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Fukiko Sunadomari et les effacées de l’histoire

par Manon Soavi

Saviez-vous que Morihei Ueshiba, un des plus grand budokas du XXe siècle, hurlait mécontent en voyant ses élèves pratiquer : « Personne ne fait Aïkido ici ! Seules les femmes font Aïkido ! » ?1Henry Kono, « Yin et Yang, moteur de l’Aïkido du fondateur » Entretien par Guillaume Erard, 2008, sur https://www.guillaumeerard.fr/aikido/entretiens/entretien-avec-henry-kono-yin-et-yang-moteur-de-laikido-du-fondateur

Fukiko Sunadomari senseï au hombu dojo, enseignant à la section féminine, en 1956. Source www.guillaumeerard.com

Comment un Japonais ayant une vision traditionaliste de la famille et de la place des femmes a t-il pu dire une chose pareille et même déclarer que les hommes étaient désavantagés en Aïkido à cause de leur utilisation de la force physique2Des propos rapportés par (au moins) : ►Itsuo Tsuda dans La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 148 ; ►Virgina Mayhew, « Entretien » avec Susan Perry, Aikido Today, 1991 ; ►Miyako Fujitani, « I am glad I have Aikido », Magazine of Traditional Budo, n. 2, mars 2019 ; ►Mariye Takahashi, « Is Aikido the pratical self-defense for women ? », Black Belt, novembre 1964. ?

Des propos, d’ailleurs, encore d’actualité, tant l’Aïkido majoritaire valorise toujours la force. Alors, pourquoi ces paroles, qui éclairent la voie développée par Osensei, ne sont-elles pas plus connues ?

Peut-être à cause de la silenciation de la transmission des femmes élèves d’Osenseï Ueshiba. Car au-delà de l’injustice évidente de l’invisibilisation des femmes, taire des manières de faire, c’est supprimer toute mémoire des gestes et des idées. Nos actes se nourrissent du passé et moins on raconte les actions des femmes et leurs modalités, moins le champ des possibles est étendu pour les générations suivantes. On le voit bien en Aïkido, aujourd’hui, où sont les femmes ?

Les hommes n’ont pas à justifier du besoin de les entendre, par contre pour parler des femmes on est obligé de motiver de l’intérêt pour tous. Pourtant l’expérience des hommes ne peut pas « compter pour tous » ça ne marche pas ainsi, le vécu des femmes, leurs manières de faire sont spécifiques et différentes. C’est pourquoi je vous propose de découvrir ici une femme dont on sait très peu de choses bien que son parcours aurait justifié qu’elle reste dans l’histoire de l’Aïkido.

Herstory, une histoire militante ?

L’Histoire est vue à tort neutre et factuelle alors qu’elle est une construction des dominants qui conditionne le présent. C’est pourquoi Titiou Lecoq écrit « En travaillant sur l’histoire des femmes, les historiennes sont toujours suspectées d’être militantes. Pourquoi l’histoire des femmes serait-elle militante ? L’histoire qu’on apprend, qui est masculine et non mixte, ne serait-elle pas aussi une forme de militantisme ? »3Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21

Le jeu de mot her-story souligne que l’Histoire reflète des points de vues masculins : his-story. L’herstory rétablit le rôle actif des femmes dans l’histoire. Pour son livre Les grandes Oubliées – Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes Titiou Lecoq explique que son objectif « n’était pas tant de féminiser l’Histoire que de la démasculiniser. La démarche est différente. Démasculiniser ou déviriliser implique l’idée qu’il y a eu une démarche politique préalable de masculinisation de la société. »4Titiou Lecoq, « Pourquoi l’histoire a-t-elle effacé les femmes ? » Revue Démocratie, 7 juin 2022

Lecoq prend la grammaire comme exemple de masculinisation volontaire ou encore le fait qu’au Moyen Âge existaient « des médecines (femmes médecins), des jongleresses et des orfaveresses, des autrices, enlumineuses, bâtisseuses de cathédrales et ce n’est qu’à la fin de cette période que les hommes leur ont interdit de pratiquer ces métiers. »5Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21 La masculinisation de la société est passée par l’effacement des femmes, de leurs histoires, de leurs actions, de leurs noms.

Un exemple d’effacement très évident est celui d’Alice Guy qui inventa le cinéma ! Pendant que Méliès s’intéressait aux illusions et d’autres à documenter leur époque avec une caméra, Alice Guy imaginait raconter des histoires de fiction. En plus de vingt ans elle tournera une centaine de films comme réalisatrice, scénariste et même productrice. Les frères Lumière et Méliès ont pourtant connu une grande postérité pour une carrière bien plus brève. Alice Guy a été littéralement effacée : un bon nombre de ses films ont été réattribués volontairement à des hommes dans les registres, et beaucoup de ses films ont été détruits. Pendant longtemps elle ne fut même pas mentionnée dans les encyclopédies du Cinéma.

L’histoire d’Alice Guy n’est qu’un exemple classique de ce qui arrive aux créatrices. Et si une œuvre nous parvient les historiens mettent en doute qu’elles l’aient vraiment réalisée, quand ils ne contestent pas carrément l’existence de la personne.

La délégitimation des femmes est une violence symbolique qui tient un rôle majeur dans les mécanismes de domination masculine. C’est pourquoi Aurore Evain plaide pour la réintroduction du terme Matrimoine, car « la puissance symbolique étant immense, nommer notre matrimoine c’est permettre aux femmes comme aux hommes de se reconnaître dans des modèles masculins et féminins. »6Aurore Evain « Vous avez dit  »matrimoine » ? », Mediapart, 23 novembre 2017

Le matrimoine de l’Aïkido

Que sait-on de l’her-story de l’Aïkido ? Presque rien. Là aussi il faut « démasculiniser » l’histoire, pour retrouver la mémoire des femmes aikidoka. C’est pourquoi j’ai écrit sur Miyako Fujitani7Manon Soavi, « Miyako Fujitani, l’effet Matilda de l’Aïkido ? » Self&Dragon Spécial Aïkido no17 avril 2024. Disponible en ligne : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/fujitani-miyako-effet-matilda-de-aikido/ . Pour Fukiko Sunadomari depuis que j’ai commencé mes recherches je traverse des phases d’abattement et de colère tant le potentiel semblait intéressant et les traces absentes.

