’entraînements dans les arts martiaux peuvent être considérés comme une préparation à l’imprévisible. Toutes les techniques en Aïkido, bien qu’elles ne portent pas ce nom, sont des Katas et leur but n’est pas d’apprendre à détruire un adversaire, un ennemi, mais de réveiller l’individu encore endormi en nous, pour permettre à toutes nos capacités d’être actives dès que l’on en a besoin. Cela ne veut pas dire qu’elles manquent d’efficacité, bien au contraire, car bien utilisées elles peuvent être plus que redoutables, mais il y a peu de chance qu’elles soient applicables à l’identique hors du contexte du dojo, car elles sont enseignées et pratiquées sans la contrainte d’un risque réel, comme par exemple une attaque dans la rue, et les conditions de leur application véritable ne sont pas réunies. Il suffit d’un petit rien pour que tout chancelle.

La peur

La peur, si on veut sortir d’une situation par le haut, est un élément déterminant qui peut changer toute la donne dans un sens comme dans l’autre. Si on est envahi par la crainte, ou si on n’a jamais été confronté à une situation critique, voire réellement dangereuse, il est extrêmement difficile de savoir comment on pourra réagir en cas d’agression. Lors des Randori que nous faisons à la fin de chaque séance dans notre École, et cela quel que soit le niveau, il y a toujours le risque des saisies ou des atemis par l’arrière. Il est donc donné une grande importance aux déplacements, mais encore plus à la sensation de danger qui peut se dégager du ou des Uke, et c’est grâce à cela que peut se développer un « quelque chose » qui sera l’amorce de ce que l’on pourrait appeler l’intuition. Il ne s’agit pas d’une mystique, d’une confiance dans une énergie céleste, mais plutôt d’une réalité que chacun d’entre nous connaît, souvent sans lui donner un nom, qui transcende le quotidien des personnes. Mais comme il s’agit d’une réalité que, a priori, nous ne maîtrisons pas, il est très difficile, et même impossible de compter dessus au risque de voir nos capacités s’évanouir au moment où on en aura le plus besoin. Développer nos capacités de perception au moyen de l’attention est donc un des buts de la pratique, mais ce qui est surtout indispensable, c’est que cela doit permettre qu’émergent des capacités intuitives réellement utilisables dans la vie quotidienne et a fortiori à l’impromptu ou dans les cas graves.

Action et perception

Les sciences cognitives ont ouvert un champ d’étude qui nous permet de comprendre de nombreux aspects de l’être humain, tant du point de vue de la pensée que de l’action. Elle permettent aux pratiquants d’arts martiaux que nous sommes de mettre des noms, d’éclaircir un enseignement qui pourrait paraître obscurantiste. Nous pouvons redonner ses lettres de noblesses à ce que nos maîtres nous ont enseigné lorsque cet enseignement est décrié comme étant une vision mystique du monde. Notamment en ce qui concerne nos perceptions lorsqu’elles sont considérées comme « extra-sensorielles » alors qu’elles ne sont que le fruit du travail et de l’entraînement quotidien d’un art comme l’Aïkido.
Aujourd’hui des chercheurs redéfinissent la perception ainsi : « La perception est une forme d’action. Elle n’est pas quelque chose qui nous arrive ou qui se produit en nous. Elle est quelque chose que nous faisons. » « Notre perception s’exprime dans le langage des potentialités motrices »(3).
C’est à ce sujet que le philosophe M. B. Crawford(4) a écrit : « Notre perception de ces potentialités ne dépend pas seulement de notre situation environnementale, mais aussi de la gamme de compétences pratiques que nous possédons. Face à quelqu’un qui lui cherche querelle dans un bar, un expert en arts martiaux perçoit la position de l’individu en question et la distance qui l’en sépare comme permettant si nécessaire de porter certain coups et en excluant d’autres. C’est la pratique et l’habitude qui lui permettent de voir l’agresseur potentiel sous cet angle. De même, il percevra sans doute le mobilier environnant et les objets à portée de main comme des affordances(5) accessibles en situation de combat. Autrement dit, il voit des choses qui échappent totalement à un quidam »

Ne rien négliger

Dans la pratique de l’Aïkido il n’y a rien d’inutile. Cependant si on néglige l’aspect perception ou le travail de la sensibilité (ce que l’on confond souvent avec la sensiblerie) au profit de la technique, on risque de passer à coté d’un grand pan de la pratique. L’inverse est vrai, bien sûr, mais l’un comme l’autre étant indispensable, il est malgré tout possible pour chacun de ne pas s’en tenir à ce que l’on connaît et d’accepter d’aller vers ce que l’on ne connaît pas, ce qui est à découvrir, ce qui nous paraît parfois mystérieux voire impossible.

Itsuo Tsuda et Régis Soavi 1980

Tsuda Itsuo Senseï

Un des exercices que nous faisait faire mon maître Tsuda Senseï, consistait en une projection de notre partenaire à partir de la position seiza. Cela nous paraissait extrêmement simple au début, tout au moins théoriquement, mais quand il s’agissait de le réaliser cela devenait un peu plus compliqué. Tori est assis immobile, derrière lui, Uke a saisi le keikogi au niveau des épaules. Il s’agit alors très simplement de s’incliner comme si on saluait, sans forcer, sans tension, un salut tout simple qui, produisant un vide, aspire le partenaire : celui-ci, pourtant solidement ancré sur les tatamis, et malgré le fait qu’il y met toute sa force, n’arrive pas à résister et chute en avant. De façon très logique dès qu’il y a une résistance on se tend, on contracte tout le corps, on s’énerve, on accuse le partenaire de ne pas jouer le jeu. J’ai pourtant vu de nombreuses fois Tsuda Senseï nous en faire la démonstration avec le sourire. J’ai tenté de le tester sur cette technique, rien à faire, il s’inclinait de manière inexorable avec la plus grande des simplicités. Son secret : la visualisation. Il nous disait si souvent quand nous pataugions dans les difficultés « Cessez de penser en termes d’adversité », puis il nous en faisait la démonstration, faisant chuter un élève en désignant du doigt un endroit choisi par lui et prononçant cette phrase magique : « Je suis déjà là », exprimant ainsi la réalisation concrète de sa visualisation.

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« Mobilité et conscience corporelle » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°28) en avril 2020

Notes :

1) Léo Tamaki dans Karaté Bushido Officiel. (13 décembre 2019) GregMMA et Aikido [Vidéo] https://www.youtube.com/watch?v=KoH4qjWKTfM&feature=emb_title
2) Yashima N°4 Mai 2019
3) Ava Noé, Action in Perception, MIT Press, Boston 2004, p. 1 et p. 106
4) Matthew B. Crawford, Contact, Édition La découverte 2019, p. 80
5) Intuitivités, potentialités.

Crédits Photos :
Paul Bernas, Didier Balick

Senpai-kohai : la hiérarchie de l’ombre

L’École Itsuo Tsuda est une école sans grade, où l’on peut redécouvrir la liberté de s’exprimer, d’intervenir, de réagir entre personnes, sans besoin d’en référer à nos « niveaux » respectifs pour déterminer qui a droit de parole sur qui. Néanmoins notre école n’est pas dépourvue d’une forme de hiérarchie – implicite, mouvante, vivante –, qu’il appartient à chacun de sentir et d’apprécier. Une recherche faisant partie intégrante de notre pratique. Dans un article publié en novembre 2019 sur son blog, Ellis Amdur, pratiquant et chercheur reconnu en arts martiaux japonais traditionnels1, nous conte au travers de la relation senpai2kōhai3 dans les koryū4 une histoire de cette hiérarchie de l’ombre.

Nous remercions Ellis Amdur de nous avoir permis de partager et de traduire cet article. [Traduction de Marc S.]

Il y a plusieurs dizaines d’années, mes amis Phil & Nobuko Relnick, haut gradés de la Shintō Musō-ryū5 et de la Tenshin Shōden Katori Shintō-ryū6, étaient en voyage au Portugal. Ils rendirent visite à une école de jogo do pau7. Voulant témoigner du respect qui était dû à l’école à laquelle ils rendaient visite, Phil et Nobuko demandèrent comme il se doit à la japonaise : « Qui est votre instructeur ? ». Perplexes, les plus anciens se consultèrent entre eux avant de désigner quelqu’un du doigt et de dire : « Sans doute lui. C’est le plus vieux. ».

Les arts martiaux implantés dans une localité, fût-elle un village, une bande de chasseurs-cueilleurs ou un faction dans une ville, n’avaient souvent pas de grades, dans le sens où nous l’imaginons. À la place, les gens les plus compétents (quel que soit leur âge) étaient chéris et respectés pour leur utilité tandis que les anciens étaient respectés pour leur connaissance, leur histoire et leur autorité en tant qu’anciens. C’était certainement le cas au Japon. Pendant des milliers d’années, les villages et les chasseurs-cueilleurs se sont protégés, s’organisant autour de systèmes hiérarchiques qui préservaient intact le reste de leur société. Les compétences et le courage conféraient les éloges, tandis que les années et l’expérience conféraient l’autorité. Même après que le gouvernement central de Yamato s’unifia en mettant sur un pied une force armée de conscription, il y avait dans les régions frontalières des bandes de guerriers qui finirent par devenir les bushi. Ils avaient des chefs, pour sûr, mais au sein de leurs bandes, l’ancienneté (que ce soit l’âge ou le moment d’arrivée dans le groupe) avait un poids considérable. Ceci s’applique encore de nos jours aux arts martiaux japonais. Les senpai ont de l’autorité simplement parce qu’ils étaient là les premiers.

Il me serait facile de m’étaler en longueur sur les problèmes pouvant émerger d’un tel système : les abus dans les lycées japonais ainsi que dans les clubs et fraternités à l’université sont légions, et le niveau terrifiant d’atrocités commises par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale, où certaines régions de la Chine furent transformées en des camps d’Auschwitz à ciel ouvert, fut en grande partie alimenté par l’impossibilité, l’inconcevabilité de braver les exigences de ses supérieurs. Mais remettons ces discussions à plus tard. Il est aisé de se concentrer sur le pire, particulièrement quand on parle de culture martiale où la violence est concernée en tout premier lieu. Or on peut trouver au sein de la même culture martiale certains des meilleurs aspects de l’humanité, ces derniers émergeant aussi – pour une part – d’un système hiérarchique naturel fonctionnant à l’ancienneté.

Abordons plus spécifiquement le rôle de l’ancienneté au sein du koryū bujustu8. On peut être plus ancien à deux abords : le plus évident est d’être le premier à avoir rejoint le ryūha9 ; le second est d’être le premier à avoir rejoint un certain dōjō, car les dōjōs, dirigés par divers shihan10, peuvent avoir des cultures et des hiérarchies différentes au sein desquelles un invité provenant d’un autre dōjō – un  »semi-étranger » – doit trouver sa place. Un parfait exemple de cette complexité est fourni par l’un de mes anciens élèves, G. M., qui a commencé à pratiquer la Toda-ha Bukō-ryū11 au Dojo Hokusei d’Athènes. Il partit au Japon, et quand cela s’avéra être pour du long terme, il rejoignit officiellement le Dojo Nakano de Kent Sorensen Sensei, sōke-dairi12 de l’école, devenant ainsi son élève. En termes d’années de pratique dans la Toda-ha Bukō-ryū, je dirais qu’il était quelque part entre les membres moyens et confirmés du Dojo Nakano, mais d’un autre côté il était le plus récent au moment de son arrivée. Il a dû donc trouver sa juste place.

La situation est d’autant plus complexe qu’interviennent aussi les diplômes reçus : shoden, chūden, okuden, ou mokuroku, menkyō, inka, pour rappeler deux « séries » de grades. Comment alors « calibrer » son ancienneté au vu de ces différentes facettes qui se recoupent et entrent légèrement en conflit les unes avec les autres ? À l’aide de Kan (勘), l’« intuition », qui se fonde sur un savoir culturel, en observant la façon dont la personne à la tête du dōjō traite chaque individu et comment la personne concernée s’intègre dans la culture du dōjō. Et, si cela ne fonctionne pas, les plus ancien (et, rarement, le shihan) aident le nouveau venu à « re-calibrer » afin de s’intégrer convenablement.

Une question pourrait se poser : l’école ne devrait-elle avoir un livre de règles, un manuel pour savoir comment se comporter, qui serait remis à l’étudiant lors de son arrivée ? Eh bien, cela peut arriver, mais seules les grandes lignes sont alors esquissées. Dans beaucoup d’écoles, on fait un kishōmon (serment par le sang) qui donne accès à quelques conditions générales pour pouvoir entrer. (Voir le livre Old School13 pour une analyse au peigne fin de tels serments.) Le kishōmon ne donne toutefois que quelques conditions, tandis que nous sommes en train de parler d’un vaste complexe de valeurs et de comportements, somme totale de la culture martiale archaïque japonaise. Notez cette expression : « culture martiale ». Pour véritablement survivre lors de rencontres à haut risque, il faut développer et raffiner à l’extrême une sensibilité aux autres, à nos alliés comme à nos ennemis. Développer son intuition kan est essentiel. Mais comment développer notre capacité à sentir le niveau de confiance de nos proches, ou encore l’intention d’un de nos adversaires, si ce n’est en l’incorporant dans notre pratique ? Être sur le qui-vive, craindre d’offenser gravement son enseignant ou les anciens de son dōjō, tout cela requiert que l’on développe une sensibilité aigüe au moment présent. Paradoxalement, les élèves qui y parviennent apprennent à se détendre tout en étant sur le qui-vive, quelque chose auquel je me réfère ailleurs comme « l’étiquette de la meute ». Un ensemble de règles, apprises par cœur, tout d’abord seront appliquées de manière artificielle, et d’autre part priveront l’élève de l’opportunité de développer ce qui compte vraiment – reigi (attitude convenable) est en fin de compte la voie royale vers kan.

Quelles sont, pour rentrer plus en détail, les responsabilités des anciens (senpai) ? D’un point de vue général, l’ancien est responsable du maintien de la culture de l’école, et se prononce au nom de ce qu’il croit être les souhaits de l’enseignant. Une façon simple d’envisager le rôle de l’ancien est de penser à une sœur ou un frère aîné. Même si le petit frère a bien mieux réussi dans la vie, dans son travail, etc., les paroles du grand frère compteront toujours.

Donnons quelques exemples :

  • Un élève plus récent a une mauvaise hygiène – son keikogi sent mauvais, son haleine est horrible, ou bien les vêtements qu’il porte pour pratiquer sont sales ou mis n’importe comment. Le shihan de l’école ne devrait JAMAIS être mis dans l’obligation de dire à l’élève de se nettoyer. Les anciens du dōjō parlent à cette personne, lui disent de s’occuper du problème – avec tact et politesse. Si elle continue, ils deviennent fermes. Enfin, si le problème venait à perdurer, il est concevable qu’ils lui disent de ne pas revenir avant d’avoir réglé le problème.
  • Une personne commence à rentrer dans des discussions ou bien à apprendre aux autres, devant l’instructeur, sans être autorisée par l’enseignant à tenir ce rôle. Même en étant moins gradé que la personne bavarde, un ancien peut et devrait se plaindre auprès de l’autre, rappelant qu’il vient au dōjō pour étudier auprès du shihan et lui disant « Comme tu causes, là, tu nous prives de l’enseignement de Sensei en prenant toute la place.  ».
  • Un jeune élève plein de vitalité pratique trop vigoureusement – voire dangereusement – avec d’autres élèves. Il est de la responsabilité des anciens de l’informer qu’il doit se calmer et prendre la mesure de son comportement. Idéalement, l’ancien peut si besoin contrôler physiquement la personne vigoureuse mais, même si cela n’est pas possible, l’ancien doit quand même intervenir pour remettre les choses dans l’ordre. Et uniquement en cas d’échec de la part d’un ou plusieurs anciens pourrait-on alors faire appel au shihan.

Quelles sont les responsabilités de l’élève moins avancé (kōhai) ? En tant que « petit frère », sa responsabilité est d’écouter ses grands frères & sœurs pour avoir des repères quant à la culture du dōjō et à l’attitude convenable à avoir, aussi bien pendant la pratique que dans les interactions sociales hors du dōjō. Une objection pourrait pourtant être levée, vu ma brève allusion plus haut aux abus potentiels du système senpai-kōhai. A-t-on encore besoin de ce système ? Absolument. C’est à travers lui qu’a été préservé le koryū bujustsu au fil des générations. Sans lui, nous aurions changé d’une façon qui menacerait le futur d’une tradition martiale telle qu’une authentique koryū.

Toutefois, il n’est pas inconcevable qu’un tel système se corrompe. Nous, les Japonais comme les non-Japonais, sommes aussi des êtres humains autonomes du 21e siècle et ne devrions jamais accepter quoi que ce soit d’abusif ou d’immoral au prétexte de suivre ce système archaïque. Si cela devrait arriver, il incombe au kōhai (ou senpai) de faire face et protester, idéalement en le faisant d’abord auprès de ses ancien.nes proches : et de le faire avec force et dignité. En espérant qu’une telle objection change quelque chose qui était toxique dans la culture du dōjō. Seulement en cas d’échec le shihan devrait-il rentrer en jeu (voire, dans certains cas, être informé du problème – idéalement le shihan n’aurait peut-être même pas entendu parler de l’incident). Si vous échouez à ce niveau, vous voici à un carrefour : peut-être resterez-vous, en acceptant la situation (et parfois vous rendrez-vous compte que ce que vous trouviez répréhensible il y fut un temps est quelque chose que vous voyez différemment au fil des années) ; peut-être ne le supporterez-vous pas et devrez-vous partir (ou être renvoyé). Soit. Dans un cas aussi extrême et hypothétique, vous perdriez certes votre appartenance à un groupe, mais conserveriez votre intégrité. Cela dit, ce scénario catastrophe décrit la pire des situations et n’a quasiment jamais lieu dans quelque école que ce soit.

Si l’on veut bien laisser de côté ce cas extrême et revenir à ce que nous vivons au quotidien, un ryūha est comme une famille : nos aînés nous guident du mieux qu’ils peuvent tandis que nos cadets se donnent à fond pour nous dépasser, tout en nous témoignant du respect.

