De Régis Soavi
Dans son enseignement, Tsuda Itsuo senseï insistait sur la visualisation qui, liée à la respiration, est un moyen de découvrir ce chemin de ki no nagare, l’écoulement du ki. Respiration et visualisation sont des outils permettant d’approfondir la perception de cette circulation et de profiter de ses bienfaits dans la vie quotidienne.
Imagination ou visualisation
L’imagination n’engendre pas de résultat tangible si ce n’est la désillusion, la déception quand on retourne à la réalité. La visualisation quant à elle, n’est pas un processus mental, une sorte de vagabondage de l’esprit, mais engage tout le corps. Peu de gens font la différence avant d’avoir fait l’expérience des deux procédés de façon bien séparée et d’en avoir vérifié la réalité. La visualisation est à la fois action et non action, anticipation et attente du moment opportun, elle nécessite la plus grande détente ainsi que la plus grande concentration, mais n’éprouve aucune difficulté à les trouver car pour cela elle s’appuie sur le socle ressenti de l’unité vécue.

Ki no nagare : un océan d’interactions

L’art du Non-agir
À travers un art comme l’Aïkido, on peut expérimenter très concrètement et finement cette sensation de ki no nagare et progressivement découvrir que ki no nagare va avec l’esprit du Non-faire. On se positionne tout en acceptant « d’aller avec », sans décision d’influencer de façon volontariste la direction, et ce tout en restant un centre fort et bien à sa place, sans se prévaloir ni profiter de la situation.
C’est la position de « l’homme sage » au sens taoïste, comme l’évoque Tchouang-Tseu avec l’histoire du nageur des chutes de Lü-leang qui se maintient parfaitement à un endroit ou nul animal ne peut nager et qui explique : « Je me laisse happer par les tourbillons et remonter par le courant ascendant, je suis les mouvements de l’eau sans agir pour mon propre compte. »4 Le wei wu wei, littéralement « l’agir dans le non-agir » s’appuie sur la sensation du flot, de l’interaction ou du ki no nagare.
C’est peut-être conduit par une sensation intérieure indéfinissable, et parce que l’on a pressenti cette direction que l’on s’est dirigé vers la voie de l’Aïkido, indépendamment de notre vie passée qui, au gré des circonstances, a pu être différente jusqu’à en être parfois l’inverse. L’Aïkido ouvre une autre perspective à qui se pose des questions sur ce qui l’entoure, sur ce qu’il vit au jour le jour.
Il est pourtant des moments où tout s’arrête indépendamment de notre quotidien et de sa routine. C’est quand tout s’arrête que, parfois, on prend conscience du soi, de ce que nous sommes réellement et de certaines facultés qui sont aujourd’hui déconsidérées dans la société dite moderne. Ça peut être un incident, un accident qui survient à l’improviste, un combat, un choc émotif auquel on ne s’attendait pas et qui risque de tourner mal, ou comme un coup du sort qui s’abat sur nous et auquel on ne comprend rien. Et là on a l’impression que tout s’écroule, que plus rien ne vaut rien, que tous les efforts sont inutiles, vains et dérisoires. Cela peut être le début d’une forte dépression dont certains ne sortiront que grâce au soutien médical.
Mais cela peut aussi être le point de départ d’une orientation différente dans notre vie, comme un retour en arrière qui nous ferait faire un bon en avant. Et c’est ce genre de basculement que personnellement j’ai réalisé quand j’ai rencontré mon senseï, Tsuda Itsuo.
Mon expérience au fur et à mesure des années m’a montré qu’en pratiquant sérieusement, quotidiennement, des portes s’ouvraient, des sensations d’une infinie précision me guidaient vers des dimensions que je ne connaissais pas, ou que j’avais oubliées comme beaucoup d’entre nous, de l’époque de mon enfance, ou que je n’étais plus capable de ressentir.
L’intuition fait partie de ces découvertes, et la visualisation est son véhicule et son moteur. Non pas la perception de quelque chose en devenir ou d’une sorte de prémonition, mais plutôt la perception des relations entre les choses ; immuables parfois, sinon cachées, du moins invisibles sans cet état de sensibilité.