Voilà le peu qu’on sait : Fukiko Sunadomari est née le 9 mai 1914 dans une famille de fidèles adeptes de la religion Omoto Kyo. Vers la fin des années 30 elle débute l’étude de la naginata dans l’école Jikishingake-ryu, sous la direction de la plus grande experte du Japon, Hideo Sonobe sensei.

En 1939 Hideo senseï rencontre Ueshiba Osenseï, lors d’une démonstration en Mandchourie. Elle en ressort enthousiasmée et décide d’envoyer certaines de ses étudiantes avancées apprendre l’Aïkido. C’est ainsi que Fukiko commence dans les années 50 au Hombu Dojo. Ses deux frères (Kanemoto et Kanshu) avaient déjà commencé à pratiquer sous la direction de Morihei Ueshiba.

Fukiko Sunadomari avec sa naginata. Archives de la famille Sunadomari tous droits réservés.

Fukiko vit plusieurs années au Wakamatsu Dojo avec la famille Ueshiba et l’uchideshi qui y vit8Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal. https://aikidojournal.com/2011/11/06/historical-photo-morihei-ueshiba-aspiring-calligrapher-by-stanley-pranin/ . Elle occupera la fonction de Fujin Bucho (directrice de la section des instructrices femmes)9Stanley Pranin, « L’Encyclopédie Aiki News de l’Aïkido » Aiki News, Tokyo. 1991 jusqu’au décès d’Osenseï en 1969. Ce qui nous renseigne sur le fait qu’existait une section pour former des instructrices ! Cela soulève pleins de questions : pourquoi un cours séparé ? Comment fonctionnait-il, combien étaient-elles… ?

Comme le montre une lettre10Guillaume Erard, « Biographie d’André Nocquet, le premier uchi deshi étranger d’O Sensei Ueshiba Morihei » 2013, https://www.guillaumeerard.fr/ qu’écrit Fukiko à la famille d’André Nocquet, elle est une figure incontournable du Hombu Dojo, impliquée dans le fonctionnement interne du dojo et auprès de la famille Ueshiba. Elle sera une confidente et l’assistante personnelle d’Osenseï durant vingt ans, il lui attribuera le grade de sixième dan. Il existe aussi une très courte vidéo d’une démonstration sur le toit d’un immeuble de Tokyo où l’on voit Osenseï démontrer Ki no musubi avec Fukiko.

Ueshiba osenseï et Fukiko SUnadomari.à Iwama en 1966, publié dans Aikinew 1990 numéro 85

Assistante d’Osenseï elle était fréquemment appelée à voyager avec lui dans la région du Kansai où il enseignait l’Aïkido tout en rendant visite à des étudiants et amis de longue date. Lors de ses voyages Osenseï prenait Fukiko comme partenaire de démonstration notamment auprès des femmes11Miyako Fujitani, entretien, Magazine of Tradional Budo, no 2, mars 2019. Fukiko possédait apparemment de nombreuses photos inédites de cette époque.12Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.

Selon le chercheur de l’Aïkido Stanley Pranin, au milieu des années soixante, Fukiko accompagna Osenseï pour une série de voyages et en profita pour rassembler des matériaux en prévision d’une biographie. Elle prit des photos et interviewa un certain nombre d’anciens élèves et des membres de la religion Omoto qui avaient connu Morihei Ueshiba.13ibid.

Après le décès d’Osenseï, elle continua des recherches approfondies et coécrit avec son frère Kanemoto la première biographie autorisée, Aïkido Kaiso Morihei Ueshiba. Évidemment elle n’est mentionnée que comme collaboratrice, seul son frère est l’auteur officiel du livre !

Au milieu des années 80, Fukiko souhaita rendre hommage à Osenseï en construisant un petit temple votif à sa mémoire à Kumamoto14Simone Chierchini, « Paolo Corallini’s Traditional Aikido Dojo » 2020 https://simonechierchini.co. Pour financer son projet elle se résoudra à vendre quelques-unes des très nombreuses calligraphies originales d’Osenseï, qu’il lui avait offertes.15ibid.

Fukiko Sunadomari s’éteint le 1er mai 2006 à Fujisawa, à l’âge de 92 ans.

Faire l’histoire

Stanley Pranin déclarait « Je connaissais très bien Fukiko Sunadomari. Notre association a débuté en 1984 et s’est poursuivie jusqu’à la fin de 1996. Elle adorait venir visiter le bureau d’AikiNews à Tokyo et nous passions des heures à parler de l’aïkido, de Morihei et de la religion Omoto. […] J’ai de nombreuses heures d’enregistrements de nos entretiens, dont l’un est en cours de transcription. Fukiko Senseï en savait beaucoup sur la vie publique et privée du Fondateur grâce à sa vie au Hombu Dojo et à son rôle d’assistante de Morihei. Le témoignage de Fukiko Senseï est très important pour une compréhension approfondie de l’histoire, du caractère et de l’art de Morihei. »16Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal (je souligne).

De droite à gauche : Stanley Pranin, Kanshu Sunadomari et Fukiko Sunadomari. Archives de la famille Sunadomari.tous droits réservés

Alors, où sont ces heures d’interviews, ces articles rapportant ses propos ? J’ai bien cherché il n’y a rien, dans aucunes publications de Pranin : les livres, les revues AikiNews, Aikido Journal, version papier ou web. Aucune trace.