Ellis Amdur

Notes :

1. Ses travaux écrits peuvent être consultés sur la page https://edgeworkbooks.com
2. Litt. avantcompagnon : aîné (comme dans sensei, litt. avant-naître : maître)
3. Litt. après-compagnon : cadet
4. Litt. ancienne-tradition : école ancienne traditionnelle
5. Une koryū de jōdō (voie du ) dont une des branches actuelles est dirigée par Pascal Krieger Sensei
6. Une des plus anciennes koryūs japonaises (remontant au XVe siècle) dont le shihan actuel est Risuke Otake Sensei
7. Litt. jeu de bâton : art martial portugais se pratiquant avec un bâton
8. Tradition martiale des koryū
9. Synonyme de ryū
10. Pratiquant enseignant modèle
11. Une koryū remontant au XVIe siècle dont Ellis Amdur, feu Pierre Simon et Claire Seika sont shihan
12. Instructeur principal remplaçant
13. Ellis Amdur, Old School: Essays on Japanese Martial Traditions, fév. 2015

Créer les conditions

J’écrivais récemment dans un article pour le magazine Dragon Hors-série Aïkido que « Le Dojo lui-même est un lieu hors du temps social, hors de l’époque, indifférent à la localisation géographique ». Aujourd’hui où tous les dojos de notre École, comme ceux d’une bonne partie du monde, sont fermés, nous nous retrouvons sans ces espaces.

Nous pouvons pratiquer à la maison mais ce n’est pas toujours facile car tout nous rattrape quand nous essayons de pratiquer chez nous : le temps social, l’époque, notre lieu géographique. Nous nous retrouvons entourés de nos meubles, à côté du téléphone, pas loin des enfants ou du chien, dans l’espace réduit d’un appartement parisien ou dans une vaste étendue à la campagne. Nous nous y sentons peut-être trop à l’étroit ou au contraire perdus dans trop d’espace vide. Tout nous rappelle notre quotidien, et il peut devenir très difficile de s’abstraire alors de ce contexte qui nous entoure. C’est bien pour cela que l’existence des dojos est si importante surtout dans nos premières années de pratique.

Parfois les pratiquants ont aménagé chez eux un espace pour pratiquer. Mettre une calligraphie, quelques tatamis, peut nous aider à nous mettre dans l’ambiance, à couper avec notre environnement quotidien. Pour certains ce sera juste un tapis, pour d’autres un ou deux tatamis dans le salon, dégagés des jouets éparpillés des enfants pour l’occasion. D’autres encore aménageront un grenier ou un coin dans la chambre. La seule chose qui importe, ce n’est pas le respect d’une idée ou une imitation de « mini-dojo », mais la possibilité pour nous de manifester un espace et un temps pour notre pratique.

Habituellement cela sert aux pratiquants quand ils ne peuvent pas aller au dojo pour diverses raisons. Ils y pratiquent le mouvement individuel (Katsugen Undo), la pratique respiratoire de l’Aïkido ou quelques kata d’armes. Tout dépend des personnes, des besoins et des moments.

Bien entendu, à terme, il est possible de faire abstraction du contexte quel qu’il soit. Si notre capacité de concentration le permet, il est possible de pratiquer au milieu du bruit, à côté d’un enfant qui joue aux Légo, ou autre. L’histoire humaine est riche d’exemples de personnes ayant traversé de grandes épreuves tout en maintenant leur art, leurs pratiques. La calligraphe Li Guoxiang, par exemple, pratiqua durant dix ans la calligraphie en traçant avec de l’eau sur des pierres car rien d’autre ne lui était accessible pour pratiquer son art(1). Maître Gu Meisheng raconte également avoir découvert la liberté intérieure sans limite dans les geôles chinoises durant la Révolution culturelle.

Pour autant je crois qu’ils ont apprécié d’avoir de l’encre, un pinceau et la liberté quand cela fut possible !

Toute proportion gardée, nous retrouverons avec plaisir le calme et l’ambiance concentrée des dojos dès que possible. En cette période de confinement où il devient plus critique pour chacun de maintenir une pratique quotidienne, ou du moins régulière, si vous en avez besoin n’hésitez pas à dégager un espace, même minimum, pour vous recentrer, pour prendre ce temps de pratique.

Sur la page Facebook de l’École Itsuo Tsuda, plusieurs membres ont partagé leurs espaces de pratiques, un aperçu à la fin de l’article  ⇓ ⇓⇓

Afin de nourrir notre démarche, nous créons également une chaîne de podcast audio où nous partagerons des lectures à haute voix de chapitres issus des livres de Itsuo Tsuda. Cela pourra vous accompagner dans la voiture, dans le métro, en faisant la cuisine ou le ménage… Une autre façon de découvrir, redécouvrir ces œuvres. Rdv sur la chaîne Soundcloud ou sur Youtube. Le premier enregistrement est ici :

Manon Soavi

Les pratiquants partagent leurs home-dojo

 

 

Manon Soavi

  1. Fabienne Verdier Passagère du silence p.284 Albin Michel

La force vitale

Par Régis Soavi

Pourquoi parler de la force vitale alors que le sujet semble démodé (il est aujourd’hui considéré comme une sorte de résidu idéologique des années soixante), ou reste apparemment le domaine privilégié d’une petite quantité de personnes à la recherche d’effets mystérieux ?

Si la force physique reste pour de nombreuses raisons et dans de nombreux cas un domaine important, elle n’est pas un état permanent et inaltérable. Il existe quantité de facteurs que nous devons prendre en considération : l’âge de l’individu, son état de santé, son mental, sa situation sociale, sa conception du monde, etc. Il en va de même avec la force dite mentale, ou plus communément parlant, la force de caractère.

Le spectaculaire

Avoir un corps de dieu ou de déesse a toujours fait rêver la jeunesse, il est clair que l’état du corps est censé être reflété par son apparence. La silhouette d’une personne était un des moyens pour juger de son état de santé, de sa force, de sa puissance. Les statues de la Grèce ou de la Rome antique servaient d’exemple. L’accent était mis sur l’esthétique des formes et des proportions. Il en va de même aujourd’hui, mais les modèles ont changé car ils appartiennent surtout aux milieux branchés de la « people society » : acteurs, sportifs de haut niveau, mannequins, etc. Les images que l’on nous en propose, même quand elles n’ont pas été retouchées, nous font miroiter un monde complètement irréel de jeunes gens innocents, pétillants de santé, sautillant, et réalisant des « exploits » avec la plus grande facilité. « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » (1) Dans ce monde en trompe-l’œil comment ne pas passer pour un trouble-fête lorsqu’on présente d’autres valeurs que celles qui sont actées par la publicité au service de l’Économie et de la volonté de puissance de quelques uns, tout cela au détriment de la majorité des individus ?

Tsuda Itsuo montrant les points du ventre pendant une conférence.
Tsuda Itsuo montrant les points du ventre pendant une conférence.

Un problème de société

La société de 2019 n’est pas la société du vingtième siècle et encore moins celle du dix-neuvième. À l’époque la force physique avait un coté naturel, oserai-je dire primitif, il n’en est plus de même aujourd’hui. Si, par exemple, en Occident les avancées de la médecine ont pu sauver des personnes et permettre un allongement de la durée de vie, elles ont, par contre-coup, rendu beaucoup de gens dépendants aux traitements et aux médicaments, créant par là même une société d’assistés dont la force vitale semble s’être cruellement affaiblie. Les laboratoires pharmaceutiques ne se gênent pas pour produire à profusion de plus en plus de substances, de nouvelles molécules, censées rendre la vie plus facile. Un des exemples qui fit scandale récemment est celui des drogués sur ordonnance. Les antidouleurs à base d’opiacés, par l’accoutumance qu’ils engendrent, ont déjà fait non seulement deux millions de personnes dépendantes de ces substances, mais aussi des centaines de milliers de drogués qui ne savent plus comment se procurer leur dose et même, dramatiquement, plus de quarante-huit mille morts au États-Unis en 2017. (2)
La médecine du sport dans certains pays, et cela depuis des dizaines d’années, n’hésite pas elle aussi à droguer les athlètes pour permettre à leur pays de remporter une course, un concours, ou une médaille aux Jeux olympiques.
Les records sont continuellement dépassés dans le domaine du sport, ainsi que partout où la compétition fait rage, mais il semble difficile de gagner, ni même seulement d’être sélectionné sans avoir des spécialistes du corps et de la médecine dans son staff technique.
La seule force physique naturelle ne suffit plus, il faut plus que cela aujourd’hui, beaucoup plus. On propose des compléments alimentaires, des cocktails de substances sans cesse plus sophistiqués pour dépasser les limites humaines naturelles et même parfois tout simplement pour être toujours en forme ou tout au moins le paraître, et quand les conséquences des traitements ou plutôt du mauvais traitement du corps surviennent il est déjà trop tard pour rebrousser chemin.

L’Écologie humaine

La prise de conscience de l’état de la planète par une partie de la nouvelle génération pourrait être le déclencheur d’une prise de conscience plus globale. La nécessité absolue de revoir non seulement la production de produits de consommation, mais également les schémas de cette même production si cette nécessité est poussée un peu plus loin, devrait amener la société à la compréhension de ce besoin impératif de changer d’orientation.
Si la technologie a des cotés pratiques, devons-nous renoncer à penser par nous-mêmes et suivre les traces pré-imprimées par les logiciels, les algorithmes, ou les moteurs de recherche ? La médecine occidentale, qui est un art et non une science, a fait de gros progrès du point de vue de la compréhension et du traitement de certaines maladies humaines, mais devons-nous pour cela abandonner notre libre arbitre et nous remettre entre ses mains sans chercher à comprendre ou à sentir ce qui nous convient le mieux ? La société nous gave de recommandations qui, si elles ne nous font plus rire, nous laissent souvent indifférents : « mangez bougez » « mangez cinq fruits et légumes par jour » « attention au taux de cholestérol, mangez des produits allégés » « respectez scrupuleusement le nombre d’heures de sommeil » etc. L’être humain moderne en vient à suivre les directives de personnes qui pensent pour lui en matière de santé, de travail, de rencontre, tout est préparé, pré-digéré, au nom de notre bien-être, pour réaliser ce que des écrivains comme Ievgueni Zamiatine, dès 1920, Aldous Huxley en 1932, ou George Orwell en 1949 avaient décrit dans leurs romans dits d’anticipation, c’est-à-dire « un monde idéal ». Sommes-nous déjà en train de vivre dans ce monde que prédisait Huxley dans une conférence en 1961 ?
« Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir. » (3)
Loin de moi l’idée de porter en avant les idéologies réactionnaires ou passéistes qui ont tendance à apporter leurs solutions à coup de « y a qu’à » ou de prôner la résurgence des valeurs patriarcales ou racistes qui fort heureusement sont, ou j’ose l’espérer, devraient être dépassées. Les pas à faire sont d’une toute autre dimension. Il ne s’agit rien de moins que de retrouver des valeurs humaines et c’est peut-être cela la vraie révolution. L’Aïkido est porteur de cet espoir, mais nous ne devons pas nous tromper de direction.

Respiration KA MI : activation de la force vitale
Respiration KA MI : activation de la force vitale

La force vitale

Les expressions populaires comme « avoir du cœur au ventre » ou « avoir des tripes » expriment bien l’importance que la majorité des gens d’il n’y a pas si longtemps accordaient à cette région du corps, le courage ne se trouvait pas dans la réflexion mais dans l’action du bas du corps.
La force vitale était un domaine bien connu des maîtres d’arts martiaux, et ils accordaient tous la plus grande attention à en faire un des sujets majeurs, sinon le centre, de leur enseignement. Tous ceux qui ont eu la chance de connaître les maîtres de la première génération après O Senseï savent que la valeur de Noquet Senseï, Tamura Senseï, Yamaguchi Senseï ou Noro Senseï, ainsi que de tant d’autres n’était pas dans la qualité, évidemment irréprochable, de leur technique mais dans leur présence, simple reflet de leur personnalité, de leur force vitale.
Tsuda Itsuo Senseï, maître d’Aïkido, faisait aussi partie de cette génération, mais il était aussi un des maîtres de la première génération après Noguchi Haruchika Senseï, dans l’art du Seitai, et il a beaucoup écrit sur ce domaine dès son premier livre Le Non-faire dont j’ai tiré quelques extraits.
« Du point de vue Seitai, le ventre n’est pas simplement un récipient de divers organes digestifs, comme l’enseigne l’anatomie. Le ventre, déjà connu en Europe sous le nom japonais de “hara”, est la source et le dépôt de la force vitale. » (4)
« [L]a vie agit comme une force qui donne la cohésion aux éléments absorbés. […] C’est cette force de cohésion que nous appelons “ki”. […] Ce qui intéresse le Seitai, ce n’est pas les détails de la structure anatomique, mais le comportement de chaque individu qui révèle l’état de cette force de cohésion. Cette cohésion, en l’occurrence, est en quête spontanée d’un équilibre et se manifeste de deux façons diamétralement opposées : en excès et en déficit. Lorsque le ki, force de cohésion ou énergie vitale, se trouve en excès, l’organisme rejette automatiquement cet excès afin de rétablir l’équilibre. Ce qui déroute l’observateur, c’est que le rejet, loin d’être simple, s’effectue sous des formes diverses et complexes. Il se manifeste chez l’individu dans son comportement verbal, dans son geste, ou dans son acte. Par contre, lorsque le ki est en déficit, l’organisme réagit pour combler cette insuffisance, en attirant vers lui le ki des autres, c’est-à-dire, leur attention. » (5)
Dans le Seitai, il existe un moyen pour se rendre compte de l’état du koshi et de la force vitale, et cela simplement en vérifiant l’élasticité du troisième point du ventre qui se trouve environ deux doigts en dessous du nombril. Si le point est positif, c’est-à-dire si on sent qu’il rebondit lorsqu’on appuie dessus, alors tout va bien, on se remettra rapidement en cas de difficulté ou de maladie, si par contre les doigts s’enfoncent et ne reviennent qu’avec lenteur, si le ventre est mou, c’est que l’état du corps est en difficulté, ce manque de tonus est révélateur de l’état de la force vitale. Je préfère m’abstenir de donner plus de détails afin d’éviter que des bricoleurs présomptueux ou mal informés commencent à toucher à tout. En tout cas vous pouvez essayer sur vous-mêmes, mais pas sur les autres même s’ils sont d’accord, le risque de perturber leur rythme biologique et par contre-coup leur santé est trop grand, inutile de jouer les apprentis sorciers.
La force vitale est ce qui nous fait remonter la pente lorsqu’on a sombré. C’est ce qui nous permet de concrétiser des projets qui parfois semblent impossibles à réaliser.

Représentation du hara ; Basilique Saint-Sernin à Toulouse
Représentation du hara ; Basilique Saint-Sernin à Toulouse

La technique Seitai : une orientation

Le Seitai nous apporte dans le quotidien les instruments dont nous manquons pour entretenir notre force vitale. La pratique du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur) ainsi que des Taïso adaptés en fonction des Taiheki (habitudes corporelles) ou des techniques de premier secours n’en sont que la partie visible, l’essentiel se trouve dans sa philosophie de la vie et dans sa compréhension de l’être humain. Toute l’attention apportée à l’éducation des jeunes parents, le soin au bébé, la manière de faire circuler le Ki, de respecter chaque personne dans son individualité, et non en faisant référence au général, en font une science du particulier comme aimait à le définir Tsuda Itsuo Senseï dans son livre du même nom.
Si à l’occasion des stages je donne des indications pratiques qui permettent aux personnes de retrouver un bon état de santé, de récupérer leur force vitale lorsqu’elle est affaiblie, je compte toujours sur la capacité des individus à réagir, à comprendre la nécessité de s’orienter différemment pour cela, plutôt que de se démettre de leur pouvoir au profit d’une technique, d’une idole, ou d’un gourou.
Sans la force vitale, la force physique a du mal à trouver des débouchés, elle tourne en rond et finit par perturber la personne elle-même qui ne sait plus comment faire pour retrouver son équilibre.
La force vitale n’a pas de morale, elle peut être utilisée à bon escient ou non certes, mais si elle n’est plus là, inutile de discuter sur la valeur des objectifs à atteindre ou sur les perspectives que nous propose la société.
On se pose beaucoup de questions sur sa nature, son origine, voire sa domestication. Certains aimeraient pouvoir la mesurer grâce à du matériel technologique très développé, comme par exemple, des électrodes sophistiquées capable d’enregistrer les réponses subtiles émises par le cerveau. Malheureusement, ou plutôt heureusement car les risques de manipulation sont grands, cela semble pour l’instant impossible. La force vitale est d’une toute autre nature, on la comprend quand on retrouve la sensation du ki dans son propre corps. Mais qu’est-ce que le ki ? Tsuda Senseï nous donne en quelque mots une piste pour sa redécouverte.
« Le ki est le moteur de toutes les manifestations instinctives et intuitives des êtres vivants. Les animaux n’essayent pas de justifier leur action mais arrivent à maintenir un équilibre biologique dans la nature. Chez l’homme, le développement extraordinaire de l’intelligence menace de détruire tout équilibre biologique, allant jusqu’à la destruction totale de tout être vivant » (6)

L’Aïkido : un art pour réveiller la force vitale

L’Aïkido est facilement au cœur de nombreuses polémiques, au sujet de son refus de la compétition, de son idéal de non-violence, de son manque de modernité, voire de sa prétendue inefficacité. Il me semble que, justement, il est temps d’affirmer les valeurs de notre art – et elles sont nombreuses. Dans la pratique de l’Aïkido ce n’est pas la force physique qui est déterminante, mais plutôt la capacité à l’utiliser, de même pour la technique c’est son adaptation à la situation concrète qui est la plus importante et cela ne peut se faire sans avoir réveillé notre force vitale. La mise en situation sur les tatamis jour après jour, séance après séance, si elle est faite sans concession et en même temps sans brutalité, nous ouvre les yeux et permet de développer, de retrouver ce qui anime l’être humain, une force, une vitalité que l’on a trop souvent laissé s’atrophier. La puissance que l’on peut développer, mais aussi la tranquillité, la quiétude intérieure que l’on peut retrouver en sont la manifestation visible, le reflet de ce que l’on appelle le Kokoro au Japon.
Il est inutile de comparer avec d’autres pratiques car, même si l’Aïkido, quelques soient les critiques qui lui sont faites, ne servait seulement qu’à permettre le réveil, l’entretien ou l’amélioration de la force vitale, n’aurait-il pas rempli son devoir vis à vis des pratiquants ? Ne pourrait-on le considérer comme un des arts martiaux majeurs ?
La force vitale est au cœur de toutes les disciplines et cela depuis l’origine des temps, si tous les arts martiaux évoluent, elle reste l’élément indispensable à leur pratique.

Régis Soavi

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« La force vitale » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°26) en octobre 2019

Notes :
1) Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet/Chastel 1969 p. 9
2) Journal Le Monde, « Médicaments antidouleurs : overdose sur ordonnance », 16 octobre 2018
3) Aldous Huxley, discours prononcé en 1961 à la California Medical School de San Francisco
4) Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1977, p. 185
5) Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1977, p. 189, pp. 194-195
6) Itsuo Tsuda, Le Dialogue du silence, Le Courrier du Livre, 1979, p. 87

Garder un cap

Si aucune pratique n’est évidemment une solution toute faite à la situation que nous vivons, le fait de continuer une pratique quotidienne nous aide souvent à garder un cap intérieur, à garder un équilibre dans une situation instable et pleine d’inconnues.