La visualisation consciente
S’harmoniser avec le partenaire est une base évidemment indispensable dans la pratique de l’Aïkido, mais l’enseignement de Tsuda senseï nous poussait beaucoup plus loin. Son insistance à nous faire travailler sur la visualisation chaque matin malgré nos difficultés et nos paresses, petit à petit produisait des résultats pour qui voulait continuer dans cette voie. Je me souviens d’une fois lors de Kokyu Ho, je me trouvais bloqué aux épaules face à un partenaire redoutable qui ne voulait surtout rien lâcher ; cela dit, sans aucune agressivité mais avec une détermination implacable.
Tout à coup sans que je n’ai rien vu ni rien entendu, j’ai constaté que mon partenaire se soulevait du sol pour retomber à coté sans que j’ai eu à faire le moindre effort, je me retournais, Tsuda senseï était derrière moi l’air de rien et souriait d’un air goguenard révélant une pointe d’ironie. Lors de ses démonstrations il n’hésitait jamais à nous faire sentir à quel point il était difficile voire impossible de résister à ce flot aussi puissant que doux qu’il réussissait à faire émerger lors de la technique, nous laissant à la fois pantois et amusés. Bon nombre de fois j’avais l’impression d’être un enfant qui joue avec son grand-père.
L’intérêt de la visualisation est qu’elle peut commencer consciemment comme un travail quotidien et passer au niveau de l’inconscient parfois très rapidement même si ce n’est pas de façon permanente. L’avantage de son utilisation c’est qu’en permettant l’écoulement du ki dans une autre direction que celle bloquée par l’adversaire, on se retrouve dans la non-combativité, la non-agressivité et dans le désir de fusion avec l’autre. C’est peut-être là, dans ce territoire sans carte ni point de repère, mais cependant très concret, que l’on trouvera les racines de l’amour universel dont parle O Senseï.