Josh Gold, actuel responsable d’Aikido Journal, m’a confirmé qu’il n’y a aucun enregistrement, ni numérisés ni en cassettes d’archives.

Pranin a écrit dans un petit article « [Fukiko] était une personne franche et s’est distanciée de la famille Ueshiba après la mort de Morihei. En tant que tels, ses commentaires et ses souvenirs ne se prêtent pas toujours à la publication, et nous nous sommes longtemps abstenus de publier les transcriptions de ces enregistrements, même sous forme éditée. Avec le temps et les ressources, nous espérons remédier à cette situation. »17ibid.

En 2011 il se justifie ainsi « Ces domaines sont très sensibles, sinon j’aurais déjà publié certains documents et témoignages. Même si plusieurs décennies nous séparent de certains des événements en question, la sensibilité des personnes clés est un sujet de préoccupation. C’est un problème auquel je suis confronté depuis longtemps et je n’ai toujours pas de bonne solution. J’ai beaucoup hésité à publier la lettre de démission de Koichi Tohei senseï, par exemple. On verra comment les choses évoluent. »

Ainsi, avec un doux glissement, presque sans volonté, la masculinisation de l’histoire se perpétue. Les femmes disparaissent les unes après les autres de la scène et ne restent que les voix masculines dominantes.

« C’est forcément sa maîtresse » une stratégie de disqualification des femmes.

Personne ne sera surpris qu’avec la position de Fukiko la rumeur qu’elle « couche avec le boss » se soit répandue, c’est la plus vieille arme pour silencier les femmes.

Partant du principe que si Osenseï s’est ainsi « embarrassé » d’une femme c’est qu’il y avait une histoire sentimentale derrière. Curieusement on ne suppose pas la même chose à propos des jeunes hommes uchideshi du dojo. Ni qu’Osenseï aurait eu un amant caché à Iwama !

Fukiko Sunadomari auprès de Uehsiba Osenseï

Sur les opinions de Fukiko, on peut émettre une hypothèse. En s’appuyant sur les propos de Pranin et sur les quelques commentaires qu’elle a laissés, il est clair qu’elle était une mystique18Hikitsushi senseï disait de Fukiko « elle comprend les choses spirituelles », Aikido Magazine, 10/1988 (cf. aussi cette biographie en ligne). comme Ueshiba Osenseï. Elle soulignait souvent l’importance de cet aspect dans le parcours d’Osenseï19Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.. Critiquait-elle les débuts d’un Aïkido désacralisé, sportif – et finalement très masculin – ne correspondant pas, selon elle, à la vision du fondateur ?

Texte de Fukiko Sunadomari écrit à l’occasion du « Aikido Friendship Demonstration Tournament » en 1985. Un événement organisé par Stanley Pranin. Archives de la famille Sunadomari. Tous droits réservés

Cet Aïkido correspond aux efforts de Kisshomaru Ueshiba vers l’expansion internationale de l’art de son père. Mais pour Osenseï l’Aïkido était « un acte spirituel »20Ellis Amdur « [Ueshiba n’offrait pas] des leçons spirituelles supplémentaires dont le monde est inutilement gavé, mais des actes spirituels. » Caché en pleine vue. The Ran Network, 2023, p. 298 et lui-même se tenait sur « Ame no Ukihashi, le pont flottant céleste » ce qui relie le monde visible et invisible. C’était un art d’amour universel recréant les liens nous unissant entre humains et au vivant non-humain.

L’Occident pouvait-il entendre cela, lui qui, comme le dit Isis Labeau-Caberia « s’est tout d’abord employée à détruire les cosmovisions autochtones sur le continent européen – celles des mondes paysans, ruraux et païens ; celles des druides, des rebouteux et des sorcières – avant de se déverser dans le reste du monde. »21Isis Labeau-Caberia « La tête ne nous sauvera pas : L’Occident est une cosmovision, la « raison » en est le mythe fondateur » 04/07/2023, sur https://isislabeaucaberia.substack.com/p/la-tete-ne-nous-sauvera-pas-part

Hisser l’intellect au sommet et rejeter le corps, les émotions et la spiritualité, c’est sur ce dualisme artificiel qu’est né la réification, la domination et l’exploitation de tout ce qui n’était pas un « Homme moderne rationnel » c’est-à-dire le vivant non-humain, les femmes et les non-blancs, renvoyés à l’état infériorisé de « Nature ».

Dans ce contexte l’Aïkido est devenu majoritairement un sport de combat ou un filon pour les gourous, alors que nous avons désespérément besoin de pratiques du corps, spirituelles mais immanentes, dépouillées de toute domination.

D’autres élèves de Osenseï ont critiqué cette nouvelle orientation de l’Aïkikaï, rompant avec la famille Ueshiba : Kōichi Tohei, Noriaki Inoue, le neveu d’Osenseï, Itsuo Tsuda et Kanshu Sunadomari. Pour autant nous ne manquons pas d’interviews de ces célèbres pratiquants.

Reste une différence, Fukiko était une femme ayant une expertise, qui a parlé pour transmettre sa vérité, ni plus ni moins que les autres. Mais c’était une femme… alors ils n’ont pas écouté.

Fukiko Sunadomari en démonstration. Archive de la famille Sunadomari, tous droits réservés.

Osenseï parlait-il notamment d’elle quand il disait que son Aïkido idéal était celui des jeunes filles22Rapporté par Itsuo Tsuda dans son livre La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp.148-149. ? Ou bien quand il hurlait « Seules les femmes font de l’Aïkido ici ! »

À travers les fragments de l’histoire de la plus proche disciple de Morihei Ueshiba, peut-être même la meilleure, on distingue une relation de transmission de maître à élève, et même au-delà, une relation spirituelle. Alors comment ne pas supposer que l’Aïkido de Fukiko devait être époustouflant ? Et comment ne pas regretter ce chaînon manquant vers l’Aïkido du fondateur ?