La philosophie pratique transmise par Itsuo Tsuda est aussi un chemin pour retrouver notre « liberté intérieure ». L’actualité nous impose une forte contrainte extérieure : il n’est plus possible de se retrouver pour pratiquer, ni même de circuler librement, certains sont aussi empêchés dans l’exercice de leur métier, préoccupés par des difficultés financières, leurs proches, leur santé… bref les motifs d’inquiétude et contraintes ne manquent pas. Nous sommes tous concernés d’une manière ou d’une autre, mais tout en reconnaissant ce fait nous pouvons chercher en nous et dans ce qui nous entoure des éléments qui nous aident à traverser cette période.

garder un cap - Quietude interieure calligraphie itsuo tsuda
Quiétude Intérieure, calligraphie de Itsuo Tsuda

Cela ne peut qu’être personnel ; certains auront besoin d’un programme, certains de pratiquer, même seul, certains de repos, il n’y a pas de réponse universelle. C’est l’occasion, malgré tout, de puiser dans le fond de nos capacités et il est possible de décider comment nous vivons le moment quel qu’il soit.
Pour cela, nous avons des outils à disposition : la Pratique Respiratoire, le Mouvement Régénérateur, les neuf livres d’Itsuo Tsuda, les articles de Régis Soavi, mais aussi ce que nous avons découvert à travers cela : le réveil de notre force intérieure.
Il ne s’agit pas de vaincre la peur ni de fuir la réalité mais de faire face à la situation, en gardant un calme intérieur, c’est bien un des sens du budo pour les pratiquants d’art martiaux, traverser les difficultés en conservant son intégrité.
Comme le rappelle Régis Soavi dans son dernier article, notre art enseigne « la liberté de l’esprit, l’intuition, la force vitale et tout ce qui l’accompagne – souplesse, mobilité, résistance, capacité de se recentrer afin de ne pas sombrer après être tombé ou devant la difficulté » [Régis Soavi Reishiki : une partition de musique Yashima #07 mars 2020].

Nous vous invitons à lire ces mots de maître Tsuda commentant une phrase de son propre Maître Haruchika Noguchi :

« Je suis libre et sans barrière. Je me détache de la vie et de la mort. Il en va de même de la vieillesse et de la maladie. [H.N]
La fixation des idées qui nous oriente dans l’organisation de la vie, peut aussi se retourner contre nous en nous conduisant dans des contraintes imprévisibles. La liberté devient une fixation qui nous ligote. Plus on a la liberté, moins on se sent libre. La liberté est un mythe.
On lutte contre les contraintes pour acquérir la liberté. La liberté acquise ne reste pas sans provoquer d’autres contraintes. Il ne semble pas y avoir de solutions finales. Car la liberté que nous cherchons est avant tout une liberté conditionnelle. On n’a pas l’idée d’une liberté absolue, sans condition.

Être libre et sans barrière, chez Noguchi, est inconditionnel. En fait, il a été loin d’être libre toute sa vie : travailler pendant cinquante ans sans un jour de répit, avec des programmes extrêmement chargés, sans pouvoir partir en vacances comme les employés de bureau, constamment dérangé à des heures impossibles par ses clients qui avaient besoin de son aide, s’occuper de l’éducation de ses disciples internes jusqu’à 4 heures du matin, avant de prendre un sommeil d’une courte durée, etc. C’est à l’opposé de l’idée qu’on se fait de la liberté en Occident. C’est purement et simplement de l’esclavage.
C’était un travail de 24 heures sur 24, sans discontinuité, pour Noguchi. Une lourde responsabilité impliquant une disponibilité à tout moment.
Quand on pense à l’organisation de la vie moderne qui décharge la responsabilité des individus de plus en plus, avec des limitations, des congés et vacances, des protections collectives, des camouflages verbaux, etc., une telle responsabilité continue est impensable.
De même avec Me Ueshiba, qui disait à ses disciples : vous pouvez m’attaquer n’importe quand, n’importe où, ce qui impliquait aussi les heures de sommeil. Une disponibilité de 24 heures sur 24.

Comment pouvaient-ils mener une vie aussi intense, comme des poissons de profondeur qui supportent une haute pression, et se sentir libres en plus ? Cette interrogation doit s’énoncer en
une proposition inversée : c’est parce qu’ils se sentaient libres qu’ils pouvaient jouir d’une telle intensité de vie.
C’étaient des êtres qui appartenaient à une dimension différente de la nôtre, dira-t-on. Quant à nous, nous sommes assaillis par toutes sortes de peurs : la peur de ne pas pouvoir nous conserver, la peur de manquer, la peur de souffrir, et pour couronner le tout, la peur de mourir.

Je me détache de la vie et de la mort, dit Noguchi. Je me détache des affaires humaines, dit Ueshiba.

La vie en Europe est dominée par l’Administration. On ne peut rien entreprendre sans que cela ne corresponde à une catégorie administrative quelconque. Toutes ces catégories sont déjà vieilles de cent ans. Il n’est pas étonnant que l’Aïkido soit classé comme un sport de combat, en dépit de l’esprit du fondateur. Il faut que tout soit rangé dans les tiroirs d’une vieille armoire, les chemises ici, les chaussettes là. Or, de quoi s’occupe l’Administration ? Des affaires humaines. Il n’y a pas
de tiroirs pour des choses qui ne la concernent pas. Il n’y a pas de place en Europe pour le Seitai ni pour l’Aïkido sans qu’ils ne se déguisent en quelque chose d’autre. Si l’Administration décide que l’Aïkido est un mouchoir, il faut le repasser au fer, le plier en quatre et le mettre dans le petit tiroir d’en haut à gauche. On n’y peut rien.

Vie, mort, vieillesse, maladie, autant de thèmes qui permettent d’animer la valse des structures et le fox-trot de l’argent. Donc, ils sont extrêmement importants. Mais lorsqu’on se détache de tout cela, quel soulagement ! On pourra parler alors de la vraie liberté sans barrière. »

Itsuo Tsuda, Un, p.20, Édition Le Courrier du livre, [1978] 2006

La pratique solitaire

« Au-delà des nuages il y a toujours le ciel immuable, le cœur de ciel pur, Tenshin »
Itsuo Tsuda

 

En cette période troublée où notre quotidien est bousculé et notre pratique dans les dojos impossible, nous souhaitons vous rappeler qu’il est malgré tout possible de continuer une recherche et une pratique individuelle.

Ainsi voici quelques pistes pour ne pas seulement subir la contrainte, mais en profiter pour faire des choses que nous ne faisons pas forcement habituellement.

La pratique

Tous les jours dans nos dojos nous faisons ce que nous appelons la « Pratique respiratoire » ensemble de mouvements codifiés par Itsuo Tsuda à partir de ce que pratiquait O Sensei Ueshiba. Si aujourd’hui beaucoup l’appelleraient Aiki-taiso, Itsuo Tsuda, lui, en parlait comme de la « pratique solitaire », ainsi si nous la faisons en groupe dans les dojos il est possible de la faire chez sois, tous les jours si on le souhaite. Nul besoin de beaucoup de place et on peu la faire silencieusement.

Il est aussi possible de pratiquer des katas et suburis avec bokken ou jo. Et également de faire un travail de visualisation en répétant des mouvements lentement, que ce soit le rôle de tori ou de uke (les yeux fermés éventuellement si cela vous aide à faire abstraction du décor).

La pratique du Katsugen Undo est bien sûr possible dans sa version individuelle, si vous avez déjà fait un stage d’initiation vous connaissez les exercices de déclenchement et d’arrêt.

Approfondir autrement

Nous vous conseillons aussi de prendre le temps de lire, ou relire, ce qui est la base de notre école, l’enseignement de Maître Tsuda. Il écrivit neuf livres encore publiés aux Éditions Le Courrier du Livre – Trédaniel : www.editions-tredaniel.com/itsuo-tsuda-auteur-630.html ainsi qu’un livre posthume « Cœur de ciel pur ».

D’autre part sur le blog vous trouverez de nombreuses ressources : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/blogs/ avec des articles sur l’Aïkido, le Seitai, la calligraphie, le Japon, la notion du corps, etc. Ils sont aussi triés par catégories sous l’onglet « approfondir » du site.
Sur notre chaîne Youtube aussi plusieurs vidéos en consultation : https://www.youtube.com/user/EcoleItsuoTsuda

Et puis vous pouvez en profiter pour découvrir le magazine Yashima, dans ce numéro 7 de mars 2O2O :  Vous y trouverez notamment deux articles de Régis Soavi Senseï «  Reishiki : une partition de musique » sur le thème de l’étiquette en Aïkido, et « Seitai » article d’introduction à ce sujet.

Ce qui nous lie : microbiote et terrain humain

Le dojo Tenshin à Paris accueillera le 18 mars 2020 le biologiste Marc-André Selosse pour une conférence intitulée : « Le microbiote humain : De nos corps à nos civilisations« .

Nous vous proposons ici une lecture de son livre « Jamais seul » et ses points de convergence avec le Seitai.

Depuis l’aube de nos civilisations, l’action des microbes façonne notre alimentation, elle permet la conservation et la consommation des aliments (pain, fromages, vin, légumes…). Domestiqués de manière empirique depuis des millénaires, les micro-organismes qui interviennent dans ces processus n’ont été identifiés qu’assez récemment, il y a moins de 200 ans.
Et ce n’est qu’encore plus récemment que les scientifiques ont commencé à étudier le microbiote, c’est-à-dire l’ensemble des bactéries, champignons, virus, etc. qui sont abrités par un organisme-hôte (l’être humain par exemple) et vivent dans un environnement spécifique de cet hôte comme la peau ou l’estomac.
La plupart d’entre nous ne soupçonne pas que notre vie est dépendante d’une étroite association, appelée symbiose, que nous établissons naturellement avec plusieurs dizaines de milliards de bactéries qui peuplent la surface de notre corps et jusqu’aux creux de nos intestins. On se considère comme au-dessus, indépendant de toute cette influence microbienne, à l’exception notable des personnes enrhumées qui s’entendent souvent dire : « Ah, mais ne me refile pas tes microbes ! ». Le microbiote n’est donc considéré, au mieux, que pour ou qu’au regard de son potentiel pathogène.
Cette vision, maintenant dépassée mais toujours omniprésente, du microbe vu comme néfaste a profondément influencé notre rapport à la Nature, à nos corps et plus globalement à la vie. Qu’il s’agisse des pesticides en agriculture, des savons bactéricides et gels désinfectants sur nos peaux, ces produits, en éliminant sans discernement les micro-organismes favorables et ceux défavorables à leurs hôtes, créent les conditions d’un appauvrissement du terrain – celui de nos champs comme celui de nos muqueuses.

Ces actions hygiénistes répétées au fil du temps, dès l’accouchement, empêchent chez l’être humain une maturation du système immunitaire qui plus tard ne sera plus capable de reconnaître le corps dont il fait partie ou bien aura des réactions disproportionnées. Notre époque est aussi celle des maladies auto-immunes et des allergies[1].

Les principes Seitai, dans l’œuvre d’Haruchika Noguchi[2], partent d’un point de vue radical : intuitif plutôt qu’analytique. Se basant sur son expérience de guérisseur durant trente ans, H. Noguchi renonça à l’idée de thérapeutique dans les années 50 car il avait constaté qu’elle affaiblissait les organismes des individus et les rendait dépendants du praticien. Ceci l’amena à considérer la santé d’une manière toute différente en actant que les réactions du corps sont les manifestations d’un organisme qui réagit pour retrouver son équilibre.

« La maladie est une chose naturelle, c’est un effort de l’organisme qui tente de récupérer l’équilibre perdu. […] Il est bon que la maladie existe, mais il faut que les hommes se libèrent de son assujettissement, de son esclavage. C’est ainsi que Noguchi est arrivé à concevoir la notion de Seitai, la normalisation du terrain, si on veut. »[3].

Ce rééquilibrage est l’œuvre du système involontaire, il ne dépend pas de notre volonté. Il engendre des symptômes qui impliquent le microbiote. Par exemple les flux qui expulsent hors du corps les germes défavorables (rhumes, diarrhées)[4], la fonction régulatrice de la fièvre ou bien la fonction antibiotique de la carence en fer chez les femmes enceintes[5].

Photo de Jérémie Logeay

La philosophie Seitai a cette spécificité de voir l’être humain comme un tout indivisible. Il n’y a pas de séparation entre le psychique et le physique. La traduction du mot Seitai est « terrain normalisé ». Cette notion de terrain chez H. Noguchi est globale. Elle recouvre en partie la notion de microbiote. Ce dernier est pour nous comme la terre qui entoure les racines d’un arbre, c’est la Nature qui vit en harmonie et en collaboration en chacun d’entre nous, sans même que nous en soyons conscients. C’est pourquoi nous ne sommes jamais seuls.
Considérer les microbes comme néfastes et les combattre ou bien profiter de leur aide et collaborer naturellement avec eux est une question d’orientation intérieure. Privilégier un hygiénisme à outrance ou favoriser ce que M. Selosse appelle « la saleté propre »[6]. relève de ce même choix. L’expression « Cultiver son jardin »[7]. prend alors un sens nouveau et concret. Tout dépend de nous.
Là où l’instinct a disparu, il est nécessaire de mettre à disposition les découvertes scientifiques. Bien qu’étant autodidacte, H. Noguchi était parfaitement au courant de la science de son époque. Cela nourrissait ses réflexions et ses intuitions. C’est dans ce même esprit que nous sommes honorés d’accueillir M. Marc-André Selosse qui présentera les découvertes les plus récentes sur le microbiote humain et échangera avec le public. Réservation indispensable : http://tenshin.org/conference-selosse/

jamais seul selosse

Notes

[1]↑. Marc-André Selosse, Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations p.185 Édition Actes Sud 2017

[2]↑. Voir l’œuvre d’Itsuo Tsuda (9 tomes), disponible au Courrier du Livre et d’Haruchika Noguchi, 3 livres en langue anglaise disponibles aux éditions Zensei

[3]↑. Itsuo Tsuda, Le Dialogue du Silence, le Courrier du Livre, 2006 (1979) p. 64-65.

[4]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.156

[5]↑. Voir l’article : Marc-André Selosse : La disparition silencieuse des SVT sur Café pédagogique

[6]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.156 et p.197

[7]↑. Marc-André Selosse, op. cit. p.169

 

L’anniversaire des 20 ans

L’École Itsuo Tsuda fête ses vingt ans, au travers d’une série d’événements organisés par les dojos tout au long de cette année. Nous souhaitons que ce soit pour tous des occasions de partages, de découvertes et d’ouverture. Et pour commencer faites-vous une idée de notre école avec :

Trois mouvements pour découvrir une école particulière – > Cliquez sur la première vidéo !

20 ans en 2020

Retrouvez toutes les informations et le calendrier des événements  sur la page dédiée (cliquez sur l’image)

Être libre rend les autres libres

Manon Soavi était invitée par le magazine web italien DeAbyDay, à s’exprimer sur « le conditionnement féminin à travers l’éducation » et sur son parcours. Cet entretien s’inscrit dans une série de rencontres publiées par ce magazine web sur des femmes qui font bouger le monde au jour le jour.

L’interview

1. Qui est Manon Soavi ?
J’ai 37 ans, je suis française et j’enseigne l’Aïkido, que je pratique depuis l’enfance. Je travaille aussi dans la communication numérique pour des associations. J’ai exercé comme pianiste concertiste et accompagnatrice durant une dizaine d’années et je ne suis jamais allée à l’école.

2. Tu n’as pas été scolarisée, comment as-tu traversé ton enfance ? Tu n’as jamais voulu aller à l’école ?
À 5 ans j’ai voulu essayer l’école, je me demandais comment c’était ! J’ai tenu 4 jours avant de décréter que je n’y retournerais plus jamais. J’avais compris ! Je ne pouvais pas rester dans un lieu où si je disais “non” ce n’était pas respecté. Je peux tout à fait respecter des règles, mais le respect doit être mutuel, à l’école il ne l’est pas.

3. Tu ne t’es jamais sentie marginalisée ? Comment se sont passés tes premiers contacts avec le monde « extérieur » ? Quelles différences notais-tu, si tu en notais, entre toi et les autres dans la perception du monde ?
Bien sûr je suis une marginale ! Mais en fait la plupart des gens se sentent marginaux, se sentent différents et ils en souffrent mais ils ne savent pas vraiment pourquoi. Moi je sais pourquoi je suis différente et pourquoi je veux le rester !
À l’adolescence j’ai pensé que je souffrais d’une certaine solitude, un éloignement des autres jeunes de mon âge mais finalement j’ai découvert que je ne souffrais pas de la solitude mais de la déception que le monde soit ainsi, déception de la pauvreté des rapports humains. Et évidemment déception des rapports hommes-femmes. Pas seulement de la domination masculine mais aussi et surtout de l’attitude des femmes elles-mêmes.
Et avec le temps j’ai compris qu’il y a bien pire. Il y a la souffrance de la solitude dans la foule. La solitude inconsolable que l’on rencontre à l’école, être seul face aux difficultés. Seul face au monde. Je n’ai jamais été seule. Mes parents ont toujours été avec moi, à chaque instant, jusqu’à ce que je sois prête à affronter le monde, jusqu’à que je sois assez forte.
Parfois les gens pensent que c’est une façon de surprotéger un enfant et qu’il faut que l’enfant se confronte, se débrouille. Mais même d’un point de vue martial c’est une absurdité. On n’envoie pas un enfant qui n’est pas prêt à se battre sur le champ de bataille. Ou alors on l’envoie à une mort certaine. Si on lui laisse le temps alors le jeune apprend et un jour quand il est assez fort, il prend son envol, il est prêt. Et alors croyez-moi il peut endurer beaucoup de choses, car la force est à l’intérieur. Même si l’extérieur plie, l’intérieur ne casse pas. Le problème de la force extérieure acquise dans l’enfance pour se défendre, c’est qu’elle a tendance à s’écrouler car les bases ne sont pas assez solides. C’est comme ça qu’on se retrouve dans des situations intenables, que nous faisons une dépression, un burn out ou autre. On nous a tellement habitués à supporter, qu’on ne sent plus à temps qu’il nous faut réagir. C’est pourquoi il est important de retrouver la sensibilité qui nous alerte et la capacité à réagir.
Une des choses les plus étranges et tristes a été pour moi de constater les masques que chacun mettait pour paraître différent de ce qu’il est. Plus beau, plus intelligent, plus drôle. Évidement les rôles des femmes, aguicheuses, manipulatrices, faussement faibles, attendant le prince charmant pour enfin vivre ! Quelle tristesse ! Tous ces codes vicieux, qui déterminent la hiérarchie des rapports humains. Je connaissais le respect, la hiérarchie non. Et le monde faisait exactement l’inverse, aucun respect profond pour l’autre, mais des ordres, des interdits (à transgresser bien sûr) et de la hiérarchie tout le temps. C’était très déprimant.
Il m’a fallu du temps pour m’apercevoir que finalement ma manière d’être attirait certaines personnes. Qu’être soi-même prouvait tout simplement que c’était possible. Je refuse de jouer au jeu social, j’en accepte certaines règles superficielles, inévitables pour vivre en société, mais je refuse le fond du jeu. Peut-être alors certains s’apercevront qu’en fait il suffit de ne plus jouer. Nous maintenons nous-mêmes notre prison fermée, nous avons la clef à la main mais nous avons peur.
Je peux juste servir à dire « c’est possible » ou comme le disait Fukuoka senseï « je n’ai rien d’extraordinaire, mais ce que j’ai entrevu est immensément important. »

4. Selon toi, est-ce encore possible de proposer ce genre d’expérience dans la société actuelle ?
Ce n’est pas plus difficile aujourd’hui qu’hier. Les temps changent et les difficultés ne sont pas les mêmes. Mais les difficultés pour être des êtres humains véritables ne datent pas d’hier. La seule question est : qu’est-ce que je veux ? Dans quelle direction je veux orienter ma vie ?