Voici un passage d’un des livres de Tsuda senseï qui me paraît éclairant et significatif de ce qu’il chercha à susciter comme développement chez ses élèves :
« On parle souvent dans l’Aïkido d’écoulement du ki, ki no nagare, ce qui correspondrait, psychologiquement parlant, à la visualisation. Mais l’écoulement du ki a un contenu plus concret et plus riche que la visualisation. Il implique l’idée que quelque chose sort effectivement du corps, des mains ou des yeux pour décrire les trajectoires qu’on va suivre par la suite. Il abolit donc la séparation absolue entre ce qui est intérieur et ce qui est extérieur.
À vrai dire, une telle séparation n’est-elle pas une idée fictive inventée pour la commodité intellectuelle ? Un être humain ne peut pas vivre, ne fût-ce qu’un instant, complètement séparé de l’extérieur.
Il établit aussi l’extension du système volontaire en dehors du cadre conventionnel des muscles volontaires. S’il n’y a pas l’écoulement du ki, l’Aïkido serait simplement une gymnastique ou une danse.
La difficulté en cette matière est qu’on ne voit pas cet écoulement du ki, tandis que par exemple on peut tâter et vérifier l’existence des muscles. »5
« Étant donné que l’écoulement du ki implique le déplacement dans l’espace et également dans le temps, il peut prendre un aspect prémonitoire. C’est ainsi que Me Ueshiba disait qu’il voyait les images de ses adversaires en train de chuter avant que cela se produise. Ce serait à la fois prémonitoire et contrôlé. Cette remarque nous conduit à l’idée révolutionnaire qu’on peut agir sur l’avenir avec certitude et cela, au moment même où la science, abdiquant son absolutisme admet l’incertitude comme une vérité rigoureuse. Avec l’écoulement du ki, l’avenir peut devenir aussi concret que le présent.
Ni l’écoulement du ki, ni la capacité d’anticiper l’avenir ne sont l’apanage exclusif de l’Aïkido. Sur un plan plus général, ils peuvent exister chez tout le monde. Si je prends un crayon sur la table, il y a écoulement du ki vers le crayon. Admettons que l’écoulement du ki dans ce geste ne soit pas très intense. Il n’y a pas l’engagement de toute ma personne. Dans le temps où le métier était plus traditionnel et moins encombré d’innovations, cette faculté naturelle était plus intense.
Il y avait quand même plus de concentration dans l’accomplissement d’un acte. Il y avait joie et déception, parce qu’il y avait un sens réel de l’anticipation. Aujourd’hui, avec le progrès technique et le contexte économique plus développé, on ne sait plus où on en est. Le métier qu’on apprend maintenant, ne sera peut-être plus valable dans les années à venir. La jeunesse est inondée de possibilités de choix, mais aucune n’est stable. Les jeunes gens sont à l’affût de tout, sans pouvoir s’engager à fond dans quelque chose. »6
Tsuda senseï était avant tout un intellectuel dans le meilleur sens du terme, un philosophe de cette ancienne génération qui grâce à un regard clair sur la société qui l’entourait ne se contentait pas de la critiquer ni de l’encenser mais savait trouver la substantifique moelle des questionnements et faire des rapprochements, aussi bien entre les civilisations anciennes, leurs cultures, leurs mœurs, qu’avec les exemples de ce qu’il constatait dans son époque en suivant ce fil que lui-même avait trouvé grâce à ses maîtres tant orientaux qu’occidentaux.
Curieux de tout ce qu’il pressentait utile à son enseignement, il trouvait des exemples qui nous parlaient et qui nous parlent encore lorsque l’on relit ses livres ; comme cet intérêt pour le travail de Constantin Stanislavsky7 dont l’enseignement basé sur la relation affective et le vécu propre des acteurs a influencé le célèbre cours de théâtre new-yorkais Actor Studio de Lee Strasberg et Elia Kazan, et que Tsuda senseï trouvait significatif comme conception, comme entendement de ce qu’il cherchait à faire passer comme message. Ce qui lui permit d’être exhaustif, et même lapidaire dans cette phrase à propos de la visualisation telle que la voyait le metteur en scène :
« [Il] a bien exploité l’effet de la mise en situation.
Si la mise en situation est parfaitement acceptée et effectuée, il y a écoulement du ki. Qu’on exécute le geste avec une intense visualisation de la situation ou avec la tête remplie d’idées abstraites, d’hypothèses ou de théories, le geste est le même mais le résultat n’est pas le même. C’est ce qui fait la différence entre l’acteur et le cabotin. »8
Un article de Régis Soavi, publié dans le magazine Yashima #16 de juillet 2022.
Notes
1 M.-A. Selosse, Jamais seul, 2017, Éd. Actes Sud, p. 329
2 ibid., p. 327
3 ibid., p. 329
4 J. F. Billeter, Leçons sur Tchouang-tseu, 2002, éd. Allia, p. 28
5 Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 161
6 ibid., pp. 165–6
7 Constantin Stanislavsky (1863–1938), comédien metteur en scène et professeur d’art dramatique russe
8 Itsuo Tsuda, La Voie du dépouillement, (op. cit.), p. 163


En fait, pour beaucoup, peut-être que si !… Cependant je pense qu’il suffit pour l’homme de se pencher sur son coté yin, sans en avoir peur, pour retrouver et comprendre ce qui nous rapproche et ce qui nous différencie. Est-ce par une affinité personnelle, une recherche due à mon propre vécu pendant les événements de mai 68 et à cette éclosion du féminisme qui se révéla une fois de plus à cette époque. Ou plus simplement peut-être parce que j’ai eu trois enfants et que ce sont trois filles, qui d’ailleurs pratiquent toutes les trois, le résultat quelles qu’en soient les raisons a fait que j’ai toujours accordé leur place légitime aux femmes dans les dojos de notre École. Elles y ont les mêmes responsabilités et il n’y a évidemment aucune différence de niveau, que ce soit pour l’étude comme pour l’enseignement. Il est vraiment dommage d’avoir à préciser ce genre de choses, mais malheureusement elles ne découlent pas d’elles-mêmes dans ce monde.