J’espère avoir contribué à mon petit niveau à démasculiniser un peu l’Aïkido et à faire connaître ce personnage hors du commun. Je remercie au passage la belle-sœur de Fukiko, qui a bien voulu me communiquer les quelques photos inédites présentées ici et quelques coupures de presse.

Elle participe ainsi à la transmission d’un matrimoine où chaque pièce du puzzle compte.

Manon Soavi

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Notes

  • 1
    Henry Kono, « Yin et Yang, moteur de l’Aïkido du fondateur » Entretien par Guillaume Erard, 2008, sur https://www.guillaumeerard.fr/aikido/entretiens/entretien-avec-henry-kono-yin-et-yang-moteur-de-laikido-du-fondateur
  • 2
    Des propos rapportés par (au moins) : ►Itsuo Tsuda dans La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, p. 148 ; ►Virgina Mayhew, « Entretien » avec Susan Perry, Aikido Today, 1991 ; ►Miyako Fujitani, « I am glad I have Aikido », Magazine of Traditional Budo, n. 2, mars 2019 ; ►Mariye Takahashi, « Is Aikido the pratical self-defense for women ? », Black Belt, novembre 1964.
  • 3
    Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21
  • 4
    Titiou Lecoq, « Pourquoi l’histoire a-t-elle effacé les femmes ? » Revue Démocratie, 7 juin 2022
  • 5
    Titiou Lecoq, « Tant qu’on ne cherche pas les femmes dans l’Histoire, on ne les trouve pas » France Inter, 19/09/21
  • 6
    Aurore Evain « Vous avez dit  »matrimoine » ? », Mediapart, 23 novembre 2017
  • 7
    Manon Soavi, « Miyako Fujitani, l’effet Matilda de l’Aïkido ? » Self&Dragon Spécial Aïkido no17 avril 2024. Disponible en ligne : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/fujitani-miyako-effet-matilda-de-aikido/
  • 8
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal. https://aikidojournal.com/2011/11/06/historical-photo-morihei-ueshiba-aspiring-calligrapher-by-stanley-pranin/
  • 9
    Stanley Pranin, « L’Encyclopédie Aiki News de l’Aïkido » Aiki News, Tokyo. 1991
  • 10
    Guillaume Erard, « Biographie d’André Nocquet, le premier uchi deshi étranger d’O Sensei Ueshiba Morihei » 2013, https://www.guillaumeerard.fr/
  • 11
    Miyako Fujitani, entretien, Magazine of Tradional Budo, no 2, mars 2019
  • 12
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.
  • 13
    ibid.
  • 14
    Simone Chierchini, « Paolo Corallini’s Traditional Aikido Dojo » 2020 https://simonechierchini.co
  • 15
    ibid.
  • 16
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal (je souligne).
  • 17
    ibid.
  • 18
    Hikitsushi senseï disait de Fukiko « elle comprend les choses spirituelles », Aikido Magazine, 10/1988 (cf. aussi cette biographie en ligne).
  • 19
    Stanley Pranin, Historical photo: Morihei Ueshiba, Aspiring Calligrapher, 6 novembre 2011 Aikido Journal.
  • 20
    Ellis Amdur « [Ueshiba n’offrait pas] des leçons spirituelles supplémentaires dont le monde est inutilement gavé, mais des actes spirituels. » Caché en pleine vue. The Ran Network, 2023, p. 298
  • 21
    Isis Labeau-Caberia « La tête ne nous sauvera pas : L’Occident est une cosmovision, la « raison » en est le mythe fondateur » 04/07/2023, sur https://isislabeaucaberia.substack.com/p/la-tete-ne-nous-sauvera-pas-part
  • 22
    Rapporté par Itsuo Tsuda dans son livre La Voie du dépouillement, Le Courrier du Livre, 1975, pp.148-149.

« Une extinction biologique et culturelle en cours ? »

Marc-André Selosse est biologiste et professeur du Muséum d’histoire naturelle et enseigne dans plusieurs universités en France et à l’étranger. Ses recherches portent sur les associations à bénéfices mutuels (symbioses), et ses enseignements, sur les plantes, les microbes, l’écologie et l’évolution. En 2020, juste avant le premier confinement, le dojo Tenshin devait l’accueillir pour une conférence sur le microbiote. En raison des circonstances cette conférence n’a pas pu avoir lieu, mais nous espérons bien pouvoir concrétiser cette invitation dès que possible. En attendant nous vous invitons à (re)découvrir ses travaux passionnants, à travers deux vidéos et l’article que nous avions écrit à propos de son livre Jamais seul et des points de convergence avec le Seitai.

Marc-André Selosse : « Une extinction biologique et culturelle en cours ? »

[extrait]

« Le microbiote biologique qui est en nous va mal, il est en train de fondre et affecte directement notre santé : nous souffrons de ces « maladies de la modernité », qui touchent notre système immunitaire (allergies, asthme, malades auto-immunes…), notre système nerveux (Alzheimer, Parkinson, autisme…), notre métabolisme (diabète, obésité…). Nous constatons que le microbiote est moins diversifié chez les individus malades que chez les individus sains. En 2025, ces maladies la modernité, liées à la régression de notre microbiote, toucheront 1 Européen sur 4. »

Pour la suite, cliquez sur la vidéo :

Intervention lors du colloque organisé par la Fondation pour la biodiversité fromagère le 14 septembre 2021 dans le cadre du Mondial du Fromage de Tours.

Marc-André Selosse, la Médecine face à l’évolution

Marc-André Selosse répond au question du Conseil de L’Ordre des Médecins des Yvelines

Ce qui nous lie : microbiote et terrain humain

Par Fabien R. (février 2020)

Depuis l’aube de nos civilisations, l’action des microbes façonne notre alimentation, elle permet la conservation et la consommation des aliments (pain, fromages, vin, légumes…). Domestiqués de manière empirique depuis des millénaires, les micro-organismes qui interviennent dans ces processus n’ont été identifiés qu’assez récemment, il y a moins de 200 ans.