5. Aujourd’hui certaines féministes semblent presque vouloir abolir l’idée de masculin et féminin. De fait, quand même, il existe des différences biologiques fondamentales : qu’en penses-tu ? Qu’est-ce que veut dire pour toi, être féministe ?
Je suis pour le respect des différences. Chaque individu est unique, différent. Certains sont grands, ou maigres, certains aiment le sport ou plutôt lire pendant des heures, certains réfléchissent avant d’agir, certains mangent quand ils sont contrariés. Nous sommes tous différents, et bien sûr la différence de fonctionnement biologique compte, énormément. Mais elle ne devrait pas conditionner notre rôle dans la société, conditionner nos droits, conditionner notre comportement. Il ne s’agit pas de faire un modèle unique, masculin évidement, non, au contraire. Respecter chaque être dans ses besoins, dans sa singularité.
Pour moi être féministe c’est bien sûr chercher l’égalité entre hommes et femmes (qui n’existe toujours pas, même dans nos pays) mais être féministe ça veut dire d’abord avoir conscience que ce sont les femmes les premières qui perpétuent le conditionnement. Il ne s’agit pas de se positionner en victime, car nous sommes victime et bourreau en même temps. Puisque nous perpétuons le modèle en éduquant nos enfants, garçons comme filles. C’est donc avant tout réfléchir à notre propre état, à ce que nous véhiculons tous les jours autour de nous, à nos enfants, à nos amies. Réfléchir à notre culture, à nos médias, à nos propres attentes.
Être féministe pour moi c’est cesser de se définir comme « une femme ». Ce qui veut dire aussi ne plus voir les hommes comme des « mâles ». Je suis féministe au sens où c’est nécessaire aujourd’hui pour avancer comme c’était nécessaire que les femmes d’hier se battent pour certains droits.
Un jour, peut-être, nous ne serons plus ni femme, ni homme, ni noir, ni blanc, ni jeune, ni vieux, mais simplement nous serons des êtres humains véritables.

6. Qu’est-ce que l’École Itsuo Tsuda et quel y est ton rôle ?
L’École Itsuo Tsuda œuvre à la diffusion de la philosophie pratique d’Itsuo Tsuda, retransmise par Régis Soavi, mon père. Elle réunit des dojos en Europe entièrement destinés à la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo (Mouvement régénérateur). Je suis Conseiller Technique de l’École Itsuo Tsuda ce qui veut dire que je veille à l’orientation de notre École.

7. Dans l’École Itsuo Tsuda vous pratiquez l’Aïkido et le Katsugen undo (Mouvement régénérateur), quelles sont leurs particularités ?
Le Katsugen Undo c’est une base, c’est une pratique qui permet un réveil des capacités vitales de chaque individu, c’est donc une base pour notre vie. Quelle que soit l’activité que nous exerçons, retrouver un corps naturel qui réagit correctement est une nécessité.
Pour l’Aïkido c’est la prédominance accordée à la respiration et à la sensation du Ki plutôt qu’à l’aspect sportif ou martial qui est le cœur de notre École. Nous pratiquons en cherchant la fusion avec le partenaire et non pas l’opposition. L’efficacité martiale découle de notre capacité à être dans le moment juste, dans la position juste, mais ce n’est pas une finalité en soi.

8. Dans ton école il y a une forte présence féminine, saurais-tu nous dire pourquoi, puisque les arts martiaux sont un territoire à dominante masculine ?
Déjà, dès les premiers dojos que mon père, Régis Soavi a créé au début des années quatre-vingts il a voulu “donner le pouvoir aux femmes”. Il a toujours poussé dans cette direction. Donner le pouvoir aux femmes ne veut pas dire le retirer aux hommes ! Mais dans un monde où les femmes n’ont pas le pouvoir, il faut bien leur donner pour espérer arriver à l’équilibre.
Et puis bien sûr c’est l’orientation de notre pratique, notre attention à la sensibilité qui se développe à la fois avec la pratique du Katsugen Undo et de l’Aïkido qui est particuliere. Les femmes y trouvent certainement un chemin qui leur parle. Mais il y a aussi beaucoup d’hommes dans notre École qui aspirent à autre chose qu’à une surenchère de force et d’agressivité
Maître Ueshiba le fondateur de l’Aïkido a été un très grand Budoka, redoutable même, mais ce qui fait sa grandeur c’est le fait qu’il est l’un des rares à avoir dépassé cette dualité du combat. C’est l’histoire de toute une vie pour lui. Mais le cadeau qu’il a fait à l’humanité c’est de parler d’aller au-delà du combat. Que le Budo pouvait forger des êtres humains capables de beaucoup mieux que juste gagner par la victoire sur l’autre. En Aïkido il n’y a pas de victoire, il y a dépassement de l’opposition et cela est très différent. C’est peut-être une utopie, mais c’est l’espoir de former des êtres capables de baisser les armes sans pour autant devenir des victimes. Nous pensons souvent que nous en Europe nous ne nous battons plus, nous sommes des « gentils » ! C’est oublier un peu vite comment nous traitons les plus faibles, les plus jeunes ou les plus dépendants que nous. Les personnes âgées, les malades, les immigrés, les enfants, les bébés, tous ceux à qui on ne laisse pas le choix, tous ceux qu’on n’écoute pas. Comment nous parlons à la femme de ménage, comment nous parlons à ceux à qui nous donnons des ordres. Sommes-nous si bons que ça ? Sommes-nous si exempts de violence ? Face à une adversité quelconque notre premier réflexe est de nous battre, les femmes en tant qu’êtres sociaux dominés y sont confrontées tous les jours. Alors trouver une autre voie est sûrement une nécessité plus criante pour les femmes, bien que nécessaire pour tous.

9. De quelle façon la pratique de l’Aïkido et du Katsugen Undo peuvent-elles changer la vie des personnes, en particulier des femmes ?
Justement parce que nous pratiquons dans une direction de fusion et de Non-faire. Il ne s’agit pas d’ajouter quelque chose mais de se débarrasser de ce qui nous encombre, autant physiquement que mentalement, l’être trouve alors une place pour respirer. Un lieu où il est possible d’être soi-même et non pas de “paraître”. Les femmes en particulier ont peu de place pour être elles-mêmes et ces pratiques peuvent nous aider à sortir justement du conditionnement social. C’est un outil, une voie. Il ne s’agit pas de pratiquer et d’attendre un miracle qui nous rendrait beau, riche et intelligent. C’est nous qui devons marcher.

10. Quand as-tu commencé à pratiquer et qu’est-ce qui te pousse à continuer ?
J’ai commencé l’Aïkido à six ans et depuis je n’ai pas arrêté. J’ai commencé parce que mon père enseignait et que ça me plaisait tout simplement ! Pourquoi je continue ? D’abord parce que j’ai toujours du plaisir à pratiquer et que je n’ai pas l’impression d’avoir terminé mon chemin, loin de là.
Et puis c’est un outil pour entrer en communication avec les autres sans passer par les conventions sociales, c’est une communication directe, dans le silence. Faire un chemin accompagnée d’autres personnes qui marchent dans la même direction est vraiment appréciable.

11. Ton parcours s’est fait en France, y a-t-il des possibilités pour les femmes italiennes de suivre ce parcours ?
Itsuo Tsuda a laissé neuf livres, ce sont autant d’indications pour qui s’intéresse à sa philosophie pratique. Ils sont tous traduits en italien. Mais pour pratiquer, le mieux est un dojo, en Italie il y a des dojos à Milano, Roma, Torino et Ancona. Il y a des stages et la pratique quotidienne. Le dojo c’est le puits où l’on peut puiser pour se retrouver.
Le chemin c’est nous qui devons le faire, quel que soit l’outil que nous utilisons pour évoluer, tout dépend de nous-mêmes. De notre décision intérieure.

La détente

par Régis Soavi.

Pour la plupart des Occidentaux, pratiquer l’Aïkido tout en étant à genoux plutôt que debout, semble, à priori, une très grande difficulté. Bien que dans la vie quotidienne on soit très rarement dans cette position elle est utilisée depuis l’origine des temps comme une position de relaxation qui permet, malgré tout, la vigilance.

Se détendre

Se mettre dans la position Seiza (en japonais « position correcte pour s’asseoir ») permet un alignement de la colonne vertébrale, favorise la respiration ventrale et donc permet de mettre la force dans le Hara. Qui plus est, si la position, la posture est bien dans son axe tout en étant relaxée, c’est une chance extraordinaire pour détendre tout le corps.
Se reposer, se détendre sans avoir besoin de s’allonger a toujours été une recherche pour les personnes travaillant à l’extérieur qui sont à la merci d’ennemis, de prédateurs, voire très simplement soumises à des conditions climatiques défavorables. La position accroupie, encore utilisée dans la plupart des pays du continent africain, en Amérique du Sud, en Australie, et dans de nombreux autres pays, possède la même fonction. À ce sujet Tsuda Itsuo Senseï nous relate une anecdote dans son livre La Voie du dépouillement : « Dans un article probablement conçu avant 1934, Marcel Mauss relate ce fait sous le titre « Des techniques du corps »*
L’enfant s’accroupit normalement. Nous ne savons plus nous accroupir. Je considère que c’est une absurdité et une infériorité de nos races, civilisations, sociétés.
Et il cite une expérience vécue au front pendant la Première Guerre mondiale. Les Australiens (Blancs) avec qui il était, pouvaient se reposer sur leurs talons pendant les haltes, tandis que lui était obligé de rester debout.
La position accroupie est, à mon avis, une position intéressante que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservée.
La position accroupie présuppose la souplesse des hanches. C’est en faisant l’Aïkido que je constate l’énorme différence entre le Japonais et l’Européen. Le Japonais intellectuellement et verbalement moins structuré, imite simplement ce qu’on lui montre. L’Européen observe, note, constitue un dossier et y colle une étiquette. Mais lorsqu’il se met à exécuter un mouvement, il arrive difficilement à coordonner le tout. S’il fait attention
à la main droite, il oublie la main gauche. Quant aux pieds, il ne sait pas où ils sont. Une telle habitude mentale ne facilite pas la pratique. Au lieu d’avoir deux éléments, A et B, B imitant tout simplement A, il fait intervenir un troisième élément, C, qu’il soit appelé intellect, dossier, ou structure, formant ainsi un circuit dévié qui complique la situation. »**sumariwaza

L’enfance, l’adolescence

Avant de marcher debout, nous nous sommes déplacés à quatre pattes, puis en voyant d’autres enfants plus grands ou des adultes autour de nous, par imitation, nous nous sommes dressés sur nos deux jambes. La position verticale a libéré les mains et les déplacements ont été au fur et à mesure plus rapides même avec les bras chargés de jouets. Pendant cette période de l’existence, notre terrain de jeu le plus coutumier, celui où nous sommes à l’aise, où nous pouvons être indépendant des adultes, est le sol. Et cela quelle que soit la région du globe où nous habitons. Puis viennent les grandes mutations, petit à petit, les corps se déploient, on abandonne le sol au profit de quelque chose de plus aérien, de plus mental aussi, car le cerveau est mieux irrigué par la position verticale, et donc plus on grandit plus on s’en éloigne. La société qui nous entoure met à notre disposition chaises hautes, divans, et autres canapés, sur lesquels on peut commodément s’asseoir pour se divertir ou travailler, se relaxer ou se concentrer. Cet éloignement du sol est quasiment définitif, on ne le retrouvera plus, si ce n’est à de rares moments de jeu avec un enfant ou à l’occasion d’un passage sur une plage ou sur du gazon.

Les Tatamis

Quand elles découvrent le dojo et cette immense surface mise à leur disposition, les personnes ressentent comme une sorte de joie enfantine qui les effraie, et en même temps les attire. Certains en ont conscience, d’autres sont simplement impressionnés. Alors que les enfants se mettent immédiatement à courir et se rouler par terre, les adultes restent réservés, conscients déjà peut-être, de la démarche qu’il faudra suivre.
Les premiers pas (si l’on peut dire) sur les Tatamis, commencent par la position assise. Bien souvent les débutants croisent les jambes, mais même s’ils arrivent à être dans la position Seiza dès le début, ce qui est extrêmement rare, il ne leur sera presque jamais proposé de tenir cette posture pour pratiquer. Après quelques secondes voire quelques minutes de méditation, souvent toute la séance se fera debout. Certes nous ne sommes pas au Japon, et un grand nombre de personnes ont perdu l’habitude de s’asseoir de cette manière, mais au lieu de voir cela comme une difficulté à surmonter, un but à atteindre, il me semble intéressant de le considérer comme un jeu. Un jeu qui demande que l’on s’y implique physiquement et mentalement, mais un jeu, donc un plaisir. Et même s’il y a des contraintes, elles sont une partie intégrante du jeu que l’on vient de commencer.

Se recentrer

La pratique à genoux est l’occasion de se recentrer tout en restant détendu. Je la fais toujours travailler lentement, surtout avec les débutants, mais c’est excellent même pour les anciens, car un travail lent effectué de manière très liée (j’utilise souvent le terme musical italien legato) permet un recentrage de tout le corps. Si on ne travaille pas avec la force musculaire dans les bras, comme on en a pris l’habitude, mais que l’on projette son énergie à partir du centre, du Hara, qu’on la fait couler le long des membres, on peut sentir de façon saisissante la circulation du Ki et en constater les effets. Les bras ne doivent être ni mous ni rigides mais souples et actifs, puissants, de cette puissance qu’ils ont lorsqu’ils sont pleins de Ki. Le travail lent dans la position à genoux, par exemple dans les formes de base que sont Ikkyo ou Yonkyo, permet, si on porte son attention dans cette direction, de découvrir comment le Yin et le Yang agissent, si l’on peut dire, se déploient, s’interpénètrent. Le recentrage se fait alors automatiquement par le simple besoin de rééquilibrage, les appuis sur les genoux deviennent plus légers car le corps répartit mieux le poids, les hanches à leur tour retrouvent la souplesse qu’elles avaient perdue en ne bougeant plus qu’en position debout.
Il y a deux moments qui me paraissent favorables à la pratique à genoux, le début de la séance, car comme c’est un travail lent c’est un peu comme une remise en forme, et la fin de la séance, le moment du Kokyu-ho qui se pratique à genoux et concentre de plus en quelques minutes un grand nombre de difficultés d’ordre physique et mental. C’est là aussi un travail de recentrage où on peut vérifier l’état du Koshi, sa souplesse, et donc la posture en général.sumariwaza stage été aikido

Une préparation ?

Se préparer avec le travail à genoux, permet aussi de ne pas être surpris lorsque se présente l’occasion d’un Shiho-nage avec un partenaire nettement plus petit que soi : le fait de pouvoir tourner tout en se mettant à genoux sans aucune difficulté et sans perte d’équilibre pour passer sous son bras, est un avantage indéniable.
Mais la palette des avantages à la pratique en Suwari waza (techniques à genoux) ne s’arrête pas là.
Si je prends comme exemple Irimi Nage en Hanmi Handachi Waza (technique réalisée avec un partenaire à genoux et l’autre debout), on peut sentir avec plus de précision le souffle de l’aspiration vers le bas, et on sent tout de suite si on est centré ou non, si on a réussi à créer un vide suffisant dans lequel s’est engouffré le partenaire, où il s’est déséquilibré alors que soi-même on est stable. Toujours en Hanmi Handachi Waza, cela est encore plus visible et concret avec deux partenaires : la saisie en Ryote Dori (saisie à deux mains d’un poignet) commence par une frappe qui se transforme en saisie, et c’est l’instant crucial pour un Kokyu nage. La projection ne peut se faire que si on a suffisamment travaillé au sol, si on est capable de devenir très lourd en concentrant le Ki dans le bas ventre, et de le faire passer au-delà de l’extrémité des doigts.
Bien sûr toutes les techniques peuvent se faire à partir de cette posture avec parfois quelques variantes, mais ce qui me paraît important c’est qu’après avoir travaillé à genoux, la pratique en Tachi Waza (pratique debout) devient beaucoup plus facile. Ce genre de travail peut avoir diverses conséquences, si on le fait en force, avec le désir de vaincre coûte que coûte, ou pour soutenir une réputation, un rôle. Sans avoir trouvé les lignes qui permettent la projection en souplesse, ni la respiration profonde et tranquille, on risque fort d’abîmer le corps, et au bout d’un certain temps d’avoir de gros problèmes aux genoux ou aux hanches et un réel handicap dans la vie quotidienne.

Marcher

Marcher, se déplacer à genoux, peut être un bon exercice, et pour cela il y a Shikko. Là encore il est important de ne pas forcer, de ne pas le montrer comme une compétition, un tour de force que certains réussiront avec plus ou moins de bonheur. Shikko est un excellent exercice mais à utiliser avec modération, au début surtout. Après quelques années de pratique, si on n’a pas forcé, alors c’est devenu un plaisir. On peut même faire cet entraînement avec un Bokken et en frappant bien droit, cette manière de faire permet de vérifier si ce sont bien les hanches qui bougent et si la rotation se fait bien au niveau du bas du corps et non du buste. Les épaules ne doivent absolument pas bouger mais par contre elles doivent rester exactement dans l’axe du déplacement. Lorsqu’on arrive à être à l’aise on peut commencer à faire des frappes lentes avec le Bokken tout en se déplaçant. Tous ces exercices permettent de retrouver de la mobilité au niveau des hanches. À mon avis ils n’ont pas de valeur martiale immédiate, simplement parce qu’ils sont exécutés sur des Tatamis, ce qui est normal, car qui voudrait s’entraîner sur du gravier par exemple, sans protection aux genoux ?