Et ce n’est qu’encore plus récemment que les scientifiques ont commencé à étudier le microbiote, c’est-à-dire l’ensemble des bactéries, champignons, virus, etc. qui sont abrités par un organisme-hôte (l’être humain par exemple) et vivent dans un environnement spécifique de cet hôte comme la peau ou l’estomac.

La plupart d’entre nous ne soupçonne pas que notre vie est dépendante d’une étroite association, appelée symbiose, que nous établissons naturellement avec plusieurs dizaines de milliards de bactéries qui peuplent la surface de notre corps et jusqu’aux creux de nos intestins. On se considère comme au-dessus, indépendant de toute cette influence microbienne, à l’exception notable des personnes enrhumées qui s’entendent souvent dire : « Ah, mais ne me refile pas tes microbes ! ». Le microbiote n’est donc considéré, au mieux, que pour ou qu’au regard de son potentiel pathogène.

Cette vision, maintenant dépassée mais toujours omniprésente, du microbe vu comme néfaste a profondément influencé notre rapport à la Nature, à nos corps et plus globalement à la vie. Qu’il s’agisse des pesticides en agriculture, des savons bactéricides et gels désinfectants sur nos peaux, ces produits, en éliminant sans discernement les micro-organismes favorables et ceux défavorables à leurs hôtes, créent les conditions d’un appauvrissement du terrain – celui de nos champs comme celui de nos muqueuses.

Ces actions hygiénistes répétées au fil du temps, dès l’accouchement, empêchent chez l’être humain une maturation du système immunitaire qui plus tard ne sera plus capable de reconnaître le corps dont il fait partie ou bien aura des réactions disproportionnées. Notre époque est aussi celle des maladies auto-immunes et des allergies.1Marc-André Selosse, Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, 2017, éd. Actes Sud, p. 185

Les principes Seitai, dans l’œuvre d’Haruchika Noguchi2Voir l’œuvre d’Itsuo Tsuda (9 tomes), disponible au Courrier du Livre et d’Haruchika Noguchi, 3 livres en langue anglaise disponibles aux éditions Zensei, partent d’un point de vue radical : intuitif plutôt qu’analytique. Se basant sur son expérience de guérisseur durant trente ans, H. Noguchi renonça à l’idée de thérapeutique dans les années 50 car il avait constaté qu’elle affaiblissait les organismes des individus et les rendait dépendants du praticien. Ceci l’amena à considérer la santé d’une manière toute différente en actant que les réactions du corps sont les manifestations d’un organisme qui réagit pour retrouver son équilibre.

« La maladie est une chose naturelle, c’est un effort de l’organisme qui tente de récupérer l’équilibre perdu. » « Il est bon que la maladie existe, mais il faut que les hommes se libèrent de son assujettissement, de son esclavage. C’est ainsi que Noguchi est arrivé à concevoir la notion de Seitai, la normalisation du terrain, si on veut. »[mfnItsuo Tsuda, Le Dialogue du silence, Le Courrier du Livre, 2006 (1979), pp. 64 & 65[/mfn]

Ce rééquilibrage est l’œuvre du système involontaire, il ne dépend pas de notre volonté. Il engendre des symptômes qui impliquent le microbiote. Par exemple les flux qui expulsent hors du corps les germes défavorables (rhumes, diarrhées)3Jamais seul (op. cit.), p. 156, la fonction régulatrice de la fièvre ou bien la fonction antibiotique de la carence en fer chez les femmes enceintes.4 Voir l’article Marc-André Selosse: La disparition silencieuse des SVT (7 mai 2019) sur le blog Café pédagogique

humain forêt symbiose microbiote
Photo de Jérémie Logeay

La philosophie Seitai a cette spécificité de voir l’être humain comme un tout indivisible. Il n’y a pas de séparation entre le psychique et le physique. La traduction du mot Seitai est « terrain normalisé ». Cette notion de terrain chez H. Noguchi est globale. Elle recouvre en partie la notion de microbiote. Ce dernier est pour nous comme la terre qui entoure les racines d’un arbre, c’est la Nature qui vit en harmonie et en collaboration en chacun d’entre nous, sans même que nous en soyons conscients. C’est pourquoi nous ne sommes jamais seuls.

Considérer les microbes comme néfastes et les combattre ou bien profiter de leur aide et collaborer naturellement avec eux est une question d’orientation intérieure. Privilégier un hygiénisme à outrance ou favoriser ce que M. Selosse appelle « la saleté propre »5Jamais seul (op. cit.), p. 156 et p. 197 relève de ce même choix. L’expression « Cultiver son jardin »6ibid., p. 169 prend alors un sens nouveau et concret. Tout dépend de nous.

Là où l’instinct a disparu, il est nécessaire de mettre à disposition les découvertes scientifiques. Bien qu’étant autodidacte, H. Noguchi était parfaitement au courant de la science de son époque. Cela nourrissait ses réflexions et ses intuitions. C’est dans ce même esprit que nous sommes honorés d’accueillir M. Marc-André Selosse qui présentera les découvertes les plus récentes sur le microbiote humain et échangera avec le public.

jamais seul selosse

Notes

  • 1
    Marc-André Selosse, Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, 2017, éd. Actes Sud, p. 185
  • 2
    Voir l’œuvre d’Itsuo Tsuda (9 tomes), disponible au Courrier du Livre et d’Haruchika Noguchi, 3 livres en langue anglaise disponibles aux éditions Zensei
  • 3
    Jamais seul (op. cit.), p. 156
  • 4
    Voir l’article Marc-André Selosse: La disparition silencieuse des SVT (7 mai 2019) sur le blog Café pédagogique
  • 5
    Jamais seul (op. cit.), p. 156 et p. 197
  • 6
    ibid., p. 169

Atemi oui, Atemi non

Par Régis Soavi.

Pratiquer l’Aïkido sans utiliser les atemis, c’est un peu comme vouloir jouer d’un instrument à cordes auquel il manque des cordes ou dont les cordes sont distendues.

Les atemis font partie des arts martiaux et bien sûr il est indispensable dans l’Aïkido de bien les enseigner et de comprendre leur importance. Depuis ikkyo jusqu’à ushiro katate dori kubishime à chaque fois que je montre une technique, je montre que tout est prêt pour placer un atemi, la conjoncture, le placement, la posture. Si on pratique en ayant à chaque instant la sensation du centre de la sphère, et des points de contacts entre les sphères des partenaires, on peut voir qu’il y a des espaces vides qui permettent de placer un ou des atemis. Il est nécessaire de former les élèves dès le début sinon ils ne comprendront pas le sens profond des mouvements de même que leur réalité, leur concrétude. Dès l’initiation il est important de faire découvrir, de faire sentir les lignes de pénétration qui peuvent arriver jusqu’à notre corps et le mettre en danger, rien que pour cela Uke doit être formé à l’esprit de l’atemi.

Atemi
Atemis secrets par Saiko Fujita, Budo Magazine Europe, ‘judo Kodokan’, vol. XVI – n°3, automne 1966, p. 55.

Dans l’année nous avons un stage un peu particulier pour les pratiquants les plus anciens, comme pour ceux qui conduisent des séances dans leur dojo. L’entraînement y est plus poussé, plus intense, de tous les points de vue et pour faire sentir l’impact des frappes, telles que Tsuki, Shomen uchi ou Yokomen uchi, nous utilisons des Makiwara portables. Je pense que la meilleure façon d’appréhender de quoi il s’agit c’est que les atemis soient vraiment portés, aussi bien pour Tori que pour Uke, bien sûr sans une force réelle et pas à chaque fois, mais le seul fait d’être touché amène à la conscience du risque.

Il s’agit de développer un instinct qui réveille l’être véritable qui est ensommeillé derrière une apparence de sécurité causée par le confort et l’assistance qu’apportent les sociétés développées, il s’agit aussi de sortir du rôle social que chacun endosse, pour tout simplement nous retrouver.

Quand j’ai commencé l’Aïkido au début des années soixante-dix, on parlait beaucoup des points vitaux, Henry Plée senseï ou Roland Maroteaux senseï nous montraient comment se débarrasser d’un adversaire en frappant ou en touchant de manière précise un de ces points. Il y avait des cartes pourrait-on dire du corps humain qui les répertoriaient. J’ai l’impression que souvent cela s’est perdu dans de nombreux dojos au profit de techniques plus simples peut-être, plus directes certainement, à coup sûr plus violentes, plus proches du combat de rue, mais qui s’éloignent de la pratique d’un Budo. Ou bien, au nom d’une esthétique, d’une idée de la paix mal comprise, mal interprétée, on a édulcoré et rendu inoffensifs des gestes qui avaient un sens profond.

L’École Itsuo Tsuda a la volonté de garder un esprit traditionnel, à travers un enseignement de l’Aïkido bien sûr mais aussi du Seitai, sans rien négliger des anciennes connaissances, au contraire, en mettant à profit tout ce que j’ai pu apprendre des maîtres que j’ai eu la chance de rencontrer tant en Aïkido qu’en jiu-jitsu, ou dans l’apprentissage du maniement des armes dans cette époque encore riche de respect envers les traditions.

Reste un point qui est primordial : LE SAVOIR-FAIRE. On peut disserter des heures sur le sujet, si on n’enseigne pas correctement et concrètement comment immobiliser un agresseur ou le rendre inoffensif au moins pour un moment, par exemple à l’occasion d’une saisie d’un vêtement au col ou aux épaules avec une ou deux mains, ce qui est une approche courante comme prise de contact à l’improviste, tout cela sera inutile. C’est grâce au travail sur la respiration, dans l’entraînement quotidien, à la capacité de fusionner avec un partenaire que l’on découvre l’intermission respiratoire, cet espace qui existe entre expire et inspire où l’individu est dans l’impossibilité de réagir. Ensuite c’est la capacité à l’utiliser lorsque cela s’avère nécessaire qui permet par une frappe assez légère mais particulière et en profondeur au plexus solaire à ce moment précis de la respiration, de le neutraliser. Au moins les quelques microsecondes indispensables pour exécuter une technique, une immobilisation ou parfois tout simplement lorsque c’est nécessaire pour prendre la fuite.

Régis Soavi

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Article de Régis Soavi (sur le thème « Enseignez-vous les atemis ? ») publié en juin 2020 dans Aikido Journal no74.

Je vais redécouvrant la liberté

La recherche de la liberté intérieure dans la pratique de l’Aïkido et dans le Seitai

Par Andrea Quartino

 

Les limitations de la liberté de mouvement sont en train de se relâcher, bien qu’avec des délais et des modalités encore incertains. Pour ceux qui pratiquent l’Aïkido dans un dojo de l’École Itsuo Tsuda le jour où l’on pourra recommencer à pratiquer semble lointain. Au-delà des avis différents sur les raisons de l’état d’urgence, les limitations décidées par les gouvernements ne devraient pas limiter la capacité de jugement. Et il est normal de maintenir un regard critique envers l’efficacité et les conséquences de telles mesures tout en les appliquant.

Haruchika Noguchi, fondateur du Seitai, pendant la seconde guerre mondiale du Japon, période durant laquelle les tendances plus fortement nationalistes et militaristes ont prévalu au point de bannir le mot “liberté”, ne se gênait pas pour en parler. Certes, il pouvait compter sur le fait d’avoir parmi ses clients plusieurs représentants de la classe dirigeante.