Des miracles ?

Des changements, qui pour la personne à qui cela arrive semblent s’apparenter à des miracles, sont possibles. Il y a quelques années une femme est arrivée avec des béquilles, elle se déplaçait avec d’énormes difficultés depuis plusieurs années. Très décidée elle est venue pratiquer tous les matins au dojo. Au début il n’était pas question pour elle de s’asseoir autrement qu’avec les deux jambes étendues, petit à petit pourtant, au bout de quelques semaines son état s’était amélioré. Après un mois elle réussit à se mettre sur les genoux, mais bien sûr, toute droite et raide comme un piquet. À partir de ce moment elle commença à descendre, centimètre par centimètre, pour finir après plusieurs mois par s’asseoir sur ses talons sans douleur et quelque temps après encore par y avoir du plaisir. Ce n’est pas un cas unique, il y a en ce moment au dojo Tenshin, à Paris, un monsieur à la retraite qui est arrivé avec de gros problèmes aux genoux et aux chevilles suite à diverses opérations chirurgicales datant de plusieurs années. En moins d’un an de pratique très régulière (il vient tous les jours) il a retrouvé une mobilité qu’il n’espérait plus, et il s’assoit maintenant sur ses talons. Ne pas forcer, prendre le temps, avoir de la continuité, si quelque chose est possible cela se fait naturellement. Pour être tout à fait honnête, je dois dire que dans ces deux cas les personnes concernées se sont mises aussi à pratiquer le Katsugen Undo (Mouvement Régénérateur) ce qui a facilité le travail de leur corps et sa remise en ordre.suwariwaza la detente

Indispensable, le travail au sol ?

Rien n’est jamais indispensable, mais est-ce nécessaire ? Il est certain que l’on peut s’en passer, il existe même quantité de bonnes ou de mauvaises raisons pour l’éviter, on peut argumenter dans ces termes : cela fait mal aux genoux, c’est dangereux pour les articulations, cela ne sert à rien puisque plus personne ne se déplace de cette manière, etc. Si on ne comprend pas son utilité, pourquoi se forcer ? Il y a tellement de rituels, d’exercices qui sont devenus incompréhensibles dans notre société moderne, que même le simple fait de se saluer en s’inclinant peut paraître désuet, voire ridicule pour nombre d’Occidentaux qui seraient tout prêts à le remplacer par le Shake-Hands. À force de s’adapter à la modernité ne risque-t-on pas de passer à côté de l’essentiel, de perdre l’esprit qui nous conduit en Aïkido, oserai-je dire son âme ?

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« La détente » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°25) en juillet 2019

Notes

* Mauss Marcel, Sociologie et Anthropologie, Presses Universitaires de France. 1950 p. 374.
** Tsuda Itsuo, La Voie du dépouillement, Ed. Le Courrier du Livre, 1975, p. 151-152.

Superficialité ou approfondissement

Dans cet article à partir d’un hexagramme du Yi Jing (Tsing : Le puits), Régis Soavi nous parle des pratiques de l’Aïkido et du Mouvement régénérateur comme des instruments de recherche et d’approfondissement de sois-même.

Le dojo est, par essence, le puits où viennent se nourrir les pratiquants d’arts martiaux à la recherche de la Voie, du Tao. À l’opposé du ring ou du gymnase, il offre un lieu de paix nécessaire, voire indispensable, pour l’approfondissement des valeurs humaines.dojo le puits Nous vivons aujourd’hui à la vitesse de la lumière. La communication n’a jamais été aussi rapide. Les ondes chargées de bits et micro-bits circulent en boucle autour de notre planète, porteuses de plus d’informations que notre cerveau n’en peut stocker. Les réseaux sociaux ont remplacé la connaissance par un vernis superficiel qui peut sembler suffisamment apte à satisfaire notre apparence sociétale. Si dans les années soixante les membres de l’Internationale situationniste fustigeaient les pseudo-intellectuels qui se nourrissaient auprès des revues comme Le Nouvel Observateur ou l’Express pour alimenter leurs conversations mondaines ou leurs écrits, que diraient-ils de la démocratisation proposée à tout un chacun pour devenir le nouveau Monsieur Jourdain du Bourgeois Gentilhomme de Molière ?
Mieux vaut connaître un peu de tout plutôt que d’approfondir quoi que ce soit, telle semble bien être la devise de notre époque.
Dans les arts martiaux la tendance semble aller dans la même direction. Nombreuses sont les personnes qui sont intéressées par les images spectaculaires retransmises par les médias où l’on présente les capacités fictives d’acteurs martiaux, au demeurant fort habiles dans leur métier, mais où la recherche est principalement le rendu superficiel ainsi que commercial.
L’image du puits dans l’ancienne Chine devrait nous faire nous interroger sur les tendances qui gouvernent notre vie de tous les jours. Si l’on tirait l’eau du puits à l’aide d’un seau et d’une perche, c’est bien la répétition d’un tel acte qui permettait la vie du village, et la nourriture prodiguée était considérée comme inépuisable. Et si nous prenions exemple sur cette image ancienne ?
Quand on pratique un Art comme l’Aïkido il ne s’agit pas d’accumuler des techniques sans cesse plus nombreuses, ni de répéter béatement l’enseignement prodigué, mais plutôt de commencer une recherche, de se réorienter vers quelque chose de plus profond afin d’abandonner le superficiel, le superflu, qui nous a tant déçus et que l’on ne supporte plus.

Régis Soavi Aikido

Bon nombre de personnes qui au départ sont extrêmement enthousiastes de commencer un vrai travail avec leur corps, se lassent de la répétition, bien trop souvent scolaire, ou encore se laissent fourvoyer par la dernière mode. On voit ainsi des gens qui collectionnent les méthodes et passent d’un art à l’autre, du Yoga au Taï-chi, du Karaté à la Capoeira, pensant parfois que l’un d’eux est supérieur à l’autre comme l’explique si bien un youtuber à la mode qui fait l’actualité comme ça lui chante.
Face à tous ces personnages qui ne vivent que pour influencer leurs followers et gagnent leur vie sur leurs dos grâce au nombre de « like » et à la publicité qu’ils engendrent, ne serait-il pas temps de chercher au fond de soi-même ? De prendre le temps de réfléchir plutôt que de consommer passivement la réflexion d’un autre ? De bouger son propre corps pour retrouver une harmonie perdue plutôt que de chercher dans le virtuel un complément à la routine issue de la pauvreté du quotidien ?
Le dojo en tant que lieu de recherche possède toutes les caractéristiques du puits : c’est à la fois un lieu pour l’entraînement, car on y puise chaque jour, et en même temps (et peut-être plus) c’est un lieu de convivialité où le social se débarrasse de ce qui l’empêche d’être vrai c’est-à-dire d’être le plus proche possible de la nature profonde des individus. Un lieu où la sociabilité échappe aux conventions, un lieu où l’on peut se parler, entrer physiquement en contact avec l’autre de façon simple, avec toutes les difficultés que cela peut représenter pour celui ou celle qui n’est pas prêt ou prête.
Toute l’arduité réside dans le fait de ne pas rester en superficie de la pratique, de ne pas se contenter de surfer sur un océan d’images devenues virtuelles ou de barboter sur le rivage et cela si possible sans se mouiller trop, mais de s’imprégner de ce que l’on y trouve, de lâcher ce qui nous encombre de manière à en explorer les profondeurs.
Mon Maître Itsuo Tsuda dans son livre Le Non-faire* nous donne avec simplicité, un aperçu de sa propre recherche et du travail qu’il avait engagé en Europe.

Itsuo Tsuda aikido

« Que suis-je à côté de la grandeur de l’Amour cosmique de Me Ueshiba, de la technique du Non-Faire de Me Noguchi, ou du raffinement insondable de Me Kanzé Kasetsu, acteur du théâtre Noh ? Je les ai connus tous les trois ; deux sont morts, seul Me Noguchi est en vie [Haruchika Noguchi meurt en 1976]. Leur influence continue de travailler en moi. Ce sont là des maîtres par nature. Moi, je suis simplement un être qui commence à se réveiller, qui cherche et évolue.
Une extraordinaire continuité d’efforts soutenus caractérise les œuvres de ces maîtres. J’ai l’impression de trouver dans un terrain aride, des puits d’une profondeur exceptionnelle. Là où s’arrête le travail de catégorisation n’est que leur point de départ. Ils y ont percé bien au-delà. Ils ont atteint les veines d’eau, la source de la vie.
Cependant, ces puits ne communiquent pas entre eux, bien que ce soit la même eau qu’on y trouve. La tâche qui m’incombe, est d’y dresser une carte géographique, d’y trouver un langage commun. »
Ce langage, Itsuo Tsuda le trouvera dans l’art de l’écriture (il se définissait lui-même comme écrivain-philosophe, comme en témoigne sa stèle funéraire au Père Lachaise), dans l’enseignement d’une certaine forme de l’Aïkido fondée sur la respiration et l’approfondissement de la sensation du Ki, enfin en faisant connaître le Katsugen undo (mouvement régénérateur). À travers son travail, son œuvre écrite, son enseignement, il réussira à créer un pont entre l’Orient et l’Occident.

Ce qui guette le pratiquant d’arts martiaux et ce plus particulièrement en Aïkido est l’ennui dû à la répétition, à la recherche de l’efficacité, au fait de peaufiner la technique, et tout cela au détriment de la profondeur de l’art, ainsi que de la culture qui le sous-tend. De fait, notre époque n’est plus soumise aux mêmes impératifs que les siècles derniers, s’il est toujours utile de pouvoir réagir en cas d’agression ou de difficultés, ce qui sera déterminant est plus la force intérieure et le réveil de l’instinct, que la capacité de combat. L’Aïkido demeure une pratique du corps, où la rigueur, la dynamique, le savoir-faire, ont une importance capitale, mais son aspect philosophique est loin d’être négligeable. Cet aspect n’est en rien contradictoire, bien au contraire, un de mes anciens maîtres Masamichi Noro l’avait bien compris lui-même lorsqu’il créa cet art nouveau qu’est le Ki no Michi (la voie du Ki) à la fin des années soixante-dix. La recherche dans l’Aïkido est quelque chose de difficile et peut même être pernicieuse parfois, car s’il ne s’agit pas de s’affronter avec d’autres combattants, ce n’est pas non plus de la méditation ni de la danse, et je peux dire cela car j’ai un immense respect pour ces arts, là encore les puits sont différents, mais la recherche va dans la même direction. Aller chercher du côté du développement des capacités humaines, de la culture au-delà du connu, se remettre en question et questionner les idées du monde, avancer pour faire avancer notre société. Sortir peut-être enfin un jour de la barbarie et de l’obscurantisme. Il nous suffit de relire la conférence de Umberto Eco** sur comment l’être humain se construit des ennemis pour comprendre que nous avons plus que jamais besoin de connaître l’autre pour mieux le comprendre.
L’Aïkido en tant qu’Art du Non-faire est une porte vers ce que nombre de personnes recherchent : la réalisation de soi-même, sans un ego démesuré, mais dans la simplicité, et avec le plaisir d’un vécu authentique.

Régis Soavi

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Notes :
* Itsuo Tsuda Le Non-faire, Édition Le Courrier du Livre Paris 1973 p. 12
**Umberto Eco Costruire il nemico e altri scritti occasionali Bompiani Milano 2011

Dojo, un autre espace-temps

Par Manon Soavi

« […] Le chemin pour la découverte de soi en profondeur […] » disait Tsuda Senseï « n’est pas en ligne droite vers le paradis, il est tortueux. »(1) À l’instar des musiciens classiques qui passent leur vie dans une recherche infinie d’évolution, les pratiquants d’arts martiaux sont sur des chemins sans fins. Pour autant ces voies ne sont pas dépourvues de sens, de panneaux indicateurs et de vérifications. Un des panneaux indicateurs qu’a laissés Tsuda Senseï à ses élèves est « Dojo ».

Il écrivit lui-même sur le sujet : « Comme je l’ai déjà dit, le Dojo n’est pas un simple espace découpé et réservé à certains exercices. C’est un lieu où l’espace-temps est différent de celui d’un lieu profane. L’ambiance y est particulièrement intense. On y entre en saluant pour se sacraliser et on sort en saluant pour se désacraliser. […] On me dit qu’en France, on rencontre des Dojo qui sont simplement des gymnases ou des clubs sportifs. Soit. Mais quant à moi, je veux que mon Dojo soit un Dojo, et non un club avec un patron et ses habitués, afin de ne pas déranger la sincérité des pratiquants. Cela ne veut pas dire que ceux-ci doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »(2)

Mais pourquoi créer des Dojos ? C’est bien compliqué et demande beaucoup de travail !

dojo yuki ho toulouse
Construire un dojo, une aventure incertaine !

Pour répondre à cette question, il faut peut-être revenir au pourquoi nous pratiquons. Si chaque réponse est individuelle et complexe, personnellement je rejoins l’avis de ceux qui pensent que nous pratiquons avant tout pour « être ». Pour « être » véritablement, ne serait-ce que le temps d’une séance.

L’Aïkido est alors un outil pour nous retrouver nous-mêmes. Commencer à « être » sur des tatamis est un premier pas qui commence par un lâcher-prise : accepter de monter sur un tatami et d’entrer en contact avec les autres ! Mais un contact différent de celui régi par les conventions sociales. Je constate d’ailleurs parfois la réticence de certains débutants à passer un Keikogi, comme si garder leur jogging de sport leur permettait de garder une identité sociale. Le Keikogi nous met tous sur un plan d’égalité, hors des marqueurs sociaux, il gomme les formes de corps, les sexes, les âges, les salaires… Bien sûr quand on ne fait pas étalage de son grade, de son dan, pour en « remontrer » aux débutants. Si notre état d’esprit est de vivre avec l’autre une pratique, et non pas de montrer que nous sommes les plus forts, alors la peur de la rencontre avec l’autre peut diminuer. Dans l’École Itsuo Tsuda, il n’y a carrément pas de grade, cela règle la question une fois pour toutes.

L’aventure commence à l’aurore (3)

Le Dojo lui-même est un lieu hors du temps social, hors de l’époque, indifférent à la localisation géographique, et tout cela nous dépayse aussi complètement. De plus nous pratiquons tôt le matin (comme le faisait Ueshiba O Senseï). Les séances ont lieu tous les matins, toute l’année, à 6h45 en semaine et 8h le week-end. Qu’il neige, qu’il fasse soleil, que ce soit les vacances ou un jour férié, le Dojo est ouvert et les séances ont lieu. Au-delà du découpage arbitraire du temps de notre monde.

Le levé du jour est aussi un temps particulier. Entre le réveil et la pratique, il n’y a presque rien. L’auteur Yann Allegret l’avait exprimé ainsi, dans un article paru dans KarateBushido :« Cela se passe aux alentours de six heures du matin. Des gens sortent de chez eux et se dirigent vers un lieu. À pied. En voiture. En métro. Dehors, les rues de Paris sont encore ensommeillées, quasi-désertes. L’aube est proche. La séance d’Aïkido commence à 6H45. Le rythme de la ville est encore celui de la nuit. Ceux qui sont dehors n’ont pas revêtu les armures nécessaires à la journée de travail qui s’annonce. Quelque chose demeure en suspens. Avec la naissance du jour, on a l’impression de marcher dans un interstice. »(4)
Un interstice de temps et d’espace où peut commencer le travail sur nous-mêmes. Car il nous faut perdre, au moins un peu, nos repères habituels pour retrouver la sensation intérieure de nos propres repères. La sensation de notre vitesse biologique plutôt que le temps qui s’écoule au cadrant d’une montre. Pour s’écouter soi-même, il faut du silence autour. Et dans notre monde le silence n’est pas chose facile à trouver !

Un écrin

dojo tenshin paris
Mettre l’homme en harmonie avec lui-même

C’est pourquoi dans l’École Itsuo Tsuda nous attachons tant d’importance à créer des Dojo. Bien sûr il est possible de pratiquer n’importe où, de s’adapter en toutes circonstances. Mais, est-ce toujours souhaitable ? Pour reprendre le parallèle avec la musique (sujet que je connais bien, ayant exercé une quinzaine d’années le métier de pianiste et concertiste) on peut jouer en plein air, dans un gymnase, dans une école, une église, un hôpital, etc. Et d’ailleurs je n’ai rien contre la démocratisation de la musique classique, bien au contraire. Mais une bonne salle de concert, c’est autre chose. C’est un écrin où le musicien, au lieu de passer son temps à s’adapter à la situation, à compenser la mauvaise acoustique ou autre, peut s’immerger dans l’écoute, chercher dans la finesse et faire surgir la musique. Vivre les deux expériences est sûrement nécessaire pour un professionnel. Pour un débutant, trouver la concentration et le calme au milieu de l’agitation ou des courants d’air me semble franchement très difficile.
Dans le cas de l’Aïkido, le Dojo est l’écrin de cette recherche. Si on saisit cette chance d’avoir un Dojo c’est une autre perspective qui s’ouvre. Car si notre mental peut comprendre les concepts philosophiques qui sous-tendent les discours sur la Voie, l’état d’âme, etc, pour que le corps les vive réellement, c’est une autre affaire. Nous sommes souvent trop occupés, perturbés, et nous avons bien besoin d’un cadre qui favorise certaines dispositions d’esprit.

On peut constater au fur et à mesure de notre expérience qu’à la fois l’esprit de Dojo se cultive de façon assez précise et en même temps dans quelque chose de fluide et d’insaisissable. Il en va de même pour les lieux de cultes religieux. Parfois une petite église de campagne, une chapelle cachée au détour d’une ruelle respire plus le silence et le sacré qu’une immense cathédrale visitée par des millions de touristes. Il en est de même avec les Dojo. Ce n’est ni la taille, ni le respect absolu des règles qui rendent un lieu différent. Dojo « le lieu où l’on pratique la voie », c’est une alchimie entre le lieu, l’aménagement, l’ambiance qui y règne. Il ne suffit pas que le Dojo soit beau, bien qu’un tokonoma avec une calligraphie montée en kakejiku, un ikebana, créent une ambiance, mais il faut aussi qu’il soit plein et vivant de ses pratiquants !
L’architecte Charlotte Perriand a fait cette remarque à propos de la maison japonaise qui « n’essaie pas de paraître, mais de mettre l’homme en harmonie avec lui-même »(5). C’est une belle définition que l’on peut tout à fait appliquer à la notion de Dojo. Mettre l’être humain en harmonie avec lui-même et donc avec la nature dont nous faisons partie. Dès qu’on pénètre dans le Dojo on doit sentir cela. Les personnes, souvent, marquent un temps d’arrêt, même les simples visiteurs. C’est instinctif.