La fin de la guerre, pour l’Italie, le 25 avril 1945, fut un soulagement pour tous, autant que le fut la chute du fascisme, même pour ceux qui partageaient cette idéologie. Le même soulagement fut ressenti par beaucoup de Japonais.1Itsuo Tsuda, Cœur de ciel pur (œuvre posthume à partir d’inédits), Le Courrier du Livre, 2014, p. 169. Voir aussi Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p. 399 Il ne s’agissait pas seulement du retour de la paix et de libertés plus ou moins formelles, mais aussi de la disparition d’un climat de tension continue, qui se respirait partout et auquel personne n’échappait. Toutes proportions gardées, et mis à part les perplexités suscitées par les métaphores guerrières utilisées par beaucoup pour parler de l’engagement dans la maîtrise des contagions, les personnes ayant un minimum de sensibilité ne peuvent pas ne pas sentir à quel point tout et tout le monde est imprégné de méfiance et de peur, qu’elles soient provoquées par le virus ou par les sanctions prévues en cas de violation des règles. Une oppression très épaisse, nous serons nous aussi soulagés quand et si cela finira.

« Lorsque [Me Noguchi] entendit à la radio la cessation des hostilités, il se sentit tout d’un coup comme déchargé d’un lourd fardeau de ses épaules, et éprouva une détente insoupçonnée dans tout le corps.
Sa respiration s’approfondit, découvrant un fond de calme dans son esprit. Ce calme fit surgir en lui une énergie toute fraîche, et il sentit dans sa peau qu’un monde nouveau était en train de commencer.

– Pourquoi ai-je tellement parlé de la liberté pendant la guerre, se dit-il, ce n’était que des mots. Au contraire, j’ai été simplement figé dans mon attitude. Plus je m’efforçais de lutter contre la tendance, plus j’étais enfermé dans un cadre étroit de pensée, sans pouvoir respirer profondément. »2Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 2014, p. 69. Dans les pages suivantes il est dit « un homme vraiment libre ne discute pas de liberté, un homme en bonne santé ne pense pas à la santé. » Les vers du poète chinois Bai Juyi semblent y résonner : « Ceux qui parlent ne savent pas. Ceux qui savent, ne parlent pas. », vers tracés par ailleurs par Tsuda dans trois de ses calligraphies (voir Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p. 284) , cités verbatim dans Le Non-faire (chap. XVII, 2016, Le Courrier du Livre, p. 180) et évoqués dans La Voie des dieux (« Je travaille dans l’espoir […] une autre liberté. », chap. VII, Le Courrier du Livre, 2021, pp. 59–60).

Pourquoi cette liberté n’était-elle qu’un mot pour Noguchi ? Avait-il changé d’avis sur la nature du régime durant la période de la guerre ? C’est peu probable, mais la question n’est pas là. Il s’agit de comprendre ce que nous voulons dire par liberté.

Itsuo Tsuda revient plusieurs fois dans ses livres sur l’idée de liberté

Pour Tsuda l’homme moderne « a livré de durs combats pour acquérir son droit d’Homme. Il a obtenu des libertés et continue de lutter pour en acquérir d’autres. Mais un jour il découvre que ces libertés ne couvrent que des conditions matérielles, extérieures à lui. »3Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 2016, p. 15 Donc souvent les êtres humains luttent pour des libertés au pluriel, qui sont conditionnelles. « La fixation des idées qui nous oriente dans l’organisation de la vie, peut aussi se retourner contre nous en nous conduisant dans des contraintes imprévisibles. La liberté devient une fixation qui nous ligote. Plus on a la liberté, moins on se sent libre. La liberté est un mythe. » « On lutte contre les contraintes pour acquérir la liberté. La liberté acquise ne reste pas sans provoquer d’autres contraintes. Il ne semble pas y avoir de solutions finales. Car la liberté que nous cherchons est avant tout une liberté conditionnelle. On n’a pas l’idée d’une liberté absolue, sans condition. »4Un, op. cit., p. 24

“Liberté conditionnelle”, serait presque un oxymore, si ce n’était que cette locution est utilisée dans le langage juridique. Nous sommes conditionnés par le temps linéaire des montres, par l’organisation sociale du travail et par le marché qui nous sollicite, à coups de techniques publicitaires toujours plus sophistiquées et envahissantes, à satisfaire des besoins, induits pour la plupart. Parmi les offres innombrables, qu’on peut trouver sur internet, ou ailleurs, « nous trouvons tout, sauf le désir. […] Nous avons la liberté de choisir, certes, mais il s’agit d’une liberté négative : celle d’accepter ou de rejeter l’offre. Quant à la liberté positive, celle de créer, nous n’avons ni l’intuition ni la continuité pour en jouir. »5Itsuo Tsuda, La Science du particulier, Le Courrier du Livre, 1976, p. 72

Itsuo Tsuda e Haruchika Noguchi
Maîtres Itsuo Tsuda et Haruchika Noguchi

Tsuda nous indique la possibilité de “lâcher prise” sur tout ce qui est liberté apparente, choix qui nous est imposé par le marché, bien de consommation, commercialisable, même si cela est difficile pour l’homme civilisé, qui a peur de tout perdre s’il renonce à sa possessivité. En lâchant prise, on peut « voir enfin que Tout est à nous ; le ciel, la terre, le soleil, les monts et rivières, sans qu’il y ait besoin de les mettre tous dans notre poche. » Il peut naître en nous « l’envie de connaître la vraie liberté. » « Aucun apport extérieur, argent, honneur, pouvoir, ne peut nous procurer la vraie Liberté, car celle-ci est une sensation intérieure qui ne dépend d’aucune condition matérielle ou objective. On peut se sentir libre dans la pire des contraintes aussi bien que prisonnier au comble du bonheur. »6Itsuo Tsuda, Le Dialogue du silence, Le Courrier du Livre, 1979, p. 73

Le désir profond d’une autre liberté s’éveille avec une conviction intérieure, qu’en réalité nous redécouvrons car elle est en tout être humain dès l’origine, dès la conception. Mais cette redécouverte est impossible tant qu’on reste dans la “voie de l’acquisition” qui est la norme dans notre société, dans laquelle « toutes ces accumulations pèsent lourd sur notre destin. »

« Dans la voie du dépouillement, on se dirige dans le sens diamétralement opposé. On se débarrasse petit à petit de tout ce qui est inutile à la vie. On se sent de plus en plus libre, car on ne s’impose plus d’interdits ou de règles pour bien vivre. On vit, simplement, sans être tiraillé par de fausses idées.
On n’a pas besoin d’être anti-social ou anarchiste pour se sentir libre. La libération ne nécessite point la destruction. La liberté ne dépend pas du conditionnement, de l’environnement ou de la situation. La liberté est une chose toute personnelle. Elle surgit de la conviction profonde de l’individu.

Cette conviction est une chose naturelle qui existe chez tous les hommes à l’origine. Ce n’est pas un produit fabriqué de toutes pièces après coup. Mais elle restera voilée tant qu’on vit dans un climat de dépendance. Ce n’est pas la peine, dit Noguchi, d’aider les gens qui ne veulent pas se mettre debout eux-mêmes. Si on les lâche, ils retombent. »7Un, op. cit., p. 49.

Ce fut la conscience de ce fait qui porta Noguchi, quand il trouva une autre liberté, une respiration et un calme plus profonds à la conclusion de la Seconde Guerre mondiale, à renoncer à la thérapeutique, pour se dédier au réveil des personnes qui permet à chacun de redécouvrir sa propre liberté intérieure à sa manière et dans les temps qui lui conviennent.

De quelle manière la pratique d’arts comme l’Aïkido et le Katsugen undo peuvent-ils nous guider dans la redécouverte de notre liberté individuelle?

Nous pouvons trouver une réponse dans les propos du Maître de Taichi Gu Meisheng :

« Le « vrai naturel » ne peut s’acquérir qu’au prix d’une longue pratique assidue… êtes-vous comme un enfant ? Car seul l’enfant est spontanément à la fois naturel et libre. Effectivement, si vous n’êtes pas redevenu comme un enfant, vous ne pouvez être ni libre ni naturel. […] Habituellement pour un homme ordinaire, le corps est une entrave et non une force motrice dans laquelle on peut puiser un élan spirituel. Pourtant grâce à un entraînement très long associé à une pratique assidue et rigoureuse, on arrive à libérer cet homme ordinaire pour le laisser agir selon une spontanéité merveilleuse et créatrice. Alors ni le corps, ni le monde extérieur, ni les multiples liens qui l’enchaînent au monde ne constituent plus pour lui un obstacle. Cette première sensation de liberté, je l’ai perçue en 1970 alors que j’étais en prison, et cette liberté grandissait progressivement au cours de ma captivité. »8La vision du Dao du professeur Gu Meisheng (vidéo)

Les propos de Me Gu, qui fut incarcéré au cours de la révolution culturelle chinoise, sont valables pour le Taichi comme pour les pratiques de l’Aïkido et du Katsugen undo et rappellent ceux de Me Tsuda quand il dit que l’on peut être libres dans la plus grande contrainte possible. Et si la contrainte dans laquelle nous vivons aujourd’hui n’est pas celle d’une prison, c’est tout de même l’occasion de redécouvrir notre liberté intérieure9Le titre fait référence au passage de La divine comédie de Dante Alighieri « Il va cherchant la liberté », in originale « Libertà va cercando », notamment en nous donnant la possibilité de pratiquer en solitaire, lorsqu’il n’y a pas de dojo à disposition. Une telle découverte n’est pas l’apanage exclusif de grands maîtres, comme Me Gu, Me Noguchi ou Me Tsuda, et pour autant que ce soit une recherche individuelle que l’on fait dans la continuité de la pratique, nous pouvons ici et maintenant commencer à être libres en tant qu’êtres humains, car “être libres rend les autres libres.”10Manon Soavi, être libre rend les autres libres (vidéo)

Andrea Quartino

Notes

  • 1
    Itsuo Tsuda, Cœur de ciel pur (œuvre posthume à partir d’inédits), Le Courrier du Livre, 2014, p. 169. Voir aussi Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p. 399
  • 2
    Itsuo Tsuda, Un, Le Courrier du Livre, 2014, p. 69. Dans les pages suivantes il est dit « un homme vraiment libre ne discute pas de liberté, un homme en bonne santé ne pense pas à la santé. » Les vers du poète chinois Bai Juyi semblent y résonner : « Ceux qui parlent ne savent pas. Ceux qui savent, ne parlent pas. », vers tracés par ailleurs par Tsuda dans trois de ses calligraphies (voir Itsuo Tsuda. Calligraphies de printemps, Yume Editions, 2017, p. 284) , cités verbatim dans Le Non-faire (chap. XVII, 2016, Le Courrier du Livre, p. 180) et évoqués dans La Voie des dieux (« Je travaille dans l’espoir […] une autre liberté. », chap. VII, Le Courrier du Livre, 2021, pp. 59–60).
  • 3
    Itsuo Tsuda, Le Non-faire, Le Courrier du Livre, 2016, p. 15
  • 4
    Un, op. cit., p. 24
  • 5
    Itsuo Tsuda, La Science du particulier, Le Courrier du Livre, 1976, p. 72
  • 6
    Itsuo Tsuda, Le Dialogue du silence, Le Courrier du Livre, 1979, p. 73
  • 7
    Un, op. cit., p. 49.
  • 8
  • 9
    Le titre fait référence au passage de La divine comédie de Dante Alighieri « Il va cherchant la liberté », in originale « Libertà va cercando »
  • 10