L’activité qui règne dans le Dojo en est aussi un aspect essentiel. On a la possibilité de prendre en charge la totalité des aspects de la vie. Les membres font la comptabilité, les travaux, le ménage… D’ailleurs Tamura Senseï disait du ménage du Dojo « Ce nettoyage ne concerne pas seulement le Dojo lui-même, mais aussi le pratiquant qui, par ce geste, procède à un nettoyage en profondeur de son être. Ce qui signifie que, même si le Dojo paraît propre, il faut pourtant le nettoyer encore et encore. »(6). Le sinologue J.-F. Billeter parle de « l’activité propre » quand l’activité humaine devient l’art de nourrir en soi la vie. Cela faisait partie des recherches des anciens Taoïstes chinois. Pour nous au 21e siècle il est encore question de se réapproprier un rapport à l’activité humaine, non comme chose séparée de notre vie, nous permettant de gagner de l’argent et d’attendre les vacances, mais comme activité totale. Une participation de tout l’être à une activité. Le travail des membres à une œuvre commune dans leur Dojo nous permet aussi de nous approprier ce Dojo, non pas comme une propriété, mais comme le vrai sens de bien commun : ce qui est à tout le monde est à moi, et non pas « c’est à tout le monde donc à personne et je m’en moque ». Cette inversion de perspective prend parfois du temps. On ne peut l’apprendre avec des mots ou avec des règles rigides. Cela se découvre et il faut le sentir par soi-même.
On me dit parfois « au Dojo c’est possible, mais au travail, à la maison, c’est impossible ». Je n’en suis pas si sûre. Si ce qu’on a approfondi au Dojo est suffisant alors on sera capable de le porter ailleurs. Ueshiba O Senseï disait « Dojo, c’est là où je suis ».
On ne va peut-être pas révolutionner le monde d’un seul coup, bien sûr, mais chaque fois que nous réagirons différemment le monde autour de nous changera. Chaque fois que nous serons capables de retrouver notre centre et de respirer profondément, les choses changeront. Tous nos problèmes ne seront pas résolus, mais nous les vivrons différemment, alors notre réalité sera aussi différente.dojo scuola della respirazione milano

Ne pas avoir d’argent est un avantage

Pour Musashi Miyamoto tout peut être un avantage. Lors d’un combat si vous avez le soleil dans votre dos c’est un avantage, si votre ennemi a le soleil dans le dos et pense avoir l’avantage, c’est un avantage. Car tout dépend de l’individu, de comment il s’oriente lui-même. Ainsi parfois ne pas avoir d’argent est un avantage, car nous n’avons alors pas d’autre solution que de créer, d’inventer des solutions. C’est ainsi qu’on peut créer des Dojo sans subventions, entièrement consacrés à une ou deux pratiques, ce qui était à priori impossible devient réalité.

Parfois la difficulté nous stimule pour créer ce qui nous est indispensable. En étant locataire, en étant bénévole, en faisant soi-même, en ne cherchant pas la perfection mais la satisfaction intérieure. En écoutant son exigence intérieure et non pas les oiseaux de mauvais augure qui vous disent que ça ne marchera pas, avant même d’avoir commencé.

Temporaire ? Comme tout ce qui vit sur terre, oui, mais du temporaire vécu pleinement dans l’instant. Vivre intensément, suivre son chemin, n’est pas chose « facile ». Mais les poètes nous ont déjà donné des conseils, comme R. M. Rilke : « Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter »(7)

Construire tout en acceptant l’instabilité, travailler pour être satisfait et non pour un salaire ou une renommée, voilà des valeurs qui vont assez à l’encontre de notre société du plaisir immédiat, de la consommation comme compensation à l’ennui. Si aujourd’hui il n’y a plus forcément dans nos sociétés de lutte pour la survie, il y a toujours une lutte pour avoir toujours plus. Un bonheur de façade, une vie mise en scène, qui s’affiche sur nos réseaux sociaux. Comme l’ont théorisé les situationnistes dès la fin des années soixante, ce qui est directement vécu s’éloigne dans une représentation, la vie devient alors une accumulation de spectacles, jusqu’à son paroxysme ou la réalité s’inverse : la représentation de notre vie devient plus importante que notre vécu réel. Comme le disait Guy Debord « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »(8)
Dans un Dojo on travaille à renouer avec le vrai qui persévère en nous.dojo yuki ho toulouse

C’est exactement dans le même sens que va la pratique du Katsugen Undo qui permet le réveil des capacités du corps. Le réveil du vivant, de notre nature profonde. Alors la réalité n’est plus une oppression qui nous empêche de faire ce que nous voulons de notre vie mais tout au contraire, c’est la perception fine de la réalité qui nous montre que tout dépend de nous, de notre orientation. Le fondateur du Katsugen Undo, Noguchi Haruchika Senseï, écrivit quelques réflexions à propos de l’œuvre de Tchouang tseu. Ces réflexions sont d’un grand intérêt et je ne résiste pas à terminer cet article par les voix entremêlées de ces deux penseurs :

« Tchouang-tseu voyait comme une totalité unique les contraires du bien et du mal, de la beauté et de la laideur, de l’utilité et de l’inutilité, et pour lui la vie et la mort étaient aussi un tout unique, où ce qui vient à l’existence est en train de la quitter et ce qui quitte l’existence est en train d’y entrer. « La vie naît de la mort et la mort de la vie » a-t-il écrit.

« Quand Tsu-yu contracta une maladie qui le rendait infirme, Tsu-szu alla le voir et lui demanda, « Trouves-tu ton sort déplaisant ? » La réponse de Tsu-yu fut stupéfiante : « Pourquoi devrais-je le trouver déplaisant ? Si des changements se produisent et que mon bras gauche se change en coq, je l’utiliserai pour annoncer l’aube. Si mon épaule droite se transforme en balle de fusil, je m’en servirai pour tirer un pigeon à faire rôtir. Si mes fesses deviennent des roues de voiture et mon esprit un cheval, je voyagerai grâce à eux. Dans ce cas je n’aurais plus besoin d’un autre véhicule que moi-même – ça serait merveilleux ! […]
Telle est la voie que prend Tchouang-tseu. Dans son attitude – à savoir que quoi qu’il arrive, c’est approprié, et que, quand il se passe quelque chose, on va de l’avant et on affirme la réalité – il n’y a pas la moindre trace de la résignation inhérente à la soumission au destin. Son affirmation de la réalité n’est rien d’autre que l’affirmation de la réalité. La dignité de cet homme, seuls l’expriment ces mots de Lin Tsi : « Où que vous soyez, soyez maître. »(9)

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« Dojo, un autre espace-temps  » un article de Manon Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°24) en avril 2019

Notes :

1) et 2) Itsuo Tsuda Cœur de Ciel Pur Éditions Le Courrier du Livre, 2014, p.86 et p.113
3) Jacques Brel, 1958
4) Yann Allegret À l’affût du moment juste KarateBushido 1402, février 2014, p.
5) Mona Chollet Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique Edition La découverte 2015 p.311
6) Noboyoshi Tamura Aikido Les presses de l’AGEP, 1986, p.19
7) Rainer-Maria Rilke Lettres à un jeune poète Éditions Grasset 1989 p.73
8) Guy Debord, La Société du Spectacle Éditions Gallimard 1992 p.12
9) Haruchika Noguchi sur Tchouang-Tseu edition Zensei, traduction École Itsuo Tsuda

Crédit photo

Jérémie Logeay, Paul Bernas, Anna Frigo

La saisie, un art du détachement

par Régis Soavi.

Aide-mémoire Itsuo Tsuda saisie
Aide-mémoire dessiné par Itsuo Tsuda, 1972 illustrant différents types de saisie

La saisie en tant que telle n’est pas la difficulté, c’est la coagulation du Ki dans le poignet, dans les bras ou autour du corps qui pose problème et qui nous bloque, et c’est par le détachement que l’on pourra s’en libérer. La visualisation est le moyen d’y parvenir. Tsuda Senseï nous en donne un exemple dans son deuxième livre La Voie du dépouillement.

« L’Aïkido pour moi, est un art de redevenir des enfants. […] Il faut un art pour redevenir enfant sans être puéril. […] Jean, par exemple, me saisit par derrière à bras-le-corps. Je veux me baisser pour m’asseoir mais il m’empêche de le faire. Il a des biceps deux fois plus gros que les miens et pèse près de 90 kilos. Je ne peux pas bouger tellement il me serre fort. Que faut-il faire ? Le projeter avant de m’asseoir ? J’essaye mais je n’y arrive pas, car il est trop lourd et trop fort.
Alors je deviens enfant. Je vois un coquillage merveilleux sur la plage et me baisse pour le prendre. J’oublie Jean qui continue à me serrer par derrière. (Techniquement il y a un détail important, c’est que j’avance un pied pour faire deux côtés d’un triangle avec l’autre, car c’est plus concentré.) Il y a l’écoulement du Ki, en partant de moi vers le coquillage, alors qu’avant le Ki était figé à la pensée de Jean. Jean avec ses 90 kilos devient très léger et chute par-dessus mes épaules, en avant. Comment se fait-il qu’avec des idées différentes, on obtient des résultats opposés, alors que la situation reste la même ?
L’idée de projection provoque la résistance. Dans le geste de l’enfant, il y a la joie de ramasser le coquillage qui fait oublier la présence de l’adversaire. »*

Prendre, s’approprier.

Il y a de nombreuses manières de saisir, et, ce qui est souvent déterminant, c’est l’intention qui y est mise. Certaines d’entre elles peuvent être considérées comme superficielles voire inoffensives, et d’autres plus dangereuses, comme par exemple celles qui présentent un caractère d’appropriation, ou d’autres qui peuvent parfois être insidieuses et insistantes.
La scénographie qui permet l’entraînement en Aïkido considère que la saisie est le résultat d’un acte qui se manifeste avec une certaine agressivité. Cet acte en lui-même est déjà une tentative de s’approprier l’autre, pour en faire quelque chose, le voler, le détruire, détruire sa personne, ou sa personnalité, mis à part les cas légitimes qui ne nous concernent pas dans cet exemple. Il s’agit de l’abus d’un pouvoir, réel ou irréel, connu ou désiré, sur l’autre, cet autre étant supposé ne pas pouvoir réagir devant une telle manifestation de puissance.

Une prise de pouvoir.

Dans le monde animal le pouvoir d’un individu ou d’un clan au sein d’un groupe plus nombreux de la même espèce, correspond à des critères bien précis, généralement liés à la reproduction, à la préservation, ou à la défense d’une espèce. En conséquence il est supporté et au bout du compte accepté par l’ensemble du groupe ; si tentative de contestation il y a, des rituels génétiques ou simplement ancestraux servent à clarifier la situation.
Dans la société humaine, et particulièrement la nôtre qui se voudrait plus moderne d’un certain point de vue, le besoin de prise de pouvoir sur l’autre me semble plus être un signe de dysfonctionnement, voire de maladie, créés de toute pièce par les comportements induits par la civilisation. L’incertitude de son propre pouvoir, le conditionnement exercé par tous ceux déjà mis en place au sein de la société, provoquent une frustration et poussent l’être humain à chercher à le reconquérir à travers des paroles ou même des actes, là où ce pouvoir n’est pas, là où il ne le trouvera pas, c’est-à-dire chez l’autre, qui de toute façon ne le détient pas. Mais par contre cela l’oblige mentalement à prendre tous les risques que comporte ce vain espoir. La naissance de ce type d’agressivité vient souvent d’un manque, d’un déficit avoué ou non, de son propre pouvoir que l’on cherche à combler. Les pressions subies et ressenties, donc vécues comme telles, depuis la plus petite enfance parfois, amènent certains individus à vouloir se réapproprier ce qu’ils ressentent dans leur intimité comme leur ayant été volé, spolié, ou même qu’ils ont simplement perdu. Cela fait d’eux des personnes dangereuses de par leur simple frustration. Chacun d’entre nous peut comprendre et ressentir ce genre de chose lorsqu’il se retrouve impuissant devant une administration, ou lors d’une prise de pouvoir sur lui de la part de quelqu’un contre lequel il ne peut apparemment rien. De là à devenir agressif, il n’y a qu’un pas que certains franchissent, alors que d’autres se raisonnent, se résignent car ils ont déjà accepté par habitude cet état de domination et le subissent au quotidien. Si quelques uns ne sont que très peu touchés c’est qu’ils ont déjà dépassé ces difficultés et ne sont pas entamés dans leur propre pouvoir, ne l’ayant jamais perdu ou l’ayant déjà retrouvé.

Prisonnier.

« Tel est pris qui croyait prendre » dit le proverbe et c’est bien ce renversement de perspective qui s’opère lors de la saisie. On oublie trop facilement que celui qui prend, devient prisonnier de ce qu’il a saisi. Il ne peut s’en défaire sans risquer de perdre quelque chose dans le processus qu’il a engagé. Sa liberté, si tant est qu’il en ait une, est maintenant aliénée à celui ou celle qu’il pensait pouvoir détenir ou retenir. Il devient le geôlier de cet autre qui ne pense plus qu’à se libérer, qui y mettra toute sa force, son intelligence, parfois sa sournoiserie, ou même sa perfidie, car il est parfaitement dans son bon droit, et personne ne peut le lui reprocher. Notre société génère ce type de comportements aliénants dans lequel l’un comme l’autre cherche à se libérer, l’un contre l’autre, au lieu de passer à une autre dimension plus humaine, plus intelligente, plus respectueuse de cet autre. Vouloir changer ces comportements peut sembler une utopie et pourtant si l’Aïkido existe, et continue d’être un art au service de l’humanité c’est peut-être pour dire et montrer que comme d’autres l’ont déjà énoncé, d’autre rapports sont possibles entre les personnes, et nous ne sommes pas les seuls, nous aïkidoka, à désirer vouloir continuer dans cette direction.

La respiration, une réponse dans une situation particulière.

C’est à travers la respiration ventrale et le calme qui en résulte que l’on peut trouver la solution immédiate à certaines situations difficiles. Pour s’y préparer il n’est pas absolument nécessaire d’être un technicien hors pair, un foudre de guerre, ou un analyste très compétant, mais par contre il y a nécessité de retrouver cette force qui s’est réfugiée au fin fond de notre corps, de notre Kokoro, ou qui parfois même s’est éparpillée dans de multiples systèmes de défense. Rechercher dans les arts martiaux violents une solution de défense face à la conscience de notre faiblesse, réelle ou supposée, n’est qu’un faux-fuyant, une alternative, ou pire une fuite en avant. L’Aïkido de par sa philosophie propose une autre direction qui, si elle n’est pas entendue, ni surtout comprise, risque de lui faire perdre sa raison d’être, sa particularité.
Les attaques en Aïkido ne sont qu’une mise en situation pour permettre aux pratiquants de résoudre un problème, voire un conflit, qui les oppose plus à eux-mêmes d’ailleurs, qu’à leurs partenaires. Les saisies par exemple, représentent souvent des tentatives d’immobilisation du corps, donc du mouvement de l’autre, à travers un emprisonnement des poignets, des bras, du tronc, du keikogi ou de toute autre partie le permettant. Parfois cependant elles peuvent être la continuité de frappes qui n’ont pas abouti. Elles sont rarement uniquement des blocages, si on les considère du point de vue d’un combat, elles devraient presque toujours être suivies d’un atemi ou d’une immobilisation définitive. Elles ne sont que le premier acte, la première scène d’une pièce, si l’on peut dire, beaucoup plus longue. C’est en travaillant sur les saisies que l’on découvrira, et cela peut sembler paradoxal, le détachement.

La sensibilité, l’instinct.

Bien avant que la saisie ou la frappe ne se concrétise notre sensibilité est touchée par quelque chose d’invisible mais cependant de très matériel. C’est peut-être inexplicable dans l’état actuel des connaissances scientifiques mais c’est quelque chose que nous connaissons bien, et même parfois très bien. C’est ce qui nous fait bouger, esquiver, alors que nous n’avons rien vu mais que nous avons simplement senti de manière indéfinissable. Pour donner un exemple plus parlant et que chacun a pu vérifier, d’une façon ou d’une autre, dans diverses situations, je voudrais parler du regard. Le regard est porteur d’une énergie, d’un Ki extrêmement concret que notre instinct peut percevoir. Ne vous est-il jamais arrivé alors que vous vous promeniez un soir ou une nuit de sentir quelque chose d’indescriptible derrière vous comme si quelqu’un vous regardait, vous observait, vous vous retournez, personne, et pourtant cette sensation persiste. Cette sensation, si vous n’êtes pas tranquille, peut se transformer en angoisse voire même déclencher une peur « irrationnelle puisqu’il n’y a personne », quand tout à coup vous découvrez à l’angle de la rue, derrière un rideau à demi entrouvert quelqu’un qui vous observe, ou sur un toit vous surplombant, un chat qui vous regarde. Le regard des chats, des animaux en général, au même titre que celui des humains lorsqu’ils observent quelque chose ou quelqu’un avec intensité, est porteur d’un Ki extrêmement puissant. Notre instinct est capable de le sentir, mais tout dépend de notre état d’esprit à ce moment-là. Si nous discutons avec un ami, si nous sommes perdus dans nos pensées après une rencontre amoureuse par exemple, notre instinct s’il est peu préparé aura du mal à sentir ce genre de chose. Il en va de même évidemment si nous sommes inquiets apeurés ou angoissés, tout notre être dans ce cas est en quelque sorte fragilisé, il perd ses capacités instinctives.

Découvrir la direction prise par le Ki.

L’Aïkido nous permet de redécouvrir et de conduire nos capacités instinctives. C’est grâce à un lent travail sur nous-mêmes et sur nos sensations que va réapparaître ce que nous avions souvent laissé s’endormir, bercés par le confort dû à la société moderne qui peut nous sembler si sécurisant.
Le travail à partir des saisies correspond, comme tout ce que nous faisons en Aïkido, à un réapprentissage et un entraînement du corps dans son ensemble de manière qu’il n’y ait plus de séparation entre le corps et l’esprit. Déjà quand notre partenaire s’approche il n’est pas question d’attendre bien gentiment qu’il fasse la saisie demandée, tout notre corps doit sentir les directions prises par les différentes parties de son corps : bras, jambes, ses points d’appui, tout cela sans regarder, sans observer, car ce serait déjà trop tard. Avec les débutants inexpérimentés, si l’exercice est suffisamment lent, ils pourront découvrir les chemins empruntés par le Ki de leurs partenaires, les lignes de force. Comme ils travaillent sans risque, ils recommencent à avoir confiance dans les réactions et dans les sensations de leur corps. Pendant les séances je ne montre pas seulement les techniques, je suis sans arrêt en mouvement, servant de Uke à l’un, de Tori à l’autre, sans les bloquer je fais sentir la direction que doit prendre leur corps en me mettant moi-même dans la situation, en donnant plus de matière au Ki, en matérialisant les lignes de force, en visualisant les ouvertures qu’ils peuvent utiliser, tout en leur laissant la capacité d’agir, de réagir à leur guise.

Les attaques en Aïkido ne sont qu’une mise en situation.
Les attaques en Aïkido ne sont qu’une mise en situation.

Découvrir le Non-faire.

La saisie peut être un premier pas dans le chemin qui conduit vers ce que Lao tseu ou Tchouang tseu désignaient sous le nom de Wu wei, le Non-agir, et ce fut la base de l’enseignement de mon maître Tsuda Itsuo. Comment enseigner ce qui n’est pas enseignable, comment montrer l’invisible, comment guider un débutant ou même un ancien vers ce qui est l’essence de la pratique dans notre École. Ce qui est difficile à expliquer avec des mots se comprend facilement lorsqu’on laisse la sensation nous guider. Il nous faut pour cela faire quelques pas en arrière. Accepter de lâcher nos habitudes d’acquisition, d’entassement, ces réflexes de consommateur toujours prêt à remplir notre chariot de produits divers, de techniques plus ou moins modernes, à la mode, ou à l’ancienne, miraculeuses, faciles et sans effort, ou encore dures mais efficaces. La publicité est aujourd’hui à la source de tant d’illusions, faisant miroiter à ses clients les merveilles colorées d’un monde devenu tellement virtuel. À quand la console Wii sur laquelle on pourra pratiquer l’Aïkido avec un casque de réalité augmentée et un partenaire dont on peut régler le potentiomètre en fonction de son niveau, de sa forme, ou de son humeur.
Mais peut-être suis-je en retard et existe-t-elle déjà.

Saisir avec le Ki.

Les petits enfants connaissent et utilisent naturellement un certain type de saisie extrêmement efficace, il s’agit d’une saisie vide de toute contraction inutile. Lorsqu’ils saisissent un jouet ils y mettent tout leur Ki et lorsqu’ils lâchent ce jouet c’est avec une complète indifférence, il n’y a plus aucun Ki dedans. Par contre ils ont une capacité incroyable lorsqu’ils ne veulent pas lâcher ce qu’ils ont pris et qu’ils tiennent dans leur petite main serrée. Si c’est quelque chose de dangereux, les parents doivent parfois déplier doigt après doigt leur main, pourtant si petite et dénuée de réelle force musculaire au sens où les adultes l’entendent. Ils savent de manière complètement inconsciente comment utiliser le Ki, ils n’ont pas besoin de l’apprendre, malheureusement ils perdent souvent cette faculté au profit du raisonnable et c’est l’éducation et la scolarisation qui en sont le plus souvent responsables.
Réapprendre à saisir comme un petit enfant, sans tension, et découvrir grâce à cela la préhension naturelle. Je donne souvent comme exemple la manière avec laquelle les oiseaux se posent sur une branche: ils ont des micro-capteurs sensoriels cutanés au milieu de leurs pattes qui informent des récepteurs qui, grâce à ces indications, animent des fonctions réflexes au niveau de l’involontaire, et donnent l’ordre à leurs doigts de se refermer dès qu’ils touchent la branche. Cette manière de saisir évite les crispations, les ratages, et permet une adéquation très subtile des membres à l’endroit que l’on a attrapé. Une saisie de qualité est une saisie qui utilise la paume de la main comme premier contact, puis les doigts se referment sur l’objet, le membre, le keikogi. Si on agit de cette façon les saisies sont plus rapides, sans tensions excessives et d’une remarquable efficacité, elles peuvent ainsi permettre un travail de bonne qualité avec un partenaire.

Les seules saisies de l’autre qui respectent sa liberté sont légères mais puissantes, comme celle par exemple d’un petit enfant qui veut entraîner un de ses parents vers une petite grenouille qu’il vient d’observer dans l’herbe haute et dont il est curieux, ou comme celle de deux êtres, amis ou amants, unis par la tendresse et respectueux l’un envers l’autre.

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« La saisie, un art du détachement  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°24) en avril 2019

* Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 167.

Crédit photo : Bas Van Buuren, Anna Frigo

Misogi

Dans cet article à partir d’un thème extrait du Yi Jing (K’an, les Abysses), Régis Soavi parle de l’Aïkido comme d’une pratique de Misogi.

Le Misogi 禊 est une pratique très présente chez les shintoïstes. Elle consiste en une ablution, parfois sous une cascade, dans un cours d’eau, ou encore dans la mer, et permet une purification à la fois physique et psychique de la personne. Dans un sens plus large, Misogi englobe tout un processus d’éveil spirituel. C’est aussi une action qui vise à soulager l’être de ce qui l’accable, pour lui permettre de se réveiller à la vie. L’eau en a toujours été considéré comme un des éléments essentiels.

Comme l’eau, l’Aïkido permet de réaliser le Misogi

O senseï Morihei Ueshiba le fondateur de l’Aïkido répétait sans cesse à ses élèves que la pratique de cet art était avant tout un Misogi.
L’Aïkido fait partie des arts martiaux japonais pour lesquels le caractère principal, la nature même, est, tout comme l’eau, la fluidité. L’enseignement qu’apporta Itsuo Tsuda senseï, qui fut pendant dix ans un des élèves directs du fondateur Moriheï Ueshiba n’a fait que le confirmer. Bien que ses paroles semblent avoir été en grande partie oubliées il s’acharnait à répéter « Dans l’Aïkido il n’y a pas de combat c’est l’art de s’unir et de se désunir ». Pourtant quand on regarde une séance on voit deux personnes qui semblent lutter l’une contre l’autre. Toute la différence vient du fait que si l’une d’entre elles joue le rôle de l’attaquant, en fait elle est un partenaire, en face on ne trouvera aucune agressivité, aucun geste mal intentionné, aucune violence, même si de l’attaque découle une réponse qui peut être impressionnante de par son efficacité.
Dans l’ensemble l’Aïkido qui est pratiqué dans l’École Itsuo Tsuda se présente comme un art d’une grande souplesse où la plus grande importance est accordée à la sensation, à l’attention vers l’autre, vers celui ou celle qui est le partenaire et c’est par la douceur d’une première partie pratiquée individuellement que débute la séance. Loin de commencer par un échauffement musculaire c’est par des exercices, lents, doux mais cependant toniques qu’elle s’initie. La coordination avec la respiration est indispensable car elle permet d’harmoniser le ki et par là même de faire un premier pas vers la découverte d’un monde qui possède une dimension supplémentaire, le « Monde du Ki ».
Ce monde n’est pas une révélation il est plutôt ce qui se dévoile, ce qui apparaît clairement quand on retrouve la sensibilité, quand la rigidité fond comme de la glace, et que transparaît le vivant. Ce sont souvent les femmes qui comprennent les premières l’importance d’une telle manière de pratiquer. C’est pourquoi notre école accueille tant de femmes comme pratiquantes, car elles, qui connaissent l’amertume de l’oppression exercée par le sexisme dans la société, trouvent dans cet art une voie, un chemin, qui va bien au-delà du simple art martial.

Le ki, un élément moteur.

Ai, 合 l’union, l’harmonie
Ki, 気 l’énergie vitale, la vie
Do, 道 la voie, le chemin, tao

Le ki n’est pas un concept, une énergie mystique, ou une sorte d’illusion mentale, le ki fait partie du domaine du senti, du ressenti. En réalité tout le monde sait de quoi il s’agit même si on ne lui donne pas de nom dans l’Occident d’aujourd’hui. Apprendre à le sentir, à le reconnaître, à l’utiliser, est nécessaire pour qui veut pratiquer un art martial, et il est d’autant plus indispensable dans le cas de la pratique de l’Aïkido. Dans l’Aïkido si on ne se concentre pas sur le ki il ne reste que la forme, vidée de son contenu, cette forme devient vite un combat, une lutte où le plus fort, voire le plus rusé, réussit à vaincre l’autre. On est vraiment loin de l’enseignement du fondateur pour qui c’était un art de la paix. Un art dans lequel il n’y a ni vainqueur ni vaincu. À chaque mouvement du partenaire il y a une complémentarité de l’autre, comme l’eau qui épouse chaque aspérité, chaque recoin, sans rien laisser en arrière ou séparé.

misogi
Le Dragon sort de l’étang où il demeurait endormi. Calligraphie de Itsuo Tsuda, réalisée avec la technique rōketsuzome. [Il est possible d’acquérir le livre “Itsuo Tsuda, Calligraphies de Printemps” sur le site de Yume Editions]

Si les débuts sont difficiles, c’est que très souvent on a perdu de la mobilité, et surtout, parce qu’on s’est endurci pour se protéger du monde qui nous entoure. On a construit une carapace, une armure, protectrice certes, mais qui est devenue une seconde nature et une prison invisible. Faire circuler de nouveau le ki dans notre corps de manière à retrouver la fluidité, suivre un enseignement fondé sur la sensibilité, permet de comprendre physiquement le Yin et le Yang.

Baigner dans une mer de ki

Les exercices, ainsi que toute les techniques proposées à la découverte ou à l’approfondissement sont non seulement liés par le souffle, qui n’est autre que la matérialisation, ou pour mieux dire une visualisation du KI, mais ils permettent de reprendre concrètement conscience de son corps tant physiquement qu’au niveau de la sphère de ki, que les Indiens appelle l’AURA,et que l’on a aujourd’hui pratiquement oubliée presque partout. Ce que les sciences modernes,et les neurosciences en particulier, découvrent depuis quelques années n’est qu’une petite partie de ce que tout un chacun peut découvrir et réaliser matériellement dans sa vie quotidienne simplement par la pratique de l’aïkido tel que l’enseignait Itsuo Tsuda senseï. Il ne cessait de répéter que l’ aïkido tel qu’en parlait son maître Morihei Ueshiba était l’union de Ka l’inspiration, la force ascendante, le carré, la trame et de MI l’expiration, la force descendante, le cercle, la chaîne. Ka étant en japonais une prononciation de 火le feu (qui apparaît par exemple en tant que radical dans kasai 火災 incendie) et Mi la syllabe initiale de Mizu 水 l’eau, l’ensemble formant la parole KAMI 神 qui signifie le divin au sens de la nature divine de toute chose. Itsuo Tsuda rajoutait à ce sujet « il ne faut pas voir dans cette glose une valeur analogue à celle d’une étymologie scientifique. C’est du calembour, dont l’usage est fréquent chez les mystiques ».[1]
Je n’ai jamais vu de gestes aussi fluides que lorsqu’il nous faisait sentir une technique, de plus il n’y avait jamais d’accident dans son dojo jamais de blessure tout baignait dans un KI à la fois respectueux et généreux mais en même temps ferme et rigoureux, que j’ai beaucoup de mal à retrouver aujourd’hui dans les gymnases qui servent à l’entraînement des aïkidoka.

Le dojo, un lieu indispensable

A-t-on vraiment besoin d’un endroit spécial pour pratiquer l’aïkido ? S’il ne s’agit que de la surface qui accueille les chutes on pourrait très bien poser les tatamis n’importe où, dès l’instant que l’on est à l’abri du mauvais temps.
Dans son livre Cœur de ciel pur Itsuo Tsuda nous donne de manière extrêmement claire sa vision d’un dojo, lui qui est japonais ne pouvait mieux trouver les mots qui convenaient, pour nous en donner un aperçu.

misogi eau
Régis Soavi

« L’École de la Respiration est matériellement un “dojo”, cet espace particulier en Orient, qui désigne moins le lieu matériel lui-même, que l’espace énergétique. Comme je l’ai déjà dit, le dojo n’est pas un simple espace découpé et réservé à certains exercices. C’est un lieu où l’espace‑temps est différent de celui d’un lieu profane. L’ambiance y est particulièrement intense. On y entre en saluant pour se sacraliser et on sort en saluant pour se désacraliser.
Les spectateurs y sont admis, à condition de respecter cette ambiance,[…]. Il ne faut pas qu’ils parodient la pratique gratuitement, avec parole et geste. On me dit qu’en France, [ou en Italie] on rencontre des dojos qui sont simplement des gymnases ou des clubs sportifs. Soit. Mais quant à moi, je veux que mon dojo soit un dojo, et non un club avec un patron et ses habitués, afin de ne pas déranger la sincérité des pratiquants. Cela ne veut pas dire que ceux-ci doivent garder un visage renfrogné et constipé. Au contraire, il faut y maintenir l’esprit de paix, de communion et de joie. »[2]
Un espace sacré donc et pourtant fondamentalement non religieux, un espace laïc, un espace d’une grande simplicité où la liberté d’être ce que l’on est, existe, au-delà du social. Et non ce que l’on est devenu avec toutes les compromissions que nous avons du accepter pour pouvoir survivre dans la société. Cette liberté subsiste à l’intérieur, au plus profond de nous, dans notre cœur intime, notre Kokoro 心 comme l’exprime si bien la langue japonaise, et elle ne demande qu’à pouvoir se révéler.

Régis Soavi

Notes :

1 Itsuo Tsuda La science du particulier, édition Le Courrier du Livre 1976 p. 137
2 Itsuo Tsuda Cœur de ciel pur, édition Le Courrier du Livre 2014 p. 113

 

Taiheki, le révélateur

par Régis Soavi.

Noro Senseï, dans les années soixante-dix, nous racontait que O Senseï Morihei Ueshiba reprochait parfois à ses élèves leur manque d’attention lorsqu’ils téléphonaient d’une cabine publique, concentrés qu’ils étaient sur leur conversation : « Vous devez être prêts en toute circonstance, quoi que vous fassiez ! » disait-il. L’Aïkido opte pour une position naturelle, sans garde, dite Shizen Tai. Mais une posture naturelle n’est pas une posture relax comme on l’entend aujourd’hui, la concentration et l’attention ne doivent être relâchées en aucun cas. Si la garde la plus répandue en Aïkido reste Hammi no Kamae, comme toutes les autres elle dépend plus qu’on ne le croit de la polarisation de l’énergie dans le corps.

Kamae, l’instinct du corps

Je me souviens de ce que nous avait dit Maroteaux Senseï lors d’une de mes premières séances d’Aïkido au dojo de la montagne Sainte-Geneviève : « Vous ouvrez la porte, un chien vous saute à la gorge, que faites-vous ? » J’étais évidemment resté sans voix, mais cette question qu’il nous avait posée, alors que j’étais un jeune pratiquant d’arts martiaux assez sûr de lui à l’époque, m’avait ébranlé, elle fut à l’origine de mes recherches sur les Kamae.
Se mettre en garde est la réponse à un acte agressif ou à une sensation de danger. Pour qui ne connaît pas les arts martiaux cette réponse sera instinctive alors que, pour un pratiquant, elle sera le résultat de son apprentissage. Ses recherches personnelles peuvent l’amener à utiliser son corps d’une façon différente de ce qu’il avait appris et pour cela il trouvera un positionnement ou une garde qui lui convient, parfois plus pertinente, parfois de manière à tendre un piège en laissant croire à une ouverture ou à une faiblesse de sa part. Même s’il y a de nombreuses façons de se mettre en garde, donc de se protéger, on doit tenir compte de son propre corps, malgré tout ce que l’on a appris, malgré les années d’entraînement, en dernier recours c’est l’instinct qui nous guidera. Le travail dans les arts martiaux, loin d’être inutile, sera plutôt dans dans ce cas un support, un appui. Le risque de l’apprentissage est parfois de donner une assurance, une croyance dans des techniques, des postures qui, si elles sont magnifiques en photo ou sur les tatamis, ne correspondent à aucune réalité dans la vie courante. Trouver la posture juste dépend du corps de chacun. Beaucoup trop de pratiquants cherchent en travaillant d’arrache-pied à modeler leur corps pour le mettre en conformité avec l’idée qu’ils se font de leur art, ou plus simplement de l’efficacité qu’ils espèrent. On regarde l’esthétique de l’art mais du coup on en rate la profondeur. On voit le travail effectué mais on ne se rend pas compte des déformations acquises à cause de ce travail. Il y a tant d’élèves qui répètent des quantités incroyables de fois le même exercice, la même technique espérant ainsi, en imitant le maître ou simplement le professeur, arriver à la maîtrise de leur art, alors qu’ils suivent la voie de la déformation sans s’en rendre compte. Il ne faut pas s’étonner du nombre d’accidents ou des incapacités qui en découlent. Combien ne peuvent plus pratiquer à cause d’un genou, d’un coude, d’un poignet, ou de leur dos alors qu’ils sont encore jeunes et pleins d’énergie ?

Noguchi haruchika. Taiheki
Noguchi Haruchika Sensei, fondateur du Seitai

Les Kamae dépendent du Taiheki

Le Seitai nous a apporté un instrument remarquable, l’étude des tendances corporelles que Noguchi Haruchika Senseï appelait Taiheki (体癖). C’est Tsuda Senseï qui en donne une première description, bien que sommaire, mais déjà c’était une révélation, lors de la parution de son livre Le Non-faire* au début des années soixante-dix. Il compléta ensuite cet enseignement dans les livres qui suivirent au cours des années, ne cessant de donner des exemples qui nous permettaient de mieux comprendre les Taiheki. La lecture des textes de Noguchi Senseï nous a permis elle aussi d’approfondir la connaissance des comportements humains et surtout de leurs relations au corps. La compréhension des mouvements du corps des individus permet de guider les débutants vers une meilleure posture, sans qu’ils se déforment. Comme il faudrait un livre entier pour expliquer cet enseignement pour qui n’est pas informé, je suis obligé de ne donner que quelques indications, sans entrer dans le détail.
La classification des Taiheki mise au point par Noguchi Senseï s’appuie sur le mouvement involontaire humain. Il ne s’agit pas d’une typologie qui permet de faire entrer les individus dans des petites cases, mais de dégager les tendances comportementales habituelles tout en tenant compte des interpénétrations qui peuvent exister entre celles-ci.
Ce classement comporte six groupes : chacun des cinq premiers est en relation avec une vertèbre lombaire, le dernier groupe étant plus en relation non avec la colonne vertébrale, mais avec un état général du corps. Chaque groupe est divisé selon l’aspect Yang ou Yin en deux sous-groupes ou types, dits « actif » et « passif ». Pour bien comprendre l’intérêt d’une telle étude, j’ai choisi quelques exemples qui à la lueur des Taiheki me semblent plus parlants que d’autres.

La posture taiheki
Régis Soavi. Trouver la posture juste dépend du corps de chacun.

Taiheki, le révélateur

Dans la classification, le premier groupe est aussi appelé « groupe vertical » et il est en relation avec la première lombaire. Son énergie a tendance à se polariser au cerveau.
Le type 1, par exemple, est extrêmement sûr de lui par rapport aux Kamae, il a une position très définitive, il est capable de l’expliquer à tout le monde, avec beaucoup de logique. Même si son expérience est mineure il a tout de suite une idée sur la chose et n’en démord pas. Ses talons ayant tendance à se décoller du sol du fait de la tension qu’il a aux cervicales, il développera par exemple une théorie comme quoi cela permet de sauter plus vite et plus loin en cas d’attaque et réfutera toute contradiction, jusqu’au moment où une autre idée surgira qui lui semblera plus brillante et plus judicieuse.
Le type 2 sait tout sur les Kamae de presque tous les arts martiaux, les origines historiques, la valeur de chacune et ses défauts majeurs, l’apport de chaque maître. Il connaît même des historiettes illustrant ses dires, c’est un puits de connaissance qui n’hésite pas à les compléter dès qu’il sent un manque quelque part dans son argumentation ou ses références.

Le deuxième groupe est appelé « groupe latéral » et il est en relation avec la deuxième lombaire. Son énergie a tendance à se polariser sur le système digestif.
Le type 3 est un bon vivant, lorsqu’il pratique les arts martiaux il choisit son club plus en fonction de l’ambiance que de l’efficacité de l’art enseigné, ou de la renommée du maître. Toutes ces histoires de postures, de gardes, ne l’intéressent que très peu, il a sa petite opinion là-dessus comme d’habitude, et il aime ou il n’aime pas, c’est-à-dire c’est commode ou non.
Le type 4 lui par contre est toujours très réservé, il est difficile de savoir ce qu’il pense. Affable, il donne rarement son opinion, même si un débat s’installe sur la valeur de différentes Kamae, il n’a pas d’opinion véritable, tout lui semble possible en fonction des circonstances. Il est plutôt dans le genre diplomate sans excès.

Le troisième groupe est appelé « groupe pulmonaire » ou « groupe avant-arrière » et il est en relation avec la cinquième lombaire. Son énergie a tendance à se polariser sur le système respiratoire.
Le type 5 n’aime pas discuter pour rien, une garde cela doit avoir un sens pratique, ou c’est efficace, ou ça ne l’est pas. Il faut vérifier, et si ça marche, aller de l’avant… L’esquive n’est pas vraiment son fort, il préfère les techniques en Omote plutôt que en Ura. De par sa tendance à s’appuyer sur la cinquième lombaire ses épaules se portent en avant et l’incitent à agir. Il est facilement combatif mais sait se préserver des issues de secours en cas de besoin.
Le type 6 a trop de tension aux épaules pour pouvoir agir de manière simple. Quand cette tension se relâche elle libère une énorme quantité d’énergie qui part dans tous les sens et que lui-même n’arrive pas à gérer. Face à lui aucune garde n’est possible, il est complètement ingérable et imprévisible au risque de se mettre lui-même en danger.

Le quatrième groupe est appelé « groupe torsion » et il est en relation avec la troisième lombaire. Son énergie a tendance à se polariser sur le système urinaire.
Certains Taiheki peuvent a priori sembler favorables à une bonne garde, comme c’est le cas du « groupe torsion » (type 7 ou 8) car pour se défendre ils adoptent instinctivement un genre de posture, plutôt de profil, les lombaires cambrées, un pied en avant etc. La posture peut sembler idéale, pour la pose ou sur une photo. Mais mis à part la précision du positionnement et les points d’appui, la capacité à se déplacer dépend évidemment et peut-être principalement du mental. Il y a une énorme différence, qui va changer toute la donne, entre une torsion de type 7 et celle de type 8. Pour simplifier je dirai que le type 7 veut gagner alors que le type 8 ne veut pas perdre. Toute la posture change, l’un s’apprête à bondir, l’autre à tenter d’esquiver. Qui plus est, les personnes du groupe torsion ont une agitation permanente qui dans ce cas se révèle néfaste. Agités, ils n’attendent qu’une seule chose : passer à l’action. L’attente leur est insupportable, n’y tenant plus, tout à coup ils se lancent, tant pis si ce n’est pas le bon moment.

Le cinquième groupe est appelé « groupe pelvien » ou « groupe bassin » et il est en relation avec la quatrième lombaire. Son énergie n’est pas polarisée vers une région du corps, c’est tout le corps qui à partir des hanches se tend et se relâche d’un seul coup.
Le type 9 est un exemple de la continuité, lorsqu’il pratique les arts martiaux, il tend à en faire son unique raison de vivre, la tendance de son bassin à la fermeture donne une grande force à son koshi qui lui facilite la tâche dans l’apprentissage, mais il a une prédisposition au perfectionnement qui peut parfois aller jusqu’à l’absurde. Il a un soucis du détail, et perfectionnera les Kamae jusqu’au plus petit élément, tant que la posture n’est pas parfaite de son point de vue, il est insatisfait, mais c’est justement cette insatisfaction qui, loin de le décourager, le pousse en avant. Rien ne lui est opposable, seule la satisfaction intérieure est sa référence. Il peut, comme O Senseï Morihei Ueshiba, ainsi que d’autres très grands maîtres, arriver à la conclusion que la position naturelle est la Kamae idéale car elle représente le dépassement de toutes les autres. Mais cette position naturelle est le fruit de ses nombreuses années de travail et d’entraînement et non une facilité théorique ou un relâchement.
Le type 10 quant à lui considère qu’une bonne garde est indispensable, que c’est une garantie de stabilité et que si on respectait les autres il n’y aurait pas de conflits. Son bassin ouvert en fait généralement quelqu’un de très accueillant, il possède une grande sensibilité et son intuition est redoutable. Sa posture ouverte l’empêche d’être agressif, il aura tendance à faire des techniques Ura qu’il réussit mieux et sa garde ira beaucoup plus dans le sens d’absorber l’attaque plutôt que de la repousser.

Les deux derniers types formant le dernier groupe sont en fait des états du corps, appelés « hypersensible et apathique ».
Le type 11 n’arrive pas à avoir une garde précise et définie, son hypersensibilité en fait un être perturbé qui ne parvient pas à avoir des points de repère. Sa garde est imprécise, voire brouillée ou brouillonne et presque toujours totalement inefficace. La peur a tendance à lui liquéfier les jambes. L’Aïkido peut être une excellente activité dans son cas, à condition que l’enseignant comprenne bien ses difficultés, et ne le brusque pas, afin de l’amener à une sensibilité normale.
Le type 12 lui, par contre, est un exemple de rigidité, il a une garde très physique souvent peu souple, il est capable d’encaisser tous les coups sans broncher. Son corps peut parfois présenter une laxité musculaire au niveau des articulations sans que sa rigidité n’en soit diminuée.

C’est en fonction des Taiheki que l’on peut comprendre l’inutilité de telle ou telle posture et donc de telle ou telle Kamae. Les points d’appui étant différents d’un individu à l’autre, les ressorts pour se déplacer ou simplement se mouvoir sont fondamentalement différents eux aussi. Il est donc inutile de proposer un exercice qui, s’il améliore la posture apparente, détruit la personne dans ses fondements, ou a minima risque de provoquer des déformations tant physiques que mentales.

Kamae et rigidification

Tsuda Senseï considérait que la rigidification et le relâchement des individus faisaient partie des grands travers induits par nos sociétés modernes, mais il n’ignorait pas que ces problèmes existaient bien avant, qu’ils sont inhérents à la société humaine. Dans son livre La Voie des dieux** il relate une anecdote sur les Kamae que j’ai trouvée une fois de plus très parlante. Elle est significative des risques que l’imagination peut faire encourir, même à des personnes dont c’était le métier comme les Samouraï  :

« La contraction involontaire se renforce à mesure que l’imagination se remplit de peur. La peur ne reste pas seulement dans la tête. Elle paralyse tout le corps. Surtout les poignets perdent de la souplesse, et les bras se désensibilisent. C’est ce qui est arrivé à deux samouraïs qui se battaient en duel, dont j’ai lu le récit quelque part. Ils tenaient le sabre à deux mains et se faisaient face, à plusieurs mètres de distance l’un de l’autre. À cette distance, ils étaient encore hors de danger, quoi qu’ils fassent, mais déjà leur visage était pâle. Probablement ils étaient trempés d’une sueur froide. Ils sont restés là, à la même distance, pour un certain temps. Finalement ils se sont rapprochés, il y en avait un qui gisait par terre et l’autre était debout. Le combat avait pris fin. Mais le vainqueur restait là, incapable de lâcher son sabre, car les doigts étaient crispés à la poignée. La contraction était telle qu’il lui était difficile de les assouplir. »

La concentration et l’attention ne doivent être relâchées en aucun cas.

Si l’on veut échapper à la rigidification que peuvent provoquer les gardes lorsqu’elles ne nous correspondent pas, ou que les contraintes qu’elles exigent nous déforment, il n’y a que le bon sens, et la recherche personnelle vers l’équilibre qui peuvent nous le permettre. Il n’y a pas de solution définitive pour tous les problèmes et pour toujours.

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« Taïheki, le révélateur  » un article de Régis Soavi publié dans Dragon Magazine (Spécial Aïkido n°23) en janvier 2019

Notes :

* Itsuo Tsuda Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 1973.
** Itsuo Tsuda La Voie des dieux, Le Courrier du Livre, 1982, p. 60.

Crédit photos
Régis Sirvent
Sara Rossetti

Seitai

Les principes seitai, qu’on peut même qualifier de « philosophie seitai » ‒ manière de voir, de penser le monde ‒ furent élaborés par Haruchika Noguchi (1911-1976) dans la première moitié du vingtième siècle. Pour résumer brièvement (!) le Seitai est une « méthode » ou une « philosophie » qui englobe le Seitai sōhō, les Taisō, le Katsugen undō, le Katsugen sōhō, et le Yukihō. Des pratiques qui se complètent, s’interpénètrent, et constituent l’ampleur de la pensée Seitai de Haruchika Noguchi. On peut aussi citer l’étude des Taiheki (tendances posturales), l’utilisation du bain chaud, l’éducation du subconscient, l’importance de la naissance, de la maladie et de la mort…
Un art de vivre du début à la fin.

Aujourd’hui malheureusement le terme « Seitai » est galvaudé et désigne tout et n’importe quoi. Certains praticiens de thérapies manuelles se réclament trop facilement du Seitai (Itsuo Tsuda disait qu’il fallait vingt ans pour former un technicien au Seitai sōhō !). Quand aux charlatans qui proposent de vous transformer en quelques séances…, n’en parlons pas ! L’amplitude de l’art de vivre, la compréhension globale de l’Homme dans le Seitai semblent bien loin. S’il ne reste qu’une technique à appliquer sur des patients, l’essentiel est perdu. S’il ne reste du Katsugen undō qu’un moment pour se « ressourcer », l’essentiel est perdu.

Haruchika Noguchi et Itsuo Tsuda allèrent tout deux beaucoup plus loin que cela dans leur compréhension de l’Homme. Et les graines qu’ils ont semées, les indices qu’ils ont laissés pour que les êtres humains puissent évoluer sont importants. Peut-on alors parler d’une voie, du Seitai-dō (道 dō/tao) ? Car il s’agit d’un changement de point de vue radical, d’un bouleversement, d’un horizon totalement différent qui s’ouvre.

Reprenons le fil de l’histoire…

La rencontre avec Haruchika Noguchi : l’individu dans sa totalité

Itsuo Tsuda rencontra Haruchika Noguchi aux alentours de 1950. C’est l’approche de l’être humain telle que proposée dans le Seitai qui l’intéressa de suite. L’acuité de l’observation des individus pris dans leur globalité/complexité indivisible que Itsuo Tsuda découvrit chez Noguchi s’inscrivait dans le prolongement de ce qui avait retenu son intérêt lors de ses études en France auprès de Marcel Mauss (anthropologue) et Marcel Granet (sinologue). Itsuo Tsuda commença alors à suivre l’enseignement de Noguchi et ce pendant plus de vingt ans. Il eut le sixième dan de Seitai.

« Maître Noguchi, m’a permis de voir les choses d’une façon très concrète. À travers ces manifestations de chaque individu, il est possible de voir ce qui agit à l’intérieur. C’est une approche tout à fait différente de l’approche analytique : la tête, le cœur, les organes digestifs, chacun prend dans sa spécialité et puis, le corps d’un côté, le psychique de l’autre, n’est-ce pas. Eh bien, il a permis de voir l’homme, c’est-à-dire l’individu concret, dans sa totalité. »1

La maladie conçue comme un facteur d’équilibre

D’autant que c’est précisément dans les années cinquante que Haruchika Noguchi, qui avait découvert très tôt ses capacités de guérisseur, décidait de renoncer à la thérapeutique. Il créa alors la notion de Seitai, c’est-à-dire de « terrain normalisé ».

« Le mot « terrain » étant entendu comme l’ensemble qui constitue l’individu, le psychique et le physique, tandis qu’en Occident on divise toujours en psychique, et puis physique. »2

Le changement d’optique vis-à-vis de la maladie fut décisif dans cette réorientation de Noguchi.

« La maladie est une chose naturelle, c’est un effort de l’organisme qui tente de récupérer l’équilibre perdu. […] Il est bon que la maladie existe, mais il faut que les hommes se libèrent de son assujettissement, de son esclavage. C’est ainsi que Noguchi est arrivé à concevoir la notion de Seitai, la normalisation du terrain, si on veut. On ne s’occupe pas des maladies, il est inutile de guérir. Si on normalise le terrain, les maladies disparaissent d’elles-mêmes. Et de plus, on devient plus vigoureux qu’avant. Adieu la thérapeutique. Finie la lutte contre les maladies. »3

Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Yuki. Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Un chemin vers l’autonomie

L’abandon de la thérapeutique va aussi de pair avec le désir de sortir des rapports de dépendance qui lient le patient au thérapeute. Noguchi souhaitait permettre aux individus la prise de conscience de leurs capacités ignorées, les réveiller au plein épanouissement de leur être. Durant les vingt années où ils se côtoyèrent les deux hommes passèrent de longs moments à parler philosophie, art etc., et Noguchi trouva dans la vaste culture de l’intellectuel qu’était Tsuda de quoi nourrir et élargir ses observations et réflexions personnelles. Un rapport d’enrichissement mutuel se construisit ainsi entre eux.

Itsuo Tsuda fut rédacteur à la revue Zensei, publiée par l’Institut Seitai et il participa activement aux études menées par Noguchi sur les Taiheki (tendances posturale). Comme le rapporte un texte de Haruchika Noguchi publié dans la revue Zensei de janvier 1978, c’est Itsuo Tsuda qui avança l’hypothèse ‒ validée par Noguchi ‒ que le type neuf « bassin fermé », soit l’archétype de l’être primitif.4

La mise au point du Katsugen undō par Noguchi intéressa particulièrement Itsuo Tsuda, qui saisit d’emblée l’importance de cet outil, notamment en ce qui concerne la possibilité de permettre aux individus de retrouver leur autonomie, de ne plus avoir besoin de dépendre d’aucun spécialiste. Bien que conscient et admiratif de la précision et de la portée profonde de la technique du Seitai sōhō, Tsuda considéra que la diffusion du Katsugen undō était plus importante que l’enseignement de la technique. Aussi fut-il à l’initiative des groupes de Mouvement régénérateur (Katsugen kai) qui se constituaient un peu partout au Japon.

Conférence d'Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©
Conférence d’Itsuo Tsuda. Photo de Eva Rodgold©

Itsuo Tsuda a privilégié la diffusion du Katsugen undō en Europe comme porte d’entrée vers le Seitai.

Aujourd’hui, même au Japon, le Seitai sōhō a pris une orientation qui le rapproche d’une thérapie. Un problème : une technique à appliquer. Le Katsugen undō devient une sorte de gymnastique « light » de bien-être, de détente. On est loin du réveil du vivant, de la capacité autonome du corps à réagir dont il est question dans le Seitai de Haruchika Noguchi.

L’exercice de yuki, qui est l’alpha et l’oméga du Seitai, se pratique à chaque séance de Katsugen undō. Ainsi, bien que Tsuda n’ait pas enseigné la technique du Seitai sōhō, il en a transmis l’essence, l’acte le plus simple, cette « non-technique » qu’est yuki. Celle qui nous sert tous les jours, celle qui sensibilise progressivement les mains, le corps. Cette sensation physique, réelle, expérimentable par tous, est aujourd’hui trop souvent considérée comme une technique spéciale, réservée à une élite. On oublie que c’est un acte humain et instinctif. La pratique du Katsugen undō mutuel (avec un partenaire) se perd aussi, même dans les groupes ayant suivit l’enseignement de Tsuda. Quel dommage ! Car à travers le yuki et le Katsugen undō mutuel, le corps redécouvre les sensations, celles qui ne passent pas par l’analyse mentale. Ce dialogue dans le silence, qui nous fait découvrir l’autre de l’intérieur et qui nous ramène donc à nous-mêmes, à notre être intérieur. Yuki et le Katsugen undō sont pour nous des outils indispensables, préconisés par Haruchika Noguchi, pour cheminer vers un « terrain normal ».

Mais le temps passe et les choses se déforment, comme les paroles de sagesse de certains deviennent des oppressions religieuses… Petit à petit le Katsugen undō n’est plus qu’un moment pour se « ressourcer », se détendre et surtout ne rien changer à sa vie, à sa stabilité. Le Seitai, une méthode pour maigrir après l’accouchement… Alors qu’il s’agit d’une orientation de la vie, d’une pensée globale. Le pas immense que fit Haruchika Noguchi en sortant de l’idée de thérapeutique est une avancée majeure dans l’histoire de l’humanité. Sa compréhension globale de l’individu, la sensibilité au ki, retrouver suffisamment de sensibilité, de centre en soi-même pour écouter son propre corps et agir librement.

Il ne s’agit même pas d’opposition entre des méthodes, des théories, des civilisations. Il s’agit purement et simplement d’évolution de l’humanité.

Manon Soavi

Notes :

  1. Itsuo Tsuda, Interview sur France Culture, Maître Tsuda s’explique sur le Mouvement régénérateur, émission N° 3, début des années 1980.
  2. Itsuo Tsuda, Interview sur France Culture, op. cité, émission N° 4, début des années 1980.
  3. Itsuo Tsuda, Le Dialogue du Silence, Paris, Le Courrier du Livre, 2006 (1979), pp. 64-65
  4. Sur le sujet des Taiheki, consulter Itsuo Tsuda, Le Non-Faire, Le Courrier du Livre (1973)

Voir Aussi :

  1. Pratique du Katsugen undō
  2. biographie d’Itsuo Tsuda
  3. biographie de Haruchika Noguchi